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En quête de demain De la santé au bien-être pour tous
« Toutes les vies se valent et les plus vulnérables ont besoin d’attention » >
Bien-être Philosophe, professeure, Fabienne Brugère a consacré son ouvrage, « L’Éthique du care », à la notion du prendre-soin, au souci des autres, à la vulnérabilité et à l’inégalité femmes-hommes / Propos recueillis par Maryan Charruau, « Sud Ouest » /
Quelle est votre définition du « care » ? Le « care » désigne avant tout une activité, celle du « prendre-soin », par laquelle des vies sont soutenues, réparées ou maintenues. Ce que fait le docteur Denis Mukwege avec la Fondation Panzi – aider les survivantes de violences sexuelles en temps de guerre – relève du care. De l’informel des activités ordinaires à la création d’institutions, il s’agit de construire un monde plus juste. Toutes les vies se valent, et les plus vulnérables ont besoin d’attention. Plus largement, la terre elle-même mérite un « prendresoin ». Pourquoi l’éthique du care estelle apparue dans l’Amérique sous la gouvernance de Reagan ? Elle apparaît à un moment où l’État social n’est plus considéré comme une priorité. Reagan considérait que le social coûte trop d’impôts, que chacun doit se montrer performant, apte à prendre sa part dans le grand marché. Dans le grand jeu de Monopoly néolibéral, on fait croire que tout le monde est à égalité, alors que les situations de pouvoir et de privilèges sont acceptées telles quelles : on renforce les forts et affaiblit les faibles. C’est la vérité très crue du néolibéralisme. L’éthique du care surgit comme une critique de ce marché de dupes. Elle révèle combien des institutions de soin s’avèrent nécessaires et centrales.
Dans votre ouvrage « L’Éthique du care » et plus encore dans « Le Peuple des femmes » (coécrit avec Guillaume Le Blanc), vous soulignez notamment le poids du patriarcat, les inégalités de genre, des femmes plus vulnérables que les hommes, etc. Comment les comportements peuvent-ils évoluer ? Nous sommes dans un capitalisme patriarcal : l’économie et la politique, mondialement, sont entre les mains d’un ordre masculin jusqu’à des manifestations inquiétantes comme la remise en cause du droit à l’avortement aux États-Unis. Les inégalités de genre sont donc partie prenante de cet ordre alors même que depuis #MeToo les femmes réclament une justice de genre. L’éthique du care interroge les raisons et l’histoire de ces inégalités en insistant sur le caractère central d’activités comme le soin des corps, le travail affectif, la réponse aux besoins vitaux. Le care a de la valeur ; il doit être rémunéré le plus possible et partagé entre les hommes et les femmes. Pourquoi les femmes sont-elles déléguées en priorité aux tâches de soin, un travail qui souffre d’un manque de reconnaissance et de considération ? Les femmes sont déléguées aux tâches de soin, car cela leur a été imposé à travers l’histoire jusqu’à fabriquer la perspective d’une nature aimante féminine ! Or, personne, par exemple, n’est mère au nom d’un instinct. On fabrique des rôles, des binarités qui handicapent nos vies, qui pourraient être bien plus libres. De même, on a
d’une écoute des autres largement attribuée aux femmes à travers l’histoire. L’attention à la singularité d’une situation complexe où des personnes sont en relation, réhabilitant la place des émotions et d’une rationalité dialogique, est souvent dévalorisée, contrairement à une morale qui exhibe des principes. C’est pourtant d’elle que nous avons besoin aujourd’hui. Une politique de santé et de bien-être pour tous est-elle possible ? Le système public de soin en France est en danger. Les jeunes médecins ne veulent plus exercer dans l’hôpital public. Il est difficile de recruter des infirmières ou des aides-soignantes. Il y a de plus en plus de « déserts médicaux ». Toutes ces activités ne peuvent pas être ramenées à un chiffrage des actes, à une vision selon le profit. Le service public doit être repensé avec le care : des institutions où la qualité des relations vient en premier.
« L’éthique du care tient dans une attitude ouverte avec la perspective de Carol Gilligan d’une “voix différente”, d’une écoute des autres largement attribuée aux femmes à travers l’histoire », souligne Fabienne Brugère. PHOTO ARCHIVES PHILIPPE TARIS
forgé des métiers « féminins » moins rémunérés car considérés comme faciles. Pourtant, s’occuper de personnes très âgées dans des Ehpad relève d’un savoir-faire, d’expériences, de compétences tout autant qu’un travail de maçonnerie.
Quel rôle doivent jouer et jouent les femmes pour changer la mentalité et l’éthique, que vous préférez au terme de morale ? L’éthique du care tient dans une attitude ouverte avec la perspective de Carol Gilligan d’une « voix différente »,
La pandémie liée au Covid a-t-elle renforcé les inégalités hommes-femmes ? A-t-elle affaibli les personnes déjà vulnérables ? La pandémie a renforcé les inégalités femmes-hommes jusqu’à l’extrême visibilité de la sphère médiatique, où les femmes ont disparu comme expertes ! La pandémie nous avait amenés à vouloir changer de monde, à sortir du modèle devenu étriqué de la croissance : que reste-t-il de notre expérience commune de la vulnérabilité ?
Le Gynécobus sur les routes du haut Var pour lutter contre la désertification médicale en zone rurale < Son départ est attendu
pour les mois qui viennent dans le centre et le haut Var. Le Gynécobus doit venir pallier le manque criant de spécialistes et ainsi favoriser le dépistage des cancers
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Tout est parti d’un triste constat. Dans le haut Var et le centre de ce département, nombre de femmes, faute de suivi gynécologique, n’effectuent aucun dépistage de cancer. Elles finissent par consulter lorsque leur état de santé se dégrade. Parfois trop tard. Une situation due à l’insuffisance de l’offre médicale en gynécologues et sages-femmes. Alors, quelques professionnels ont décidé d’aller vers ces patientes. « Aller vers », c’est en effet la philosophie qui préside au projet du Gynécobus, lancé il y a quelques mois dans ce secteur rural. Ce bus sillonnera les 43 communes de Provence-Verdon et de Provence verte. Le Gynécobus proposera de
véritables consultations, comme dans un cabinet, mais itinérantes, afin, notamment, de favoriser les dépistages des cancers du sein et du col de l’utérus. « Une femme sur deux n’a pas de suivi » Parmi les instigateurs de cette première en France, vouée à lutter contre la désertification médicale, le docteur Gérard Grelet. Membre fondateur de l’association Gynécologie sans frontières, il est convaincu que, s’agissant de ruralité, un bus médical est la meilleure solution pour répondre aux besoins des habitants. Tout simplement, dit-il, parce que toutes les autres sont compliquées et que, « même si on arrivait à fabriquer suffisamment de médecins, la paupérisation des foyers rend leurs déplacements difficiles ». C’est aussi la certitude de Fabien Matras, député (LREM) de la 8e circonscription du Var. « Je crois
Le Gynécobus proposera de véritables consultations. PHOTO AXELLE TRUQUET
beaucoup aux bus pour la ruralité. » Lorsqu’il a eu vent du projet, il lui a apporté son appui et, surtout, ouvert les portes de l’Agence régionale de santé Paca, partante elle aussi, à l’instar des collectivités locales parties prenantes du projet. Le rôle de l’ARS a d’ailleurs
été prépondérant, puisque la structure a eu l’idée d’adosser le Gynécobus à l’hôpital JeanMarcel de Brignoles, en faisant une sorte de dispositif de consultation externe. Le projet a ainsi pu rentrer dans les cases de financement, tout en sautant
l’obstacle de l’interdiction de la médecine foraine. Aujourd’hui, s’il ne circule pas encore, c’est seulement parce que l’aménagement de ce véhicule médical a pris du retard, comme toute l’industrie automobile. La faute à la pandémie. « On attend les pneus », précise, impatient, le docteur Grelet. À part ça, tout est prêt : son territoire d’action est défini, son équipe soignante – une vingtaine de gynécologues et sagesfemmes – recrutée, son planning déjà ficelé. Surtout, les patientes ont hâte de voir le Gynécobus arriver dans leur village. Quant au monde médical, il semble déjà considérer le projet comme une réussite. Le docteur Grelet reçoit en effet des appels de collègues d’autres spécialités, intéressés par le dispositif, parfois désireux de le reproduire : dentiste, ophtalmo et même psychiatre. PAR VIRGINIE RABISSE, « VAR-MATIN »