INTERVIEW CULTURE
VALERIE REDING “Sur nos corps s'inscrivent tous les rapports de force qui traversent notre société” Photographe, vidéaste, performeuse, danseuse et chorégraphe, Valerie Reding est tout à la fois, une artiste accomplie qui refuse de s’enfermer dans un domaine. Esthétique drag, tournure néo-trash, ambiance burlesque, personnages asexués et très sexuels, mascarades et artifices, l’héritage esthétique qu’elle puise pour ses images, mouvements et mots vient de la culture contemporaine, souvent populaire, et l’imagerie qui transite sur les réseaux sociaux. À l’aube de ses 19 ans, la Luxembourgeoise prend le large pour s’installer à Zurich après quelques détours à Cologne, Vienne et San Francisco. Quittant la fac d’architecture, à la suite à d'événements émotionnellement pesants, elle décide de ne plus ignorer ses envies et commence à étudier l’art, pour finalement y trouver sa place en tant qu’artiste transdisciplinaire.
N°214
GODEFROY GORDET
Votre travail artistique rassemble différents médias d’expression. Quelle distinction faites-vous entre eux ? Malgré la forte pression du monde contemporain et des institutions artistiques de caser tout bien nettement dans des catégories réductrices et débilitantes, je résiste à ces séparations et mélange tous les différents médias dans ma pratique artistique. Je refuse toute hiérarchisation entre mes performances dites « alternatives » qui ont lieu dans des clubs de nuit ou encore l’organisation de fêtes (« lowbrow »), et des travaux qui ont lieu dans des cadres plus institutionnels ou académiques (« highbrow »). Votre corps est souvent matière première de vos projets. Quelles possibilités d’exploration vous offre-t-il ? Comme dit Paul B. Preciado: « Le corps est la chose la plus politique et la plus publique qui soit ». Sur nos corps s’inscrivent tous les rapports de force qui traversent notre société, notamment les rapports sociaux de sexes, de classes et de races. Voilà pourquoi les corps sont au centre de tous mes travaux artistiques qui sont fortement ancrés dans des questionnements sociaux et interpersonnels.
36 | JUIN 2020
Mad ©Valerie Reding
La recherche sur l’identité, le genre, la sexualité et le « hors norme », immergée dans votre approche artistique, n’échappera à personne. Pourquoi néanmoins « prioriser » un questionnement sur le féminisme et le mouvement queer ? Ce sont des thèmes qui sont ancrés dans mon expérience personnelle et quotidienne. Les théories queers et féministes - parmi d’autres - sont alors quelques-uns des instruments qui me permettent de comprendre le monde réel.
Mais à la fin, c’est mon expérience réelle et les interactions avec autrui qui nourrissent mon travail artistique. En exposant sa nudité au grand jour, sa fantasmagorie sexuelle, son être tout entier, comment conserver un brin d’intimité ? Souvent, les gens voient dans mon travail des éléments de l’imagerie pornographique. Alors qu’en fait ça n’a jamais été mon intention. C’est leur regard qui sexualise mon corps. Dans certains de mes travaux