SILLAGES
Cadex Éditions 19 rue d’en Quissé - Russan 30 190 Sainte-Anastasie www.cadex-editions.net © Cadex Éditions, 2010 ISBN 978-2-913388-75-8
Chloé Delaume Michaël Glück Christian Garcin
SILLAGES
Illustrations de Marc Torikian (collections privées)
Cadex Éditions
PRÉFACE
Là où les modes artistiques et littéraires se font et se défont, l’Hôtel Lutetia reste l’un des édifices phares de la Rive Gauche où s’échangent les pensées et les inspirations. A fin de pérenniser son rôle en faveur de la vie littéraire parisienne, j’ai souhaité créer, il y a maintenant un peu plus d’une année, un rendez-vous mensuel dont Pierre Assouline m’a soufflé le nom. Aux Samedis Littéraires de l’Hôtel Lutetia les écrivains sont mis à l’honneur par des lectures de leurs textes, « mis en voix » par les talentueux comédiens de l’association Les Mots Parleurs. Le Lutetia devenant centenaire en 2010, il m’est apparu très important de marquer cet anniversaire hors norme au travers de cette Littérature qui lui est chère : un Samedi Littéraire devait être consacré exclusivement à un ouvrage spécialement écrit pour l’occasion.
7
L’idée est lancée et très rapidement le projet a pu se concrétiser grâce au partenariat avec la maison d’édition Cadex et l’association Les Mots Parleurs. Je souhaitais ainsi que le Lutetia soit un véritable acteur littéraire, et ne se limite pas à la seule organisation des remises de prix dans ses salons. Sur commande, un trio d’auteurs passionnés par le voyage s’est donc lancé dans la rédaction de S i l l a g e s, recueil de trois nouvelles tour à tour énigmatiques, poétiques ou enivrantes sur le thème du voyage et de l’échappée belle, et dont le point d’ancrage est le livre d’or de l’Hôtel. Chloé Delaume, Christian Garcin et Michaël Glück, auteurs aux univers habités, ont façonné Sillages après une résidence au Lutetia qui leur a permis de s’imprégner de l’âme et de l’essence du lieu. L’ouvrage tient son nom du sillage d’un navire, référence à la proue de l’Hôtel qui s’érige depuis un siècle au cœur de la Rive Gauche tel un majestueux paquebot. Construit en 1910 sur les terrains de l’Abbaye-auxBois, hôte pendant plus de trente ans de Mme Récamier et de ses célèbres salons, le Lutetia voit naître sa vocation littéraire au début des années 1920, à l’époque où André Gide qui demeure rue Vaneau anime la NRf. Dans l’at-
8
mosphère des années folles, les Américains découvrent pêle-mêle les ateliers de Montparnasse, les cabarets de Montmartre et le bar de l’Hôtel. Les ombres de Fitzgerald, d’Hemingway et d’Ezra Pound planent sur le lieu. L’éditrice Natalie Clifford Barney est installée à proximité, rue Jacob, et attire ses compatriotes. Albert Cohen, convaincu par Jacques Rivière de rejoindre la NRf en 1922, séjourne au Lutetia lorsqu’il vient à Paris. Il y aurait écrit des pages de Belle du Seigneur. Cendrars, de son côté, y passe en 1928. Les élites de l’antifascisme trouvent dans le Lutetia un lieu de rencontre. Pendant les années 1930, les frères Mann, Thomas et Heinrich, l’élisent comme pied-à-terre. Les grands écrivains français suivent le mouvement. Roger Martin du Gard, prix Nobel de littérature en 1937, y affronte les nombreuses obligations mondaines que lui vaut sa distinction. À la fin des années 30, Joyce, sa femme et son secrétaire, un dénommé Samuel Beckett, s’y réfugient un temps. Au printemps 1945, après la Libération, Albert Camus et Boris Vian accompagnent au Lutetia Juliette Greco. L’épopée littéraire continue : le Lutetia accueille les grandes figures, telles Sartre et Aron qui s’y réconcilient pour la dernière fois en 1979, sous le regard de Michel Foucault.
9
Terre d’accueil des intellectuels, philosophes, écrivains et poètes d’hier et d’aujourd’hui, rarement un hôtel aura fait preuve d’une telle passion pour la Littérature, ce qui lui confère son aura si singulière dans un quartier qui vit au rythme de l’écriture et de l’édition et donne envie à chacun de suivre son sillage. Bon voyage !!
Jean-Luc Cousty Directeur Général du Lutetia
10
SILLAGE, s.m. {mouillez les ll.} Terme de marine. Trace que fait le vaisseau en naviguant. On dit, Faire bon sillage, pour dire, Naviguer heureusement.
Michaël Glück Fluctuat
À l’étranger ne demande pas son lieu de naissance mais son lieu d’avenir. Edmond Jabès
I. La phrase lentement roule dans la salive, avance et roule encore et percute les dents, se cherche un passage, murmure au bord des lèvres un premier mot : regarde, oui c’est ce mot : regarde, cette façon d’imposer le silence, de clouer le bec, de dire : tu n’as rien vu, tu n’as encore rien vu. Un monde s’ouvre et œuvre, commence avec la phrase, ici, dans la chambre où je me souviens. Dans la cabine. À bord. Par la fenêtre, par le hublot, làbas, sillage et écume métalliques, toits des voitures, comme des embarcations, canots de sauvetage. Mais nec mergitur. Puis s’amplifie la phrase, ainsi : regarde, petit, cinq ans de ma vie ; et fallait-il entendre ce décasyllabe avec assonance à l’hémistiche ou autrement entendre : Regard’ / petit / cinq ans de ma vie, 2 /2 / 5. Ou encore : en garde, ou : prends garde. La phrase, la vague, la déferlante. On ne sait ce qu’elle roule et remonte des abysses, ni quelle vieille bouteille jetée à la mer par l’histoire viendrait se briser contre la coque. 15
Alors, l’homme va substituer le geste à la parole. L’homme va ponctuer sa phrase, prendre un paquet, un petit parallélépipède entouré de kraft – emballé c’est ou ce n’est pas pesé. Il va saisir une pelote de ficelle, dérouler (rouler lentement la phrase de chanvre) deux fois le tour par longueur, trois fois le tour par largeur, couper, nœud de blocage au départ plus nœud coulant, on y va, ne rien perdre, pas même trois centimètres de matière. En temps de pénurie, tout gaspillage est criminel. Prends garde moussaillon. On en a vu mourir pour moins que ça. Ficelle, corde (non ce mot-là est banni dans les décors et sur les ponts) élingue, amarre. Quels marins toujours forcent ou fondent nos langues, bâtissent, coques à l’envers, les nefs des églises, hissent les voiles et rideaux de nos théâtres. Et dans les caves, quels soutiers jettent les cœurs charbonneux dans les chaudières pour que le navire fonce vers les îles : Cité, saint Louis ou autres lointaines, fonce avec proue à l’angle des rues. Et remonte le fleuve. La phrase à nouveau revient, houle et roule et va et vient dans les ondulations que fait la langue qui s’enroule et glotte pulse les syllabes : regarde petit la façade à redans vague à l’âme, regarde : le bâtiment exonde après les crues d’hiver – c’était en l’an de disgrâce mil neuf cent dix, entre l’eau et le feu de la comète Halley, anno mcmx – regarde la nave va, regarde : la vie prend le large. 16
II. Me voilà embarqué Je dors et tiens journal bâbord à la poupe du bateau cabine 647 647 est un nombre premier Je dors j’insomnie je chante ou murmure psalmodie Si tu t’imagines L’ombre de Juliette hante les couloirs Qu’ça va qu’ça va qu’ça Continuer comm’ ça. For you will not soon have another singer William Carlos Williams écrit à ma table près du lit (Je me souviens l’automne passé Barry Wallenstein me lisait des pages de l’autobiographie de Williams Barry m’envoie ici chambre 647 depuis New-York ce courriel : Keep enjoying the music – in Paris, in Montpellier all the places on this sorry / joyous planet Une nuit j’écoute Tony’s blues John Hicks n’est pas mort il est encore au piano Barry performe ses poèmes) Qu’ça va qu’ça va qu’ça Va ‘tinuer comm’ ça.
17
III. Je suis arrivé au Lutetia dans l’après-midi en provenance d’une frontière. J’aime les confins et me tenir debout, un pied de chaque côté de la blessure, de la cicatrice, de la déchirure entre deux pays. Je ne tiens debout que dans l’entre-deux. Mais combien de temps ai-je mis pour venir jusqu’ici, oui combien de temps. Un peu plus de soixante-quatre ans ? Quelques jours avant d’arriver, en rangeant de vieux papiers de famille, j’ai appris que l’homme qui est devenu mon père – aujourd’hui happé par la fosse de destruction et d’oubli Alzheimer – avait attendu ici le retour d’une tante, d’un oncle. Inutilement. Je ne l’avais pas su. Ou l’avais occulté, n’avais pas su l’entendre. Je n’avais su que l’autre attente, celle de ma mère. Parents, frères et sœurs, douloureusement, en vain. Où sont les fumées des grands transatlantiques ? Combien de temps m’a-t-il fallu pour oser franchir la porte ? Tourniquet des saisons… I cry and loose one Eye in river down
18
IV. Dîner à la brasserie. En t re deux miroirs, je me multiplie, j’accrois le peuple des fantômes qui me hantent. On ne sait d’où vient qui vient vers vous, on ne sait quels yeux plongent dans vos yeux ni même si quelqu’un se cherche en vos yeux, on ne sait, on devient, soimême, un peuple de fantômes, on ne sait d’où on vient, revient. On va. On est là, tout est bien, on va. Ça va. On apporte ce qu’on est, souvent un tremblement, une hésitation, un balbutiement. Dans les hôtels souvent, babel-balbutiement. Comme sur le pont d’un navire. On ne sait quelle langue va venir avec les embruns. On affronte ce qu’on ignore, les ombres, les absents. Ce soir, musique d’ambiance bruit ou ruisselle. À la table voisine, des Russes ou Biélorusses, je crois, ou des Polonais, je ne sais. Jeune couple, bijoux post-soviétiques ostentatoires, l’une et l’autre ; ils parlent, non plutôt lui parle, l’homme, de je ne sais d’amour de baise ou d’affaires. De tout, de rien, moja bièda. Non, pas ces mots-là. Ces mots-là, mon malheur, étaient écrits sur un paquet de lettres (ficelées ?) de Constanza Gladkowska à Frédéric Chopin. Ou de lui à elle, je ne me souviens plus. Ça et là, il y a des tables décomposées père avec fils, mère avec fils, grands-parents avec petits-enfants, il y a toujours des absents. La femme exaspérée regarde l’homme accroché accroc addict à 19
son portable ; je me prends à penser que si dans même lit, même chambre, ici tous deux ont prévu de dormir, je me dis façon dont elle le regarde qu’il ne voit pas comme, je me dis cadavre, peut-être deux, et demain matin draps noyés rougis, comment savoir l’hôtel lieu de crimes. Reprendre le paragraphe, voix intérieure avec tentative d’accent polonais. Si j’écrivais une nouvelle ; voler à Philippe Perrin le titre : razorblade room. Et la phrase revient, lancinante. Phrase encore lentement s’ a vance phrase dans l’écart entre deux notes égrenées au piano ou mises en bas de page, zeugma, phrase s’élance entre les bords de la page et cloue ce qui fait silence, cloue ce qui nuite dans la fuite, ni répit ni rien qui devance ce qui s’avance, l’écart entre les mots, ce qui s’avance ou blesse, qui parle et énonce quoi de la déchirure cela seul importe ce qui vient de la déchirure et n’allez pas me dire que les hôtels sont joyeux parce qu’il y a toujours je ne sais quelle bordure de nuit dans le drap qui pose son bâillon sur la bouche ou bien le liseré d’un suaire avec jours gris qui remonte sur la gorge ou bien je ne sais quel deuil, je le sais trop bien, qui revient et frappe, qui s’annonce dans chaque verre bu pour égarer la pensée entre les lustres et les appliques. Bon, si bon le whisky, qui descend lentement comme on va vers la tombe. Avant, d’autres saisons d’autres années, se furent déroulées ici phrases et volutes. Avant. Combien de lustres en arrière ? Vingt 20
lustres cette année enroulent dans la mémoire une affiche d’Alphonse Mucha pour les papiers Job. Mucha était de mon pays, disait ma mère en roulant une cigarette, de Tchécoslovaquie, disait ma mère en faisant des ronds de fumée, et je la vois ici, dans la galerie qui va vers le salon Borghese, je la vois qui attend. Et c’est un autre jour, j’imagine l’attente du père. Ce n’est pas dans cet hôtel qu’ils se sont rencontrés. Ni dans cette ville. regarde, petit, cinq ans de ma vie regard’ / petit cinq ans / d’ma vie L’homme aux clefs d’or raconte. Quarante après, il refait son paquet, toujours le même paquet. Toujours le même soin, la même application. Comme si toujours pesait la même menace et pourtant, avec légère t é il faut tout fic e l e r, tout boucler. Moi aussi j’étais en camp, dit le client qui l’observe, moi aussi. Mais vous. Non, pas moi, répond l’homme, (jeune homme alors, débutant chasseur ou voiturier) mais lui, mon chef. C’est lui qui m’a appris. L’ancien. Cinq ans de sa vie à lui. Moi, je suis venu après. Après la guerre. Et maintenant c’est lui l’Ancien, gardien des clefs, gardien de la mémoire, comte de Cierge, chef concierge. Pourtant quand il raconte… 21
V. Qui sont les passagers du vendredi soir sur ce paquebot qui file vers lundi ? Une femme devant le bar se déhanche et danse comme si la musique traversait les vertèbres, comme si la contrebasse déplaçait la colonne du corps qui ne consent qu’à lui-même, comme si elle attendait l’extase du piano à queue, la volupté des balais sur le cuivre des cymbales. Va-t-elle chanter ce qui vient et la cloue dans la verticale tremblante ? Les voyageuses souvent traînent après elles les parfums d’encres et de tubéreuses échappés des livres anciens. Voir les chairs tituber sur les portées du soir… Tandis que le batteur pousse son bois, que le clavier prévient l’arthrose du pianiste, que chacun conduit une note désabusée après l’autre, sans conviction, métronomes épuisés des musiques d’ambiance, tandis que les serveurs s’en vont de table en table habillés comme des danseurs de tango, là, dans un coin à peine retiré, des amants dans un sofa commencent les brouillons de la nuit. Dans ce salon deux musiciens, qu’on dirait feints à la presque, l’un contrebassiste l’autre trompettiste, nous tournent le dos et rentrent dans l’épaisseur des murs ou bien dans les coulisses de l’Histoire, à moins qu’ils ne saluent les fantômes d’un passé qui restent encore accoudés au balcon. 22
VI. Errer. Hanter les étages. Monter, descendre les escaliers pour le seul plaisir de se perdre dans la lumière des vitraux. Aller par les couloirs. Se demander qui rêve, dort, aime ou tue derrière les portes. Saluer en passant les statues. L’art ment-il ? Jamais. L’Arman moins qu’un autre. Ici, visages et violons explosent, se fendent, schizent. La plaie au milieu de la tête, au milieu du corps. Schize, rien ne freine ni ne contient feinte et fuite, division, oui, l’hôtel, oui, comme tout paquebot est lieu de la division, de l’arrachement à soi, de l’inévitable séparation, de l’exil, cette sortie du il englué dans les jours. Ici, larguer les amarres. Prendre le large par la taille des nuits. Ici les œuvres d’art nous rappellent que nous sommes, hommes et femmes, nous sommes bricolés, machines-outils à fabriquer et vivre des émotions cruelles et tendres, nous rappellent que nous sommes divisés, petits porteurs de clefs des songes, petits volumes d’irréparables existences. regarde, petit, cinq ans de ma vie cinq jours cinq heures Paris s’éveille
23
Dès potron-minet, certains se retrouvent autour d’un œuf à la coque qu’ils écalent tout en épluchant les dossiers d’affaires de la journée. Deux Africains, ouvriers d’entretien, techniciens de surface, traversent la galerie depuis le salon Borghese jusqu’aux ascenseurs ; ils semblent s’engueuler, wolof ou bambara. Sur le comptoir de la conciergerie s’ouvre le livre d’or, comme un journal intime, avec dessins autographes, signatures rêvées. Satisfaction… Mick Jagger se balance dans les lustres de cristal. Ici chacun vaque et vague à l’âme. Les sirènes d’Héquilly lèvent l’ancre… Champagne !
24
Christian Garcin Les mouettes du Lutetia (William Carlos Williams, janvier 1924)
Lorsque nous avons débarqué en France, m’a dit William, les genêts étaient en fleurs, c’était absolument superbe – oh oui, ils étaient si jaunes ! intervint Floss en insistant sur le « si », surtout qu’aux États-Unis la floraison n’avait pas encore commencé – c’est parce qu’ici tout est toujours en avance par rapport aux États-Unis, et pas uniquement la floraison, reprit William en appuyant son regard d’un sourire entendu. Bob McAlmon nous avait réservé une chambre au Lutetia, continua-t-il, une chambre à 40 francs la nuit, et lorsque nous sommes arrivés à l’angle du boulevard Raspail, au pied de ce beau paquebot échoué aux formes rondes et pleines, j’ai respiré un bon coup et me suis dit : j’y suis enfin. Oui, poursuivit William, j’y étais, j’étais à nouveau à Paris – c’était la première fois pour Floss, la troisième pour moi, mais cette fois c’était d i f f é rent, car à présent c’est ici que tout se passe, tu le sais bien, c’est ici que se re t ro u ve le monde, dans ce petit triangle entre Montparnasse, Raspail et Odéon. Il y avait dans l’air quelque chose d’extrêmement exci29
tant, une vigueur renouvelée, une jeune et solide évidence qui me hissait, me semblait-il confusément, audessus de moi-même. Nous sommes montés jusqu’à notre étage, avons arpenté les longs couloirs tapissés de rouge, nos pas étaient silencieux, la moquette faisait son office, nous avons entendu une voix crier par deux fois « All work and no play makes Jack a dull boy ! » sans que nous pussions en déterminer la provenance, avons suivi le couloir dans les détours et méandres qu’il faisait par moments, et lorsqu’enfin nous sommes entrés dans notre chambre, claire et calme, j’ai posé mon sac, remercié le garçon d’étage qui portait ceux de Floss, et j’ai aussitôt sorti les deux manuscrits : celui de In the American grain, que je comptais bien poursuivre ici, et aussi quelques poèmes, que je comptais bien terminer ici. William fit une pause et alluma une cigarette. Depuis cinq mois que Floss et lui vivaient au Lutetia nous n’avions pas encore trouvé le temps de nous voir. Je m’apprêtais à lui demander quels étaient les poèmes en question, mais Sais-tu ce qui a le plus impressionné Floss ? me demanda-t-il soudain, et comme je hochai la tête négativement, il répondit L’horloge, mon vieux, l’horloge, qui était absolument silencieuse – c’est vrai, elle était si silencieuse ajouta Floss en appuyant sur le « si ». Nous sommes restés quelques heures à nous reposer, avons fait monter des boissons, le personnel était charmant, le silence absolu, nous avons un peu dormi, j’ai rêvé des baleines et des mouettes que nous avions 30
vues l’avant-veille depuis le pont du « Rochambeau », et le soir nous sommes allés dîner au Vieux-Colombier – j’ai pris un Châteaubriand, précisa William avec un sourire gourmand, pour un Américain, c’est bien normal. Bob McAlmon nous avait donné rendez-vous le lendemain à 11 heures au bar de l’hôtel – ce bar où nous nous trouvions à présent, cinq mois plus tard, assis dans les profonds fauteuils de cuir rouge, tandis que William me racontait tout cela, Floss à ses côtés l’air absent, ce bar où se retrouvaient fréquemment plusieurs amis ou connaissances, artistes ou écrivains, comme Jimmy Joyce par exemple, qui loge au Victoria Palace mais vient souvent se biturer ici, ou Mina Loy, qui ne vient que lorsque Gertrude Stein et Alice Toklas gardent sa fille, ou encore Hemingway – Hemingway, continua William, qui était quant à lui arrivé à Paris avec femme et enfant le 19 janvier, soit trois jours après Floss et moi, et a trouvé un petit appartement rue Notre Dame des Champs, juste à côté de l’atelier d’Ezra Pound – mais à ce moment-là nous nous connaissions peu encore. Ce n’est qu’à partir d’avril que nous nous sommes un peu plus fréquentés, hein, Floss ? Et, comme Floss hochait la tête en souriant : La semaine dernière, poursuivit William sur le ton de la confidence en se penchant légèrement vers moi, nous avons dîné avec Hem et Hadley – Gertrude Stein et Alice gardaient le gosse –, et nous sommes ensuite allés voir un combat de boxe. Eh bien je n’en suis pas 31
revenu : crois-moi si tu veux, mais Floss était presque hystérique, si tu l’avais vue ! Elle hurlait « Kill him ! Kill him ! » d’un air si rageur, si incroyablement violent, que j’ai eu très peur – et depuis je ne la regarde plus comme avant, ajouta-t-il en posant une main sur le genou de sa femme qui, toujours élégante et discrète, se borna à sourire en silence. Un serveur vêtu de grenat vint vers nous et William commanda trois verres de Chardonnay. Je pensais à Hemingway, sa femme Hadley et leur bébé. En règle générale, je ne suis pas fou des gosses, mais j’aime bien celui-ci. Son baptême, en mars, m'a valu une des cuites les plus mémorables de ma vie. Il paraît que j'ai demandé Alice Toklas en mariage, tenté de l'embrasser en riant comme un crétin, et que Miss Stein m'a vigoureusement séparé d'elle en me traitant d'idiot dégénéré. Après quoi Hemingway et moi avons beaucoup ri. Quelle drôle d'idée, épouser Alice Toklas… Avec McAlmon, poursuivit William, nous sommes passés par les jardins du Luxembourg pour rejoindre Sylvia Beach à sa librairie rue de l’Odéon, mais elle était fermée. Joyce en revanche était là, qui est venu nous saluer, un peu raide et réservé comme toujours lorsqu’il est sobre. Nous ne nous étions plus vus depuis des années, sais-tu. Il a demandé à Floss de passer un jour chez lui pour l’aider dans le « combat furieux », ce sont ses pro p res termes, qu’il était en train de mener avec quelques mots en norrois, un dialecte nordique, dont il sait que du côté de la mère de Floss 32
on le parle encore – il travaille en ce moment sur un l i v re dont nous ne savons pas grand-chose, as-tu lu Ulysses ? enchaîna-t-il tout à trac. Et comme je bafouillais que non, je ne l’avais pas vraiment lu mais savais à peu près de quoi il retournait, il rit et dit C’est bien ça, comme tout le monde, ou à peu près : chacun sait de quoi il s’agit mais personne ne le lit. Et qu’en dit-il, lui ? ai-je demandé à William. Le serveur posa nos verres sur la petite table. Floss le remercia du regard. Un bruissement s’éleva du côté de l’entrée, où réception et conciergerie se font face. L’arrivée d’une célébrité, sans doute. Mais j’avais beau tordre le cou, je ne voyais aucun visage connu, juste un long fourreau noir, des chevilles fines, la couture sensuelle d’un bas et un boa. Tu sais bien, fit William en hochant la tête, ces sacrés Irlandais, faut toujours qu’ils gémissent à propos de tout et de rien. Parfois, McAlmon n’en peut plus de le supporter. Hemingway dit que Jimmy se plaint toujours de n’avoir pas un sou et de mourir de faim, mais il dîne presque tous les soirs chez Michaud. Enfin, pour répondre à ta question, je crois qu’il est satisfait de l’accueil d’Ulysses, puisqu’on en parle abondamment, mais même s’il fait mine de ne pas s’en soucier, je sais qu’il est dans le même temps contrarié que personne ou presque ne l’ait vraiment lu. Et toi, tu l’as lu ? demandai-je à William. Il fit oui de la tête. Et ? insistai-je. C’est absolument remarquable, dit-il, très sérieux. Floss m’adressa un sourire lumineux, et, comme pour me dédouaner, 33
murmura Je ne l’ai pas lu moi non plus. Lorsque nous avons quitté Jimmy, a repris William, nous avons attendu Sylvia devant sa librairie rue de l’Odéon, là j’ai levé les yeux et j’ai vu planer quelques mouettes dans la lumière froide de midi. Sylvia n’est pas venue, nous ne la verrions que le lendemain, et McAlmon avait quelque chose à terminer au sujet de je ne sais plus quel manuscrit pour sa maison d’édition. Aussi Floss et moi sommes rentrés vers l’hôtel. Floss était encore fatiguée du voyage, moi pas. Je préférais continuer un peu. Nous nous sommes quittés devant l’entrée du Lutetia, je l’ai vue franchir la porte entourée de deux jeunes gens rigolards, vêtus de longs manteaux ouverts qui flottaient sur leurs talons. L’un d’eux, je l’ai reconnu, était l’ancien amant de Clotilde Vail, qui deux ou trois jours plus tard devait interpréter quelques lieder de Brahms. Joyce et moi avons d’ailleurs assisté au concert, et le jeune homme était là, un poète dont on parle pas mal en ce moment, du nom d’Aragon, comme la province d’Espagne. Il était assis juste à notre gauche, en compagnie de quelques-uns de ses amis, tous un peu hautains, et je m’étais dit que manifestement ils étaient davantage là afin d’être vus que pour écouter du Brahms chanté par une Américaine, fût-elle l’ancienne amante de l’un d’ e n t re eux, fût-elle la belle-sœur de Peggy Guggenheim. Bre f, Floss s’est engouffrée dans le ventre de l’hôtel, qui l’a avalée tout e n t i è re sans autre bruit que celui, mécanique et feutré, 34
des portes qui glissaient et tournaient, et j’ai quant à moi traversé le square Boucicaut, suis passé devant le Bon Marché, où se déroulait une « semaine du blanc » – il y avait une vente de draps, ils étaient tous en tas sur le sol, comme des fantômes vidés et piétinés par la foule, c’était assez étrange –, et juste à l’angle de la rue de Sèvres j’ai croisé Man Ray. Nous nous sommes salués rapidement, il avait une course urgente à faire mais devait se rendre une heure plus tard au Lutetia pour déjeuner. Comme il était seul, nous sommes convenus que Floss et moi le rejoindrions, et il est parti précipitamment. J’ai marché encore un peu dans le quartier puis je suis retourné vers l’hôtel, et devant l’entrée, boulevard Raspail, il y avait une vieille femme miséreuse qui vendait des branches de mimosa. Or Floss adore le mimosa. La vieille femme m’a indiqué le prix, il était si dérisoire que je lui ai acheté le bouquet entier. Oh, c’était si beau, intervint Floss en appuyant sur le « si », et si parfumé, d’ailleurs lorsque William est entré dans la chambre, c’est l’odeur qui m’a réveillée, cette odeur si douce et si délicieuse. C’est au cours de ce déjeuner avec Man Ray à la Brasserie, continua William, que nous avons décidé d’un rendez-vous pour une séance de pose. Et quelques jours plus tard je me suis rendu chez lui, ai posé, et lui ai acheté six photographies. Cela m’est revenu à 480 francs, soit un peu plus cher que dix jours au Lutetia, tu te rends compte ? Je me rendais compte : pour nous l’hôtel n’était pas très 35
cher, comme Paris tout entier, du reste, grâce au taux de change. Mais dans ce quartier-là, et surtout dans cet hôtel-là, nous avions en plus le sentiment de nous trouver au cœur du monde, là où tout ce qui doit compter aujourd’hui en matière d’art et de littérature se trame, s’échafaude et, finalement, se passe. William me demanda si je voulais boire encore un verre, j’ai fait oui de la tête, et il a hélé un serveur, qui a eu un simple mouvement du menton. C’est alors qu’il me dit : Ce jour-là, le premier jour de notre arrivée, tandis que nous attendions devant sa librairie Sylvia Beach qui n’est pas venue, j’ai pensé aux mouettes. Floss le regarda sans rien dire, mais sans trop de surprise. Je ne dis rien non plus mais l’interrogeai du regard. Pendant la traversée, continua-t-il l’air absent, il y avait des milliers de mouettes qui suivaient le bateau au fur et à mesure que nous approchions des côtes. Elles arrivaient on ne savait d’où, de tout en haut, comme spontanément issues de la lumière intense du ciel, puis elles chutaient brusquement, repartaient, se laissaient porter par le vent, montaient dans les airs, chutaient à nouveau, gauchement, remontaient, puis plongeaient et disparaissaient. Elles criaient, et je trouvais que ce cri était beau, plus beau qu’un chant d’église. Et voilà que rue de l’ Odéon, en levant les yeux au ciel, je les vis, peut-être étaient-ce les mêmes, qui se frôlaient les ailes dans le bleu métallique du ciel en criant. Et plus tard dans la journée, du balcon de notre chambre, ici-même, je les 36
ai encore vues, elles tournoyaient dans l’air vif au-dessus de l’hôtel, du Bon Marché et du square Boucicaut, rythmant ce délicat ballet de leurs beaux cris jaunes et acides. Puis soudain, comme sous l’effet d’un coup de sifflet inaudible, destiné à elles seules, elles se sont toutes tues en même temps, et d’un mouvement commun sont parties silencieusement vers l’ouest. C’était magnifique. Vraiment magnifique. J’avais ce vieux poème, « Gulls », que j’avais emporté avec moi. Le soir même je l’ai terminé ici, dans notre chambre, conclut William. À ce moment-là le serveur est arrivé, comme glissant sur le parquet, et a posé délicatement les trois verres sur la table. Merci, Monsieur, dit William. Et au serveur circonspect et discret il récita la fin de son poème : Vous voyez, il n'est pas nécessaire pour nous de bondir les uns vers les autres / et, comme je vous l'ai dit, pour finir / les mouettes regagnèrent le large très calmement. Ce que fit le serveur, après s’être légèrement incliné en guise de remerciement.
37
ChloĂŠ Delaume Suite 411
Elle a le cœur si lourd qu’elle redoute qu’il ne se décroche, chute molle au creux du médiastin. Trois cents grammes de viande froide, sanie grosse comme le poing, bientôt son au-dedans se fissurera lentement, elle connaît du chagrin la puissance corrosive. Sérotonine : un affaissement. Son âme était bleutée à force d’ecchymoses, sa pensée se diffracte au dédale des synapses, saccades d’images mentales, polaroïds verbeux, un kaléidoscope plus tranchant à chaque tour. Dopamine : mécaniques & figures. Elle s’était égarée, la neige recouvrait tout. Ses désirs, ses envies, la moindre pulsion de vie : des fossiles cages de givre. Un sentier de traverse, du sous-bois aux basfonds elle reniflait l’humus, une fragrance de sang frais et de lauriers fanés. Elle n’avançait chaque jour que pour mieux rebrousser chemin, s’équarrissant girouette aux quatre points cardinaux. Elle avait enseveli appé41
tence et sourire, l’ennui marbrait ses lèvres, engourdissait sa langue. Une mutation discrète, jusqu’à son épiderme elle devenait translucide. C’était toujours d é c e m b re, depuis une éternité. Elle s’appelait peut-être, elle n’en était pas sûre puisqu’elle n’était plus rien. Emballage corporel ne recelant que du vide. En ses veines le néant faisait parfois des grumeaux, le chant de ses artères susurrait l’aphonie, le silence palpitait, englué de sursis. Elle ne voulait même plus soudoyer le fossoyeur, intimement persuadée que l’horloge s’endeuillait au gré d’un carillon tintant en la majeur. Un minuit trépassé, une entrée des fantômes : elle se sentait des leurs. À présent. Au cadran, une ellipse. Le soleil est timide, le jour reprend ses droits. La sonnette l’a tirée d’un rêve où les citrouilles devenaient des berlines. Les mains d’Orlac jouaient un quadrille, le Chapelier enlaçait Miss Z, le Prince portait des boots et elle une robe couleur du temps. Le vaporeux du tulle grignotait appliqué ses jambes de cellulose, découvrant l’os à vif. La mousseline de soie grouillait : à chaque fil, suspendu, un ver. C’est souvent comme ça avec la féerie, l’horreur n’est jamais loin. Elle court, un pied nu, à la porte. Une enveloppe gît, glissée dessous.
42
Ses joues sont rose poussière, le blush n’en est pas la cause. Peur et excitation. Une enveloppe. Qui exhale le parfum de soixante-six couleurs. Encre sombre, onyx et améthyste pilés. Mademoiselle Prénom Nom s’étirent pleins et déliés sur le papier laiteux. Quelqu’un sait comment elle s’appelle, cela génère en elle un certain étonnement. Les lettres aussitôt s’évanouissent, son pouce frotte, plus rien, plus rien du tout. Au dos, un cachet rond, épais. Sur lequel elle distingue une sorte de vaisseau, armoiries cire carmine, ça lui rappelle Paris mais la voile à l’envers. Elle déchiquète à l’ongle, impatience enfantine. Le scellé cède, le laqué noir de son index s’effrite un peu sous la pression. Contenu : un carton tranché d’or, une invitation manuscrite. Hôtel Lutetia 17h. Se présenter à l’accueil, d’autres instructions suivront. Du fond du fauteuil à oreilles, elle tourne retourne le bristol. Aucune trace, non, aucun indice. Elle hésite à imaginer, sachant son cerveau essoufflé. Fragments de pistes, bribes d’hypothèses. Elle vit bien trop recluse pour qu’ici soit l’ébauche d’un geste d’amoureux. Elle sait qu’elle n’inspire rien, vraiment rien à personne. Pourtant, maintenant, quelqu’un. Qui, pourquoi. Des questions. Injectées au cortex, tourbillon de points courbes. Manège ; léger vertige. Elle sait qu’elle n’est 43
personne, tellement personne du tout. Une mauvaise plaisanterie. Ça ne peut être que ça. Qui, pourquoi. À quoi bon. Elle se sent lasse, si morte, comment pourraitelle jouer. Quelles règles, qui, pourquoi. Hésitations. Migraine. Aspirine. Ti ro i r. Elle sort la boîte, cent dix cartes, Brian Eno et Peter Schmidt, Les Stratégies Obliques. Mélange bat coupe. Tirage. « C’est tout à fait possible (après tout) ». Elle répète à voix haute. « C’est tout à fait possible (après tout) ». Intonations diverses et cela ad libitum. Son pouls, lui, s’accélère. L’après-midi s’égoutte, elle secoue la clepsydre pour accélérer le temps, recueille une petite flaque qu’elle éponge aussitôt. L’impatience la gouverne. Il est enfin seize heures. Elle enfile fébrilement sa veste en renard blanc, ferme la porte à clef, escaliers, cour, grille, trottoir. Verglas. Le boulevard est désert, elle y hèle un taxi puis traverse la Seine comme on traverse le Styx, les cils courbés, les paupières closes, le rimmel gras de barbelés. Sur la vitre, de la buée. Sa paume gantée efface le flou, une traînée lumineuse, l’approche des fêtes Rive Gauche, guirlandes à l’haussmannien. Bouche peinte (greffée).
44
Voiturier. Marches. Porte-tambour. Du marbre, du stuc et du velours. Rouge profond aux rideaux, des re flets aux tentures. Lu s t res, doru re, boiseries ; chaleur. Le sol est un damier feutré foulé aux escarpins ci-danse Laura Palmer. Elle traverse le hall, de grands sapins s’y dressent, débauche de scintillements, volupté cristalline. Elle entend au lointain les vers d’Apollinaire, xylophone, harpe, aiguilles, bâton. Un mince filet d’ a rgent l’entoure. Elle constate : en avance. Furète. Gauche, droite ; miroirs. Elle traverse. Au bar, elle commande un cocktail extrêmement compliqué. Des inconnus, partout, des solitaires, des petits groupes, des tête-à-tête. Leurs mots roulent sur les fibres, la moquette est épaisse. Elle inspire, bloque, expire. Le luxe appelle à la langueur. L’heure dite, l’accueil. Elle décline prénom nom, elle redevient quelqu’un. On lui tend une carte magnétique en souriant derrière le comptoir. Mademoiselle Nom, suite 411. Elle n’ose demander qui pourq u o i . Elle apprend que c’est pour la nuit, le petit-déjeuner est compris, d’ailleurs tout est réglé d’avance. Discrétion, bienveillance. Voyageuse sans bagages, aux pieds du groom le lapin blanc. Le gousset, quelques sauts, ascenseur.
45
La porte s’ouvre, un cardinal et un mannequin l’effleurent. Le coude de la jeune fille laisse une traînée de poudre sur sa manche renardée, c’est dimanche et pourtant les anges vomissent des arcs-en-ciel. Elle s’engouffre, presse le bouton 4. La porte s’ouvre, le silence l’affleure. Couloir. Elle frisonne. Une boucle d’Éliane Radigue entortille tout l’étage, en ritournelle glorieuse. Psalmodie étage supérieur, de la Suite Armand l’échappée belle. Des sourires suspendus, sur les murs cette même phrase qui se meut aux tournants all work and no play makes Jack a dull boy, et le loir qui pédale une voiture à roulettes. Elle s’inquiète mais poursuit. Encore. Le lapin blanc. Il dit qu’il est en retard terriblement en retard deux cent cinquante chambres le bar la brasserie les salons elle va me couper la tête. Ils avancent dans le labyrinthe. Ca sent l’aubépine et le buis. Une porte en bois, poignée de cuivre, une fente, un déclic. Elle entre. Pénombre. Porte vitrée, grandes fenêtres. Les lumières de la ville, aura sur pellicule hypersensible. Étoile berger bergère ô Tour Eiffel. Elle allume. Un boudoir, une cheminée, un barbedienne. Une seconde pièce. Un canapé, des fauteuils club, une table basse. Elle inspecte chaque recoin, armoire secrétaire salle de 46
bain placards coffre fort mini bar chevets toilettes. Seule, elle en est certaine. Elle prend place, les yeux fixés sur la lune rousse. Paris est un ciel en cristal pourvu qu’on le saisisse de haut. Elle s’affale aux coussins, respire le bouquet de roses noires. Un loukoum mangez-moi. Une bouteille buvez-moi. Le charme opère avant même qu’elle ait goûté le philtre. Et puis. Elle se re d resse parasitage qui pourquoi qui. Maintenant qu’est-ce que, une crainte replète. Devant elle, sur le verre poli, à nouveau, une enveloppe lait cru, le cachet de l’hôtel. Mademoiselle Prénom Nom. Elle brise la cire et par là même une fine capsule. Dans l’air flotte une partition sucrée et pendant ce temps-là un piano préparé moi je fais la la la la. Un carton la la les mots lu la la aussitôt la la s’évaporent je ne serai plus là. Bienvenue à l’hôtel Lutetia. Suivi de : Cette nuit n’est qu’à vous, sachez en profiter. En jasmin s’évanouissent les notes decrescendo, le mythe de la Caven, rauques et païens échos, le chic du désespoir ricoche tympans petit marteau. En allemand silence se dit schweigen, ronflote le loir dans le cendrier. Vous avouerez que c’est plus joli mais c’est pas une raison pour me cramer les poils. La suite 411 est fumeur. En allemand, pour crier silence accolé point d’exclamation, c’est le mot ruhe qu’on emploie. 47
Elle défait ses bottines, le renard blanc glisse nonchalant le long du divan profond comme. Elle s’abandonne, qui et pourquoi qu’importe. Elle n’ouvrira pas si l’on frappe, elle s’en va de ce pas accrocher le Do not disturb au lourd bouton de cuivre. Elle se sait désormais en absolue sécurité. Elle sort de son sac à main un roman de Jean-Jacques Schuhl. Parce qu’ici c’est un grand hôtel, un motif compulsif chez lui. Parce que, aussi : « Neutralité de l’hôtel, comme une enveloppe qui se renouvelle chaque jour ». Alors. Elle absorbe les échos électriques de la ville des fils et des pincettes reliées à des électrodes sont attachées à ses poignets et à ses chevilles pendant quatre-vingt-dix minutes (fragile et synthétique). Franckeinstein-le-dandy, Ba r b a re l l a ; sur le petit bureau elle recherche un modem. S’en vient la connexion. Vidéo 1 : la bourse Vidéo 2 : les courses Vidéo 3 : rien Elle quitte la pièce, un marbre ivoire, céramiques et dorures. Miroirs, et sans l’haleine du vent. Un bain, moussant et nuageux. Les bulles se crèvent avec le spleen, il disparaît dans la moiteur, Eau d’Adrien et Fée 48
Lilas. Cette nuit n’est qu’à vous, sachez en profiter. Crèmes, lotions, huiles. Peignoir. Vidéo 1 : rien Vidéo 2 : rien Vidéo 3 : moi La Nuit Sacrée commence. Noël sous cloche, délicat et gastronomique, sirènes maintes à l’envers, pleines coupes, au chariot les desserts. Elle se détend et rit juste parce qu’elle n’a plus peur. De rien. Vidéo 3 : moi Vestiges dîner escamotés, elle s’allonge sur le lit, le matelas emprunté Princesse au petit pois. Le lapin blanc s’assoit et se blottit contre elle. Le loir dans son sommeil ronronne Stille Nacht Heilige Nacht. Le lapin blanc avoue : je suis de Sibérie, un pompon qu’on accroche à certaines boutonnières. Tous s’enfoncent à la couette, le soyeux est mouvant, engloutis soie coton ils tombent ils tombent. Il y a des choses soudaines. Le lendemain sera léger, elle rentrera chez elle et puis elle oubliera puisqu’elle oublie toujours, c’est comme ça tous les ans. Vidéo 3 : moi
49
L’homme aux clefs d’or garde le secret, le directeur aussi se tait. Les nuits du 24 décembre lui appartiennent suite 411. Qui, pourquoi, nul ne sait. Comme on ne sait rien d’elle, au fond, que très peu de chose. Même quand on l’observe au présent. Les paupières (et cernes) inférieures comme cousues. La légende rapporte : poreuse et amnésique. Portraitrobot du mutant 66. La légende rapporte : une danseuse, certainement. Qui a. Ou qui avait. Ouais ouais ouais ouais ouais ouais. La légende rapporte, au point qu’un jour, peut-être, on en fera une chanson.
50
UN GRAND MERCI
À Jean-Luc Cousty, Directeur Général du Lutetia, pour son implication dans l’élaboration de ce livre et pour l’excellent accueil des trois auteurs lors de leur résidence en décembre 2009. À Jean-Luc Jean, Chef Concierge du Lutetia, qui a ouvert ses « livres d’or », ses souvenirs, et sa passion de l’Hôtel aux auteurs. À Valérie Delbore, de l’association Les Mots Parleurs, qui a beaucoup contribué à la création et au succès des Samedis Littéraires du Lutetia. À Chloé Delaume, Christian Garcin et Michaël Glück pour leur enthousiaste participation. À Madame Pascaline Balland d’Almeida pour ses travaux de recherche sur l’histoire du Lutetia.
Nous rendons hommage à titre posthume à l’artiste Marc Torikian, à travers le choix des œuvres reproduites dans cet ouvrage. Les originaux appartiennent à des collections privées. Le graphisme de couverture est réalisé par Hélène Boinard des éditions Cadex. Il est inspiré des ferronneries de Borderel, Boyer et Robert, visibles dans la galerie d’entrée du Lutetia.
Hôtel Lutetia 45 boulevard Raspail 75 006 Paris www.concorde-hotels.com Association Les Mots parleurs 12 rue Antoine Bourdelle 75 015 Paris www.motsparleurs.org
Sillages de Chloé Delaume, Christian Garcin et Michaël Glück a été achevé d’imprimer en mai deux mille dix sur papier Conqueror Vergé pour l’intérieur et KeayKolour pour la couverture par Gérard Bourdarias, imprimeur à Salasc.