Pourquoi tombons-nous malade ?

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Nesse - Williams

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Savoir comment nos lointains ancêtres ont vécu et ce qu'ils ont affronté nous permet de comprendre les faiblesses de nos corps et nos mécanismes de défenses actuels. »

Ouvrage fondateur de la médecine darwinienne, initialement paru en 1994, Pourquoi tombons-nous malade ? est un livre toujours actuel. George Williams et Randolph Nesse y exposent de manière accessible les principes de cette discipline mettant en perspective l'histoire évolutive des humains pour comprendre l'émergence des maladies. Les auteurs soulèvent notamment le fait que de nombreux aspects des maladies sont en fait des effets collatéraux du processus évolutif : défenses du corps, compromis coûts-bénéfices dans les fonctions de nos corps, legs historiques, changement de notre environnement plus rapide que le processus évolutif lui-même.

Pourquoi tombons-nous malade ?

Les sujets abordés sont nombreux, allant du principe de la course aux armes avec les agents infectieux aux implications que la prise en compte du phénomène de l'évolution peut avoir sur la recherche et la pratique de la santé, en élargissant la réflexion sur le vieillissement, les interactions intra-familiales et en considérant d'un abord nouveau les troubles psychiatriques. L'écriture est illustrée de manière concrète, rendant le livre abordable pour les nonscientifiques et son contenu stimulant pour la réflexion des spécialistes. « Un livre qui mériterait d'être prescrit sur ordonnance »

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ourquoi dans un corps aussi bien conçu que le nôtre y a-t-il des milliers d’imperfections et de faiblesses qui nous rendent vulnérables aux maladies ?

EXTRAIT DU LIVRE

ISBN : 978-2-8041-8171-0

9 782804 181710 NESSE

www.deboeck.com

Conception graphique : Primo&Primo

Traduction de Maude Bernardet Docteur en neurosciences rodée à la médiation scientifique, elle poursuit une activité indépendante de traductrice (anglais vers français) et de vulgarisation des sciences.



Sommaire

1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12

Remerciements . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

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Remerciements de la traductrice . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

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Préface à l’édition originale de 1996 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

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Préface à l’édition française . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

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Le mystère de la maladie . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

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Évolution par sélection naturelle . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

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Signes et symptômes des maladies infectieuses . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

37

Une course à l’armement sans fin . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

59

Les blessures . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

75

Les toxines : des nouvelles, des anciennes, il y en a partout . . . . . . . . . . . .

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Gènes et maladies : défauts, originalités et compromis . . . . . . . . . . . . . .

103

Le vieillissement, une fontaine de Jouvence . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 119 Héritages de l’histoire évolutive . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 135 Les maladies de civilisations . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 153 Les allergies . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 169 Le cancer . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 183

SOMMAIRE

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Sexe et reproduction . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 195 Les troubles mentaux sont-ils des maladies ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 219 L’évolution de la médecine . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 247 Notes . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 263 Biographie des auteurs . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 287 Bibliographie francophone actualisée non exhaustive . . . . . . . . . . . . . . . . . 289 Index . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 293 Table des matières . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 303

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Préface à l’édition française par Randolph M. Nesse

Le besoin d’une traduction en français de l’Origine des maladies s’est longtemps fait sentir, et de nombreux lecteurs se joindront à moi pour remercier Maude Bernardet de l’avoir réalisée. Cet ouvrage en fascinera plus d’un et encouragera certains à se joindre aux nombreux scientifiques et médecins francophones qui appliquent déjà les principes de la biologie évolutive à la pratique de la médecine et à la recherche médicale. La raison de la popularité de l’Origine des maladies n’est devenue claire que plusieurs années après sa publication. George Williams et moi-même avons compris que la biologie évolutive était une science fondamentale aux nombreuses applications potentielles en médecine, mais nous n’avions pas anticipé la puissance de cette nouvelle manière de raisonner. La question « pourquoi nos corps ne sont-ils pas mieux conçus ? » était au centre du livre Théologie Naturelle écrit par William Paley en 1802, lequel était une réponse aux descriptions des imperfections du corps faites par David Hume. Cette question a suscité la fascination pendant des siècles, mais peu de progrès scientifique. Les travaux de George expliquant les causes évolutives du vieillissement ont inspiré mon propre travail sur le vieillissement et notre collaboration ; nous avons ensuite commencé par essayer de trouver des explications évolutionnistes pour des maladies comme le cancer, les maladies cardiaques et les allergies. Mais ce fut une impasse, car les maladies ne sont pas modelées par la sélection et elles n’ont pas d’explication évolutive. Nous n’avons progressé qu’à partir du moment où nous avons changé notre fusil d’épaule et cherché à expliquer les caractères phénotypiques qui nous rendaient sensibles aux maladies. Ce glissement modeste en apparence a eu des conséquences énormes : les explications évolutionnistes sont essentielles non seulement pour expliquer nos adaptations, mais également nos

PRÉFACE À L’ÉDITION FRANÇAISE

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inadaptations. La médecine évolutionniste peut sembler « adaptationniste », mais c’est plutôt le contraire. Elle explique pourquoi aucun caractère de notre corps ne peut être parfait. En 1966, George Williams a écrit l’ouvrage fondamental sur le sujet, Adaptation et Sélection naturelle. À l’occasion de la fête donnée pour son départ en retraite, je m’étais beaucoup amusé à écrire un article intitulé Inadaptation et sélection naturelle. Reformuler cette question revient à transformer les maladies en un mystère de l’évolution : pourquoi la sélection naturelle a-t-elle laissé notre corps vulnérable à ces dernières ? La réponse donnée jusque-là selon laquelle la sélection est soumise aux contraintes et à l’influence d’événements aléatoires, s’avère n’être que l’une des six explications possibles. De nombreux chercheurs se sont attachés à les découvrir et le champ d’investigation ne cesse de grandir. La deuxième édition de deux ouvrages collectifs a récemment été publiée et trois nouveaux manuels sont disponibles. L’année passée, deux nouvelles revues scientifiques sur le sujet ont vu le jour et la fondation Évolution, médecine et santé publique a été créée pour financer la revue scientifique du même nom, la recherche et l’éducation dans ce domaine. Cette traduction sera publiée au moment où la discipline entame une période de croissance exponentielle. Certaines idées erronées à propos de la médecine darwinienne sont devenues suffisamment répandues pour mériter d’être corrigées. La première est qu’il s’agit d’une discipline différente de la médecine évolutionniste, cependant les deux termes sont synonymes. La deuxième idée fausse à propos de la médecine évolutionniste est qu’elle ne cherche qu’à expliquer pourquoi les corps sont vulnérables aux maladies. Bien que cela ait suscité un nouvel intérêt à pour la discipline, le champ de la médecine évolutionniste est bien plus large que cela. Il inclut tous les travaux à l’intersection des sciences fondamentales de la biologie évolutive et des champs cliniques de la médecine, de la santé publique, et d’autres professions dans le domaine de la santé. Généralement, les sciences fondamentales servent de socle à la recherche médicale, mais les recherches sur les maladies peuvent également fournir de nouvelles pistes pour les biologistes de l’évolution, sans parler de nouveaux financements pour les recherches dans les domaines concernés. Le terme de médecine évolutionniste semble suggérer que c’est une branche particulière de la médecine, mais ce n’est pas le cas. La médecine évolutionniste ne dicte pas aux médecins le meilleur traitement à administrer, et elle ne propose pas d’alternatives franchement différentes. La médecine évolutionniste n’est rien d’autre que l’application à la médecine et à la santé publique d’une science fondamentale largement reconnue. Comme la génétique, l’embryologie et la biochimie, elle fournit une meilleure compréhension des maladies et suggère de nouvelles idées et traitements qui doivent être testés dans le cadre d’études contrôlées avant d’être appliqués.

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Une autre idée fausse est que la médecine évolutionniste est facile. C’est toujours fascinant, mais formuler correctement les questions, imaginer toutes les hypothèses possibles et trouver des stratégies pour les tester est bien plus compliqué qu’il n’y paraît. La conséquence en est que certains articles, même dans des revues réputées, s’avèrent simplistes. Des publications de ce genre ne sont pas la preuve d’un problème général qui toucherait la médecine darwinienne, le processus scientifique étant fondé sur la sélection des bonnes idées tout en laissant de côté les mauvaises. Cependant les critères de preuve applicables aux tests des hypothèses évolutionnistes des caractères laissant nos corps vulnérables aux maladies sont différents de ceux qui s’appliquent aux mécanismes proximaux, et le travail est en cours pour aboutir à un consensus sur les stratégies à adopter. J’ai récemment écrit un article, « Dix questions pour la recherche évolutionniste sur les vulnérabilités aux maladies », décrivant certaines erreurs courantes et comment les éviter, dans l’espoir que cela minimise la frustration de scientifiques et d’enseignants, et aide éventuellement certains étudiants à avoir de meilleures notes. Vous pouvez trouver des informations régulièrement mises à jour sur le site de The Evolution & Medicine Review, http://evmedreview.com Une page web est consacrée aux matériaux de recherche pour les francophones : http://evmed.fr Je me réjouis d’avance de suivre les avancées de la médecine darwinienne dans la communauté francophone et de rencontrer ceux qui feront progresser ce domaine.

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1 Le mystère de la maladie

Pourquoi dans un corps aussi bien conçu que le nôtre y a-t-il des milliers d’imperfections et de faiblesses qui nous rendent vulnérables aux maladies ? Si la sélection naturelle peut aboutir à l’évolution de mécanismes aussi sophistiqués que les yeux, le cœur et le cerveau, pourquoi n’a-t-elle pas abouti à des moyens de prévenir la myopie, les attaques cardiaques et la maladie d’Alzheimer ? Si notre système immunitaire peut reconnaître et attaquer un million de protéines, pourquoi attrapons-nous encore la pneumonie ? Si une hélice d’ADN peut encoder de manière fiable les plans de l’édification d’un organisme adulte de dix milliards de cellules spécialisées, chacune ayant une place donnée, pourquoi ne serions-nous pas capables de remplacer un doigt endommagé ? Si nous pouvons vivre une centaine d’années, pourquoi pas deux cents ans ? Nous savons de mieux en mieux pourquoi nous sommes atteints de maladies spécifiques, mais nous ne comprenons pas encore très bien pourquoi les maladies existent tout simplement. Nous savons qu’un régime riche en graisse peut entraîner des maladies cardiovasculaires et que l’exposition prolongée au soleil peut causer des cancers de la peau, mais pourquoi aimons-nous tant les nourritures grasses et le soleil en dépit de leurs dangers potentiels ? Pourquoi nos corps ne peuvent-ils pas réparer les artères bouchées et la peau endommagée par le soleil ? Pourquoi les coups de soleil font-ils si mal ? Pourquoi la douleur ? Et pourquoi sommes-nous, après des millions d’années, encore sensibles aux infections par les streptocoques ? Le grand mystère de la médecine est la présence, dans une machine perfectionnée, de ce qui semble être des imperfections, fragilités et mécanismes improvisés qui permettent la plupart des maladies. La perspective et l’approche évolutionniste transforment ce mystère en une série de questions auxquelles il est possible de

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répondre : pourquoi le processus darwinien de la sélection naturelle n’a-t-il pas éliminé les variants de gènes1 qui nous rendent vulnérables aux maladies ? Pourquoi ce processus n’a-t-il pas façonné des gènes qui auraient amélioré notre capacité à résister aux avaries ou à les réparer pour empêcher le phénomène de vieil­lissement ? La réponse usuelle selon laquelle la sélection n’est pas assez puissante est généralement fausse. Au contraire, comme nous le verrons, le corps est un ensemble de compromis délicats. Les structures les plus simples du corps sont conçues d’une manière telle qu’aucune création humaine ne peut les égaler. Ainsi les os : leur forme tubulaire maximise la solidité et la flexibilité tout en minimisant le poids. Poids pour poids, ils sont plus solides que des barres d’acier massif. Les os sont magistralement conçus pour servir leur fonction : épais aux extrémités vulnérables, ponctués de saillies en surface où ils augmentent la force de levier des muscles, et sillonnés pour fournir des voies sécurisées aux nerfs délicats et aux artères. L’épaisseur de chaque os augmente aux endroits où la solidité est requise. Aux endroits où ils se courbent, l’ossification est plus dense. L’espace creux dans les os a aussi son utilité : il fournit une maternité sûre pour les nouvelles cellules sanguines. La physiologie est encore plus impressionnante : considérons le dialyseur, aussi volumineux qu’un réfrigérateur ; il n’est pourtant qu’un maigre substitut au rein, ne remplissant que peu des fonctions de son équivalent naturel. Ou prenons les meilleures prothèses cardiaques fabriquées par l’homme. Elles ne durent que quel­ ques années et écrasent quelques cellules sanguines à chaque fermeture tandis que les valves naturelles se ferment et s’ouvrent avec douceur deux millions et demi de fois pendant toute une vie. Ou considérons les cerveaux, avec leur capacité à encoder les plus petits détails de la vie qui, des dizaines d’années plus tard, peuvent être rappelés en une fraction de seconde. Aucun ordinateur ne peut s’en approcher. Les systèmes de régulation du corps sont également admirables. Prenez par exem­ ple, les variations hormonales qui coordonnent chaque aspect de la vie, de l’appétit à la naissance. Contrôlés par de multiples niveaux de boucles de rétroaction, elles sont beaucoup plus complexes que n’importe quelle usine chimique fabriquée par l’homme. Considérez le réseau intriqué du système sensori-moteur : une image frappe la rétine, chaque cellule transmet son signal via le nerf optique à un centre du cerveau qui en décode la forme, couleur et mouvement, puis à un autre centre du cerveau qui fait le lien avec la banque de souvenirs pour déterminer que cette image est celle d’un serpent, puis aux centres de la peur et aux centres de 1.  NDT : on parle de variants géniques ou d’allèles pour évoquer les différentes formes que peut prendre un même gène. Dans une cellule diploïde, c’est-à-dire qui possède deux ensembles de chromosomes correspondants (comme dans les cellules du corps humain), les allèles sont situés au même site sur les chromosomes homologues.

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décision qui motivent et initient l’action, puis aux nerfs moteurs qui vont contracter les bons muscles pour enlever subitement la main hors du danger, et tout cela en une fraction de seconde. Les os, la physiologie, le système nerveux, notre corps possède des milliers de structures élaborées qui suscitent notre admiration. En revanche, de nombreux aspects du corps humain semblent incroyablement mal conçus. Ainsi le tube qui conduit les aliments jusqu’à l’estomac croise le tube qui transporte l’air vers les poumons, de sorte qu’à chaque fois que nous déglutissons, la voie respiratoire doit être bloquée faute de quoi nous nous étoufferions. Prenons la myopie. Si vous êtes l’un des malchanceux 25 % qui sont porteurs de ces variants géniques, vous pouvez être pratiquement certain d’être myope et de ce fait peu à même de reconnaître un tigre avant d’être à son menu. Pourquoi ces gènes n’ont-ils pas été éliminés au cours de l’évolution ? Prenons encore l’athérosclérose. Un réseau intriqué d’artères transporte juste la bonne quantité de sang dans chaque organe du corps. Pourtant des dépôts de cholestérol se forment parfois sur les parois de nos artères, et le blocage du flux sanguin par ces dépôts peut entraîner des infarctus et des accidents vasculaires cérébraux. C’est un peu comme si le concepteur d’une Mercedes-Benz avait préconisé l’utilisation d’une malheureuse paille à limonade comme conduit du réservoir d’essence au moteur. De nombreuses autres parties ou réactions du corps semblent également inadaptées et chacune d’entre elles peut être considérée comme un mystère médical. Pourquoi tant de personnes sont-elles allergiques ? Le système immunitaire est utile, bien sûr, mais pourquoi s’attaque-il aux grains de pollen ? Pourquoi, dans certaines circonstances, le système immunitaire attaque-t-il nos propres tissus ? Pourquoi ces dysfonctionnements entraînent-ils l’apparition de scléroses multiples, de fièvres rhumatiques, d’arthrite, de diabètes et de lupus érythémateux ? Et puis il y a les nausées lors de la grossesse. On a du mal à comprendre que les nausées et les vomissements viennent si souvent perturber les futures mères au moment où leur organisme doit nourrir le futur bébé ! Et comment comprendre le vieillissement, ultime exemple d’un phénomène universel qui semble fonctionnellement incompréhensible ? Même notre comportement et nos émotions semblent avoir été conçus par un mauvais farceur. Pourquoi éprouvons-nous de l’envie pour des aliments qui sont néfastes pour la santé et sommes spontanément moins attirés pour les céréales, les légumes ou certains fruits ? Pourquoi continuons-nous à manger quand nous savons que nous sommes trop gros ? Et pourquoi notre volonté est-elle si faible dans nos tentatives de restreindre nos désirs ? Pourquoi les désirs et les besoins sexuels des hommes et des femmes sont-ils si peu en adéquations plutôt que d’être coordonnés pour une satisfaction mutuelle maximale ? Pourquoi sommes-nous si nom-

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breux à être constamment anxieux, passant notre vie comme Mark Twain le dit, « à souffrir de tragédies qui n’arrivent jamais » ? Finalement, pourquoi trouvonsnous le bonheur si éphémère, chaque accomplissement d’un but poursuivi depuis longtemps n’apportant pas la satisfaction mais un nouveau désir pour quelque chose d’encore moins accessible ? La conception de nos corps est à la fois extraordinairement précise et incroyablement négligée. C’est comme si les meilleurs ingénieurs de l’univers avaient pris congé au septième jour, en laissant le travail à des amateurs balbutiants.

Il existe deux sortes de causes Pour résoudre ce paradoxe, nous devons découvrir ce qui au cours de l’évolution de la lignée humaine peut expliquer l’origine des maladies. À l’évidence les causes évolutives des maladies ne sont pas celles auxquelles la plupart des gens peuvent penser. Considérons par exemple les crises cardiaques : manger gras et posséder les variants géniques qui prédisposent à l’athérosclérose en sont les causes principales. C’est ce que les biologistes appellent les causes proximales. Ici nous nous intéressons davantage aux causes évolutives (ou ultimes) : celles qui expliquent pourquoi nous sommes ainsi conçus. Lorsqu’ils étudient les causes évolutives des infarctus, les chercheurs tentent de comprendre pourquoi la sélection naturelle n’a pas éliminé les gènes qui nous inclinent à aimer le gras et subir un dépôt de cholestérol. Les explications proximales s’adressent au fonctionnement du corps, à savoir pourquoi certaines personnes attrapent une maladie et d’autres pas. Les explications évolutives permettent de comprendre pourquoi la plupart des êtres humains sont sensibles à certaines maladies et pas à d’autres. Nous voulons savoir pourquoi certaines parties du corps sont enclines à présenter des défauts, ou pourquoi nous attrapons certaines maladies et pas d’autres. Une réponse est donnée à nombre de questions relevant du domaine de la biologie lorsque les explications proximales et évolutives sont attentivement dissociées. Une explication proximale décrit un caractère, son anatomie, sa physiologie et sa biochimie, mais aussi son développement à partir des instructions fournies par un morceau d’ADN pour développer l’œuf fertilisé en un individu adulte. Une explication évolutive porte sur les raisons pour lesquelles l’ADN spécifie d’abord un caractère et celles pour lesquelles notre ADN donne le code pour une certaine structure et pas une autre. Les explications proximales et évolutives ne sont pas exclusives l’une de l’autre, les deux sont utiles pour comprendre chaque caractère. Une explication proximale pour l’oreille externe inclurait des informations sur la manière dont elle concentre les sons, les tissus dont elle est constituée, ses artères et nerfs et comment elle se développe de l’embryon jusqu’à la forme adulte. Même

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si nous savons tout cela nous avons encore besoin d’une explication évolutive sur la manière dont cette structure donne un avantage aux créatures nanties d’oreilles, pourquoi celles qui n’en ont pas sont désavantagées, et quelles structures ancestrales ont été modelées graduellement par la sélection naturelle pour donner à l’oreille sa forme actuelle. Pour prendre un autre exemple, une explication proximale des papilles gustatives décrit leur structure et leur chimie, comment elles détectent le salé, le sucré, l’aigre et l’amer et comment elles transforment ces informations en impulsions qui voyagent des neurones au cerveau. Une explication évolutive des bourgeons gustatifs montre leur façon de détecter la salinité, l’acidité, le sucré et l’amertume, plutôt que d’autres caractéristiques chimiques et comment les capacités à développer ces caractéristiques aident celui qui les porte à s’en sortir dans la vie. Les explications dites proximales répondent à la série des questions du « Quoi ? » et du « Comment ? » à propos de la structure et des mécanismes, les explications évolutives répondent aux questions du « Pourquoi ? » à propos des origines et des fonctions. La recherche médicale se dirige la plupart du temps vers les explications proximales afin de savoir comment une partie du corps fonctionne et comment une maladie perturbe cette fonction. L’autre pan de la biologie, celui qui tente d’expliquer à quoi servent les choses et comment elles sont survenues, a été négligé en médecine. Pas complètement, bien sûr : une tâche principale en physiologie est de déterminer ce que chaque organe fait normalement ; le domaine entier de la biochimie est dévolu à la compréhension du fonctionnement des mécanismes métaboliques et à quoi ils servent. Mais en médecine clinique, la recherche d’explications évolutives des maladies reste très timide. Tant les explications évolutives que proximales donnent une réponse à l’existence des défauts apparents du corps, comme de toute chose de la nature. Les explications évolutionnistes sont-elles de pures spéculations d’un intérêt uniquement intellectuel ? Pas du tout. Prenez par exemple la nausée matinale de la grossesse. Comme l’a suggéré la chercheuse de l’université de Seattle Margie Profet, si les nausées, les vomissements et les aversions pour certains aliments qui accompagnent souvent les stades précoces de la grossesse ont évolué pour protéger le fœtus en développement des toxines, alors les symptômes devraient commencer quand la différentiation des tissus fœtaux débute, devraient diminuer quand le fœtus est moins vulnérable et devraient inciter à éviter les nourritures qui contiennent les substances les plus susceptibles d’interférer avec le développement du fœtus. Ainsi que nous le verrons, de nombreux indices convaincants coïncident avec ces hypothèses. Les hypothèses évolutionnistes prédisent ainsi à quoi s’attendre dans les mécanismes proximaux. Par exemple, si nous faisons l’hypothèse qu’un taux de fer bas

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associé avec une infection n’est pas une cause de l’infection, mais fait partie des défenses du corps, nous pouvons anticiper que l’administration de fer à un patient est susceptible d’aggraver son infection, et c’est effectivement le cas. Tâcher de déterminer les origines évolutives de la maladie est plus qu’une quête intellectuelle fascinante, c’est aussi un outil vital et actuellement sous-utilisé dans notre quête de leur compréhension, de leur prévention et de leur traitement.

Les causes de la maladie Les spécialistes de diverses maladies se demandent souvent pourquoi une maladie existe en premier lieu. Ils ont souvent de bonnes idées mais confondent cependant, dans de nombreux cas, les explications évolutionnistes et les explications proximales, ne savent pas comment tester leurs idées ou sont simplement réticents à proposer des explications qui sortent des sentiers battus. Ces difficultés peuvent potentiellement être levées, au moins partiellement, grâce au cadre explicatif nouveau que pourrait fournir une médecine d’inspiration darwinienne. Nous proposons six catégories d’explications évolutives de la maladie à cette fin. Chacune d’entre elles sera décrite en détail dans les chapitres suivants, mais le résumé qui suit illustre la logique de notre entreprise et fournit un survol des différents thèmes que nous allons explorer dans cet ouvrage.

1. Les défenses de l’organisme Les défenses ne sont pas des explications des maladies en soi, mais elles sont souvent confondues avec d’autres manifestations des maladies que nous allons répertorier ici. Une personne de peau claire ayant une pneumonie grave peut prendre une teinte foncée et avoir une toux prononcée. Ces deux signes de la pneumonie entrent dans des catégories très différentes, l’une étant une manifestation d’une carence, l’autre une défense. La peau est bleue parce que l’hémoglobine est plus foncée quand elle n’est pas oxygénée. Ce symptôme de la pneumonie est comme un bruit dans la transmission d’une voiture : ce n’est pas une réponse en règle au problème, mais un effet secondaire. La toux, elle, est une défense. Elle résulte d’un mécanisme complexe conçu spécifiquement pour expulser des matériaux étrangers dans le tractus respiratoire. Lorsque nous toussons, une séquence coordonnée de mouvements impliquant le diaphragme, les muscles de la poitrine et le larynx projette du mucus et les matières étrangères dans la trachée jusqu’à l’arrière de la gorge où il peut être éjecté ou bien avalé dans l’estomac dont l’acide détruit la plupart des bactéries. La toux n’est pas une réponse au hasard à un défaut du corps, c’est une défense coordonnée façonnée par la sélection naturelle et activée quand

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des détecteurs spécialisés détectent les indices de la présence d’une menace spécifique. Comme les voyants du tableau de bord d’une voiture s’allument automatiquement quand la jauge de carburant est basse, la toux n’est pas un problème mais une réponse de protection à un problème. La distinction que nous faisons entre défenses et défauts n’a pas qu’un intérêt théorique. Elle peut être cruciale pour quelqu’un de malade. Corriger un défaut est toujours une bonne chose. Il est quasiment toujours salutaire de faire cesser le bruit de la transmission d’une voiture ou de faire que la peau d’un patient pneumonique redevienne d’une couleur saine. Mais éliminer une défense en la bloquant peut s’avérer catastrophique. Si vous coupez le fil électrique du voyant qui indique que le réservoir est presque vide, vous êtes susceptible d’être bientôt en panne. Vous pouvez mourir de pneumonie si vous bloquez votre toux de manière excessive.

2. Infection Étant donné que certaines bactéries et virus nous traitent principalement comme leur repas, nous pouvons les envisager comme des ennemis. Ce ne sont malheureusement pas de simples nuisances créées pour nous tourmenter et ils se révèlent être des adversaires sophistiqués. Nous avons développé des défenses pour parer à leurs attaques. Ils ont développé des manières de passer outre nos défenses, et même des astuces pour les utiliser à leur avantage. Cette course aux armes sans fin explique pourquoi nous ne pouvons éradiquer toutes les infections et explique aussi certaines maladies auto-immunes. Nous nous étendrons sur ces sujets dans les deux prochains chapitres.

3. Nouveaux environnements Nos corps ont été conçus au cours de millions d’années pour des vies passées en petits groupes chassant et cueillant sur les plaines d’Afrique. La sélection naturelle n’a pas eu le temps de réformer nos corps pour qu’ils puissent faire face aux régimes alimentaires gras, aux automobiles, aux drogues, aux lumières artificielles et au chauffage central. Beaucoup – et peut-être même la plupart – des maladies modernes émergent de cette incompatibilité entre notre environnement d’origine et notre environnement moderne. L’augmentation des maladies cardiaques et du cancer du sein en est un exemple tragique.

4. Gènes Certains de nos gènes se perpétuent en dépit du fait qu’ils puissent causer des maladies. Certains de leurs effets sont des « couacs », bénins lorsque nous vivions

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dans un environnement plus naturel. La plupart des gènes qui prédisposent à des maladies cardiaques étaient inoffensifs jusqu’à ce que nous abusions des régimes alimentaires gras. Les gènes impliqués dans la myopie ne causent des problèmes que dans les cultures où les enfants commencent à réaliser des travaux de précision tôt dans leur vie. Certains des gènes qui causent le vieillissement n’étaient soumis qu’à une faible sélection lorsque la durée de vie moyenne était plus courte. Beaucoup d’autres gènes qui causent des maladies ont en fait été sélectionnés parce qu’ils procurent des avantages, soit au porteur, soit à d’autres individus porteurs du gène avec d’autres combinaisons. Le gène qui cause l’anémie falciforme empê­ che le développement de la malaria. Outre cet exemple bien connu, de nombreux autres sont discutés dans les chapitres suivants, dont les gènes sexuellement antagonistes qui profitent aux pères au détriment des mères ou inversement. Notre code génétique est constamment altéré par des mutations ; les changements dans l’ADN sont bénéfiques à de rares occasions, mais le plus souvent ils sont source de maladies. Ces gènes endommagés sont constamment éliminés ou maintenus à un minimum par la sélection naturelle. Pour cette raison, les gènes défectueux sans contrepartie ne sont pas des causes courantes de maladies. Enfin certains gènes « hors la loi » facilitent leur propre transmission aux dépens de l’individu et montrent abruptement qu’au final, la sélection agit au bénéfice des gènes et non des individus ou des espèces. Parce que la sélection parmi les individus est une force évolutive puissante, les gènes hors la loi sont également rarement causes de maladies.

5. Compromis de design Tout comme certains coûts sont associés à de nombreux gènes offrant un bénéfice global, d’autres coûts sont associés à chaque changement structurel majeur que la sélection naturelle a conservé. Marcher debout nous donne la possibilité de porter de la nourriture et des bébés, mais cela nous prédispose au mal de dos. Beaucoup des défauts de conception du corps ne sont pas des erreurs, mais des compromis. Nous devons comprendre quels sont les bénéfices cachés des erreurs apparentes dans la manière dont nous sommes conçus pour mieux comprendre la maladie.

6. Les Legs de l’Évolution L’évolution est un processus progressif. Elle ne peut faire de grands sauts, seulement de petits changements, dont chacun doit être immédiatement avanta-

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geux. Les changements majeurs sont difficiles à accomplir même pour les ingénieurs humains. Des camionnettes d’un modèle courant aux États-Unis, dont le réservoir d’essence était situé hors du châssis, prenaient feu en cas de choc latéral. Mais placer le réservoir dans le châssis n’était pas simple parce qu’il aurait fallu déplacer tous les constituants mécaniques, ce qui aurait causé de nouveaux problèmes et demandé de nouveaux ajustements. Même les ingénieurs humains peuvent subir les contraintes d’un héritage culturel. De manière similaire, la nourriture que nous ingérons passe dans un tube en face de la trachée respiratoire et doit le croiser pour aller dans l’estomac, au risque de nous étouffer. Il serait plus avisé de réimplanter les narines quelque part dans le cou, mais cela ne se produira jamais, comme nous l’expliquerons au chapitre 9.

Ce que nous ne disons pas Avant de discuter des détails des causes de la maladie mentionnées ci-dessus, nous voudrions essayer d’éviter plusieurs malentendus potentiellement dangereux. Pour commencer, notre entreprise n’a rien à voir avec l’eugénisme ou le darwinisme social. Nous n’essayons pas de savoir ici si l’ensemble des gènes humains s’améliore ou s’il empire, et nous ne préconisons absolument aucune action qui améliore l’espèce. Nous ne sommes même pas particulièrement intéressés par la plupart des différences génétiques entre les gens, mais bien plus par le matériel génétique qu’ils ont tous en commun. Une perspective évolutionniste de la maladie ne change pas les buts ancestraux de la médecine formulés par le médecin E.L. Trudeau : « soigner, parfois ; aider, souvent ; consoler, toujours ». Le but de la médecine a toujours été (et selon notre conception, devrait toujours être) d’aider le malade, pas l’espèce. La confusion sur ce point a causé bien des dégâts. Au début du xxe siècle, l’idéologie du darwinisme social a aidé à justifier que l’on empêche les pauvres d’accéder aux soins médicaux et qu’on laisse les géants du capitalisme se battre sans considération des effets sur les individus. Ces croyances ont été intimement liées à celles des eugénistes, qui prônaient la stérilisation de certains groupes en vue de l’amélioration de l’espèce (ou de la race !). Cette idéologie a gagné depuis longtemps une mauvaise réputation méritée. Elle a fait un usage métaphorique de la terminologie du darwinisme sans utiliser la théorie telle qu’elle est comprise par les biologistes. Nous ne prônons en aucun cas que la médecine doive assister la sélection naturelle ni ne suggérons que la biologie doive guider les décisions morales. Nous n’argumenterons jamais qu’une maladie est une bonne chose, même si nous offrons de nombreux exemples dans lesquels la pathologie est associée avec des bénéfices méconnus. Le darwinisme ne

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donne pas de conduite morale, il ne dit pas comment nous devrions vivre ou comment les médecins devraient pratiquer la médecine. Une perspective évolutionniste de la médecine peut, cependant, nous aider à comprendre les origines évolutives de la maladie et cette connaissance s’avérera très utile dans la poursuite des buts légitimes de la médecine.

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Nesse - Williams

NESSE_V_Mise en page 2 01/10/13 17:31 Page1

Savoir comment nos lointains ancêtres ont vécu et ce qu'ils ont affronté nous permet de comprendre les faiblesses de nos corps et nos mécanismes de défenses actuels. »

Ouvrage fondateur de la médecine darwinienne, initialement paru en 1994, Pourquoi tombons-nous malade ? est un livre toujours actuel. George Williams et Randolph Nesse y exposent de manière accessible les principes de cette discipline mettant en perspective l'histoire évolutive des humains pour comprendre l'émergence des maladies. Les auteurs soulèvent notamment le fait que de nombreux aspects des maladies sont en fait des effets collatéraux du processus évolutif : défenses du corps, compromis coûts-bénéfices dans les fonctions de nos corps, legs historiques, changement de notre environnement plus rapide que le processus évolutif lui-même.

Pourquoi tombons-nous malade ?

Les sujets abordés sont nombreux, allant du principe de la course aux armes avec les agents infectieux aux implications que la prise en compte du phénomène de l'évolution peut avoir sur la recherche et la pratique de la santé, en élargissant la réflexion sur le vieillissement, les interactions intra-familiales et en considérant d'un abord nouveau les troubles psychiatriques. L'écriture est illustrée de manière concrète, rendant le livre abordable pour les nonscientifiques et son contenu stimulant pour la réflexion des spécialistes. « Un livre qui mériterait d'être prescrit sur ordonnance »

P

ourquoi dans un corps aussi bien conçu que le nôtre y a-t-il des milliers d’imperfections et de faiblesses qui nous rendent vulnérables aux maladies ?

EXTRAIT DU LIVRE

ISBN : 978-2-8041-8171-0

9 782804 181710 NESSE

www.deboeck.com

Conception graphique : Primo&Primo

Traduction de Maude Bernardet Docteur en neurosciences rodée à la médiation scientifique, elle poursuit une activité indépendante de traductrice (anglais vers français) et de vulgarisation des sciences.


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