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Pierre-Yves

Zwahlen

PANIQUE ANGÉLIQUE Tome 2

Le livre perdu ROMAN


Pierre-Yves Zwahlen

Panique Angélique Tome 2

Le livre perdu

Roman

Éditions LLB


À Floriane, parce que tu le vaux bien !


Collection Anaïs Éditions Ligue pour la Lecture de la Bible Rte de Fenil 38 – 1806 St-Légier – Suisse info@ligue.ch – www.ligue.ch © Ligue pour la lecture de la Bible, St-Légier, Suisse Tous droits réservés 1ère édition 2014 ISBN : 978-2-9700887-3-8 Couverture : Pierre-Yves Zwahlen Photo de couverture : Thinkstock 1ère impression 2014 (2000 exemplaires) Imprimerie SEPEC, Peronnas, France


On a dressé des cathédrales Des flèches à toucher les étoiles Dit des prières monumentales Qu’est-ce qu’on pouvait faire de mieux ? Francis Cabrel

Le chêne liège


Avertissements aux lecteurs Bien que ce roman soit inspiré de faits réels, il est une œuvre de fiction. Il serait erroné d’y chercher un commentaire d’une portion du texte biblique. Même si je me suis parfois permis des libertés avec la chronologie ou la psychologie supposée des personnages historiques présents dans le récit, je crois avoir été fidèle à l’esprit du héros central de ce roman. Pierre-Yves Zwahlen


Chapitre 1

Le lever d’Orionchaïte Ce matin, Orionchaïte s’est levé sur les montagnes occidentales du Septième Monde. J’ai vu apparaître l’énorme lune entre les pics acérés de Shermator. Sa chaude lumière nimbait le paysage d’une aurore prometteuse. Tout semblait normal et paisible dans le Royaume des Sept Mondes. Pourtant, cette apparente sérénité était trompeuse. Un observateur averti et au fait des traditions du Royaume aurait immédiatement remarqué une étrange anomalie. Tout était calme, trop calme ! Alors que les myriades des myriades auraient dû se rassembler sur la grande plaine occidentale pour adorer les Maîtres, celle-ci demeurait étrangement déserte. Seuls quelques anges désœuvrés s’arrêtaient un instant, tournaient leurs regards vers le Palais royal avant de s’éloigner, le dos voûté par le poids invisible d’une fatigue écrasante. À regret, je me suis arraché au spectacle de l’astre naissant, j’ai ramassé mon sac et je suis

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parti pour le Palais des Maîtres. À mon arrivée, les gardes de faction me saluèrent avec respect. Je suis Tarshish, le scribe royal et mon statut ouvre devant moi presque toutes les portes du palais. À l’intérieur, les longs couloirs qui jadis bruissaient de vie étaient presque déserts. Seuls quelques anges fonctionnaires glissaient tels des ombres vers quelques obscurs travaux. J’hésitai un instant devant la porte de la Salle du Conseil. C’est toujours avec crainte et respect que je franchis le seuil de ce lieu empreint de la présence des Maîtres. Comme je m’y attendais, la salle était vide, ce qui n’était pas inhabituel en cette heure matinale. Je m’assis à ma place, sortis mes calames et les rangeai soigneusement sur le bord du pupitre. Après quoi, je disposai les papyrus en piles régulières, prêts à être saisis, sans gêne ni retard, au gré des besoins de l’écriture. Et puis, j’attendis... Un observateur anonyme se serait certainement étonné de ma présence solitaire en ce lieu. Malgré l’ordonnance parfaite de la salle, sa méticuleuse propreté, il régnait dans cet endroit un je ne sais quoi qui suggérait l’abandon et le silence. À la place des Maîtres, là où ils siégeaient d’habitude, une rose finissait de se faner. Je la regardai avec émotion, me souvenant du temps de sa jeunesse, alors qu’elle était encore pour moi un mystère étonnant, une promesse de beauté et de grâce.


Les places des Archanges avaient conservé des traces subtiles de leur présence. Une marque dans le bois de la table à la place de Gabriel, quelques bribes de musique qui flottaient dans l’air rappelaient la présence de Saraqiel, un peu de l’impatience de Raphaël se remarquait dans le léger écart d’alignement de son siège. Bien sûr, il fallait connaître les Archanges comme je les connais pour pouvoir discerner ces infimes anomalies dans la parfaite ordonnance des lieux. Mais je ne pouvais porter mon regard sur la table du Conseil sans revoir immédiatement les images de tant de rencontres heureuses ou terribles. J’aimais par-dessus tout me remémorer l’annonce de la création de l’Univers. Je revoyais la joie des Maîtres, leur enthousiasme presque juvénile. Je ressentais alors une formidable paix, l’assurance que tout ce qui avait suivi valait la peine d’être traversé, juste pour avoir vu briller dans le regard des Maîtres l’amour ineffable qu’ils portaient à leur création. J’essayais d’oublier les heures terribles de la révolte de celui dont le nom est tu à jamais. Je n’osais poser mon regard sur la place qu’il occupait jadis à la table du Conseil, mais j’entendais résonner dans mon esprit les paroles de rébellion, les serments de guerre, les annonces terribles des lunes sombres à venir. C’était le prix à payer pour le rêve des Maîtres. Je croyais à cette époque que c’était le seul et le plus terrible ; je ne savais pas alors à quel

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point je me trompais. Mais aujourd’hui, puisje affirmer que j’en connais le coût ? Quand je regarde l’état du Royaume et le triste destin de l’Univers, je me prends à en douter. Il me semble voir poindre un sacrifice plus grand encore, mais tout aussi inéluctable que le lever d’Orionchaïte à l’horizon occidental. Mais j’ose espérer que je m’égare, que je laisse à mes peurs une place exagérée dans mon cœur. Et pourtant…

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Tout avait bien commencé. Les « Petits Maîtres » étaient un vrai bonheur. Leur innocence heureuse faisait vibrer le jeune Univers d’une joie contagieuse. Même les minuscules Shargors, au fond de leurs mines de Sharbiatar, avaient l’impression que leurs charges étaient moins lourdes et les ténèbres des profonds puits moins obscures. On murmure même que leur taille s’en serait trouvée légèrement modifiée et que certains auraient un peu grandi. Mais ce ne sont que ragots de tavernes, aucune étude sérieuse n’est venue vérifier ces propos. Je me garderai donc bien de les propager plus loin. La suite a été dite tant de fois. Les ménestrels ont chanté la triste complainte à tous les horizons du Royaume des Sept Mondes. Tous ici connaissent la faute inexpiable, le terrible exil qui a suivi. Ils ont vu, en écho, les Maîtres déserter peu à peu le Palais et s’installer sur le Rebord du Monde, cet endroit unique d’où ils


pouvaient voir les gestes et les espoirs de leurs enfants perdus. Nous croyions alors que la génération suivante rachèterait la faute des parents. Que le Jardin déserté retrouverait bientôt les chants et les rires, le babil heureux des bébés humains. Mais cet espoir fut vite déçu et nous vîmes avec effroi les Maîtres s’enfoncer à chaque nouvelle lune dans une souffrance toujours plus profonde. Et puis, ce furent les siècles d’obscurité, la révolte des humains, les cris de haine et de terreur qui montaient jusque dans le Royaume et enfin, la grande inondation. Le geste ultime, désespéré. Jamais nous n’avions vu une telle détresse dans le regard des Maîtres. Le silence qui a suivi était plus terrible encore que les cris de guerre. C’était celui de la mort. Jamais jusqu’alors, un tel silence n’avait envahi le Royaume des Sept Mondes. Jamais la mort n’y avait eu droit de cité ou même n’y avait été évoquée. Nous pensions que la révolte de Lucifer risquait fort de nous emporter dans le vent de sa folie. Il venait souvent narguer les Maîtres jusque dans leur refuge sur le Rebord du Monde. Nous l’observions de loin lancer ses invectives, nous regardions avec respect nos Maîtres supporter dignement l’affront qui leur était fait. La suite se perd dans le brouillard des gestes désordonnés et inconséquents des humains. Fidélité et trahisons, vérité et mensonges,

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amour et haine, tendresse et cruauté, tels sont les actes habituels des hommes, les effets de leur folle révolte contre les Maîtres et de leur alliance contre nature avec leur plus terrible ennemi. Je ne saurais garder dans ma mémoire le juste fil du déroulement de cette sombre histoire. Je n’en garde que quelques faits saillants, comme des récifs émergeants d’une mer déchaînée. Certains sont heureux, ils ont pour nom : Abraham, Joseph, Moïse, David et tant d’autres que j’oublie. Certains sont si sombres que ce serait leur faire un trop grand honneur que de les citer ici. Les noms de ceux qui ont fait souffrir les Maîtres ne doivent-ils pas être oubliés pour l’éternité des éternités ? 18

Comme désormais à chaque nouvelle lune, la salle du Conseil demeure vide. Je viens ici par tradition, par fidélité à ce qui fut. Il y a longtemps que les Archanges ne viennent plus dans ce lieu ou très rarement. Ils me convoquent parfois pour une session extraordinaire, mais ils ne sont jamais tous présents. Il y a généralement Raphaël et Raguel, parfois Michael. Gabriel est presque toujours en mission sur la Terre, Saraqiel, persuadé que la musique adoucit les mœurs travaille avec acharnement à de nouvelles compositions. Les autres sont, eux aussi, pris par des tâches urgentes ou des missions prioritaires. Mais ces séances régulières me manquent. Elles rythmaient ma vie avec bonheur, elles


étaient la marque de la sérénité du Royaume, l’affirmation que l’ordre des choses était respecté et que les Maîtres gouvernaient les Mondes. Désormais, il m’apparaît que ce sont les révoltes et les errements des « Petits Maîtres » qui dirigent le monde. Mais je sais que je m’égare et que je leur fais porter un poids de responsabilité et de culpabilité qui ne leur revient pas. Le vrai coupable, le seul coupable est celui dont on ne doit prononcer le nom. C’est lui qui nous a tous emportés dans cette agitation funeste. C’est lui qui a brisé l’ordre naturel des Mondes. C’est lui qui a mis en doute l’autorité des Maîtres et ouvert le chemin de la rébellion. J’appelle de mes vœux le jour de sa défaite, de sa reddition totale. J’attends avec impatience qu’il soit englouti dans l’océan de feu qui brûle au-delà des Mondes. Ce jour-là, quand se lèvera Orionchaïte à l’horizon occidental, je prendrai mes calames et mes papyrus et je viendrai retrouver dans cette Salle du Conseil l’ordre naturel des choses, le monde qui est le mien !

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Chapitre 2

Des lunes et des lunes plus tard L’écran mural scintilla brutalement, fut traversé de lignes lumineuses multicolores comme si un orage magnétique venait d’exploser dans sa matrice avant de se stabiliser. Un petit ange violet apparut alors sur l’écran. Il semblait très excité et s’agitait dans tous les sens. Sa bouche articulait un discours véhément qui était rendu comique par le fait qu’aucun son ne sortait des haut-parleurs. Comme personne ne semblait répondre à ses questions, il redoubla d’agitation. Michael, qui avait été tiré de sa rêverie par le subit accès d’activité de son écran, poussa un long soupir, manipula une télécommande sur son bureau avant de maugréer. – Salut, X714, arrête de t’énerver comme ça, il n’y a pas de son ! Et il est inutile de vociférer, je n’entends rien ! Si tu te calmes et que tu me laisses faire, je rétablis la communica-

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tion ; autrement, tu restes dans ton monde ! Compris ? Le petit ange bizarre parut avoir saisi le message 5 sur 5, car il se calma instantanément. Michael le vit s’asseoir sur une pierre couverte de poussière. L’endroit où il se trouvait semblait désertique. On distinguait vaguement dans le lointain, des bâtiments qui suggéraient la présence d’une ville ou tout au moins d’une bourgade. Mais la liaison était mauvaise et il était difficile d’en savoir davantage. De plus, avec tous ces anges disséminés sur le terrain, Michael ne se souvenait pas des coordonnées précises de la mission de l’ange X714, mais dès que la communication sonore serait rétablie, il en apprendrait davantage. Arthur, qui dormait profondément dans un des fauteuils émergea de son sommeil, bailla consciencieusement avant de poser un regard inexpressif et peu intéressé sur l’écran. – Qu’est-ce qui se passe, Michael ? On est où ? Je crois que j’ai fait un somme. – Rendors-toi ! Je n’ai pas le temps de m’occuper de toi maintenant, j’ai du boulot ! Il s’énerva un moment sur les boutons de sa télécommande, farfouilla dans le fatras de câbles qui pendaient derrière son bureau avant de presser le bouton de son interphone. – Ginette, on a un problème ! Ginette apparut instantanément, comme s’il attendait derrière la porte que son patron l’appelle. Michael désigna d’un geste las l’écran


mural. Dans son cadre, X714 se curait minutieusement ce qui lui servait de fosse nasale. – J’ai X714 en ligne. J’ai l’image, mais je n’ai pas de son ! Sans un mot, Ginette s’approcha de la console et enfonça une touche. La voix aigrelette de X714 jaillit des haut-parleurs. « Made in heaven, made in heaven It was all meant to be, yeah… » – C’est quoi ça ? demanda Michael. – Un vieux truc de Queen : « Made in Heaven ». – Connais pas ! – C’est pas mal quand c’est Freddie Mercury qui chante. Là, forcément… – Et comment t’as fait pour avoir le son ? – J’ai connecté les haut-parleurs. Tu les avais mis sur « Muet ». – J’avais fait ça, moi ? – Décidément, la technique et toi… heureusement que tu m’as ! – Ça te permet de justifier ton salaire ! Bon, voyons ce que nous veut X714. Sur l’écran, le petit ange violet avait entrepris une série de flexions. Il tentait vainement d’atteindre ses pieds, mais son ventre rebondi rendait la manœuvre délicate. Michael saisit l’interphone et appela. – X714, si je ne te dérange pas trop, je suis prêt à entendre ton rapport. Très loin dans le temps et l’espace, X714

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rectifia instantanément sa position. Il prit une voix officielle pour déclarer : – X714 au rapport ! J’en ai un, chef ! – Tu en es certain ? – Absolument ! Tous les critères sont remplis. – C’est déjà ce que tu m’as dit l’autre fois ! – Là, c’est différent ! – C’est aussi ce que tu m’as dit la fois d’avant ! – Oui, mais là, c’est vraiment différent ! – C’est encore ce que tu m’as dit, la fois d’avant la fois d’avant ! Si je regarde mes notes, tu m’as déjà soumis beaucoup de dossiers « parfaits » qui se sont tous révélés parfaitement imparfaits. Mille sept cents trentecinq, pour être précis. Il y avait parmi eux : ce pécheur de Galilée parfaitement demeuré, ce prêtre défroqué de Lakish adorateur d’Ashera, un chef de tribu qui n’aspirait qu’à être roi à la place du roi… je continue ? – Non, chef ! Je suis désolé, chef ! Mais il y a tellement de critères, c’est difficile, chef ! – Un peu moins de « chef » et un peu plus de « bons critères », ce serait bien X724 ! – X714, chef ! Je veux dire, mon matricule, c’est 714 pas 724. Mais on m’appelle Ariel d’habitude. – Ariel ? – À cause de la lessive, chef ! Je veux dire, j’ai souvent des problèmes avec la machine à laver…


– D’où la couleur violette ! glissa Ginette. – Ah, d’accord ! fit Michael un peu perdu dans cet aparté. Revenons à nos critères… Ariel. Tu devrais savoir qu’un seul est vraiment important. – Certes, chef ! Mais cependant, si j’ose me permettre, la localisation, la spiritualité, l’intelligence, l’environnement familial, la profession, le quotient intellectuel… – Tout ça joue un rôle ! Je sais et je suis d’accord. C’est bien pour ça que cette recherche est si difficile. Mais tu dis avoir trouvé un candidat. – Un candidat parfait ! Sur l’écran, le petit ange violet se dandinait d’un pied sur l’autre, visiblement mal à l’aise. – Tous les critères ? questionna Michael. – Tous ! affirma Ariel. Enfin, presque tous ! De l’autre côté de l’espace et du temps, Michael poussa un long soupir. – Bon, allons-y, donne-moi des détails. – C’est un mâle ! – Merci pour la précision ! Ensuite ? – Il vit à Anatoth. – Connais pas ! – C’est en Judée. – Ah oui, je vois. Au nord-ouest, c’est ça ? – Nord-est ! Tu sors de Jérusalem par la Porte des Brebis, tu suis la route pendant vingt minutes à peu près. Quand tu arrives à un vieil olivier à moitié sec tu continues tout droit. Un peu plus loin, il y a une ancienne tour de garde,

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tu prends à droite jusqu’à une croisée marquée par une borne égyptienne assez ancienne, mais bien conservée et facilement reconnaissable… – C’est bon, c’est bon, j’ai compris ! Mais ça ne fait pas un peu loin de Jérusalem ? – Environ une heure et demie si on marche bien. Ce n’est pas idéal, mais c’est jouable. – Si tu le dis ! Bon, voyons la suite. Il est bien situé dans le temps, j’espère ! – Pile-poil dans le fuseau souhaité. – Bien, ça fait déjà deux critères. Il a quel âge, ton candidat idéal ? – Seize ans. – Ouh là ! Il est à peine sec derrière les oreilles ! – Oui, il est jeune, mais c’est un défaut qui se corrige vite chez les humains ! Je pense qu’il est suffisamment mûr pour le job. – On n’est jamais sûr de rien ! Je te rappelle que ce n’est pas toi qui décides de ce genre de choses ! Et il fait quoi dans la vie, ton candidat ? Ariel laissa planer un long silence avant de se lancer. – Il habite chez ses parents. – Pardon ? – Il habite chez ses parents. Son père est paysan… – De mieux en mieux ! grinça Michael entre ses dents. Je sens que je ne suis pas en train de perdre mon temps. – Mais c’est un bon paysan, efficace, modeste, honnête…


– Résumons ! Tu me présentes un candidat « parfait » qui vit dans un trou perdu, habite chez ses parents et n’est pas sorti de sa crise d’adolescence. D’autres choses que je devrais savoir ? – Il n’est pas lettré, poursuivit Ariel d’une voix de plus en plus hésitante. – Tu veux dire qu’il ne sait pas écrire ! – Non, pas encore, mais il a des aptitudes… et il y a un prêtre lettré dans le village. Il envisage de lui donner des cours. – D’accord ! Tu sais pourtant que l’écriture est LA condition incontournable pour ce genre de poste ! Que c’est une condition sine qua non à toute candidature. – Oui, mais... – Et tu me présentes tout de même cet énergumène ! Ariel, je te laisse une chance, une dernière chance de me convaincre et de ne pas te virer de ce projet. – Jette un coup d’œil à ça. C’est une capture d’âme. – Une capture d’âme ! Tu sais que c’est limite réglementaire ! – Oui, je sais, mais je pense que tu devrais y jeter un coup d’œil. Michael cliqua, non sans hésitation, sur le document qui était apparu sur son écran. Ce qu’il vit le laissa sans voix. – Impressionnant ! Je retire tout ce que j’ai dit. Malgré ses défauts, ce candidat pourrait faire l’affaire.

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– Je savais que tu serais convaincu. Quand j’ai vu ça, j’ai eu la même réaction que toi. – OK ! Pas un mot de tout ça à quiconque ! Secret absolu jusqu’à nouvel ordre ! C’est clair ? – Parfaitement clair, chef ! – Ça vaut aussi pour toi, Ginette. On transmet le dossier aux Maîtres et on attend. Pas d’initiatives, pas de commentaires, pas de fuites. Une dernière chose, Ariel. Il s’appelle comment, ton candidat ? – Baruch, chef ! – Baruch! C’est pas très courant comme nom ! commenta Ginette. – Occupe-toi de transmettre ce dossier aux Maîtres plutôt que de faire des commentaires ineptes. Il n’y a pas une minute à perdre. Il y a assez longtemps qu’on cherche un candidat ! Pendant que Ginette s’en allait en ronchonnant avec le dossier que Michael venait de lui transmettre, Arthur revint à la charge. – Pardonne-moi d’insister, mais je suis vraiment perdu. On en est où dans ton récit ? Il me semblait en être resté à la mort d’Eve.1 – Tu ne te trompes pas ! Disons… que tu as un peu dormi ! – Et que t’en as profité pour prendre quelques raccourcis ? – On peut dire ça comme ça… Je suis parti Cf. Panique Angélique, La guerre des Sept Mondes, Ed. LLB, 2013

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du principe que tu connaissais par cœur l’histoire d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, ainsi que la vie de Moïse… – La conquête, les Juges, la monarchie… tu t’es arrêté où ? Au dernier chapitre de l’Apocalypse ? – Non, le rassura Michael, je ne suis pas allé si loin. Nous en sommes à une période charnière qui me paraît fondamentale pour ta compréhension de l’implication de Dieu dans le formidable projet dont il est l’instigateur : le ministère de Jérémie et l’exil à Babylone. – Vaste programme ! Mais dis-moi, je rêve ou les choses ont beaucoup changé pendant mon « sommeil » ? – Non, tu ne rêves pas ! Les Sept Mondes ont en effet vécu une profonde mutation, pas tellement dans leur structure, mais surtout au niveau de l’organisation et des tâches qui y sont effectuées. Jadis, les myriades de myriades étaient affectées à la surveillance du Royaume et au bon fonctionnement des différents Mondes. – Et ce n’est plus le cas ? – Plus que très partiellement. Des effectifs minimums ont été affectés à la maintenance et à l’approvisionnement des Mondes. Tous les autres sont engagés dans la guerre contre les Anges noirs. – La guerre a repris ? – Depuis ce que tu appelles « la Chute », la désobéissance d’Adam et Eve, la guerre n’a

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jamais cessé ! Elle était d’abord embryonnaire, essentiellement centrée sur le petit noyau des premiers humains, mais avec le développement de l’humanité, elle a pris des proportions de plus en plus grandes. Mais ce qui a changé par rapport à la Guerre des Sept Mondes, c’est qu’elle ne se passe plus ici dans le Royaume, mais sur la Terre. – J’avoue ne pas en avoir eu vraiment conscience ! – Et tu n’es pas le seul, Arthur, rassuretoi ! La majorité des humains sont totalement inconscients du drame qui les entoure et des enjeux dont ils sont l’objet. – Des enjeux ? Quels enjeux ? En quoi ma petite vie d’humain pouvait-elle représenter un enjeu en dehors de mon cercle professionnel ou familial ? – Je sais que cela peut te paraître incroyable, pourtant, tu seras surpris de découvrir à quel point cela peut être vrai ! – Alors, surprends-moi, je ne demande qu’à apprendre ! – OK, Arthur ! C’est ce que nous allons faire. Nous allons ensemble assister à la vie d’un jeune homme qui avait tout pour rester anonyme. Il est timide, solitaire. Il habite la campagne, loin du pouvoir, de l’argent et de l’armée. Il ne s’intéresse d’ailleurs pas à ces choses. – Tu parles de Jérémie, là ! – Exact !


– Mais, si ma mémoire est bonne, et quelquefois elle l’est, le père de Jérémie était prêtre. Il n’était donc pas si éloigné que ça de sa vocation. – Tu as raison, Arthur, mais jusqu’à un certain point seulement. Le père de Jérémie est le descendant de la famille du grand prêtre Abiathar qui fut exilé par le roi Salomon parce qu’il avait misé sur le mauvais candidat dans la succession de David. – On faisait déjà ça à cette époque ? – Tu parles ! On ne s’en privait pas ! À la mort du roi, alors que la lutte pour la succession faisait rage, Abiathar a choisi de soutenir Adonias. Il avait fait le mauvais choix ! Quand Salomon arriva au pouvoir, il récompensa le prêtre Sadoq, qui avait pris son parti, et il lui confia le sacerdoce à Jérusalem, tandis qu’Abiathar était exilé dans le misérable village d’Anatoth.2 Et ce, malgré sa fidélité indéfectible à David lors de la crise douloureuse d’Absalom. – Mais il est tout de même resté prêtre ? – Oui, mais un prêtre de la campagne sans véritable sanctuaire. Imagine sa vie comparée à celle de Sadoq qui deviendra le grand prêtre du tout nouveau Temple érigé par Salomon. – C’est vrai qu’il y a de quoi être un peu amer… et ça ne s’est pas amélioré au cours des siècles ? – Non, pas vraiment ! La famille est restée à Anatoth où elle possédait des biens. On peut 2

1 Rois 1.7-45 ; 2.26-27.

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imaginer qu’ils officiaient comme prêtres de la petite communauté villageoise. Ils en tiraient certainement quelques avantages en nature, lors des fêtes en particulier. Mais il n’y avait aucun pouvoir à espérer… – …ni gloire à récolter ! – Je n’aurais pas dit mieux, Arthur ! Remarque que cela ne devait pas gêner Jérémie qui était, semble-t-il, un garçon assez solitaire et calme. – Et pourtant, il est devenu prophète à une époque pour le moins troublée. Cela ne devait pas être un job de tout repos ! – Non, c’est vrai ! Prophète de l’Éternel n’a jamais été un travail facile. Il fallait avoir du courage, le sens du sacrifice, l’oubli de soi… – Une certaine dose d’inconscience aussi ! – Tu penses à un épisode particulier, Arthur, ou c’est juste une généralité ? – Non, je pense à Élie qui se présente devant Achab au péril de sa vie. J’imagine que Jérémie a dû se trouver parfois dans des situations assez semblables. – D’autant plus que la situation politique était très tendue. Il ne faisait pas bon avoir des idées ou des positions différentes de celles du roi, à cette époque. – Explique-moi, Michael, comment ce garçon timide, réservé, que tu me décris est devenu le grand prophète Jérémie. – C’est l’histoire d’une vie ! Il va falloir du temps et du café ! Ginette !


Ginette, qui était revenu de sa mission pendant leur conversation, pointa son nez à la porte entrebâillée du bureau. – On m’a appelé ? – On aurait besoin d’un peu de café, s’il te plaît ! – Il faudra vous contenter de la cafetière italienne, on a plus de capsules ! – Allô ? On est au ciel et on n’a pas de capsules ? Non, mais allô, quoi ! – Tout va bien, Arthur ? – Désolé, c’était juste une petite réminiscence terrestre ! – Une réminiscence heureuse ? – Je dirais plutôt… pathétique ! Ginette apporta le café, ils s’installèrent confortablement. Après un temps de réflexion, Michael commença son récit.

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Chapitre 3

Ethân Depuis quelques jours, Ethân ne pouvait se défaire d’un sentiment de malaise comme si un danger invisible planait sur lui. Pourtant, tout s’était bien passé jusque-là. Il y avait déjà de nombreuses lunes qu’il était dans la place et il n’avait détecté jusqu’à ce jour aucun signe de méfiance à son sujet. Cependant, les choses n’avaient pas été simples, bien au contraire. Il n’est jamais facile de s’intégrer dans un nouvel environnement, mais quand en plus on se retrouve dans un bled paumé comme Anatoth, les choses en deviennent d’autant plus compliquées. Il n’avait pas été enchanté lorsqu’on lui avait confié cette mission. Il avait essayé d’argumenter, de plaider sa cause, mais on ne discute pas les ordres quand ils viennent d’en bas. On lui avait fait comprendre que cette mission était prioritaire, d’une extrême importance, et qu’il était le plus qualifié pour l’accomplir. Le baratin habituel, quoi !

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Ah, s’il avait pu décrocher un objectif comme Babylone ou Thèbes à l’extrême limite ! C’est vrai que l’Égypte n’avait plus vraiment la cote et que son rayonnement diminuait d’année en année, mais à ce qu’on lui avait dit, la vie làbas était confortable, les filles jolies, la bière excellente. De plus, dans ces villes surpeuplées, il était facile de disparaître, de se fondre dans la masse en cas de problème. Alors qu’à Anatoth…

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Le top du top, c’était bien sûr Babylone. Là, on jouait quasiment à domicile. C’était des missions gâteau, mais il fallait avoir de l’expérience et des appuis pour décrocher une telle destination. Peut-être que s’il réussissait à ne pas foirer son job actuel, ses supérieurs pourraient envisager de le récompenser en l’envoyant làbas ! Ce n’est pas tellement les fameux jardins suspendus qui titillaient son envie, il y avait d’autres distractions plus croustillantes qui excitaient sa faim. C’est sûr que ce n’était pas à Anatoth qu’il risquait de se débaucher ! Quel bled pourri ! Une rue principale bordée de maisons improbables ; une cinquantaine de familles de bouseux occupés à courir derrière leurs chèvres et leurs moutons ; une taverne pathétique où l’on ne servait qu’un vin acide et de la bière tiède. Et pas moyen de se fondre dans la masse ! Le moindre mouvement était observé, scruté, commenté par les vieux assis sur les bancs devant leur maison. Il avait


l’impression de passer en permanence un examen qu’il n’était pas du tout certain de réussir. À son arrivée au village, il avait raconté qu’il revenait d’Assyrie où sa famille avait été exilée un siècle plus tôt, après la grande débâcle de Samarie. Il n’en pouvait plus de vivre sur cette terre étrangère, alors il était parti. Il avait fui cette terre d’exil pour revenir au pays. Les vieux ne se lassaient pas de l’entendre raconter son voyage, le soir autour du feu. Alors, il inventait, il brodait, attentif cependant à ne pas se trahir. Peu à peu, son personnage de réfugié avait pris de la consistance. On en venait à le plaindre, à l’admirer. Il en usait parfois, expliquant ses soudaines faiblesses par des blessures terribles récoltées lors de sa fuite et qui minaient son corps, l’empêchant d’accomplir les lourdes tâches comme il aurait souhaité pouvoir le faire. C’était une excellente couverture qu’il avait trouvée là ! Un véritable coup de génie ! Tant que personne ne déboulait d’Assyrie pour venir contester ses propos, il était tranquille. Mais qui se donnerait la peine de quitter Ninive pour venir s’enterrer à Anatoth ? Sa mission était claire. Il devait se rapprocher d’un certain Jérémie, fils du prêtre local, devenir son ami, son confident, de manière à avoir une influence importante sur sa vie. Il ne comprendrait jamais la stratégie de ses chefs. Quel intérêt y avait-il à surveiller cet adolescent attardé ? Voilà qui le dépassait totalement ! Dire qu’il avait tant de compétences

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qu’on galvaudait bêtement dans une mission inutile et ennuyeuse. Décidément, il avait vraiment le sentiment d’être incompris. Son premier souci avait été de se faire embaucher par le père de Jérémie, un certain Hilqiyahou, un nom à coucher dehors, soit dit en passant. Mais bon, on ne choisit pas son nom ! À part lui, bien sûr ! Ethân, c’était sympa. Court, facile à retenir. Ça sonnait clair, vif, sans embrouille. Jérémie ça faisait jérémiade. Ça n’en finissait pas de s’empâter dans la bouche quand on voulait le prononcer. On devinait tout de suite à qui on avait affaire ! Tandis qu’Ethân, c’était dynamique, positif, clair, beau. Un nom qui le caractérisait parfaitement ! Il avait donc réussi à entrer dans la maison du prêtre. Il avait d’ailleurs eu de la chance que Jérémie n’ait pas été un fils de bouseux, car à Anatoth, la seule maison un tant soit peu convenable était celle du prêtre. Un vrai coup de bol dans son malheur, quoi ! Il avait donc eu doublement intérêt à y être engagé. Il avait raconté une histoire fumeuse et pas très claire d’un noviciat forcé dans un sanctuaire assyrien où il avait appris les rudiments du métier. Le prêtre l’avait écouté avec patience et un brin de compassion. Il n’avait pas vraiment besoin d’un nouvel acolyte, ses fils faisaient l’affaire, faut dire qu’il n’y avait pas foule dans leur sanctuaire de campagne ! Mais il avait eu pitié de lui. Peut-on vraiment renvoyer un jeune


homme qui s’est enfui d’Assyrie pour venir officier dans un sanctuaire de Yahvé ? C’est ainsi qu’il avait pénétré dans la place. La suite avait été assez simple, sans problème particulier. La seule difficulté sur laquelle il butait était d’arriver à entrer dans l’intimité de Jérémie. Ce garçon était une énigme pour lui. Un accro de la solitude avec un penchant malsain pour la religion. Ça n’allait pas être facile d’arriver à le convaincre qu’il était lui aussi un bigot qui ne rêvait que d’ânonner des prières et de chanter des psaumes en regardant le soleil se lever. Dire qu’il aurait pu être à Babylone dans le temple d’Astarté à regarder les belles prêtresses… Et puis, depuis quelques jours, il y avait ce malaise qui l’irritait comme une piqûre de moustique qu’on ne finit pas de gratter et qui démange toujours davantage. Il ne pouvait pas dire quand ça avait commencé et encore moins ce qui l’avait provoqué, mais c’était là, à la limite de sa conscience, le sentiment d’un danger. Il savait que tôt ou tard, il allait identifier le problème. Mais serait-ce assez tôt ? Était-il vraiment menacé ? Il est vrai que ça pouvait paraître bizarre de craindre un péril à Anatoth, mais on lui avait appris que la plus grande des faiblesses était de sous-estimer son ennemi ! Mais avait-il un ennemi ou était-il en train de devenir parano ? – Ethân, tu rêves ? L’appel du vieux prêtre le fit sursauter. Il réalisa soudain qu’il y avait plusieurs minutes

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qu’il était là avec sa pelle, parfaitement immobile devant l’autel. – Les cendres ne vont pas partir toutes seules, tu sais ! Il faut peller mon gars ! – Je suis désolé, Maître, j’ai eu comme une absence… Le vieux prêtre le considéra d’un regard compatissant. C’était un homme voûté par les ans, mais que l’on devinait encore solide. Il portait l’éphod, signe de sa prêtrise, par-dessus son habit de lin. La règle de ce sanctuaire de province n’était pas très stricte. On n’était pas à Jérusalem dans le grand Temple édifié par Salomon. Là-bas, les prêtres suivaient les règles, la coutume était toute puissante, et même si on n’y croyait pas trop, il fallait être attentif à conserver un certain décorum. Les fidèles aiment le décorum, et sans fidèles pas de sacrifices, et sans sacrifices pas de recettes ! La religion était un business comme un autre. Hilqiyahou l’avait compris depuis longtemps, mais ici à Anatoth les gens étaient moins sensibles au protocole. Ils venaient au sanctuaire pour obtenir la protection de Dieu sur leurs récoltes, leur bétail, leur famille. Leur religion était davantage motivée par une certaine superstition que par une véritable piété. J’offre un sacrifice, la divinité me bénit ! Ce qui n’était pas très clair pour Hilqiyahou, c’était l’identité de la divinité. La demande était multiple, alors l’offre avait suivi. Il savait que dans les temps anciens, ses pères observaient une stricte fidé-


lité au Dieu d’Israël. Mais les temps avaient changé, les influences étrangères avaient modifié la culture ainsi que la manière de penser et de prier. Il avait dû s’adapter. C’était ça ou disparaître, ce qui n’était dans l’intérêt de personne, pas même de Yahvé. Alors, il avait fait de la place dans le sanctuaire. Il avait poussé l’autel un peu de côté et érigé deux petits autels. Un pour Baal et l’autre pour Ashera. Ainsi, les fidèles avaient le choix. Certains restaient obstinément fidèles au Dieu de leurs ancêtres, d’autres allaient de l’un à l’autre en fonction des circonstances. En matière de religion, il fallait savoir mettre toutes les chances de son côté ! Hilqiyahou contempla le jeune Ethân. Ce garçon était une énigme. Il y avait un je ne sais quoi d’insaisissable chez lui. Peut-être était-ce dû à ses années de vie là-bas, en Assyrie. On racontait tant de choses sur les exilés, les horreurs qu’ils avaient traversées, les sévices, les brimades et, le plus douloureux de tout, l’exil cruel loin de la terre d’Israël. Ils avaient beau être d’anciens ennemis de Juda, les habitants du Nord n’en demeuraient pas moins des frères de sang ! On racontait souvent à la veillée les anciennes histoires du temps de la splendeur d’Israël. La démesure des Juges, les exploits de David, l’opulence de Salomon… Tout cela avait été vécu alors que les douze tribus étaient encore unies comme les doigts de la main. La guerre fratricide n’avait amené que souffrance

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et pauvreté. Le royaume de Juda lui-même portait les stigmates de ces guerres d’antan. Il avait perdu de sa majesté, de sa superbe. Bien sûr, il était encore une puissance crainte et respectée de ses voisins et même des grandes nations. Sennakérib lui-même n’avait-il pas perdu son armée sous les murs de Jérusalem, sans que les soldats de Juda n’aient eu besoin de tirer une seule flèche ? La terreur qu’ils inspiraient était si grande que ces chiens d’Assyriens en étaient littéralement morts de peur !3 Hilqiyahou s’arracha à ses souvenirs nostalgiques. Il regarda encore une fois le jeune Ethân appuyé sur sa pelle qui l’observait avec une interrogation dans le regard. – Laisse ta pelle, tu n’as vraiment pas l’air en forme, lui dit-il. Un de mes fils se chargera de terminer le travail. File à la cuisine et demande aux servantes du pain et un oignon, ainsi qu’un pichet de vin. Cela te fera le plus grand bien. Ethân ne se le fit pas dire deux fois. Il laissa sa pelle sur le tas de cendres grasses et s’en alla vers les cuisines. Elles se trouvaient dans la cour au centre de la maison, sous un auvent de paille. Un feu à même le sol servait à la cuisson des aliments. Un four de terre permettait de cuire les galettes de pain. Ethân s’adressa à Mikal, une des servantes de la maison. Elle était un peu plus jeune que 3

Ésaïe 36-37


lui, assez jolie. Très jolie en fait ! Elle était timide, comme toutes les filles de ce village. C’était assez frustrant, d’ailleurs. D’après ce qu’il avait pu constater, les femmes se répartissaient en deux groupes : les jeunes filles célibataires timides et réservées ; les femmes mariées soumises à leur mari et impossibles à approcher. Cela ne laissait pas beaucoup de choix ! Dommage, car cette Mikal lui plaisait bien. Il l’apostropha gentiment : – Mikal, peux-tu me servir quelque chose à manger ? Du pain et un oignon, ou alors une poignée d’olives ? Mikal lui répondit sans le regarder. – Ce n’est pas le temps de manger. Ne devrais-tu pas être à ton ouvrage ? Ethân sentit la colère bouillonner en lui. Qui était donc cette petite souillon pour se permettre de lui parler ainsi ? Mais il se maîtrisa, conscient qu’il ne devait pas trahir les sentiments qui étaient en lui. C’est d’une voix égale et paisible qu’il lui répondit : – C’est le maître qui m’envoie. J’ai eu une sorte de malaise tout à l’heure, certainement une de mes blessures qui me fait souffrir. J’ai ainsi parfois des absences brutales. Manger me fait du bien, cela ravive mes forces. Un bon pichet de vin ne serait pas non plus de trop. Mikal tourna lentement la tête et posa brièvement le regard sur lui. Ce fut très bref, à peine le temps d’un clignement de paupières, mais soudain, Ethân se figea. Avait-il rêvé ? Ce

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qu’il avait cru lire dans le regard de la servante était-il le fruit de son imagination ou l’expression de la vérité ? Était-il possible que cette jeune servante si frêle et timide soit pour lui un ennemi potentiel ? Il n’arrivait pas à le croire, pourtant il y avait ce regard, cette étincelle qui ne trompe pas et qui est leur marque, le signe qui les identifie mieux encore qu’un tatouage matricule. Il fallait qu’il en ait le cœur net, il fallait qu’elle le regarde, encore une fois comme avant : droit dans les yeux. – Voilà ton pain et un oignon. Il n’est pas très gros, mais ça devrait suffire, le soleil est déjà bas, le repas du soir n’est plus très éloigné. Si tu veux du vin, sers-toi dans la cruche. J’ai à faire ! Elle allait s’éloigner, il devait absolument la retenir, capter son attention. – Attends, Mikal, ne t’en va pas ! Je me sens faible, j’aimerais que tu t’assoies vers moi quelques instants. Mais Mikal ne se laissait pas manipuler si facilement. Elle s’accroupit devant le feu pour rajouter du bois et surveiller la cuisson de la soupe du soir. Tout en tournant le dos au jeune homme, elle lui dit : – Tu peux peut-être berner le maître, mais ça ne marche pas avec moi. Je sais parfaitement qui tu es ! Une sueur glacée perla dans le dos d’Ethân. Il agrippa son gobelet de vin et se força au calme.


– Et qui suis-je, d’après toi ? – Un paresseux et un profiteur. Ethân étouffa un soupir de soulagement. – C’est comme ça que tu me vois ! Dommage, car moi aussi je sais exactement qui tu es. La jeune fille fit mine de ne pas avoir entendu sa dernière remarque. – Tu ne veux pas savoir ce que je sais de toi ? insista-t-il. Tant pis, je vais te le dire tout de même. Tu es une ravissante servante. La plus jolie de la maison, peut-être même la plus jolie du village. Je n’en avais jamais vu d’aussi belles, même à Ninive. Pour toute réponse, Mikal eut un geste d’agacement. Elle se leva et s’apprêta à quitter la cour. – Quand tu seras assez bien pour retourner au travail, n’oublie pas de remettre la cruche de vin à sa place ! Le cœur de Mikal battait plus vite qu’elle ne l’aurait souhaité. Elle espérait de toutes ses forces qu’Ethân n’avait pas remarqué son trouble. Depuis qu’il était arrivé dans la maison, elle s’arrangeait toujours pour ne pas se retrouver seule avec lui. Son arrivée inopinée tout à l’heure dans la cuisine l’avait prise de court. Elle ne s’attendait vraiment pas à le voir surgir ainsi, alors que tous les hommes de la maison étaient retenus par leur travail. Elle s’éloigna de la maison du prêtre d’un pas rapide, et emprunta le petit sentier qui ser-

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pentait au flanc de la colline jusqu’à un vieil amandier tordu d’où l’on avait une vue bien dégagée sur la vallée descendant vers la Mer de Sel. Là, elle s’assit à l’ombre du vieil arbre pour tenter de mettre un peu d’ordre dans ses pensées. Cet endroit était un peu son refuge, son coin à elle. Depuis quelques mois, elle le partageait de plus en plus fréquemment avec Jérémie, le jeune fils de la maison. Elle l’aimait bien, comme une servante doit aimer, avec respect et distance. Il venait parfois s’asseoir à ses côtés. Il regardait le paysage et s’absorbait dans des pensées profondes et secrètes. Très rarement, il lui adressait la parole. Jérémie n’était pas l’être le plus sociable qu’elle connaisse, mais il possédait une qualité qu’elle n’avait discernée chez aucune autre personne. Un jour, peu de temps après son arrivée dans la maison du prêtre, il l’avait regardée droit dans les yeux. Il devait avoir une quinzaine d’années à cette époque. Il l’avait regardée et il l’avait reconnue, sans surprise, sans question, sans peur, comme une évidence. Depuis, il s’était installé entre eux une sorte de connivence discrète qui les enfermait dans un monde connu d’eux seuls. Elle sentait que le temps de l’action approchait. Les longues années passées dans cette maison accueillante des monts de Judée allaient bientôt trouver leur pleine justification. Mais cela signifiait-il aussi que son séjour arrivait à son terme ? Sincèrement, elle ne le souhaitait


pas. Elle s’était habituée à cette vie simple dans cette famille calme et sans histoire. Elle aimait cette région, le vallonnement paisible des collines. Elle aimait savoir le désert tout proche et sentir parfois le soir son souffle brûlant sur sa peau. Elle appréciait les gens du village, leurs petites histoires, leurs mesquineries, les contradictions dans lesquelles ils s’empêtraient. Elle les plaignait pour leurs peurs, leurs angoisses tellement liées à des éléments pourtant si éphémères et prévisibles de leurs vies. Elle aurait voulu changer leur vision du monde, mais ce n’était pas son rôle. Peut-être, serait-ce celui de Jérémie ! Elle ne savait rien de son avenir, de ce qu’on espérait de lui. Mais elle avait su lire dans la frêle silhouette du jeune homme, la stature puissante d’un des plus grands serviteurs de Dieu en Israël. Mais il y avait Ethân ! Il n’était pas prévu dans l’équation. En tout cas, pas si rapidement ! Elle s’étonnait qu’il ne l’ait pas encore reconnue. Elle savait qu’il se doutait de quelque chose, il y avait eu ce frémissement tout à l’heure dans la cour. Elle avait craint un instant que le moment soit arrivé, mais il n’avait pas su interpréter les signes. Il était lent, peu aguerri et dangereusement sûr de lui. Il ne serait certainement pas un adversaire trop coriace, mais il fallait se garder de sous-estimer l’ennemi. C’est avec contrariété qu’elle l’avait vu arriver au village et manœuvrer pour se faire accepter dans la maison du

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prêtre. Elle n’avait, bien sûr, pas cru une minute à son histoire maladroite d’exilé en fuite. Elle s’étonnait d’ailleurs qu’il soit si mal formé. Avaient-ils à dessein envoyé un maladroit prétentieux ou jouait-il un rôle ? Si c’était le cas, elle devait se montrer vigilante, car le combat risquait de devenir acharné. Le soleil baissait sur l’horizon, il serait bientôt temps pour elle de regagner la demeure et d’apporter une dernière touche au repas du soir. Elle s’apprêtait à quitter son refuge, quand elle le vit arriver sur le sentier. Il s’assit à ses côtés, sans un mot, sans un regard, mais elle comprit qu’il voulait qu’elle reste un peu.

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Table des matières Chapitre 1 Le lever d’Orionchaïte

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Chapitre 2 Des lunes et des lunes plus tard

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Chapitre 3 Ethân

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Chapitre 4 La Salle du Conseil

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Chapitre 5 La cité enfouie de Sharbiatar

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Chapitre 6 Sous un amandier en fleur

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Chapitre 7 Le Monde d’En Bas

111

Chapitre 8 Un nouveau venu à Anatoth

123

Chapitre 9 Jérusalem

147

Chapitre 10 Conseil infernal

169

Chapitre 11 Simon Ben Yehoudi

177

Chapitre 12 Le vent du nord

193

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510

Chapitre 13 Le Rebord du Monde

213

Chapitre 14 Le secret

229

Chapitre 15 L’Alliance oubliée

243

Chapitre 16 Péril à Anatoth

251

Chapitre 17 Le drame de Meguiddo

275

Chapitre 18 Mauvaise excuse !

309

Chapitre 19 Le début des douleurs

319

Chapitre 20 Justice expéditive

359

Chapitre 21 Le temple du ciel

367

Chapitre 22 Le livre brûlé

379

Chapitre 23 Un peu d’histoire !

391

Chapitre 24 Jours de deuil

401

Chapitre 25 Un joug pesant

417


Chapitre 26 La taverne des tanneurs

443

Chapitre 27 Le champ de l’espoir

453

Chapitre 28 La chute de JĂŠrusalem

479

Chapitre 29 Dans les plaines de Babylone

497

Chapitre 30 Une lueur dans la nuit

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Visite impromptue

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Pierre-Yves

Zwahlen

PANIQUE ANGÉLIQUE Le livre est-il perdu à jamais, la parole s’est-elle tue pour des siècles ?

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Anatoth, 6e siècle av. J.-C. Un jeune homme du nom de Jérémie se croit investi d’une importante mission : retrouver un manuscrit disparu depuis des années. Il pense que ce livre perdu contient la sagesse qui permettra à son peuple de retrouver le chemin de la foi de ses pères. Mais sa quête se révélera dangereuse et exigeante. Jérémie l’ignore, mais il est au cœur d’un vaste combat qui dépasse les limites du visible et trouve son origine au-delà des frontières du temps. Or, il n’est pas seul dans cette aventure, de mystérieux personnages rôdent autour de lui...

Collection Anaïs

Editions LLB

Panique angelique tome 2