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jungles urbaines

ges, ils se bouchent et les îlots s’affaissent ; le tout redevient marécage. C’est ça aussi le côté sauvage). Revenons encore un peu en arrière, mettons en 1946. Le personnage principal de cette histoire, c’est Nisso Pelossof, un authentique aventurier du xxe siècle, qui adore se raconter... Originaire de l’île de Rhodes, il vient d'être libéré, après avoir été déporté par les fascistes. Il arrive en France, s’installe rapidement en Picardie, puis finit par s’établir à Amiens où il se marie. Il ne peut pas partir en vacances, mais il y a les hortillonnages. Il parvient à acquérir une parcelle où il passe ses weekends. Au début, il est un peu mal vu par ses voisins (salaud d'étranger). Mais Nisso, c'est quelqu'un qui se fait rapidement des amis. Il finit donc par y être à l'aise, chez lui. Arrive 1974. Nisso a maintenant des copains partout, et il entend parler assez tôt d’un projet de route permettant de contourner Amiens. Qui doit passer sur sa parcelle, et sur un paquet de souvenirs. Il monte alors rapidement pour contrer ce projet l’Association pour la protection et la sauvegarde des hortillonnages, qu’il présidera pendant plus de trente ans.

Les bateliers étaient des passeurs d’univers. L’idée, c'est de donner une visibilité au site des hortillonnages et à ses riverains, pour qu’il soit protégé. Ayant une carrière de photographe, Nisso a d'abord été guide. Un peu illégalement, il faisait faire le tour de l’île de Rhodes aux touristes. Le collectif organise alors rapidement des visites, à bord de barques à cornet (grandes barques prévues à l’origine pour l’acheminement des fruits et légumes, prêtées par les hortillons). Elles sont propulsées par de petits moteurs électriques et bricolées pour transporter vingt personnes. Au début, c’est un peu à la sauvage, la préfecture n'aime pas trop. Fait sans autorisation, pas aux normes, etc. Mais on s’arrange petit à petit, et l’affaire se régularise. Ça tourne, et même carrément bien. L’époque ne parlait pas encore d’écotourisme, mais de fait ça existait à Amiens, et ça faisait déjà un carton. Un écotourisme relativement bien pensé, qui n’a vraisemblablement pas fait de dégâts en tant que tel. Faut dire qu’il tenait bien la barque, Nisso. Il s’attachait à ce que le circuit touristique respecte le lieu et soit même

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conçu et vécu comme un parcours initiatique, qui sensibilise chacun (ça n’a toutefois pas empêché un tas de bobos arrivistes de s’acheter une parcelle et de s’y comporter comme des cons). Les bateliers étaient son équipe de choc. Pour lui, c’étaient des passeurs d’univers. Ils étaient mieux considérés, mieux traités, mieux payés qu’ailleurs, comme encouragement à revenir chaque année s’engager dans ce parcours avec la même passion. « Tout est dans la brochure » Vu le succès, l’association brasse pas mal d’argent. Après avoir payé tous les frais (matos, salaires, etc.) il en reste assez pour curer les rieux et proposer aux propriétaires d’îlots l’entretien des berges pour pas cher. C'est ce qu’on faisait en tout cas du temps de Nisso. Il paraît que c'est légèrement différent depuis. Une affaire qui marche aussi bien, ça peut donner de l'appétit. Et en effet, des gourmands ont fini par lui dire de laisser la place. Notamment ces deux compères, que nous appellerons Victor et Jeannot. Victor a une recette infaillible pour accéder au pouvoir : pour qu'on le fasse entrer au conseil d’administration, il bloque les rieux avec ses barques (c'est un monde où la barque est l'arme absolue). Il assoit son contrôle en achetant tout ce qui borde le circuit (terrains, embarcadères), et siège partout où l'on peut siéger dans la nébuleuse institutionnelle du grand Amiénois (notamment dans toutes les commissions du syndicat intercommunal). Il cultive juste pour donner au touriste le spectacle de parcelles pleines de fruits et légumes (ils ne nourriront que le regard, car ensuite ils sont enfouis dans la terre. Ce qui vaut peut-être mieux, car ils sont vraisemblablement pleins d’engrais et de pesticides). Victor s’en fout ; des fruits et légumes, il en récolte plein ailleurs : il fait d'abord de l’agriculture qui rapporte. Les hortillonnages, c’est surtout pour la déco. Il est marié à une vraie hortillonne de souche qui parle encore le picard ortiyon. Au marché, pas à la maison. Leur propre famille n’a pas trop l’air de les soutenir. Victor leur dit pourtant des mots doux quand il les croise. Il a du piquant, Victor. Jeannot, moins. C'est un bon lieutenant, Jeannot, quelle que soit sa place (quand bien même il serait empereur du monde). On peut parler des hortillonnages avec lui sans problème, il connaît par cœur la brochure. D'ailleurs, pas besoin d'en parler des heures, puisqu'il suffit de la lire : il y a tout, dedans. Nisso, qui l'a écrite, y va pourtant de ses commentaires. C'est un

Z n°3 - Itinérance Amiens Picardie  

Z est une revue itinérante de critique sociale. www.zite.fr

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