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RENCONTRES

AVERROÈS | ÉCHANGE ET DIFFUSION DES SAVOIRS

Au bord de l’abîme

C’est l’imminence «probable» de la catastrophe environnementale qui a poussé Thierry Fabre à sortir les rencontres d’Averroès de leurs problématiques habituelles, pour poser des questions écologiques

Naples, Marseille, Alger, Barcelone © X-D.R

La première table ronde, sur la Terre et sa protection, ressemblait pourtant à ce que les rencontres d’Averroès nous réservent habituellement : un constat consensuel, et alarmant, sur l’état des choses, mais une polémique sur la conduite à tenir. Nicole Petit-Maire, paléo-climatologue délicieusement truculente, considéra d’abord l’histoire climatique de notre planète et ses températures qui, par périodes de 100 000 ans, ont varié jusqu’à 5° de moins, et 2° de plus qu’aujourd’hui. Mais la constatation de ce phénomène cyclique n’a rien de rassurant, puisque le visage de la Méditerranée, le

contour de ses côtes mais aussi sa végétation et les conditions de vie y ont énormément varié… À quoi faut-il s’attendre si le réchauffement actuel se poursuit ? des étés plus secs et chauds, des hivers froids et très pluvieux, une «brutalité» météorologique… Problème doublé à court terme, l’agronome Michel Petit l’explique clairement, par les comportements humains : la «littoralisation» de la population, la consommation d’eau par les touristes en particulier, l’appauvrissement des terres par une agriculture productiviste et par un bétonnage des terres cultivables, et la croissance démographique:

en 2050 il faudra nourrir 70% de population en plus, et les surfaces cultivables ne peuvent augmenter que de 15%... Le remède ? Une agriculture «intelligente», qui passe selon lui par la recherche agricole et l’hybridation, un effort d’amélioration des plantes y compris par la modification génétique. Ce que refuse Andrea Ferrante, Président de l’Association Italienne pour l’agriculture Bio, qui affirme que l’amélioration variétale a été faite par les paysans, que la productivité agricole est basée sur l’infertilisation des sols et émet du CO2. «Il faut faire de la résistance durable», dit-il,

prônant un modèle d’agriculture familiale paysanne… Modèle discutable : peut-être quelques femmes de plus sur les plateaux des tables rondes auraient pu défendre autrement un mode de vie qui, du moins sous nos tropiques, les a libérées des tâches qu’elles continuent ailleurs d’assumer seules ? Nicole Petit Marie le releva dans une boutade, puis il n’en fut plus question durant les deux tables rondes suivantes, uniquement masculines… Mais Abdeslam Dahman, directeur de l’ONG Targa au Maroc, souleva une objection profonde, affirmant que les dangers liés aux changements climatiques et démographiques ne devaient pas servir à dissimuler la question sociale, et le problème de l’iniquité de l’accès aux ressources. Défendant les énergies renouvelables, il se réjouissait d’être passé de l’ère du bricolage à celle d’une production éolienne, thermique et solaire à grande échelle, tout en s’inquiétant des projets colossaux d’énergie du futur implantés dans le désert : ils intéressent les multinationales, avec leur logique industrielle qui risque une fois encore de prendre au Sud pour fournir les «besoins» du Nord… Une vision politique, enfin, qui ne prescrivait pas simplement un changement d’habitudes du consommateur/citoyen/ électeur…

AGNÈS FRESCHEL

La mer a des reflets d’argent La seconde table ronde avait comme objectif de cerner la question «de la Mer. Est-elle menacée ?» Il ne faisait, hélas, aucun doute que ce point d’interrogation dissimulait mal un point de non-retour. Inquiétude multidimensionnelle: économique, écologique et surtout politique sur le devenir des peuples du pourtour méditerranéen. Expression d’une angoisse suscitée par l’évidence des spasmes qui touchent la Mer d’Averroès en tant que cœur économique, historique, intellectuel, et politique qui fonde l’humanité qui l’entoure. Il n’est pas étonnant que les inquiétudes souvent justifiées sur les incertitudes économiques, environnementales et évidemment politiques qu’entraîne l’explosion démographique (voir p 76) dans les zones les plus pauvres, amène les Rencontres à se recentrer autour des sujets à caractère très concret, voire scientifique. L’optimisme volontariste affiché par Henri Luc Thibault, directeur général du Plan Bleu, n’arrivait pas à masquer le caractère apparemment inéluctable et rapide de la dégradation de la situation géopolitique

méditerranéenne. Les autres intervenants l’affirmaient unanimement (Adberrahmen Gannoun, spécialiste de l’eau de Tunis, Titouan Lamazou, navigateur et peintre, JeanChristophe Victor, spécialiste de géopolitique) : le creusement des disparités, voire les inégalités criantes des conditions d’existence des populations, les politiques économiques délirantes des groupes financiers qui surexploitent les ressources naturelles, sont autant de motifs de déstabilisation d’un écosystème millénaire déjà fragilisé. Les délibérations internationales législatives de régulation sont effectives mais dérisoires au regard du mépris qu’en ont les grands groupes financiers et les états qui les assistent dans leur pillage. Les interventions du public confirmaient cet enfoncement dans des abîmes d’inquiétudes et les cris impuissants des peuples conscients du danger face au cynisme des états serviteurs de la politique du profit. On sortait avec l’envie de partir en courant à l’air glacé faire un tour de corniche et profiter d’un rayon de soleil sur notre mer nourricière. YVES BERCHADSKY

Zibeline n°36  

Toute l'actualité culturelle déc/janv 2010/11 en région PACA

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