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LIVRES

Plate amertume Un prix Nobel de littérature peut-il parfois écrire mal ? pas très mal mais normalement mal ? Pour répondre semble-t-il à cette angoissante question Actes Sud vient de publier un court roman de Naguib Mahfouz, Karnak Café, écrit en 1971, dont l’adaptation cinématographique, portée par de grandes stars nationales avait en son temps fait du bruit (succès public, interdiction à la télévision). Le Caire, le milieu des années 60 et le café, lieu de prédilection de l’auteur et du narrateur, caisse de résonance de toutes les rumeurs du monde ; une tenancière un peu défraîchie mais bien gironde et pour cause : la diva des danseuses du ventre à l’ancienne, femme de l’art et de tête ; va pour un premier chapitre qui porte son nom ; le parfum de ses amours constitue la matrice du récit, déroulant les événements quotidiens commentés par les habitués dont la disparition sporadique et régulière va constituer le cœur des trois chapitres suivants tout aussi éponymes (Ismaïl, Zaynab et Khalid le méchant).

Chronique des années sensibles - l’Égypte n’en est sûrement pas sortie - et même terribles : où sont ces étudiants bavards mais loyaux ? enfermés, torturés, violés comme Frères Musulmans ou Communistes qu’ils ne sont pas… La narration ne manque pas de contenu et aurait mérité un traitement moins démonstratif ; les dialogues restent convenus et les personnages parlent sagement. La désillusion et l’amertume de Naguib Mahfouz sont d’une universelle justesse, pas son écriture plate, parfois naïve et pesante, dont certaines formules (la dernière ? «pour que renaissent la pureté et l’innocence») laissent franchement rêveur. MARIE-JO DHÔ

Karnak Café Naguib Mahfouz Traduit de l’arabe par France Meyer Éd. Actes Sud, 16 euros

Arménie mon amour

Nos terres d’enfance, L’Arménie des souvenirs est né à Bolis (Constantinopolis) et pensé comme un voyage littéraire, un retour aux racines pour «revisiter à travers des œuvres mémorielles ou artistiques, à travers des récits de fiction, les terres d’enfance arménienne». Le liminaire rappelle quelques dates clef de l’histoire du peuple Arménien afin de mieux éclairer les textes des 43 auteurs qui ont nourri leur œuvre de souvenirs d’enfance ; 43 extraits de textes écrits en mémoire de pays vécus ou de pays rêvés… L’anthologie gommant volontairement le temps et l’espace, on vagabonde au gré des pages dans cette littérature de l’exil où le nomadisme fut subi et l’errance involontaire ; où la langue maternelle fut parfois oubliée au profit de la langue instrumentale. L’enfance de Nina Berberova baignée dans les cultures arménienne et russe, les excursions familiales de Zabel Essayan, la protection heureuse du père de Nicolas Sarian dans la chambre noire (instants lumineux…), la douceur de jours sucrés comme un baklava pour

Vahan Totovents, l’effroyable désespoir de Léon Surmelian de retour dans sa maison désertée… L’Arménie des souvenirs est complexe ! Et les écrivains sont uniques : ceux qui furent en quête d’intégration absolue, dans le déni des origines, ceux qui rejetèrent leur pays d’adoption, qui s’enfermèrent dans leurs souvenirs jusqu’à devenir mutiques, ceux encore qui revendiquèrent «une irréductible singularité». Happé par cette littérature rémanente qui dit les réalités vécues comme les vérités fantasmatiques, une seule envie : s’engouffrer chez un libraire pour entamer une longue conversation avec les 43 auteurs. MARIE GODFRIN-GUIDICELLI

Nos terres d’enfance, L’Arménie des souvenirs Anahide Ter Minassian, sous la direction de Houri Varjabédian Extraits accompagnés de notices biographiques Éd. Parenthèses, Coll. Diasporales / littérature, 25 euros

Anahide Ter Minassian et Houri Varjabédian étaient les invitées de la librairie Maupetit le 20 nov (voir p 69)

L’alphabet du siècle, de O à Z La Dorothy du Magicien d’Oz, comme Alice ou Blanche Neige, sont des figures ripolinées pour enfants sages, ayant basculé dans des mondes d’une inquiétante étrangeté, grimaçants et sombres autant que criards et sirupeux, selon les versions qu’on en propose. Claro pousse à l’extrême cette ambivalence, dans une fresque atypique qui retrace la première moitié du 20e siècle. Franz Baum, inventeur allumé du Magicien d’Oz, extirpe la jeune Dorothy de son Kansas, pour la propulser dans la féérie mièvre du pays d’Oz. Mais Dorothy resurgit dans le réel en infirmière, puis en ouvrière camée au radium, avec ses compagnons de route : le bûcheron de fer blanc et l’épouvantail sont des rescapés de guerre, l’un privé de corps et reconstitué en homme-machine, l’autre privé de mémoire, parfaits pour l’invention du travail mécanisé ; les jumeaux nains Avram et Eizik se produisent dans des cirques ; Elfeba, la sorcière de l’ouest est une fille à papa épileptique et aviatrice virtuose. On suit ces incarnations tragicomiques et improbables, égarées

dans les inventions du siècle tout aussi incroyables et terrifiantes quoique bien réelles, des tranchées aux asiles psychiatriques des deux guerres, de l’exploitation du radium aux essais atomiques, de la montée des totalitarismes à la grande dépression, des tentations eugénistes à l’essor de l’industrie cinématographique. Variation troublante de l’intertextualité, ici la circulation de l’imaginaire au réel, des références littéraires aux adaptations cinématographiques, fait la matière et la matrice de l’histoire racontée, et du cheminement erratique de ses personnages. Parfois asphyxiant par l’ambition «cannibale» de son propos, comme par sa prose foisonnante, ce roman-tornade tient l’équilibre entre une stylisation léchée et des éclats de violence tragique ou de farce délirante, et nous entraîne, comme Dorothy, dans l’œil du cyclone : on ne peut en ressortir tout à fait indemne ! AUDE FANLO

CosmoZ Claro Éd. Actes Sud, 22,80 euros

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Zibeline n°36  

Toute l'actualité culturelle déc/janv 2010/11 en région PACA

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