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LIVRES

Spectres C’est un tout petit roman, parfait de bout en bout, qui commence comme une histoire fantastique et fourmille de souvenirs littéraires qui ont le bon goût de rester discrets. Un être étrange, translucide, grisâtre, traverse l’espace et se nourrit de jus et de lait. Passe devant la fenêtre, goûte à la chaleur du soleil, puis disparaît. Sauf que cela ne se passe pas chez Maupassant ou Edgar Allan mais à Nagasaki, chez un Japonais quinquagénaire, banal employé un brin trop taciturne qui installe une webcam et se met à guetter l’apparition qui… La construction inédite de ce petit roman mérite que l’on respecte ses surprises, ses étrangetés surtout, qui rappellent au détour inattendu d’une page la bombe et les ruines, inconscient refoulé qui va surgir dans toute la singularité de sa violence. Pascal Quignard est

cité en exergue, ce qui n’a rien d’un hasard : comme lui Éric Faye ménage de splendides épiphanies, et offre des frustrations délicieuses. C’est lorsque le livre se clôt, que les dernières pages arrivent, que l’on est pris enfin, totalement absorbé par la résolution en cascades des mille questions posées. Les fausses pistes narratives, histoire d’amour, de solitude, policière, fantastique, judiciaire, kafkaïenne sont définitivement évacuées et l’on se rend compte soudain que le récit va se clore. Là. Face à ce personnage superbe révélé au regard. Une fois. Juste à la dernière ligne. AGNÈS FRESCHEL

Nagasaki Éric Faye Éd. Stock, 13 euros

Lecture éphémère Depuis 1999, Maxence Fermine publie des romans pleins de voyages et d’exotisme. Le papillon de Siam, paru au printemps dernier, ne fait pas exception à la règle. Et va même plus loin que les précédents, puisqu’il est une biographie romancée d’Henri Mouhot. L’histoire de cet explorateur peu connu du XIXe siècle, envoyé au Siam pour en rapporter un spécimen rarissime de lépidoptère et premier découvreur de la cité d’Angkor, ne manque pas de romanesque en effet. Et de la Russie tsariste aux rives du Mékong, il y a dans l’existence mouvementée quoique brève de ce «voyageur dans l’âme» de quoi alimenter une belle fiction d’aventure. Hélas, dès le début, le ton est donné. Passons sur la description augurale de la 1ère neige dans une cour de lycée, il vaut mieux. Deux pages plus loin, décrivant le héros adolescent, Fermine écrit : «Lecteur passionné, il s’évade de la prison du quotidien par la force des voyages intérieurs». Tout est à l’avenant dans

ce récit qu’on lit vite, qu’on oubliera sans doute plus vite encore. Au point que le lecteur en vient à se demander si le style, ampoulé, farci de clichés, n’est pas volontaire. Clin d’œil à la littérature d’évasion du XIXe ? Dans ce cas, autant se replonger dans Paul d’Ivoi et consorts, dont l’énergie narrative et l’orientalisme fastueux ont un charme désuet…mais certain ! Ici, on ne s’attache guère au personnage et même la magie d’Angkor ne joue pas. L’alchimie romanesque est si fragile. Comme une aile de papillon ? FRED ROBERT

Le papillon de Siam Maxence Fermine Éd. Albin Michel, 14,50 euros L’auteur est venu parler de son roman à Marseille et Tarascon fin novembre, dans le cadre des Escales en Librairies

Jean écrivain et témoin Jean Rouaud, ange étymologique, est aussi le roi de la parenthèse, même lorsqu’il n’use pas explicitement de ce signe de ponctuation. Les Éditions des Busclats, fondées entre autres par Marie-Claude Char dans une maison de poète, ont proposé à l’écrivain de faire un «pas de côté» en marge de son œuvre, d’ouvrir son jardin secret pour une courte promenade au gré de son imagination dont l’aboutissement, Evangile (selon moi), est un petit chef-d’œuvre (petit sans doute) d’intelligence et de haute malice. Recueil de textes de commande autour de l’iconographie religieuse ou d’épisodes des évangiles, agrémenté d’un avant-propos inédit dont les 22 pages tiennent lieu de manifeste d’écriture pour toute l’œuvre, ce drôle d’ouvrage balade le lecteur entre proses incisives, formes dialoguées ou vers sans complexe ; oser ce monologue trivial de Marie devant son fils, grand garçon qui pend à la croix ou ces apartés cyniques du disciple préféré commentant la catastrophe «c’est bien lui ; en mauvaise

posture, il la ramène encore», nécessite une main très sûre quand on n’est pas Claudel ! Le miracle, c’est qu’il n’y a rien de ridicule ni de figé dans cet exercice de style qui touche aussi à l’essentiel ; question de distance, bonne, et de regard, juste; le métier du romancier qui sait choisir ses mots brille à chaque page : à propos de l’Apocalypse d’Angers, produit du 14è siècle «la tapisserie est une cathédrale molle. Préférer le mobile à l’immobile, c’est déjà le signe que l’éternité vacille». Quand on se prénomme Jean et que les dernières paroles du père mourant souhaitent une bonne fête, on se sent «concerné au plus haut point». Jusqu’à écrire un 5è évangile souriant ! MARIE-JO DHÔ

Jean Rouaud était présent à Marseille et Aix les 1er et 2 déc (voir p 70) Évangile (selon moi) Editions des Busclats, 15 euros

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Zibeline n°36  

Toute l'actualité culturelle déc/janv 2010/11 en région PACA

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