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LE GYPTIS | LA MINOTERIE

THÉÂTRE

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Ouvrir les yeux La Minoterie a rendu hommage à l’auteur marocain Driss Ksikès, avec la mise en espace d’une de ses dernières pièces, 180 degrés, par Pierrette Monticelli. Un photographe vient photographier une femme qui porte la burqa et un étrange rapport se noue entre eux, fait de désir et de crainte, chacun se cachant de l’autre : l’un derrière son appareil, l’autre sous sa burqa. Autour d’eux, d’autres observent et dialoguent. Qu’en est-il de ce corps absent ? «Comment faire pour être vue sans être mise à nu ?» Un texte fort, très bien servi par les comédiens qui ont trouvé la juste place. Suivait une autre pièce de Ksikès, montée par le metteur en scène Jaouad Essounani avec les comédiens de sa jeune troupe Le Dabateatr. Mélange d’absurde et d’humour noir, parabole dérangeante de la condition humaine. 3 femmes et 3 hommes vivent courbés, obéissant à un dictateur invisible

Houwa © X-D.R.

et muet, Il (Houwa en arabe). Son porte-parole vient virevolter et ordonner de temps en temps, sorte de charlot souriant. Ces hommes se disent sousterriens car ils vivent dans l’utérus de la terre, encerclés par un mur ; qu’y a-t-il derrière ? trouveront-ils la clé ? La pièce jouée en français et en darija, arabe dialectal marocain, est portée par l’élan

créatif et généreux de ces 2 créateurs qui ont obtenu le Prix du Festival de théâtre de Meknès en 2009. Plus tôt dans l’après midi, l’écrivain Driss Ksikes et Jaouad Essoussani, avec Saïd Aït el Moumen, (voir p 24) étaient réunis pour présenter la jeune création marocaine qu’ils incarnent. Répondant avec une verve intarissable et volon-

tiers frondeuse aux questions de Richard Jacquemond et Stéphane Baquey, chercheurs à l’Université de Provence et spécialistes de littérature arabe, ils présentent leur travail respectif lié par une préoccupation commune : celle d’un rapport au public participatif, pédagogique et ritualisé, qui parie sur une culture exigeante diffusée par relais et réseaux, plutôt que sur les caricatures médiatico-touristiques auxquelles se réduit le soutien institutionnel. Et s’ils s’insurgent contre l’exotisme folklorique omniprésent dans leur pays, ils se méfient tout autant des postures faciles ou des revendications identitares: «orphelins de père et de repères», «nous ne sommes pas des plantes, nous n’avons pas de racines» ! AUDE FANLO ET CHRIS BOURGUE

Il/Houwa s’est joué les 3 et 4 décembre à la Minoterie

Lord Jim Dom Juan © Laurence Fragnol

Géniale analogie qui fonctionne avec cohérence et légèreté (un miracle, mais on sait que c’est une «affaire entre le ciel et...» lui !) : la vie de la rock-star Jim Morrison éclaire frontalement, et même dans des recoins plus sombres, l’emblématique personnage de Molière ; du XVIIe siècle aux années

ici ouvreuses bonbon caramel– et du claquement si bien orchestré des fauteuils rouges qui scande les vains serments du séducteur ou de la parodie hilarante de Las Vegas Parano de Terry Gillian dans laquelle le «pauvre» se trouve naturellement un SDF du bord des routes. Et que dire encore de la mort qui vient, de la statue toute intériorisée dont l’avancée se signale par les croassements et les battements de bras tragiquement grotesques de Dom Juan vaincu selon les paroles de Jim-poète «La mort fait de nous des anges et nous donne des ailes, là où nous avions des épaules douces comme des serres de corbeau» ? Bref, le psychédélique sied à Molière !

70 Dom Juan se réincarne dans le jean très ajusté et les épaules frêles du libertin à la fourrure (subtil Charles-Eric Petit qui distille les signes du bad boy jusqu’au bad trip final). Le texte est là, avec des coupes autour de l’argent -exit la visite de Monsieur Dimanche ou le «mes gages, mes gages» du valet frustré- ou l’inversion des rôles père / mère qui fructifie avec bonheur lorsque le jeune rebelle scarifie son torse de combattant à grands traits du rouge à lèvres déniché au fond du sac maternel oublié. Révolte et veulerie sous le regard permanent de Sganarelle (Hervé Pezières) toujours en scène, toujours juste et au diapason bondissant ! Jean Charles Raymond tient le cap des 5 actes dans le compagnonnage musical des Doors en toute légitimité dramaturgique, de Whisky Bar à The End et convoque avec intelligence le cinéma ; on se souviendra longtemps de la scène des paysannes –

MARIE-JO DHÔ

Dom Juan a été joué par la compagnie La Naïve au Gyptis du 7 au 11 déc

Je bouge donc je suis ? proche de Beckett et Tardieu, mélange d’absurde et d’ironie, en plus criard. Peu à peu la scène s’encombre d’un fatras d’objets hétéroclites et d’un tableau noir sur lequel elles inscrivent des questions; les réponses ne sont pas satisfaisantes mais elles continuent à bouger pour faire diversion face au vide. Spectacle grinçant d’une troupe lorraine née à l’époque du Festival de Nancy créé par Jack Lang. Drôle par moments, mais pas vraiment philosophique. Bouger ne suffit pas pour être. Sur scène. Parler non plus, surtout autant. C.B.

Folisophie s’est donné du 16 au 20 nov au Gyptis

© X-D.R

D’abord il y a sur la scène un énorme singe assis, immobile. Puis lumière sur le plateau et deux voix en coulisse qui posent la question autour de laquelle tout va tourner : «Qu’est-ce qui se passe quand on n’est pas là ?», et lancent une affirmation : «Quand je marche droit devant, j’avance et je pense.» Puis un pied suivi d’un mollet surgit dans le fond, suivi d’un corps, puis de deux : deux femmes en noir échangent des aphorismes puis des discours bavards sur l’existence, le fait d’être là, de parler, d’essayer de penser et de comprendre le monde. L’une est la tête pensante (Odile Massé), l’autre répète ce que dit l’une (Mawen Noury). Au début elles ne voient pas le singe, puis le voient mais l’ignorent : ça bouge pas, donc ça pense pas, donc ça existe pas ! L’univers est

Zibeline n°36  

Toute l'actualité culturelle déc/janv 2010/11 en région PACA

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