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POLITIQUE CULTURELLE

théâtre

sionner et à interrompre ses expériences culturelles : la promotion d’une identité nationale à fonction d’exclusion ne pouvait être compatible avec sa démarche scientifique et civique. Dès lors l’expérience de Gérard Noiriel s’inscrivit dans l’association DAJA (http://daja94.free.fr), réunion d’auteurs et artistes, mais aussi de chercheurs en sciences sociales, d’enseignants et de travailleurs sociaux. L’idée du spectacle Chocolat allait en naître.

Une nouvelle voix ? Ce spectacle, conçu comme une conférence-théâtre, a pour sujet l’histoire du premier clown noir, longtemps oublié, en France. Dans ce cadre, le rôle que se fixe l’historien est de donner des éléments informatifs et contextuels. Il élabore ainsi une critique de la société, en référence à Brecht. Il donne une dimension civique à son intervention car il défend et diffuse la science, tout en se démarquant du rôle d’expert dans lequel le confinent les média, le transformant en suppôt des élites. Il veut participer à la diffusion de la connaissance dans un large public, en faire un élément de formation citoyenne. Le système est fondé sur l’association et la mise en commun des expériences

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et des opinions du savant, du comédien et du dramaturge. L’élaboration dialectique permet alors de progresser, non vers un consensus, mais vers une meilleure expressivité. Gérard Noiriel déplore la perte de cet idéal de la discussion depuis la déliquescence du marxisme et l’appesantissement d’un pouvoir libéral dans un cadre social de plus en plus individualiste. Cette expérience théâtrale est aussi un engagement social. L’effort pour promouvoir la science dans un public large, celui de transformer la perception des gens au travers d’une histoire romancée mais réaliste, est conçu comme une œuvre éducative. Mais c’est aussi une trajectoire à double sens, car l’auteur veut établir une relation dialectique avec son public : il débat. Il charge aussi une sociologue d’analyser la réception du spectacle. Cette situation lui parait identique à celle rencontrée dans l’université, où la question de quelle formation pour quel public est tout aussi essentielle. RENÉ DIAZ

À lire : Théâtre, histoire et politique ed Agone (voir Zib’22)

Chocolat, un théâtre coloré dans sa propre catégorie. Aux témoignages de reconnaissance du clown envers ces êtres, le conférencier rajoute ses commentaires sur la société du temps. Il découvre un monde qui se cache derrière les rideaux de la scène. Rafael, Chocolat, est le sujet d’une peinture de cirque. Le tableau, projeté sur le châssis, nous le montre surmontant un cheval mais sa face est celle d’un singe. Lautrec n’a pu, ou n’a © François Fogel

Des caisses, grosses et petites, alignées en demicercle. À gauche, debout, l’acteur conférencier, à droite, encerclé comme dans un bastion, le musicien. Au milieu, de petites lumières insérées dans le sol délimitent un cercle, la piste. Au fond, clôturant l’espace, se dresse un châssis autour d’un drap blanc, l’écran, au travers duquel filtre la réalité dissimulée de Chocolat, l’auguste. Le conférencier entame son propos. Jeux de lumières et voilà Chocolat en scène. Saynète courte, une histoire de passager et de train. Qui prendra place, et quel sera son sort. C’est Footit qui distribue les sièges et les claques. C’est Chocolat qu’on moque et qu’on bat ! Musique et images complètent le propos. Tandis que Chocolat regagne l’envers du décor, l’historien explicite. Qui est donc ce «nègre» qu’on exhibe pour rire, ce clown ridiculisé et battu ? Rafael de Leios revient témoigner : dans les plantations de Cuba, il apprend la souffrance, le désespoir. Il apprend l’esclavage et l’état de chose. Amour, haine, destinée qui échappe! Mais notre homme n’abdique pas, il prend la fuite. Il abandonne ce monde d’hommes qu’on mutile, qu’on dégrade, il fuit vers l’Europe et la terre de la Révolution. Et c’est justement en 1889, lors des festivités du centenaire de la Révolution, qu’il rencontre son futur acolyte : Footit. Le conférencier s’est immiscé dans le récit. Il raconte la France de l’Affaire Dreyfus, la France coloniale du Noir et du Blanc. Le musicien se laisse aller, lui, à une marseillaise déglinguée, mais saisissante. Images projetées sur le drap blanc, intervention de Chocolat, musique, commentaire, tout s’enchaîne pour poursuivre le récit. Notre clown noir fréquente Montmartre, il se lie avec Marie, sa femme, une blanche, dont l’humanité et l’amour contrastent avec ceux des «opportunistes» récemment installés dans leur République. Chocolat fait aussi la rencontre de Toulouse-Lautrec, peintre génial mais homme infirme, curiosité aussi

pas voulu, échapper au préjugé. Et voilà notre ancien fugitif ravalé au rang de bête ! Dans cette France bousculée par l’affaire Dreyfus (1894-1906), le duo avait encore sa place. Mais les valeurs évoluent. Les injustes accusations contre le capitaine ont provoqué un changement de mentalité : plus question de rire du préjugé racial. Alors l’équipage artistique tangue et s’échoue, il ne fait plus recette. Footit se retire nanti, mais Rafael n’a plus rien. Il reparaît devant nous, épuisé, navré, désobligé. Il a tenté une carrière de comédien mais on ne le lui a pas vraiment permis. Il lui reste la solitude -Marie est morte- et la misère, retour narquois à la case départ. Il meurt quasi-seul, à Bordeaux, en 1917. Le rideau qui tombe clôture le spectacle mais pas l’intervention : elle se poursuit par un échange entre les acteurs et le public, qui demande des précisions, interroge sur les situations, sur les objectifs poursuivis. On change de posture et c’est là une volonté consubstantielle à cette expérience théâtrale. Le public s’approprie le spectacle. Il voudrait plus de gravité ou plus de rire, il voudrait plus d’explication... Et l’auteur, lui, écoute, enregistre, note pour pouvoir tenir compte de l’échange. Le mélange des genres est surprenant, il désoriente. On ne sait plus qui de Marcel Mankita l’acteur ou de Gérard Noiriel le conférencier tient le premier rôle. On se laisse bercer ou surprendre par l’intervention musicale, instrument sensible de la scène qui se déroule. On apprécie les images qui défilent. Spectacle complet, spectacle engagé mais surtout spectacle émouvant, original, qui témoigne et qui instruit, qui révolte et qui apaise. Une voie pour le théâtre ? R.D.

Chocolat s’est joué à la Minoterie le 24 avril

Zibeline n°30  

Toute l'actualité culturelle mai/juin 2010 en région PACA.

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