Page 1


Sommaire L’auteure 6 Genèse 7 Portraits de migrantes 8-9 Eudine - Haïti 10-11 Paula - Mexique 12-13 Laura - USA 14-15 Olinda - Nicaragua 16-17 Solange - Madagascar 18-19 Mariana - Venezuela 20-21 Elke - Pays-Bas 22-23 Rosa Elena - Équateur 24-25 Ilda - République dominicaine 26-27 Joanna - Pologne 28-29 Nastaran - Iran 30-31 Laura - Argentine 32-34 Bernadette - France 34-35 Rosangela - Brésil 36-37 Anna - Russie 38-39

Tulsa - Bhoutan Ulrike - Allemagne Diana - Colombie Sonia - Colombie Diana - Colombie Catherine - France Hsiao - Taïwan Chantal - France Penpak - Thaïlande Ann - Irlande Rosana - Paraguay Silvia - Roumanie Mounia - Maroc Milena - Pologne Odile - Cameroun Farida - Algérie Felma - Philippines Victoria - Costa Rica

40-41 42-43 44-45 46-47 48-49 50-51 52-53 54-55 56-57 58-59 60-61 62-63 64-65 66-67 68-69 70-71 72-73 74-75

Milet - Angleterre 76-77 Lexique 78-79 Migrations mondiales 80-83 La migration féminine 84-87 Travaux d’enfants 88-92


Portraits de migrantes


Ce livre présente trente-quatre portraits de femmes de tous horizons. Installées dans six pays où j’ai moi-même vécu (exception faite de la Belgique), elles m’ont ouvert leur récit de migration. Bien que certaines histoires étaient douloureuses, les migrantes se sont rarement départies de leur sourire en me les contant…

Pays d’accueil des migrantes interviewées Canada Belgique France Espagne

Costa Rica

République dominicaine 9


EUDINE

Ha誰ti - R. dominicaine Migre en 2006 Je veux rentrer chez moi, un jour.


Assise en face du ministère de l’Éducation, elle connaît ce bout de trottoir par cœur. Chaque matin depuis

D’Haïti à la République dominicaine Son regard est profond, elle cherche en moi ce que je lui veux. Elle n’est pas apprêtée pour l’interview, mais c’est comme cela que je la souhaite : dans sa vie de tous les jours. J’ai rencontré Eudine chez elle, mais c’est sur son lieu de travail qu’elle m’a donné rendez-vous, sur l’avenue Gomez, une grande artère bruyante de Saint Domingue.

trois ans, elle s’installe au même endroit. Sur une poussette d’enfant, elle vend ses articles : gâteaux sous sachet, bonbons, cigarettes à l’unité, cartes de recharge de téléphone… C’est son quotidien. De six heures à seize heures, du lundi au vendredi, Eudine est là pour ses clients. Sur l’avenue Gomez, elle n’est pas la seule Haïtienne à attendre le chaland mais sa différence est sa fidélité depuis tant de temps ; ses clients ont toujours une parole à échanger. Une connivence s’est tissée au fil des années. Eudine est arrivée en République dominicaine en 2006 pour rejoindre son mari. Ses quatre enfants sont confiés à la grand-mère. Dans un premier temps, l’Haïtienne fait des allers-retours réguliers entre les deux pays frontaliers. Elle revend en Haïti des produits achetés en République dominicaine pour financer ses voyages et apporter de l’argent à sa famille. Impossible de vivre trop longtemps loin d’elle ; elle rentre alors tous les trois mois.

Eudine Elle vit dans le pays avec un visa en règle. Pas question pour elle de venir illégalement. Après l’obtention du passeport, elle a obtenu rapidement son visa qu’elle doit renouveler tous les ans. Elle aimerait que ses enfants la rejoignent, mais elle ne veut pas qu’ils soient en situation illégale comme le sont beaucoup de ses compatriotes. Son rêve serait de revenir au pays, mais au vu de la situation économique désastreuse de son pays dévasté par des catastrophes naturelles, elle sait que cela n’arrivera pas avant plusieurs années, d’autant plus qu’elle et son mari ont la chance de travailler. Être toujours déchirée entre les deux pays est une blessure ouverte. Eudine se résout à son sort, prend son mal en patience, ressent parfois le racisme anti haïtien des Dominicains à son égard, mais ne veut pas s’en offusquer. Son avis sur les gens qui l’entourent est magnanime ; elle n’est pas là pour revendiquer, juste mener sa vie, simplement. Son rire est franc et illumine son profond regard. Dans celui-ci se lisent détermination et douceur.

11


TULSA

Bhoutan - Canada Migre en 1992 J’ai le droit de voyager partout dans le monde, sauf au Bhoutan, mon pays natal. Ma nouvelle vie est dorÊnavant au Canada.


Tulsa est du Bhoutan ou plutôt du Népal, enfin dorénavant du Canada… Elle est jeune et toutefois déjà marquée par un lourd passé, celui de l’apatridie. Née dans un pays qui prône

Du Bhoutan au Canada

Je fais la connaissance de Tulsa aux locaux du « Coffret », une ONG québécoise qui prend en charge les réfugiés. Dans un coin de l’immense salle des fêtes où sa communauté se réunit pour célébrer les fêtes traditionnelles, Tulsa, un peu intimidée, s’excuse de son français trébuchant. Son niveau est meilleur en anglais, mais elle préfère s’exprimer en français pour maîtriser rapidement la langue. Elle s’applique à m’exposer de son mieux sa migration.

le Bonheur National Brut, c’est à dix mois, dans les bras de ses parents, qu’elle se réfugie au Népal comme près de 90 000 membres de son ethnie, les Lotshampas, au début des années 1990. Persécutés et chassés, ces Bhoutanais n’ont plus rien et ne sont plus rien car le roi leur a retiré jusqu’à leur nationalité. Le Népal les accueille sans leur accorder des papiers de résidence et confie leur supervision au HCR, le Haut-Commissariat aux Réfugiés des Nations Unies, le temps que cette situation trouve une issue.

Ce sont dix-sept années de sa jeune vie que Tulsa passe dans l’un des sept camps de réfugiés où habitent 25 000 personnes. Le HCR pourvoit aux besoins quotidiens des déracinés. Les conditions de vie sont précaires ; la jeune fille se souvient des heures limitées de distribution d’eau, du bois qu’il faut ramasser pour cuisiner, des groupes électrogènes qui procurent l’électricité au camp, des problèmes de transport, de l’ONG Caritas qui impartit l’enseignement aux enfants sous des tentes… La jeune fille est heureuse avec ses amis et apprécie l’importante solidarité entre tous les

Tulsa réfugiés, mais la vie est difficile. C’est une longue attente mais vers quoi ? Lorsque huit pays ouvrent leurs frontières, sa famille choisit le Canada. « Une partie de ma famille est aux États-Unis, mes amis en Australie. Nous avons été dispersés aux quatre coins du monde ». En mars 2010, ils débarquent à Montréal. Ils sont redirigés rapidement vers Saint-Jérôme dans les Laurentides et sont pris en charge par l’ONG « Le Coffret », tout comme plus de trente autres familles bhoutanaises. Ensemble ils poursuivent leurs traditions comme dans les camps, c’est un ciment qui maintient leur raison de vivre. Cela ne les empêche pas d’adopter, par ailleurs, les habitudes québécoises. Le premier pas vers l’intégration passe par l’apprentissage de la langue. « Dès notre arrivée, nous avons tous suivi des cours intensifs de français ». Si les jeunes apprennent vite, c’est plus lent pour les adultes, pourtant tous ont une seule et même envie : s’intégrer rapidement dans leur nouveau pays d’adoption. Tulsa aime le Canada et désire y passer le reste de sa vie, mais elle suivra cependant les traditions bhoutanaises selon le souhait de ses parents. « Je me marierai avec le garçon qu’ils choisiront parmi mon peuple », confie-t-elle avec le sourire, « en revanche, je laisserai mes enfants se marier avec qui ils veulent ».

41


MILET Angleterre - R. dominicaine Migre en 1972 Si on regarde ma vie, d’un côté on peut se dire que c’est un véritable désastre, mais d’un autre qu’elle est extraordinaire. Tout dépend du point de vue où l’on se place.


« Tout est hasard. Ma vie est un véritable hasard ». La naissance de Milet en

De l’Angleterre à la République dominicaine Milet me reçoit dans sa modeste maison de bois qui se fond dans la végétation environnante. Ici se mélangent avec harmonie bois de coco au mur et bois finement sculpté de ses meubles anglais, lampes mauresques et vaisselle chinoise, peintures africaines et masques brésiliens… Cosmopolitisme au cœur de la campagne dominicaine.

est déjà un quand son père la conçoit à soixante-six ans. Dernière d’une lignée de nobles anglais, elle naît dans un prieuré offert par le roi à sa famille au Moyen âge. « À vingt-sept ans, j’avais accompli tout ce que je devais faire en Angleterre. J’avais étudié, participé au bal des débutantes, travaillé pour des œuvres de charité, je m’étais mariée et avais enfanté… ». Alors Milet quitte son pays et laisse ses filles à leur nourrice sous la garde du père. « Je voulais mener une autre vie et ne désirais pas faire subir mes folies à mes enfants encore jeunes ». Le voyage n’est pas chose nouvelle pour elle. Dès petite, elle dévore des miles avec ses parents. À onze ans, elle a déjà visité tous les pays d’Europe, et adolescente, découvert des pays encore difficilement accessibles. Milet se souvient de tout : Congo, Kenya, Égypte, Ouganda, Maldives, Espagne, Brésil, Équateur, Colombie, Caraïbes, Maroc… ; elle égrène les noms de ses nombreuses destinations. Pour chacune d’entre elles, une anecdote est suspendue à ses lèvres.

Milet Milet est inclassable. « Ma vie est une suite de possibilités ; je me suis laissé porter par elles ». Faire un résumé de sa vie est un exercice périlleux tant elle chemine hors des sentiers battus. De son parcours, on retient des couleurs, des odeurs, des émotions, des amours, des moments difficiles et d’autres merveilleux. Sa chance, dit-elle, est de ne jamais s’ennuyer et d’être curieuse de tout. « Just absorb, take and give » : « Simplement absorber, prendre et donner », telle est sa devise. Son regard, toujours empreint d’humanité pour les gens qui l’entourent, ne s’attarde jamais sur la forme, juste sur le fond. Savoir ce qu’elle a fait de sa vie, un jour modiste, un autre vendeuse de pierres précieuses, restauratrice, ou encore paysagiste. Savoir où elle a posé ses valises : en Espagne, au Brésil, à Sainte-Lucie ou en République dominicaine. Tout cela importe peu. Milet est comme l’oiseau qui traverse les frontières : rien ne l’arrête. Ses racines sont où elle le décide, mais elle n’oublie jamais qu’il est possible de les planter ailleurs, un jour.

77


« Toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays » Déclaration universelle des Droits de l’Homme adoptée par l’Assemblée générale des Nations unies en 1948

Migrations mondiales Actuellement les deux tiers de la population mondiale ne peuvent circuler librement, et encore moins s’installer et travailler ailleurs.


214 millions de personnes, 3,1 % de la population mondiale, vivent hors de leurs frontières.

Les migrations vont-elles toutes du Sud au Nord ? 30 % des migrants se déplacent d’un pays « pauvre » à un pays « riche ».

Il est plus facile de rester chez soi que de partir...

Seulement 3 % des Africains vivent hors de leur pays natal.

Coût du voyage ou du passage, accès à l’information sur le pays d’arrivée, barrière de la langue, difficile reconnaissance des compétences et des diplômes, rupture des liens familiaux et sociaux, attachement au pays d’origine...

En règle générale, les migrants se déplacent vers des pays limitrophes. Sur 214 millions de migrants mondiaux (nombre estimatif) : 62 millions de migrations Sud-Nord 53 millions de migrations Nord-Nord 61 millions de migrations Sud-Sud 14 millions de migrations Nord-Sud

À tout cela s’ajoute la mise en place de politiques migratoires restrictives à partir des années 1990 dans de nombreux pays qui rendent le statut du migrant de plus en plus fragile (discrimination sur le marché du travail, accès aux droits, grande vulnérabilité des femmes...) et le range dans la catégorie des criminels.

81


La migration fĂŠminine 49 % des migrants sont des femmes


La migration féminine : un phénomène nouveau ? Jusque dans le milieu des années 1970, aucune étude ou presque n’avait traité la migration féminine comme un thème indépendant au sein de la migration. Des recherches commencent enfin à apparaître, mais elles se font toutefois rares face à l’importance de ce mouvement.

La migration féminine a toujours existé. Cependant depuis les années 1990, son nombre a progressé :

Pourquoi ? La raison principale est la dévalorisation du rôle de la femme en tant qu’actrice économique et sociale. L’homme, selon un modèle patriarcal largement répandu, est considéré comme le principal support économique et le chef de la famille ; la femme lui est dépendante. Ce modèle caduc provoque la non reconnaissance de la place de la femme dans la société d’accueil.

En France : 39,3 % en 1968 contre 44,9 % en 1990

Dans le milieu du travail, la migrante est toujours la plus mal lotie. Quelques exemples :

Sans qu’il y ait de chiffres précis, le taux de chômage des Haïtiennes en République dominicaine est supérieur à celui des Haïtiens, à l’instar du chômage dans la population autochtone : 28 % de Dominicaines contre 13 % de Dominicains.

Au Costa Rica, les Nicaraguayennes généralement plus diplômées que les Nicaraguayens, touchent jusqu’à 19  % de salaire de moins que ceux-ci. Et elles sont rémunérées 20 % de moins que les Costariciennes.

En Allemagne  : 37,4  % en 1973 contre 48,8 % en 1990 Aux Pays-Bas : 37,9 % en 1976 contre 44,9 % en 1990

En 2006, les migrantes représentaient 12,6 % de la population québécoise et leur taux de chômage était supérieur à celui des Québécoises.

85


« Ça doit faire tout bizarre de faire une nouvelle vie, de rencontrer des gens, d’essayer de parler une nouvelle langue » Charlotte

« J’aimerais bien quitter l’île d’Yeu, mais pas pour longtemps » Maëlle « Moi, j’aimerais bien partir pour apprendre les langues et voir les cultures » Marc

Travaux d’enfants « Moi, je trouve que c’est bien d’aller dans un autre pays parce que si l’on pense quelque chose d’un pays, c’est bien d’aller vérifier si c’est vrai » Loue

« Ça doit être dur de quitter sa famille et son pays. Moi, je ne me verrais pas le faire, ma famille me manquerait trop et j’aime bien l’île d’Yeu » Tiffany « Quand on quitte notre pays et que l’on va dans un autre pays, on a pas les mêmes habitudes » Baptiste Classe de CE2-CM1 - paroles d’enfants sur la migration


Un sujet ne vaut que s’il est partagé, discuté, traité, pensé et analysé dans tous les sens et à tous les âges. Migrantes, avant d’être un livre et une exposition, est un projet humaniste qui a pour objectif de provoquer une réflexion sur « l’Autre ». Lors de la première exposition à l’île d’Yeu en avril 2013, les élèves de la maternelle au collège ont été invités à s’emparer du sujet : compréhension du mouvement migratoire et des raisons qui le nourrit, appréhension des différences dans le monde (les langues, les cultures, les faciès…), acceptation des différences comme une source d’enrichissement et non de menace… Dans une terre délimitée par l’Océan, la notion d’appartenance à un territoire a été mise en question. Peut-on se dire d’un endroit si on n’y est pas né ? Peuton quitter son lieu natal et se définir dans un autre ? Face à ces témoignages de femmes migrantes, les enfants se sont confrontés à des chemins de vie multiples leur apportant de nouvelles perspectives. La diversité des motifs de migration, le courage, la volonté, les moments douloureux et heureux de ces femmes ont apporté un autre regard sur celles et ceux qui viennent d’ailleurs. À travers plusieurs supports (textes, voix et images) et diverses disciplines (arts plastiques, expressions écrite et orale, géographie,…), les jeunes Islais ont travaillé sur le thème et exposé leurs travaux en parallèle de l’exposition « Migrantes ». 89


Olinda, Bernadette, Victoria, Nastaran, Chantal, Mounia, Tulsa, Milet, Catherine… Elles sont femmes du monde, femmes migrantes depuis peu ou à vie. Un jour elles ont quitté leur pays, contraintes ou volontairement. Elles font partie des 214 millions de migrants estimés dans le monde (soit 3,1 % de la population mondiale). Bien qu’elles représentent 49 % de ce nombre, elles sont peu reconnues. Informations rares ou partielles sur la migration au féminin, préjugés, il est difficile de se faire une image précise de la migration tant le sujet est controversé. Et si l’on commençait simplement par regarder autour de soi ? En connaissant l’autre, on ne lui porte plus le même regard. Cette migrante à côté de chez nous peut devenir une femme qui a un nom et une histoire. Ce livre donne la parole à des migrantes de tous horizons sans distinction de race, ni de religion, afin que la peur de l’inconnu(e) s’efface devant la compréhension d’un parcours de vie différent qui, loin d’être négatif, permet un enrichissement mutuel.

«Notre vraie nationalité est l’humanité» Herbert Georges Wells

www.migrantes.co www.corlet-editions.fr

13 €

Migrantes  
Migrantes  

Eudine, Tulsa, Anna, Catherine… Elles sont femmes du monde, femmes migrantes depuis peu ou à vie. Un jour elles ont quitté leur pays, par co...

Advertisement