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Yves Michel

Lui et moi Roman


Lui et moi Chapitre 1 est, elle est partie. Enfin! Elle a cassé quelques assiettes et elle a claqué Çalayporte. Quel bruit horrible dans mes oreilles! Je ne savais plus où me mettre. Alors je suis allé me cacher sous le bureau. Sans doute allez-vous penser que c'est idiot d'avoir peur d'un claquement de porte et qu'à mon âge on devrait savoir que se glisser sous un meuble ne résout aucun problème. Que voulezvous, on ne se refait pas. Depuis ma plus tendre enfance je suis comme ça. Je redoute le bruit, les discutions violentes, les portes qui claquent; et me tapir dans un coin obscur me donne une sensation de sécurité. Comme si rien ne pouvait plus m'arriver de mal en me mettant ainsi à l'écart du monde. Les autruches, diton, agissent de même. Elles ont une petite tête et un corps énorme et rien que le fait d'enfouir leur tête dans le sable leur fait croire qu'elles sont devenues invisibles. Moi, je ne suis tout de même pas si bête. Si je cache ma tête sous un des coussins du divan, par exemple, j'ai parfaitement conscience de ma vulnérabilité. Mais sous le bureau… Je reste là, silencieux, espérant me faire oublier. En réalité je me tracasse pour rien. En ce moment personne n'a la moindre pensée pour moi. Je ne suis pas en cause. Seulement c'est une question d'atavisme et d'éducation à la fois. Le créateur nous programme à sa manière, sans nous donner plus d'explication. Tiens, voilà ton lot! Débrouille-toi avec ça! Et il faut faire avec. Alors il y a les gens intelligents, les intellectuels (ce ne sont pas forcément les mêmes) qui eux cherchent à savoir et ne se cachent jamais sous un meuble, et puis il y a les autres, les petits, les sans grades, ceux qui balancent à la limite de la superstition et qui ne savent jamais si c'est du lard ou du cochon. Je suis de ceux là. J'ai entendu l'auto démarrer. Les pneus ont crissé sur le gravier de la cour. Il y en a une qui est en colère, ça ne fait aucun doute. LUI, il doit être anéanti, comme d'habitude. Pourvu qu'il ne se mette pas à boire de cet horrible alcool qui dégage une si désagréable odeur ! Je ne sais pas comment il peut boire ça. Une goutte de ce liquide, qui a la même couleur que mon urine, et je meurs. Sur LUI cela ne semble pas produire le même effet, mais il ne faut pas s'illusionner, ce n'est pas la panacée. La preuve c'est qu'il ne boit que lorsqu'il est triste, et quand il a bu, il est encore plus triste. Ça fait partie des choses que je ne comprendrai jamais. En plus, le lendemain il est malade comme un chien. C'est encore une idiotie que je viens de dire. Les chiens ne sont jamais malades. En tout cas beaucoup moins que les humains. Bon, il va falloir que j'aille le voir, essayer de lui remonter le moral. Mais franchement, c'est sa faute! Non? Moi, la première fois que cette femme est rentrée dans la maison j'ai senti que c'était une garce. LUI, non. Il nageait dans l'euphorie. Qu'est-ce que ça m'aurait fait rire si ce n'avait pas été aussi consternant!

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Lui et moi Il fallait voir le cinéma! LUI qui est le désordre personnifié, il s'est mis à ranger ses affaires, à plier son pantalon le soir, à ne plus jeter ses chaussettes et son slip n'importe où dans la chambre en allant se coucher. Il a rangé ses disques de jazz – elle n'aimait pas le jazz. Nous avions coutume, le soir, d'écouter du jazz des années 40, Louis Armstrong surtout. J'adorais ça. LUI, dans son fauteuil, les pieds dans ses pantoufles, fumant la pipe, moi sur le divan, savourant la musique et l'odeur du tabac. Quelle vie on avait! Et voilà qu'elle arrive, Elle, avec ses talons de dix centimètres qui claquaient si désagréablement sur le parquet et son parfum qui me donnait la nausée; et elle nous a imposé sa musique. Rien que des choses que LUI déteste. Mais là où je n'ai pas compris c'est qu'il a fait semblant d'aimer. Il fallait voir comme il se trémoussait! Je n'ai jamais assisté à un spectacle aussi ridicule. Il faut être de son temps, me disait-il en clignant de l'œil. Oui, mais visiblement son temps à LUI n'était pas le même temps que le sien à Elle. Ça se voyait très bien qu'elle était beaucoup plus jeune. Tout le monde s'en était aperçu. Quand ses amis à LUI venaient, il fallait entendre ce qu'ils disaient dans son dos! Bien sûr ils se gardaient bien de tout commentaire à ce sujet quand il était là, mais devant moi ils ne se gênaient pas. LUI… il ne voyait rien, il n'entendait rien. Le ravi de la crèche! Et puis cette façon de s'embrasser à tout moment, en tous lieux ! Je fermais les yeux pour ne pas être témoin. J'avais honte pour lui. Le matin, il lui apportait même le petit déjeuner au lit. A vous ça ne vous semblera peut-être pas extraordinaire mais moi qui le connais bien, je peux vous dire qu'il devait fournir un sacré effort pour se lever de bonne heure, faire le café, beurrer les tartines, presser les oranges, lui qui aime tant traîner dans le lit à ne rien faire. Tout ce dont je viens de parler, après tout, ne me regardait pas. Il s'agissait de ses affaires à LUI. J'aurais pu aussi bien n'y pas prêter attention. Seulement là où les choses se sont gâtées, de mon point de vue, c'est quand elle m'a interdit de coucher dans le lit avec eux. Déjà qu'elle ne m'était pas sympathique, pour le coup elle m'est devenue carrément odieuse. Et ce qui m'a fait le plus mal c'est que LUI n'a pas dit un mot pour me défendre. Au contraire il a renchéri sur elle. Il ne s'est même pas préoccupé de savoir si j'avais un lieu pour dormir, si j'étais au souple, si j'avais assez chaud. L'ingrat! Après toutes ces années vécues ensemble! Je n'ai rien dit. Je me suis glissé sous le lit. Mais je n'en pensais pas moins. Sous le lit ça a été tout de suite l'enfer. Je ne sais pas quelle gymnastique ils faisaient là haut mais à tout moment j'avais l'impression que le sommier allait s'écrouler sur moi. Allez dormir tranquille dans ces conditions! Déjà quand on a le cœur gros de se sentir rejeté sans raison, si en plus on est perturbé par une agitation inaccoutumée et des bruits fort inconvenants on ne peut qu'être traumatisé. J'ai même cru qu'il était malade tant il soupirait. Je suis allé voir ce qui se passait, et si je pouvais me rendre utile, mais il m'a repoussé avec la main. Je ne le lui ai pas encore pardonné. Enfin elle est partie! 3


Lui et moi Mais LUI est triste. Je n'aime pas quand il est triste. Il faut que j'aille le voir. - Mon pauvre! dit-il en m'apercevant. Elle nous a laissés. Je trouve que le "nous" est de trop mais je ne fais pas de commentaires. Je le laisse me caresser la tête et je lui lèche la main. Mes craintes étaient fondées. Il sirote un verre de cette affreuse boisson que je déteste. Si je pouvais, j'irai prendre un disque de Fats Waller sur l'étagère et je le mettrais sur l'électrophone. Ça le requinquerait, et moi aussi par la même occasion. L'ennui c'est que je n'ai jamais su faire. Il tient tellement à ses précieux 78 tours qu'il ne m'a jamais permis d'y toucher. Ce qui me rappelle d'ailleurs un événement qui s’est produit dans les premiers temps où Elle s'est installée. Elle fouillait dans les disques pour voir s'il y avait quelque chose là-dedans qu'elle connaissait. Elle faisait la moue. Rien ne l'inspirait. Elle maniait les galettes noires sans avoir la moindre idée de leur valeur, comme s'il s'était agi de disques ordinaires, avec une négligence incroyable; et quand le Duke Ellington de 1925 lui a échappé et s'est brisé au sol, j'ai bien vu, moi, que c'était son cœur à LUI qui se brisait. - Ce n'est rien, a-t-il dit en ramassant les morceaux. Elle n'a rien compris, forcément. Mais si elle avait fait plus attention à lui, elle aurait vu la petite larme au fond de ses yeux alors qu'il contemplait les éclats de bakélite noire comme s'il gardait encore l'espoir de les recoller, tout en sachant indubitablement que la perte était définitive. Elle est partie! Bon débarras! Bien sûr c'est moi, et moi seul qui pense ça. LUI en est encore à la désespérance. Pour l'instant, il a l'impression que sa vie n'a plus de sens, qu'il est à la fin de sa course. Ce n'est que dans quelques jours qu'il repensera au Duke Ellington de 1925. Alors il dira : - Que les hommes sont bêtes! C'est une expression que je n'apprécie pas beaucoup mais si ça lui fait plaisir… pourquoi pas? J'ai posé ma tête sur sa cuisse. Il se sert un autre verre. Il m'annonce d'une voix déjà pâteuse que désormais nous allons être seuls tous les deux. Cette idée le déprime alors que moi elle m'enchante. Le téléphone sonne. Je sursaute. Pourvu que ce ne soit pas Elle! Pourvu qu'elle n'ait pas changé d'idée! Il décroche. Le téléphone est tout à côté de lui sur la petite table basse où trône la bouteille d'alcool déjà à moitié vide. En décrochant, il manque de renverser la bouteille. Il bafouille. - Oui! Ce n'est pas elle. Comment je le sais? D'abord, même si je n'ai pas l'écouteur sur l'oreille je peux reconnaître sa voix. Elle a toujours l'impression de parler à des sourds quand elle est au téléphone, alors elle ne s'exprime qu'en haussant le ton, et dans un registre aigu qui me vrille les oreilles et me donne envie de hurler. Mais, surtout, je n'ai pas vu son visage, à LUI, s'illuminer. Au 4


Lui et moi contraire, je le vois encore plus sombre. Ce doit être un ami à l'autre bout du fil, et même un ami intime puisqu'il commence à lui raconter ses malheurs. C'est certainement Gérard. J'aime bien Gérard. Depuis quelque temps on ne le voyait plus guère. Tiens! Depuis qu'elle était là! - Si tu savais tout ce que j'ai dû endurer pour elle! Parlerait-il de Duke Ellington? Pas seulement. Voilà tout à coup un tas de griefs qui remontent à la surface. Des choses que je ne soupçonnais pas moi-même. Mais alors s'il savait tout ça, s'il était conscient, pourquoi ce n'est pas lui qui est parti en la laissant en pleur devant un verre d'alcool? Pourquoi faut-il qu'il ait attendu le moment d'avoir à lui seul tout le chagrin alors qu'en ce moment cette demoiselle doit se sentir l'âme sereine et le cœur léger? La conversation au téléphone s'éternise. - Non, pas cette fois, c'est encore trop frais. Je crois deviner que Gérard lui propose de venir manger ce soir puisqu'il est seul – puisque nous sommes seuls. Et LUI, il hésite, il tergiverse. Il a envie d'y aller mais je suis certain qu'il va rester à la maison pour le cas où elle reviendrait. Autre chose à quoi je pense tout à coup : depuis qu'elle était là, Gérard ne nous invitait plus chez lui. En cherchant bien dans ma mémoire je crois qu'on a dû aller y manger une ou deux fois avec Elle, au début. Mais elle s'ennuyait trop. Ça se voyait. Elle ne supportait pas qu'on ne parle pas d'elle, et d'elle uniquement. Quand Gérard et LUI abordaient les sujets qui les passionnaient, la politique par exemple, ils ne faisaient pas attention à Elle, mais moi, je ne la quittais pas des yeux. Elle commençait par faire semblant d'écouter, puis elle regardait ses ongles. Elle pouvait s'absorber dans la contemplation de ses ongles pendant des heures. Je savais qu'elle était en train de se demander quand, enfin, les autres allaient lui parler de sa nouvelle coiffure. Même avec Jany la sauce ne prenait pas. Jany c'est la femme de Gérard. Je l'aime bien Jany. Autant que Gérard. Elle a toujours quelque chose pour moi dans la cuisine. Eh bien les deux femmes n'ont jamais sympathisé. C'est certain que la conversation de Jany tourne toujours autour des choses de la maison, des études des enfants, de la hausse des prix au supermarché, des prochaines vacances à Saint-Raphaël. Rien que des sujets qu'Elle n'appréciait pas. En réalité le seul thème de discussion qu'elle aurait voulu voir ressasser à satiété c'était Elle. Remarquez que moi aussi j'aime être le pôle d'attraction. Ça me flatte. C'est naturel. Mais je ne me crois pas le centre du monde. Je sais très bien que je ne suis pas le centre du monde, puisque le centre du monde c'est LUI. Pour en revenir à Gérard, j'aime les odeurs qui flottent dans sa maison, j'aime le moelleux de son divan, j'aime uriner dans son jardin, mais ce que j'aime surtout c'est qu'on fait chez lui des repas fabuleux. Je ne vais pas jusqu'à dire que j'apprécie tout ce que Jany apporte sur la table. Non! Je ne mange ni huîtres, ni 5


Lui et moi concombre à la crème, ni pèche melba. Mais c'est sans importance parce que mon plaisir c'est aussi de le voir manger, LUI. Tiens! Je viens de surprendre une inflexion de sa voix qui me laisse à penser que Gérard l'a presque convaincu. Je ne me suis pas trompé. - Viens, me dit-il. On va chez Gérard. Je suis déjà dans la voiture. C'est une vieille Peugeot qui a plus de vingt ans. Je l'adore. Je me sens chez moi là-dedans, peut-être plus que dans la maison elle-même. A l'intérieur flottent des odeurs de vieux papier, d'huile brûlée et de bois ramassé en forêt. Pendant longtemps nous sommes allés chercher du bois dans la forêt voisine. J'étais tout petit à l'époque mais je m'en souviens comme si c'était d'hier. Chaque fois que je monte dans la Peugeot l'odeur m'en fait souvenir. Qu'est-ce que j'aimais aller dans la forêt! Une fois, il a voulu la mener, Elle, pour lui faire découvrir le petit bois de pins. La chose ne s'est pas reproduite deux fois. Il fallait entendre les hurlements qu'elle poussait chaque fois qu'elle apercevait un insecte. Elle trébuchait sur chaque caillou du chemin et quand une herbe lui chatouillait la jambe c'était comme si on attentait à sa vie. Nous avons cessé d'aller en forêt. N'y pensons plus. Elle est partie. Il n'empêche que son parfum reste dans la voiture, mélangé aux autres, ce qui gâche un peu mon plaisir. Au fait, elle l'abhorrait cette voiture. Chaque fois qu'elle montait dedans elle faisait une moue dégoûtée. Elle voulait même qu'on la vende. LUI est resté ferme. Pour une fois il n'a pas cédé. Je l'aurais embrassé le jour où il a dit non. D'ailleurs je l'ai embrassé. Je l'embrasse tout le temps. Je devrais dire qu'avant son arrivée à Elle je l'embrassais tout le temps, car après… Elle ne supportait pas ça. - C'est dégoûtant, disait-elle. Dégoûtant! Tiens, rien que pour marquer le départ de cette mijaurée, pendant qu'il s'assoit au volant je lui fais une bise derrière l'oreille. Si elle nous voyait! Elle en serait verte de jalousie. Il est un peu nerveux au volant. Il accélère et ralentit sans raison. Enfin, si, il y a une raison. La raison c'est que de temps en temps il a envie de retourner. Puis son côté positif reprend le dessus. Elle est partie? Et alors? Ce n'est pas la première! Tiens au fait! C'est exact. Il y en a eu d'autres avant. Et même beaucoup d'autres. Ses amours se terminent toujours en catastrophe. Il ne doit pas être doué. J'essaye de me souvenir. Mais j’ai de la peine à le faire. Les visages s'estompent dans ma tête. Il faudrait que je me retrouve face à face avec l'une d'elles pour que ma mémoire se réveille à l'instant, mais, comme ça, bercé par les trépidations de la Peugeot… 6


Lui et moi Il y en a pourtant que j'aimais bien. Je n'irai pas jusqu'à dire que leur départ m'a laissé inconsolable, mais j'en ai eu du chagrin pendant quelque temps. C'est surtout celles qui s'amusaient avec moi que j'ai regrettées. - Je vais donc vivre seul, murmure-t-il, et déjà je me demande avec qui. Ça, c'est de Sacha Guitry. Je n'ai jamais rien lu de Sacha Guitry mais je sais que la phrase est de lui parce que LUI la répète à tout bout de champs, dès qu'il est en société, et il cite l'auteur. Preuve qu'il est honnête. Il y en a beaucoup qui montrent moins de scrupules à s'accaparer l'esprit des autres. Moi, j'ai retenu la phrase et le nom de l'auteur parce que je l'ai entendu cent fois les citer. C'est un peu le problème quand on vit avec quelqu'un. Comme les cent fois en question il ne s'adressait pas à la même personne, il y a donc cent individus qui le prennent pour un homme cultivé. Tandis que moi je trouve qu'il rabâche. Nous passons devant la haie de cyprès. Tout de suite après il y a une petite maison blanche et, un peu plus loin, une grande propriété que garde un horrible dogue allemand. Je n'ai jamais rien vu d'aussi laid, ni d'aussi méchant. Chaque fois qu'il me voit, il ameute le voisinage. Remarquez que je pourrais me cacher quand on passe devant sa maison, mais je suis un peu provocateur. Je l'avoue. Surtout quand je suis à l'intérieur de la Peugeot. Encore deux virages et nous serons chez Gérard. Voilà! Le grand portail électrique qui ouvre sur le jardin! A partir de là j'ai mon autonomie. Je descends de la voiture et je passe par une brèche de la clôture. Avant même que LUI n'ait garé la voiture je suis devant la porte. Évidemment j'ai trop de délicatesse pour annoncer le premier la bonne nouvelle. Elle est partie! De toute façon Gérard et Jany sont déjà au courant. Mais Gérard me cligne de l'œil. Nous nous sommes compris. Bon débarras! Si ce n'était pas que j'en vois un qui a une tête à aller se pendre. Pourvu qu'il ne fasse pas une bêtise! Ce serait idiot. Dans deux jours, avec le temps de la réflexion, il prendra conscience que son malheur est relatif et dans un mois, au plus, il aura la certitude que ce jour-là aura été un jour faste dans sa vie. Non, le passage critique c'est maintenant, alors que la blessure saigne encore, cette nuit, demain matin. Voilà pourquoi j'ai été si heureux qu'il accepte l'invitation de Gérard. Pendant qu'ils vont parler de Louis Armstrong, il ne pensera pas à Elle... ou il y pensera moins. Avec tact, Gérard et Jany n'abordent pas le sujet douloureux. Ils servent l'apéritif. Leur alcool est aussi mauvais que le nôtre, mais ils ont toujours des petits fours excellents. Je le sens, LUI, un peu plus détendu. Il s'anime. Il ne faudrait pas cependant qu'il se laisse emporter et qu'il s'énerve outre mesure. J'ai toujours pensé qu'il s'investissait trop dans les conversations, qu'il se passionnait trop. Quelquefois il ne se contrôle plus et ses mots dépassent sa pensée. Mais pour 7


Lui et moi l'instant il n'a l'air de prendre que du plaisir, et j'ai plaisir à de le voir prendre du plaisir. Il y a bien sûr la possibilité qu'il joue la comédie. Qu'il la joue aux autres et même qu'il se la joue à lui-même. Peu importe. En réalité il est toujours en représentation. Je sais qu'il peut être heureux ou malheureux à volonté. C'est selon. Il se distribue un rôle et il l'interprète. Il lui arrive de ne plus trop savoir démêler le vrai du faux. C’est sa manière d'exister. Ils vont regarder un film à la télévision. Encore un western, à n'en pas douter. Alors je vais en profiter pour aller dire bonjour au chat du voisin. C'est un copain. Moi, les westerns ça ne m'inspire pas. Il n'y a que des chevaux et des coups de pistolets. Les chevaux sont des animaux que je n'apprécie pas beaucoup et les coups de pistolets me terrorisent. Le quatorze juillet, quand éclatent les feux d'artifice, si je pouvais rentrer sous terre, je le ferais. Je n'ai vraiment aimé qu'un film dans ma vie et c'est "Lassie chien fidèle". J'en avais les larmes aux yeux. Pour le reste je préfère courir après le chat du voisin. Comme il est plus rapide que moi, il me distance vite, mais il m'attend quand il voit que je suis trop loin. Sinon le jeu perdrait de son intérêt. Quand nous prenons congé, pour rentrer chez nous, il est minuit passé. On a bien mangé. LUI a peut-être un peu trop bu. En tout cas il aborde la première solitude nocturne avec moins de pessimisme. Moi, ce qui m'enchante c'est que je vais retrouver ma place dans le lit. Tout à coup il me vient une idée affreuse. Si Elle était revenue? Si Elle était dans le lit en train d'attendre? La chose s'est déjà produite, ça m'était sorti de la tête. LUI et Elle s'étaient disputés. Elle avait fait ses bagages. Il était allé passer la soirée… tiens, justement chez Gérard, et en rentrant : Elle était là, tout sourire, alanguie dans le lit. Mais était-ce elle? Peut-être pas. Peut-être s'agissaitil d'une autre. Quelquefois je m'embrouille un peu avec toutes ses histoires de bonnes femmes. Je me suis inquiété pour rien. Elle n'est pas revenue. LUI, il a dû faire le tour de la maison pour s'en rendre compte, monter dans les chambres, regarder dans le bureau et dans le salon. Il est même allé dans la salle de bain, histoire de voir si Elle ne serait pas dans la baignoire. Franchement, il me fait pitié. Moi, à peine descendu de voiture j'ai su. Ce n'est pas la peine de tant s'agiter. Alors, il fait une chose qui me bouleverse. Il met le "West End Blues" de Louis Armstrong sur l'électrophone. Et pas un 33 tours ou un CD, non, l'original, le 78 tours. Pour moi nous sommes revenus aux beaux jours. Pour LUI ce sera plus difficile, bien sûr. Mais se mettre à écouter Louis Armstrong à deux heures du matin, c'est déjà un pas vers la guérison. Que c'est bon de dormir dans un lit! Je l'avais presque oublié. J'ai dormi comme un roi. Bien que la nuit ait été un peu agitée. LUI n'a pas cessé de bouger, de se lever, de se recoucher, d'aller et venir. Moi, j'ouvrais un œil indifférent et, imperturbable, je me remettais à dormir.

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Lui et moi Enfin, ce matin il n'est pas trop mal. Il s'est rasé. C'est un signe qui ne trompe pas. Quand la grande rousse l'avait quitté, il était resté quinze jours sans se raser. Tiens! Voilà que je m'en souviens de celle-là! C'est étrange comme les souvenirs vous reviennent. Je ne l'aimais pas beaucoup. Elle non plus ne voulait pas de moi dans le lit. Mais pire que ça, elle n'arrêtait pas d'insinuer que je serais mieux dehors, que ma place n'était pas dans le salon devant la cheminée. LUI avait tenu bon. Heureusement. Qu'est-ce que je détestais le regard glacé qu'elle me jetait quand je m'installais sur le divan ou dans l'un des fauteuils. "Ah! Non! disait-elle. Que tu n'ailles pas dehors, bon, je veux bien, encore que si ça ne tenait qu'à moi… mais que tu salisses les fauteuils, je ne suis pas d'accord! Je crois qu'elle désirait avant tout me vexer. Moi salir les fauteuils! J'ai eu ma petite satisfaction personnelle le jour où elle a renversé du café sur le divan. Alors là je peux vous dire que je lui ai lancé un de ces regards! Elle ne savait plus où se mettre. D'ailleurs la tache se voit encore. Les femmes sont vraiment d'étranges créatures. Dès qu'elles s'installent quelque part il faut qu'elles prennent possession du lieu. Tout leur appartient. Tout leur est dû. Quelques jours se sont passés. Je ne saurais vous dire combien car je n'ai pas vraiment la notion du temps écoulé. Je sais que c'est long ou court. Là je vous parle d'un temps relativement court par rapport à d'autres fois. Je crois qu'il a commencé à comprendre qu'Elle n'était pas faite pour lui. Il faudrait être complètement idiot pour ne pas se rendre compte à quel point on est bien sans elle. On n'est plus obligé d'écouter l'horrible musique dont elle se délectait. LUI, il a repris ses vieilles habitudes, comme de laisser traîner ses chaussettes dans la chambre, et il ne fait la vaisselle que lorsque l'évier est plein. La belle petite vie pépère quoi! Il ne lui reste plus qu'à sortir son jeu d'échec et tout sera redevenu comme avant. Seulement maintenant je vais être vigilant. Je ne veux pas risquer qu'une autre vienne encore mettre son nez dans nos affaires. Comptez sur moi!

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Lui et moi Chapitre 2

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eu à peu la maison récupère son aspect d'antan. J'ai vu revenir des gens qui avaient disparus depuis longtemps – depuis qu'Elle avait fait le vide autour d'elle. Certains d'entre eux, d'ailleurs, m'étaient complètement sortis de la tête. Ce sont les moins intéressants. Pour d'autres par contre ça a été une véritable fête de les retrouver. Les copains de toujours sont arrivés avec les larmes aux yeux. Moi, je suis trop jeune pour les connaître depuis aussi longtemps que LUI mais comme je les ai entendus cent fois raconter les mêmes choses, ressasser les mêmes petites aventures bébêtes, j'ai un peu l'impression d’avoir été là dès le début de leur relation. Il y a ceux qui ont fait du chemin dans la vie. Ils arrivent toujours avec un petit air supérieur qui m'offense un peu. Ils ont des voitures trop neuves, qui sentent le neuf. Eux aussi sentent le neuf. Leurs costumes semblent n'avoir jamais été portés et leurs femmes ont des robes si impeccables et des maquillages si délicats qu'il ne viendrait à l'idée de personne que ceux-là aient pu s'arrêter sur un parking pour laisser libre cour à une libido soudain impérative. - Mon pauvre vieux! disent-ils. Ils lui tapent sur l'épaule comme pour lui dire "tu vois, à moi ça ne risque pas d'arriver". Là, je ris doucement, parce que moi, vous le savez, je vois tout. Je vois par exemple que lorsqu'ils disent ça, en principe leurs femmes restent imperturbables. C'est mauvais signe. J'ai même entraperçu quelques sourires furtifs, dans les yeux de certaines, qui étaient très significatifs. A la place des maris, je me méfierais. D'ailleurs pour l'une d'elle, je n'ai aucun doute. Combien de fois est-elle venue ici, dans l'après-midi, seule! Et je suis trop discret pour en dire d'avantage. En règle générale les femmes des amis ne participent pas à l'apitoiement de rigueur. Elles se donnent un air approprié à la situation, mais ce n'est qu'une façade. De fait elles savaient qu'un jour ou l'autre ça arriverait. Elles se le disaient entre elles. Elles l'avaient pronostiqué. Elles étaient prêtes à attendre vingt ans, s'il l'avait fallu, pour triompher. Maintenant, quand elles arrivent, avec leurs grandes embrassades et leurs démonstrations de joie forcée, elles ne rentrent pas dans la maison d'un homme abandonné, non. Elles rentrent dans la maison d'un célibataire, donc d'un homme qui est libre. Ce n'est pas tout à fait la même chose. Et quand bien même elles n'auraient aucune vue sur cet homme, le fait de le savoir libre les rassure. Il y a ceux qui ont un peu foiré leur vie et sur lesquels toutes les catastrophes s'abattent régulièrement. Ceux-là, il faut le noter, ont presque tous déjà vécu une situation similaire. Je les redoute plus que les premiers, parce 10


Lui et moi qu'ils sont larmoyants. Ils s'apitoient une minute sur ce qui vient de lui arriver, à LUI, et ils passent le reste de la soirée à raconter ce qui leur est arrivé, à eux. De quoi coller la déprime à un régiment ; et s'il y a une chose que LUI doit éviter en ce moment, c'est bien de déprimer. Autre chose que j'ai notée sur cette deuxième catégorie de copains : sur le plan matériel, leurs femmes sont d’une efficacité redoutable. Pas plus tôt passé le seuil, elles prennent les choses en main question ménage et rangement. - je vais te faire la vaisselle. - tu as du linge à laver? - Où est le fer que je te repasse ta chemise? - Tu manges bien, au moins? Comme c'est un homme qui a beaucoup de tact, il fait très attention à ne pas mélanger les deux catégories. Mais parfois la rencontre est inévitable, et ça tournerait vite au désastre s'il ne sortait la guitare et si tous ne se mettaient à chanter des chansons de leur jeunesse. Alors les vestes tombent, les cravates se dénouent et tous ces hommes déjà bien avancés en âge retrouvent leur âme de potaches. Je dis bien les hommes. Parce que pour les femmes c'est un peu plus difficile, forcément. Elles sont là en pièces rapportées en quelque sorte et ne se sentent pas vraiment concernées par les anecdotes, allusions et sous-entendus qui déchaînent immanquablement les rires gras des anciens élèves du Lycée Henri IV. Quelques-unes pincent les lèvres et esquissent un sourire un peu crispé. Remarquez, je les comprends. Elles ont bien dû entendre cent fois ces histoires dans lesquelles elles ne jouent aucun rôle - comme moi les citations de Guitry. Mais il y en a d'autres qui désapprouvent totalement. - Robert! Ça suffit. - Georges! Dans quel état tu te mets! - Luc! On dirait un gosse! En général celles-là sont celles qui ne m'aiment pas. Voulez-vous que je vous dise quelque chose? Eh bien c'est que le fait qu'elles ne m'aiment pas ne génère en moi aucun sentiment de haine. J'irai même plus loin, je les préfère à d'autres qui me manifestent un amour débordant, envahissant et qui passent la soirée à s'occuper de moi, à me cajoler, à me tripoter, à vouloir jouer avec moi alors que je n'ai qu'une envie : rester tranquille sur le fauteuil pour l'entendre parler, LUI. Il faut reconnaître qu'il parle bien. On ne peut pas le lui enlever. Quand ce sont les autres qui racontent, souvent je bâille, même il m'arrive de m'endormir. Avec LUI, jamais. Je ne saurais dire si c'est ce qu'il dit qui m'intéresse ou le son de sa voix qui me charme mais… c'est le mot d'ailleurs, charme, je reste sous le charme. On frappe à la porte. Je sais déjà que c'est Henri. Il attend derrière la porte. Il est accompagné d'un parfum que je ne connais pas. La porte s'ouvre, il entre. Je lui souhaite la bienvenue, ça va de soi. Il est grand, brûlé de soleil parce 11


Lui et moi qu'il passe une grande partie de son temps libre à se faire dorer sur la plage, et fume d'horribles cigarettes turques. Il a le même âge que LUI mais tente d'en paraître dix de moins. C'est d'un ridicule absolu parce que pour obtenir ce résultat (fort relatif à mon avis) il s'astreint à toute une série de sacrifices pénibles, d'efforts et de renoncements. Le parfum est tout jeune, pas plus de vingt ans. Elle est blonde, avec des yeux verts, pas maquillée, vêtue d'un T-shirt outrageusement moulant et d'une minijupe absolument inutile si son but est de cacher les fesses. Je ne sais pas pourquoi mais ma première impression est que cette fille ne peut qu’être la fille d’Henri. Une enfant cachée et qu’il vient nous présenter. Mais je change tout de suite d’avis quand je le vois qui l'embrasse sur la bouche. Il lui touche même furtivement les fesses quand il croit que personne ne le voit. Seulement, moi je suis là. Rien ne m'échappe. Peut-être Henri a-t-il pensé que moi je n'étais personne. Merci Henri! Tiens ! Il récidive pendant que LUI va chercher des verres à la cuisine. Je ris au fond de moi parce que tout à coup une image se forme dans ma tête. J'imagine cette fille jetant un coup d'œil parmi nos disques des années 40 et je la vois affichant la même mine désappointée qu'avait déjà eue celle qui vient de partir. - Je ne reste pas longtemps, dit Henri, parce qu'on va en boite. Myriam (elle s'appelle Myriam) veut me faire connaître une nouvelle boite qui fait fureur en ce moment. Je pouffe dans mon coin. Henri se déhanchant sur la piste de danse, dans les flashs de lumière psychédélique, comme un gros nounours maladroit, avec cette gamine qui, au contraire, doit se sentir là comme un poisson dans l'eau. Je sais que LUI a les mêmes pensées que moi. Il me cligne de l'œil. Mais LUI et moi sommes trop bien élevés pour laisser transparaître nos sentiments. Pour l'instant on en est à ouvrir la bouteille de vin que Henri a apportée. - Vous n'avez pas plutôt du Coca ? dit la fille. Je m'y attendais. J'aurais parié qu'elle allait dire ça. Remarquez, ce n'était pas difficile à deviner vu le regard qu'elle avait jeté à la pauvre bouteille innocente. Justement nous avons du Coca. Ce n'est pas qu'on en fasse une grosse consommation. C'est uniquement pour adjoindre au Whisky que LUI ne boit pas pur. Il engage la conversation sur la situation professionnelle de Myriam. La réponse est assez vague. Ayant raté son bac, la fille est à la recherche d'un emploi. Elle se verrait bien caissière de supermarché ou serveuse dans un fastfood. Henri prend un air protecteur, comme pour la rassurer. Avec lui et ses solides épaules, Myriam ne risque rien. Elle n'a qu'à s'en remettre au male tout puissant.

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Lui et moi J’ai compris comment il l'a eue ! Il lui a fait le coup de celui qui a des relations et qui peut résoudre tous les problèmes. Les relations d'Henri! Nous pourrions en parler pendant des heures. Il y a longtemps que nous ne nous laissons plus prendre, mais avec une jeune poulette ça doit encore fonctionner. Il faut que je vous explique que Henri, de fort bonne foi d'ailleurs, connaît toujours l'homme qui a vu l'homme qui a vu l’ours. Et chaque fois ça se termine en eau de boudin. Un fiasco lamentable dont il ne prend jamais conscience ayant toujours une bonne raison pour justifier l'échec. Quand Henri propose son aide, LUI acquiesce toujours mais s'abstient de donner suite. Ce qui nous a évité des traquenards épouvantables. Henri apprécie son vin en fin connaisseur qu'il est (de son propre avis). LUI surenchérit. Mais je sais, moi, qu'il est à peine capable de différencier un grand cru d’une piquette. Et c'est reparti pour l'époque où ils usaient leurs fonds de culottes sur le même banc du Lycée Henri IV. Soudain je vois les yeux de la fille s'agrandir démesurément. - Vous étiez dans la même classe? s'étonne-t-elle. Elle pense que LUI devait être un sacré cancre pour être dans la même classe que Henri alors qu'il a dix ans de plus (dixit Henri). Du coup son admiration pour Henri ne connaît plus de bornes. Ils parlent d'un passé déjà lointain. Je pourrais pratiquement terminer chaque phrase, parce que c'est toujours la même chose. Je ne veux pas dire pour cela que ça me barbe. Non! Au contraire! J'adore. Comme eux d'ailleurs qui prennent plaisir à rectifier un détail, à préciser une circonstance, à affirmer ce que l'autre dément. Le plus drôle c'est qu'il y a toujours un fait que LUI ne connaît pas ou que Henri ignorait. Il faut les voir. Ils jubilent. Par contre, il y en a une qui commence à bâiller. Non pas de sommeil, mais bien de lassitude. Henri et LUI ont en réalité l'âge de son père. Alors tous ces discours qui datent d'un demi-siècle en arrière, elle les a déjà subis et n'y a jamais trouvé le moindre intérêt. Ce soir elle a fait un petit effort pour complaire à Henri, et parce que celui-ci lui a certainement dit que LUI est un homme formidable qu'il faut absolument connaître. Eh bien, si ces deux gamins attardés voyaient Myriam comme je la vois, ils comprendraient vite qu'elle ne trouve pas que LUI soit un homme formidable (ce en quoi elle se trompe) et qu'elle s'ennuie prodigieusement. - Il va falloir y aller, peut-être, émet-elle timidement. - Oui ma chérie, on y va. Il lui tapote la cuisse et continue l'histoire, embrouillée par le vin, qu'il avait commencé et qu'il a peine à développer. - Les femmes c'est comme ça! énonce-t-il en conclusion. Il faut leur dire : tu me veux, tu m'as! Mais ça marche de cette façon et pas autrement! En grand connaisseur de la gent féminine, il allonge ses jambes, se cale dans le fauteuil et tire sur son infâme cigarette.

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Lui et moi Myriam esquisse un sourire qui ne veut rien dire, pour eux. Pour moi c'est clair comme de l'eau de roche. Elle pense que le Henri elle le mettra dans sa poche quand et comme elle voudra. J'en reviens à cette odeur de cigarette. C'est franchement horrible. Dire que ça va rester plusieurs jours dans la maison, imprégner les tapis et les rideaux. Rien que d'y penser j'en ai le cœur qui se soulève. Parce que déjà là, à chaud, c'est désagréable, mais demain, à froid, ce sera tout à fait ignoble. Heureusement que nous sommes en été et que nous pouvons laisser les fenêtres ouvertes, mais quand Henri nous rend visite en plein hiver, je peux vous dire que j'en ai pour des jours à retrouver l'usage correct de mon odorat. Myriam insiste. - Il faut y aller. Là bas le disc jockey doit s'impatienter de ne pas les voir arriver. Il doit y avoir déjà au moins cinq cents personnes dans la boite de conserve enfumée, mais il est certain que sans Henri et Myriam l'ambiance ne sera pas la même. C'est du moins ce que tente d'expliquer Henri en se levant. - On y va. Ça y est, ils sont partis! Ce n'est pas que je n'aime pas Henri, au contraire, je l'adore. Mais parfois il me tape sur le système. Qu'il aille donc se saouler de bruit ! Moi, je reste au calme. Et je me dis que j'ai tout de même de la chance parce que LUI déteste les décibels autant que moi. J'imagine la galère si nous n'avions pas ainsi les mêmes goûts et si je devais m'astreindre à supporter des sonos en folies pendant que LUI se trémousserait sur la piste. Je crois que je l'aurais quitté. Parce qu'il y a des limites à ce qu'on peut imposer aux gens! Bon, je m'emporte et c'est idiot puisque tel n'est pas le cas. Nous prenons la voiture et nous allons boire un verre au Dixieland club. J'aime. Autant vous le dire tout de suite, j’aime. J'aime les banquettes en cuir rouge, les tables de bois noir, la flamme des bougies qui danse sur les tables et j'aime surtout le pianiste qui connaît tout le répertoire de Fats Waller. En plus le serveur est un copain. Il sait que je ne bois jamais de whisky, mais seulement de l'eau, et il ne m'en tient pas grief. Au contraire. Chaque fois que j'arrive j'ai droit à mon verre d'eau fraîche, à des sourires et des compliments à n'en plus finir. On aura beau dire, on aura beau faire comme si on était insensible aux flatteries, mais le fait d'être reconnu et apprécié par le petit personnel vous donne un coup d'orgueil pas désagréable. Et je ne suis pas le seul à penser ainsi. LUI aussi, quoi qu'il en dise, redresse les épaules. Il dira que non, qu'il se moque de tout ça, mais moi qui le regarde, je vois bien qu'il n'a pas tout à fait la même attitude. On est allé tout droit saluer le pianiste. Celui-ci a interrompu "Black and Blue" en plein chorus, pour l'embrasser, LUI. Puis il reprend son morceau, mais avec un peu plus de feeling me semble-t-il. Le fait que LUI soit dans la salle lui a donné un petit surplus de tonus. 14


Lui et moi Le patron du Dixieland Club vient s'asseoir à notre table. - Et alors? Quelles nouvelles? - Elle m'a plaqué. C'est curieux il faut toujours qu'il essaye d'entraîner les autres dans sa soi disant déprime. - Alors c'est une bonne nouvelle! dit le patron d'un ton jovial. Presque je l'embrasserais sur la bouche - C'est ma tournée, fait-il. Il renvoie le garçon qui apportait un whisky bien tassé. - Champagne! Un tel événement ça se fête! LUI ne peut s'empêcher de rire. - Tiens, je vais te présenter quelqu'un, ajoute le patron. Il fait signe à une brunette qui est assise à la table voisine. Tout de suite elle me fait bonne impression. Trente cinq ans, pas mal du tout selon ses critères à LUI (et je commence à les connaître). Vêtue d'une robe noire, élégante et sobre, elle vient s'asseoir à notre table, me donne sa main à baiser. Ce que je fais volontiers. - Je te présente Lucienne, dit encore le patron. Jusqu'à présent elle ne jurait que par Coltrane et Miles Davis mais depuis que je lui ai fait écouter Coleman Hawkins cuvée 1939, elle a jeté tous ses disques pourris à la poubelle. LUI prend la balle au bond. - Vous aimez Hawkins? - Bien sûr que non. Je n'aime pas, j'adore!!! Elle a de jolis éclats de lumière dans les yeux quand elle fait de l'humour. Et son parfum… Au fait, je n'ai pas parlé de son parfum! Eh bien je vais vous dire: je n'aime pas… j'adore!!! En plus ce n'est pas qu'elle se soit vaporisé un de ces produits très chers qui font tourner la tête, c'est vraiment l'odeur de sa peau. Un ravissement! Encore une fois LUI et moi sommes sur la même longueur d'onde. - J'ai l'intégrale de Coleman Hawkins, dit-il. - Ce n'est pas possible! Vous vous moquez de moi? Le voilà lancé. - J'ai même les V-disques enregistrés pendant la guerre, ceux que la maison Victor gravait pour les soldats au front. Elle plisse ses yeux. - C'est un truc pour me faire venir chez vous ? - Pas du tout! Quelquefois il est un peu faux cul. Et puis non, je crois qu'il est sincère. Il n'avait pas d'arrières pensées. Seulement il vient d’enfourcher son dada et c'est difficile de l'arrêter. - Cependant, ajoute-t-il, si vous voulez les écouter, et notamment une version tout à fait inconnue de "Body and soul", il faudra venir chez moi. - Alors allons-y tout de suite, s'écrit-elle. 15


Lui et moi - Hé là! Doucement! Et le champagne alors! s’indigne le patron. Déjà le liquide ambré pétille dans les coupes. LUI est un peu gêné, comme pris de court. - Pour ce soir, dit-il, c'est peut-être un peu compliqué. Mais un de ces jours, ce sera volontiers. L'idiot! Voilà qu'il est devenu tout rouge. – Ah! Je vois, dit Lucienne, vous ne vivez pas seul. - Oh si! s'exclame-t-il. Je vis seul, absolument seul. - Mais vous avez quelqu'un? - Non, personne! Il est très affirmatif tout à coup, et très heureux me semble t-il de pouvoir dire "personne" avec un tel accent de vérité. Seulement je comprends ce qui le bloque. C'est que l'autre, celle qui est partie, n'a pas emporté toutes ses affaires. Il y en a qui traînent encore dans toute la maison. Parce qu'elle avait beau lui faire la guerre, à LUI, pour ses chaussettes, elle ne se gênait pas, Elle, pour laisser traîner ses petites culottes. - Remarquez, dit encore Lucienne, ce n'est que pour écouter Hawkins. Il hésite, et quand il hésite ainsi, je sais d'avance qu'il va craquer. - Il y a tellement de désordre chez moi. - J'adore le désordre, dit-elle. Décidément cette fille me plait de plus en plus. Et, cerise sur le gâteau, le patron lui propose une cigarette, elle la refuse. - Merci, je ne fume pas. Elle ne fume pas!!! Là c'est trop beau pour être vrai. Il doit forcément y avoir un vice caché quelque part. ELLE NE FUME PAS!!! L'autre fumait. Je ne vous l'ai pas dit ? Oui, elle fumait. Des cigarettes mentholées. Une horreur! Je crois même que je préférais les turques d'Henri. Le pianiste enchaîne avec "Honey Suklerose", sur un tempo extrêmement lent, inhabituel pour ce morceau. - Vous dansez? demande-t-elle. Non, il ne danse pas. Il a horreur de danser. Il se trouve ridicule quand il danse. - Volontiers, dit-il. Là, j'en ai le souffle coupé. Si on m'avait dit que je verrais ça un jour! Eh bien, je vais vous dire, il n'est absolument pas ridicule. En tout cas pas plus que vous ou moi dans les mêmes circonstances. Enfin, pour vous je ne sais pas, mais pour moi c'est certain. J'irai même encore plus loin. Je le trouve pas mal du tout. Il a enlacé Lucienne avec autorité et il la serre contre lui. Il parle. Il ne cesse de parler. Tous les deux rient de bon cœur. Ils sont épanouis. Le pianiste en rajoute en abusant des notes "blue". Le patron est retourné à son comptoir. Il est minuit passé quand on rentre à la maison. Lucienne nous suit avec sa voiture. LUI n'a pas été de taille contre son envie de V-disques. 16


Lui et moi Les yeux de Lucienne quand elle découvre les disques! C'est merveilleux à voir, à la fois touchant et drôle. On dirait Ali Baba entrant dans la caverne des voleurs. Elle n'arrive pas à réaliser. - Louis Jordan! C'est absolument introuvable! Comment vous avez fait? - J'ai des contacts, répond-il avec une pointe de vanité dans la voix. Enfin on en vient aux fameux V-disques. Il ouvre un casier spécial, celui qu'il n'a jamais ouvert devant aucune femme. Il sort la galette noire et la place, de confiance, entre les mains de Lucienne. Celle-ci donne l'impression qu'on vient de lui remettre l'enfant Jésus. Elle ne dit rien, pendant un long moment. Elle regarde seulement l'étiquette. - Je suppose qu'on ne peut pas l'écouter, dit-elle en rendant précautionneusement le disque. - Eh comment qu'on peut l'écouter! Un disque est fait pour être écouté non? - En soixante-dix-huit tours? Là, il laisse éclater sa fierté. - Évidemment. Je suis équipé pour ça. Il lui fait les honneurs de l'installation. Elle ne cesse de s'émerveiller. Ils s'assoient, chacun dans un fauteuil, et le saxophone de Coleman Hawkins se répand dans la pièce, épais, moelleux, vibrant, chaque note swinguée à son maximum. Ils ne disent plus un mot. Ils ont fermé les yeux. Ils ne sont plus là. Ils sont ailleurs, loin très loin. Il est quatre heures du matin quand LUI s'aperçoit qu'il n'a rien proposé à boire. - Ce n'était pas nécessaire, dit-elle. De toute façon si j'en avais eu envie, je te l'aurais demandé. Voilà, ils en sont à se tutoyer. Moi, j'ai le divan entier pour moi tout seul. Je suis aux anges. J'ai pu écouter la musique que j'aime et n'ai eu à subir aucune odeur de cigarette, à part les effluves d'Henri qui traînent encore par-là. - Il va falloir que j'y aille, dit Lucienne. Il se fait tard et j'ai à faire demain, ou plutôt aujourd'hui vu l'heure qu'il est. Ils se rendent compte tous les deux qu'absorbés par leur passion du jazz ils ne se sont même pas préoccupés de savoir ce qu'ils faisaient l'un et l'autre dans la vie. Elle rie aux éclats. Il va pour parler mais elle lui pose un doigt léger sur les lèvres. - Chut! Ne dis rien! Ce sera l'occasion d'une autre rencontre. - Une autre rencontre ! s'exclame-t-il, mais j'espère qu'il y en aura beaucoup! - Moi aussi, dit-elle dans un souffle. Un silence s'établit entre eux. Ils se regardent seulement dans les yeux. Puis elle se reprend, comme si elle sortait d'un rêve. - Cette fois il faut vraiment que j'y aille. Elle ajoute : 17


Lui et moi - Tu peux m’indiquer les toilettes? Il l'accompagne, je les suis. Je rentre même avec elle dans la salle de bain. Ça c'est un de mes défauts majeurs. Ce n'est pas que je sois pervers ou quoi que ce soit de ce genre, non. C'est seulement que lorsque je prends quelqu'un en amitié il faut que je le suive partout. Alors je suis là sur le tapis de bain pendant que Lucienne est assise sur la cuvette d'émail bleu. Soudain, c'est la catastrophe. Lucienne vient d'apercevoir une petite culotte rose posée sur le rebord de la baignoire. Elle la prend entre ses doigts. Je m'attends au pire. D’autant plus qu'elle retourne au salon avec la petite culotte au bout des doigts. Mais je suis vite rassuré. Je vois qu'elle a gardé son joli sourire. LUI par contre est devenu blanc. - C'est toi qui mets ça? demande Lucienne. Ça doit bien t'aller. - Écoute, bafouille-t-il. - Je plaisante, dit Lucienne. De toute façon ça ne me regarde pas. Il se balance d'un pied sur l'autre, puis il se lance. - Non, il faut que je te dise. Là il est beau. Enfin, moi je le trouve beau. - C'est une histoire finie, dit-il. Son aplomb me donne chaud au cœur. - Elle est partie, ajoute-t-il. Elle est partie il y a quelques jours et elle ne reviendra plus jamais. Tu entends? Plus jamais! Il a plongé ses yeux dans les yeux de cette femme qu'il ne connaissait pas voici quelques heures et entre les mains de laquelle il n’a pas hésité à mettre le V-disque de Coleman Hawkins. Elle soutient le choc. J’ai l’impression que leurs regards ne vont plus pouvoir se détacher. En tout cas le silence qui s’installe est très long. - Bon, finit-elle par dire. Quoi qu'il en soit, on se revoit demain. Tu m'invites à manger? - A midi? Le soir? - Le soir, je préfère. - Choisis toi-même le restaurant. - Non, dit-elle, pas de restaurant. Ici. Je suis sûre que tu dois être un excellent cuisinier. Il l'est. Je peux l'affirmer. Ils s'embrassent sur les joues. Elle s'en va. On reste là, tous les deux, LUI et moi, à regarder les feux arrière de sa voiture disparaître au coin de la rue. Mais avant d'aller nous coucher, il a remis encore une fois Coleman Hawkins sur la platine. - Quelle merveille! murmure-t-il. Il parle de Coleman Hawkins bien entendu.

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Lui et moi Chapitre 3

I

l a passé toute l'après-midi à préparer le repas. Il va, il vient, vérifie cent fois dans le livre de recettes, cherche une casserole qu'il ne trouve pas, trouve le tamis à farine dont il n'a pas besoin mais qu'il cherchait la semaine dernière, touille une sauce, la goûte, a l'air de l'apprécier, met le four en préchauffage, coupe, tranche, épluche, râpe. Mais surtout, il chante. Tout le répertoire de Charles Trenet y passe. Depuis "y-a d'la joie" jusqu'à "bonsoir jolie madame". Il aurait même prévu un petit intermède guitare chansons douces, que je n'en serais pas étonné. Je ne le quitte pas du regard. Ces instants où il se transforme en chef de trois ou quatre étoiles sont des plus intéressants pour moi. Il y a toujours quelque chose à grappiller, le quignon d'un jambon, un fond de sauce, une aile de poulet. Ce qui ne m'empêchera pas de participer au repas tout à l'heure. Il s'essuie les mains à son tablier – car il a mis un tablier. Je me demande bien pourquoi d'ailleurs puisqu'il va se changer tout à l'heure, avant qu'elle n'arrive. J'ai déjà vu les vêtements qu'il a sélectionnés avec soin dans la penderie et qu'il a consciencieusement étalés sur le lit. Je peux vous dire qu'il a sorti le grand jeu. Jusqu'à la cravate en soie qu'il a mis deux heures à choisir. Il dresse la table, dans la salle à manger. Il a sorti la grande nappe blanche, brodée à la main, héritée de sa grand-mère, et les serviettes qui vont avec. Pour la vaisselle, c'est celle du mariage de sa mère, de jolies assiettes décorées de bleu tendre et cerclées d'un fin liséré d'or. Je voudrais bien aider, mais il veut tout faire seul. Deux ou trois fois il m'a fait le reproche d'être sans cesse dans ses pattes, alors je n'insiste pas. Il a tout disposé fort artistiquement, les couverts en argents, les porte-couteaux en ivoire et les verres en cristal. J'ai un peu honte en voyant ces verres. Il y en avait douze à l'origine mais il n'en reste plus que onze. C'est moi qui en ai cassé un quand j'étais jeune. J'avais voulu monter sur la table. LUI n'était pas très content, bien sûr. Depuis, chaque fois que je vois ces verres ça me remémore cet épisode douloureux de ma vie. Il plie les serviettes d'une façon qu'il a découverte dans un magasine spécialisé. Je dois reconnaître que le résultat est agréable à contempler. Quand il est certain de ne rien avoir oublié, il va se préparer. Mais je ne vous ai pas raconté la matinée. Il a récupéré les affaires de l'autre et les a jetées directement à la poubelle. Je ne sais pas combien elle avait de culottes, cette fille, mais le nombre qu'on en a retrouvé traînant à droite et à gauche est impressionnant. Là j'ai pu aider. Personnellement j'en ai retrouvé deux sous le lit. Ce sont peut-être des culottes jetables, qu'on ne met qu'une fois et dont on se débarrasse ensuite. Toujours est-il que nous avons bien regardé partout. Il ne reste plus rien d'elle. Même pas une épingle à cheveux.

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Lui et moi Il a aussi changé les draps du lit, au cas où… et puis il s'est fait livrer des fleurs, des roses. Le parfum délicat qui embaume toute la maison me fait un peu tourner la tête. La voilà! LUI n'en sait rien encore, mais moi, je sais. J'ai reconnu le bruit de sa voiture. Pour ça j'ai une oreille remarquable. J'ai entendu sa voiture hier au soir pour la première fois et je suis déjà capable de la reconnaître entre mille. LUI, ce sont des choses qui l'estomaquent. Il n'en revient pas chaque fois que je lui donne la preuve de mes facultés auditives, bien que sur ce plan il ne soit pas mal loti non plus. Rien qu'à l'écoute il vous dira si c'est Taft Jordan qui joue de la trompette avec Chik Web dans tel morceau ou tel autre, ou si c'est je ne sais qui d'autre. Pourtant il est totalement incapable de savoir quelle voiture vient de se garer dans le jardin (on avait laissé le portail ouvert). Si bien que je suis le premier à la porte quand Lucienne sonne. Elle est ravissante. Ses cheveux coupés courts sur la nuque ont un léger reflet bleuté, de ce bleu que reflète parfois le noir très intense. Elle n'est pas maquillée, ou très peu. Elle a juste souligné ses lèvres d'un trait de rouge, ce qui leur donne un petit air de cerise mure. Elle porte un tailleur très sobre qui met en valeur la finesse de sa taille. Ils s'embrassent sur la joue. Moi aussi j'ai eu droit à un baiser et j'en suis tout retourné. - Comment vas-tu? - Comme un homme heureux. Il sert l'apéritif. C'est Duke Ellington qui fournit la musique de fond. - C'est un peu dommage, dit-il, mais je n'ai rien d'autre comme musique d'ambiance - Qu'est-ce que tu reproches à celle-là ? - C'est le contraire d'une musique d'ambiance. On a envie d'en écouter toutes les subtilités, chaque inflexion, chaque glissando. Enfin… je parle pour moi. - Alors écoutons. Ils écoutent pendant une demi-heure, sans parler, tout imprégnés de la musique. De temps en temps ils avalent distraitement une gorgée de whisky coca (elle aussi rajoute du coca dans son whisky) puis ils reposent le verre, doucement, comme si le bruit qu'il risquerait de faire en heurtant la table basse pouvait briser le rêve. Le disque fini, il y a un délicieux moment de silence. Il ne remet pas d'autre disque. - Nous avons à parler, dit-il. Et si nous repartons avec Basie ou Armstrong nous allons nous quitter sans nous être dit un mot. Elle acquiesce, mi-sérieuse, mi-amusée. - Alors parlons! Tiens, parlons du repas que nous allons faire. Qu'est-ce que tu nous as préparé? - Le mieux pour le savoir, c'est de passer à table, c'est prêt. 20


Lui et moi - Alors allons-y. Nous y allons. Je ne sais pas le nom du plat qu'il nous a préparé - c'est un plat à base de veau si j'en juge par l'odeur - mais franchement c'est une merveille. Elle le lui dit tout en mangeant à petites bouchées. De temps en temps elle s'essuie la commissure des lèvres avec le coin de sa serviette. Le geste est ravissant. - Je peux lui en donner? demande-t-elle. - Bien sûr. Je suis tout retourné. Voilà des mois que ça ne m'arrivait plus. Il fallait toujours que j'attende qu'ils aient fini le repas. Encore devais-je manger dans une assiette en plastique, ce que je déteste. Effectivement c'est du veau Maintenant qu'ils ont commencé à parler, ils n'arrêtent plus. Comme s'ils avaient des années à rattraper. Elle a un joli rire cristallin et intelligent. Je dis intelligent parce que c'est à noter. La plupart des femmes que j'ai vues à cette même place avaient un rire totalement idiot. Il raconte, pêle-mêle, son enfance heureuse, ses études ratées, ses mariages désastreux, tout ça sans chronologie, au hasard, comme si en quelques heures il voulait se livrer tout entier, ne laisser aucune zone d'ombre. Elle est plus réservée, ne se dévoile pas autant. Elle écoute. Peut-être sait-elle que les hommes adorent les femmes qui savent écouter. Lucienne écoute avec un talent fou. Mais ce que je viens de dire me semble péjoratif tout à coup. Quand je dis que Lucienne a un talent fou pour écouter les hommes, on pourrait se tromper et croire qu'elle agit en comédienne confirmée et qu'elle mène les opérations en quelque sorte selon un plan bien établi. Ce n'est pas du tout ça. Elle n'est qu'instinctive et prend plaisir tout simplement à l'écouter, LUI. Ce qui ne l'empêche pas de donner la réplique avec un humour irrésistible, auquel il ne cherche d'ailleurs même pas à résister. Ils se trouvent même des amis communs. Ils en restent ébahis. - On aurait pu se rencontrer avant. - C'est dommage. - Tu le penses? - Sincèrement, oui. Elle lève le verre de cristal. Ses lèvres effleurent à peine le liquide couleur rubis. - J'ai pensé qu'un Châteauneuf-du-Pape conviendrait bien à la circonstance, dit-il. - C'est parfait, dit-elle. Tout est parfait. Ils boivent le café dans le salon. - Je ne sais toujours pas ce que tu fais dans la vie, dit-elle en reposant sa tasse. - Moi non plus, dit–il. 21


Lui et moi - Comment! s'exclame-t-elle. Tu ne sais pas ce que tu fais dans la vie? Ils éclatent de rire. Ils sont chacun dans un fauteuil, comme hier. Moi j'ai pris le divan. - Non, rectifie-t-il une fois la crise de rire passée, je voulais dire que moi non plus je ne sais pas ce que tu fais dans la vie. - Qui commence ? - Vas-y. Elle reprend une gorgée de café et se cale dans le fauteuil, très sérieuse tout à coup. Elle parle d'une voix posée, claire, précise. Elle aurait voulu être peintre. Elle a suivi les cours des Beaux-Arts pour ça. Mais elle s'est vite rendu compte qu'elle n'a pas le talent nécessaire. (c'est son avis à elle) Alors elle a abandonné. - C'est dommage, murmure-t-il. - Pourtant je voulais rester dans ce milieu, poursuit-elle, alors j'ai profité d'un petit héritage pour ouvrir une galerie. - Quelle galerie? fait-il soudain très intéressé. - La galerie du passage Carnot. Il y a un étrange silence. Il la regarde fixement, énigmatique. - Qu'y a-t-il, fait-elle. J'ai dit quelque chose qui ne t'a pas plus? Il sourit. - Non! C'est que je pensais à l'étrange de cette rencontre. Parce que moi aussi je voulais être peintre. La seule différence c'est que je le suis devenu. - Tu peins? - J'essaye. Elle demande à voir quelque chose de lui. Mais il n'y a rien ici. Tout est dans l'atelier. Et l'atelier est au fond du jardin. - Tu exposes? - En ce moment, non. Mais dans un mois, oui. - Où ça ? Il balance la tête de gauche à droite. Je finis par ne plus rien comprendre à ce dialogue coupé de trop longs silences. - Tu ne vas pas le croire, dit-il. - Dis toujours. - Galerie du passage Carnot. Pour le coup elle reste bouche bée. Elle ouvre de grands yeux. Jamais je n'ai vu des yeux aussi grands. Elle ne sait plus que dire. Elle finit pourtant par murmurer, comme si elle se parlait à elle-même : - Comment, c'est toi? D'un seul coup ils rient aux éclats, comme deux gamins heureux d'une bonne farce. Ils n'avaient jusque là échangé que leurs prénoms et LUI, à de rares exceptions près, ne traite jamais ses affaires personnellement. Son agent se charge de tout. Je crois que j'ai compris à peu près la situation. 22


Lui et moi Nous allons faire un tour à l'atelier. Elle s'extasie. Elle n'a pas assez de superlatifs et son enthousiasme me remue. Moi aussi je trouve qu'il a du talent, du moins comme dessinateur car pour ce qui est des couleurs je suis un peu handicapé. Je suis heureux quand on retourne au salon. Je n'aime pas trop l'atelier. L'odeur de la térébenthine me dérange. Tandis qu'à la maison il y a mon odeur, bien imprégnée, la sienne à lui, omniprésente, et aujourd'hui les effluves des roses qu'il a disséminées dans toutes les pièces. Il est quatre heures du matin. La voix de Bessie Smith s'est tue. Lucienne s'en va. Il lui tient la main. Je sais que son cœur bat très fort. Il va avoir du mal à parler. Pourtant il ose. - Tu ne veux pas rester? Elle le regarde droit dans les yeux. - C'est trop tôt, dit-elle. Je ne suis pas encore prête. Elle l'embrasse au bord des lèvres. - Quand est-ce qu'on se revoit? dit-il brusquement comme s'il avait peur de la laisser partir sans avoir pris un nouveau rendez-vous. - Demain soir, bien sûr, dit-elle, puisque tu viens manger chez moi. - C'est que… - Tu n'es pas libre? Bien sûr qu'il est libre. Même s'il ne l'était pas il se décommanderait. Seulement il ne sait pas où elle habite. Ce n'est pas plus compliqué que ça. - Mon appartement est au-dessus de la galerie. Nous la raccompagnons jusqu'à sa voiture. Au moment où elle va y monter, il la prend par les épaules, la fait se retourner, et l'embrasse sur la bouche. C'est un baiser très long, un de ceux qui m'exaspéraient quand il était question de l'autre, mais là je suis le plus heureux du monde. Nous allons nous coucher dans les draps propres. Il me demande: - Comment tu la trouves? Quelle question! Super, bien entendu. Je m'endors. Toutes ces émotions m'ont anéanti. Ils se sont vus et ils se sont revus chaque soir de la semaine. Une fois chez l'un, une fois chez l'autre. Moi, ça ne me dérange pas. J'aime bien mes pénates mais j'adore aussi aller chez les gens. Il y a toujours, dans chaque maison, quelque chose qui m'intéresse. Mais ce que je dois dire c'est que véritablement j'adore son appartement à elle. Je m'y sens comme chez moi. Et ça dès la première fois que j'y suis entré. A peine avait-elle ouvert la porte, hop! j'étais déjà à fureter partout. Tout m'enchantait. Les odeurs surtout. Je ne sais pas comment elle fait mais cette femme a le don de marier les odeurs comme d'autres, m'a t-on dit, ont celui d'assembler les couleurs. Pourtant elle n'emploie aucun de ces parfums en aérosols, qui me causent des problèmes respiratoires, et ne fait brûler aucun encens indou ou chinois. Ça sent bon chez elle naturellement. 23


Lui et moi LUI a été plus sensible à l'agencement. Il faut reconnaître que c'est très mignon. On dirait une maison de poupée. Il y a plein de petits bibelots, et des coussins partout. Mon rêve! Le sol est comme couvert de coussins. Inutile de vous dire que je me régale. D'autant plus qu'elle m'encourage! Je ne vous raconte pas les recommandations qu'il m'avait faites dans la voiture en arrivant chez elle. Je ne vous dis rien non plus du regard qu'il m'a jeté en me voyant me vautrer sur le tapis de coussins. Elle, elle riait. Alors il a fini par rire lui aussi. Mais de temps en temps il me regardait en hochant la tête. Du coup je redoublais mes galipettes. Quelle soirée! Là encore ils se sont quittés sans que rien ne se passe. A part quelques baisers – de plus en plus passionnés. Au dernier moment elle dit toujours non. Il n'insiste pas. A mon avis il a tort. Je suis certain que s'il insistait… Bon, c'est son affaire après tout. Petit à petit, comme ça, on arrive au jour du vernissage. Nous passons toute la journée chez elle à préparer les toasts. Enfin, eux à les préparer, moi à me jeter sur tout ce qu'on veut bien me donner. Je raffole des toasts au saumon. C'est mon péché mignon. Eux, ils le savent bien sûr. Aussi dès qu'il y a un toast un peu moins présentable que les autres, il est pour moi. Ils n'arrêtent pas de s'embrasser. Ils ont inauguré un nouveau jeu: un toast, un baiser. A ce rythme là nous ne serons jamais prêts à temps. Dans trois heures les invités vont arriver et il y a encore une montagne de toasts à tartiner de fromage. Ils redeviennent sérieux tout en se surveillant du coin de l'œil. De temps en temps, n'y tenant plus, ils cèdent. Ils s'embrassent. Puis ils rient. Je ne crois pas l'avoir jamais entendu rire autant. Moi ça me rend tout joyeux. J'en profite pour faire des cabrioles sur les coussins. La pauvre Lucienne va avoir du travail pour remettre tout en ordre. Mais rien ne semble devoir altérer sa bonne humeur. Alors pourquoi me priverais-je? Nous installons tout dans la salle d'exposition, sur des tables tendues de belles nappes blanches. Il y a des lumières partout qui mettent en valeur les tableaux accrochés aux murs, ses tableaux à lui. Au fait, je vous ai parlé de ce qu'il peignait? Des femmes, uniquement des femmes. Et beaucoup de nus. Elle est rêveuse devant les tableaux. - Toutes ces femmes sont passées dans ton atelier? - Dans mon atelier seulement, précise-t-il. Je regarde ailleurs. Parce que je sais, moi, que certaines n'ont pas fait que passer dans l'atelier. D'ailleurs, tiens, l'autre, celle qui vient de partir, c'est dans l'atelier que ça a commencé. Je le sais, j'étais témoin. - Et toi, demande-t-il, quand vas-tu poser pour moi? Elle le regarde, songeuse. - Nue? Il l'enlace. - Pourquoi pas ? - On verra. Plus tard peut-être. 24


Lui et moi Il soupire. - Tu dis toujours "plus tard". Elle se serre contre lui. - Ne m'en veux pas. Le fait est que j'ai très peur. - Peur de quoi? Nous ne le saurons pas aujourd'hui car les premiers invités arrivent. Il y a du beau monde. Plusieurs députés, les autorités de la ville, des journalistes et tout le gratin de la culture du département. Je repère même un chanteur à la mode qui vient d'acheter une résidence secondaire dans les environs. Gérard et Jany sont là évidemment, de même que Henri et Myriam. Ils sont tous très admiratifs devant les dernières œuvres qu'ils ne connaissaient pas encore. Enfin, quand je dis tous, je m'avance peut-être un peu car Myriam a l'air beaucoup plus impressionnée par le chanteur en vogue que par les nus, pourtant charmants, qui peuplent la galerie. Lucienne et LUI vaquent, chacun de leur côté, cherchant à assumer la tâche impossible de s'occuper de tout le monde et de n'ignorer personne. Heureusement ils n'ont pas la charge des toasts. Ils ont engagé deux extras, deux jeunes élèves de l'école hôtelière que je suis comme leur ombre espérant qu'ils vont faire tomber quelques toasts au saumon. J'en suis pour mes frais. Ces jeunes gens sont trop bien stylés. Par bonheur tous les invités ne sont pas dans ce cas. Pour la plupart ils se sont rués sur le buffet comme s'ils n'avaient pas mangé depuis une semaine. Certains ont tellement peur de manquer qu'ils se chargent exagérément. Alors forcément il y a des accidents. Mais je suis là pour veiller à tout. Un toast par terre! Hop! Je le récupère. Ça ne traîne pas. Chacun son office, n'est-ce pas? Je suis tellement passionné par ma tâche que je mange même les toasts au concombre avec de la crème, que je n'aime pas d'habitude. Lucienne et LUI parlent avec les invités. Quelquefois ils se trouvent séparés par la foule, chacun à un bout de la galerie. Mais ils ne se perdent jamais du regard. Je le vois faire, LUI, comme je la vois faire, elle. Ils discutent, écoutent, mais on sent que c'est très difficile pour eux de prêter toute leur attention. LUI parle avec le président du conseil général. Ils parlent de politique, le sujet et très sérieux. Pourtant je vois ses yeux se détacher du vieux monsieur, qui explique les prochaines élections, et la chercher, Elle. Elle fait de même. Pendant qu'un journaliste s'enquiert de ce qu'elle pense de la nouvelle exposition, elle l'a cherché LUI. Leurs regards se rencontrent. Ils esquissent un sourire. Quand ils passent l'un à côté de l'autre, ils se frôlent. Il arrive même que leurs mains s'étreignent, furtivement. Henri a surpris le manège. - Tu te la fais? Que les amis peuvent être triviaux quelquefois! Mais ce sont des amis. Il faut les accepter comme ils sont. Gérard et Jany, eux aussi ont compris. Ce n'est d'ailleurs pas difficile. Dans ces moments-là, on peut lire en LUI comme dans un 25


Lui et moi livre ouvert (c'est une phrase que j'ai entendue un jour et qui m'a plu). Mais Gérard est plus discret que Henri. Jany dit même : elle est mignonne. Myriam est en grande conversation avec le chanteur. Elle vient voir Henri. - Je vais rentrer dit-elle. Je suis un peu fatiguée. - Tu veux que je te raccompagne? propose Henri d'un ton peu convaincu car il n'a guère envie de laisser le buffet avec tous ces alcools tentants qui sont à sa portée. - Non, fait-elle. R. m'a proposé de me raccompagner. Il passe justement devant chez moi. R. c'est le chanteur. Je ne donne pas son nom car il n'a pas voulu m'autoriser à le faire. Henri regarde Myriam avec des yeux étonnés. Mais dans le fond, il préfère le whisky. - Comme tu veux. On se voit demain, alors? - On se téléphone. Elle prend ses distances mais assure ses arrières, pour le cas où ça ne marcherait pas avec le chanteur. Quand tous les invités sont partis, nous restons entre nous. Il est question d'aller finir la soirée dans une pizzeria, Gérard et Jany, Henri, Lucienne et LUI, et moi bien entendu. J'aime l'odeur des pizzerias et je vendrais mon âme pour un bout de pizza. Et même si j'ai mangé ce soir autant que tout ce que je mange dans la semaine, je ne dis pas non pour une petite croûte. J'adore la croûte quand elle craque bien sous la dent. A la fin du repas, pendant que Lucienne est aux toilettes, Jany se penche vers LUI et lui murmure : "elle est bien!" Il devient tout rouge et ne sait que répondre. - Oui mais, bafouille Henri qui a entendu, est-ce qu'elle… Là il prononce un mot que je n'ose pas répéter. - Tu es trop con, dit Jany Il ne s'offusque pas. Le whisky lui sort par les trous de nez. Par bonheur il n'a pas l'alcool mauvais. - Elle est partie avec le chanteur, dit-il. Je comprends qu'il parle de Myriam maintenant. - Tu vas voir qu'elle va revenir, et vite. Demain matin elle est à mes pieds pour me demander pardon. Et alors là… Il fait un signe de la main comme pour chasser une mouche et du coup il renverse quelques verres. Lucienne revient des toilettes. - C'est peut-être l'heure de renter, dit Gérard en se levant. Effectivement depuis une heure les patrons attendent pour fermer. - Je te raccompagne, dit encore Gérard à Henri. Donne les clefs de ta voiture à Jany, elle va nous suivre jusque chez toi. Henri ne proteste pas. Docile, il tend les clés. Nous sommes venus avec la Peugeot. 26


Lui et moi - J'adore ta voiture, dit Lucienne. On laisse Lucienne devant chez elle. LUI a un petit air triste. - Je suppose qu'on rentre encore chacun chez soi, dit-il. Elle ne répond pas, se baisse pour l'embrasser par la fenêtre ouverte de la portière. - Ne me presse pas. S'il te plaît. Elle referme la porte de sa maison sur elle. Dans le silence du petit matin, le bruit de cette porte qui claque a quelque chose de douloureux, comme le point qu'on met à la fin d'une jolie phrase. Le matin, c'est moi qui vais chercher le courrier. Il faut dire que la boite aux lettres qui est à l'entrée du jardin est ouverte par-derrière, ce qui me facilite la tâche. En réalité, et je le reconnais volontiers, je ne suis pas très performant ni très sérieux en ce qui concerne ce travail que LUI m'a confié depuis déjà plusieurs années. Malgré le temps, je ne m'améliore guère. Je me contente de prendre une lettre au hasard et de la lui porter. Point final. Après, j'ai la flemme d'aller chercher le reste. Aujourd'hui, comme d'habitude, il y a un tas de lettres dans la boite. J'en ai repéré une tout de suite parmi les autres, à cause de l'odeur. C'est son odeur à elle, à Lucienne. Il n'y a aucun doute. Il ouvre la lettre, ravi. Il sait de qui elle vient. Puis, je vois tout à coup son visage se figer. Il laisse tomber la lettre. Il bondit. Il fait démarrer la voiture sans même me proposer de l'accompagner. Heureusement que j'ai des réactions rapides. Le temps qu'il referme la portière, je suis déjà assis à côté de lui. La voiture traverse la ville à une vitesse nettement excessive. Heureusement nous ne rencontrons ni gendarmes, ni radars. Les freins grincent. On stoppe devant la galerie. Il est déjà dans la galerie. Il a refermé la porte de la voiture sans se préoccuper de moi encore une fois. Mais sa fenêtre est restée ouverte. Je le suis dans la galerie. Il n'y a que la jeune employée chargée de l'accueil. - Lucienne n'est pas là? s'inquiète-t-il. Je ne comprends rien à cette histoire. Est-ce qu'on va enfin m'expliquer? La fille répond que non, Lucienne n'est pas là. Elle est allée passer quelques jours chez sa mère. - Oui, je sais, dit-il. J'espérais seulement qu'elle ne serait pas encore partie. Il a l'air totalement désemparé, devant cette fille qui ne se sent en rien concernée par la situation. - Vous avez son adresse? - Hélas non, répond la fille. Elle m'a dit qu'elle me téléphonerait sitôt arrivée. Elle ment. Je le comprends au son de sa voix. Mais pour percevoir cela il faut avoir une oreille aussi exercée que la mienne. LUI ne se rend compte de rien. Il reste là, penaud, les bras ballants le long du corps. Il ne sait plus quoi dire, plus quoi faire. 27


Lui et moi - Quand elle téléphonera, fait-il, dites-lui que je suis venu. Dites-lui aussi qu'elle m'appelle. Le retour à la maison est lugubre. Toutes les voitures nous klaxonnent parce que nous roulons à une vitesse d'escargot. Il ne leur fait pas cas. Il a l'air anéanti. À la maison, il relit la lettre pour la centième fois. - Viens, me dit-il, on va chez Gérard. Quand Gérard et Jany le voient arriver avec sa tête d'enterrement, ils comprennent tout de suite que quelque chose ne va pas. Il se laisse tomber dans un fauteuil. Eux ne disent pas un mot, attendant qu'il parle le premier. - Elle m'a quitté, elle aussi, soupire-t-il. Il sort la lettre de sa poche et la lit à haute voix. - "Tout va trop vite pour moi. Tout va trop loin aussi. Je ne sais plus où j'en suis et j'ai une peur horrible de souffrir. J'ai peur que tout cela ne soit qu'un rêve et de voir le rêve s'écrouler. J'ai besoin de prendre du recul, d'y voir clair en moi. Je vais passer quelques jours chez ma mère. N'essaye pas de me joindre, je t'en supplie. Pardonne-moi. Je t'embrasse." Il y a un silence. Je retiens ma respiration. - Elle ne t'a pas quitté, dit Jany. Elle te dit qu'elle a seulement besoin de réfléchir. Il a replié la lettre et l'a remise dans sa poche. - Si elle a besoin de réfléchir, c'est qu'elle n'est pas sûre de ses sentiments. - Mais aussi, toi, qu'est-ce que tu lui as proposé réellement? De la sauter? Il hoche la tête. - C'est à peu près ça. - T'es le roi des cons, laisse tomber Jany laconiquement. Je ne suis pas loin de partager son opinion.

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Lui et moi Chapitre 4

J

'aime bien voyager en avion. En règle générale tous les moyens de transport m'enchantent. Mais l'avion a ma préférence. Je ne saurais dire pourquoi. Le bruit, peut-être, cette sorte de ronronnement sourd et continu, qui finit par m'endormir. Et puis il n'y a pas les cahots de la route, les coups de freins, les brusques accélérations, les virages serrés qui me projettent de tous les côtés. LUI a bouclé sa ceinture. Il lit un roman policier. En ce moment il a sa période romans policiers. Car chez lui il est question de vagues successives. Il commence Balzac, il lit tout Balzac. Il se plonge dans Agahta Christie, c'est jusqu'au cou, jusqu'à la dernière ligne du tout dernier roman. Je regarde la couverture de son livre et par ce qu'elle représente j'en déduis qu'il s'agit des "dix petits nègres". Je vais vous dire le plus drôle. LUI, au bout d'un an ou deux, il oublie complètement le contenu des livres qu'il a lu. Alors que moi je m'en souviens. Étonnant, non? Mais attendez que je vous explique. Ce livre-là, par exemple, "les dix petits nègres", il l'a raconté un soir chez Gérard. Du coup, moi qui jouis d'une excellente mémoire, je me souviens parfaitement de chaque indice et je connais la fin. Alors que LUI en est encore à se demander qui est l'assassin. La pire de vacheries serait de le lui dire, là, pendant qu'il se torture le cerveau. Mais j'ai pour habitude de me taire. Quand on parle trop – et même quand on parle en général – il s'ensuit toujours des embrouilles. L'avion a décollé. Nous allons à Mexico. Le voyage était prévu de longue date. LUI a essayé de l'annuler mais c'était vraiment impossible. Lucienne n'a pas écrit, pas téléphoné, pas laissé le moindre Émail. Aux dernières nouvelles – celles que nous donne parcimonieusement l'employée de la galerie – elle est toujours chez sa mère. Il ne chante plus. Il n'a même plus allumé la chaîne stéréo depuis le départ de Lucienne, et, à mon avis, ce qu'il a peint n'est pas fameux. Mais je ne suis pas assez connaisseur pour l'affirmer. Ce n'est pas la première fois que nous allons à Mexico. Je crois que c'est la troisième. Je garde encore le souvenir d'un certain plat de haricots noirs, relevé de chili qui m'avait emporté la gueule. Mais je peux vous dire que l'assiette que j'avais laissée était aussi propre que si elle sortait du lave-vaisselle. LUI en avait repris trois fois. Après il avait été malade. Il ne sait pas toujours se réguler. Nous faisons escale à Madrid. Deux heures d'attente, puis nous montons dans un autre avion, plus gros celui-là. Il y a une hôtesse qui me plait beaucoup. Qu'est-ce qu'elle sent bon! LUI la regarde aussi. Et comme nous avons à quelque chose près les mêmes goûts (pas tout le temps, hélas!), je sais qu'il la trouve mignonne. Il lui dit quelques mots en espagnol, elle se met à rire. 29


Lui et moi Je ne peux pas en raconter plus sur ce voyage, vu que c'est à ce moment que je me suis endormi. - Paresseux! Tu ne t'es même pas rendu compte que nous avons traversé l'Atlantique. Nous sommes en train de passer la douane. L'Atlantique? Je n'ai qu'une vague idée de ce que ça peut-être. Pour moi, j'étais sur terre, je suis monté dans un avion, et je suis encore sur terre. Je n'ai vraiment pas la sensation d'avoir changé de monde. Mais nous sommes tout de même dans un endroit étrange, je dois le reconnaître. Le douanier est très bronzé, couleur brou de noix, et il a des moustaches fastueuses. On dirait Pancho Villa. D'ailleurs tout le monde ici ressemble à Pancho Villa. C'est du moins l'impression que j'ai. Il ne regarde même pas nos bagages. Il nous fait signe de passer. Aussitôt un porteur s'empare de nos valises. Il est tout à fait inutile de refuser son aide. Nous nous ferions insulter, comme ça nous est arrivé lors de notre premier voyage. C'est Sylvestre qui est venu nous chercher. Je l'ai reconnu tout de suite, avec son grand chapeau qu'il ne quitte jamais, ni de jour, ce qui se comprend vu le soleil qui ici ne fait pas de cadeaux aux imprudents, ni de nuit, ce qui s'explique un peu moins. Je n'ai jamais entendu parler de coups de lune. Mais la véritable raison du chapeau de Sylvestre, je crois la connaître. Notre ami perd ses cheveux, il se dégarnit doucement, mais sûrement, et il ne l'a pas encore accepté. - Hola amigo! C'est l'accolade à la Mexicaine, trois fois de suite, avec de grandes tapes dans le dos. Ces gens-là, même quand c'est la première fois que tu les rencontres, ils te donnent l'impression d'avoir énormément souffert de ton absence. C'est Sylvestre qui conduit. Ce qui n'est pas pour me rassurer. Il doit y avoir eu dans le temps, ici, un code de la route, mais voilà belle lurette que tout le monde l'a oublié. Chacun va où il veut, et comme il veut, coupe la priorité, double à droite ou à gauche, indifféremment. Le plus étonnant c'est que personne ne se met en colère, jamais. On se fait les pires vacheries avec le sourire. Je pense aux automobilistes parisiens, à la limite de l'hystérie, l'insulte à la bouche, l'œil haineux, prêts à s'entretuer pour une simple place de parking. Nous remontons l'avenue de Los Insurgentes. Je crois savoir qu'elle fait quelque chose comme quatre-vingts kilomètres, et la maison de Sylvestre est tout au bout. Nous ne sommes pas encore arrivés. J'en profite pour contempler la ville qui défile à vive allure, par la fenêtre ouverte. Il fait une chaleur étouffante. Je crois qu'un petit passage chez le coiffeur me rafraîchirait. Sylvestre et LUI discutent en espagnol. Ce qui ne me gêne pas. Je comprends aussi bien l'espagnol que le français. LUI est très étonné. Il se 30


Lui et moi demande où j'ai bien pu apprendre. Je vais vous dire : c'est d'instinct. Une fois, même, il y a un Anglais qui m'a parlé. Eh bien, j'ai saisi les moindres nuances de son discours. - ¡Que raro! est toujours en train de dire Sylvestre quand il parle de moi. Ce qui veut dire qu'il est épaté lui aussi par mes talents. Sylvestre est directeur de la culture dans je ne sais quel arrondissement. Il est toujours à organiser des fêtes, des rencontres, des séminaires. C'est un homme extrêmement occupé. Mais ce pays a quelque chose de curieux. Alors qu'en France un homme très occupé est quelqu'un qui n'a jamais une minute de libre, ici c'est une personne qu'on ne voit jamais travailler, qui n'a jamais aucun rendez-vous, et en tout cas jamais d'horaires fixes dans son bureau. C'est le cas de Sylvestre. Je ne sais même pas s'il a un bureau, je sais seulement que c'est un homme important parce que où qu'on aille les gens le saluent avec beaucoup de respect. Il a ses entrées dans tous les théâtres et lieux de spectacles sans payer. Il n'y a qu'à se présenter avec lui et tout de suite ce sont dix personnes qui se précipitent, font assaut de politesses (c'est à dire encore une fois les grandes embrassades) et nous trouvent les meilleures places. Je me souviens d'un gardien de musée qui ne voulait pas me laisser entrer. Rien à faire. - ¡Prohibido! ne cessait-il de répéter. Eh bien, il a suffit que Sylvestre se montre et le prohibido n'a plus été prohibido du tout. Nous avons passé une heure devant les fresques murales de Diego Rivera. Bon, j'en ai assez vu pour aujourd'hui. Si je reste encore longtemps dans cette posture, la tête hors de la portière, je vais attraper un rhume. Le mieux est de me coucher et de dormir. J'ai tout le siège arrière de la vieille oldsmobile pour moi. Autant en profiter. J'entends vaguement la conversation de Sylvestre et de LUI, devant. C'est la preuve que mon oreille est encore excellente pour mon âge, car en plus du vacarme épouvantable qui règne dans la rue, à croire que les pots d'échappements n'existent pas ici, la voiture de Sylvestre émet à peu près tous les bruits que peut émettre une voiture, tous en même temps, et à une puissance sonore qui dépasse l'imagination. - Qu'est-ce que tu as fait de ta fiancée? demande Sylvestre. Celle qu'il appelle "sa" fiancée, c'est l'autre, celle qui est parti. Au fait c'est vrai qu'elle est partie! Bon débarras! Voilà, il y a longtemps que je ne l'avais pas dit. C'est fait. Je me sens soulagé. - Nous ne sommes plus ensemble. - C'était une bien jolie femme, insiste lourdement Sylvestre qui ne sait pas que le sujet est tabou. - Oui mais c'était aussi une emmerdeuse. Au fait, comment va Sandy? Sylvestre n'est pas assez au courrant des subtilités de la langue française pour comprendre ce "au fait". Car Sandy, la femme de Sylvestre, est également 31


Lui et moi une emmerdeuse. Mais nous ne sommes pas concernés et je dois avouer qu'avec nous elle est charmante. Un peu exubérante, soit, mais charmante. Quant au fait d'être exubérant, qui ne l'est pas dans ce pays? Nous roulons depuis une bonne demi-heure lorsqu'une pensée me réveille en sursaut. Chez Sylvestre et Sandy nous allons retrouver Sébastian. J'en ai les entrailles toutes nouées. Sébastian est le fils de Sylvestre et de Sandy. Il doit avoir quelque chose comme huit ou neuf ans et c'est le plus détestable garçon que je connaisse. Moi, je le trouve bête et méchant, malgré le grand cas que sa mère en fait. Quand personne ne le regarde, il me donne des coups de pieds en douce. Il agit d'ailleurs de même avec LUI. De temps en temps, il lui flanque un grand coup dans les tibias ou écrase sa chaussure d'un coup de talon. Si sa mère le surprend, elle se met à rire en disant : "il est espiègle mon fils". Il lui manque surtout une bonne fessée de temps en temps. Hélas, sur ce plan, Sylvestre n'est pas plus efficace que Sandy. Le Mexique subit en tout l'influence des États Unis voisins. Même en ce qui concerne l'éducation des enfants. Sébastian est roi. Il ne se passe pas une heure sans qu'il fasse un caprice, pique une crise terrible. Nous arrivons. Nous sommes sur les hauteurs de Mexico. La maison est un petit bijou perdu dans une forêt d'arbres et de plantes que moi je considère comme exotiques mais qui ici sont des variétés courantes. Il y a des manguiers, des orangers, des bananiers, tous chargés de fruits. Les murs sont peints d'un jaune très vif, avec des grilles bleues aux fenêtres. Il n'y a pas de volets bien sûr. Voilà pour l'aspect extérieur de la maison. Mais une fois à l'intérieur… Patience! Chaque chose en son temps. Sandy nous attend sur le seuil de la porte. A mon avis elle est grosse, mais les hommes disent plutôt que c'est une belle plante. Bon, chacun ses goûts. Elle a le type indien très prononcé. Les pommettes hautes, les cheveux noirs et raides. Mais de l'Espagnole, elle a le port altier et le sourire facile. Ce sont tout de suite de grandes démonstrations d'amitié à notre égard. En France ce serait même considéré comme de l'amour tant elle nous dit, à LUI comme à moi, que nous lui avons manqué, que notre présence est le plus beau jour de sa vie, que sa maison est notre maison. "Mi casa es su casa", c'est écrit sur la porte d'entrée. J'avise le Sébastian dans un coin. Il n'a pas un regard pour nous. Il boude. Sans doute n'a t-il pas obtenu une chose qu'il exigeait et il vient de piquer une de ces colères qui le mènent parfois jusqu'à la perte de connaissance. Je me tiens à distance. Un mauvais coup est vite arrivé. La maison est tapissée de tableaux, jusqu'au plafond. A tel point qu'on ne peut se rendre compte de la couleur des murs. Sur les meubles, dans des vitrines, il y a des tas de petits objets, figurines, vases, boîtes sculptées, sur lesquels, même en cherchant bien, on ne trouverait pas un brin de poussière. Une soupe de haricots nous attend. 32


Lui et moi - Ta fiancée n'est pas avec toi? demande à son tour Sandy. En voilà une autre qui enfonce le clou. LUI explique qu'il n'a plus de fiancée et Sandy se montre désolée. Ce qui est de la pure hypocrisie car les deux femmes n'avaient nullement sympathisé lors de notre dernier voyage. Sandy est certainement la plus fidèle des épouses mais elle ne supporte pas les femmes de ses amis. Elle veut tous les hommes à ses pieds, sans partage. Pourtant, dans notre cas, elle n'a aucune vue sur LUI et LUI ne jette aucun regard concupiscent sur elle. Il y a comme ça des choses que j'ai du mal à comprendre. Rassurée par l'absence de la "novia française", Sandy reporte son attention sur son cher ange rebelle et tente de l'amadouer. - Tu ne viens pas dire bonjour. - Non. C'est clair, net et précis. Le monstre se retire dans sa chambre et se met à massacrer quelques playmobils. Sandy l'excuse. - C'est de la timidité, dit-elle. Il arrive à un âge difficile. Je crois que tous les âges ont été ou seront difficiles pour Sébastian. Bébé il devait déjà être une véritable teigne. On ne peut cependant pas en vouloir à Sandy de défendre le fruit de ses entrailles. (ça je l'ai entendu une fois à l'église – car je suis allé une fois à l'église. Mais je vous raconterai cette histoire une autre fois. Pour l'instant ce n'est pas le sujet). La soupe de haricots est délicieuse et les tapas sublimes. Pendant que je mange je l'entends, LUI, qui dit : - J'ai rendez-vous avec Hernandez demain matin. - Ça m'étonnerait, dit Sylvestre en riant. Il est parti pour trois jours à Guadalajara. Je lève la tête et je le vois, LUI, qui est devenu blanc. - Ce n'est pas possible. Il m'a encore confirmé le rendez-vous avant-hier au téléphone. Sylvestre esquisse un geste d'impuissance. - C'est insensé! Je traverse l'Atlantique, je me paye neuf heures de vol pour rencontrer ce monsieur, à sa demande je le précise, et quand j'arrive j'apprends qu'il est parti. Sandy rit à son tour. - Allons, tu ne vas pas en faire un drame. Tu es au Mexique maintenant, ne l'oublie pas. Il te faut vivre comme les Mexicains. Si tu ne rencontres pas Hernandez aujourd'hui, se sera dans trois jours. En attendant nous te gardons avec nous. Ta chambre est prête et ce soir on a prévu de t'emmener au théâtre. - Je veux pas aller au théâtre, hurle Sébastian qui de sa chambre ne perd pas un mot de la conversation. - Tu vas chez ta grand-mère ce soir, tente de le rassurer sa mère. 33


Lui et moi - Je ne veux pas aller chez grand-mère! Comme toutes les latines, Sandy ne vit que pour et par son fils. Alors c'est elle qui cède. Elle reste avec lui à la maison et nous allons au théâtre avec Sylvestre. On frappe à la porte, ou on gratte à la porte, je ne sais pas comment dire. Il n'y a pratiquement jamais de sonnettes aux portes d'entrées. Comme la plupart de ces portes sont en fer, pour s'annoncer les visiteurs tapotent le métal avec leurs clés de voiture. C'est Emma. Emma est la plus jolie Mexicaine que je connaisse. Certes j'en connais peu. Mais vraiment elle est superbe. Voilà, le mot superbe approche plus la vérité que "jolie". C'est une grande brune, d'une trentaine d'années, avec des yeux d'un noir étonnant et des lèvres épaisses, comme il les aime, LUI. Je peux vous dire que ces lèvres-là il y a déjà goûté. Lors de notre premier voyage, voilà bientôt trois ans, il y avait eu un flirt très poussé entre Emma et LUI. Je voyais arriver le moment où il la ramènerait avec nous en France. Ils se sont quitté en pleurant, en se jurant tout ce qu'on peut imaginer dans ces cas-là. Quand nous sommes revenus, l'année d'après, Emma venait de se marier. Je n'ai jamais compris ce qui s'était passé. LUI non plus. Pas un mot d'explication, rien, la surprise totale. Quinze jours avant son mariage, elle lui envoyait encore des lettres enflammées. Je ne sais pas s'il en a souffert. Ce qui est étonnant quand on y pense car en général je sais ce qu'il a dans la tête avant même qu'il le sache lui-même. Mais cette fois, rien. Je pense qu'en réalité il n'était pas encore très attaché à Emma et que cette rupture l'arrangeait. En France il avait déjà rencontré l'autre. Excusez-moi mais je suis incapable de prononcer son nom. C'est un nom qui me donne la nausée. Alors je préfère l'appeler l'autre. Emma est assise dans un fauteuil, ses jolies jambes croisées haut et elle fume. J'ai envie de tousser, mais je me retiens pour ne pas la vexer, car malgré tout je l'aime bien. Elle nous annonce à LUI et à moi, car les autres sont déjà au courrant depuis longtemps, qu'elle vient d'avoir des jumeaux. - Je suis la marraine de l'un des deux, dit Sandy - Et moi le parrain de l'autre, dit Sébastian. Pauvre enfant! Voilà un bien mauvais départ dans la vie. Emma s'adresse à LUI. Elle s'enquiert de son travail, de ses projets. Elle lui dit qu'elle a lu récemment un reportage le concernant dans une revue d'art. - Tu viens au théâtre avec nous? propose Sylvestre. - Qu'est-ce que vous allez voir? Il lui dit le titre de la pièce (que je n'ai pas retenu). Il parait que c'est un grand succès actuellement et que tout Mexico se précipite. - Qui te garde les enfants? C'est LUI qui s'inquiète. Mais la jeune mère ne semble pas trop se préoccuper. 34


Lui et moi - Si mon mari ne me voit pas rentrer, il sait ce qu'il doit faire. - Tu ne le préviens pas? demande Sandy. Emma hausse les épaules. J'ai compris. Il y a de l'eau dans le gaz. Le matrimonio bat de l'aile. Pourvu qu'elle n'en profite pas pour tenter de remettre la main sur LUI! Le théâtre est minuscule, théâtre de poche appelle-t-on ça en Europe. Avec cinquante spectateurs, la salle est pleine. La scène est installée au milieu du public, un peu comme un ring de boxe. De fait le spectacle ressemble plus à un combat de boxe qu'à une pièce de théâtre. Je n'ai jamais entendu des gens crier autant. Pendant une heure ils s'engueulent, se tapent dessus, s'injurient. Après quoi, les deux protagonistes simulent une copulation très réaliste qui dure un bon quart d'heure Je regarde Emma, elle est toute rouge. Sa main s'est posée sur la cuisse de son voisin. Et son voisin, c'est LUI. Il fait une chaleur épouvantable dans ce théâtre. Sylvestre nous propose d'aller boire une dernière Tequila dans un bar. On n'a que l'embarras du choix. Tout reste ouvert jusque très tard dans la nuit. Il y a des mariachis à la terrasse de chaque café, des musiciens à chaque coin de rue. Nous nous installons dans un établissement situé sur une terrasse en hauteur, d'où se dessine au loin l'ombre du terrible volcan qui détruisit une partie de la ville voici quelques années. Là encore il y a des musiciens, mais plus dans le style mélodie sirupeuse, boléro et maracas. Je n'aime pas ça. Je ne parle pas du style de musique, que j'adore au contraire. Je parle de l'ambiance que cette musique crée en ce moment. Ce n'est pas du tout ce qui convient. La belle Emma se laisse envoûter par la voix chaude du chanteur qui nous distille "acercate màs". Approche-toi un peu plus. Du coup elle en profite. Elle s'approche, et pas qu'un peu. Elle est tellement collée contre LUI que c'est presque un outrage aux bonnes mœurs. LUI, c'est un homme. Je n'ai jamais cherché à le parer de qualités qu'il ne possède pas. Je vois ses yeux qui plongent dans le décolleté avantageux d'Emma. - Quelle soirée merveilleuse! murmure la jeune femme en gonflant un peu plus sa poitrine. Du coup je m'attends à ce que ses seins jaillissent du corsage. Nous ramenons Emma chez elle. Elle était venue chez Sylvestre en métro. En chemin, comme LUI est assis devant, je peux suivre le manège d'Emma qui est à coté de moi sur le siège arrière, derrière LUI. Elle a commencé à lui caresser la nuque de manière très insistante. Pourtant, une fois chez elle, il faut bien qu'elle descende. LUI aussi descend pour lui souhaiter la bonne nuit. - Je t'appelle demain, lui glisse-t-elle dans le creux de l'oreille en lui donnant le baiser d'adieu.

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Lui et moi Nous attendons qu'elle soit rentrée chez elle avant de démarrer. Les nuits peuvent être dangereuses à Mexico. - Emma est très en beauté en ce moment, dit Sylvestre. LUI acquiesce de la tête, mais ne dit mot. En tout cas, pour ce soir on l'a échappé belle. Ce qui m'inquiète ce sont les jours à venir. D'autant que Hernandez qu'on a enfin pu joindre par téléphone, ne sera pas là avant une semaine. Il s'est répandu en excuses, mais sa vieille mère de Guadalajara est tombée soudain malade. Il ne pouvait pas faire autrement. En attendant nous ne sommes pas inactifs. LUI n'avait pas que Hernandez à rencontrer ici. Nous allons à l'ambassade de France qui veut nous acheter un tableau. C'est l'ambassadeur lui-même qui nous reçoit. Vous avez peut-être remarqué que lorsque je parle de LUI et de moi, je dis nous. Il faut que je perde cette habitude. J'ai l'air de me parer des plumes du pan. Promis, je ne le ferai plus. Donc l'ambassadeur nous reçoit. Ça y est, je viens encore de dire nous. Vous m'accorderez que c'est difficile de faire autrement puisqu'on est tous les deux dans le bureau de l'ambassadeur. Celui-ci est tout jeune, étonnement jeune pour un poste pareil. Très dynamique, très ouvert, il me plaît tout de suite. Il a de la famille à Buis les Baronnies et il vient d'épouser une Mexicaine. Mais ce qui importe avant tout c'est qu'il adore Louis Armstrong. On parle plus des célèbres enregistrements du Hot Five que de peinture. Comme si la peinture était accessoire. Heureusement que LUI se reprend. Il négocie le tableau à un bon prix. Nous ne sommes pas venus pour rien. L'ambassadeur nous invite à une réception qu'il donne en fin de semaine pour je ne sais quelle occasion. Nous y serons. Sympathique cet ambassadeur. Pour l'instant on va chez le cousin de Sandy. Pas moyen d'échapper au redoutable Sébastian. En plus, en chemin il fait un caprice soigné. Comme approche l'époque de carnaval, il veut absolument que sa mère lui achète un costume de Zorro. Et pas demain ou après demain, non, tout de suite. Il faut déjà trouver une place pour se garer. Ce n'est pas le plus difficile. Tout le long des avenues il y a des hommes qui réservent des places, avec de vieux bidons d'essence, ou des caisses d'emballages, ou des chaises boiteuses. Quand ils voient un conducteur qui cherche une place, ils font de grands signes, poussent les bidons, ou les caisses ou les chaises et vous guident pour vous garer. On leur refile un petit billet et tout le monde est content. Nous entrons dans le marché. C'est un marché couvert où on trouve à peu près tout ce qu'on peut désirer. Il y a de ces odeurs! Un vrai régal. Sandy trouve le costume de Zorro, mais il n'est pas à la taille du monstre. Ce qui génère un nouveau drame. Quatre personnes escortent ce petit prince tyrannique, Sandy, Sylvestre, LUI et moi. Je commence à bouillir. Je me glisse 36


Lui et moi entre ses jambes au moment où il se précipite vers un étal de sucreries. Il s'étale de tout son long. Son nez pisse le sang. Je suis aux anges. Cependant Sandy me regarde d'un mauvais œil. Personne n'a été témoin de mon geste, Sébastian lui-même ne s'est pas rendu compte de ce qui s'est passé, mais elle a des soupçons, se doute de quelque chose. Je baisse dans son estime. Une demi-heure se passe, et il n'y a toujours aucun costume de Zorro en vue. Ce qui n'est pas d'une gravité extrême vu que le petit agonisant a changé d'avis. Il veut une collection de soldats de plomb. Comme sa mère le voit sur le point de mourir, elle lui achète la collection qui tout aussitôt cesse d'intéresser le morveux. Il remet la boite à son père, d'autorité, et se perd dans le marché. Quand je dis qu'il se perd, ça ne signifie pas qu'on ne le retrouvera plus, hélas. Ça veut tout simplement dire qu'il vaque seul à travers les stands. LUI regarde sa montre. - Vous savez qu'il est bientôt trois heures et demie? - Et alors? - On ne devait pas être chez vos cousins à trois heures, pour manger? - On a le temps. Il est cinq heures quand nous arrivons chez la tante de Sylvestre. C'est sur la route, alors bien entendu, il n'était pas question de passer devant sa maison sans s'arrêter pour lui dire un petit bonjour. Quels gâteaux délicieux! J'en ai rarement mangé d'aussi bons. Sébastian s'empiffre tant qu'il peut. Pourvu qu'il soit malade! Quand Sylvestre annonce à sa tante que LUI est un peintre français, elle est ravie. Elle cherchait justement un peintre pour repeindre sa cuisine. Sylvestre ne relève pas le quiproquo. La tante est extrêmement âgée et sans doute un peu gâteuse. À six heures nous sommes chez les cousins. Personne, sauf la petite bonne. Sans doute lassés d'attendre sont-ils partis. Eh bien, pas du tout. La bonne nous explique qu'au contraire ils ne sont pas encore arrivés et qu'ils ont téléphoné pour demander que nous les attendions. Charmante attention. Surtout que je commence à avoir une faim du diable. Je ne me suis pas goinfré de petits gâteaux, moi! Il est huit heures quand les cousins arrivent. Grandes embrassades, grandes démonstrations d'amour, mais pas un mot d'excuse pour le retard, on va enfin pouvoir manger… quand la braise sera prête. Car les cousins ont prévu un barbecue.

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Lui et moi Chapitre 5

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ablo est chirurgien. C'est une sommité dans le rayon de la chirurgie esthétique. Même les Américains, los gringos, viennent se faire opérer chez lui. Autant dire que c'est un de ceux qui gagnent bien leur vie à Mexico. Sitôt franchi le seuil, on sait à quoi s'en tenir. C'est tellement luxueux que je n'ose pas me rouler sur les coussins. La maison est construite sur plusieurs plans. Aucune des pièces ne se situe au même niveau. Il y a un tas de petites marches à monter ou à descendre. Ce qui me ravit. Pablo a une quarantaine d'années. Sa femme, Flora, un peu moins. Elle est toute menue, brune, et ressemble à une poupée de porcelaine. Elle donne une impression de fragilité, comme si le moindre souffle de vent pouvait la briser. Elle est docteur en médecine. Je suis certain qu'il doit y avoir des hommes qui rêvent d'être malades pour se faire soigner par elle. Pablo est passé derrière le bar, qui est aussi bien approvisionné que celui du Café de Paris à Monte Carlo – nous y avons fait un bref séjour, voici quelques mois. Pablo est un amateur d'alcool. On pourrait même dire un collectionneur. Il aime les produits rares et le prix n'a pas d'importance. Sandy, Sylvestre, Flora et LUI sont assis sur des tabourets de bar. - Je le reçois tout droit de Jamaïque, dit Pablo en versant dans de minuscules verres un rhum soi-disant exceptionnel mais dont les arômes me chatouillent désagréablement le nez. Je préfère retourner dans le jardin. Les odeurs y sont beaucoup plus intéressantes. Je ne parle pas des fleurs exubérantes qui bouillonnent dans les massifs bien entretenus. Je fais seulement allusion aux bonnes choses qui commencent à grésiller sur la braise et que surveille la petite bonne. Malheureusement, dans le jardin il y a Sébastian et ça me coupe une bonne partie de mon plaisir. Il est en train d'écraser des insectes à coups de talons, rageusement, comme pour se venger de ne pas avoir pu trouver son costume de Zorro. Car la collection de soldats de plomb ne l'intéresse plus du tout. Il n'a même pas ouvert la boite. Prudent, désireux d'éviter le sort des malheureux insectes, je rentre dans la maison. - Moi, j'achèterais bien un de vos tableaux, est en train de dire Pablo. - Où vas-tu le mettre, soupire Flora. Ici comme chez Sandy, les tableaux montent à l'assaut du plafond. Ils forment une véritable tapisserie. Il y en a dans toutes les pièces. J'en ai même aperçu dans les toilettes quand j'y ai suivi Sandy. - On trouvera bien une place, dit Pablo. D'autant que celui qui me plaît est de petit format. Il est exposé dans une galerie du centre ville et chaque fois que je passe devant j'ai un coup au cœur. 38


Lui et moi - Duquel s'agit-il? - C'est un jardinier qui est en train de bêcher dans son jardin. Je l'aime parce que je suis moi-même jardinier. Il explique qu'il entretient lui-même le merveilleux jardin dans lequel Sébastian est en train de massacrer quelques plantes rares. Il pourrait sans problème se payer dix jardiniers à plein temps, mais il satisfait là sa passion. Justement Sébastian arrive avec une fleur coupée à la main. Je vois Pablo qui fait la grimace et Flora qui met sa main devant la bouche, l'air de dire : mon Dieu! Quel malheur! La fleur devait être un spécimen unique, en tout cas chouchouté par son propriétaire. - Le petit amour! s'exclame Sandy. Il a pensé à cueillir une fleur pour sa maman. Elle prend la fleur et la respire avec délectation comme si elle respirait la preuve de l'amour que son cher enfant lui porte. Le cher enfant est déjà reparti vers d'autres méfaits. Je me demande avec impatience quand on va enfin passer à table. En réalité ici on ne passe pas à table. Chacun se sert parmi l'abondance de plats à dispositions, et mange debout ou assis n'importe où. La conversation n'est pas générale, chacun discute avec la personne qui se trouve à coté de lui. J'ai droit quand même à une côtelette de première. - Si demain on allait tous à la pyramide de Coyoacan? propose Flora. Moi je n'ai rien contre, Lui non plus. Tout le monde est enchanté, sauf Sébastian qui voulait aller faire du cheval. Il y a de grandes chances que demain on aille faire du cheval. - Savez-vous que j'ai fait mes études en France? dit Pablo. - Vraiment? Alors vous parlez français? - Un petit peu. Il commence à parler un Français impeccable, sans la moindre trace d'accent. Beaucoup d'habitants de l'hexagone ne sauraient manier aussi bien leur langue maternelle. - Moi aussi, dit Flora, j'ai vécu à Paris pendant trois ans. Elle parle notre langue avec un accent assez prononcé mais qui dans sa bouche est ravissant. Toutes les Mexicaines devraient parler Français. C'est un régal pour les oreilles. Des musiciens arrivent. Deux guitaristes qui doivent être au moins des cousins à en juger par les grandes embrassades qui les accueillent. Renseignement pris, pas du tout. Ce sont de simples musiciens engagés pour la circonstance. Ils accordent leurs instruments et commencent à jouer, très bien, et à chanter encore mieux. Tout le monde, excepté LUI et moi, chante avec eux. Sandy et Flora connaissent toutes les paroles par cœur. Sylvestre a quelques lacunes. Mais Pablo bénéficie d'une redoutable voix de ténor dont il use et abuse avec fierté. Chaque fois qu'il attrape un si bémol, il prend des allures de torero dans l'arène après une faena réussie. 39


Lui et moi J'ai l'impression qu'ils ne se lasseront jamais. A peine finie une chanson, il y a toujours quelqu'un qui propose un autre titre. Les musiciens connaissent tout. Ils n'ont jamais la moindre hésitation. Moi, tout de même, au bout de quelque temps je me sens un peu fatigué par cette débauche de chansons sirupeuses. Je vais voir la télévision avec la petite bonne. Sébastian s'est endormi, étalé sur le tapis. Pourvu que les coups de revolver du western qui passe en ce moment ne le réveillent pas! Le western est une production mexicaine. Il pourrait facilement obtenir la palme du plus mauvais film jamais réalisé. D'ordinaire je déteste les westerns, je vous l'ai déjà dit, mais les Mexicains ont le don pour tourner très sérieusement des sujets dont le ridicule est si évident que le film, involontairement, devient un pastiche. Alors on peut le considérer, sur ce plan, comme excellent. J'adore ce cow-boy qui tombe de cheval sans jamais perdre son chapeau ni froisser sa chemise. Le film se termine. Le vengeur masqué s'éloigne emportant l'héroïne pâmée en croupe sur son cheval blanc (qui n'est pas celui d'Henri IV mais le sien propre) La petite bonne a les larmes aux yeux tant le film l'a émue. Ce qui ne l'empêche pas de croquer son maïs à belles dents. La soirée se poursuit très tard. LUI a récupéré une guitare et chante quelques chansons françaises que personne ne connaît et qui n'intéressent personne. Tous sont impatients de retourner à leur répertoire. Ce qui ne tarde pas. Moi, je n'en peux plus. Je m'endors sur une chaise. Déjà que le changement d'horaire est perturbant, si en plus nous passons des nuits blanches nous allons y laisser notre santé. Il est presque quatre heures du matin quand nous retrouvons notre chambre, enfin. Sébastian se fait porter comme un sac de linge sale. Sandy n'arrête pas de rire comme une folle. Sylvestre garde un calme olympien. Quant à LUI, il se glisse dans le lit un peu à l'aveugle car tous les alcools que Pablo a tenu à lui faire goûter lui ont un peu embrumé la tête. Il commence à ronfler sitôt la tête sur l'oreiller. Si je savais siffler, je le ferais. Il paraît que c'est efficace contre les ronflements. En attendant, il faut que je supporte ça. Avec le sommeil que j'ai! Je lui en veux un peu de s'être ainsi laissé aller alors qu'il ne supporte pas les mélanges. Il sait bien pourtant que chaque fois c'est un désastre. Décidément les hommes sont bien faibles. Ils ne résistent pas plus à un verre d'alcool qu'à un jupon. Tiens! En parlant de jupon! Emma fait un siège en règle. Elle ne cesse de téléphoner, mais chaque fois c'est Sandy qui répond et elle a ordre de dire que LUI est absent. Jusqu'à quand va-t-on pouvoir la berner? J'ai quelques doutes. D'autant que je le sens, LUI, un peu hésitant. D'accord, il n'a pas envie de s'embarquer encore dans une histoire qui ne peut que mal se terminer, alors qu'il traverse une période assez perturbée sur le plan sentimental. Mais Emma est une 40


Lui et moi très jolie femme, et je comprends qu'il soit malaisé de résister aux avances d'une très jolie femme. Surtout quand ces avances sont à la limite de la provocation. Justement, Emma nous a invité à manger chez elle. Il était difficile de refuser. Elle nous a invités tous les cinq. Sandy, Sylvestre, LUI, moi et l'incontournable Sébastian qui trouve le moyen de perturber les conversations en sifflant très fort dès que quelqu'un prend la parole. Sa mère est ravie. Sylvestre ne tente rien pour faire taire son rejeton. Seul LUI s'énerve un peu. Emma, décolletée jusqu'au nombril, robe du soir fendue jusqu'à la taille, nous présente son mari. C'est un bon gros, totalement chauve qui doit avoir quelque trente ans de plus qu'elle. Il a paraît-il une grosse situation dans l'import-export. Il est avenant, sympathique. Il s'éclipse très vite pour aller s'occuper des jumeaux. Emma fait les honneurs de sa maison. Elle en profite pour se frotter à LUI comme une chatte en chaleur. Elle fait visiter sa chambre qui est toute tendue de satin bleu. Elle insiste quand elle parle de "sa" chambre pour que LUI comprenne bien la situation. Elle fait chambre à part. Celle de son mari est de l'autre côté du couloir, contiguë avec celle des jumeaux dont, me semble-t-il, il a la charge complète. Emma fume beaucoup. Elle s'est enfoncée dans un fauteuil profond, celui qui me tentait, et a croisé ses jambes de façon à provoquer sous peu un incendie. La robe fendue sur le côté s'est ouverte et LUI a de la peine à porter son regard ailleurs que sur cette peau au grain satiné, couleur de pain grillé. Elle raconte qu'elle vient de reprendre ses études à l'université. Pendant ce temps son mari s'affaire dans la cuisine. - Ça va bientôt être prêt, lance-t-il. Vous pouvez passer à table. Tiens! Ici on mange à table! Comme en France! La table est superbement dressée. C'est me semble-t-il ce qu'on appelle mettre les petits plats dans les grands. Le mari, en tablier blanc, arrive portant une soupière fumante. Le repas est très fin. Tout le monde reprend deux fois de chaque plat, sauf Sébastian qui n'aime rien de ce qu'on lui sert et repousse chaque fois son assiette avec dédain. LUI savoure une sauce délicate dont le fumet embaume la pièce. - C'est ma spécialité, se rengorge le mari. LUI secoue la tête en signe d'approbation. Il se tourne vers Emma. - Tu as trouvé la perle rare, il faut le reconnaître, dit-il. Le visage d'Emma reste impassible. On ne saurait y lire aucun signe d'émotion. C'est comme si elle était une statue. Je suis le seul à connaître le dessous des choses (à part LUI), forcément puisque d'où je suis je vois le pied déchaussé d'Emma qui grimpe le long de la jambe de son vis à vis. Lequel n'est autre que LUI, bien entendu. Ce petit pied semble contenir à lui seul tout ce qu'il y a de vivant dans cette femme. Je le vois qui escalade le mollet, attaque la cuisse, joue des orteils, caresse, masse.

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Lui et moi En jetant un coup d'œil par-dessus la table, je le vois, LUI, un peu congestionné. Il est préoccupé bien sûr par la présence du mari, et perturbé – on le serait à moins – par le manège d'Emma. Sylvestre fait un exposé sur l'art précolombien. Je crois que seul le mari l'écoute. Sandy est en extase devant l'ignoble Sébastian qui s'amuse à tremper sa serviette dans le plat de sauce. LUI n'a plus les idées très claires, et cette fois l'alcool n'y est pour rien. Je ne comprends pas bien ce qu'espère Emma. Enfin… si, je le comprends, mais dans la situation actuelle elle ne peut pas penser un instant que LUI va rester cette nuit et partager son lit alors que le mari dort dans la chambre voisine. Quoique… on ne sait jamais avec les femmes. Elles sont tellement imprévisibles. Tout à coup je repense à Lucienne. Il me vient un grand coup de blues. C'est comme si j'entendais le saxo de Coleman Hawkins. Que doit faire Lucienne en ce moment? Est-elle toujours chez sa mère? Est-elle retournée à la galerie? Si oui, comment peut-elle vivre ses journées entourée de ses tableaux à LUI, et ne pas écrire, ne pas téléphoner? Bon, qu'elle ait décidé qu'entre elle et lui ce n'était pas possible, à la rigueur je peux l'admettre. Mais moi! Qu'elle ne prenne aucune nouvelle de moi! C'est incompréhensible. LUI vient d'avaler son vin de travers. Le pied d'Emma a atteint un point sensible. - Excusez-moi, dit-il en reposant son verre. Puis il ajoute : - Ce vin est excellent. Je ne vais pas développer là-dessus car vous savez déjà qu'il n'y comprend rien en vin. – Je le fais venir de France, dit le mari. L'homme a voulu faire honneur à son visiteur français. Il y a même du pain sur la table! Le vin et le pain, voilà qui caractérise le Français à l'étranger. On n'imagine pas, ici, un Français qui ne boirait pas de vin et ne mangerait pas de pain. Ce serait même incongru. Je pourrais dire aussi: le vin, le pain… et les femmes, puisque les Français ont cette réputation, sans doute usurpée, d'être les meilleurs amants du monde. En tout cas Emma n'a aucun doute là-dessus et espère rapidement en obtenir la preuve. Elle devient imprudente. Tout ça va mal finir, je le sens. C'est Sébastian qui sauve la situation, involontairement, en piquant la plus belle crise de nerfs de son existence. - Il faut qu'on rentre, dit Sandy. - Le repas n'est pas fini! s'exclame Emma.

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Lui et moi Mais Sandy est déjà debout, son cher enfant dans les bras, essayant en vain de le calmer. Sylvestre s'est levé à son tour. Il terminera son exposé sur l'art précolombien une autre fois. On ne résiste pas aux affres d'une mère. – On sait ce que c'est que les enfants, dit le mari. Allez-y. On peut se revoir une autre fois. Emma est toujours immobile sur sa chaise. Elle est verte de rage. Si elle pouvait tuer Sandy du regard elle le ferait. LUI se lève à son tour, à regret me semble-t-il. - Tu n'es pas obligé de partir, toi, dit Emma. Je te raccompagnerai en voiture plus tard. Je sens l'hésitation. - Mais oui, renchérit le mari. Restez! C'est la tuile. Si le mari lui-même insiste! Et voilà Sylvestre qui en remet une couche. - Tu as ta clé? La crise de Sébastian redouble. - Non, je viens avec vous. Je sais combien Mexico peut-être dangereux la nuit, et je ne serais pas tranquille pour Emma de la voir rentrer seule. - Je viendrai avec vous, propose le mari. - Tu n'y penses pas! s'indigne Emma. Qui garderait les jumeaux? Curieusement il ne vient à l'idée de personne qu'Emma elle-même puisse garder les jumeaux et que ce soit le mari qui nous raccompagne. Ça ne vient même pas à l'idée du mari. - Tu as raison, acquiesce-t-il. Surtout qu'en ce moment ils sont un peu fiévreux. La voiture roule dans la nuit. La circulation est encore dense. Emma n'a même pas adressé un mot d'au revoir à Sandy. À peine a-t-elle embrassé Sylvestre du bout des lèvres. Quant à LUI, elle l'a ignoré complètement en allant s'asseoir devant la télévision qui diffusait en boucle les éternels westerns mexicains. A mon avis d'un moment on n'entendra plus parler d'elle. Le lendemain, Hernandez annonce enfin qu'il est de retour à Mexico. Il nous attend avec impatience, ne comprenant pas comment il a pu vivre tous ces jours sans nous alors que nous étions là, sur le sol mexicain. Mais il ne profère aucun mot d'excuse pour ce retard de presque une semaine. Il trouve la chose naturelle. Il ne doit pas y avoir beaucoup d'infarctus chez les hommes d'affaire de ce pays. Comme disait quelqu'un que je connais, tranquille le matin, tranquille l'après midi et repos le soir. Hernandez est petit, trapu, moustachu et doté d'une crinière crépue qui m'a tout l'air d'un postiche. Les deux hommes, Hernandez et LUI, se donnent des accolades à n'en plus finir bien qu'ils se soient rencontré à peine deux ou trois fois dans leur vie, et chaque fois guère plus d'un quart d'heure.

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Lui et moi Mais finalement l'attente n'aura pas été inutile. Le contrat est signé, à un prix inespéré, avec l'un des plus grands musées de Mexico qui passe une commande de quatre grands formats. Comme nous ne devons reprendre l'avion que le soir, nous profitons de l'après-midi pour visiter la maison de Frida Kalo et de Diego Rivera qui sont les deux peintres phares de ce pays. C'est adorable, avec des petits jardins bien entretenus, et très émouvant aussi. Il reste encore ici quelque chose de cet amour dévastateur qui unit jusqu'à la fin une infirme surdouée et un génie coureur et buveur. Par chance nous ne traînons pas le boulet Sébastian. Il faut bien qu'il aille à l'école de temps en temps ce petit ange. J'ai bien failli ne pas entrer dans la maison de Kalo et Rivera. Le gardien ne voulait rien savoir de moi (j'ai vraiment un problème avec Rivera), mais dès qu'il a vu Sylvestre, il s'est mis au garde à vous. Je vous l'ai déjà dit, pour tout ce qui concerne la culture, Sylvestre est le passe-partout idéal. Aucune porte ne lui résiste. Comme prévu, Emma n'a plus donné signe de vie. - Dans deux jours, elle va me téléphoner, dit Sandy. Depuis l'école communale ces deux femmes passent leur temps à se brouiller et à se réconcilier. C'est devenu un jeu où chacune d'elles trouve son plaisir. Sylvestre hausse les épaules. Tout ça ne le concerne pas. Les adieux sont brefs. Hasta la vista! Il ne faut pas s'en offusquer et prendre cela pour une marque d'indifférence. Non! C'est seulement la tradition. C'est peut-être aussi une sorte de pudeur. On extériorise à outrance sa joie et on gomme sa peine, du moins on ne la montre pas. Décidément j'ai toutes les chances aujourd'hui. Sébastian n'est pas venu nous accompagner à l'aéroport. Malgré les supplications de sa mère qui voulait absolument le traîner avec nous, il s'est roulé par terre en hurlant qu'il voulait aller chez sa grand-mère. Il y est. Bon débarras! Tout d'un coup, alors que nous survolons déjà l'Atlantique, il y a une idée qui surgit dans ma tête. Ne devions nous pas aller visiter la pyramide de Coyoacan avec Pablo et Flora? Il n'en a plus été question. Sylvestre et Sandy n'ont pas donné suite à ce qui me semblait une chose certaine. Quant à Pablo et Flora, ils ont sans doute oublié leur invitation. Le Mexique est un pays où il faut confirmer la confirmation. Remarquez que moi ça ne me gêne en rien. La pyramide de Coyoacan, je l'ai déjà vu. Ce n'est qu'un tas de pierres empilées les unes sur les autres. Nous n'avons même pas été faire du cheval. Sébastian n'en avait plus envie. Le charmant enfant! LUI, bien calé dans son siège, m'a l'air pensif. Il a déjà oublié Emma et son pied baladeur. Mais je sens, car j'ai un flair terrible pour ces choses là, qu'il n'a pas oublié Lucienne. Il lui a adressé des Emails chaque jour, sans aucun 44


Lui et moi retour, jamais. Il a essayé de téléphoner. Il n'a eu que le répondeur. Il a même envoyé Gérard à la galerie pour tacher d'en savoir un peu plus. Mais Gérard n'a rien pu tirer de l'employée. Tout ce qu'on peut dire c'est que Lucienne est toujours chez sa mère. Un dernier émail lui a annoncé notre retour. En débarquant à l'aéroport, je le vois LUI qui se dévisse la tête pour tenter d'apercevoir Lucienne dans la foule de ceux qui attendent un proche, un ami, un amour. Moi, je n'essaye même pas. En posant le pied sur le sol français, j'ai su tout de suite qu'elle n'était pas là. Pourtant ça m'aurait fait plaisir de la voir. Dans l'avion je n'ai pas cessé de penser à elle, moi aussi. On aura beau dire, c'est agréable de voyager, de voir du pays, de rencontrer des amis étrangers, mais rien ne vaut le plaisir de se retrouver chez soi. Chez moi! Toutes mes petites affaires! Toutes mes petites habitudes! Le lit si moelleux, les tapis si épais, la nourriture… Ah! La nourriture! C'est bien joli les plats exotiques, mais on s'en lasse. Tandis que la cuisine du terroir… Il m'en vient l'eau à la bouche rien que d'y penser. En arrivant, LUI s'est laissé tomber dans son fauteuil. Il a allumé la chaîne et mis le V-disque de Coleman Hawkins sur le plateau. Le saxophone rond, suave, mais vigoureux, incisif, nous enveloppe. C'est un peu une entorse à ses habitudes qu'il fait là. D'ordinaire, les retours se marquent plutôt par un Louis Armstrong extrait soit de l'album "Louis plays Handy" ou de "Louis plays Fats". Mais le roi Louis pardonnera sans doute cette infidélité. Qui mieux que lui pourrait savoir ce que c'est que d'avoir le blues? Depuis notre arrivée, le téléphone n'arrête pas de sonner. Ce n'est jamais l'appel que LUI attend. Il a été déjà dix fois à la galerie. Il a questionné tous les gens susceptibles de connaître Lucienne. Chou blanc sur toute la ligne. Pour comble de désagrément, Henri annonce son arrivée. Ce n'est pas qu'il ne soit pas le bienvenu, on l'adore, mais ce n'est pas le moment, voilà tout. Il va pourtant falloir se secouer. Ce n'est pas le tout d'aller au Mexique pour en ramener des commandes, encore faut-il les honorer ces commandes, et le musée de Mexico risque de s'impatienter. Il n'y a pas encore le feu, mais il ne faudrait pas s'endormir. Henri arrive avec une nouvelle fille. Encore plus jeune que la précédente dont j'ai déjà oublié le nom. Il y aurait du détournement de mineure là-dessous que je n'en serais pas étonné. Il nous bassine pendant une heure avec ses histoires personnelles, ne pose aucune question concernant notre voyage au Mexique. C'est exactement comme s'il nous avait quitté la veille. - Si on mangeait ensemble? propose-t-il. - Tu sais, je ne suis pas très en forme en ce moment. Je n'ai pas envie de sortir, et ici le frigo est désespérément vide. - Eh bien, je vais acheter des pizzas. Tu as bien une bouteille de vin qui traîne? 45


Lui et moi Sans attendre la réponse il entraîne sa lycéenne vers la sortie. Il ne nous l'a même pas présentée. Je le vois LUI qui fait une drôle de tête. Il n'avait vraiment pas envie de supporter Henri toute la soirée. Surtout que celui-là, on sait quand il arrive mais on ne sait jamais quand il part. Justement on sonne à la porte d'entrée. Le voilà qui revient avec ses pizzas. LUI va ouvrir. C'est elle. Je n'en crois pas mes yeux. LUI non plus. Il est tellement ému qu'il ne s'efface même pas pour la laisser entrer. Il reste figé. Elle n'a jamais été aussi belle. Elle a le visage baigné de larmes. Elle passe ses bras autour de son cou à lui. J'entends qu'elle lui murmure : - Tout de suite. Il l'entraîne vers la chambre et referme la porte. Je n'ai rien tenté pour les suivre. Je vais avoir le meilleur fauteuil pour moi tout seul, toute la nuit. Que demander de plus? Elle ne m'a pas adressé la parole, pas dédié un regard, mais curieusement je ne lui en veux pas. Il est des circonstances dans la vie où il faut savoir rester au second plan. Je crois que ce soir ça s'impose. Je le vois qui revient. Il débranche la sonnette de la porte d'entrée. Il a bien fait de s'en souvenir car cinq minutes plus tard, Henri et compagnie reviennent avec les pizzas. Je le devine qui s'obstine à appuyer sur le bouton d'une sonnette désactivée. Il tambourine même quelques instant contre la porte. Moi, je ne bronche pas. Il doit croire que nous sommes sortis d'urgence. Il ne se fâchera pas. Demain nous lui expliquerons la chose. Il nous en a fait bien d'autres.

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Lui et moi Chapitre 6

Pour l'instant, Lucienne a refusé de s'installer chez nous.

- Laisse-moi encore un peu de temps, dit-elle. Alors elle passe deux ou trois nuits par semaine ici. Et comme LUI ne veut plus rester seul, ne serait-ce qu'une nuit, nous allons le reste du temps chez elle. C'est un peu comme si nous avions deux maisons. Cette situation présente quelques avantages, et beaucoup d'inconvénients. Pas vraiment pour moi puisque je me plais autant chez l'un que chez l'autre, mais pour eux. Il leur manque toujours quelque chose qui est dans l'autre maison. Bon! C'est la décision de Lucienne, il faut la respecter, mais je me sens conforté dans l'idée que les femmes sont des animaux étranges et déconcertants. On se fait une orgie de musique de jazz. Il lui a fait connaître quelques inédits de Big Bill Bonzy. Elle n'en est pas revenue. - J'en ai la respiration coupée, dit-elle. De grands silences émotionnels suivent chaque blues écouté religieusement, car il n'est pas question d'écouter bêtement des compilations entières. LUI pense que l'invention du microsillon a fait beaucoup de mal à la musique. Le public prend l'habitude d'écouter en boucle, et l'attention se perd. Au bout de quelques morceaux le meilleur Duke Ellington se transforme en musique de supermarché. LUI détaille chaque titre, cite les solistes, mime les chorus qu'il connaît pour certains par cœur. Il sait les dates d'enregistrements et les anecdotes qui vont avec. Elle le boit du regard. Moi aussi, je le bois du regard, mais moi ça fait longtemps que ça dure. Pour elle c'est une histoire qui débute. Tout est nouveau et tout est merveilleux. Surtout que, en plus, l'exposition est un succès. Déjà trois tableaux se sont vendus. Elle propose : - Si on allait chez ma mère passer quelques jours? Nous prenons notre vieille, mais toujours vaillante, Peugeot. Il fait un temps superbe, ce qui permet de laisser les vitres ouvertes. J'adore. Je passe ma tête par la portière et je jouis du vent qui me décoiffe. Normalement je n'ai pas le droit de faire ça. LUI dit que je vais être malade, que je risque d'attraper une conjonctivite, mais il est tellement occupé avec sa Lucienne qu'il relâche un peu son attention vis à vis de moi. Alors j'en profite. La route est étroite, sinueuse. Elle ne cesse de monter et de descendre. Tout est d'un vert incroyable. - Tu aimes la Lozère? demande-t-elle. - C'est la première fois que j'y viens, dit-il, mais je peux te dire que je l'ai déjà adoptée. 47


Lui et moi On traverse de petits villages construits d'une façon qui peut paraître anarchique, avec des maisons de grosses pierres noires, aux toits de lauzes, qui se chevauchent, s'entrecroisent, se mêlent comme les pièces d'un puzzle. Le tout donne une impression de solide force paysanne. C'est comme un bloc, massif, indestructible. Il y a de l'eau partout, des fontaines, des cascades, des ruisseaux. Nous avons quitté la nationale et la route monte toujours, escortée de châtaigniers sombres. Bientôt elle se transforme en chemin de terre. La Peugeot s'essouffle. - Où tu me mènes? plaisante-t-il. – Au bout du monde, répond Lucienne en posant la tête sur son épaule. C'est effectivement le bout du monde. La route s'arrête là, ne va pas plus loin. Il y a une dizaine de maisons qui semblent sortir de terre. Tout est noir, les murs, les toits, la terre. Le ciel lui-même est noir. Un épais brouillard stagne dans le fond de ce qui est une sorte de cuvette entourée de hautes montagnes. On n'entend pas un bruit. Il règne ici un silence presque inquiétant. On ne perçoit même pas le chant du ruisseau qui cascade au loin, au pied du hameau. Puis une clochette tinte quelque part dans une bergerie. Un agneau bêle. Sa mère lui répond. De nouveau le silence. En bas, dans la plaine, il doit faire encore jour. Ici la nuit arrive plus vite à cause des montagnes entourant le hameau qui semble déserté. Elle l'entraîne, LUI, le tenant par le bras, comme pour se rassurer, comme si elle avait besoin d'un soutien. Elle frappe à une porte basse, lourde, épaisse, bardée de gros clous forgés à la main. Un pas traînant se fait entendre de l'autre côté de la porte. La mère de Lucienne est une femme encore jeune, encore jolie, mais avec des mouvements brusques qui lui donnent un petit côté viril qui choque avec son apparence gracile. Elle a l'habitude de vivre seule et d'assumer toutes les tâches dans ce pays rude où les hivers sont rigoureux. Elle coupe son bois à la hache, non par réelle nécessité, mais par plaisir. De même qu'elle lave son linge au lavoir public bien qu'elle ait depuis longtemps déjà une machine à laver. Elle monte sur les toits pour changer les lauzes et elle a un franc parler qui surprend. Il y a surtout quelque chose qui m'a tout de suite attiré chez elle, c'est qu'avant même d'embrasser sa fille, de dire un mot à l'homme qui l'accompagne, elle m'a pris dans ses bras et m'a prodigué des caresses exaltées auxquelles je n'ai surtout pas tenté de me soustraire. Nous sommes dans la cuisine, assis autour de la table de chêne massif, qui doit dater au moins de l'arrière-grand-mère, à boire un café brûlant – pas moi, je ne bois jamais de café. Moi, je me contente d'écouter la conversation. - Alors c'est vous le phénomène qui a réussi à dérider les fesses de ma fille? J'en reste séché. LUI aussi. Lucienne n'a pas l'air plus étonnée que ça, mais par contre elle est devenue toute rouge. Elle bafouille : 48


Lui et moi - Maman, je t'en prie… Mais la mère en remet une couche. - Ça fait longtemps que je le lui dis. Cette petite avait besoin d'être sautée. On ne peut pas vivre que pour le travail. - Maman, tu exagères! LUI ne sait pas quoi dire. Moi, pour rien au monde je ne laisserais ma place malgré l'envie que j'ai d'aller visiter les bergeries dont l'odeur fabuleuse arrive jusqu'à nous, nous enveloppe. - En tout cas, ajoute la mère en s'adressant à LUI, bienvenue dans la famille! Elle lui donne une accolade que ne renierait pas un lutteur de foire. Cette petite femme d'aspect fragile à une force étonnante qu'elle ne contrôle pas. J'en ai fait l'expérience par moi-même. Le repas est assez frugal, mais bien dans le style que j'aime, grosse cuisine de campagne, qui tient bien au corps et qui permet de passer toute la nuit sans être tourmenté par une petite faim qui chatouille l'estomac. La conversation a tourné autour de LUI pendant un moment, mais s'est interrompue très vite, du moins en ce qui concerne ce sujet. Nous sommes ici dans un autre monde, avec des valeurs différentes, où les aspects futiles de l'art ne sont pas toujours compris. Ah! Vous êtes peintre? Mais à part ça, qu'est-ce que vous faites pour vivre? Là, je grossis un peu le trait car la mère de Lucienne n'est pas une paysanne d'une province arriérée au début du vingtième siècle doutant encore de l'électricité et du progrès. Le progrès il est là, partout autour de nous, dans les appareils ménagers, dans le poste de télévision dont l'écran géant trône au milieu d'un salon rustique mais cossus. L'ouverture sur le monde n'est plus à faire. Ici on est au courrant de tout en même temps que les habitants de Paris, de Lyon ou de Marseille. L'information ne met pas des mois avant d'arriver. Non, c'est seulement que les centres d'intérêt sont différents. Maintenant on parle du troupeau. Là on est à fond dans le sujet. Ce n'est plus du superficiel c'est du concret, du solide, comme les pâturages qui nous entourent, les bergeries de grosses pierres, les sources, les châtaigniers. Il est inutile d'expliquer à notre bergère que sa récolte annuelle de châtaignes ne couvrirait pas le prix d'un tableau. Cela elle le sait, mais c'est tellement loin d'elle que l'imagination lui manque. C'est comme pour les galaxies dans le ciel. Nous savons qu'elles existent mais à des distances telles que ça ne concerne pas notre quotidien. Personnellement je n'en parle que par oui dire car tout ce que je vous raconte me vient de conversations surprises ici ou là. Moi, quand je regarde le ciel, je vois des petits points brillants, et voilà tout. Un bon steak saignant attire plus mon attention. Le lendemain matin, le ciel s'est éclairci. Ce qui m'étonne tout de suite c'est la netteté des formes avivées par la pluie de la veille, dans l'air pur qui brûle un peu nos poumons de citadins. Je voudrais bien accompagner le troupeau aux pâturages, mais on me l'a formellement déconseillé. Il paraît que le chien du 49


Lui et moi berger déteste les étrangers et peut se révéler dangereux. J'ai eu beau essayer de leur expliquer que le chien du berger ne me fait pas peur. Ils n'ont rien voulu savoir. Alors je reste enfermé dans la maison, à regarder par la fenêtre le troupeau qui s'échappe des bergeries comme une rivière et se répand dans le village avant de s'engager dans le chemin de terre qui monte vers ces montagnes bleues que je vois au fond. Courir après les moutons! Quel bonheur ce doit être! Comme je leur en veux, à tous, autant à elle qu'à sa mère, mais encore plus à LUI qui sait pourtant que je ne suis pas assez bête pour aller me fourrer dans la gueule d'un monstre! Car c'est un monstre. Il faut le reconnaître. J'ai un petit pincement à l'estomac rien qu'à le regarder. Qu'il est laid! Mais qu'il est laid! Il a une grosse gueule, dégoulinante de bave, avec des petits yeux méchants et des oreilles pointues qui ne l'avantagent pas du tout. Le berger, je l'ai rencontré ce matin. Il est venu boire le café avant de faire sortir les bêtes. C'est un grand vieillard à barbe blanche, qui ressemble trait pour trait au berger que nous mettons dans la crèche de Noël. À croire qu'il a servi de modèle. Il parle peu et sent le mouton. Normal puisqu'il dort dans la bergerie avec eux. La mère de Lucienne, sitôt le troupeau engagé dans le chemin, nous raconte que le père Chouard, le berger en question, a toujours refusé de dormir dans un lit, dans une maison. Il est pourtant propriétaire de plusieurs bâtisses en fort bon état, dans le village, héritage de ses parents et grands-parents, mais il préfère rester avec ses moutons. Il s'est installé un lit de sangle dans un coin de la bergerie, et il dort là tout au long de l'année, même l'hiver. "Avec la chaleur des bêtes, dit-il, pas besoin de chauffage." Il a un petit réchaud à pétrole qui lui permet de faire chauffer sa soupe, et pour ce qui est de griller des châtaignes, il le fait dehors en allumant un feu de bois entre deux grosses pierres. Je ne sais pas trop à quoi m'en tenir au sujet de Chouard. Pour une fois mon instinct est un peu en panne. Cela vient, je pense, du fait qu'il s'agit d'une catégorie d'hommes que je n'ai encore jamais rencontrée. Je serais tenté de me rapprocher de lui, et en même temps quelque chose m'en éloigne. Ce n'est pas qu'il ait eu un geste méchant à mon égard, au contraire il m'a caressé la tête très gentiment, mais j'ai surpris dans ses yeux comme une lueur de mépris. Comme s'il pensait que le monde moderne dénaturait les êtres et remplaçait le sang dans leurs veines par de l'eau. J'ai cru d'ailleurs surprendre le même regard vis à vis de LUI. C'était comme s'il pensait : "quel malheur qu'une fille de chez nous aille avec un type qui ne pourrait même pas fendre une bûche d'un coup de hache!" Maman Hélène, la mère de Lucienne, vit ici, toute seule, pendant le long hiver lozérien. Elle est propriétaire de pratiquement tout le village et, année après année, a restauré les quelques maisons en ruines qui lui venaient de ses grands-parents et les a aménagées en habitations pour touristes qu'elle loue six mois de l'année. C'est d'un bon rapport. Les locations, plus le troupeau de moutons, elle s'y retrouve. 50


Lui et moi Quand on lui parle du père de Lucienne, elle reste très évasive. A mon avis, elle n'a jamais su qui c'était. Ce sont des choses qui arrivent. Moi-même je suis dans ce cas là. Voilà pourquoi je me sens proche de Lucienne. Au fait, j'ai essayé de dormir avec maman Hélène. Un enfer! Elle ronfle trop fort. J'ai repris ma place entre Lucienne et LUI. Là oui, je suis bien! Calé entre les deux, je dors tout mon sommeil. Le tonnerre peut rouler dans les montagnes, je ne bouge pas d'un pouce. Bien sûr, eux ça les gêne. Ils aiment dormir collés l'un à l'autre. Alors elle se plaint un peu, LUI dit que j'exagère, et les choses en restent là. Ils me laissent en paix. Il y a certaines circonstances, bien sûr, dans lesquelles je ne peux pas rester entre eux. Surtout qu'ils font partie des gens très agités en ces moments-là et que le lit n'est jamais assez grand. Alors, je montre tout de même ma délicatesse et mon savoir-vivre. Je me glisse sous le lit et j'attends la fin de la tourmente. C'est ce qui s'appelle avoir du tact. Quand c'est fini, je reprends place sur le lit, mais je reste à leurs pieds. Toujours discret. Le troupeau parti, chaque matin, je file dans les bergeries vides. J'adore l'odeur qu'on y respire. Je comprends Chouard de préférer vivre ici plutôt que dans une maison bien proprette et aseptisée. Parfois, nous allons nous promener. Nous avons tous besoin d'exercices. Pour ma part, en tant que citadin il est vrai que je me rouille un peu. J'ai entendu dire qu'il y avait des lapins par ici, et même des sangliers. C'est une opportunité. Cependant jusqu'à présent je n'ai pas eu la chance d'en apercevoir la queue d'un. Il faut dire que nous ne nous écartons guère du sentier qui serpente de colline en colline. Ce sentier, on peut le suivre de vue très loin jusqu'à ce qu'il disparaisse derrière la dernière bosse. Je voudrais bien aller au bout, mais je suis fatigué avant d'en avoir parcouru le dixième. Toujours à cause de la vie citadine. Curieusement eux ne semblent pas ressentir de fatigue. Il faut dire qu'ils s'arrêtent tous les dix mètres pour s'embrasser. Il y a des fois où je perds patience. Alors je les devance, jusqu'au prochain tournant. Je me couche à l'ombre d'un buisson, et je les attends, sans cependant jamais les perdre du regard, des fois qu'ils auraient besoin de moi… Bon, je dis qu'il me faut de l'exercice, c'est un fait, mais enfin, il ne faut pas que ça dépasse les limites et que ça devienne trop contraignant. Je suis un peu comme ces vacanciers qui sont déjà installés dans les maisons de maman Hélène, et qui en arrivant veulent se manger la montagne entière. On les retrouve vite sur des chaises longues à se prélasser au soleil. Je le reconnais volontiers, j'ai un petit côté paresseux. Après tout pourquoi pas? Comme LUI a apporté sa palette et ses pinceaux, il s'installe parfois devant un paysage qui lui a attiré l'œil et il peint pendant des heures entières. Lucienne aussi, d'ailleurs. Elle s'est remise à la peinture parce qu'il lui a dit qu'elle avait du talent. Alors ils installent leurs deux chevalets dans un coin d'ombre et je m'étends de tout mon long sur l'humus odorant, en dépit de 51


Lui et moi quelques bogues de châtaignes désagréables. On dira ce qu'on voudra mais ça c'est la vraie vie. Le père Chouard s'est installé devant la fontaine, sur le banc de bois. Les estivants font cercle autour de lui. Nous sommes là nous aussi, comme au spectacle. Le vieux berger raconte des histoires de chasse. Sur ce sujet il est intarissable. Lucienne déteste la chasse, LUI n'a pas d'opinion bien définie sur la question. Il ne pratique pas. Quant à moi je n'ai qu'une vague idée de ce que ça peut être réellement. Nous écoutons, religieusement. Pas un bruit. Chacun retient sa respiration. Le père Chouard est un conteur exceptionnel. Il sait ménager ses effets. Quand le suspense est à son maximum, il prend un temps pour bourrer sa pipe, ou la rallumer selon le cas. Puis, après une longue respiration il continue son récit. De temps en temps l'un des estivants lui pose une question. Chouard répond volontiers et développe encore plus son sujet, mais si par malheur ce même estivant s'empare de la parole pour faire un commentaire, ou pire, pour raconter un fait qui lui est personnellement arrivé, alors notre berger lui lance un regard noir qui fait taire instantanément le téméraire. Ici il est chez lui et il veut que tout le monde le sache. Moi, ce qui m'énerve dans les histoires de Chouard, c'est qu'il est toujours en train de vanter les qualités exceptionnelles de ses chiens. A l'entendre, il n'a jamais eu à ses côtés que des surdoués. Un peu, ça va, mais trop c'est lassant. Surtout que la nuit j'en rêve des chiens du père Chouard. Ils m'assaillent, se jettent sur moi, me dévore. Je crie, je m'agite. Je change de place. La chaleur de la nuit me gêne. Pour avoir moins chaud, au lieu de rester entre Lucienne et LUI, je me cale dans les reins de l'un ou de l'autre. Ils me repoussent. Je m'éloigne. Mais dès qu'ils sont rendormis, je retrouve ma place et la guerre continue. Au petit matin il y en a qui ont les paupières gonflées. Moi, je vais très bien, merci. Maman Hélène qui ne connaît pas les raisons de ces fatigues matinales, plaisante. - Vous allez vous épuiser tous les deux si vous continuez à ce rythme. Lucienne rougit et murmure : - Maman, ne commence pas. Il y a quand même un peu de vrai dans la plaisanterie de maman Hélène. Avec les précédentes c'était tout feu tout flamme au début et ça se calmait au bout de quelques jours. Là on a l'impression d'un feu de forêt qui s'étend, et gagne du terrain, s'amplifie jusqu'à ne plus pouvoir être maîtrisé. Enfin, ce ne sont peut-être pas mes affaires. Chaque matin je regarde passer le troupeau de moutons par la fenêtre, et le soir, à la nuit tombée, c'est également par la fenêtre que j'assiste à son retour. J'enrage. Ne pas pouvoir l'accompagner est pour moi une frustration terrible. Un peu comme si j'étais devant une belle saucisse avec interdiction de la manger. Je cherche toutes les ruses imaginables pour échapper à la surveillance que je sens peser sur moi à ces heures-là. 52


Lui et moi Surtout qu'à bien y regarder, le fameux monstre n'est pas si effrayant que ça. C'est sans doute parce que je m'y suis habitué, mais son apparence ne m'effraye plus du tout. S'il ne tenait qu'à moi je ferais bien ami-ami avec lui. Il a même une façon d'aller chercher les moutons qui s'écartent du troupeau et de les ramener qui m'enchante. Je suis certain de pouvoir en faire autant. A deux, ça faciliterait encore le travail. Lucienne et LUI sont en train de s'embrasser dans la cuisine. Maman Hélène va donner à manger aux poules. Soudain, je n'en crois pas mes yeux. Elle a bien tiré la porte derrière elle mais une petite pierre en a empêché la fermeture complète. Je vois un rayon de lumière entre le battant de la porte et le chambranle. Un jeu d'enfant pour moi que d'entrebâiller cette porte suffisamment pour passer. Un souffle de liberté me saute au visage. Le troupeau passe devant moi. Le bruit est assourdissant. Toutes ces clochettes qui tintent, ces bêlements des mères qui demandent à leurs petits de ne pas s'éloigner d'elles ou ceux des agneaux qui cherchent leur mère et s'affolent de ne pas la trouver, ces centaines de pattes qui martèlent le sol, jusqu'à présents je les entendais un peu assourdis par l'épaisseur des murs. Mais maintenant je suis en plein dedans. Je baigne dans le bruit. Et l'odeur donc! Je hume à pleins poumons. Le père Chouard surveille tout cela comme un général qui dirige ses troupes sur un champ de bataille, de loin, mais avec un œil exercé. Rien ne lui échappe. Dès qu'il aperçoit un retardataire ou un jeune écervelé épris de liberté, il donne un ordre bref au chien et tout rentre dans l'ordre. Mais ne suis-je pas moi-même un jeune écervelé? Le père Chouard m'a vu, mais il n'a pas le temps de s'occuper de moi. A ses yeux je ne représente rien. Je suis l'inutile. Le chien aussi m'a vu. C'est ce qui cause mon malheur. Je ne sais pas comment les choses se sont passées. Tout a été si vite. Je me souviens vaguement d'une sensation d'écrasement, comme si une maison me tombait sur la tête. Je suis secoué, balancé, agité dans tous les sens. Je me retrouve sur le dos. Puis il y a cette douleur horrible. Je crie de toutes mes forces pour appeler à l'aide. J'entends qu'on s'agite autour de moi. D'autres cris, d'autres hurlements. LUI accourt. Comme dans un brouillard j'ai conscience d'être dans ses bras. Chouard tire son chien par le collier. Il a un regard mauvais, mais ce regard est pour moi. Je ne suis pas à ma place ici. Si je ne suis pas content, je n'ai qu'à retourner d'où je viens. Je suis le perturbateur. Ici c'est un pays d'hommes rudes, de chiens vaillants, pas un pays de mauviettes. En attendant j'ai deux grands trous dans le ventre par où pisse le sang en abondance. Maman Hélène me fait un bandage rapide pendant que LUI met la voiture en marche. J'ai une impression de vitesse folle pendant que nous descendons vers la ville voisine. Je suis allongé sur la banquette arrière, ma tête sur les genoux de Lucienne. Mais je n'ai pas envie des genoux de Lucienne en ce moment. Je voudrais être avec LUI, dans ses bras. Ce n'est pas que je n'aime pas Lucienne, 53


Lui et moi au contraire je l'adore. Mais LUI c'est autre chose. Je sens que peu à peu je m'affaiblis, je perds connaissance, mes yeux se brouillent. - Il perd beaucoup de sang, dit Lucienne. - Nous arrivons. Je peux encore percevoir l'arrivée à l'hôpital, le docteur qui se penche sur moi. Je l'entends qui dit : - Je ne vous promets rien. Nous allons essayer… Quand je me réveille, je suis tout seul dans une minuscule salle blanche, le ventre entièrement bandé. Une désagréable sensation de nausée m'envahit. L'odeur ici est horrible. Où sont-ils? C'est comme si mon univers avait disparu. Où est Lucienne? Où est-il LUI surtout? M'ont-ils abandonné? Un homme s'approche. Je ne le connais pas. Il ne m'est pas très sympathique. Faut dire que je le vois comme à travers un brouillard épais. Il me parle mais je ne comprends rien à ce qu'il dit. Il m'examine, me touche avec des instruments bizarres. Le jour se passe. Une femme est venue qui a changé mon bandage. J'ai faim. Mais la faim n'est rien à côté de l'angoisse. Surtout que la nuit arrive. Je veux me coucher contre LUI, mais il n'est pas là. J'essaye de me mettre debout pour essayer d'aller à sa recherche. Je n'en ai pas la force. Voilà, il fait nuit maintenant. C'est la première nuit de toute ma vie que je vais passer seul, sans LUI. Je me mets à pleurer doucement. La femme m'a donné à boire une eau qui avait un drôle de goût. Presque aussitôt après, je m'endors. Au matin, quand je me réveille, rien n'a changé autour de moi. Je suis toujours tout seul. Je voudrais être chez nous, sur le divan, écouter Louis Armstrong. Mais c'est encore le même homme, celui que je n'aime pas, qui vient me visiter. On m'apporte aussi à manger. Ce n'est pas mauvais mais ça ne vaut pas la cuisine de Lucienne ou de maman Hélène. Où sont-ils donc passés tous? Qu'est-ce que je leur ai donc fait pour qu'ils m'abandonnent ainsi? Sont-ils en train de me punir de quelque chose? Mais de quoi? Quelques détails me reviennent vaguement à la mémoire ; la porte entrouverte, le troupeau, le regard méchant de Chouard. Peu à peu je revis tous les événements qui viennent de se succéder. Je n'ai plus de doutes. Ils m'ont rejeté pour n'avoir pas obéi, pour ne pas être resté tranquillement derrière la fenêtre. Je me remets encore à pleurer, doucement, presque sans bruit. Trois nuits se sont passées. Les nuits ne sont pas longues. Je dors sitôt bue cette eau qui a un drôle de goût. Ce sont les journées qui me paraissent interminables. Pourtant ce matin, même si le moral est bas, je me sens mieux physiquement. Je marche. C'est déjà une chose. Oh! Ce n'est pas demain que je vais retourner dans la montagne. D'ailleurs, retournerais-je jamais dans la montagne? Sans doute vais-je rester ici, dans cette minuscule pièce, jusqu'à la fin de ma vie. 54


Lui et moi Voilà maintenant que j'ai des hallucinations. Je m'imagine que la voiture que je viens d'entendre, au dehors, c'est notre chère Peugeot. Ce qui ne se peut pas puisque Lucienne et LUI sont partis en m'abandonnant. Je crois aussi entendre sa voix. Me voilà bien. Je suis comme Jeanne d'Arc. Pourtant non, c'est bien sa voix! Elle est assourdie, comme lointaine, mais je ne peux pas m'y tromper. J'entends même celle de Lucienne. Du coup je suis debout. Si je reste couché, je n'arrive pas à bien savoir s'il s'agit d'un rêve ou d'une réalité. Mais debout, complètement éveillé, je ne peux garder aucun doute. Il y a des pas qui résonnent dans un couloir. La porte s'ouvre. C'est LUI!!!

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Lui et moi Chapitre 7

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ouis Armstrong chante "West End Blues". C'est le signe que nous sommes revenus chez nous. Lucienne est nue, assise dans un fauteuil tapissé de velours rouge. LUI, derrière son chevalet tente de saisir la pose. Très concentré, il trace son ébauche à grands coups de pinceaux. Quand il est satisfait du résultat, il s'approche du modèle et l'embrasse. Nous sommes dans l'atelier. D'ordinaire, je crois vous l'avoir déjà dit, je n'aime pas trop venir ici, à cause des odeurs. Les effluves de térébenthine me montent à la tête et me font éternuer. Mais comme en ce moment je ne supporte pas le moindre instant de solitude, il faut toujours qu'il y ait quelqu'un avec moi. Le docteur dit que ça vient du traumatisme après l'agression dont j'ai été victime et aussi du fait d'être resté plusieurs jours isolé à l'hôpital. Alors je les suis partout. Ils sont dans la cuisine, j'y suis. Ils vont aux toilettes, je les accompagne. Ils ont un moment de chaleur, je me fais discret mais je reste présent. Ils sortent ne serait-ce que trente seconde pour observer le temps qu'il fait, je suis encore là. Elle, en plaisantant, m'appelle "pot de colle". LUI me dit : "tu n'en fais pas un peu trop? - Je commence à être un peu ankylosée, soupire Lucienne. - Que ne ferait-on pas pour l'amour de l'art! - Pourquoi ne prends-tu pas une photo? Ainsi tu pourrais travailler plus à ton rythme. - Ce n'est pas la même chose. Ça t'ennuie de poser? - Tu veux rire? J'adore. Et elle ajoute: - J'adore me mettre nue devant toi. Il rit. - Tu ne serais pas un peu exhibitionniste? Elle relève le menton et pince les lèvres tout en haussant les sourcils, ce qui lui donne un petit air espiègle ravissant. - Je revendique. Au fait, j'ai oublié de vous dire, ça y est, elle s'est enfin installée chez nous. Ce perpétuel déménagement commençait à être lassant. Enfin, tout ça est fini, bien fini. Mais quelle histoire! Et quel chambardement! Parce que quand une femme s'installe - je veux dire s'installe vraiment - elle apporte avec elle toutes ses affaires. Vous voyez où je veux en venir? Peut-être pas. Alors je vais vous expliquer. Lorsqu'un couple aménage dans un appartement ou un pavillon, si ce couple commence dans la vie, il va meubler le lieu petit à petit, selon ses goûts, et le résultat sera, on le suppose, acceptable pour tous les deux. Mais imaginez 56


Lui et moi deux personnes déjà un peu avancées en âge, avec des situations bien établies, un passé plus ou moins saturé, qui décident de vivre ensemble. Ils choisissent l'appartement de l'un des deux, déjà surchargé par les biens accumulés au cours de vingt ans d'existence, et par les héritages successifs qui ont pu avoir lieu durant cette période, alors là tout se complique. Parce que l'autre personne, celle qui arrive, celle qui s'installe, c'est avec toutes ses affaires qu'elle le fait et bien sûr il n'est pas question de se débarrasser de quoi que ce soit. Vous avez compris. Dans notre appartement que LUI trouvait déjà trop étroit, il a fallu trouver une place pour toutes les affaires de Lucienne. Nous y sommes arrivés, mais pas sans peine. Il a fallu changer cent fois les meubles de place, essayer toutes les dispositions possibles et imaginables, pousser, tirer, empiler. Finalement le résultat n'est pas trop moche, il faut le reconnaître. Ils sont artistes tous les deux, ils ont le sens de l'esthétique. Le seul qui aurait quelques objections à faire ce serait moi. Car mon univers se trouve fortement perturbé. Je n'ai plus mes repères. Je suis obligé de changer mes vieilles habitudes. Mes certitudes d'hier se teintent d'hésitations, de flottements dans mon comportement. Je vais vous donner un seul exemple. Dans notre salon nous avons réussi à caser celui de Lucienne. Je reconnais que c'est bien arrangé, que ça ne choque pas. Forcément, comme Lucienne et LUI ont les mêmes goûts il est normal que ce qui leur appartient en propre soit en harmonie. Seulement nous voilà avec deux divans et quatre fauteuils. Nous pouvons en recevoir du monde! Quoi qu'il en soit ça me pose problème. Il y a quelque temps, quand nous étions chez nous, je m'installais sur notre divan pour regarder la télévision. Quand nous allions chez Lucienne, je m'installais sur le sien pour faire de même. Eh bien maintenant je ne sais plus comment faire. Je vais de l'un à l'autre. Je tourne en rond. Quand je suis sur l'un, je me dis que je serais mieux sur l'autre, alors je change et au bout de quelques minutes il me vient l'idée que je n'aurais pas dû. Ce que je dis là peut paraître superficiel, mais pour moi c'est tout un stress qui s'installe. Je pourrais vous donner cent exemples de ce genre. Bon, je suppose que d'ici quelque temps j'aurai trouvé mes marques et que tout rentrera dans l'ordre. En attendant, je me sens perturbé. En parlant du salon, je viens de dire que nous pouvons recevoir du monde. Il n'y a là rien de nouveau. Depuis longtemps la maison est régulièrement envahie par les amis (comme s'ils n'avaient pas d'autre endroit où aller). La seule chose qui change c'est qu'au lieu de les faire asseoir sur le tapis, comme dans le passé, ils peuvent se vautrer à l'aise sur des coussins moelleux. Justement on attend Gérard, Jany et Henri. Lucienne et LUI se demandent qui Henri va bien pouvoir nous amener cette fois. Car c'est toujours une surprise. Comme il ne pouvait pas descendre plus bas dans l'échelle des âges sans être accusé de pédophilie, il s'est rabattu sur l'exotisme. La semaine dernière il nous a fait la surprise d'une gitane, une vraie, de celles qui disent la bonne aventure dans les fêtes foraines, habillée dans le 57


Lui et moi style et tout. LUI croit que c'est elle, la gitane, qui a piqué le cendrier en cristal qu'on ne retrouve plus depuis son passage. Lucienne penche plutôt pour la femme de ménage, coutumière des catastrophes, qui aurait pu briser l'objet involontairement et ensuite faire disparaître les preuves de son incompétence pour éviter une réprimande. Les premiers à arriver sont Gérard et Jany. Ils ont apporté du champagne. - Il ne fallait pas! dit Lucienne/ - Il fallait bien fêter l'installation, répond Jany. Elle s'enfonce dans le divan moelleux de Lucienne. - Oh! s'exclame-t-elle. Il me faudrait le même chez moi. S'il ne tenait qu'à moi je le lui donnerais tout de suite. Mes problèmes seraient résolus. Mais je n'ai pas mon mot à dire sur ce sujet. Nous attendons Henri pour ouvrir la bouteille. - Au fait, comment va-t-il? LUI explique l'histoire de la gitane. - A mon avis, dit Lucienne, elle est plus Espagnole que Gitane. - En tout cas elle nous a piqué le cendrier. Décidément il n'en démord pas. Lucienne donne son avis sur la question. - Les femmes de ménage, c'est la plaie, dit Jany. Elle nous raconte ses déboires avec la sienne. Ce qui m'amuse, parce que je la connais sa femme de ménage. Je l'ai vue plusieurs fois. C'est la seule femme portant moustaches que j'ai jamais rencontrée dans ma vie. Chaque fois qu'on va chez Gérard et qu'elle est là, je passe des heures à la regarder. Elle doit même se demander ce que je lui veux, cette femme. En tout cas certainement pas l'épouser. Elle est vraiment trop laide. - Moi, je ne voudrais pas d'une femme de ménage de cet acabit, j'en ferais des cauchemars. C'est lui qui a dit ça, pas plus tard qu'hier soir. Mais il détient aussi l'explication. Il pense que Jany a trouvé là le moyen de préserver Gérard de toutes tentations. Lucienne a secoué la tête en riant. - Que tu es bête! Et elle l'a embrassé. Henri n'est toujours pas là et la conversation tourne sur la politique. Je préfère. Je veux dire que quand on aborde ce sujet il vaut mieux que Henri ne soit pas là. Parce que Henri sait tout, connaît tout, a des amis influents qui sont au courant de tout. En plus, il a le sens du mystère. Il a le truc pour se taire au moment voulu afin de faire croire que s'il voulait il en dirait beaucoup plus, mais qu'il est tenu à un devoir de réserve. Quelqu'un qui ne le connaîtrait pas et le rencontrerait pour la première fois croirait volontiers qu'il est l'éminence grise de la maison blanche et de l'Élysée. Mais pour nous c'est quelquefois lassant. Quand Henri va vraiment trop loin dans sa mythomanie, LUI le remet en place sans ménagement. Je trouve même que parfois il manque un peu de tact. 58


Lui et moi Ce qui fait qu'il arrive souvent à Henri de se fâcher. Alors on ne le voit plus d'une semaine. Il ne donne plus signe de vie. Cependant, depuis que Lucienne est avec nous, les choses ont bien changé. Elle a un doigté extraordinaire, notre Lucienne, pour arrondir les angles et mettre les gens dans sa poche. C'est un amour. Je vous l'ai déjà dit. Henri ne se fâche plus. Gérard est plus facile à manier. Mais Gérard n'est pas mythomane. Seulement il s'enflamme facilement pour les grandes causes. Une fois c'est la famine en Éthiopie, une autre les enfants du Brésil, une autre encore les méfaits de la mafia russe. Dans ces moments là, il ne faut pas le contredire. Jany le sait. Alors elle l'appuie. De temps en temps elle place deux trois petits mots qui sont comme du petit bois qu'on rajoute sous la bûche incandescente pour raviver les flammes. Jany est plus branchée bébés phoques, couche d'ozone, nourriture transgénique. Parfois quand elle expose ce que pourrait devenir l'humanité si on ne remédie pas tout de suite à certaines aberrations, j'en ai des frissons. C'est tout à fait effrayant. Heureusement qu'on passe vite à autre chose. Il y aurait de quoi se suicider tout de suite. Question diversion, nous avons de quoi. D'abord il y a toujours un nouveau disque que LUI (ou Lucienne maintenant) a déniché chez quelque brocanteur et qui appelle une foule de commentaires, et puis il y a la guitare et les chansons de Brassens. Pour ça, le père Georges en a sauvé des soirées qui languissaient un petit peu ou qui tournaient au vinaigre. Je ne parle pas de nous car question de se languir, je ne me souviens pas que cela se soit produit une seule fois. LUI est intarissable, Lucienne enchanteresse. Quant à moi… je n'en dirai pas plus. Lorsque les gens viennent chez nous, ils ont du mal à larguer les amarres. Mais Lucienne sait comment s'y prendre. - Gérard! On dirait que tu as sommeil! Tu as de petits yeux! Jany regarde sa montre et sursaute. Déjà quatre heures du matin! Il est temps de rentrer. C'est infaillible. Pour l'instant nous n'en sommes pas encore là. La soirée débute à peine. Henri n'est toujours pas arrivé. Nous avons téléphoné chez lui, pour le cas où il aurait oublié (ça lui arrive), mais seul le répondeur répond (ce qui est naturel pour un répondeur). Finalement notre cher Henri arrive avec deux heures de retard. Je sentais tout de même que Lucienne commençait à se faire un peu de souci pour son repas. Pas trop tout de même. Elle a fait un veau Maringo et ce genre de plat se réchauffe sans problème. Au contraire, réchauffé c'est encore meilleur. - Excusez-moi, dit Henri, Maguy n'était pas prête. Vous savez comment sont les femmes! Il éclate d'un rire gras, en oubliant qu'il y en a déjà deux dans l'assemblée. 59


Lui et moi Maguy est noire, du plus beau noir qu'on puisse imaginer. Je suis vraiment impressionné, surtout que le blanc de ses yeux est immense. Henri est emballé. Il a la pêche. Il va construire un complexe touristique en Guadeloupe, le pays d'origine de Maguy. Il a déjà tout prévu, les chambres avec accès direct à la plage, la boite de nuit, la piscine, et jusqu'au hamac dont il se réserve l'usage personnel, vu que (en parlant de personnel) il a bien l'intention de ne pas lésiner sur la quantité et de n'avoir, lui, qu'à diriger l'affaire de loin. - Un hamac à deux places, bien sûr, précise-t-il. Il tapote les fesses rebondies de Maguy qui glousse comme une dinde. C'est bien parti. - De quoi étiez-vous en train de parler? Nous nous gardons bien de le lui dire. Aucun d'entre nous n'est téméraire à ce point. Maguy fait l'inventaire des disques. Visiblement rien ne la tente. - Vous n'avez pas de la béguine? demande-t-elle, un soupçon de déception dans la voix. Non, nous n'avons pas d'exotisme en magasin. - Moi, ce que j'aime c'est la béguine. Elle commence à se trémousser au milieu du salon. LUI évite de rencontrer le regard de Lucienne. Si jamais ça se produit, ils vont avoir une crise de fou-rire. Gérard semble assez intéressé par les ondulations de croupe de la Guadeloupéenne. Mais Jany le rappelle à l'ordre d'un coup de pied bien appliqué dans les chevilles. Finalement, le repas se passe bien. Je vais même vous dire : Maguy se révèle très sympathique, pas idiote du tout, et elle a suffisamment de jugeote pour rester discrète sur les sujets qu'elle ne connaît pas. Pour une fois Henri a tiré un bon numéro. A mon avis cette histoire ne va pas durer longtemps. Henri n'est vraiment heureux qu'avec les franches idiotes. Plus elles sont bêtes plus il se délecte. Je ne sais plus qui avait dit un jour que Henri aimait s'entourer d'imbéciles. Ce qui lui donnait l'impression d'être plus intelligent. En tout cas ce n'était pas Lucienne qui a horreur de dire du mal des autres. Donc c'était forcément LUI. C'est plus dans son style. Pour le repas nous avons mangé dans la vaisselle de Lucienne. Elle et LUI ont décidé d'utiliser les services en alternance. Gérard regarde sous une assiette et y lit quelque chose qui lui fait écarquiller les yeux. - Ce sont des vraies? - Bien sûr, dit Lucienne en riant. - Mais tu sais que ça vaut une fortune ce genre de truc? Ce qui pousse Henri à nous raconter pour la centième fois ses trouvailles dans le grenier de son arrière-grand-mère. Épuisés, nous le laissons dire en poussant de temps en temps une petite exclamation de surprise admirative.

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Lui et moi - Chez nous, dit Maguy, nous n'avons pas de grenier. On balance tout à la mer. Ce qui détend l'atmosphère, et remet les choses en place. Henri lui-même ne trouve rien à redire. Fine mouche cette petite. On retourne au salon pour le café. On a droit à l'éternel festival Brassens. Mais on ne s'en lasse pas. Maguy chante quelques airs de chez elle, très bien, et LUI l'accompagne à la guitare. Il est presque cinq heures du matin quand quelqu'un parle de lever le camp. - C'est presque l'heure des croissants, dit Henri. Mais personne ne donne suite. - Revenez quand vous voulez, dit Lucienne à Maguy. A mon avis on ne la reverra plus, la Guadeloupéenne. Henri ne se sent pas assez valorisé avec elle. Eh bien je me trompais. Vous ne devinerez jamais ce qui se passe aujourd'hui, deux mois après cette soirée. Henri épouse Maguy. Autant vous dire que personne ne s'y attendait. La surprise totale. Peutêtre Lucienne avait-elle une vague idée de ce qui allait survenir, mais vraiment très vague. - Même maintenant je n'y crois pas, dit LUI en ajustant son nœud papillon. Lucienne lui tend la veste de son smoking, qu'il enfile devant la glace. - Qu'est-ce que tu es beau! dit-elle. Le pire c'est qu'elle est sincère. Moi aussi j'ai un nœud papillon. Il me gratte horriblement, mais il faut ce qu'il faut. Je suis fier comme un Pape. C'est un truc qui se dit. Mais je ne vois pas pourquoi un Pape serait plus fier qu'un empereur ou qu'un magnat du pétrole. Bon, il faut que j'arrête de faire des digressions pace que vous êtes tous pressés de connaître les détails de ce mariage surprise. Vous allez être déçus, parce que tout se passe dans la plus parfaite banalité. Avec Henri on s'attendait au pire. Même qu'il invite toutes ses ex. Eh bien pas du tout. Le Henri s'est converti en véritable mouton. Il est là, tout emprunté dans son smoking étriqué et il ne tente même pas une de ses vantardises habituelles. Là où tout le monde reste bouche bée c'est quand dans l'église on l'entend répondre à pleine voix aux prières du prêtre. Pendant des années il a bouffé du curé devant nous. Et que c'était ceci, et que c'était cela… et maintenant : notre père qui êtes aux cieux… Maguy est ravissante. Vous imaginez un peu le contraste entre sa peau noire et le blanc de la robe de mariée. Sa famille est venue de Guadeloupe. Le père est docteur, la mère professeur de Français. Le frère veut faire les beaux61


Lui et moi arts et quand il voit le témoin du marié (LUI bien sûr) il manque s'évanouir. C'est son peintre préféré. Il a une véritable vénération pour lui et surtout pour sa peinture. Moi, je comprends ça, la vénération. Encore que pour ce qui est de sa peinture je n'ai pas vraiment d'opinion bien établie. LUI est très élégant dans son smoking tout neuf, acheté pour la circonstance. Quant à Lucienne, c'est un enchantement. Elle est bien évidemment le témoin de la mariée. Jany pleure et Gérard lui-même a l'air ému. Le repas est somptueux. Je ne laisse ma part à personne. - Qui aurait dit ça d'Henri! fait Gérard. - Il faut bien qu'un homme se range un jour ou l'autre, dit Lucienne. LUI ne semble pas d'accord. - Moi, je n'ai nullement l'intention de me ranger. Lucienne le pince, puis l'embrasse. Moi, je finis les assiettes dans lesquelles restent encore des parts presque entières de la pièce montée. Il y a des gens qui ont vraiment un appétit d'oiseau. Remarquez, je ne suis pas certain qu'ils avaient vraiment terminé vu qu'ils sont tous sur la piste de danse. En revenant à leur place, ils vont peut-être avoir une surprise désagréable. De toute façon il reste encore la moitié de la pièce au milieu de la table. S'ils en veulent encore ils n'auront qu'à se servir. Pour ce qui est de moi, je cale. Mon estomac refuse d'en absorber plus. Je me couche sous la table et je m'endors. Ce qui est un véritable exploit vu le bruit qui règne ici. Ça crie, ça chante, ça parle fort. Et par-dessus tout ce brouhaha, il y a la musique. Ah! Mes pauvres oreilles! Je pense à LUI qui question oreilles est presque aussi sensible que moi. Je suis certain qu'il aimerait bien rentrer à la maison tout de suite, et vite mettre sur le plateau un Count Basie tempo lent, relax, sur les temps, "C blues" par exemple. Lucienne pense de même. Je le sais parce que je vois ses pieds qui remuent sous la table. Ce n'est pas pour marquer le tempo. Elle soulève les talons, les reposes, étire ses doigts de pieds, comme LUI quand il est dans un avion et que ses jambes s'ankylosent. Je ne comprends pas trop ce qu'on fait encore là, alors que les mariés se sont éclipsés, il y a déjà longtemps. - Je crois qu'il est temps de rentrer, dit Jany en tortillant entre ses doigts un morceau du voile de la mariée. Gérard est toujours d'accord avec ce que dit Jany. Il se lève. Lucienne et LUI en profitent pour s'engouffrer dans la brèche. Nous embrassons tout le monde, même des gens que nous ne connaissons pas. Sitôt dans la voiture, Lucienne se jette sur LUI et l'embrasse à pleine bouche. - Je me suis retenue trop longtemps, dit-elle en reprenant sa place, digne et vertueuse comme une pensionnaire de couvent. - Il fallait pas, dit-il en actionnant le démarreur. - Avec tout ce monde, ça me gênait. 62


Lui et moi Il hausse les épaules en riant. - Parfois tu es un peu coincée, non? - Oui, mais pas tout le temps. - Je le reconnais… Elle a posé la tête sur son épaule. Au matin, je me réveille un peu vaseux. LUI aussi, Lucienne de même. Moi, à cause d'un excès de crème au beurre, eux pour avoir un peu trop mélangé les alcools. Il faut voir la tête qu'ils ont. LUI est même rentré dans le chambranle de la porte. C'est vous dire. Lucienne est allongée sur le divan, à ma place, une serviette mouillée sur le front. Elle gémit tellement qu'on pourrait croire qu'elle est en train de rendre l'âme. - Tu veux un verre de champagne, ma chérie? Elle lui envoie un coussin à la tête. - Je te déteste! - Moi non plus. Il cherche à l'embrasser mais elle se dérobe et enfonce son visage dans le coussin restant. - Ne m'embrasse pas! Je dois avoir une haleine horrible! - Je crois que je ne vaux pas mieux. Il a sorti de l'armoire à disques le "Really the Blues" de Bechet et Tommy Ladnier, enregistré par Panassié. Il le connaît par cœur. Jusqu'au célèbre couac de Ladnier à la fin du morceau. - Ladnier croyait que le morceau était fini et il a été surpris en voyant que les autres musiciens continuaient à jouer. Ça l'a déstabilisé. A l'époque on gravait directement sur la cire. Il n'était pas question de faire un montage comme aujourd'hui. - Même avec un couac, dit Lucienne, c'est un chef d'œuvre. Elle se laisse emporter par la musique, la tête sur les genoux que LUI vient de lui offrir.

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Lui et moi Chapitre 8

N

ous avons fait les bagages. Pour être exact, Lucienne a fait les bagages. Ce qui me tranquillise. Jusqu'à présent c'était toujours lui qui s'en occupait et chaque fois ça se révélait un vrai désastre. Il entassait pèle mêle une foule de choses tout à fait inutiles, que nous ne sortions jamais des valises, et par contre, il oubliait l'essentiel. Ce qui nous obligeait à courir les boutiques pour parer au plus pressé. Je peux vous donner un exemple si vous voulez. Régulièrement il omettait de prendre ma brosse à cheveux. Alors, sitôt arrivés, nous courrions en acheter une neuve. Si vous ne me croyez pas, venez à la maison, je vous montrerai le nombre impressionnant de brosses que je possède. Et ce n'est qu'un exemple parmi tant d'autres. Eh bien cette fois, j'ai été très attentif. Ma brosse c'est la première chose qui a trouvé place dans la valise. Remarquez que je n'en ressens pas un plaisir extrême car je n'apprécie que modérément cet ustensile. Si on pouvait éviter… Mais là-dessus, je ne me fais aucune illusion. Déjà que LUI était barbant avec ça, je suis tombé sur une femme qui est une véritable obsédée du brossage. Malgré tout, je dois reconnaître que j'aime mieux quand c'est elle qui me coiffe que quand c'est LUI. Il me tire les cheveux. Elle non. Je n'irai pas jusqu'à dire que c'est un plaisir, mais du moins ce n'est plus une torture. Les bagages sont chargés dans la Peugeot. Le voisin est venu nous dire au revoir. C'est lui qui garde les clés de la maison. La vidange est faite. Cette odeur d'huile me soulève le cœur. Je voudrais bien passer ma tête par la fenêtre, mais LUI ne veut pas. Dans le fond, il est plutôt du genre dictateur. Lucienne est tout de même plus coulante. Bon! C'est ainsi. Après tant d'années passées ensemble je ne vais tout de même pas aller chercher ailleurs. Nous partons en vacances. Chaque année à la même époque nous vivons cette épreuve un peu pénible pour moi. Tout du moins au début. Après, au bout de deux ou trois jours, je m'amuse comme un petit fou et ne pense plus au retour. Il y a le voyage. Très éprouvant le voyage. Très éprouvant parce que très long et extrêmement monotone. Nous prenons l'autoroute, forcément, pour arriver plus vite. Le paysage est toujours le même. Il n'y a rien à voir, pas le moindre lapin qui traverse la route. C'est l'ennui absolu. De temps en temps je regarde par la vitre, et mon moral en prend un coup. Je vois exactement la même chose qu'une demi-heure auparavant. Écœuré, je me recouche sur la banquette arrière. Quand je jette à nouveau un coup d'œil, rien n'a changé. A croire que nous avons fait du sur-place. Eux, ils ont trouvé le moyen de faire passer le temps. Ils n'arrêtent pas de s'embrasser. Je sais que c'est très dangereux. Ce doit même être interdit par le code de la route. Mais qu'est-ce que vous voulez? Ils sont comme deux gamins. 64


Lui et moi Quand nous quittons l'autoroute, tout de suite l'apathie qui pesait sur moi depuis le départ, m'abandonne. Tout à coup je me sens ragaillardi. Tout ce qui défile autour de moi me parle. Les grandes haies de cyprès, les collines finement découpées, les petits mas aux toitures rousses. Et les odeurs, que dire des odeurs! Il y en a tant, et toutes plus fortes les unes que les autres, que je ne sais plus où donner du nez. Je vais encore me faire engueuler, mais il faut absolument que je passe la tête par la fenêtre. - Rentre ta tête! Qu'est-ce que je vous disais? Il n'empêche que j'ai pris un parfum de romarin plein la figure. La maison est très grande, très vieille et très poussiéreuse. Forcément, personne ne l'habite dans le courrant de l'année. Plusieurs générations y ont entassé une foule de meubles hétéroclites qui feraient la joie des antiquaires voisins. J'aime cette maison car il y a un nombre impressionnant de pièces, toutes à des niveaux différents, comme la maison de Pablo à Mexico. On n'arrête pas de monter et de descendre, quelquefois une ou deux marches seulement. Il y a des coins et des recoins, des alcôves, des dessous d'escaliers, des chambres immenses, d'autres minuscules, des celliers, des caves, des greniers. Ça va à droite, à gauche, dans tous les sens, sans raison apparente. Même LUI ne s'y retrouve pas toujours. Ce n'est pas la première fois que je viens, mais chaque fois j'éprouve ce même plaisir de la découverte. Je cours, je saute, je m'agite, on m'appelle en bas quand je suis en haut, j'explore, émerveillé par tout ce que je vois, par tout ce que je retrouve, par les souvenirs que réveillent chaque objet, chaque meuble. Il y a forcément quelques petites odeurs d'urine de souris qui traînent par-ci, par-là, mais ce n'est pas désagréable et d'ici deux ou trois jours ça aura disparu. Quelqu'un qui est encore plus émerveillé que moi, c'est Lucienne. Elle vient ici pour la première fois. Tout lui est sujet à pousser des petits cris de joie. LUI ouvre les volets dans chaque pièce qui se trouve aussitôt envahie de soleil. L'odeur de renfermé s'estompe. Il me semble même qu'un léger parfum de cire, de cette cire dont on a enduit les tomettes rouges du parquet l'année dernière, vient me chatouiller les narines. Dans la chambre, Lucienne est en admiration devant la grande armoire de mariage. - Qu'est-ce qu'il y a dedans? - Ouvre, tu verras? - Tu as les clés? - Il y a longtemps que les clés ont disparu. D'ailleurs je me demande bien à quoi elles serviraient. Si un voleur rentrait ici il n'aurait aucune peine à fracturer tout ça. Lucienne caresse le bois poli de l'armoire.

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Lui et moi - C'était symbolique, dit-elle. Les femmes gardaient toutes les clés à la ceinture comme pour bien marquer qu'elles étaient maîtresses absolues chez elles. C'est bien ce que je compte faire à l'avenir. Une fois de plus ils s'embrassent en riant. Lucienne a ouvert l'armoire. C'est un peu comme si elle avait ouvert une fenêtre sur un champ de lavande. Tout le linge parfumé est là, éclatant de blancheur, les draps, les nappes, les serviettes, les trousseaux des différentes grands-mères qui se sont succédées dans la maison. Certaines pièces n'ont encore jamais servi. Je vois Lucienne qui écrase une larme au bord de sa joue. - Qu'est-ce que tu as? s'inquiète-t-il. - Rien, murmure-t-elle en se serrant contre lui. Seulement un trop plein de bonheur. Vous allez voir qu'elle va me faire pleurer aussi. Dans le placard de la cuisine, il n'y a évidemment aucune provision. Mais Lucienne a tout prévu. Moi, pendant qu'elle sort les paquets du coffre de la Peugeot, je me précipite dans le jardin. Ah! Ce jardin! Combien de fois en ai-je rêvé? Je l'ai connu bien entretenu, il y a quelques années, quand le vieux père Grégoire, le voisin, y cultivait ses salades et ses tomates. Tout y était tracé au cordeau, il fallait voir. Quel plaisir de se tremper les pieds dans les petites rigoles d'arrosages! Mais le père Grégoire est mort. Plus personne ne s'occupe du jardin et LUI n'a pas la fibre. A sa décharge il faut dire qu'on ne vient qu'un mois par an. Si c'est pour se tuer la santé à arracher les mauvaises herbes, ça ne vaut pas la peine. Quand je parle de mauvaises herbes, il s'agit d'un euphémisme. En réalité ce sont des arbustes, et même des arbres qui ont remplacé les tomates du père Grégoire. L'île de Robinson Crusoé ne devait pas être plus sauvage. Mais pour moi c'est un enchantement. Je préfère ça aux alignements de laitues, même si par le fait les rigoles d'arrosage ont disparu. Je fais lever une nué de petits oiseaux. Les cigales s'arrêtent de chanter un instant, inquiètes, puis conscientes que je ne représente aucun danger pour elles, reprennent leur concert. Leur chant me vrille un peu les oreilles. Je vais m'y habituer très vite. Les pies jacassent au sommet des grands cyprès. Mon intrusion les a dérangées et elles me le font savoir. Je ne parle pas leur langage, mais je suis certain qu'elles sont en train de m'insulter copieusement. Il n'y a rien de plus hargneux et de plus intrépide qu'une pie. Je ne sais pas si celles qui sont là haut sont les mêmes que celles de l'année dernière. Si oui, elles doivent garder un mauvais souvenir de moi. Je n'ai pas cessé de leur courir après pendant un mois. C'était devenu un jeu pour elles et pour moi. Elles venaient se poser à un mètre de moi, comme pour me provoquer, s'envolaient dès que je faisais mine de me lever, allaient se poser quelques mètres plus loin, m'invectivaient, recommençaient leur manège jusqu'à ce que je me mette vraiment en colère.

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Lui et moi Je me glisse entre les taillis, les buissons, les ronces pour arriver jusqu'à la petite cabane de pierre qui servait d'écurie et d'étable dans le temps. Là je suis chez moi. Un vieux rosier a trouvé le moyen de faire encore quelques roses d'un rouge très vif. Je respire à pleins poumons. Je sais qu'un lapin a installé son terrier sous les dalles en pierre du cabanon. Il peut être tranquille, ce n'est pas moi qui irai le déranger. Un fauteuil éventré me tend les bras. Je me prépare pour une sieste terrible. Ce sera pour une autre fois. Il m'appelle. Quand je vous dis qu'il ne peut pas se passer de moi… et moi, l'idiot, j'accours bien entendu. Remarquez que je ne suis pas déçu, loin de là, car nous allons rendre visite à la vieille madame Grégoire, la veuve. Chaque fois que je pense à elle il me vient le souvenir d'une grosse boite en fer dans laquelle elle range des petits gâteaux secs, qu'elle confectionne elle-même, et qui sont un délice. Jamais je n'en ai mangé de si bons. Avant, madame Grégoire avait un chien, un gros pataud sans race. Je crois qu'il est mort peu de temps après le vieux Grégoire. J'ai entendu dire un jour qu'il s'était laissé mourir de chagrin. Je le crois volontiers. Depuis, madame Grégoire n'a plus que des poules, des canards, un gros dindon idiot, et des lapereaux rigolos plein le clapier. Je peux passer des heures à les regarder derrière leur porte grillagée. Il n'y a que le coq qui ne m'estime pas trop. Toutefois il ne m'impressionne pas. Ses manières de se dresser en ébouriffant son plumage me laissent indifférent. Il se lasse, s'en va picorer à un autre bout du jardin. Qu'est-ce qu'il s'imagine ce grand benêt? Que j'ai des vues sur sa basse cour? Madame Grégoire a encore vieilli. Elle ressemble à un vieux chêne tordu par les ans, mais fragile, à la merci du moindre souffle de vent. Il ne faut pas s'y fier car sa fragilité n'est qu'apparente. La vieille Grégoire est solide comme un roc, et garde dans le regard une chose extraordinaire : la jeunesse. C'est tout à fait étonnant de voir des yeux d'adolescent pétiller de malice dans son visage tourmenté de rides profondes, basané par le vent et le soleil. Sa maison n'est pas des mieux tenues. Il y règne une sorte de désordre perpétuel. Il y a un peu de tout, sur la table, sur le buffet, sur l'antique machine à coudre singer, mais rien n'est à la place attendue. La table de la cuisine croule sous un tas de vieux vêtements destinés à être raccommodés et sur la machine à coudre, il y a les fruits fraîchement cueillis dans le verger. L'évier est fait d'une seule pierre creusée. Il n'y a pas d'eau courante. Chaque matin madame Grégoire va remplir ses seaux à la fontaine qui coule juste devant la maison. Pour être sincère la vieille femme est une attraction dans ce village où tout a été retapé, rénové, modernisé – quelquefois même un peu trop – et je me demande si elle ne jouerait pas les figures locales. En tout cas, avec nous elle ne joue pas. LUI, elle l'a vu naître, alors, vous pensez! Elle le considère comme son fils, elle qui n'a jamais eu d'enfants. Tout de suite elle entreprend Lucienne pour lui révéler certaines choses qui le 67


Lui et moi mettent, lui, mal à l'aise. Ce n'est qu'une façade. De fait il est tout heureux d'entendre raconter pour la centième fois ses mauvais tours de gamins et ses extravagances d'adolescent. - Millie! Arrête! (Elle s'appelle Millie). Ça ne peut pas intéresser Lucienne. - Au contraire, ça m'intéresse! s'exclame Lucienne qui boit du petit lait. Moi, je grignote mes biscuits. Ils me semblent encore meilleurs que dans mon souvenir. Millie sert quelques gouttes de son vin de noix dans des verres qui, paraîtil, collent un peu aux doigts. - Tu fais toujours tes barbouillages? demande Millie. - Toujours. En réalité elle est très fière de lui et elle garde dans une grande boite en carton, au bas de son armoire, toutes les coupures de presse qui le concernent. Ce n'est pas qu'elle achète le journal, non, c'est que tout le monde dans le village s'empresse de lui découper les articles dés qu'il s'en trouve un dans une revue ou dans la presse locale. Quand on part, je passe devant avec Lucienne. Millie le retient, LUI, par le bras. Elle lui dit, soi-disant à voix basse mais comme elle se fait sourde elle a tendance à hausser le ton : - Elle est bien celle-là! Sous-entendu, toutes celles que tu as amenées ici auparavant c'était pouffiasses et compagnie. Je ne suis pas loin de partager cet avis. La tranquillité du lieu n'est que relative. Sitôt arrivés, le défilé des amis commence. Ce sont tous des amis d'enfance, et certains même de la petite enfance. Pour la plupart, leurs routes ont divergées, ils n'ont pratiquement plus rien en commun excepté quelques souvenirs de pêche à la grenouille ou de rapines dans les cerisiers ou les abricotiers des voisins. Mais ces souvenirs font toute la différence. On dirait un ciment puissant, inaltérable. C'est un peu comme si l'essentiel de leur vie tenait tout entier dans ces dix ou douze ans d'existence commune et que tout ce qui avait suivi n'était que du superflu. D'ailleurs ils n'abordent que très rarement les sujets touchant à leur vie d'homme, à leur travail, à leur famille. Ils viennent là pour tout autre chose, pour retrouver les traces de leur jeunesse perdue. Je les connais tous, et je les aime tous également. Mais je n'aime pas quand ils viennent à plusieurs. Ils sont alors trop bruyants. Ils se croient vraiment dans la cour de récréation. Séparés, ils sont adorables. Au début ils venaient avec leurs femmes. Maintenant ils viennent seuls. Il est difficile de s'intégrer dans des souvenirs d'enfance. Les années précédentes nous organisions un grand repas dans le jardin, mais qui tournait vite à la troisième mi-temps de rugby. Pour tout dire ça ne volait pas haut. Lucienne a tout de suite compris le piège. Elle a préféré arranger 68


Lui et moi plusieurs petits repas répartis sur toute la durée de notre séjour ici. Quant à moi, je trouve cela beaucoup plus sympathique. C'est un avis qui semble partagé par tous. De fait Lucienne a conquis tout le monde. Elle a le don pour mettre chacun en valeur. Même le cantonnier, le plus bourru, le plus taciturne de tous, l'ancien cancre de la communale, a fondu devant elle. Elle a découvert, on ne sait comment, qu'il se passionne pour les insectes et qu'il a acquis dans cette science un savoir que beaucoup d'intellectuels lui envieraient. Il a lu tout ce qu'il a pu trouver de Jean-Henri Fabre et de Meterlinck, il est abonné à des revues, il suit tous les documentaires à la télévision, et son travail le long des talus de la commune ne cesse de lui donner du blé à moudre. Eh bien, jusqu'à présent il n'en avait parlé à personne. Même pas à LUI. Cette diablesse de Lucienne, je ne sais pas comment elle s'y prend, mais elle n'a pas sa pareille pour donner confiance aux autres. Celui qui vient nous voir le plus souvent, c'est Jean-Jacques. Il travaille dans l'administration, je crois, aux impôts, mais c'est surtout un fanatique de Jazz et une mine inépuisable sur la vie et l'œuvre de chaque musicien. Je voudrais bien cependant marquer la différence. Lucienne et LUI sont aussi des mordus, vous le savez déjà, mais ce n'est rien à côté de Jean-Jacques. En comparaison ils ne sont que de petits amateurs. La venue de Jean-Jacques est toujours une fête car il n'arrive jamais sans un disque rare à nous faire écouter, des anecdotes inédites, des précisions sur tel ou tel enregistrement. Il connaît les dates des sessions, la composition des orchestres, jusqu'au quatrième saxophoniste, celui dont même les copains ont oublié le nom. Il a le don de me faire rire. Il faut dire que déjà physiquement c'est un cas. Il est très grand, très maigre, dégarni sur le sommet du crane et porte de chaque coté de la tête deux touffes de cheveux extrêmement denses, qui s'apparentent un peu à la texture du crin. Dans la vie courante il est plutôt placide, mais dès qu'il écoute un disque, il s'anime, il ne contrôle plus ses gestes, il mime les chorus, son corps suit les breaks de batterie, ses doigts s'envolent avec les notes suraiguës des trompettes, ses joues se gonflent dans les soubassements de trombone. Sans cesse les deux plumeaux qu'il a sur les oreilles s'agitent d'une façon comique. Grâce à lui nous avons écouté des merveilles. - Louis Armstrong jouait dans un cabaret dont le patron était un gangster. - A l'époque de la prohibition, ils l'étaient tous plus ou moins. - Oui mais celui là l'était encore plus que les autres. Et surtout il avait une maîtresse qui se prenait pour une chanteuse. Louis n'a pas pu se défiler. Il a été obligé d'enregistrer avec elle. Nous écoutons l'oiseau rare. Effectivement c'est à mourir de rire, ou de tristesse quand on pense au pauvre Louis.

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Lui et moi - Pas du tout, ajoute Jean-Jacques. Je suis certain qu'il s'est amusé comme un petit fou. Ecoutez-le reprendre le chorus tout de suite après elle, avec quelle force, avec quelle puissance, comme s'il voulait donner à la demoiselle une leçon de swing. Ça dure ainsi pendant des heures. Parfois jusqu'à l'aube. Quand nous voyons le soleil se hisser derrière le cabanon de pierres au fond du jardin, nous comprenons que c'est l'heure de se séparer et de rentrer chacun chez soi. Pour nous ce n'est pas vraiment un problème vu que nous sommes sur place, mais Jean-Jacques a presque cinquante kilomètres à faire. Il n'est pas resté dans la maison familiale qu'il a vendue voici quelques années à des Hollandais. Ce qu'il regrette amèrement aujourd'hui. Lucienne fait le petit déjeuner. On ne peut pas laisse partir Jean-Jacques le ventre vide. LUI le plaisante un peu sur son appartenance au service des impôts. - Si tu savais comme je m'en fous. J'attends la retraite en essayant de n'emmerder personne. Et après… je vais passer un an à la Nouvelle-Orléans. - Nous partons avec toi. Chic! La Nouvelle-Orléans! L'ennui c'est que Jean-Jacques est encore loin de la retraite. Ce qui ne fait pas mon affaire. Je tire un trait sur la NouvelleOrléans. Il est presque midi quand je me réveille. Je n'ai pas de montre mais je le sens à mon estomac. Je suis réglé comme une horloge suisse. Même si je me suis goinfré la veille, à midi mon estomac réclame. Eux dorment encore, enlacés sur le lit. Je tâche de ne pas les réveiller. Comme la porte est restée ouverte, je me glisse dans la cuisine. Il y a encore sur la table de quoi nourrir un régiment. Mais pour rien au monde je n'y toucherais. Je pourrais mourir de faim que jamais je ne me risquerais à chaparder. Pourtant, il y a cette cuisse de poulet qui dépasse un peu de l'assiette. Supposons qu'elle tombe par terre et que je la récupère, il n'y aurait pas de mal. Plutôt que de la laisser perdre… Je reste là un long moment l'œil fixé sur la cuisse, attendant qu'elle tombe. Mais elle ne se décide pas. Je dois avoir l'air fin. Heureusement que personne ne me voit. Mine de rien, je m'appuis contre la table que je sais branlante. Ça fait un bruit d'enfer. Ils vont se réveiller! Mais la cuisse a bougé. Qu'est-ce qu'elle sent bon cette cuisse ! Je retourne dans la chambre. Ils dorment toujours. Tranquillisé, je reviens à la cuisse. La peau est rousse, certainement craquante, comme je l'aime. C'est quelquefois pénalisant d'être bien élevé. Tout autre à ma place aurait moins de scrupules. Bon, je poursuis mes suppositions. Si je trouve que cette cuisse de poulet est trop au bord de la table, que je tente de la repousser justement pour lui éviter de choir, et que maladroit je provoque sa chute, à ce moment je suis dégagé complètement de toute responsabilité. J'ai ma conscience tranquille. Vous me suivez ? 70


Lui et moi Quel lourdaud je suis! Voilà la cuisse par terre. Je ne me sens tout de même pas très fier. Cet os qui craque sous ma dent me semble produire un bruit épouvantable. J'interromps ma mastication, j'écoute… non, je perçois toujours le bruit régulier de leur respiration. Dehors, les pies doivent se disputer. Elles font un vacarme incroyable. Elles se livrent à une véritable scène de ménage. Je voudrais les faire taire mais malheureusement la porte du jardin est fermée. Je n'ai plus qu'à retourner me coucher. J'ai l'estomac un peu calé, je me sens mieux. Je cherche ma place dans le lit. Pas facile. Ils sont tellement enlacés que je ne peux pas me glisser entre eux. Il faut donc que je me love dans le dos de l'un ou de l'autre. Le choix a quelque chose de déchirant. J'essaye le creux de ses reins à lui, puis, je passe du côté de Lucienne, rien ne me satisfait. Finalement, je me m'étale sur leurs pieds à tous les deux. Lucienne gémit. LUI dit dans un demi-sommeil : "tu exagères". Mais ils ne tentent rien pour me chasser, ni l'un, ni l'autre. Je me rendors.

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Lui et moi Chapitre 9 Nous prenons la petite route qui passe devant l'école, pour monter dans la colline. Le chemin est taillé dans la roche. Sur la droite des chênes verts le bordent. Partout se devinent les vestiges d'anciens champs cultivés, minuscules lopins de terre soutenus par des murets de pierres. Survivent encore quelques oliviers, mais qui ont cessé de produire depuis longtemps. Tout est abandonné. - Par-là se trouve le vieux pigeonnier. Seulement je ne vois plus le chemin. Les chênes ont tout envahi. Encore une fois, il ne veut en faire qu'à sa tête. Au lieu de me demander, il préfère chercher, tourner en rond, se perdre dans les taillis, se faire griffer par les buissons de ronces. Alors qu'il serait si simple de se fier à moi. Le sentier est toujours là. Ça ne disparaît pas comme par enchantement un chemin vieux de plusieurs siècles. Il se peut que quelques jeunes pousses le cachent en partie, mais très vite on en retrouve la trace. J'ai beau tenter d'attirer son attention, il s'obstine. - C'est par-là! Non! Voilà! Lucienne rit comme une folle à le voir perdre pied. - Bon, dit-il, je le reconnais, je suis un très mauvais explorateur. Je n'aurais jamais pu retrouver le docteur Livingstone. - Doctor Livingstone, I presume? - Te moque pas de moi. Leurs gamineries me tapent sur les nerfs. - Alors, vous venez? Je crois que Lucienne a compris. En tout cas, elle me suit. - Tiens! Regarde! Il est là ton sentier! Oui il est là! Il est là depuis des siècles, tracé par des millions de pas qui l'ont emprunté journellement pour aller de la ferme aux pâturages ou au village. Des centaines d'écoliers l'ont suivi matin et soir, pendant des années, pour se rendre ou pour revenir de l'école. Les pierres en sont usées, polies, patinées. Le vieux pigeonnier se dresse devant nous. Il n'en reste plus qu'un pan de mur. La ferme est en dessous, en partie taillée dans la roche. Mais ce n'est plus qu'une ruine. De sa splendeur passée il ne reste qu'un tronçon d'escalier, celui qui devait conduire aux chambres. Dans les décombres de la cuisine, l'évier de pierre est toujours en place. Tout cela bouillonne de chênes verts. Lucienne et LUI sont assis devant le puits à ras du sol, là où tant de femmes sont venues puiser l'eau. Ils ne disent rien. Comme écrasés par la solennité du lieu. La roche, derrière, monte si haut qu'on a un peu l'impression d'être dans une église. - J'imagine ça plein de chèvres, dit-il. - Pourquoi de chèvres? 72


Lui et moi - Je ne sais pas. Une image qui passe devant mes yeux. La poésie, surtout bucolique, me plaît jusqu'à un certain point. C'est à dire jusqu'au moment où mon estomac se rappelle à mon souvenir. Si on rentrait? Mais ils ne paraissent pas disposés. Au lieu de redescendre au village, voilà qu'on grimpe encore plus haut, sur le plateau. - Il y a eu du blé, dans le temps, ici. - Comment tu le sais? - Ça se voit à la végétation qui l'a remplacé. Menteur! C'est le pauvre vieux Grégoire qui le lui a dit lors d'une des dernières promenades que nous avons faites avec lui. Pensez, si je m'en souviens! Il avait partagé pratiquement tout son fromage de chèvre avec moi. Il me manque le père Grégoire. Bon, ce n'est pas le moment d'être sentimental. J'ai faim. Le souvenir du fromage de chèvre n'arrange rien. Et ces deux-là qui n'arrêtent pas de s'embrasser! J'ai compris, on va retourner au village par l'autre côté. Eh bien, on n'est pas encore arrivé. Il faut que j'en prenne mon parti. Je ne vais tout de même pas faire demi-tour, les laisser là et rentrer tout seul. On ne sait jamais. Ils peuvent avoir besoin de moi, comme pour le sentier tout à l'heure. Je soupire, et je les suis. Cinq minutes plus tard, je les précède. J'ai presque oublié à quel point j'avais faim. Le parfum des térébinthes me fait un peu tourner la tête. Il ne faudrait pas que je m'attarde trop dans ces parages. Quand on traverse les champs de thym et de lavandes sauvages, c'est encore pire. J'en arrive à comprendre la chèvre de monsieur Seguin. Et encore, moi je ne broute pas l'herbe. "C'est ici qu'il y en a de l'herbe. Et quelle herbe! Fine, savoureuse, dentelée, faite de mille plantes. Toute une forêt de fleurs sauvages débordant de sucs capiteux." Lucienne ressent la même chose. Au passage elle cueille une branche de sarriette qu'elle effeuille entre ses doigts pour en exprimer tout l'arôme. - Pourquoi ne viens-tu pas planter ton chevalet ici, demande-t-elle? - Par paresse. Rien qu'à l'idée de faire la grimpette avec le matériel sur le dos, j'ai les jambes coupées. - La vérité c'est que tu t'es embourgeoisé. Comment crois-tu que faisaient Lelé ou Van Gogh quand ils peignaient dans les Alpilles? Il la prend dans ses bras, et la fait tourbillonner. C'est sa façon à lui de mettre un terme aux conversations dans lesquelles il est certain de ne pas avoir le dernier mot. - Eh bien moi, ça me donne envie, dit-elle. - Vraiment? s'exclame-t-il une petite lueur égrillarde au fond des yeux. - Envie de venir peindre ici! Obsédé! Elle s'en va en courrant. Un peu plus loin elle s'arrête.

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Lui et moi - Dans le fond, dit-elle avec ce petit sourire coquin que je connais bien, ce n'est peut-être pas seulement de peindre que j'ai envie. C'est reparti! Je vais me coucher à l'ombre d'un vieil olivier. On risque d'en avoir pour un moment. La nuit est presque tombée quand on arrive au village, par les hauteurs de l'ancien château-fort. Lucienne a des feuilles de chêne plein les cheveux. Elle n'arrête pas de rire. Du coup on ne rend pas visite à Millie Grégoire. Donc pas de gâteaux secs pour moi! C'est réussi. Mais je vais me rattraper car ce soir on a une petite fête à la maison. Lucienne et LUI ont passé toute la matinée à préparer des petites choses sympathiques qui attendent maintenant dans le frigo. Nous nous sommes installés dans le jardin. Mais je ne vous ai pas parlé du jardin! Si, je vous en ai parlé le jour de notre arrivée, mais depuis… il faut voir! C'est Lucienne qui a tout fait. Elle a arraché les ronces, éclairci les taillis, débarrassé les arbres de leurs branches mortes. Les vieux cyprès semblent remis à neuf. Ils ne sont plus que de longues flammes vertes, plantées dans le ciel bleu alors qu'ils disparaissaient sous la grisaille de leurs vieux cheveux. En débroussaillant, elle a même retrouvé un vieux banc et une table de pierre, dont personne n'avait gardé le souvenir. - Tu te fatigues pour rien, ne cessait-il de dire. L'année prochaine il y en aura encore autant. N'empêche qu'il a bien été obligé de reconnaître que le résultat est plus que satisfaisant. Elle le regarde en soulevant un peu les sourcils, bien campée sur ses jambes, les poings sur les hanches, l'air de dire : ça t'en bouche un coin, non? Il s'avoue vaincu. Nous allons bien trouver quelqu'un dans le village pour nous entretenir tout ça pendant le reste de l'année. Le père Grégoire nous manque. Où allons-nous en trouver un comme lui aujourd'hui? LUI a tiré des rallonges électriques dans le jardin pour alimenter les projecteurs halogènes. Nous mangeons sur la table de pierre ressuscitée. - C'est curieux, dit Georges, je ne me souvenais pas de cette table. - Moi je m'en souviens, dit Maïté. Quelquefois, à quatre heures nous venions goûter ici. Maïté est la seule copine qui reste du temps de la communale. Les autres ont disparu. C'est vrai que les filles disparaissent facilement. La plupart du temps elles se marient et alors elles deviennent d'autres personnes, différentes de ce qu'elles étaient. Quand une fille se marie, elle cesse d'être une copine, même d'enfance. Elle devient une sorte de machine à enfanter et à élever des marmots, ou à veiller sur le petit pavillon tout neuf, dans le nouveau lotissement qui vient de se construire, comme sur le château du marquis de Carabas. Il y en a même 74


Lui et moi qui en viennent à exiger de leurs invités qu'ils se déchaussent avant de rentrer chez elles. Inutile de vous préciser que dans ces maisons-là je ne suis pas le bien venu. Maïté s'est marié plusieurs fois, mais de la main gauche comme on dit ici. C'est à dire en passant seulement par la chambre à coucher sans rendre visite au maire et au curé. Elle a les gestes un peu brusque d'un homme. Elle en a également le franc parler. Les oreilles chastes avec elle sont mises à rude épreuve. LUI dit qu'elle est certainement une homosexuelle refoulée. Ce ne sont pas des pratiques courantes en province, surtout dans un petit village et sans doute n'a-t-elle jamais eu la possibilité de s'exprimer dans ce domaine. Mais telle qu'elle est, elle est très bien dans sa peau. Et elle accapare toute la conversation. - Tu te souviens, lui dit-elle, quand on allait se cacher dans le cabanon pour s'embrasser? Il grimace une esquisse de sourire. Elle se tourne vers Lucienne. - Ce salaud-là, j'avais beau lui dire "sans la langue", y-avait rien à faire. Il fallait toujours qu'il tente le coup. Elle rit grassement et tape sur la cuisse de Lucienne. - Tu n'es pas jalouse au moins? - Pas du tout. Ce qui est tout à fait exact. Lucienne jouit de la situation comme une gamine espiègle. Elle a sur sa cuisse, inscrite en rouge, l'empreinte de la large main de Maïté. Mine de rien, elle se masse. Georges est un ami plus récent. Il a intégré le groupe en cours de route. C'est un rapatrié d'Algérie. Il ne garde qu'un souvenir vague de son pays natal mais il y est très attaché par les traditions familiales. Enrico Macias lui tire facilement les larmes des yeux, malgré le temps écoulé depuis le drame. - Comment va ton Jules? demande Georges à Maïté. Jules n'est pas le prénom du concubin de Maïté. C'est une façon de dire ici : comment va ton mec? - Comment? Tu ne sais pas? Il s'est tiré avec une blondasse. – Je suis désolé. - Il n'y a pas de quoi. Je suis bien mieux toute seule. Elle se tourne vers Lucienne. - Quoique, de temps en temps, je suis un peu en manque. On n'est pas des bœufs Nom de Dieu! Et s'en faire mettre un bon coup ça fait toujours du bien par où ça passe. Lucienne est devenue toute rouge, mais elle est vaillante comme tout cette petite. Elle approuve. Du coup Maïté lui imprime de nouveau la marque de sa main sur la cuisse, mais sur l'autre cette fois. - Et toi? Ta femme? demande Maïté à Georges. 75


Lui et moi - Elle m'emmerde. LUI se met à parodier Brassens. - Elle m'emmerde, elle m'emmerde, elle m'emmerde. - Où tu as mis la guitare? demande Lucienne. - Elle est là. Ils commencent à chanter, tous ensembles, la "chanson pour l'Auvergnat" et puis tout de suite après "les copains d'abord". Il y a une voiture qui vient de se garer dans la rue. Je suis presque certain que c'est celle de Jean-Jacques. Ce qui n'a rien de sorcier d'ailleurs, étant donné que sa vieille 2CV se repère à des kilomètres. Même LUI l'a entendue arriver. - Voilà Jean-Jacques! Quand on taquine Jean-Jacques sur son tacot, en lui faisant remarquer qu'un homme qui travaille aux impôts devrait avoir un véhicule correspondant à son niveau social, il se met presque en colère. - On m'en donnerait des millions que je ne m'en séparerais pas. Il s'est déjà séparé de trois femmes, mais jamais de sa 2CV. C'est, dans le fond, un peu comme LUI et moi. Les femmes passent et je demeure. Ceci dit, je ne voudrais pour rien au monde qu'on me compare à un tacot. Jean-Jacques fait irruption dans le jardin. Il s'embronche dans tous les arbustes, manque s'étaler dix fois, aveuglé par la lumière vive des halogènes. Ses touffes de cheveux n'ont jamais été autant hirsutes. - Excusez-moi, je suis un peu en retard. - Ah non! s'écrie Maïté. Vous n'allez pas nous gonfler avec votre Jazz! - T'inquiète, répond Jean-Jacques, je savais que tu étais là et regarde ce que je t'ai trouvé à la brocante. C'est un quarante-cinq tours de Lucky Blondo, presque neuf. Maïté est ravie. C'est toute sa jeunesse qui remonte à la surface. – Je constate, dit Jean-Jacques, que tu as toujours les plus belles fesses du département. - C'est gentil pour moi, s'exclame Lucienne en riant. - Toi c'est pas pareil, dit Jean-Jacques en l'embrassant. Tu es d'un autre département. Il faut avouer que Maïté est quelque peu imposante. Ce n'est pas qu'elle soit grosse. Non! Tout simplement elle a de gros os, et donc une grosse carcasse. Ce qui lui confère ce coté un peu hommasse dont elle joue. En réalité elle a des rondeurs bien placées et très agréables à regarder. C'est ce qu'on appelle une belle femme. - Tu n'as jamais peint un nu de Maïté? demande Georges. - Jamais? s'exclame Maïté avant que LUI n'ait pu répondre. Il doit en avoir des centaines dans ses cartons. Et ça depuis la communale. LUI hésite. Il a tellement été habitué à avoir des femmes d'une jalousie maladive, qu'il ne sait pas trop quoi répondre. Mais Lucienne ne connaît pas la jalousie. 76


Lui et moi - J'aimerais bien voir ces premiers dessins, dit-elle. LUI hausse les épaules. Il avoue. - Forcément que j'ai plein de dessins de toi. Tu étais la seule fille qui acceptait de se mettre à poil. - C'est vrai, reconnaît Maïté. Même que ça me plaisait. Mais… Elle a pris la main de Lucienne dans sa large main. - Il n'y a jamais rien eu entre nous. A part les baisers dans le cabanon. Et elle ajoute : - Tu vois, il t'était destiné. Il y a soudain une grande tendresse dans sa voix. Un silence délicieux se répand sur le jardin illuminé. - Alors? Tu nous les montres ces dessins? - Je ne sais plus où ils sont. Tu penses, avec le temps. - Moi, dit Lucienne, je suis certaine que si tu te donnais un peu de peine tu les trouverais. Il se fait encore un peu prier, mais les autres insistent tellement qu'il abdique et disparaît dans la maison. Il revient peu après avec quatre gros cahiers de dessin sous le bras. Lucienne ouvre le premier, à plat sur la table. Jean-Jacques, Georges et Maïté regardent par-dessus son épaule. - Quel âge tu avais quand tu as dessiné ça? demande Lucienne. - Je ne sais pas. Douze ou treize ans, je crois. - Onze exactement, précise Maïté. J'en suis sure parce que sur le dessin j'ai encore ma queue de cheval. Je l'ai coupée à onze ans. Et on a le même âge, toi et moi. Lucienne feuillette lentement les cahiers, les uns après les autres. - Quel talent tu avais, déjà à cette époque. Et comme c'est émouvant ce corps de petite-fille qu'on voit se former en tournant les pages. - Là, ce n'est plus vraiment une petite fille, dit Georges. - Hé! Couillon! Là j'ai seize ans, dit Maïté. Un grand silence se fait. Un grand moment d'émotion. Personne ne le remarque, sauf moi, mais il y a deux petites larmes qui coulent sur les joues de Maïté et qu'elle efface furtivement. Le repas est une réussite. Il ne se dit pas grand chose. C'est comme les gens qui ont la certitude de s'aimer. Ils sont bien ensemble et n'ont pas besoin de le préciser. Je me fais une ventrée de toasts au saumon. Parce que non seulement j'ai ma part, mais en plus j'ai Lucienne et Maïté qui me nourrissent à tour de rôle. Demain, je vais être malade, c'est sûr. - Tu es contente? demande Jean-Jacques à Maïté, au moment de se séparer. Nous n'avons pas prononcé une seule fois le mot Jazz. - C'était parfait, répond Maïté. Et encore merci pour Lucky Blondo. Je sais que c'est de la merde, mais qu'est-ce que tu veux, j'adore. 77


Lui et moi Georges est un peu éméché, ce qui ne prête pas à conséquence. Il n'a que vingt mètres à faire, à pied, pour être chez lui et retrouver sa femme, certainement endormie dans le lit conjugal. En partant, Maïté glisse dans l'oreille de Lucienne: - Prends bien soin de lui. Elle serre fort ses doigts autour du bras de Lucienne marquée une nouvelle fois du sceau de l'amitié. Je ne parlerai pas des promenades qu'on fait dans les alentours parce que c'est ce qui m'ennuie le plus. Je ne peux plus supporter les moulins fameux, les théâtres romains et les châteaux fussent-ils des Papes. Je les ai tellement visités, parcourus de long en large, explorés, que j'en ai un peu ras le bol. La plupart du temps je préfère rester dans la voiture. C'est curieux cet homme-là, chaque fois qu'il change de femme, il éprouve le besoin de lui faire faire une visite guidée du patrimoine. J'espère seulement que c'est la dernière fois. Moi, j'aime mieux les promenades le long de la rivière, sous la voûte des grands platanes. Avec Lucienne c'est un régal. Elle et moi nous aimons les mêmes choses, et si par bonheur nous pouvons voir une poule d'eau s'envoler vers une trouée du ciel, alors nous sommes les plus heureux. Les autres détestaient se mouiller les pieds. Elles poussaient des cris de folles rien qu'à voir une minuscule araignée en train de tisser sa toile en travers du chemin. Parfois nous prenons un bateau et nous remontons le courant. C'est lui qui nous mène, avec une longue perche. Nous revenons trempés mais c'est tout de même mieux que de voir de vieilles pierres. Dans une île minuscule, il y a un petit cabanon de pierres sèches couvert de tuiles moussues. Parfois nous y retrouvons Gaston. Il a bien une maison en ville, mais c'est ici qu'il vit la plupart du temps. Il nous reçoit toujours comme si nous étions des envoyés de Dieu. Il est tellement heureux de nous voir qu'il en bafouille. Il est là, torse nu, pieds nus, son vieux pantalon serré à la taille par une ficelle et il se dandine en poussant des cris de joie quand le bateau accoste son royaume. Nous avons droit à une visite guidée. Il nous montre où il a caché ses nasses. Il nous explique comment le garde-pêche ferme les yeux sur ce qu'il faut bien appeler du braconnage. - Tu comprends, en même temps j'entretiens la rivière. Je fais son travail en quelque sorte, et sans être payé. Alors il est bien content. Même, quand il y a des messieurs de Paris qui lui font une inspection, il les emmène d'un autre côté. Ou alors il me dit : "Gaston, pendant deux jours tu vas planquer tes engins au fond de ton cabanon". Gaston allume un feu de bois entre deux grosses pierres noircies de fumée, devant le cabanon, et sur une grille il met quelques truites à la braise. L'odeur vient tout de suite à mes narines. Je défaille de plaisir. Du coup je reste à coté du feu pour veiller sur la cuisson.

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Lui et moi Gaston a pris Lucienne en amitié. Je me souviens que c'est à peine s'il lançait un regard dédaigneux aux autres, à ces dames de la ville, trop bien habillées, trop bien fardées et qui mangeaient les truites du bout des doigts et du bout des dents, presque en fermant les yeux pour ne pas voir la chose ignoble qu'on leur imposait. Mais Lucienne croque à belles dents et tient sa truite à pleines mains. C'est une fille de la rivière à n'en pas douter. Gaston l'adopte. En réalité Lucienne est à l'aise partout. Je l'ai vue chez un ministre se comporter avec la plus parfaite distinction, avec des manières de princesse royale, ne faisant jamais de confusion entre le couteau à viande et celui à poisson, ne se trompant jamais de verre, et je la vois, là, assise en tailleur dans l'herbe, les doigts luisants et poisseux, dévorant la belle chair saumonée seulement arrosée d'un filet de citron et buvant de grandes rasades d'un vin qui "arrache" selon les dires de Gaston lui-même. Il arrache tellement que LUI en a les larmes aux yeux. Mais Lucienne reste imperturbable. Il y a des libellules qui viennent me chatouiller le nez. Au-dessus de nous, un écureuil roux s'amuse à passer d'arbre en arbre. Quand nous nous en allons, nous voyons Gaston, planté à la pointe de l'île, qui suit notre bateau du regard. Il met sa main en porte voix et il crie : - Dis! Là où tu l'as trouvée, celle-là, y-avait pas la même pour moi? - Merci, Gaston, répond Lucienne. Je t'adore! - Moi aussi. Ce soir nous sommes seuls dans le jardin. Aucun ami ne nous rend visite. Il y a des grillons qui chantent. LUI est assis sur le banc de pierre, la tête de Lucienne sur ses genoux. - J'ai envie d'être nue, dit Lucienne. - Qu'est-ce qui t'en empêche? - Après tout, tu as raison, rien ne m'en empêche. Cette fille est incroyable. Elle fait tout avec un naturel surprenant. Elle se dénude complètement et reprend sa place, la tête sur les genoux de son homme qui lui caresse doucement la nuque. - On devrait rester ici, dit Lucienne. - Et la galerie? - Qu'importe la galerie quand on a le choix de vivre au Paradis. - On pourra en reparler, dit-il. C'est une nuit de pleine lune. Je vois passer le lapin qui a élu domicile sous le cabanon. Il regagne ses pénates, tranquille, nullement préoccupé par la présence de cet homme qui caresse les cheveux d'une femme nue étendue sur un banc, pendant que je rêvasse sous la table.

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Lui et moi Chapitre 10

E

lle est partie. La maison est bien vide sans elle. LUI tourne en rond comme un ours dans sa cage. Je n'ai rien compris à ce qui s'est passé. Je ne les ai jamais entendus se disputer. Jusqu'au dernier moment je les ai vus s'embrasser. Une surprise totale. Elle a fait sa valise et ils sont partis tous les deux en me demandant de rester à la maison. Ce qui ne s'est pas produit trois fois en plusieurs années de vie commune. Je suis resté, j'ai entendu la voiture démarrer, et je me suis mis à pleurer. Un pressentiment en quelque sorte. Beaucoup plus tard, quand il est revenu, elle n'était pas avec lui. C'est à peine s'il a fait attention à moi. Il a même oublié mon repas. Je l'ai vu aller se coucher, seul, triste, soucieux. Je ne pouvais rien faire d'autre que de me coucher contre lui, à la place de Lucienne. Elle est partie. Je me sens orphelin. Jamais le départ d'une femme ne m'a causé autant de chagrin. Les autres fois c'était même une joie de les voir s'en aller. Mais Lucienne… ma Lucienne. D'autant plus qu'elle ne m'a rien dit en partant. Est-ce que je lui aurais fait quelque chose? J'ai beau chercher dans ma mémoire, je ne vois rien qui puisse expliquer son attitude. C'est vrai que depuis quelque temps elle avait beaucoup changé. Pas de caractère, non, pour ça elle restait la jeune femme vive, spirituelle, enjouée que nous aimions tous les deux, LUI et moi. C'est physiquement qu'elle avait changé. Elle était toujours fatiguée, ne jouait pratiquement plus avec moi, restait des heures allongée sur le divan (que je lui abandonnais volontiers). Il faut dire aussi qu'elle avait beaucoup grossi. Énormément grossi! Elle n'avait plus rien à voir avec la petite Lucienne si mince, si élégante qui était entrée dans la maison quelque deux ans auparavant pour écouter un V-disque de Coleman Hawkins. Je suis encore seul à la maison. LUI s'en va tous les après-midi et il refuse de m'emmener. Que se passe-t-il ? En plus il a fait des transformations dans la maison. Il a tapissé la chambre d'ami d'une façon horrible. Un bleu pâle qui me donne la nausée. Le vieux lit de fer a disparu pour faire place à un ridicule petit lit, même pas suffisant pour un nain. Je crois que le départ de Lucienne lui a fait perdre la tête. Il devient fou. C'est certain. Je m'inquiète beaucoup pour lui. Gérard et Jany arrivent. LUI ne me paraît pas dans son état naturel. Je veux dire que d'ordinaire quand une femme le quitte – ce qui arrive avec une régularité affligeante – il est au bord de la dépression. Il dit que la vie ne vaut pas la peine d'être vécue. Il se force à se croire l'homme le plus malheureux du monde et il arrive à s'en convaincre. Il n'écoute plus que Billie Holyday ou Bessie Smith, et il aime entraîner les autres dans sa neurasthénie. Mais cette fois,

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Lui et moi c'est tout le contraire. Il est gai, enjoué, raconte des histoires drôles, joue de la guitare. Il vient même d'ouvrir une bouteille de champagne. Pour la circonstance je suis allé me cacher sous la table car je n'aime pas le bruit du bouchon qui saute. Ça me rappelle trop les pétards du quatorze juillet que les enfants font exploser dans la rue et qui me terrifient. - Ça va te changer, dit Jany. - C'est drôle, dit Gérard, mais je ne t'aurais jamais imaginé dans ce rôle. - Il va bien falloir que je m'y fasse. Je comprends de moins en moins. Henri et Maguy arrivent. Hier encore ils étaient en Guadeloupe. Henri n'est pas tout à fait aussi noir que sa femme mais il est bien bronzé. - Nous avons senti comme des effluves de champagne en passant dans la rue. Alors nous nous sommes arrêtés. - Tu aurais pu prévenir de ton retour. LUI ouvre une autre bouteille. Nouveau bouchon qui saute. Si ça continue, je m'enferme dans la chambre et je les laisse se débrouiller seuls. Depuis quelques instants Jany regarde Maguy d'un drôle d'air. - Dis donc toi… - Oui, confirme Maguy. - C'est une épidémie. - Un virus. J'en ai marre de ces gens qui s'expriment par énigmes. J'ai dit que j'allais me coucher, j'y vais. S'il a besoin de moi, il sait où me trouver. En fin de matinée, il s'en va encore une fois sans moi. Je commence à m'habituer. Je ne pleure même plus. J'ai décidé de répondre par le dédain. Une heure après j'entends la voiture qui se gare devant la porte. Tiens! Il revient bien vite aujourd'hui! Il parle devant la porte. A qui parle-t-il? Cette voix qui lui répond… mais c'est celle de Lucienne! J'ai bondi. Mon cœur bat à toute allure. Vite! Vite! Ouvre la porte! Elle est revenue! La porte s'ouvre. Elle est là! Ma Lucienne est là! Un peu pâlotte, un peu amaigrie, mais elle est là! Si tu savais comme tu m'as manqué! Beaucoup plus qu'à lui, l'ingrat. Car je peux t'assurer que ton absence ne l'a en rien attristé. Il a même fait la fête avec ses amis! Le seul qui avait le cœur gros dans l'histoire, c'était moi. Mais enfin, tout ça c'est du passé, tout ça est oublié puisque tu es revenue. - Doucement! Doucement! Pourquoi doucement? Tu crois qu'on peut facilement maîtriser la joie? C'est facile à dire mais pratiquement impossible à faire, surtout pour moi. Ma Lucienne! Je sais que tu tiens dans les bras un paquet de linge malodorant. Que m'importe, va vite le porter dans la buanderie et reviens avec moi. Nous allons écouter Coleman Hawkins ensemble. 81


Lui et moi Mais Lucienne ne semble pas disposée à lâcher son paquet qui sent de plus en plus mauvais. Cette odeur me soulève le cœur. Mais c'est sans importance. Lucienne est là! Lucienne est revenue! Elle s'est assise sur le divan. Mais pourquoi continue-t-elle à tenir ce paquet dans les bras? Elle m'appelle. Elle me dit de m'asseoir à côté d'elle. Je ne me le fais pas dire deux fois. - Regarde, dit-elle. Elle soulève un pan de tissus et découvre une petite figure rouge, ridée, grimaçante. Une horreur. J'ai compris. Je ne suis pas né de la dernière pluie. C'est un bébé. Lucienne nous a fait un bébé! Je ne sais pas si je dois m'en réjouir ou le regretter. Si encore il était beau, comme certains que j'ai déjà vus, en vrai ou à la télévision, peut-être que je serais enchanté, mais il est tellement laid! Nous allons vraiment être obligés de garder ça à la maison? C'est bon à nous donner des cauchemars! Lucienne ne semble pas partager mon avis. LUI non plus. Il est là, béat, l'air parfaitement stupide, comme s'il voyait la merveille du monde. Comment? Son œil d'artiste ne lui dit donc pas que c'est une horreur? Bon, je veux bien l'embrasser, mais du bout des lèvres. En plus il a un goût de lait aigre fort désagréable. Lucienne a sorti un sein et l'ignoble gnome s'est jeté sur lui. C'est qu'il va me la manger le sagouin! Il fait des bruits horribles avec la bouche. C'est écœurant. Elle lui tape dans le dos. Il rote le mal appris, chose que je ne me permettrais jamais. - Donne-le-moi un peu. C'est LUI qui prend la chose puante. - Il faut aller le coucher, dit Lucienne. Voilà, la chambre d'amis, la nouvelle tapisserie, le petit lit, c'était pour lui. Je me sens un peu vexé. Dans cette histoire on m'a laissé à l'écart. Ils auraient pu au moins me prévenir au lieu de me faire la surprise. Louis Armstrong joue en sourdine. Ça promet. Désormais il va falloir tenir compte du sommeil de ce petit monsieur! Par contre, lui, le petit monsieur, ne se soucie guère du notre, de sommeil. Il nous réveille à n'importe quelle heure de la nuit. Et tout de suite il y a deux imbéciles qui se précipitent. En tout cas, moi je ne bouge pas d'un cheveu. Le jour, je reste près de son lit. Je ne sais pas pourquoi d'ailleurs, peut-être pour éviter qu'il ne se lève et n'aille jouer avec mes affaires. Je le regarde dormir. Il est un peu moins laid que le premier jour. Il s'arrange un peu. Mais il sent toujours aussi mauvais. Pourtant ce n'est pas faute de le laver. J'ai l'impression que Lucienne passe la plus grande partie de ses journées à le baigner. Et… aucune amélioration. Je suis certain que cet enfant est sale de 82


Lui et moi naissance et qu'il n'apprendra jamais la propreté. Je ne me souviens plus très bien de ma petite enfance, mais je suis certain de n'avoir pas posé autant de problèmes. Il se réveille. Il me regarde. Tiens! Au fait! C'est la première fois qu'il me regarde! Il fait une sorte de grimace qui se veut sans doute un sourire. Oui, c'est un sourire. Finalement, c'est un sourire qui n'est pas très vilain. L'espace d'un instant il m'a semblé voir le sourire de Lucienne. C'est idiot, non? Je ne sais pas ce qu'il me dit. Il baragouine une sorte de langage étrange. Mais il me parle, ça j'en suis certain. Bon, voilà qu'il pleure maintenant! Je vais chercher Lucienne. Elle accourt, elle le prend dans ses bras, lui parle avec une voix que je ne lui connaissais pas. Il cesse de pleurer. Elle le remet dans le lit, je poursuis ma veille. La mère de Lucienne est arrivée ce matin. En la voyant sur le pas de la porte j'ai eu un peu peur qu'elle ne soit accompagnée du père Chouard. Mais non. Seulement il s'est passé une chose qui ne m'a pas fait plaisir. Elle voulait m'interdire la chambre bleue. Non mais! De quoi je me mêle? Pourtant nous avions de bonnes relations, là-bas dans son village de Lozère! Mais je dois avouer que Lucienne et LUI sont restés inflexibles. Ils ont dit qu'il n'était pas question de m'interdire quoi que ce soit, et qu'au contraire je devais rester près de l'enfant. Peut-être ont-ils peur d'un enlèvement. Ma présence doit les rassurer. Quel défilé dans la maison! Gérard et Jany, bien sûr, et Henri et Maguy et un tas de gens que je ne connaissais même pas. Je les laisse s'approcher du petit lit, mais je reste tout de même méfiant. C'est qu'il est si mignon ce petit que je ne voudrais pas qu'on lui fasse du mal. Dès que quelqu'un le prend dans ses bras, je suis très inquiet. Le jour, nous le sortons dans un grand landau couvert de tulle. J'aime bien car on va jusqu'au jardin public. Je vois des enfants qui jouent sur un tas de sable. Je ne comprends pas pourquoi Lucienne ne met pas le nôtre à jouer lui aussi dans le sable. Enfin, c'est son affaire. La mienne c'est de veiller à tout. LUI – je ne parle plus de l'enfant à présent, mais de LUI – il me fait rire. On dirait qu'il ne sait plus parler. Il s'exprime par onomatopées tout à fait ridicules. Nous raccompagnons la mère de Lucienne à la gare. Finalement, à part le petit incident du premier jour, son séjour s'est bien passé, mais il ne faudrait pas qu'elle revienne trop souvent, ni qu'elle reste trop longtemps. Elle a une forte tendance à vouloir imposer ses volontés. Ce qui fait qu'au bout d'un moment ça coince. Et ça coince plus avec Lucienne qu'avec LUI. Parce que LUI vit perpétuellement dans son rêve et il ne voit pratiquement pas ce qui se passe autour de lui, tandis que Lucienne, qui a pris son envol voici déjà quelques années pour échapper justement à la tyrannie maternelle, a du mal à voir son petit monde bouleversé. 83


Lui et moi C'est surtout au sujet de l'enfant que les deux femmes s'opposent. L'une vient de la campagne, a les deux pieds solidement plantés dans la terre et reste obstinément attachée aux langes tandis que l'autre vit à l'heure des couches culottes jetables. Effectivement les deux écoles ne peuvent cohabiter. Cependant on se quitte avec les marques d'affection les plus vives. On se reverra avec plaisir pour les prochaines vacances. Quoique le père Chouard et son horrible molosse ne m'inspirent que peu de sympathie. Le bébé est avec nous sur le quai de la gare. Comme il fait un peu froid on l'a emmitouflé dans un manteau épais, avec un grand capuchon. On ne voit que ses yeux. Au fait, je ne m'en étais pas inquiété avant mais j'ai appris hier que c'était un garçon. Il s'appelle Pierre. Pierre me préoccupe un peu. Je trouve qu'il est très en retard pour son âge. Il n'est vraiment capable de rien, à part manger et boire, et encore le fait-il d'une manière fort dégoûtante. Voilà bientôt trois mois qu'il est à la maison et c'est à peine s'il peut se traîner sur le tapis. Moi, à son âge je gambadais. Et comment! De plus, il emploie toujours ce langage auquel je ne comprends rien. A son avantage je reconnais qu'il sent un peu moins mauvais. C'est surtout l'odeur qui me gênait. Quant à sa figure, maintenant il ressemble tout à fait à l'enfant Jésus en cire qu'on met dans la crèche. Nous avons recommencé à écouter nos disques avec un volume acceptable. Cette musique en sourdine me tapait un peu sur les nerfs. Si vous n'avez pas un volume sonore suffisant comment pouvez-vous apprécier le jeu de grosse caisse de Chick Weeb? Je ne parle pas d'ensourder le voisinage comme le font les jeunes aujourd'hui mais d'avoir au moins le niveau d'un véritable orchestre qui jouerait devant nous. Il me semble que Pierre commence à apprécier Louis Armstrong. Je vois ça à sa façon d'agiter les bras et les jambes pendant les soli du roi Louis. - On va lui acheter une trompette. - Attends un peu qu'il ait des dents, répond Lucienne. C'est incontestable qu'il n'a pas de dents! Je ne vous l'avais pas dit? Remarquez que pour Lucienne c'est mieux car elle lui donne toujours le sein. Vous voulez que je vous avoue quelque chose? Cette façon qu'elle a de mettre ses seins à l'air à tout bout de champs, et même devant des étrangers, me gêne un peu, me choque. Les femmes sont décidément d'étranges créatures. Alors qu'en temps ordinaire il ne leur viendrait jamais à l'idée de montrer leurs seins au facteur ou à l'employé du gaz (sauf si elles sont mariées avec le facteur ou l'employé du gaz, bien sûr) et que même elles pousseraient des cris d'indignation si on leur suggérait de le faire, sitôt qu'elles allaitent, elles perdent toute pudeur. Je ne comprendrai jamais. Ce sont pourtant bien les mêmes seins? Nous allons chez Henri. C'est rare que nous allions chez Henri. D'habitude c'est toujours lui qui vient chez nous.

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Lui et moi Dès que nous pénétrons dans son appartement - au septième étage mais avec ascenseur heureusement - une horrible odeur m'agresse les narines. Ce n'est plus l'odeur des cigarettes turques, non, cette odeur-là a disparu complètement. C'est encore ce relent de lait aigre que j'ai du mal à supporter, et comme je ne suis pas tombé de la dernière pluie je sais déjà ce que je vais trouver. Effectivement, Maguy est en train de bercer dans ses bras une petite chose gesticulante et braillante, couleur café au lait. Pierre qui a maintenant six mois est un peu effrayé. Sans doute est-il en train de penser : "ce n'est pas possible! Je n'étais pas si laid à son âge". Henri se considère moins bête que LUI. Donc, il ne bêtifie pas. Il est d'un sérieux impressionnant. Il a déjà tout planifié pour l'avenir de sa fille (c'est une fille). Il sait déjà à quelle école elle ira, quelles études elle suivra, ce qui lui sera permis de faire, ce qui lui sera interdit. Bref l'avenir de Laura (elle s'appelle Laura) est déjà écrit. Il ne lui reste qu'à suivre les voies tracées de façon magistrale par son père. Lucienne acquiesce, l'air de dire : "mon pauvre Henri, tu risques d'avoir pas mal de désillusions dans les années à venir". On a couché Pierre et Laura dans le même lit. Dans une quinzaine d'années plus personne ne prendra ce risque mais pour l'instant le péril n'est pas grand. D'ailleurs ils se sont endormis tout de suite. Henri continue de pérorer. Ça en devient fatigant. D'accord il a une Laura. Mais ça ne peut tout de même pas se comparer avec notre Pierre. Il devrait s'en apercevoir s'il avait un tant soit peu de lucidité. Finalement je crois que nous sommes tous les quatre bien contents de rentrer chez nous et de refermer la porte. Coleman Hawkins est sur la platine du tourne-disque. Je retrouve ma place sur le divan, mais je la partage avec Pierre. Ce qui ne me gêne pas. Tant qu'il ne me tire pas les cheveux, tout va bien. LUI? Je crois qu'il est dans son atelier en train de peindre. Il vient de commencer une vierge à l'enfant. Vous avez deviné qui sert de modèle? FIN Mucunutan, Vénézuela, le jeudi 18 mars 2004

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Lui et moi  

Lui, c'est mon idole - moi, je suis un petit caniche, mais... très intelligent.

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