Page 1

Los nueve ecce homo de Jesús

« Les neuf ecce homo de Jésus » 1999 - 2000

Huile s/toile : 80 x 180 cm Oil on canvas : 31 ½ x 70 7/8 In


Un ciel nuageux m’avait fait hésiter, ce 14 novembre 1998, à emprunter le chemin carrossable qui conduisait à Jesús. Ce vallon doux et paisible pouvait se transformer, par temps de pluie, en une retraite forcée de plusieurs jours. L’envie de découvrir cette petite localité m’était cependant apparue, en Europe, comme un simple mais indéfectible rendez-vous sur une carte. C’est pourtant bien un village comme tant d’autres qui doit sa relative quiétude au fait qu’il ne possède pas d’attrait particulier pour les touristes habituellement prisonniers de leur planning. Jesús est là ! Au bout de la route, au bout de cette impasse, c’est un village de montagne blotti autour de son alcadia (une municipalité dont le nom vient d’être fraîchement repeint) mais aussi de son église légèrement chevelue et dont on se doute qu’ils forment, tous deux, déjà un vieux couple .

(Photo prise lors de ma reconnaissance des lieux)

(Partie droite de mon tableau)

Plus loin, le manteau herbeux environnant fait prendre soudainement de la hauteur à ses formes bosselées. Les tendres reflets jaunes et verts s’assombrissent, alors, au fur et à mesure qu’ils gagnent les sommets tondus par le vent.

Mais laissons ce décor blessé de soleil pour découvrir la saynète composite de mon tableau !


Au Pérou, chaque scène champêtre équivaut encore, de nos jours, à un saut dans le temps, un saut dans un monde relativement fermé et replié sur lui-même. On est obligé de constater que la communauté paysanne andine continue de se préserver d’une manière qui affecte toujours, en somme, certains archaïsmes. La première lecture de ma toile, à peine guidée par la disposition des personnages, permet d’entrevoir la racine de la vision allégorique qui y est proposée. Avant tout, il faut savoir que, dans l’âme péruvienne, se mélangent l’esprit et la superstition, la ferveur et la satire sceptique, la mélancolie et le sourire. Il y a donc trois humeurs dans ce tableau. Enfin et surtout, j’y ai représenté l’évocation d’une ennéade. Selon sa stricte définition, il s’agit de la réunion de neuf personnes, images ou choses emblématiques de la condition passée, présente et future d’un peuple. Pour incarner cette idée particulière de la morale du monde et de l’âme, j’ai choisi la formule de neuf ecce homo. Par « ecce homo », on désigne, à la fois, la personne de Jésus, vêtue de pourpre et couronnée d’épines, mais également les paroles prononcées par Pilate : « Voici l’homme ! ». Cette locution interjective aura prêté maintes occasions aux artistes d’en interpréter le symbole dans leurs compositions. Il renvoie notamment à cette notion de persécution ou de résignation à l’hostilité de nos contemporains. Je me sers, ici, de la solitude morale du christ pour ainsi la confondre avec celle du peuple andin.

1

Un christ apathique couronné d’épines, un « ecce homo » pensif, un christ mélancolique plus que supplicié, est accoudé au bras de son fauteuil. C’est l’image même de l’homme soumis à son douloureux destin.

Plusieurs transpositions peuvent être suggérées lorsque l’on fait appel au même constat d’impuissance que celui advenu au messie du christianisme. La plus évidente est celle qui concerne les délivrances quelquefois réclamées par le genre humain. Malgré l’aura ou le charisme incarnés par certaines figures historiques incontournables voire révolutionnaires, les avancées sociales promises par ces derniers sont souvent restées tout aussi vaines … et, en guise d’exemple particulier, je retiendrai celles qui visaient à améliorer le sort des populations de l’Amérique latine et qui sont restées lettres mortes.


Sous les solives de l’avant-toit recouvrant la galerie de ce bâtiment colonial, une série de cinq portraits se présente, sans chronologie précise, comme les cinq ecce homo suivants.

Avant de m’attarder quelque peu sur chacun de ces rédempteurs dont le Pérou attendait quelque salut, je vous livre succinctement leurs identités. Par le biais de ce premier “éclairage”, je devrais plus aisément vous rallier à mon idée !

2

Huayna Capac fut le douzième mais dernier empereur avant la Conquête. En dépit du fait qu’il détenait un pouvoir absolu et que des signes d’allégeance devaient lui être manifestés, il fut considéré par les Incas, comme le plus juste de leurs souverains. Son long règne avait laissé à penser que l’avenir aurait été plus prometteur pour son peuple enfin pacifié. Il mourut conscient de la désolation engagée : celle qu’avait déjà engendrée l’arrivée des Espagnols.

3

Túpac Amaru II porta ce pseudonyme en tant que promoteur d’une révolte qui ralluma fortement le flambeau nationaliste andin au cours du 18ième siècle. Parce qu’il avait conduit des jacqueries durant lesquelles les paysans se sont insurgés contre leurs conditions de vie révoltantes telles que les humiliations physiques ou les salaires payés en nature, il sera condamné à mort. Transformé en martyr, il deviendra un des personnages les plus fabuleux de l’imagination populaire au Pérou.

4

Simón Bolívar est encore plus connu sous son titre de gloire d’El Libertador. ( Le Libérateur) Grand instigateur de la lutte pour les Indépendances, il a effectivement aidé de nombreux pays sud-américains, à passer de leur statut colonial à celui de république. Les aspirations de liberté et d’égalité que Bolívar souhaitait voir dans les nouvelles constitutions des pays fédérés, n’aboutiront malheureusement pas à de véritables changements.


5

6

La paysannerie a longtemps été soumise à une sorte d’esclavage généralisé dans les grandes haciendas tout comme la classe ouvrière le fut aux temps prospères des centres miniers. Afin de les libérer, certains hommes, comme Hugo blanco, ont quitté le chemin de la politique pour celui d’un syndicalisme violent qu’il était plus aisé de qualifier, d’office, de terrorisme. Une poignée de militaires a toujours suffi pour mater ces insurrections, excepté celle du Sentier Lumineux. L’histoire péruvienne, comme ailleurs, s’est souvent tue comme elle préfère encore actuellement parfois se taire sur certaines discriminations.

Ernesto Guevara : le guérillero héroïque de la révolution indo-latine, celui qui est allé jusqu’au bout de ses engagements, est également entré dans la légende. Ce condottiere du vingtième siècle a même acquis, par sa mort tragique, une stature internationale.

Les trois dernières versions de ma suite déclinée d’ecce homo, en sont des transfigurations plus radicales. Elles me permettront d’aborder plus en détails, après cette présentation numérotée, un des aspects omniprésents de cette culture amérindienne : la conception duale qui existe entre l’Homme et la Nature tant dans la vie que dans la mort. Après la vie, aussi courte soit-elle, voici le cercueil ! La mortalité enfantine reste trop importante. 7

Rappeler cruellement les souffrances ou les injustices dont continue à souffrir un peuple, c’est montrer que leur situation pourrait être améliorée, c’est affirmer leur défense pour une libre détermination, c’est rendre mémoire à leurs martyrs et à leur tâche inachevée. Les Péruviens trouvent naturel que lorsqu’ils décèdent, ils retournent à la terre comme la semence d’une nouvelle vie !

8

Voici un nourrisson couché au milieu de racines entrelacées. Il symbolise ainsi le cycle inéluctable de cette vie en perpétuel recommencement.


9

Enfin, je voulais choisir mon ultime modèle comme celui pouvant synthétiser la réalité vivante d’aujourd’hui. Dans son vêtement de pourpre, la jeune présence de cette péruvienne, en avant du tableau, en sera le symbole latent. Son sentiment de fatalisme s’est déjà ancré en une expression contenue, presque d’acceptation, eu égard à la mort d’un petit frère ou d’une petite soeur.

Les régions andines, à la fois catholiques et païennes, sont donc des dualités vivantes. Afin que nous comprenions mieux ce dualisme, les âmes les plus conscientes expliquent que bien qu’elles étaient préexistantes, elles se sont enrichies d’une âme chrétienne supplémentaire. Leur concept de religion ne s’exprimait pas, jadis, tel que nous le connaissons en occident sous une forme monothéiste mais selon un amalgame de croyances. C’était une vision cosmique (voir mon tableau sur les lignes de Nazca) dans laquelle les éléments s’ordonnaient dans le maintien d’un équilibre à conserver. Comment tirer parti de l’eau, comment prévenir les cataclysmes, comment dominer le désert, comment interpréter les étoiles, … ? Les esprits habitaient la nature sous la forme de symboles teintés de fétichisme et de magie. Ils se rangeaient, en multitude, sous deux ou trois divinités supérieures. Toutes ces questions amenaient les peuples à se réunir et à trouver des solutions. Cela se traduisait par une solidarité qui s’exprimait dans une organisation commune des travaux de la terre et de la répartition équitable de ses fruits. Les Espagnols ne comprenaient pas ce système de pensée puisqu’ils recherchaient le profit et la richesse aux dépens des populations indigènes. La terre est faite pour nourrir les hommes, leur apporter équilibre et santé, non pour les enrichir. Ceci résume ce qui fut et continue d’être la source de clivages entre mentalités opposées. C’est ce que j’ai tenté de regrouper allégoriquement dans ma toile en une ennéade et dont je développe l’interprétation au gré des explications qui suivent. Si l’ensemble de l’Amérique est profondément marqué du sceau du christianisme, c’est surtout dû au fait que les Amérindiens ont su accueillir avec bonhomie de nouveaux dieux dans leur panthéon peu exclusif. Il en résulte tout de même une certaine confusion. Les rites précolombiens et ceux imposés par les missionnaires se sont superposés ou mélangés. Le Christ, par exemple, possède une double nature. Il est le fils du Dieu venu pour dénoncer les péchés des hommes mais, lorsqu’il est crucifié, il en devient une simple divinité. Christ des faveurs, Christ des tremblements de terre, Christ d’un lieu ou d’un autre, … il perd alors son rôle initial et on ne s’adresse plus à lui que pour les situations d’injustice.


Le Christ douloureux, veiné de sang, est vu comme le symbole de leur race opprimée. Il est appelé Taytacha. Ses traits pitoyables parlent à l’imagination mystique mais le ravalent aussi au rang d’une divinité concrète. Traité en ronde bosse, c’est à dire en trois dimensions, ce bois polychrome est très représentatif de la sculpture baroque latino-américaine. Le style passionné et réaliste n’hésitait, ni à isoler les statues des retables, ni à outrer les expressions comme le montrent ces côtes dessinées dans la chair du bois. L’image d’un christ pantocrator hiératique, celle qui nous est plus connue de par sa pose canonique, nous a habitués à un sentiment d’omnipotence. Cet autre christ devient, ici, un christ mélancolique trahissant son abattement. Le comble, c’est qu’il doit, en plus, être restauré ! Cet artisan péruvien essaie de parer à la dégradation causée par une indésirable vermoulure. La restauration, c’est tenter un illusoire retour à l’état originel. L’objet, comme l’être humain, ne cesse de vieillir, de se transformer, au gré des tiraillements de la matière, des usages, des modes, des évènements historiques. Toutes ces altérations constituent bel et bien, l’Histoire de l’oeuvre comme celle de la Vie. Etant donné qu’elles peuvent être jugées inesthétiques ou, au contraire, heureuses, il est important de comprendre et d’étudier toutes ces blessures. On est parfois perplexe quand il faut concilier sauvegarde, vérité historique et plaisir esthétique. La métaphore recherchée dans la seule illustration d’un objet restauré est la suivante: Que faire devant un vestige coupé d’un contexte qui fut sa raison d’être ? Que penser de ce qui a été meurtri comme toute chose par le temps ? Un mur repeint, une dorure refaite, une matière imitée sont-ils plus esthétiques ? Le modernisé vaut parfois moins, à mes yeux, que l’ancien, que l’ayant vécu, que le rude, … bref que la vérité du temps passé. Mon allusion porte aussi sur ce sentiment de colonialisme occidental qui, sous prétexte d’apporter les valeurs universelles à une culture dominée, oublie systématiquement d’éviter l’amalgame avec ses propres intérêts matérialistes. La perte ne contrebalance pas toujours le gain supposé. Le problème éthologique qui en résulte provient de l’apport brutal ou brusque de la modernité. L’émigration incontrôlable des populations rurales vers les villes en est, par exemple, l’une des conséquences. Ceux qui restent dans les campagnes, affirmant leur fierté andine maintes fois brisée, sont devenus des êtres défiants. Les oppressions subies furent telles que les habitants de l’ancien empire sont restés désespérément humbles.


Une sorte d’ignorance défensive, comme elle se caractérise sociologiquement, se refuse à tirer parti de certaines alternatives qui leur sont proposées aujourd’hui. Afin de préserver, autant que possible, leur ordre social, leur système de valeur, leurs traditions et leurs normes locales, les paysans prolétarisés adoptent une attitude de passivité et de fermeture qui constitue le plus grand obstacle à leur développement. Les impositions morales dont ils ont été imprégnés depuis si longtemps, font que la pauvreté idéalisée en deviendrait presque une vertu.

.

La présence volontaire d’outils autour du personnage contribue logiquement au symbole que je désirais appuyer car il renvoie à la gravure de Dürer (Melencolia, 1514) Cette allégorie remplie de marteau, compas, burin, horloge, … insinuait que tous les métiers connexes à la géométrie (menuisiers, tailleurs, architectes, peintres, …) étaient associés à Saturne, dieu de la mélancolie*.

On prétend que certaines catégories d’êtres sont poussées par ce sentiment* qui les aide à développer des aspirations prophétiques. Lorsqu’ils sont théologiens, cela se manifeste par leur esprit, si ce sont des politiques, ils feront appel à leur raison tandis que les artistes se serviront de leur imagination. Enfin, un autre petit clin d’oeil étant cette bouteille d’un breuvage trop jaune et trop sucré qui a pour nom : Inca Kola Une sorte d’allégeance américaine revendiquée par cette boisson nationale qui accuse tout de même sa filiation latine en une insidieuse transition consommée et, donc, partiellement consentie à cette nouvelle sujétion.


Economiquement et socialement oublié, le marginalisme caractérisé de la communauté andine a certainement été renforcé géographiquement. Cela excuse-il sa faible réactivité révolutionnaire et son manque de velléités dans le passé contre la soldatesque espagnole ? Il aura fallu des atrocités gratuites, des abus immenses et des destructions répétées pour qu’elle abandonne quelquefois sa passivité. J’ai toutefois épinglé quelques acteurs majeurs de ces épisodes en les magnifiant solennellement. Huayna Capac veut dire auguste ou vaillant jeune homme. Son nom exprimait toute la grandeur qu’il avait acquise dans la force de l’âge, lors des conquêtes qu’il mena pour son père l’Inca Túpac Yupanqui. Monté sur le trône en 1474, il dirigea un territoire agrandi mais unifié jusqu’en 1528. Ce fut une période de paix et de relative prospérité. Il imposera la langue quechua afin de créer des liens et favoriser une meilleure compréhension entre les tribus de son empire. Il mourut de la variole, cette maladie importée qui apparut après 1492 et qui décima pratiquement toute la population amérindienne approchée à l’époque ! Il était vêtu d’un somptueux habit pourpré en laine de vigogne mais tenait une hallebarde à la place du roseau auquel on s’attendrait dans un véritable ecce homo. Aussi, en lieu et place de la couronne d’épines, il portait la mascapaïcha. Elle était constituée de cordons écarlates et dorés qui lui enserraient le front en une sorte de mitre circulaire. Fichée dans le turban impérial, une pierre précieuse scintillait sous les deux plumes, non moins précieuses, du fabuleux oiseau : le Corequenque. D’énormes disques solaires pendaient à ses oreilles, confirmant l’immuabilité des attributs qui se conformait à celle de la généalogie inca.

Ses deux fils, Huascar Capac et Atahualpa ne survivront pas longtemps à l’invasion espagnole. Par quatre successions assez brèves, la descendance de sang régna encore jusqu’à un dernier représentant semi-officiel de la cour des Incas : Túpac Amaru. Pendant trente cinq ans, un petit groupe de ses fidèles tenta de résister sporadiquement à partir du camp retranché de Vitcos dans la cordillère réputée inaccessible de Vilcabamba. En 1572 la dynastie devait néanmoins disparaître lorsque Túpac Amaru fut condamné à la décollation, décapité après un simulacre de procès. Cette exécution causa une grande douleur et fut suivie longtemps d’idolâtrie. A tel point que deux siècles plus tard, un homme se prétendant l’arrière-petit-fils de ce dernier Inca, se fit appeler Túpac Amaru 2.


De son vrai nom José Gabriel Condorcanqui, il était né au Cuzco en 1741 au sein d’une classe indienne privilégiée. Aucun motif personnel ne le poussa à la rébellion si ce n’est la colère et la pitié que lui suscitèrent les abus dont souffraient les sujets indiens. Il s’illustra tout d’abord en d’éloquents manifestes, contrant quelques autorités locales, mais c’est en prenant la tête d’une insurrection qu’il cristallisa des rêves messianiques autour de sa personne. Tout débuta après avoir fait pendre un gouverneur espagnol sadique et sournois, détesté par la population. Las des exactions commises par les majordomes, le peuple conquis s’était armé de bâtons et de machettes pour s’en prendre aux vils fonctionnaires. Six provinces furent conquises avant que le soulèvement soit éteint mais non sans mal. Sa capture et son écartèlement légendaire, en 1781, fut raconté par l’écrivain allemand Stephan Zweig. Cette littérature en fait encore écho dans les mouvements de résistance actuels. Le nationalisme inca résurgent fut combattu par les Espagnols qui ont interdit toute référence au passé ou toute pratique vestimentaire qui exhortait au souvenir. Les descendants directs furent traqués, persécutés ou déportés. C’est vers cette même époque que d’autres révoltes ont abouti sur une nouvelle idée qui faisait désormais route : celle d’un continent libéré de sa tutelle, surtout par crainte de voir l’occupation napoléonienne relever celle de l’Espagne. Cette dernière avait délaissé sa politique coloniale, sous-estimant la lourdeur de l’administration de son plus beau réservoir de richesses. Influencée tardivement par les lumières de la philosophie française qui furent à l’origine des révolutions, une lueur de contestation était née. Des clivages se dessinaient pourtant entre partisans de l’indépendance et ceux qui maintenaient leur loyauté aux royautés européennes. Un héros se détacha et mena l’Amérique hispanique vers sa libération. Simón Bolívar Après celui des armes, le temps de la diplomatie amena Bolívar à être considéré comme le seul à conduire les peuples vers leur grand dessein : une vaste confédération sud-américaine. Les divisions existantes en Amérique du Sud et les structures sociales héritées de l’époque coloniale ne permettront pas à la masse indienne de concrétiser les espoirs soulevés par Bolívar. Lui, qui préconisait notamment le retour à une monarchie tempérée, rêvait également d’une utopique restauration des institutions incasiques. Il imaginait qu’elle serait accueillie avec enthousiasme comme une réparation à l’inique dépossession du trône de l’Inca.


Le congrès de Panama de 1826 qui devait entériner le principe d’union, sera un échec suite à la méfiance exprimée par les puissances anglo-saxonnes. Le décret sur la répartition des terres, défendu par Bolívar, était destiné à favoriser la petite propriété et le paysannat indigène. Il ne sera jamais appliqué. Il sera même contré par une situation de quasi-servage dans les haciendas. En outre, c’est l’élite minoritaire de l’aristocratie foncière et le haut clergé qui assurèrent dorénavant le pouvoir. Ils entamèrent, comme nous le savons, au gré des fortes personnalités qui se détachent parfois, une succession de coups d’Etat, de révolutions et de dictatures. Símon Bolívar mourut à 48 ans, en 1830. Après avoir renoncé à tout pouvoir, il constatait qu’il avait « labouré la mer ». Le Pérou, depuis, a pris conscience de son ingratitude. Bolívar reste pour les nations andines, le regretté symbole d’espoir d’une Amérique du Sud progressiste et unifiée. Malgré l’apparition d’un mouvement politique populaire de gauche au début du siècle dernier, une oligarchie créole continuera à dominer, soutenue par les politiques occidentales qui craignaient une expansion du communisme. Jusque dans les années soixante, beaucoup de propriétaires terriens possédaient d’immenses espaces improductifs et les paysans qui y habitaient faisaient tout simplement partie de l’inventaire foncier. Les origines de ces latifundia remontent aux donations effectuées par la monarchie espagnole. La propriété de la terre était considérée comme un capital autant social que politique. Face, donc, à ces latifundistes qui géraient mal de l’étranger ou ne mettaient pas leur terre en valeur, un syndicaliste est apparu. Je le décrirai un peu comme un mélange entre Pancho Villa, Che Guevara ou José Bové. Hugo Blanco Dans un esprit comparable, Hugo Blanco aura su opérer, au Pérou, de grands rassemblements populaires. Métis du Cuzco, il fut l’un des premiers à organiser la lutte des paysans sans terre. Le climat révolutionnaire et les premières occupations des grands domaines de la sierra ont valu, en 1962, l’arrestation et la condamnation de Blanco. Son mouvement, assimilé à une guérilla, sera éradiqué militairement en 1965. La police fit usage de ses armes mais la gravité des évènements força les instances gouvernementales péruviennes à intervenir et à promulguer, sans attendre, la première loi de réforme agraire. L’histoire des heurts pour plus de démocratie serait trop longue à conter. Du Sentier Lumineux aux Tupacamaristes, d’autres mouvements prirent cette fois des formes plus radicales et firent parler d’eux jusqu’à aujourd’hui.


Un autre et dernier portrait évoque encore plus que jamais les rêves de justice, de liberté et d’égalité auxquels aspirent depuis si longtemps les classes défavorisées de la société andine. C’est celui de Che Guevara Héros de la révolution cubaine, cet Argentin, né Ernesto Guevara en 1928, a commencé par exercer en tant que médecin au Pérou. Il a rencontré ensuite, à l’occasion d’un de ses voyages au Mexique, Fidel Castro qui s’y trouvait en exil. Se reconnaissant à travers un communisme qui leur était alors spécifique, ils imprimeront à la guérilla puis à la politique cubaine, une teinte prétendument volontariste et morale. Il délaissera cependant Cuba pour d’autres fronts, d’abord en Afrique puis en Bolivie où il sera sommairement exécuté. Son surnom de « Che » lui vient d’une interjection populaire qui était assez commune pour se saluer entre Argentins mais surprenante pour les Cubains.

La photographie bien connue d’Alberto Korda a immortalisé Guevara dans une jeunesse éternellement révoltée. Depuis lors, l’icône continue à être placardée ou reproduite sur les murs afin d’incarner, pour des milliers de contestataires, le symbole de la révolution anti-impérialiste. Si l’un des moteurs essentiels dans les combats revient souvent comme étant celui de la terre c’est parce qu’elle n’est pas seulement un moyen de subsistance ou de travail, elle est aussi le centre de l’existence, le fondement de l’organisation sociale et l’origine des traditions. La déesse terre, la mère que l’on respecte, la Pachamama, est celle qui donne vie à l’être humain, celle à qui il faut offrir des sacrifices en échange de ses fruits, de sa fécondité, de la santé de ses fils.


Les Péruviens font l’amalgame entre mort, naissance et germination. De même que la semence s’enterre pour que surgisse une plante, il faut enterrer les morts ou leurs momies pour qu’il en renaisse des hommes. Morts et germes forment une équation que l’on retrouve dans le monde d’en dessous, appelé l’ucu-pacha. On use, par ailleurs, d’un terme identique de la langue quechua (mallkis) pour désigner la transplantation d’un semis et une momie de la sierra andine. Me rappelant que le peintre muraliste mexicain Diego Rivera avait voulu illustrer cette dualité comme étant la principale du genre humain, j’ai recherché, dans une des phases de son travail, un exemple à reproduire sur la belle plage que m’offrait la frise dépouillée de l’église de Jesús. C’est ainsi que je me suis arrêté sur l’une des fresques qui ornent le hall central de l’Institut des Arts à Détroit dans le Michigan, celle qui base sa réflexion sur le rapport entre la nature et le progrès. Ce rapprochement entre la terre et la naissance me convenait parfaitement surtout que je désirais trouver l’image qui symboliserait au mieux un rite de fécondation de la terre un peu particulier : le placenta, après la délivrance de la mère, est lavé, séché puis enterré dans un champ.

La fidélité à la Terre maintient, selon une autre affirmation, un état d’équilibre entre l’homme et les dieux. Elle maintient donc la santé ! ~ La religion va de pair avec la médecine car certains rites se préoccupent entre autres de chasser les esprits du mal. Les églises sont, dans ces régions montagneuses, des lieux de mystères où l’on invoque la protection de chaque saint mais où les liturgies sont demeurées assez mal comprises. Grâce aux Jésuites qui pensaient que l’évangélisation pouvait passer par la compréhension, le formalisme supplémentaire accompagnant le catholicisme s’est montré tout de même tolérant car il a redonné une structure, un temple et un calendrier à l’animisme. Le peuple converti a intégré le rituel sans trop s’attacher à la doctrine. Voilà pourquoi le culte païen des morts et les pratiques de magie ont survécu jusqu’à nos jours. Le paganisme a pourtant failli être complètement exterminé car certains vicaires du Christ n’ont eu cesse que de répandre son extirpation. Le tribunal de l’Inquisition a brûlé tout ce qu’il considérait comme des instruments diaboliques. Il est responsable non seulement de ces autodafés mais également de nombreux sévices corporels et de la destruction de tout un patrimoine andin tels que les quipus (sorte de cordelettes numériques utilisées par les Incas pour se transmettre leur savoir). ~


Heureusement que la médecine des anciens a perduré secrètement et n’a finalement pas été perdue parce que la médecine conventionnelle n’est toujours pas accessible à tous. De plus, le manque de médicaments parfois élémentaires ne peut dignement être compensé que par des rites chamanistes. Ceux-ci respectent au moins la dualité dont j’ai déjà parlé précédemment, celle qui s’applique au dédoublement de l’âme amérindienne. L’une constitue le fondement de la vie et est dépendante du comportement de son maître. Elle précède la naissance et s’unit au corps pour la quitter à sa mort. Elle regagne un au-delà après avoir erré quelques jours pendant lesquels elle effectue une sorte de parcours - bilan. La seconde, plus fragile, peut s’échapper du corps, rencontrer des esprits malins et tourmenter son possesseur sous la forme d’une maladie. Cette dernière est physique et temporelle tandis que l’autre est immortelle. Les deux âmes de l’Indien peuvent néanmoins être affectées. Seul un curandero, un guérisseur, un yatiri, est alors capable de dialoguer avec les esprits. En raison de ses pouvoirs surnaturels, il peut pénétrer dans le corps d’une victime ou d’un malade. Il y parvient grâce à une série de rites ou de massages, en soufflant de la fumée sur le corps, en maniant des sabres, … etc. Son savoir et sa valeur morale étant reconnue, il remplit des fonctions comparables à celles d’un prêtre, d’un psychothérapeute ou même, encore, à celles d’un herboriste spécialisé. Il combat, par exemple, les germes mauvais avec une épée dont la contamination lui vaut d’être bannie de la pièce après usage. Le chaman se prévaut de l’aide d’un esprit gardien qui dirige son rituel, le maîtrise. Après l’identification de la maladie, le transfert du mal s’effectue sur un objet inanimé. Il s’agit d’un petit fétiche à pouvoir magique (le mullu) et qui représente, en général, un animal.

Ici, ce fut un petit taureau tourné vers l’océan Pacifique, une amulette censée diriger le mauvais sort vers des eaux lointaines qui l’absorberaient.


Les magies curatives ainsi dispensées se veulent d’un recours équivalent aux médicaments mais la guérison tant escomptée n’est pas toujours au rendez-vous. Cherchant une consolation spirituelle afin que le décès d’un enfant ne soit pas vécu uniquement sous son seul aspect de tragédie irréparable, il est décidé de lui prodiguer tous les soins avant son enterrement. Des offrandes lui sont consacrées et un repas de funérailles est organisé. Quand le suppliant n’est qu’un pauvre paysan, la divinité implorée accepte, à la place du lama sacrificiel, le présent d’usage d’un petit cochon d’Inde autochtone du Pérou. On en sacrifie souvent plusieurs car leur viande sera distribuée à l’assemblée des participants qui prendront congé du disparu. Découpés et séchés au soleil, ils sont conservés pendus sur des cordes à linge en attente d’être cuisinés. Après avoir mangé à satiété en compagnie du défunt, on glissera même le surplus dans un petit sac à l’intérieur de la sépulture. Cet échange de nourriture a pour but de souligner la solidité des liens entre les morts et les vivants.

Afin que mon tableau puisse conserver son unité d’atmosphère, j’ai choisi de reculer la petite scène de fond animée. Je vous fais entrer discrètement dans une sorte de cuisine en plein air à la Frans Snyders ou dans l’ambiance d’un étal, comme ici à droite, à la David Teniers.

En donnant volontairement une matérialité aux chairs, je visais un peu à la même allusion religieuse que celle communément exprimée en art par la représentation d’un animal supplicié, écorché et considéré, dans ce cas, comme christique. Effet pictural de vivant dans la mort, il fut particulièrement exploité par Rembrandt dans sa carcasse de boeuf de 1655, à présent pendue au Louvre.


Présente dans de nombreuses évocations symbolistes, la représentation de la dépossession, de l’abandon ou de la mélancolie du désespoir avait tant fait appel aux Ophélie, Eve, Eurydice, Iphigénie, Médée, … que j’ai opté, à mon tour, pour une figure féminine pensive. (confer aussi les nombreux dessins et tableaux anciens basés sur les récits mythologiques )

Je tenais à rappeler, en une réplique à la fois moderne et péruvienne, premièrement, celle d’une Iphigénie hagarde habituellement représentée déambulant dans un couloir ou adossée à un mur, (exemple de ce portrait de l’actrice Fanny Janauschek dans le rôle d’Iphigénie peint par Böcklin en 1861)

mais aussi, peut-être en second lieu, cette autre d’une Médée, (image souvent accompagnée d’une référence explicite en rapport avec son infanticide) mêlant magie et mort, sacrifice et rédemption en une comparaison de fond se prolongeant parfois vaguement, comme ici, dans celle de la forme. Drapée de pourpre, la jeune Médée porte une fiole lourde de sens. Perdue en pensée avec les héros légendaires qu’elle compte suivre (cf Homère),

son état d’âme semble identique quant à la fatalité d’une inutile mort innocente, symbolisée non pas par le cercueil blanc d’un enfant mais par des oiseaux immaculés qui, après avoir inhalé le philtre, jonchent le sol réticulé* de la galerie. (*opus reticulatum dont l’aspect en damier est repris plutôt par des ombres sur mon tableau ).


Conclusion Pourquoi les Andins ont-ils autant de difficultés à être les artisans de leur propre destinée ? Pourquoi le progrès se fait-il attendre dans cette région où la terre est cependant généreuse ? Son économie est une économie de subsistance, abandonnée à son propre sort, toujours réduite à vendre au détail les produits agricoles. Elle est surtout fondée sur l’agriculture mais l’activité pastorale y a aussi son importance.

Il est vrai que lorsqu’on parle du développement, la notion est basée sur ses aspects essentiellement économiques. On ne fait qu’imiter, en général, les systèmes de référence d’autres pays sans prendre en compte l’ensemble des valeurs qui sont propres à un peuple. Le paysan des Andes n’est nullement intéressé par le profit et constitue souvent le principal obstacle invoqué par les tenants des impératifs politiques qui l’abandonnent. Les grands propriétaires ont été expropriés au bénéfice de coopératives dont le concept reste encore trop différent de celui de l’ayllu. (voir tableau Chincheros où j’explique ce concept). Il y a bien les fonctionnaires et les techniciens spécialisés qui sont, certes, chargés de transmettre une culture mais, malheureusement, elle n’est en général pas la leur non plus. L’éducation serait à la base de la valorisation de l’être humain si les types de pédagogie étaient mieux adaptés. Les programmes d’éducation non conformes à leur réalité, les politiques partisanes et surtout paternalistes, les méthodes d’assimilation aux structures occidentales font que beaucoup capitulent en quittant la campagne pour les centres urbains. On voit alors apparaître la ladinisation qui est une notion d’anthropologie tendant à décrire un mouvement inéluctable d’intégration à la civilisation occidentale latine. Contrairement à cette dernière théorie invoquant une sorte d’irrévocabilité inhérente au progrès matériel, certaines communautés péruviennes commencent à résister et sont, à nouveau, plutôt fières d’affirmer leur andinité. A voir si elles seront capables d’échapper au nationalisme indigéniste tant que la langue d’une culture continuera à être mise au rancart ou tant que les traditions païennes seront considérées comme inférieures dans ce monde ? Sur un plan purement technique, j’ai veillé également à l’harmonie de ma composition en aménageant de larges vides afin que l’“air” y circule. La dimension décorative joue pourtant sur une relative densité de l’espace qui est confiée à la trame architectonique des formes. Celle-ci est principalement suggérée par la correspondance des parallèles ou des lignes de fuite des dalles de ciment qui équilibrent celles des ombres de la galerie ; par les différents oves architecturaux qui se répondent ; par des formes semblables qui se conjuguent comme les pointes de la grille, les piquants de l’agave, les épines de la couronne, les feuilles du palmier, … etc.


La première partie d’une de mes plaquettes votives est incrustée, dans mon tableau, sur le muret de façade de l’église. La seconde a été enterrée, au pied d’un mur, à proximité d’une vieille porte d’entrée latérale donnant sur le flanc gauche de cette église, sur le site même.

Signature vert chou (réf 1999-2000) Non encadré Disponibilité à la vente : A 11

~

Los Nueve Ecce Homo de Jesus  

"Los Nueve Ecce Homo de Jesus" Paintings & Text - by Stephane Lefebvre De Bernardi. www.stephane-lefebvre-de-bernardi.com.

Read more
Read more
Similar to
Popular now
Just for you