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Xikrin

1999

« Soeurs Xikrin » Huile s/toile : 50 x 100 cm Oil on canvas : 19 5/8 x 39 3/8 In


La toile représente à mi-corps, côte à côte, deux soeurs de la tribu des Xikrin. Elles semblent échanger un instant de complicité tout en posant devant un mur de pisé rose. Le double portrait est un genre pictural souvent utilisé pour véhiculer une rhétorique particulière. Les peintres maniéristes de la Renaissance soulignaient déjà, dans une sorte de mise en scène, le contraste inharmonieux d’un couple à travers, notamment, une différence d’âge ou d’humeur. Ce furent, par exemple, les images incarnées du vice agaçant la vertu ou celles de la hardiesse provoquant la timidité.

Le double portrait permet, ainsi, de renforcer l’efficience d’une expression que l’on désire rendre. Il ressort, ici, que l’alacrité non dissimulée de la jeune fille de gauche ne semble pas parvenir à détourner l’attention de sa compagne de droite qui garde un regard résolument imperturbable. J’ai eu envie de vous présenter ces deux soeurs Xikrin en choisissant précisément un style pictural qui s’inspirait d’une opposition formelle et rigide de deux attitudes. Mon sujet pouvait, tout d’abord, faire un tant soit peu allusion à cette scène piquante de la célèbre toile de l’école de Fontainebleau représentant Gabrielle d’Estrées et l’une de ses soeurs au bain. Ces deux femmes nous auraient placés en tant que spectateur, en 1594, dans la position similaire d’être surpris par l’audace de la peinture. A cette époque, elle suscitait le même dédain d’un a priori esthétique.

La principale préoccupation, dans le traitement des portraits de cette école, était bien celle, pourtant, de déconcerter en surprenant les habitudes visuelles. En cela, tout ce qui échappait à la norme définie par le canon de la beauté, avait progressivement conduit à l’essor d’un inventaire artistique recherchant une antithèse au carcan dominant. La forme la plus radicale se manifesta surtout en Espagne qui, depuis, abrite dans ses musées des nains obèses ou des femmes à barbe. Mes visages ne correspondent pas trop aux critères actuels de séduction les plus répandus dans le monde occidentalisé. Ils risquent donc de ne pas trouver aisément leur justification académique à côté de toiles dites classiques. La fonction originelle de l’art figuratif est d’idéaliser la réalité mais, heureusement, selon la grande théorie de Kant, on peut désormais la dissocier de la représentation d’une chose belle. La notion d’authenticité se substitue, alors, à celle de la beauté !


D’autres reprises, imprégnées de cet équilibre statique, démontrent encore que le récurrent thème sororal semble produire plus d’effet lorsqu’il est traité selon une telle symbolique.

Parmi de nombreux exemples, le romantique portrait de Théodore Chassériau immortalisant ses deux soeurs en 1843 ou celui, carrément surréaliste, de René Magritte portant le même intitulé en 1925.

Le conformisme de mon tableau est encore mis à mal par la non-complémentarité des couleurs car l’association difficile du rouge et du rose est, en général, à proscrire. Néanmoins, je me suis souvenu que Gauguin ou Matisse avaient pris le parti heureux d’oser répudier ce rationalisme. Grâce à la force de leurs sujets et au cloisonnement de leurs dessins, ils ont souvent réussi ce mariage relativement inédit qui devait apporter cette sensation subtile que l’on reconnaît à l’exotisme de certaines de leurs oeuvres. Le risque pictural était mesuré puisque la combinaison d’aplats rouges et roses avait parfaitement fonctionné tant que la garantie du noir lui était adjointe.

Paul Gauguin Sur la plage, détail - 1891

Henri Matisse Le rifain debout, détail - 1913

~ Les Xikrin ~ Ce peuple n’a obtenu un territoire autorisé qu’en 1954 dans la partie septentrionale du Mato Grosso. Autrefois semi-nomades, ces indigènes ont abandonné leurs campements provisoires pour adopter des habitations solides mais à caractère cependant toujours collectif. La particularité marginale de la société xikrin est qu’elle se base sur une hiérarchie matriarcale. De fait, les femmes Xikrin sont très indépendantes. Cette prérogative leur confère le droit de s’unir ou non aux partenaires de leur choix sans aucune contrainte morale.


Cet aspect libertaire est toutefois mis en danger par la civilisation et les coutumes prônées, notamment, par les missionnaires chrétiens ou protestants. J’ai voulu faire apparaître, dans mon tableau, le dualisme existant sur le plan conceptuel entre leurs deux mondes. Ces êtres encore empreints d’une nature primitive sont victimes d’un certain regard. Le regard intérieur que beaucoup aiment à tort leur imposer au moyen du regard extérieur. Il en résulte une inadéquation entre ces deux corps dépositaires d’instincts sauvages et les oripeaux de notre civilisation pudibonde. L’état quelque peu négligé d’une des deux robes prouve, en une métaphore sous-entendue, le peu de cas qu’en feraient volontiers leurs présentes détentrices. Ce sont les peintures corporelles qui, dès leur enfance, ont toujours su suppléer à l’absence de vêtements.

Ces peintures varient selon l’âge mais également selon le clan, le statut ou la fonction sociale. Elles jouent un peu le même rôle que des écussons. Les Xikrin mettent un soin vétilleux à perpétuer cette pratique en réalisant des compositions géométriques noires qui complètent leur demi-masque facial rouge. Les dessins sont chenillés soit avec leurs doigts, soit avec la nervure d’une feuille de palmier formant une sorte d’aile allant des joues aux oreilles ou imitant parfois la carapace d’un tatou. D’autres marques, sous formes de bandes annelées, obscurcissent la peau déjà passablement foncée de leurs membres par des tonalités aux reflets bleu cendré rappelant la fleur des prunes violettes. La peinture rouge provient du fruit d’un arbrisseau tinctorial appelé le rocouyer. La cire pigmentée qui entoure les graines a une vertu magique qui se prétend protectrice du mauvais sort. Cette couleur rouge, pour tous les Amérindiens, est censée favoriser la croissance, la force, la santé, la rapidité et la vitalité. La tonsure frontale répond à une double exigence : un rôle esthétique mais aussi pratique. Le crâne est rasé sur le sommet à l’aide d’un bout de bambou aiguisé afin de laisser les cheveux longs sur les côtés et derrière. Cela rend plus aisé le placement, sur la tête, de la sangle utilisée pour porter une charge sur le dos.

Le poids de la charge est soutenu, par le haut, à l’aide d’un fronteau en coton de quelques centimètres de largeur. Ce dispositif s appelle la pretina.


Quelques glyphes épars se devinent griffonnés sur le mur.

Détail du tableau La présence de tels graffitis sur le mur de la maloca, la maison communautaire, atteste du souci d’amadouer les esprits des ancêtres afin qu’ils puissent se sédentariser également. Deux demi-cercles, réunis par une sorte de pont transversal, symbolisent, par exemple, le lien entre deux êtres.

Document photographique Ce type de signes se retrouve chez de nombreuses tribus du bassin amazonien. Faite d’idéogrammes, cette écriture est fort peu élaborée car elle ne comporte pas de véritable syntaxe. Ces traces, composées de spirales, de cercles et de linéaments en tous genres, se rapprochent plus de la symbolique reprise par des peintres de l’abstraction lyrique tel que Miró, Kandinsky ou Klee.

Je terminerai par cette petite interpellation anecdotique : Nicolas de Largillière (1656-1746), grand portraitiste français, avait une prédilection pour les doubles effigies. Ces deux dignitaires répondent à la mode la plus en vue de leur temps mais ne seraient-ils pas perçus comme ridicules et inesthétiques si on les confrontait au regard et au jugement de mes deux natives d’Amazonie ?

Deux soeurs Xikrin du Mato Grosso, 1999

Deux Echevins de la ville de Paris, 1702

La signature blanche, commodément reproduite, ici, de manière horizontale, descend normalement verticalement le long du bord inférieur gauche. Elle est suivie du centile 99, référencé 14. Le tableau n’est pas encadré et sa disponibilité à la vente est catégorisée T 5

Xikrin  

"Xikrin" Paintings & Text - by Stephane Lefebvre De Bernardi. www.stephane-lefebvre-de-bernardi.com.

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