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L’héritage de “Plogoff” Gilles Simon

Pendant sept ans, de 1975 à 1981, la commune de Plogoff a été au centre des combats antinucléaires. Après de violents affrontements et des manifestations de masse, le projet a été enterré par François Mitterrand, tout juste élu. Trente ans après, que reste-t-il de ce combat qui a profondément marqué l’histoire de Bretagne ?

“Boule de neige”, par Cabu, en 1981 : “Plogoff” a effectivement laissé une trace dans la mémoire policière…

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u printemps 1981, l’annonce de l’abandon du projet de centrale nucléaire à Plogoff a été vécue par les opposants comme une victoire, très largement fêtée le 10 mai et dans les semaines suivantes. Cet aboutissement présente effectivement une dimension exception-

nelle. Lancé en 1969, puis accéléré en 1974, le programme nucléaire français a conduit à la construction d’un chapelet de centrales atomiques tout au long des rivières et du littoral français. Le mouvement social antinucléaire a été actif, mais les pouvoirs publics sont restés le plus souvent inflexibles face à la contestation, arguant de la nécessaire “indépendance énergétique” du pays. En 1981, l’arrêt du projet de centrale dite “Bretagne-1” est donc apparu comme une sorte de victoire, un peu magique, qui rachète par son éclat des années de sacrifices consentis par les opposants aux nucléaires. François Mitterrand a bien tenu sa promesse, faite lors d’un meeting électoral à Brest, le 9 avril 1981, de ne pas poursuivre le projet de Plogoff s’il était élu. Mais le nouveau président n’est pas pour autant un “antinucléaire” forcené. Le nouveau pouvoir socialiste a, de fait, poursuivi le programme nucléaire lancé par ses prédécesseurs, même si cela s’est inscrit dans une dynamique plus modérée, notamment avec l’abandon du désastreux prototype de surgénérateur à Creys-Malville, dans l’Isère. Après 1981, la poursuite du programme nucléaire français a cependant donné lieu à des mobilisations sociales importantes (comme, par exemple, contre les projets de centrales nucléaires à Golfech, près de Toulouse, à Chooz, dans les Ardennes, ou à Civaux, dans la Vienne). Mais le mouvement anti-

nucléaire n’a jamais retrouvé l’élan qui était alors le sien. Les contemporains ont effectivement perçu ce contraste entre le fort militantisme des années 1970 et la relative débandade de l’après-1981. Ils ont mal compris comment la dynamique de “Plogoff ” avait pu retomber si soudainement. À quoi servait l’aboutissement de “Plogoff ”, si le reste du pays continuait d’être nucléarisé à marche forcée ? L’héritage de la mobilisation antinucléaire bretonne a donc été remis en question. Près de trente ans plus tard, alors que la production d’énergie électrique d’origine nucléaire demeure prédominante en France, la question est posée : que reste-t-il de “Plogoff ” ? Quel est son héritage ? De façon métaphorique, le terme “héritage” peut en effet désigner un ensemble d’expériences sociales, d’images et d’analyses, qui ont émergé durant le développement d’une mobilisation sociale. Cet ensemble mémoriel forme une sorte de prolongement de la mobilisation elle-même. L’héritage de “Plogoff ” présente de nombreux aspects, parfois méconnus, qui aujourd’hui, lui donnent un sens bien spécifique. L’engagement militant Cet héritage concerne en premier lieu ceux qui y ont participé directement. Car l’engagement dans une mobilisation sociale n’est jamais une expérience anodine. On mesure souvent assez mal la dimension frénétique qu’il peut revêtir, en débordant notamment sur la vie


L’héritage de “Plogoff” Gilles Simon

Pendant sept ans, de 1975 à 1981, la commune de Plogoff a été au centre des combats antinucléaires. Après de violents affrontements et des manifestations de masse, le projet a été enterré par François Mitterrand, tout juste élu. Trente ans après, que reste-t-il de ce combat qui a profondément marqué l’histoire de Bretagne ?

“Boule de neige”, par Cabu, en 1981 : “Plogoff” a effectivement laissé une trace dans la mémoire policière…

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u printemps 1981, l’annonce de l’abandon du projet de centrale nucléaire à Plogoff a été vécue par les opposants comme une victoire, très largement fêtée le 10 mai et dans les semaines suivantes. Cet aboutissement présente effectivement une dimension exception-

nelle. Lancé en 1969, puis accéléré en 1974, le programme nucléaire français a conduit à la construction d’un chapelet de centrales atomiques tout au long des rivières et du littoral français. Le mouvement social antinucléaire a été actif, mais les pouvoirs publics sont restés le plus souvent inflexibles face à la contestation, arguant de la nécessaire “indépendance énergétique” du pays. En 1981, l’arrêt du projet de centrale dite “Bretagne-1” est donc apparu comme une sorte de victoire, un peu magique, qui rachète par son éclat des années de sacrifices consentis par les opposants aux nucléaires. François Mitterrand a bien tenu sa promesse, faite lors d’un meeting électoral à Brest, le 9 avril 1981, de ne pas poursuivre le projet de Plogoff s’il était élu. Mais le nouveau président n’est pas pour autant un “antinucléaire” forcené. Le nouveau pouvoir socialiste a, de fait, poursuivi le programme nucléaire lancé par ses prédécesseurs, même si cela s’est inscrit dans une dynamique plus modérée, notamment avec l’abandon du désastreux prototype de surgénérateur à Creys-Malville, dans l’Isère. Après 1981, la poursuite du programme nucléaire français a cependant donné lieu à des mobilisations sociales importantes (comme, par exemple, contre les projets de centrales nucléaires à Golfech, près de Toulouse, à Chooz, dans les Ardennes, ou à Civaux, dans la Vienne). Mais le mouvement anti-

nucléaire n’a jamais retrouvé l’élan qui était alors le sien. Les contemporains ont effectivement perçu ce contraste entre le fort militantisme des années 1970 et la relative débandade de l’après-1981. Ils ont mal compris comment la dynamique de “Plogoff ” avait pu retomber si soudainement. À quoi servait l’aboutissement de “Plogoff ”, si le reste du pays continuait d’être nucléarisé à marche forcée ? L’héritage de la mobilisation antinucléaire bretonne a donc été remis en question. Près de trente ans plus tard, alors que la production d’énergie électrique d’origine nucléaire demeure prédominante en France, la question est posée : que reste-t-il de “Plogoff ” ? Quel est son héritage ? De façon métaphorique, le terme “héritage” peut en effet désigner un ensemble d’expériences sociales, d’images et d’analyses, qui ont émergé durant le développement d’une mobilisation sociale. Cet ensemble mémoriel forme une sorte de prolongement de la mobilisation elle-même. L’héritage de “Plogoff ” présente de nombreux aspects, parfois méconnus, qui aujourd’hui, lui donnent un sens bien spécifique. L’engagement militant Cet héritage concerne en premier lieu ceux qui y ont participé directement. Car l’engagement dans une mobilisation sociale n’est jamais une expérience anodine. On mesure souvent assez mal la dimension frénétique qu’il peut revêtir, en débordant notamment sur la vie


privée. Les opposants à l’atome civil en Bretagne ont, pendant plusieurs années, fait des sacrifices personnels importants. “Pour ceux qui ont démarré en 1975 et qui ont terminé en 1981, cela faisait quand même six années complètes où on a régulièrement tout lâché pour faire ça, raconte Sylvie, une ancienne militante antinucléaire, étudiante à Brest à l’époque. Pour nous, c’était une priorité pendant que d’autres se sont occupés, au contraire, de faire prospérer leurs affaires.” Les sacrifices consentis par les antinucléaires ont concerné à la fois la vie privée et la vie professionnelle. Dans certaines circonstances précises, comme lors de l’enquête d’utilité publique à Plogoff (du 31 janvier au 14 mars 1980), les militants antinucléaires ont parfois fait passer la lutte sociale avant leur vie de couple, leurs préoccupations familiales ou leurs intérêts financiers (par exemple, dans le cas d’agriculteurs quittant pour plusieurs heures leur exploitation). Souvent âgés de moins de trente ans, les militants antinucléaires ont eu du mal à rattraper le fil d’une vie normale après 1981. “Cramés” par des années de lutte sociale, usés psychologiquement, parfois amers, certains opposants à l’atome ont payé le prix fort pour le rejet de la centrale nucléaire. C’est le cas, par exemple, de Jean Moalic, l’un des premiers militants de l’écologie politique dans le Cap-Sizun qui, en 1975, venait de terminer ses études, et s’était lancé à corps perdu dans la mobilisation. Sa “redescente” dans les années 1980 a été difficile. “Personnellement, j’ai mal encaissé la suite, le retour à une vie plus posée, se souvient-il. Je m’étais engagé à fond, ça faisait des années que je ne m’étais pas ménagé. Je n’avais pas pratiqué l’économie d’énergie !” Il ne faut pas croire qu’une mobilisation sociale se déroule uniquement dans la magie de l’action. C’est d’abord une lutte, au plein sens du terme. Et une lutte ne laisse pas les rangs des militants parfaitement alignés, comme à la parade. Sous le “feu” des adversaires, des oppositions internes peuvent émerger et des désaccords intervenir entre les militants sur les façons de

voir et de faire les choses. Cela a été le cas lors de la mobilisation antinucléaire bretonne, qui a rassemblé des personnes venues d’horizons sociaux très différents (étudiants, scientifiques, marins, retraités, femmes au foyer, etc.). Les opposants à l’atome civil ont été amenés à gérer des conflits internes, qui ont dévoré leur énergie sur le moment et qui ont laissé des traces dans leur mémoire militante. En 1984, Alain-Pierre Condette, le flamboyant “berger” de l’enquête d’utilité publique, a ainsi quitté la bergerie alternative, après s’être fâché avec une partie de la population de Plogoff. Autre exemple, Annie Carval, présidente du comité de défense de Plogoff, a subi l’incompréhension de certains habitants de la commune et en conserve une certaine amertume. Jean-Marie Kerloc’h lui-même, le maire de Plogoff entre 1971 et 1980, a eu maille à partir avec ses administrés, car on l’a soupçonné, à l’automne 1979, d’écouter d’un peu trop près les sirènes d’edf. De même, après l’enquête d’utilité publique à Plogoff, les opposants se sont régulièrement confrontés à la section communiste du Cap-Sizun qui, après s’être battue contre le projet de centrale, a basculé dans le camp des promoteurs de l’atome. C’est aussi cela, l’héritage de “Plogoff ”.

Dans le Cap-Sizun, et en particulier à Plogoff, les luttes intestines ont été intenses. Il en reste aujourd’hui quelques cicatrices, même si le temps a fait son œuvre et que la blessure n’est plus aussi vive. “C’était une aventure, confie Thérèse, une opposante plogoffite, épouse de marin de commerce. Les gens ne s’entendaient plus. Il y a eu trop… trop de tensions, trop de divergences de vue. Plogoff s’est un peu mal terminé à cause de tout ça…” Cette dimension de la lutte antinucléaire explique aussi pourquoi l’après-1981 a été marqué par un recul de la mobilisation. N’en déplaise aux donneurs de leçon, les personnes mobilisées ne détiennent

EN HAUT, la falaise de Feunteun-Aod derrière laquelle devait s’élever la centrale, est restée vierge. Cet espace appartient dorénavant au Conservatoire du littoral. EN BAS, la centrale nucléaire projetée était d’une puissance de 5200 mégawatts (en comparaison, celle de Brennilis était de 70 mégawatts).

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Sept ans de mobilisations antinucléaires Mars 1974 À la suite du choc pétrolier, le gouvernement décide de l’accélération du programme nucléaire français. Le slogan proclame : “200 centrales en l’an 2000”.

Décembre 1974 La carte des sites retenus par EDF pour recevoir une centrale est publiée. En Bretagne, les sites d’Erdeven (Morbihan), de SaintVio (Tréguennec, dans le pays bigouden), de Guimaëc (Trégor), et de Plogoff sont retenus. Le site de Porsmoguer (bas Léon) vient s’y ajouter en avril 1975.

1974-1976

31 janvier au 14 mars 1980

Forte mobilisation antinucléaire à Erdeven. Le projet de centrale est repoussé.

Six semaines d’enquête d’utilité publique. Constitution de barricades, “vendredi noir” le 29 février avec onze manifestants arrêtés. Installation du “berger de Plogoff”, Alain-Pierre Condette, dans la bergerie alternative de Feunteun-Aod. Retournement de la fédération du PCF en faveur du projet nucléaire. Le 5 mars, éditorial à la une d’Ouest-France à propos de “Plogoff”, écho de “Plogoff” également dans les médias nationaux et internationaux. Procès au tribunal de Quimper des manifestants arrêtés à Plogoff, 7000 manifestants à la dernière des “messes de 17 h” pour saluer le départ quotidien des gendarmes mobiles.

9, 10, et 11 juin 1976 Mobilisation des “barrages” à Plogoff. Pendant trois jours, les opposants empêchent des ingénieurs de pénétrer sur le territoire de la commune pour faire des sondages géologiques. Un comité de défense de Plogoff est créé. Il est présidé par le maire, Jean-Marie Kerloc’h.

11 septembre 1978 Constitution du GFA de Plogoff (groupement foncier agricole) afin d’acquérir le grand nombre possible des terrains visés par EDF.

17 septembre 1978 5000 manifestants au “pardon antinucléaire” de Plogoff.

18 novembre 1978

50000 manifestants à la pointe du Raz pour la fête marquant la fin de l’enquête d’utilité publique.

24 et 25 mai 1980

8000 personnes pour une manifestation antinucléaire à Quimper.

Environ 100000 personnes à la “Pentecôte antinucléaire” de Plogoff, qui a été une sorte “Woodstock capiste” à la baie des Trépassés (avec le chanteur Jacques Higelin à l’affiche).

12 et 25 septembre 1978

9 avril 1981

Le comité économique et social, puis le conseil régional, retiennent définitivement le site de Plogoff.

3 juin 1979

“Plogoff ne figure pas et ne figurera pas dans mon programme nucléaire”. Au tout début de son meeting à Brest, François Mitterrand, candidat socialiste à l’élection présidentielle, fait solennellement la promesse de stopper le projet de “Plogoff” s’il est élu.

15000 manifestants à Plogoff pour une marche antinucléaire.

10 mai 1981

Novembre 1979

Élection de François Mitterrand à la présidence de la République. L’abandon du projet de Plogoff est acté lors du premier conseil des ministres du septennat, le 27 mai 1981.

29 novembre 1978 Le conseil général du Finistère retient aussi le site de Plogoff.

Crise de la mobilisation de Plogoff. Le maire Jean-Marie Kerloc’h abandonne la présidence du comité de défense. Les opposants lui reprochent de se laisser influencer par EDF. Annie Carval, 36 ans, épouse de marin au commerce, prend la présidence du comité de défense.

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16 mars 1980

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28 juin 1981 Fête de la victoire à Plogoff, dernier rassemblement majeur du mouvement antinucléaire breton des années 1970.


pas un stock inépuisable d’enthousiasme et d’énergie. S’engager dans une seule lutte, fut-elle locale, représente déjà beaucoup. “Plogoff ” n’a pas pu, à elle seule, porter le mouvement antinucléaire français. Les rétributions de la mobilisation Si les coûts de la mobilisation de “Plogoff ” ont parfois été lourds à assumer, il ne faut pas oublier que cette mobilisation sociale a aussi généré des rétributions. Ce terme ne s’entend pas ici dans un sens financier, mais plutôt de “bénéfices” psychologiques. En effet, l’une des principales caractéristiques d’une mobilisation sociale est de créer un espace-temps particulier, souvent éphémère. Les relations entre les personnes mobilisées peuvent y prendre un tour original. Le peintre Fernand Léger évoque “l’atmosphère surpoétique” que peut revêtir une expérience située hors du cours habituel de la vie sociale. Pour les antinucléaires, “Plogoff ” a revêtu cette dimension surpoétique car, durant le temps de la mobilisation, un monde social nouveau a émergé pour eux. Il a existé durant les événements une grande chaleur émotionnelle. Le plaisir de se retrouver ensemble afin de participer à une action commune inhabituelle a généré un vif plaisir. “Pendant tout le temps de la lutte, on a vécu dans un “village”, où il y avait une solidarité humaine

qui était extrêmement forte, et qui dépassait le simple cadre de la lutte, souligne le berger Alain-Pierre Condette. Je n’ai jamais connu ça avant. Je ne connaîtrai certainement jamais ça après. C’est quelque chose de spécial. C’est une sorte de réelle fraternité humaine.” Par exemple, pendant les événements, une radio pirate (1) a été installée à Plogoff. Le studio de Radio-Plogoff devient rapidement un nouveau lieu de convivialité où chacun, sauf la police, peut passer librement. Le Peuple breton s’enthousiasme, en juin 1981 : “Dans le studio, qui se peuple à vue d’œil, c’est un autre forum. On vient y commenter les événements de la journée, les gosses y passent au retour de l’école vendre des billets de tombola pour l’Amicale laïque…” La lutte de “Plogoff ” laisse des souvenirs impérissables dans la mémoire des participants. Dans les années 2000, cet héritage précieux demeure une source de ravissement. Les moments inoubliables sont nombreux : les marches d’opposants à Plogoff, sorte de “pardons” antinucléaires, l’arrivée des moutons du Larzac en mai 1980, les lancers de maquereaux sur les policiers lors des procès à Quimper après l’enquête d’utilité publique… Ces moments peuplent l’esprit des anciens militants et leur procurent (1) Avant 1981, les ondes radios relevaient du monopole de l’État. Ils n’existaient donc pas de stations de radio privées.

un bonheur rétrospectif qui durera sans doute jusqu’à leurs derniers jours. Il existe aussi aujourd’hui une certaine fierté d’avoir contribué à la mobilisation de Plogoff. Souvent épouses de marins de commerce, les militantes antinucléaires de Plogoff sont devenues les “femmes de Plogoff ” (2). Ces femmes menaient jusqu’alors la vie de tout le monde, organisée et sans grande marge de manœuvre. Mais dans le cours de la mobilisation, elles ont montré qu’elles étaient été capables, dans des circonstances délicates, de sortir du rôle social qui leur était assigné. Elles ont alors assumé des tâches difficiles comme manifester, prendre la parole dans des réunions publiques ou coller des affiches. Aujourd’hui, ces femmes en conservent une grande fierté. Chez les militants écologistes de l’époque existe également une fierté d’“avoir eu raison”. Dans les années 1970, ils ont été moqués, en particulier par les autorités publiques. Aujourd’hui, leur discours s’est largement répandu. Les nombreux arguments mobilisés par les écologistes contre la centrale nucléaire de Plogoff sont devenus des lieux communs de la vie politique (logique de la démocratie participative, changement nécessaire des

À GAUCHE, les militants écologistes des années 1970 se battaient sur plusieurs fronts. AU CENTRE, les musiciens bretons ont régulièrement joué, gratuitement, dans les rassemblements antinucléaires, heureusement sans combinaisons ! À DROITE, les mobilisations antinucléaires ont suscité beaucoup de projets qui n’ont pas toujours abouti, comme cette maison autonome de Plogoff. PAGE PRÉCÉDENTE, une arrestation lors de l’enquête d’utilité publique. Largement diffusé dans les médias, ce type d’image a paradoxalement servi la mobilisation.

(2) Titre d’un ouvrage militant paru en 1981 (Renée Conan et Annie Laurent, Femmes de Plogoff, La Digitale, Quimperlé, 1981) qui met en exergue leur action d’opposantes à l’atome civil.

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EN HAUT, lors d’une manifestation à Plogoff en 1978, une forte délégation de militants et d’élus socialistes accompagne Jean-Marie Kerloc’h, le maire de la commune. On reconnaît notamment Louis Le Pensec et, en bas à gauche, Pierre Maille. La lutte de “Plogoff” s’est déroulée dans le contexte d’une forte poussée du Parti socialiste en Bretagne. EN BAS, de nombreuses connections se sont réalisées entre le mouvement antinucléaire de Plogoff en Bretagne et la lutte contre l’extension du camp militaire du Larzac, en Occitanie.

modes de vie et de consommation, économie d’énergie, etc.). Il y a enfin la fierté d’avoir fait reculer les ingénieurs plutôt arrogants d’edf, d’avoir forcé l’État à entendre raison, et d’avoir donc contribué à la vie démocratique du pays. Un savoir-faire antinucléaire La lutte populaire de “Plogoff ” est ensuite devenue un modèle de savoir-faire militant. Dès l’enquête d’utilité publique, les observateurs ont en effet été surpris par la force et la régularité de la mobilisation. “Plogoff ” semble être entré immédiatement dans le patrimoine de la vie militante. En 1980, on a demandé aux Plogoffites et aux antinucléaires bretons de venir s’exprimer dans les principales villes bretonnes, puis dans des grandes villes en France (Paris, Marseille, Lyon, Bordeaux, par exemple), en Suisse, en Belgique, et en Allemagne. Les “Plogoff ” ont donc pris régulièrement leur bâton de pèlerin pour aller porter la bonne parole antinucléaire. Leurs hôtes les invitaient pour comprendre ce qui s’était passé, et pour prendre une leçon de mobilisation. La mobilisation antinucléaire bretonne a eu une durée assez longue, de la lutte d’Erdeven dans le Morbihan en 1974-1976, jusqu’à “Plogoff ”, de 1978 à 1981. Cette durée a permis aux opposants d’accumuler un stock impressionnant d’arguments rhétoriques,

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de brochures et de journaux, de cassettes audio, de diapositives, qui ont pu ensuite être exploitées sur d’autres aires de mobilisations antinucléaires. Ces voyages pédagogiques alliaient donc le vif plaisir de recevoir la reconnaissance des pairs antinucléaires et de pouvoir partager une riche expérience en donnant des conseils pratiques. La transmission du savoir-faire antinucléaire a pris encore une dimension plus précise quand les “Plogoff ” sont allés aider les populations d’autres lieux directement concernés par une implantation nucléaire. Sur le site déjà nucléarisé de Chooz, le gouvernement socialiste n’a pas renoncé, comme à Plogoff, à un projet de nouveau réacteur. Une cinquantaine de Capistes s’y est rendue, en car, en juillet 1980, afin de transmettre leurs connaissances aux Ardennais. Les leçons de “Plogoff ” semblent avoir été bien acquises. En effet, lors de la seconde enquête d’utilité publique à Chooz en avril 1981, les opposants ont repris certaines des innovations bretonnes : confrontations quotidiennes avec les forces de l’ordre, occupation du terrain avec déversement systématique d’ordures ménagères sur le site policier, grande fête antinucléaire à la Pentecôte de 1981. De même, l’aire de mobilisation antinucléaire de la basse Loire a bénéficié de l’appui des “Plogoff ” après 1981. En Loire-Atlantique, le site du Pellerin, jugé trop proche de l’agglomération nantaise, avait été abandonné. Mais les pouvoirs publics ont ensuite jeté

leur dévolu sur un site situé plus en aval, au Carnet. En février 1982, la maire de Plogoff, Amélie Kerloc’h et une délégation de Plogoffites s’y sont rendus. Les opposants locaux ont repris à leur compte les techniques plogoffites : activité incessante de la mobilisation, arbres déposés en travers des routes, déversement d’ordures, etc. Mais si “Plogoff ” a eu des prolongements immédiats dans d’autres mobilisations sociales, elle n’a pas permis à ces acteurs directs de percer dans le champ politique. La mobilisation de Plogoff a effectivement fait partie du mouvement d’émergence de l’écologie politique en Bretagne. Mais les opportunités offertes aux anciens militants antinucléaires de recycler leur savoirfaire dans le champ politique ont été rares. Aucun militant antinucléaire n’a été élu député. Le seul bénéfice tiré de la mobilisation s’est le plus souvent limité à un poste de conseiller municipal. En 1977, Michel Le Corvec, kinésithérapeute, et opposant au projet de centrale à Erdeven, a été élu maire d’Étel dans le droit fil de la mobilisation antinucléaire. En Bretagne, l’écologie politique a d’abord percé dans les petites communes, ce qui correspondait assez bien au discours écologiste sur la volonté d’agir localement et sur la convivialité. À l’inverse du monde politique, les militants ont surtout investi le champ associatif. Après 1981, l’État a favorisé le développement d’associations de protection de l’environnement. Des opposants à l’atome civil ont pu se recycler dans les politiques publiques de protection de l’environnement. Les “écolos” sont ainsi passés des manifestations à l’expertise (3), portant leur cause d’une façon plus institutionnelle, même si ce travail est parfois resté obscur. La mémoire militante La mémoire n’est pas seulement un phénomène psychique individuel, il existe également une mémoire collective qui conserve la trace de certains événements continuant ainsi à vivre dans la société. L’intérêt de cette mémoire est qu’elle n’est pas (3) Sylvie Ollitrault, Militer pour la planète. Sociologie des écologistes, PUR, Rennes.


“naturelle”, c’est avant tout une construction sociale qui s’opère pour répondre aux besoins spécifiques de certains acteurs sociaux (revendication, réparation, etc.). La mémoire sociale ne procure donc jamais l’exacte image d’un événement du passé. Elle se constitue plutôt en donnant une interprétation de certains faits. Elle peut ensuite donner une grille de lecture à des acteurs pour agir dans le présent et dans le futur. On retrouve effectivement cette logique d’interprétation mémorielle dans le cas de la mémoire collective de Plogoff, pour servir de repères identitaires à d’autres mobilisations sociales. Ainsi, dès 1985-1986, le souvenir de “Plogoff ” a permis à d’autres mobilisations antinucléaires en Bretagne de se donner un modèle d’action. Car les promoteurs de l’atome civil n’ont jamais véritablement digéré leur “défaite” de 1981. Après le 10 mai, ils ont régulièrement cherché à réactiver le projet nucléaire breton. Présidé par Raymond Marcellin, le conseil régional de Bretagne a exercé des pressions fortes et régulières dans ce sens. Ce qui semble avoir porté ses fruits, puisqu’à la fin de 1985, le projet nucléaire est relancé. Il concerne cette fois la commune de Saint-Jean-du-Doigt,

dans le Trégor finistérien, et la commune de Plouézec, entre Paimpol et Saint-Brieuc, dans le Goëlo. Après l’annonce de la relance du nucléaire en Bretagne, les réunions publiques ont à nouveau drainé les foules sur les aires de mobilisation concernées. “Plogoff ” hante alors l’esprit de tous les acteurs de la nouvelle lutte. Les anciens opposants à l’atome civil des années 1970 ont ressorti des armoires leurs stocks de propagande. Tombées quelque peu dans l’oubli, parce qu’elles ont été moins intenses et moins longues que celles des années 1970, ces deux mobilisations antinucléaires ont eu l’opportunité de s’appuyer largement sur la mémoire de “Plogoff ”. Ainsi, sachant les difficultés connues par les maires des communes concernées dans les années 1970, les élus éprouvaient une angoisse anticipée en imaginant la vie personnelle et politique qu’ils allaient devoir mener durant plusieurs années si le projet se faisait chez eux. De décembre 1985 à mai 1986, la Bretagne a donc vécu à nouveau à l’heure antinucléaire. En avril 1986, l’union des comités de défense de Plogoff, de Saint-Jean-du-Doigt et de Plouézec illustre le lien direct qui s’est établi entre les anciens opposants de

Plogoff et les communes concernées par ce nouveau projet. Le 19 avril 1986, une rencontre a eu lieu à Quimper. “Les mamies batailleuses de Plogoff ont pris quelques cheveux gris, mais n’ont pas perdu la voix”, peut-on lire dans OuestFrance. Mais le 26 avril 1986, la catastrophe de Tchernobyl coupe court à la nouvelle polémique. L’explosion du réacteur numéro 4 de la centrale de Tchernobyl rend indéfendable le nouveau projet des ingénieurs d’edf. L’impact psychologique auprès de tous les acteurs de la polémique est tel que le projet nucléaire breton et les mobilisations antinucléaires se sont arrêtées en juin 1986. “Merci Tchernobyl”, concluait alors La Presse d’Armor. La mémoire antinucléaire de “Plogoff ” a été réactivée quinze années plus tard, en 2000, lorsque l’État a lancé une “Opération granite” dans l’ouest de la France, dans le but de trouver un site de test d’enfouissement des déchets radioactifs. Les écologistes politiques et les habitants des communes concernées se sont fortement mobilisés. À nouveau, la référence à la mobilisation de “Plogoff ” a servi d’exemple à la mobilisation, en particulier lors de trois grandes manifestations à Dinan, Brennilis, Au début des années 2000, les projets d’implantation d’un site de stockage des déchets nucléaires dans le massif armoricain ont entraîné une large mobilisation antinucléaire, comme ici lors d’une manifestation à Quintin.

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et Quintin, en mars et avril 2000.

EN HAUT, en 2005, “Plogoff” a été une source d’inspiration pour les jeunes du cercle celtique de Douarnenez. EN BAS, aujourd’hui, la cinéaste Nicole Le Garrec s’attache à transmettre aux jeunes l’histoire de “Plogoff”. Signalons d’ailleurs pour ceux qui voudraient en savoir plus, que Plogoff, des pierres contre des fusils, un film documentaire de Nicole Le Garrec, images Félix Le Garrec, est disponible en DVD. On peut également consulter le livre de Gérard Borvon, Plogoff, un combat pour demain (Éditions Cloître, 2004).

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Un symbole de résistance Mais la mémoire de “Plogoff ” exerce aussi des effets en dehors du domaine spécifique de la contestation de l’atome civil. Trois exemples récents le démontrent. Tout d’abord, la création d’un parc marin sur le littoral de la mer d’Iroise a conduit les autorités publiques à organiser, en 2007, une enquête d’utilité publique afin de consulter les populations concernées. Il est étonnant de constater que le Cap-Sizun a été rapidement sorti du périmètre de cette consultation, alors qu’il était directement concerné par le projet de parc marin. En fait, l’opposition au parc marin a été assez forte dans cette zone, avec notamment le retour des panneaux revendicatifs sur le bord des routes comme au temps de “Plogoff ”. Les habitants du Cap

ont craint en particulier de ne plus pouvoir pêcher librement. Tout en ne le disant pas explicitement dans les médias, certains élus de la région ont redouté une mobilisation virulente des Capistes au moment de l’enquête d’utilité publique. Pour les pouvoirs publics, il fallait donc éviter absolument un “cauchemar” politique tel que celui de l’enquête d’utilité de l’hiver 1980. Le parc marin a été finalement créé, en repoussant à une date ultérieure l’intégration des communes du Cap-Sizun. Dans ce cas précis, la mémoire de “Plogoff ” a pleinement exercé son influence. Autre cas, en février 2008, les opposants à la création d’un aéroport international sur le site de Notre-Dame-des-Landes, près de Nantes, mobilisent les figures du Larzac et de Plogoff pour donner aux promoteurs du projet une idée de leur détermination. Le souvenir de ces mobilisations est utilisé comme armes de dissuasion symbolique afin d’amener les promoteurs de l’aéroport à reconsidérer leur position. Enfin, toujours en 2008, au printemps, une forte mobilisation sociale émerge à Carhaix afin de revendiquer le maintien de services médicaux (la maternité notamment) menacés dans l’hôpital de la ville. La mémoire collective de “Plogoff ” est, là encore, explicitement sollicitée. La perspective d’une victoire finale, à l’instar de “Plogoff ”, sert en particulier à donner de l’espoir aux Carhaisiens mobilisés comme aux opposants au projet de l’aéroport de Notre-

Dame-des-Landes. Dans le cas de Carhaix, la mémoire de Plogoff a eu des effets directs dans les manifestations. Le maire, Christian Troadec, se réclame de ce modèle, en particulier pour imaginer des actions durant les manifestations de rue (4). Lors d’une série de manifestations en juin 2008 à Quimper, les Carhaisiens ont en effet “rejoué” Plogoff : face à face avec les gendarmes mobiles (comme au début des “messes de 17 h”, lors de l’enquête d’utilité), embrasement systématique de pneus (comme sur les barricades de Plogoff ), plaisanteries et quolibets adressés aux forces de l’ordre, etc. ; le tout avec le caractère répétitif des actions menées comme en 1980. Comme au temps des mobilisations antinucléaires des années 1970, les manifestants ont, en particulier, équilibré leurs virulentes actions en recourant au registre humoristique. Ainsi, une “catapulte”, puis un “canon” ont été amenés devant la préfecture pour des tirs d’artillerie symboliques sur la préfecture. Nuançons ces remarques en soulignant que “Carhaix” ne doit pas tout à “Plogoff ”. Le côté très organisé et percutant de la mobilisation de Carhaix est aussi lié à la présence de nombreux bénévoles du festival des Vieilles Charrues, qui ont recyclé dans la mobilisation leur savoir-faire associatif. Sans oublier la longue tradition revendicative et militante qui caractérise la capitale du Poher. Dans ce cas particulier, la mémoire collective d’une mobilisation, vieille de trente années, a servi, pour partie, de support symbolique et pratique aux personnes mobilisées. “Plogoff” dans la matière de Bretagne ? Comment expliquer cette prégnance de “Plogoff ” dans la mémoire sociale ? Certes, cette mobilisation antinucléaire a été exceptionnellement longue et intense, elle a donc marqué profondément les esprits. Au niveau hexagonal, la mobilisation de “Plogoff ” a été l’une des rares victoires remportée par le mouvement antinucléaire sur les promoteurs de l’atome. Elle a, (4) Christian Troadec, Carhaix Résistance. Histoire d’une révolte populaire en Bretagne. Diffusion : Coop Breizh, Spézet, 2008.


depuis, contribué à la constitution de l’identité des tenants de l’écologiste politique. À l’université d’été des Verts, organisée à Quimper du 23 au 26 août 2007, les participants ont été conviés à une projection du film documentaire de Nicole Le Garrec, Des pierres contre des fusils, tourné lors de l’enquête d’utilité publique. Le débat qui a suivi n’a pas été un moment d’échanges théoriques sur les orientations du parti, mais plutôt un moment de convivialité, autour d’une mobilisation sociale qui constitue une des pièces du costume d’Arlequin de l’identité des écologistes. Autre explication probable de cette prégnance de “Plogoff ”, les anciens acteurs sont toujours là. Souvent âgés de moins de trente ans dans les années 1970, ils colportent volontiers les hauts faits de leur jeunesse, quitte parfois à agacer les jeunes d’aujourd’hui, qui leur trouvent parfois des airs d’“anciens combattants”, un peu ennuyeux avec leur “guerre de Plogoff ”. Mais il est aussi possible de faire l’hypothèse d’un ancrage plus profond de “Plogoff ” dans la mémoire collective en Bretagne. Il est probable que son souvenir soit devenu une sorte de récit emblématique, une figure de la résistance sociale, qui pourrait lui assurer une longue postérité. Au-delà du côté biblique de la mobilisation qui a souvent été souligné (David contre Goliath), il y a en effet comme une sorte de merveilleux démocratique dans le récit de “Plogoff ”. Après analyse, la structure de base de ce récit peut se composer comme suit : “Dans un petit village breton, des habitants ont résisté à l’arrogance des autorités qui voulaient leur imposer une centrale nucléaire dont ils ne voulaient pas. Après s’être bien battus, ils ont confié la destinée de leur combat à un candidat à l’élection présidentielle. Une fois élu, ce candidat tint parole. Le projet de centrale fut abandonné et les habitants retrouvèrent la tranquillité.” Au final, la morale démocratique a été respectée. C’est ce qui confère sans doute à “Plogoff ” cette aura particulière. Ce côté merveilleux en fait un récit qui possède une grande force, qui pourrait lui permettre de s’ancrer profondément dans la

mémoire collective bretonne. Avec la “geste de Plogoff ”, il est bien possible que la matière de Bretagne s’enrichisse d’un nouveau récit. La matière de Bretagne est cet ensemble ancien et hétérogène de contes, de légendes et de chansons (cycle arthurien, gwerzioù, etc.) formant un imaginaire qui inspire de façon très profonde la vie sociale et culturelle. Mais ce fonds ancien n’est pas figé. Il s’actualise à chaque époque et peut intégrer ainsi de nouvelles légendes. Ce qu’on appelle “tradition” n’est pas toujours “ancien”. Avec le temps, la mobilisation de “Plogoff ” va donc peut-être rejoindre ce fonds culturel et devenir la “légende de Plogoff ”. Il existe déjà tout un répertoire de chansons sur cet événement. Finalement, la mobilisation plogoffite a contribué à l’actualisation de l’identité bretonne, en y ajoutant une dimension antinucléaire qui n’existait pas auparavant, ce qui dit bien le fameux autocollant proclamant : “Nukleel ? Non trugarez !” En Bretagne, les créateurs ont d’ailleurs bien saisi la dimension culturelle qu’a revêtue la mobilisation antinucléaire. Par exemple, en 2005, les membres de Korriged Is, le cercle celtique de Douarnenez, ont conçu un spectacle dansé sur ce thème. Cette sorte de comédie musicale, baptisée “Plogoff, an Arvest !” (“Plogoff, le spectacle !”) a été régulièrement donnée en Cornouaille, entre 2005 et 2008. Elle est presque entièrement centrée sur le moment de l’enquête d’utilité publique et sur la confrontation avec les gendarmes mobiles. Gildas Sergent, le chorégraphe du spectacle, a vécu lui-même les événements. Mais les acteurs et les danseurs sont des jeunes du cercle celtique qui reprennent pour en faire une création ce qui est presque devenu pour eux un récit littéraire. Pour les concepteurs de ce spectacle, “Plogoff ” est d’ailleurs “un moment marquant de la culture bretonne”. Pour eux, le nucléaire civil n’était pas le sujet principal. Il s’agissait plutôt de représenter une énergie, une capacité de résistance contre l’absurdité et contre la violence, à l’instar de l’énergie que retrouva le roi Arthur pour sortir de sa torpeur.

Sans vouloir jouer les prophètes, il est donc possible de dire que nous n’avons pas fini d’entendre parler de “Plogoff ”. Ce qui a été une mobilisation antinucléaire d’une grande force sociale possède en effet un héritage important. En montrant qu’un combat n’est jamais perdu d’avance, la mobilisation de Plogoff continue de vivre dans les esprits. Elle continue aussi d’exercer des effets dans la réalité sociale : d’un côté, en donnant un modèle à suivre pour des acteurs sociaux qui chercheraient à agir collectivement, et, de l’autre, en inspirant des projets artistiques. “Plogoff ” n’a pas seulement servi les opposants qui habitaient le Cap-Sizun. Elle a permis de nourrir d’autres mobilisations. Elle inspire la vie sociale et culturelle. À propos de “Plogoff ”, un militant du Parti socialiste unitaire (psu) des années 1970 soulignait d’ailleurs : “On a appris des choses. Donc, à partir du moment où on apprend, on reçoit, et après on peut donner.” ■

Les citations de cet article sont tirées de la thèse de sciences politiques, dirigée par Erik Neveu, que Gilles Simon a soutenu à l’université de Rennes I sur l’Apprentissage de la mobilisation sociale. Le cas de “Plogoff” et du mouvement antinucléaire en basse Bretagne (1974-1986). Une version sera prochainement éditée par les Presses universitaires de Rennes.

La sculpture située au Trogor, à l’entrée de Plogoff, est l’œuvre de Robert Vaillant.

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