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À LA DÉCOUVERTE D’UN

TRÉSOR LA MÉMOIRE DES DUCS DE

L A

BRETAGNE

B R E T A G N E ,

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M O N D E

À

D É C O U V R I R

30 ANS DE ROCK EN BRETON Cotten, l'habit du marin Bellin, un grand chef breton Rencontres baroques à Lanvellec Art : les Fouillen

Exposition Conception : Effetsecondaires - Illustrations : Le duc de Bretagne. Grand armorial équestre de la Toison d’or, vers 1431-1435 © Bibliothèque nationale de France / Archives départementales de Loire-Atlantique Impression : Chiffoleau - Juillet 2009

du 16 septembre au 13 décembre 2009

Archives départementales 6 rue de Bouillé à Nantes

Septembre-Octobre 2009 10 € 172

Entrée libre • Du lundi au vendredi et le dimanche après-midi Pour plus d’informations

B R E TAG N E E T I R L A N D E À T R AV E R S L ' H I S TO I R E


L’interview

Bretagne, une nation invisible ? Sharif Gemie, l’auteur de Brittany, the invisible nation (1) a récemment participé à un séminaire du réseau universitaire Ermine, animé par le sociologue Ronan Le Coadic et qui travaille sur les questions de minorités nationales. ArMen l’a rencontré à cette occasion pour évoquer ses recherches sur l’identité bretonne. ArMen. Quel est le point de départ de votre ouvrage ? Je voulais faire un travail sur le nationalisme en prenant la Bretagne pour concept. Ici, nous n’avons pas affaire à un nationalisme orthodoxe, il est vécu un peu comme un jeu, une façon de vivre, on en trouve des traces diffuses dans bien des endroits, dans certains événements, pas seulement dans le cadre des mouvements politiques régionalistes ou autonomistes, mais dans l’ensemble de la population. C’est le paradoxe breton, d’où vient le titre du livre the Invisible nation. J’aurais préféré mettre un point d’interrogation après ce terme. Il s’agit d’un sentiment de communauté, difficile à nommer. En effet, il existe peut-être une nation bretonne, en dehors même des mouvements qui tentent de la représenter.

ArMen. Où trouve-t-on les traces de cette “nation invisible” ? J’ai cherché des traces de l’identité ailleurs que dans les représentations qu’en font les nationalistes ou les jacobins. Globalement, il y a deux interprétations de l’histoire de la Bretagne. L’une considère que la Bretagne était un pays rural archaïque, conservateur, primitif, auquel la France a permis d’évoluer vers la civilisation. L’autre, celle des nationalistes, considère que la Bretagne était un pays libre, celtique de préférence, disposant de nombreuses ressources et que la France a réduit à l’état de dépendance, d’isolement et de pauvreté. À peu près tous les écrits sur la Bretagne se divisent dans ces catégories et forment une sorte de dialogue de sourds. Je pense au contraire que l’identité bretonne s’est aussi forgée dans le cadre d’un échange – certes inégal – entre la France et la Bretagne. On s’en aperçoit en étudiant certains moments particuliers, comme les émeutes du pain, les fêtes sous la Monarchie de juillet ou encore les festivals républicains, de la deuxième République, comme ceux de 1848. On en apprend beaucoup plus sur la réalité de cette communauté qu’à travers les deux visions citées ci-dessus ou même la littérature orale. On y trouve des signes évidents du développement d’une identité bretonne et d’une culture politique différente de celle de la France. Lors des émeutes du pain de 1846-1847, par exemple, (1) Bretagne, la nation invisible.

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Yann Rivallain

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la Bretagne se singularise car presque toute la population est solidaire avec les protestataires. On y découvre l’image d’une administration française isolée et minoritaire au milieu d’une masse bretonne. De même, à travers les fêtes républicaines révolutionnaires de 1848, on sent une distance très grande entre le peuple et des cérémonies militaires distanciées, sans prise réelle avec lui. Je me suis aussi penché sur les pardons, qualifié de “fêtes totales” par Georges Provot, car ils révèlent une culture populaire bretonne, une hiérarchie sociale, un rapport à la religion très différent de la France, sans pour autant constituer un signe d’archaïsme car ils évoluent et sont fortement marqués par leur époque, notamment à leur apogée au xixe siècle.

ArMen. Au-delà des différences, y a-t-il aussi des points de rencontres entre la Bretagne et la France ? Un peu. On les trouve par exemple dans la sensibilité celtique de la France, de Vercingétorix au célèbre “nos ancêtres les Gaulois”. Au xviiie siècle, c’est encore très fort et il y a même une “rivalité celtique” entre la Bretagne et la France. Beaucoup d’auteurs et artistes français soulignent d’ailleurs l’importance de la Bretagne, comme Balzac, Michelet, Flaubert, Sand, Gauguin. Pour les Français, la Bretagne est souvent comme un point de commencement. On trouve une autre preuve de cet échange dans la réussite, en tant que Bretons et appréciés comme tels, d’auteurs comme Chateaubriand ou Lamenais par exemple. Sans échange, dans un rapport strictement colonial, il ne


pourrait pas y avoir de Renan ou de Chateaubriand. Le problème c’est qu’un des protagonistes de l’échange, le Breton, se tait. À la différence d’autres pays, il y a peu de textes issus de la Bretagne populaire, à part Hélias ou Deguignet (les Mémoires d’un paysan bas breton). Mais on ne peut pas écrire l’histoire sociale du peuple breton avec seulement Deguignet. La réponse de La Villemarquée à ce problème avait été de dire “il faut étudier le chant, la poésie”. Est-ce qu’on en tire pour autant une représentation juste de ce qu’est l’identité politique bretonne ? Surtout qu’il a cherché lui aussi une celtitude parfaite, intacte. D’autres, comme Marion Mac Donald dans We are not French ou Françoise Morvan dans le Monde comme si considèrent qu’il y a en effet une culture politique distincte, celle du mouvement politique, qui est forcément conservateur ou fasciste… Je ne suis pas, pour ma part, satisfait par ces deux approches.

ArMen. Dans votre ouvrage, vous expliquez que cette culture politique différente présentait la faiblesse d’être informelle, orale et se trouvait donc menacée par l’avènement de l’État moderne, rationnel, bureaucratique et organisé. Qu’en reste-t-il aujourd’hui ? Je pense qu’il existe toujours une forme de nationalisme, mais pas au sens habituel. Il est davantage une manière de vivre ensemble. On en sent par exemple les traces dans un festival comme les Vieilles Charrues, qui est perçu comme quelque chose de breton, de collectif, d’identitaire, ce qui n’est pas le cas ailleurs. Ce nationalisme au sens large, présent dans la population, est invisible, car il n’a pas les institutions, les partis, les organisations qui le rendraient visible ailleurs, mais cela ne veut pas dire qu’il n’existe pas. Il n’a pas d’institutions, de passeports, de critères de nationalités et quasiment aucune représentation. Les chercheurs en quête de preuves intangibles ou de liens étroits entre ce nationalisme et la population trouveront certainement cet état d’esprit contradictoire, trompeur ou suspect. Pourtant il s’agit bien d’un nationalisme, d’une forme réelle de communauté pensée, un moyen de créer les solidarités et les alliances naturelles sur lesquelles repose toute forme d’entreprise humaine. Les Bretons ont dans une très large mesure rejeté le déterminisme du sol et du sang pour construire quelque chose de plus positif, plus enjoué et plus humaniste. Ils habitent une nation invisible.

des Mordrel, et un héritage très lourd. Par ailleurs, à travers l’histoire, la Bretagne apparaît comme un des pays les plus divisés au monde ! Il y a les chouans, les républicains, les cléricaux, les urbains et les ruraux, les bretonnants et les francophones, les terriens et les marins, les collaborateurs et les résistants, les pro ou contre la réunification, etc. Ces divisions rendent difficile la construction d’images positives, constructives et rassembleuses d’une communauté. Elles ont empêché l’idée du nationalisme breton de devenir viable. Les choses changent cependant et on n’a plus forcément besoin de faire référence aux druides ou de faire appel à La Villemarquée pour revendiquer une appartenance propre. D’autre part, au moins jusqu’à aujourd’hui, dans un sens, cela “valait la peine d’être français”. Mais, avec le déclin de l’État providence, l’inversion des flux migratoires en faveur de la Bretagne, les choses changent. Comme les jeunes Gallois qui se sentent de plus en plus en plus gallois, à défaut d’autre chose, ce sentiment peut se renforcer. Il est logique que certains en viennent à se demander pourquoi être français.

ArMen. Vous êtes en revanche assez sceptiques sur la dimension “celtique” de la culture bretonne Ce qui me pose question c’est la supposée continuité celtique de la culture bretonne et le fait que certains le considèrent comme un élément “protonational”. Il y a la langue et des ressemblances entre les pays “celtiques”, mais cela reste assez superficiel. Surtout, ces

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ArMen. Comment expliquer cette absence de représentation ? Elle s’explique en partie par la puissance des partis français, beaucoup plus organisés, disposants de moyens et d’un appareil d’État. Il faut dire aussi que le discours politique breton a été marqué dans un sens par une certaine immaturité : depuis l’origine, il s’agit de retrouver une identité absolue, séparée de celle de la France, originelle. Le peuple n’est de plus pas naturellement enclin à se fier aux petites voix qui prennent la parole dans des conditions difficiles. Il lui est tout aussi délicat de faire confiance à une tradition politique qui a produit

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théories ignorent les capacités des sociétés à s’adapter, se transformer. En revanche, je constate qu’on a créé une identité celtique contemporaine qui n’est pas liée aux Celtes d’il y a deux mille ans, mais qui est une réalité, en Bretagne, comme en Galice par exemple. Certains auteurs trouvent cela ridicule mais je considère pour ma part qu’on doit respecter les gens et leur désir de construire des identités nouvelles, s’ils le souhaitent.

ArMen. Vous avez également comparé l’orientalisme du XIXe siècle, avec le celtisme et en particulier les représentations d’une Bretagne à l’abri du temps, archaïque, sauvage, superstitieuse, voire immorale ? Quels en sont les enseignements ? Ces thèmes sont souvent évoqués par les mêmes auteurs, comme Loti, Flaubert, Chateaubriand. Les discours sur l’orientalisme et le celtisme présentent des similarités tellement importantes qu’on pourrait, dans de nombreux textes, substituer le terme “arabe” par “celte” et lire le tout comme une description de

Sharif Gemie est professeur d’histoire contemporaine européenne à l’université de Glamorgan, au pays de Galles. Il est l’auteur d’une quinzaine d’ouvrages dont plusieurs sont liés aux questions de minorités, de l’Espagne et à la France et portent sur des thèmes comme les femmes dans l’éducation ou les révolutions. Son dernier ouvrage porte sur les musulmans de France. Il est également auteur de nombreux articles dans des revues comme The New internationalist. Né de père égyptien, il a grandi à Londres et vécu en France dans le cadre de ses études européennes et de son doctorat. Il est considéré comme un auteur de référence sur les sociétés françaises et espagnoles. Avant d’y mener des recherches, il a effectué de nombreux séjours touristiques en Bretagne, en commençant par Nantes, une ville qui l’a fasciné d’emblée. C’est après avoir écrit de nombreux articles, notamment sur la langue bretonne ou les conséquences du naufrage de l’Erika, qu’il a eu l’idée d’écrire un livre sur l’his56 toire de la Bretagne. Brittany 1750-1950, The invisible nation, compte parmi les rares ouvrages d’histoire rédigés en anglais sur la Bretagne. L’approche suivie par Sharif Gemie, qui s’appuie sur de nombreuses sources écrites, des interviews et des archives, est d’autant plus rafraîchissante que les concepts étudiés ici, comme le nationalisme ou l’expression des minorités sont centraux dans son pays d’origine. Ni militant, ni effarouché par le combat des minorités nationales d’Europe, qu’il connaît parfaitement, il soulève des questions que bien des auteurs ne s’autorisent pas à aborder en France, où subsistent bien des tabous en matière de droits, voire d’existence même des minorités. Sharif Gemie est aussi l’un des grands spécialistes de l’histoire de l’anarchisme et des mouvements libertaires en Europe. Brittany 1750-1950, The invisible nation, Sharif Gemie, University of Wales Press, 2007, 308 pages. (Il n’existe à ce jour pas de traduction en français de cet ouvrage).

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la Bretagne. On s’aperçoit, dans les deux cas que ces idéologies étaient le plus souvent réactionnaires et servaient de refuge contre la modernité, l’urbanité, en s’appuyant sur une continuité de valeurs assez vague. La construction de tels discours a par ailleurs servi dans les pays arabes, en Afrique ou en Bretagne, à justifier l’action du civilisateur pour sortir les peuples concernés de l’état d’arriération supposée dans laquelle ils se trouvaient. Le celtisme a ainsi positionné la Bretagne comme une provocation, un défi à l’État français qui ne pouvait pas faire autrement qu’intervenir pour libérer les gens. Un autre aspect est également très révélateur : alors que les mouvements d’émancipation des peuples et nations colonisées ont catégoriquement rejeté l’orientalisme, les représentations et les valeurs qu’il véhiculait, en Bretagne, un parti autonomiste de gauche suggère encore, en 1999, aux touristes souhaitant découvrir la Bretagne de se plonger dans la lecture de Pêcheurs d’Islande de Pierre Loti, une des figures les plus controversées de l’orientalisme, pour découvrir la Bretagne. On peut interpréter cela comme une forme de faiblesse culturelle et une incapacité de la gauche bretonne, des républicains aux autonomistes, à rompre de manière significative avec des idées et une vision du celtisme héritée du xixe siècle.

ArMen. Travailler sur l’identité d’un pays “étranger” est-il un exercice difficile ? Il est tout aussi dangereux de se limiter affaire l’histoire de soi-même. Faut-il être fasciste pour travailler sur le troisième Reich en Histoire ? Au contraire, je pense que le regard distancié présente de nombreux intérêts. Au départ, tout est étranger par nature. Il est ensuite plus facile de faire voir ce qui est extraordinaire et que les Bretons voient comme ordinaire. Cela peut aider à faire ressortir ce qui n’est pas banal et aussi à dépasser les clivages souvent anciens dans la manière d’aborder les choses. Il est aussi plus facile de s’adresser au monde “extérieur” lorsqu’on en fait soi-même partie. ■

La Bretagne, une nation invisible ?  

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