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Palestine141 Les ร‰ditions de Juillet

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Photographies et textes de Franรงois Legeait


Palestine141 Photographies et textes de Franรงois Legeait Photographies et textes de Franรงois Legeait

ร€ Owen


Avant-propos 141 : c’est le nombre d’enfants palestiniens tués par l’armée israélienne dans les territoires occupés en 2006. Sur les 683 victimes dénombrées l’année dernière, 660 sont palestiniennes, pour moitié des civils qui ne prenaient pas part aux combats(*). Ce chiffre a fait voler en éclats tout ce que je croyais savoir sur ce conflit. Peut-on d’ailleurs encore parler de conflit, lorsque 96 % des victimes se trouvent dans le même camp ? On ne me fera jamais croire que l’on construit l’avenir en tuant des enfants. Que se passe-t-il alors, derrière l’écran de fumée de ces discours de paix, jamais suivis d’effet ? Je suis allé voir. Palestine 141 est un témoignage plutôt qu’un plaidoyer, mais un témoignage « à charge ». Comme il n’y a pas de photographie qui ne révèle avant tout un point de vue : jamais neutre, mais toujours sincère.

(*) chiffres officiels de l’organisation israélienne de défense des droits de l’homme, B’tselem.

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Chronologie 1948 : proclamation de l’indépendance d’Israël avec Jérusalem pour capitale. Première guerre israéloarabe, 750 000 réfugiés palestiniens. 1964 : deuxième guerre israélo-arabe. Création de l’Organisation de Libération de la Palestine. 1967 : troisième guerre israélo-arabe dite « guerre des 6 jours ». L’ONU condamne l’occupation des territoires palestiniens par Israël. 1969 : Yasser Arafat élu président de l’OLP. 1970 : « septembre noir », massacre par l’armée jordanienne des Palestiniens réfugiés en Jordanie. 1973 : quatrième guerre israélo-arabe dite « guerre de Kippour ». 1974 : l’ONU reconnaît le droit des Palestiniens à « la souveraineté et l’indépendance nationale ». 1980 : le conseil européen reconnaît la légitimité de l’OLP et le « droit à l’autodétermination » du peuple palestinien. 1982 : l’armée israélienne sous les ordres d’Ariel Sharon chasse l’OLP du Liban. Massacre de réfugiés palestiniens à Sabra et Chatila par les milices chrétiennes. 1987 : déclenchement de la première intifada (soulèvement) dans les territoires occupés. 1988 : l’OLP reconnaît l’existence et le droit à vivre en paix d’Israël, et renonce au terrorisme. 1991 : premiers pourparlers entre Israéliens et Palestiniens. 1993 : accords d’Oslo I sur une autonomie palestinienne transitoire. Poignée de main historique entre Yasser Arafat et Itzhak Rabbin.

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1995 : accords d’Oslo II : extension de l’autonomie palestinienne. Assassinat d’Itzhak Rabbin par un extrémiste juif. 1996 : Yasser Arafat élu président de l’autorité palestinienne. 1997-1998 : Israël tarde à se retirer des territoires palestiniens et y construit de nouvelles colonies. Le processus de paix s’enlise. 1999 : l’accord de Charm El Sheikh relance le processus de paix. 2000 : nouveaux retards dans le désengagement israélien. Echec du sommet de Camp David. Début de la seconde intifada, dite « intifada Al-Aqsa ». 2001-2002 : Sharon, élu premier ministre, lance l’opération « rempart », et réoccupe les territoires palestiniens. Siège de la Muqata et massacre de Jénine. 2003 : Mahmoud Abbas, nommé premier ministre palestinien, négocie la « feuille de route ». Le Jihad Islamique et le Hamas multiplient les attentats. Premières tensions inter-palestiniennes. 2004 : Yasser Arafat meurt le 11 novembre à Paris. 2005 : Abbas (Fatah) élu à la tête de l’autorité palestinienne. Retrait israélien de la bande de Gaza, qui reste soumise à un siège strict. 2006 : victoire du Hamas aux élections législatives. Suspension des subventions internationales. Affrontements armés entre les deux partis. Nouvelle offensive israélienne sur Gaza et la Cisjordanie. 2007 : le Hamas prend le pouvoir par la force dans la bande de Gaza. L’armée israélienne durcit le siège, début de crise humanitaire. Reprise des négociations de paix à Annapolis.

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Prologue Dimanche 25 février 2007 - Contact avec la terre ferme, et néanmoins sainte, à 3 heures d’un matin encore incertain. Pas dormi. Débarquement longuet, comme tous les débarquements. Couloirs, néons, baies vitrées, tableaux lumineux, escaliers mécaniques, contrôle des passeports. Peu de voyageurs à cette heureci, ils vont avoir le temps de nous questionner. Je suis un peu nerveux, je crains qu’ils ne trouvent suspectes les dates rapprochées de mes voyages. Derrière son hygiaphone, la rousse en bleu marine pose sur mon passeport un regard mort d’ennui et un tampon blasé. C’est tout. Pas un mot. Même pas une minute. Marie subit le même traitement et nous filons récupérer nos sacs, soulagés. Nous sortons quelques instants, juste pour nous assurer que nous en avons fini avec les contrôles et que nous sommes libres de nos mouvements. Il est à peine 4 heures. Dans l’aérogare, la jeune femme qui nous sert un café est à peu près l’opposé de la flicque : petite brune avenante, que nous l’abordions avec le sourire déclenche chez elle une avalanche de commentaires sur le manque de courtoisie de ses concitoyens. Je me demande ce qu’elle pense de la question palestinienne, si elle a fait son service militaire, mais ne lui demande pas. Pour elle Naplouse c’est sans doute une autre planète. Elle est charmante, elle nous souhaite la bienvenue, elle me rappelle qu’ici comme ailleurs - et sans doute encore plus qu’ailleurs - il convient d’éviter les amalgames. On boit notre café en observant l’aéroport de Tel Aviv qui s’anime, les voyageurs somnolents, les ramasseurs de caddies arabes, les femmes de ménage noires. On secoue notre torpeur et on monte dans un taxi collectif. Démarrage longuet, comme tous les démarrages. D’autoroute éclairée en clôture électrique en poste militaire en quartier plus ou moins résidentiel, nous arrivons à l’aube au pied des remparts de Jérusalem. Il fait presque froid. Sacs sur le dos nous entrons dans le souk encore désert et grimpons poser un premier regard panoramique sur les toits, où la nuit blanche nous rattrape.

Terre sainte Il est presque midi quand je me réveille, dans la chambre voûtée et austère d’un ancien monastère converti en auberge de jeunesse, à l’entrée du quartier chrétien. Une douche tiède et nous revoici dehors, où le vent aussi vient de se lever. Nous replongeons dans le souk, maintenant livré à son animation habituelle, en direction de la porte de Damas. Odeurs d’épices, fumée des narguilés, café au fort goût de cardamome. Dans le dédale des rues saturées de corps, d’appels, de musique, de couleurs et de parfums, je retrouve mon chemin comme si j’étais parti hier. Aux confins des quartiers arabe et chrétien, une vitrine de photographe. Le propriétaire nous montre des tirages noir et blanc de Jérusalem et de la région, photos datées d’avant 48 : vues d’époque de lieux connus, soldats britanniques sous le mandat, femmes en costumes, Bédouins pieds nus, Haram Esh Sharif. Il évoque les fouilles menées actuellement sur l’esplanade des mosquées, dont le but inavoué serait d’établir une présence juive antérieure à celle des Palestiniens. Et quand bien même, ça légitimerait quoi ? Quand on ressort il pleut des cordes.

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Les ruelles balayées de rafales dignes de la rue de Siam, leur pavé usé par des millénaires de piétinement, se transforment en une dangereuse patinoire, particulièrement dans les ruelles en pente du quartier arabe. Lundi 26 février – Les vitres du bus sont tellement sales qu’on a du mal à distinguer les faubourgs de Jérusalem. La route s’immisce entre les villages palestiniens et les colonies juives, longe des collines et des grillages, contourne des blocs de béton, frôle des avant-postes et des tours de surveillance. Et soudain nous voici au pied du mur. Terminal, tout le monde descend ! Le bus, arabe, ne va pas plus loin. On lève les yeux : huit mètres de béton gris, jusqu’au ciel, et d’un bord à l’autre du paysage. On entre sous un mirador, on passe à pied les grilles et les tourniquets, sous l’œil brillant des caméras de surveillance et celui, noir et creux, des fusils mitrailleurs. On attend son tour, on ouvre son sac, on montre ses papiers, on répond aux questions, on suit les flèches, on obéit aux ordres. Passez un par un, gardez le terminal propre. Peu de monde aujourd’hui, on passe sans attente devant les soldats, fonctionnaires hargneux de l’humiliation, regards de poissons rouges dans leur bocal en verre blindé. Encore cent mètres entre grillages, barbelés rasoir et béton brut, et nous voici à Bethléem, de l’autre côté. Pas de l’autre côté d’une frontière : de l’autre côté du mur, c’est tout. Mardi 27 février – Après une visite à l’esplanade des mosquées, sublime malgré la pluie et les impers fluos des touristes, nous voici dans un bus israélien, direction Yad Vashem, le mémorial de la Shoah. Le personnel d’accueil y est tout sauf accueillant, et je ne suis pas ému par la visite comme je l’ai été par celle des camps. Certains documents sont poignants, mais la propagande est partout, latente, voire tout à fait explicite. Le parcours conclu par un discours de Ben Gourion, le choix du site au pied du mont Herzl, me mettent mal à l’aise. C’est l’holocauste comme justification du sionisme. Les élèves des écoles de tout le pays s’y pressent par centaines tous les jours en cars climatisés. Dans l’après-midi, porte de Damas, nous reprenons le bus, direction Ramallah et les « territoires occupés » - comme si Jérusalem ne l’était pas ! Dans ce sens là, de la civilisation vers chez les terroristes, on passe sans même s’y arrêter au terminal de Qalandiya, le grand frère de celui de Bethléem, tout aussi laid. A 17 h 30 nous sommes à l’hôtel à Ramallah, vue sur la gare routière et, au bout de la rue, Al Manarah, la « place aux lions ». La chambre est plus spacieuse et confortable que celle de Jérusalem, pour la moitié du prix. Mais les meubles sont couverts de poussière, et nous devons être les seuls clients de l’établissement aujourd’hui. Je souris à l’idée saugrenue d’avoir réservé… Nous partons en vadrouille dans le joyeux bordel des taxis jaunes, des vendeurs ambulants de thé ou de cigarettes, des étals de fruits ou de pâtisseries, des stands de falafels ou d’amandes grillées, des hommes pressés en costume cravate, des femmes voilées ou non, leur bébé dans les bras, des jeunes gens désœuvrés discutant à la portière de voitures garées en triple file, ignorant les klaxons… J’achète le Palestine Times, journal indépendant et anglophone, qui titre en première page sur l’opération « Warm Winter », à Naplouse : « L’opération de l’armée israélienne se prolonge. Un mort, vingt blessés ». Au deuxième jour de l’incursion, le centre et la vieille ville ont été bouclés et ratissés de fond en comble.

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A la recherche de membres de la résistance, les soldats ont fait sortir de chez eux les habitants pour les interroger et fouiller les maisons. Ils ont tué un homme en arrêtant son fils, lui-même blessé lors de l’interpellation. Les hôpitaux et la télévision locale ont été particulièrement visés. Le couvre feu imposé depuis deux jours pourrait compromettre la suite de notre voyage.

Welcome ! Mercredi 28 février – C’est la lumière du soleil et le bruit des klaxons qui nous réveillent. Petit déj’ à l’hôtel puis cybercafé. Pendant que je suis sur internet, Marie part chercher le journal et une carte de Cisjordanie : la nôtre vient de l’office de tourisme de Jérusalem et mentionne les colonies israéliennes, mais pas les villages palestiniens. « Une terre sans peuple pour un peuple sans terre » clame un slogan sioniste. Négationniste, ouais ! Le Palestine Times annonce : « Les forces israéliennes se retirent de Naplouse mais pourraient revenir », n’ayant pas réussi à mettre la main sur les hommes recherchés. L’université de Bir Zeit, au nord de Ramallah, surplombe une vallée profonde aux flancs en terrasses plantés d’oliviers. Ce que nous prenons de loin pour des serres s’avère être des tentes de Bédouins, autour desquelles paissent des moutons. Les enfants nous saluent à grands gestes : « welcome, welcome ! » Yeux clairs, pommettes saillantes et cheveux châtains emmêlés, ils ressemblent plus à des bergers d’Asie centrale qu’à des caravaniers d’Afrique du Nord. Nous descendons vers le campement, où vivent trois générations d’une famille originaire de Bethléem, échouée ici depuis 10 ans. Avec l’occupation, les barrages et les permis impossibles à obtenir, fini le nomadisme, on ne peut plus se déplacer comme naguère à travers le pays. De nombreuses familles ont été recasées de force dans des logements sociaux. Celle-ci, bien que sédentarisée et réduite à faire paître ses bêtes sur le bord de la route, préserve tant bien que mal son mode de vie traditionnel et l’illusion de la liberté : la tente, faite de bâches assemblées au dessus de la terre battue, meublée sommairement ; un tracteur, une citerne pour l’eau, un groupe électrogène, un four à pain. Et les brebis, dont ils tirent viande, lait et fromage, qu’ils vendent à Ramallah, où ils se procurent farine pour le pain et grain pour le bétail. Le lait est conservé et fermenté dans des peaux de mouton, comme sur les vieilles photos de Jérusalem. On boit le thé à la sauge, puis le yoghourt. Ils demandent si nous aurions un médicament contre la fièvre, mais nous n’avons rien, même pas une aspirine. Avant 48 les tribus bédouines possédaient les trois quarts des terres de ce qui est aujourd’hui Israël… Il est 13 heures quand nous arrivons au village de Mazra’a ; les enfants sortent de l’école. Nous croisons un groupe de collégiennes, blouses rayées et foulards blancs. « Hello ! What’s your name ? Where are you from ? » Comme partout l’envie est grande de s’ouvrir à l’étranger, de dire au monde qui ne les écoute pas : « Les Juifs viennent la nuit dans notre village, parfois ils tuent des gens, et nous on a peur, surtout la nuit. Pourtant ils ont des enfants aussi, comme les Palestiniens, mais ils viennent et ils tuent même des enfants. Alors j’ai peur d’eux, et je les déteste ».

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Elle a 15 ans, elle parle bien anglais, ses cahiers serrés contre sa poitrine, elle s’exprime calmement, juste une urgence d’être entendue qui fait un peu trembler sa voix. Elle ne dit pas « Israélien », elle dit « Juif » : c’est un soldat, un ennemi qui la terrorise. Les seuls Juifs qu’elle ait jamais vus sont des militaires. Les colons vivent dans des zones et circulent sur des routes interdites aux Arabes. L’instituteur nous invite à boire le thé chez lui. En marchant on évoque la situation politique, les chances de réussite du gouvernement d’union nationale qui est en train de se former - union réduite au Fatah et au Hamas, les partis de gauche et le Jihad Islamique ne souhaitant pas y prendre part. Il n’est pas très optimiste : tout au plus mettra-t-il fin aux affrontements entre les deux partis. Mais Israël ne le reconnaîtra pas plus que les précédents comme un interlocuteur légitime, et poursuivra l’occupation militaire et la colonisation. La communauté internationale ne rétablira pas les subventions sans lesquelles l’économie palestinienne est exsangue et les caisses de l’Autorité désespérément vides. Les enseignants, comme tous les fonctionnaires palestiniens, n’ont pas perçu leur salaire depuis des mois. Le Hamas demeurera sur la liste des organisations terroristes, contrairement au Fatah, qui pourtant, directement ou via les Brigades des Martyrs d’Al Aqsa, sa branche armée, a revendiqué plus d’actions violentes que son rival - dont les trois attentats suicides commis au cours des 12 derniers mois. La vérité, c’est que le Fatah, manipulé, instrumentalisé, collabore avec Israël – effet pervers des accords d’Oslo - alors que le Hamas continue de prôner la résistance. Après un thé, puis un café, nous repartons vers le village voisin d’Abu Shukheidim, où, devant un nouveau café et un cendrier plus que plein, nous écoutons le patron du garage nous souhaiter la bienvenue et souligner combien il est important que nous témoignions chez nous de la situation palestinienne. Il raconte l’histoire de son frère, membre des forces de sécurité de l’Autorité Palestinienne : le matin de son mariage, l’armée a débarqué chez lui et l’a emmené pendant que sa future épouse attendait qu’il vienne la chercher pour la conduire devant l’imam. Il est en prison depuis 9 mois, sans jugement, ni même inculpation : en «  détention administrative ». Des milliers de Palestiniens sont incarcérés sous ce régime dans les geôles israéliennes, pour « raisons de sécurité », sans autre précision.

Asphyxie Jeudi 1er mars – Palestine Times, en première page : « L’armée israélienne investit Naplouse pour la deuxième fois cette semaine ». A trois heures du matin, 120 véhicules et plus de mille hommes ont à nouveau envahi la vieille ville et le centre. Quatre jeunes ont été blessés lors d’accrochages, et de nombreux parents de résistants recherchés ont été interpellés. L’article est accompagné d’une photo sur laquelle on peut voir des soldats emmener des civils, les mains liées dans le dos et les yeux bandés, sous le regard hébété d’un gamin assis sur les marches de sa maison. A l’heure qu’il est les forces israéliennes se sont à nouveau retirées, n’ayant toujours pas atteint leur objectif. Rendez-vous dans les locaux de l’UAWC, un syndicat agricole avec lequel je suis

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allé, à l’automne dernier, récolter les olives sur des parcelles situées de l’autre côté du mur, où les agriculteurs palestiniens n’ont plus le droit de se rendre eux-mêmes. Nous sommes reçus par Tala, qui dresse le désastreux bilan de l’économie palestinienne. Reposant essentiellement sur l’agriculture (huile d’olive, maraîchage), elle souffre cruellement de la confiscation des terres et des ressources en eau. L’exemple de Jayyous est édifiant : le mur sépare ce village de 75 % de ses champs, de ses 6 puits et de nombreuses serres, soit 90 % de ses revenus. A cet endroit le tracé de la « clôture de sécurité » décrit une large boucle de plusieurs kilomètres à l’intérieur de la ligne verte, annexant ainsi une des principales nappes d’eau souterraines du pays. L’eau pour l’irrigation est rachetée au prix fort à la compagnie israélienne, qui la pompe… dans le sous-sol palestinien ! Quand les agriculteurs peuvent encore produire, ils se heurtent à toutes sortes de contretemps et de difficultés administratives et logistiques, qui affectent la qualité de la marchandise et entraînent des coûts rédhibitoires, alors que le marché intérieur est inondé de produits israéliens subventionnés. A Jayyous, Bil’in, Beit Anan, et de nombreux autres villages, des comités populaires luttent, malgré une répression brutale, pour défendre leurs terres et leurs droits. Mais on assiste dorénavant à un exode vers les villes de paysans ruinés qui vont grossir les rangs des chômeurs. Le marché du travail israélien, longtemps un débouché pour la main d’œuvre palestinienne, s’est fermé depuis la construction du mur. Mais l’occupation et la colonisation ne sont pas seules responsables de l’asphyxie de l’économie. Le boycott de l’Autorité Palestinienne par la communauté internationale et la suspension des subventions depuis l’élection du Hamas se font ressentir durement. En 2006 le PNB a chuté de 28 % et près de 70 % de la population vit désormais en dessous du seuil de pauvreté. Dans ce pays dont 45 % de la population a moins de 15 ans, ces difficultés ont de graves répercussions sur les enfants : taux de malnutrition élevé et en constante augmentation, enfants déscolarisés, forcés à travailler, délinquants… kamikazes… L’après-midi nous mettrons moins de quarante minutes pour atteindre Huwarra, grâce au chauffeur le plus rapide de l’ouest du Jourdain : mon voisin de taxi me confie que c’est son chauffeur préféré, il peut mettre une demi-heure quand il faut aux autres trois quarts d’heure pour faire le trajet ! Accrochée à son siège Marie apprécie moins, et il faut avouer qu’il y a de quoi. Venir jusqu’ici pour mourir dans un accident de la route, ce serait bête ! Le checkpoint d’Huwarra, au sud-est, est avec celui de Beit Iba, au nord-ouest, un des deux principaux verrous du dispositif israélien qui isole les 150 000 habitants de Naplouse du reste du monde. Dans ce sens là, on le franchit sans montrer ses papiers, entre qui veut ou presque, mais à pied. Aucun véhicule palestinien ne passe sans autorisation. Il y a un mois les soldats ont forcé, sous ce prétexte, un homme à descendre de voiture. L’homme, souffrant d’un cancer, revenait de Jérusalem où il était allé recevoir des soins – ici les hôpitaux manquent de tout. Il a eu beau protester que son état ne le permettait pas, il est finalement mort d’un arrêt cardiaque en attendant son tour dans la file. « Mort naturelle ». On ne compte plus les femmes qui, bloquées en se rendant à la maternité, ont dû accoucher au checkpoint… Les hommes ne peuvent pas sortir de la ville sans un laissez-passer : pour se rendre à l’université, à l’hôpital ou à une convocation des autorités, ou pour certains déplacements professionnels. Obtenir un permis peut prendre des mois, ou ne jamais être accordé.

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Occupational therapy Askar est un des trois camps de réfugiés de Naplouse, situé à l’est de la ville. L’ancien camp a été construit en 1958 pour accueillir des familles chassées de Jaffa et Haïfa ; il abrite 9 000 personnes. Le nouveau, où nous dormirons, a été ouvert en 1964 pour recevoir un millier de réfugiés supplémentaires, et compte aujourd’hui environ 6 000 habitants sur moins d’un kilomètre carré. Dépourvu de structure médicale comme d’école, il n’offre pour tout service qu’une crèche et une mosquée, gérée par le Hamas et régulièrement mise à sac par les soldats israéliens. En 1992, à la fin de la première intifada, poussé par le vent d’espoir soulevé par les accords d’Oslo, un groupe de jeunes du camp a créé le Centre Social d’Askar : encadrement des jeunes, formation des femmes, animation culturelle, cours d’informatique et de langues, mais aussi éducation spécialisée, accueil des handicapés et rééducation fonctionnelle, qu’ils appellent « occupational therapy », un terme qui résonne étrangement dans ce contexte. Parmi eux Youssef, Nasser, Sami et Amjad. En attendant ce dernier, retenu à Huwarra, nous partons en ville avec Sami. Mais après l’opération « Warm Winter » l’atmosphère est tendue : les rues sont moins animées que d’habitude, beaucoup de magasins sont fermés, et les regards restent méfiants. Sami passe quelques coups de fil et annonce qu’il préfère ne pas nous emmener dans la vieille ville aujourd’hui. « Certaines personnes » ne sont pas prévenues, et avec nos têtes d’occidentaux on pourrait nous prendre pour des espions israéliens ! C’est décevant, mais il sait mieux que nous ce qui est possible ou pas… Ils contacteront « des gens » dans les prochains jours et on pourra y aller sans danger, peut-être demain, ça dépendra des événements. A 23  heures nous revoici seuls, la solide porte métallique de l’appartement soigneusement verrouillée. Dehors, pas loin, on entend des détonations dans la nuit naboulsie. Vendredi 2 mars – Thé et oranges sur la terrasse, face au soleil qui se lève sur les collines. Sur les crêtes, colonies et postes armés sont encore dans la brume ; maigre consolation pour les habitants de Naplouse, cernés de toutes parts par les colonies - toutes illégales - les camps militaires, les postes d’observation. Sans parler des multiples obstacles à la circulation, des contrôles, des innombrables interdictions, restrictions, complications. Des incursions nocturnes de l’armée, des bouclages, des fouilles de maisons, des arrestations arbitraires, et des assassinats « ciblés ». Cet hiver un gamin de 14 ans a pris une balle dans la tête alors qu’il jouait aux abords du camp, près de la route israélienne, interdite aux Palestiniens. Le lendemain il était enterré en présence de centaines d’enfants du camp. « Des centaines de futurs kamikazes potentiels » ajoute Nasser avec dépit. Le camp d’Al Ein, également à Naplouse, a été construit en 1951 pour 1 800 personnes sur 4 hectares et demi. Il compte aujourd’hui 6 800 âmes sur la même superficie… Les habitants ont construit un deuxième, puis un troisième étage sur les maisons d’origine, en toute illégalité, mais comment faire autrement ? Les ruelles sont étroites, parfois moins d’un mètre de large, les murs criblés de balles, et les portraits de « shahids » (martyrs) omniprésents, devant lesquels les gosses

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posent fièrement. Un jeune homme aux traits tirés sort d’une maison et vient nous saluer. « Il est sur la liste des recherchés » précise notre guide. « Le jour il peut sortir, mais la nuit l’armée peut arriver à tout instant, alors il doit rester dehors et se cacher ». Un jeune mec à peine sorti de l’adolescence, qui sait comme nous tous qu’il finira un de ces jours abattu de loin par un tireur invisible ou criblé de balles à bout portant par un commando des forces spéciales, mais « il l’a choisi, et il en est heureux ».

Jeunesses Dans la soirée, nous rencontrons quelques jeunes Palestiniens dans un café de Rafidia, le quartier « branché » de Naplouse. Yasser a vingt ans, dont déjà trois passés dans les prisons israéliennes. Arrêté à 16 ans, accusé d’avoir visé un tank avec une fronde, il a passé les 40 premiers jours de sa détention dans une cellule d’un mètre carré où il ne pouvait pas s’allonger ; on ne lui retirait les menottes que pour aller aux toilettes. Au bout de ces 40 jours, n’ayant pas reconnu les faits, il a été transféré dans une prison « normale » où il est resté trois ans. Il a dû abandonner ses études, mais après avoir galéré quelques mois il vient de décrocher un emploi d’électricien à la municipalité de Naplouse. Au moins la moitié des hommes que nous avons rencontrés, même jeunes, et surtout dans les camps de réfugiés, sont passés par la case prison. On estime à plus de 350 le nombre de mineurs palestiniens actuellement détenus dans les prisons israéliennes. Amjad a passé cinq années derrière les barreaux, entre 15 et 21 ans, pendant la première intifada. Puis en 92, il a « divorcé d’avec la violence » et initié le projet de centre social. Lui non plus n’a pas pu étudier, cependant « la prison a été mon université. Nous étions si nombreux que toute la société palestinienne était reconstituée à l’intérieur. Ceux qui avaient fait des études enseignaient à ceux qui n’en avaient pas fait ». Amjad raconte : « L’hiver dernier, en pleine nuit, on cogne à la porte : les soldats. Debout ! Tout le monde dehors, femme, enfants, y compris Tutu, la petite de 2 ans. « Vous êtes Salah R. ? » Non, c’est mon frère, il n’habite pas ici. « Qu’est-ce qui nous prouve que vous dites la vérité ? » Je dis la vérité, je m’appelle Amjad, mes papiers sont à l’intérieur. Interdiction de rentrer dans la maison. Le soldat empoigne la fillette et lui colle le canon de son M-16 sur la tempe : « C’est ton papa ? Comment il s’appelle ? » J’ai cru que j’allais devenir fou, j’ai hurlé au soldat de la lâcher, de la laisser tranquille. Il pointe son arme sur moi, mais à cet instant je me fiche de mourir. Je n’ai pas peur d’eux. Laissez mes enfants tranquilles ! Vous êtes en train de tout foutre en l’air ! Comment pourront-ils jamais croire à la paix après ça ? Le soldat l’emmène à part, près de la jeep, toujours à la pointe de son arme. Attente. Un autre soldat amène Salah, appréhendé dans la maison voisine ; on les interroge à nouveau, ils passent les menottes à Salah et l’emmènent. Moi ? Je ne me rappelle même pas avoir jamais été enfant… » Khalil, instituteur à l’école de l’ancien camp, évoque les problèmes qu’il rencontre avec ses élèves : en premier lieu la violence, omniprésente. Ils grandissent avec, elle est partout, tout le temps. Les enfants sont insécurisés, ils dorment mal, ils

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ont peur. Tous connaissent les incursions armées répétées, les coups frappés à la porte en pleine nuit – quand ils ne la défoncent pas tout simplement - par les soldats qui hurlent pour faire sortir tout le monde et fouiller la maison. Le père ou le grand frère, figure protectrice, emmené menotté, les yeux bandés, devant la famille impuissante. Les proches blessés ou tués. Les maisons rasées par les bulldozers. Les coups de feu toutes les nuits. Ils ont du mal à se concentrer, ils sont distraits ou hyperactifs, et beaucoup souffrent d’énurésie. Depuis le début de la deuxième intifada un nouveau phénomène est apparu : de plus en plus d’enfants abandonnent l’école, de plus en plus jeunes, parfois pour travailler, parfois même pas. L’illettrisme, qui avait disparu depuis des années, réapparaît. Territoires bouclés, administration en faillite, chômage galopant, les familles n’ont plus d’argent pour habiller les gosses ou acheter les fournitures scolaires. Les pères sont au chômage ou absents, en prison, travaillent au noir en Israël, ou ne peuvent tout simplement plus nourrir leur famille. Les enfants sont livrés à eux mêmes, sans repères et sans perspectives. Icône de la première intifada, le « shabab », le jeune lanceur de pierres, a cédé sa place au « shahid », le martyr de la seconde, plus violente, plus désespérée. « Quelle crédibilité avons-nous quand ils voient passer des tanks sous les fenêtres de la classe pendant que nous leur parlons de paix ? Cette génération va devenir incontrôlable. L’occupation est en train de détruire les fondements même de notre société ». Samedi 3 mars – Thé matinal avec Nasser sur les marches de l’appartement, le soleil dans les yeux. « C’est vrai, dit-il, les enfants d’ici ne dessinent que des tanks et des mitrailleuses, jamais des arbres ou des fleurs. On en a vu assez des armes et des bombes, on veut des écoles, on veut du travail, on veut la paix, on veut que les gens aient une vie meilleure. Une vie normale. On en a assez… » Nasser, lui aussi, a connu la prison. « Il n’y a qu’un pays ici, continue-t-il, où Juifs et Arabes pourraient très bien vivre en paix, dans un état laïc. Mais c’est impossible pour l’instant, alors il nous faut d’abord un état à nous, en Cisjordanie et dans la bande de Gaza. Plus tard, on verra ». Son idée d’un seul état laïc ne me paraît pas si déraisonnable, et celle, communément admise, de faire cohabiter à long terme deux états rivaux dans un pays grand comme deux départements français, me semble d’un seul coup nettement moins évidente, surtout vu le passif accumulé… Yusra a 19 ans, elle est étudiante en français à l’université An Najah de Naplouse, où nous faisons sa connaissance. Nous l’accompagnons chez elle, à Tulkarem, à moins de 30 kilomètres de Naplouse. Dans n’importe quel autre pays le trajet serait une simple formalité, mais pas ici. Il faut d’abord se rendre au checkpoint de Beit Iba, à la sortie de la ville, puis, après avoir, une nouvelle fois, fait la queue, ouvert nos sacs et montré nos papiers, on monte dans un autre véhicule qui nous emmène, via un autre checkpoint, jusqu’à Tulkarem. Les bons jours, il faut trois quarts d’heure pour faire ces quelques kilomètres. Les mauvais, une, deux, trois heures ou plus. Et si le checkpoint est fermé, la journée est perdue. Comme des centaines d’étudiants de la région, Yusra fait le voyage tous les jours. Certains ont abandonné : trop de temps perdu, trop de stress, trop d’humiliations… En 2002, pendant le siège de Naplouse, les étudiants tentaient d’aller en cours en passant à pied par les collines ; plusieurs ont été abattus.

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Histoires à mourir debout Dimanche 4 mars – Rentrés dans la matinée à Naplouse, nous nous rendons à la mairie. Bien qu’il fasse partie du Hamas, Abdel, qui nous reçoit autour d’un café, n’a rien du barbu que l’on imagine. Rasage impeccable et sportswear de marque, il a l’air de ce qu’il est : un jeune chargé de communication fraîchement diplômé de l’université. Il ne croit pas à la solution à un seul état, et ce n’est pas la laïcité qui lui pose problème : la religion est une affaire privée, entre Dieu et nous ; l’état n’a rien à voir là-dedans. Un seul état, ce n’est pas réaliste, c’est tout. A l’épreuve du pouvoir le parti islamiste semble avoir mis de l’eau dans son vin ! Mais s’il ne revendique plus l’intégralité de la Palestine historique, il continue d’appeler à la résistance « sous toutes ses formes ». Quant au gouvernement d’union nationale, Abdel n’y croit pas, et on devine dans ses propos le peu d’estime qu’il porte au président Abbas. Pour résumer : un collabo corrompu assoiffé de pouvoir… A 14 heures nous avons un rendez-vous dans la vieille ville. En début de semaine, les forces israéliennes ont bombardé une confiserie en prétendant qu’il s’agissait d’une usine d’explosifs. J’aurais aimé voir à quoi ressemble une telle fabrique de bombes, même après destruction, mais notre contact a d’autres projets. Après avoir tourné en rond un moment il nous fait entrer dans une boutique où plusieurs hommes sont rassemblés. Une boutique qui a souffert aussi, de toute évidence. « Ils cherchaient mon cousin » commente sobrement le propriétaire. On nous présente l’homme assis derrière le bureau : « Mahdi Abu Ghazaleh, numéro 1 sur la liste des recherchés ». C’est le chef des Brigades des Martyrs d’Al Aqsa à Naplouse. Regard droit, poignée de main ferme. « Une bonne tête », dira Marie. « Salam aleikoum ». Que la paix soit avec vous. Il émane de Mahdi la dureté d’un combattant aguerri, mais aussi une certaine bienveillance, malgré l’extrême tension que l’on devine. Il évoque la situation politique, moi la raison de notre présence à Naplouse. Contact franc, chaleureux même, mais pas trop le temps de discuter, hélas, et pas de photo non plus, bien sûr. Cinq minutes plus tard nous sommes à nouveau dans la rue. Nous n’en revenons pas d’avoir pu si facilement rencontrer l’homme que l’armée israélienne recherche en vain depuis des mois. La rencontre ne peut pas ne pas avoir été arrangée : à la fois opération de communication et pied de nez à l’ennemi ! Lundi 5 mars – Dans l’ancien camp d’Askar, tandis que je photographie des enfants dans la rue, une voiture grise occupée par quatre hommes s’arrête à notre hauteur. Le chauffeur nous salue et s’enquiert de ce que nous faisons, qui nous sommes… J’explique à nouveau notre présence et le but de notre travail. « Ahlan was’ahlan », soyez les bienvenus. Vous faites un travail important, utile à la cause palestinienne. Faites attention à vous. La voiture redémarre, à l’arrière les deux passagers ont chacun une Kalashnikov sur les genoux. Les Brigades l’Al Aqsa, encore. Dans le nouveau camp, deux jeunes, Salah et Mataz, nous invitent à boire le thé à la maison. Peint sur toute la hauteur du mur d’un salon presque vide, le portrait d’un jeune homme qui ressemble à s’y méprendre à Salah. « C’est mon frère, Oussema. C’est un martyr. Il s’est fait exploser, en Israël, il y a cinq ans ». Sa mère et ses sœurs nous invitent à manger demain midi.

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Mardi 6 mars – Dans la matinée, nous retournons visiter la vieille ville. Vieille de 4 000 ans, mais c’est un site vieux de quatre ans seulement qui retient mon attention, derrière une palissade ornée d’un panneau en arabe et en anglais : « no entry ». A cet endroit, en 2002, les bulldozers israéliens sont venus raser une maison. Les voisins ont tenté de les arrêter, criant que la maison était occupée, que les habitants étaient à l’intérieur. Les soldats ont répliqué que cela ne les regardait pas, qu’ils avaient des ordres, et que s’ils ne s’écartaient pas, ils allaient ouvrir le feu. Les bulldozers ont continué leur marche et abattu la maison. Une plaque commémore le drame : une famille entière a péri sous les décombres, huit personnes dont un femme enceinte. Non loin de là, dans un passage voûté particulièrement sombre – un vrai décor de film – on tombe nez à nez avec trois hommes armés. Surpris, l’un d’eux sort son arme… mais un autre nous salue : Mahdi. « Aleikoum es salam » ! Que la paix soit sur toi aussi. Ils disparaissent aussi vite qu’ils étaient apparus. Ca me rappelle le « gag » de l’enlèvement de trois Français, ici même, en janvier. Un diplomate vient à Naplouse : persuadé d’arriver chez des terroristes qui ne penseront qu’à le zigouiller, il se pointe avec deux barbouzes dûment enfourraillés. On imagine la discrétion ! Evidemment les hommes de la résistance, un peu sur le qui-vive, repèrent le truc et viennent voir de plus près. Et là, un des gardes du corps, convaincu qu’on veut transformer ledit corps en cadavre, sort son artillerie, comme à la télé. Fais gaffe à ça, bonhomme, ça crache du feu : les trois visages pâles sont neutralisés et embarqués ! Branle-bas au Quai d’Orsay, mais le temps de faire les vérifications ad hoc on les relâche. Ca leur fera une anecdote à raconter dans les soirées de l’ambassadeur ! Pas de quoi la ramener pourtant, l’histoire trahit une connerie et une méconnaissance du contexte assez effarantes, surtout quand on sait que le diplomate en question était rien moins que vice-consul de France à Jérusalem ! Quand je pense qu’on nous conseille de prévenir le consulat avant d’aller dans les territoires, au cas où il nous arriverait quelque chose ! Il doit passer des dizaines de Français chaque année à Naplouse, et le seul qui arrive à se faire enlever, c’est lui. Trop fort ! A midi nous nous rendons dans la famille de Salah. Hiam, la mère, parle d’Oussema, son fils « shahid », les larmes aux yeux. J’y vois plus de peine que de fierté. Oussema a activé sa bombe dans un centre commercial de Netanya. Il a tué trois civils et en a blessé cinquante. Des enfants peut-être. Mais je n’ai pas le courage d’ouvrir un débat moral. Que peut ressentir une mère en pareille circonstance ? Après l’attentat, l’armée israélienne a rasé la maison. Elle a été reconstruite, mais mis à part le portrait du martyr, elle est pratiquement vide. Peu de meubles. Pas d’argent. La famille, elle, ne s’est pas reconstruite. Le père est au chômage, il a l’air effacé, absent. Oussema aurait 22 ans s’il était en vie, peut-être subviendrait-il à leurs besoins. Salah en a 17, l’âge de son frère quand il est mort. Il ne va plus à l’école. Il ne travaille pas non plus. Il traîne dans la rue et ne rêve que de l’imiter. J’émets l’idée qu’il serait peut-être plus utile aux siens en allant à l’université, en cherchant du travail. C’est Hanan, sa sœur aînée, qui me répond : on ne cesse de lui dire, mais il ne veut rien savoir, il ne pense qu’à une chose… Soyons franc, je n’y crois pas moi-même : université ou pas, il n’y a pas de travail ici. Pas d’économie, pas d’avenir, pas d’espoir. Au mur, Oussema nous fixe de son regard sombre et

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résolu. Salah s’agite, coupe la parole, parle pour ne rien dire, sourit nerveusement. C’est dur d’être le petit frère d’un héros. La plus jeune, Sojud, 15 ans, ne porte pas le voile. Elle a le regard vif mais le teint pâle et la beauté fragile d’une jeune fille qui ne sort pas. Elle ne va plus à l’école non plus. Pas d’argent pour les vêtements, les cahiers, les stylos, le bus. Elle reste à la maison et aide sa mère. Il émane de ces femmes un fatalisme, une acceptation de leur sort qui n’a d’égal que le courage immense qu’il leur faut pour l’affronter. Quand vient l’heure de prendre congé, je ne trouve pas les mots. J’encourage Sojud à retourner à l’école, si elle le peut. Je les remercie toutes les trois - Salah est sur le toit avec ses potes. Qu’Allah veille sur elles. Sur eux tous. Je ne sais pas quoi dire d’autre. Quand il n’y a plus rien à croire, Dieu fait aussi bien l’affaire qu’un autre. Que les attentats contre des civils soient condamnables est une évidence ; qu’ils soient contre-productifs en est une autre (encore que…) Mais on ne peut pas s’en tenir là. Qu’est-ce qui pousse un gamin comme Salah à vouloir se faire exploser ? Laissez tomber le paradis, les 70 vierges et de je ne sais quelle histoire à dormir debout, il y a longtemps qu’il ne croit plus aux contes de fées. Qui produit l’énergie du désespoir de ces gosses ?

Confirmation de la mort Mercredi 7 mars – Jéricho est classée « zone A » - sous souveraineté palestinienne. Souveraineté qui se manifeste essentiellement par une concentration record d’uniformes gris bleus ou vert olive, mais qui n’empêche pas l’armée israélienne d’entrer dans la ville quand bon lui semble… Je m’entends grommeler : si c’est ça qu’ils veulent comme « état libre »… A l’heure de la sortie des classes, nous sommes pris au milieu d’un essaim d’écoliers volubiles, zigzaguant à deux ou trois par vélo, armés de cartables volants. Ca me fait penser à l’histoire d’Iman. En novembre 2004, à Gaza, Iman, 13 ans, rentre de l’école avec son cartable et sa blouse rayée d’écolière, quand elle est prise sous les tirs d’un avant-poste israélien. La transcription d’une liaison radio révèle que les soldats l’avaient identifiée, « une petite fille qui court, morte de peur, des tirs lui sont passés à quelques centimètres ». Mais les ordres sont les ordres : « Tout ce qui se déplace dans ce secteur doit être tué ». Iman est abattue de 25 balles (25 balles !), après quoi on procède à la « confirmation de la mort » : le capitaine R., responsable du secteur, s’approche d’Iman, pointe son M-16 sur le corps, et vide son chargeur à bout portant : 17 balles de plus. La Cour Suprême d’Israël (« la seule démocratie au Moyen Orient » !) vient de relaxer le capitaine R., seul poursuivi dans cette affaire, et d’ordonner son indemnisation. La cour s’interroge sur la légalité de l’ordre d’ouvrir le feu, pourquoi Iman se trouvait dans ce secteur (elle rentrait chez elle !) et en quoi elle pouvait présenter une menace pour la vie des soldats. Quelqu’un a suggéré qu’elle aurait pu porter une bombe dans son cartable. Jeudi 8 mars – Le « service » (taxi collectif) nous dépose à l’entrée du marché, à l’extérieur de la vieille ville d’Hébron. Il y a 20 ans celle-ci comptait encore plus de cent familles et les affaires y étaient florissantes. Mais dans les années 80, une

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poignée de colons extrémistes est venue s’installer à proximité du Tombeau des Patriarches, lieu saint juif aussi bien que musulman - Abraham pour les premiers est Ibrahim pour les seconds et prophète pour tous. Depuis lors les violences n’ont plus cessé, culminant en 1994 quand un colon est entré dans la mosquée un jour de ramadan et a ouvert le feu sur les fidèles en prière, tuant 29 personnes. Ces colons là n’ont rien de religieux : ils se déplacent mitraillette à l’épaule et n’hésitent pas à s’en prendre aux Palestiniens en pleine rue, en pleine journée. On ne compte plus les enfants molestés sur le chemin de l’école, et les adultes qui les accompagnent, parents ou membres d’organisations humanitaires, sont eux aussi régulièrement agressés. Appuyés par l’armée, ces colons qui ne sont que quelques dizaines ont fait fuir les trois quarts de la population arabe - c’est dire leur capacité de nuisance : il reste aujourd’hui moins de trente familles dans la vieille ville. Les rues du souk, désormais quasi-désert, sont arpentées par des patrouilles en armes, et protégées par des grillages sur lesquels viennent s’écraser détritus, bouteilles et pierres lancés par les colons qui se sont approprié les étages supérieurs des maisons. Les toits sont occupés par des gardes armés dissimulés par des filets de camouflage. Les abords de la vieille ville ont par endroits des allures de champ de bataille : maisons effondrées, routes éventrées, arbres calcinés… Partout la circulation est entravée par des barrières, des tranchées, des blocs de béton, des barbelés… Les soldats ne sont jamais très loin. Et l’incident non plus. Le bus du retour est arrêté au checkpoint, à l’entrée de Jérusalem. Un soldat ordonne sèchement à tous les passagers de descendre et nous aligne, en file indienne, sur le bas côté. J’espère qu’il a bien saisi la différence entre un M16 et une PS2 ! Intimidation gratuite, humiliation quotidienne. On baisse la tête et on se tait…

Don’t shoot ! Vendredi 22 juin – A peine sorti de Jérusalem, le bus de Ramallah est intercepté. Un militaire monte à bord, pas aimable, et contrôle nos papiers. Il embarque les permis et somme trois passagers de le suivre. Soldat et papiers disparus dans la jeep, on attend, personne ne manifeste ni impatience, ni inquiétude, c’est le lot habituel. Le soldat réapparaît au bout d’un quart d’heure et rend les documents au chauffeur, sans un mot. Nous repartons, laissant là les trois hommes qui attendent, en plein soleil. L’un d’eux est accompagné par une fillette qui peut avoir un an. Elle attend aussi, à l’ombre de son papa. A Ramallah je passe réserver une chambre ; les hôtels sont moins vides que d’habitude, certains membres du Fatah ayant fui la bande de Gaza, désormais contrôlée par le Hamas, pour se réfugier dans la capitale de l’Autorité Palestinienne. A 11 heures je suis à Bil’in, ce village coupé en deux par le mur, dont le combat pour ses terres est devenu un symbole dans le monde entier. La manifestation démarrera à la sortie de la mosquée. Je traverse le village encore tranquille et descends vers la « clôture de sécurité » ; les soldats sont déjà là, à pied d’oeuvre. Je fais quelques photos à distance et m’assieds à l’ombre d’un olivier pour boire : il fait déjà chaud ! Vers midi plusieurs jeeps traversent et prennent position devant la barrière ; des soldats se déploient parmi les oliviers, d’autres restent

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groupés autour des véhicules. Une jeep monte dans ma direction : prudemment je quitte la route et rejoins le village à travers champs. Des « internationaux » arrivent par petits groupes, déambulent dans la rue principale, s’assoient à l’ombre ou se regroupent au siège du comité populaire. Ils parlent avec l’accent américain et achètent des bracelets aux couleurs palestiniennes aux gamins du village. 13 h 30 : l’imam termine son prêche sur un vibrant « Allah w’akbar ». Une petite foule s’assemble devant la mosquée, quelques dizaines d’étrangers, autant de Palestiniens, quelques drapeaux… On ne sera pas nombreux aujourd’hui. Une voix entonne « la, la, la djeddar ! » (non, non, non au mur !) et le cortège démarre joyeusement. Dix minutes pour descendre jusqu’au contact des soldats, qui ont barré la route avec des rouleaux de barbelés. Dix autres à parlementer avec eux, dialogue de sourds bien entendu. Il y a autant de journalistes que de manifestants ; moi-même je ne sais pas trop dans quelle catégorie me situer. Je tranche : dans aucune. La démonstration tourne court : une grenade assourdissante, quelques lacrymos, et les internationaux détallent comme des lapins, laissant les Palestiniens et une poignée d’activistes israéliens aux prises avec les militaires. Je reste là mais avale une grande gorgée de gaz, et les leurs sont plus indigestes que les nôtres ! Je suffoque, je brûle, je vais tomber… Mais non, je reste debout, et ça finit par passer. Les soldats nous repoussent, il n’y a pas d’autre alternative que de reculer. Plusieurs jeeps nous dépassent en remontant vers le village. C’est l’occasion de se remettre en scène : « Israël veut la paix, mais ce n’est pas comme ça que vous l’obtiendrez ! » crie un grand Américain. J’ai envie de lui répondre qu’Israël s’en fout, de la paix… Les soldats prennent position au bord de la route et ouvrent le feu en direction des oliviers d’où des gamins leur lancent des pierres. Encore quelques protestations, en américain : « Don’t shoot, ce sont des enfants, vous n’avez pas le droit de leur tirer dessus ! » Une jeune femme empoigne le fusil d’un tireur, un soldat la ceinture et l’emmène. De nouveau des lacrymos, de nouveau on se disperse. Les soldats remontent dans leurs jeeps et s’éloignent. Les gamins poussent des rochers sur la route pour ralentir un éventuel retour, et ressortent leurs frondes. Au vrombissement de gros insecte des cailloux, répond la détonation lointaine des fusils suivie du sifflement des balles. A chaque coup de feu, les gamins s’accroupissent derrière un muret ou s’abritent derrière un arbre, puis se relèvent pour lancer d’autres cailloux. Ils sont des dizaines éparpillés dans les oliviers. Je les photographie au 135 mm, quelques mètres en retrait. C’est rare que je travaille au télé, mais là on ne peut pas faire autrement sans prendre des risques aussi inconsidérés qu’inutiles. Même si ce sont sans doute des balles en plastique que tirent les soldats - enfin j’espère ! Lors de ma première manif ici, en novembre, tandis qu’à chaque projectile qui sifflait au dessus de nos têtes je répétais à la vidéaste à côté de moi « t’inquiète pas, c’est des balles en plastique ! », un Français avait eu le bras transpercé par une balle réelle… Ce jour là il y avait eu plusieurs blessés. S’il n’y en a pas aujourd’hui encore, ce sera par pure maladresse ! Whizzz !… Celle-ci est partie de loin, elle a perdu de la vitesse, c’est pourquoi j’ai pu l’apercevoir : un point noir traversant le ciel bleu à une vitesse fulgurante, quelques mètres devant moi, à peine vue déjà passée, pas même le temps d’esquisser un mouvement. Elle est passée à 20 ou 30 cm de mon oreille gauche, peut-être moins.

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Avant même de penser qu’elle peut me toucher, je pense à ce passage de Pennac où Malaussène voit arriver la balle qu’il va prendre en pleine tête. J’aurais pas cru… ! C’est long à écrire, mais si elle était venue se loger pile entre mes deux yeux je n’aurais même pas eu le temps de cligner des cils. Une fraction de seconde et je l’entends toucher les broussailles derrière moi. Je me retourne : plus un seul manifestant, juste les gamins qui occupent le terrain comme une armée d’apprentis guérilleros qui sèchent l’école. Les « don’t shoot » sont remontés prendre une boisson fraîche au village, pendant que les soldats continuent de tirer sur les gosses… Ainsi les grands laissent les petits (à peine 10 ans pour les plus jeunes) seuls avec leur colère et les pierres de leurs vergers. Et il y en a des pierres, une réserve inépuisable, de quoi enterrer ce foutu mur, et quelques autres avec ! Un des jeunes me laisse examiner sa fronde : un ovale découpé dans une semelle de soulier et deux lacets dont un relié à l’index. Si vous avez des vieilles godasses dont vous ne savez pas quoi faire, envoyez les en Palestine ! Toc ! Une pierre touche la jeep stationnée un peu plus bas. Allah est grand ! Le gamin saute en l’air, triomphant. 1-0 ! Tah ! Tah ! Tah ! Les soldats tirent plusieurs balles qui n’atteignent pas leur cible, puis une nouvelle tournée de gaz. Les gamins, à quatre pattes au pied des arbres, toussent à s’arracher les poumons, pleurent, crachent, s’étranglent. Petit à petit ils doivent céder le terrain, mais ils se regroupent plus haut. Nous sommes trois derrière un olivier : deux frondes, un appareil photo. Des balles sifflent de part et d’autre du tronc. L’arbre qui nous sert d’abri est vénérable ; il date d’avant l’occupation, d’avant Israël, de bien avant… Ce sont des siècles de culture et de travail qui nous protègent des assauts de la barbarie. Le dernier baroud est dispersé à son tour dans la fumée des lacrymos qui enflamment les broussailles. Les soldats regagnent leurs jeeps et les jeeps la route, et seuls restent quelques hommes en faction devant la barrière. Le calme revient. Nous remontons vers le village en finissant de tousser. Je recroise le grand Américain, il cherche quelqu’un qui parle hébreu : il a perdu ses lunettes dans la panique, là-bas où se trouvent encore quelques militaires, et voudrait demander l’autorisation de les rechercher. Il me semble qu’il n’a pas eu besoin d’un interprète tout à l’heure pour lancer ses slogans…

Ramallah Ramallah, 20h, dans un restau plutôt bruyant, où les chansons arabes de la télé, pas désagréables au demeurant, peinent à rivaliser avec le ronflement d’hélicoptère d’un énorme ventilateur, je prends un falafel si copieusement garni de crudités et condiments variés que j’en renverse un peu partout. Un mariage passe en klaxonnant gaiement. Le patron monte le son de la télé, le ventilo s’époumone de plus belle et menace de décoller, les clients haussent la voix pour couvrir le bordel ambiant. Bref la vie continue, et le fait savoir bruyamment ! Samedi 23 juin – Je passe au cybercafé, d’où j’envoie un article sur la manif d’hier, puis vais à la pêche aux infos : il y a eu cinq blessés et un des leaders du comité populaire, dont j’ai photographié l’arrestation, est toujours aux mains de l’armée.

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A 13 heures je prends un bus vers Qalandiya où, sous une chaleur écrasante - 42 °C à l’ombre - je photographie le mur, le terminal, le trafic, la poussière… Au pied d’un mirador, l’index posé sur le déclencheur, je ne peux m’empêcher de penser à l’index, posé sur la détente, du soldat invisible qui peut à tout moment mettre un point final et prématuré à ce récit. J’ai encore à l’oreille le sifflement de la balle d’hier. Il y a peu, l’armée israélienne a abattu ici un jeune homme de 17 ans qui tentait de franchir le mur « illégalement ». Voici, en condensé, comment la presse israélienne rendait compte de l’incident : « Nos forces de défense ont abattu un Palestinien aux abords de Qalandiya. Les troupes ont ouvert le feu sur l’homme alors qu’il tentait de saboter la barrière de sécurité pour s’infiltrer sur le territoire israélien ». Selon des sources médicales palestiniennes, les soldats ont ensuite laissé la victime, touchée aux jambes, se vider de son sang. Interdire aux secours l’accès aux blessés palestiniens est une pratique courante. Le journal ne précisait pas si l’homme était armé ou s’il portait une bombe, mais si ça avait été le cas il n’aurait pas omis de le mentionner. En d’autres termes : les soldats ont une fois de plus tué un pauvre mec qui rendait visite à des proches ou allait chercher du boulot au noir de l’autre côté du mur. Et une fois de plus, lisant ça, le citoyen israélien fut convaincu d’avoir échappé à un attentat meurtrier. La façon dont la presse israélienne, et d’ailleurs la presse occidentale dans son ensemble, rend compte de tels événements, tient moins de l’information que de la propagande. Dimanche 24 juin – A 8 heures il fait déjà chaud. Je monte à pied à la Muqata, ancien Q.G. d’Arafat et siège du gouvernement. Le mausolée et la mosquée d’Abu Amar sont en voie d’achèvement, bientôt les touristes pourront, espère-t-on, venir nombreux se recueillir sur la tombe du leader historique et visiter le musée qui lui sera consacré. Je discute un bon moment avec les policiers en faction. L’un d’eux est du camp de Balata, à Naplouse. Ce n’est pas ici que l’occupation se fait le plus cruellement sentir. Comme en témoignent l’intense activité commerciale qui règne dans le centre ville et les belles maisons récemment construites en périphérie, il y a de l’argent à Ramallah. L’argent des notables, celui de toute une classe privilégiée qui gravite autour de l’Autorité Palestinienne et du président Abbas. Qui dialogue avec Israël et l’Occident, mais se coupe des réalités des populations les plus affectées par l’occupation, à Gaza bien sûr, mais aussi à Naplouse, Jénine ou Tulkarem, et particulièrement dans les camps. C’est naturellement parmi elles que prospère le Hamas. Cette fracture encourage le clientélisme d’un côté, et la radicalisation de l’autre. A midi je pars à la recherche d’un service pour Naplouse ; la vieille Mercedes limousine peine dans les côtes et met une heure pour relier Huwarra, mais nous mène à bon port. Le long de la route des « implantations » juives qui n’étaient pas là au printemps… Quelques photos du checkpoint : encore une fois je me félicite d’avoir remplacé dans ma musette le 85 mm avec lequel j’ai tiré tant de portraits lors de mes précédents voyages, par le 135 qui me permet de travailler à distance des soldats, à peu près à l’abri des embrouilles. Même si c’est toujours au 28 et au 50 que je fais la plupart de mes images.

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Naplouse Je retrouve Nasser au « nouveau centre », un local socio-éducatif ouvert depuis peu dans le centre de Naplouse par l’équipe d’Askar, puis pars respirer l’ambiance de la vieille ville. Nasser me fait accompagner par deux jeunes ; je peste déjà contre ce chaperonnage qui finira par me peser autant que la chaleur, quand un homme s’approche et interroge mes anges gardiens. C’était qui ? Qu’est-ce qu’il voulait ? « Il s’appelle B., je le connais, il y a pas de problème ». C’est tout ce que j’arriverai à tirer d’Ammar. Nous croisons bien une ou deux Kalashnikov, mais plutôt débonnaires, l’atmosphère est moins tendue qu’en mars. Rien à voir avec les images terrifiantes de la bande de Gaza vues récemment à la télé ! En fin de journée je vais avec Nasser à Askar Jedid (le nouveau camp), prendre le café dans le jardin de Youssef, un bout de terrain ombragé, coupé du monde. On y accède par une porte discrète au fond d’une ruelle, tout au bout du camp. Un moment serein, vraiment agréable, d’autant que la chaleur nous laisse enfin un peu de répit. Je photographie Youssef avec sa petite fille Aida sur les genoux ; la douceur des images tranche avec la conversation, inévitablement politique et assez désabusée. Youssef, au Fatah depuis toujours, prend ses distances avec la direction du parti et cette classe privilégiée que j’évoquais plus haut, qui voyage en première classe de New York à Paris, mais semble ignorer la misère de son peuple, parqué dans des bantoustans et brutalisé par l’occupant avec lequel elle s’entretient dans des palaces. Quant au Hamas, au discours intransigeant, élu en réaction à ces dérives, il sombre à son tour dans les mêmes travers et cette lutte illusoire et fratricide pour le pouvoir. « Mais quel pouvoir ? » s’interroge Youssef. « Il n’y a pas de pouvoir, juste des titres. Des sièges. Qu’ils se battent pour leur peuple ! Qu’ils obtiennent la liberté, la paix et la démocratie, alors ils pourront se disputer le pouvoir ! » Beaucoup restent au Fatah par fidélité à Arafat et à une tradition laïque, mais désapprouvent Abbas et sa politique. A la nuit tombante je retourne au nouveau centre ; j’y dormirai le temps de mon séjour à Naplouse, dans un appartement au dernier étage. C’est moins calme ici qu’au camp, les klaxons font penser à Ramallah, et les détonations à… Naplouse ! Mais l’emplacement est idéal pour surveiller le centre ville. Lundi 25  juin – Vers une heure du matin, je suis réveillé par le bruit des jeeps sur le boulevard et des rafales d’armes automatiques en provenance de la vieille ville. De la fenêtre j’aperçois un blindé sur l’avenue. Je passe sur le toit. Plusieurs explosions, encore des tirs. L’opération ne durera que quelques heures ; la routine, quasi quotidienne, de Naplouse. Encore une forte explosion, et une colonne de fumée au dessus de la vieille ville. Des fusées éclairantes. Vers 3 heures, tous les chiens de Naplouse semblent se mettre à aboyer, leurs hurlements résonnent et s’amplifient dans le silence des collines. Frissons. Plusieurs véhicules dont un bulldozer entrent dans la casbah. Une ambulance remonte l’avenue à contresens, gyrophare allumé. Je tente quelques photos au 50 mm, ouvert à 1.4, sensibilité poussée à 1 600 iso. Ca ne donnera pas grand chose, de toute façon je suis trop loin. Je sais que c’est idiot, mais je ne peux pas rester comme ça sans rien faire… Et descendre dans la rue serait du suicide. L’aube approche, le calme semble revenu, même si les jeeps ne sont pas encore reparties. Je rentre me coucher, mais c’est le moment que choisit le muezzin pour appeler les fidèles à la prière. Je dormirai après…

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Camps Autant dire qu’à sept heures et demie le réveil est dur ! Une heure plus tard je suis dans un service en partance, inch’ Allah, pour Jénine, mais il tarde à se remplir, et le soleil cogne déjà fort sur la carrosserie. Conversation avec le chauffeur, dans la lignée d’hier soir : « Tout ce qu’ils veulent c’est l’argent et les sièges, le peuple ils s’en foutent ! » Moi : « Le taxi c’est vachement plus démocratique : nous on prend les sièges, vous vous prenez l’argent ! » Sourire roublard. Au bout d’une heure on n’est toujours que trois, le service ne partira qu’avec six passagers. J’aurais bien dormi encore un peu… A 10 heures on est cinq, on décide de partir comme ça et de partager le prix, modique d’ailleurs, de la sixième part. Il était temps, je suis presque à ébullition ! Aamer, collègue et ami de Nasser, me présente les principaux programmes du « Local Committee for Rehabilitation » du camp de Jénine : accueil et formation des femmes et des enfants, mais surtout des nombreux handicapés moteurs et psychomoteurs du district. Rééducation fonctionnelle, orthophonie, et même un atelier de prothésiste. L’établissement a ouvert ses portes à la fin de la première intifada pour faire face à l’afflux de victimes. Mais depuis quelques années, l’un des principaux défis est le handicap psychomoteur chez l’enfant – généralement attribué à des causes prénatales. Le nombre de cas traités a doublé en quatre ans pour atteindre 450 patients, une évolution alarmante qui a conduit à réaliser une étude approfondie en collaboration avec l’université américaine de Jénine. Celle-ci révèle sans surprise une corrélation entre le niveau de vie (en clair, la pauvreté) et la fréquence d’apparition du handicap. Les deux tiers des familles touchées vivent avec moins de 200  dollars par mois. Les principaux facteurs identifiés sont les carences alimentaires et la prise de médicaments sans suivi médical au cours de la grossesse – pas assez d’accès aux soins pour les plus démunis. Un autre phénomène est plus inattendu : 70 % des mères interrogées déclarent avoir eu recours, avant leur grossesse, à une pilule contraceptive très répandue en Cisjordanie, très bon marché et d’origine plus que douteuse, une contrefaçon d’un produit vendu 10 fois plus cher en Israël… Les difficultés économiques et sociales pèsent lourd sur les familles. Comme à Askar, beaucoup d’enfants sont déscolarisés. La seconde intifada est encore plus violente que la première, il y a des incursions toutes les nuits, les gens du camp ne dorment pas. « Comment vont grandir ces enfants, qui n’auront connu que cette violence ? Dans 10 ou 15 ans ils seront à la tête de notre communauté, mais ce sont des être violents, sans éducation, ni repères, ni espoir. J’ai très peur pour l’avenir » confesse Aamer. Ils jouent à la guerre toute la journée pour exorciser leurs peurs de la nuit. « Parfois on les voit même grimper sur les chars israéliens qui traversent le camp, ils n’ont aucune notion du danger ». Le camp : 15 500 habitants, une clinique de l’ONU, deux médecins, deux écoles. Et un large périmètre tout récemment reconstruit : celui où, en avril 2002, l’armée israélienne avait rasé 482 habitations et en avait endommagé 750 autres. L’opération « Rempart » avait tué 65 habitants du camp dont beaucoup de femmes et d’enfants. Depuis, 160 autres noms sont venus allonger la liste des martyrs, dont 62 enfants. Mardi 26 juin – Le camp de Balata à Naplouse est le plus grand de Cisjordanie.

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Construit en 1952 pour 6 000 réfugiés, il abrite aujourd’hui plus de 23 000 personnes ! Mohamed, Ossema et Alaa présentent le « Rehabilitation Center » : même vocation, mêmes programmes, mêmes difficultés qu’à Askar et Jénine. Même galère aussi pour financer leurs programmes depuis la suspension des subventions internationales. Alaa, orthophoniste, attribue les nombreux cas de troubles du langage auxquels il est confronté au stress dû aux incessantes incursions de l’armée dans le camp. Il soigne actuellement une fillette de 5 ans qui n’a plus prononcé un seul mot depuis qu’elle a vu un bulldozer raser sa maison. C’est sans doute plutôt d’un psychologue qu’elle aurait besoin, mais il n’y en a pas, alors c’est Alaa qui s’occupe d’elle. A la suite de pareils traumatismes, d’autres enfants développent des troubles de la vue : ils préfèrent ne pas voir ça. Littéralement. De retour au centre je joue avec Tutu et Wad, les fillettes d’Amjad, qui font preuve d’une vitalité étonnante. Quelle force il doit falloir aux parents pour leur donner une chance de s’épanouir dans ce contexte ! J’ai du mal à imaginer la gueule d’un fusil sur la tempe de Tutu. Juliana, une bénévole brésilienne, me raconte une expérience qu’elle a faite avec des enfants du camp de 6 à 10 ans : un jeu de détournement d’objets pour stimuler leur imagination et les inciter à s’exprimer. Réinventer l’usage d’un livre, d’un chapeau, de lunettes. Résultat : le livre est devenu une mitraillette, le chapeau une grenade, et les lunettes un pistolet… Nous passons la soirée à Rafidia, à boire des jus de fruits et à fumer le narguilé. Sami évoque le poids des traditions et combien il est difficile pour lui, même dans un milieu plutôt libéral, de rencontrer une femme, et plus encore d’avoir une relation avec elle. Rumeurs d’invasion imminente, tirs sporadiques, rien d’inhabituel. Les hommes de la police palestinienne montent la garde et bombent le torse aux carrefours, Kalashnikov en bandoulière. Je demande à Sami ce qu’ils font lors des incursions israéliennes : « ils disparaissent ». Retour à l’appart’ avec mon nouveau colocataire, Adam, un Anglais. On cause photo et politique, au frais, sur le toit, jusqu’à 2 heures du matin. Mercredi 27 juin – Encore une journée qui s’annonce caniculaire ! Juliana et moi partons pour Tulkarem et son camp de réfugiés de 14 000 habitants. Ce camp est le plus délabré qu’il m’ait été donné de voir jusqu’à présent. Certaines maisons détruites n’ont jamais été reconstruites, et un mur porte encore la trace du sang éclaboussé de deux jeunes martyrs abattus pas les Israéliens. Comme dans tous les camps les enfants jouent dans la rue, c’est le seul espace dont ils disposent. Nos appareils photo déclenchent la curiosité du plus grand nombre, et l’inquiétude de quelques uns. Bahar, originaire du camp, nous emmène à l’université où il étudie pour devenir travailleur social. Nous y rencontrons Hind et Tahreer (dont le prénom signifie libération) qui se destinent l’une à l’enseignement, l’autre au journalisme. Couloirs et salles de cours débordent de vitalité et d’espoir de construire un avenir malgré tout. Enfin une note d’optimisme ! Bon nombre de femmes, mariées jeunes et mères de famille, viennent y reprendre leurs études pour entamer une vie professionnelle une fois les enfants grandis. L’Université ouverte d’Al Quds compte 17 antennes dans toutes les villes de Cisjordanie, de Gaza, et même quelques unes à l’étranger. Ceci pour permettre à quelque 56 000 étudiants palestiniens de poursuivre leurs études en dépit de l’occupation, et notamment de l’impossibilité pour beaucoup

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de se déplacer à l’intérieur même du pays. Les frais de scolarité sont élevés mais des bourses permettent aux plus défavorisés de poursuivre leurs études. Et ils sont finalement peu nombreux à quitter le pays à l’issue de leur parcours, préférant s’investir ici malgré les difficultés. Il est vrai que ce n’est pas facile de partir ! Beaucoup espèrent trouver un emploi en Palestine auprès d’une ONG étrangère, ce qui leur permettrait d’associer un bon salaire et un travail utile à la communauté. Au retour, comme à l’aller, nous sommes longuement contrôlés aux deux checkpoints, An Nabta et Beit Iba. J’en profite pour photographier, discrètement, et Juliana pour filmer. Retour à l’appart’ vers 19 heures, crevé et en surchauffe ; je crois bien qu’il fait encore plus chaud aujourd’hui que les jours précédents !

Incursion A 21 heures, Ammar et Sami m’appellent de Rafidia pour aller boire un verre et fumer le narguilé, mais je suis vraiment crevé et je décline l’invitation. Je m’écroule sur mon lit… Pas pour longtemps : vers 23 heures une colonne de véhicules de l’armée israélienne passe sur l’avenue, juste sous nos fenêtres. Jeeps, blindés, bulldozers… Avant qu’ils soient hors de vue je suis avec mon appareil photo sur le toit, où Adam m’a précédé. Ils entrent dans le centre ville. Nombreux coups de feu, explosions. D’en haut on aperçoit les jeeps et les bulldozers qui manœuvrent, entrant et sortant de la vieille ville d’où, à deux reprises, s’élèvent d’importants nuages de fumée. La nuit est claire, c’est un atout pour les Israéliens. Un énorme projecteur balaie Naplouse depuis la montagne au nord ; de temps en temps son faisceau surpuissant passe sur notre poste d’observation, et nous nous aplatissons - et nous taisons, comme s’il pouvait nous entendre ! Vers une heure, des tirs nourris commencent à se faire entendre vers l’est, du côté de Balata, et plusieurs jeeps quittent la ville dans cette direction. Les rares autres véhicules à circuler encore sont des ambulances qui descendent et remontent l’avenue - l’hôpital se trouve à moins d’un kilomètre. Deux fortes explosions me font sursauter. Mais le sommeil me rattrape, je lutte pour ne pas m’endormir. Dimanche ils étaient repartis vers 4 h du matin. Les détonations se font plus espacées, il y a moins de mouvement, mais ils n’ont pas l’air de vouloir s’en aller. Finalement, vaincu par la fatigue, je retourne me coucher. Jeudi 28 juin - Réveil à 8 h, premier réflexe : regarder par la fenêtre. Il y a un blindé dans le carrefour : « ils » sont toujours là ! A peine le temps de sortir de la douche, Ammar, Sami et Juliana débarquent. Adam, lui, dort encore. Yallah ! Avant 8 h 30 nous sommes dans le centre ville, quasi désert, mais occupé par des dizaines de véhicules kakis d’allure peu engageante. Peu de soldats visibles. La vieille ville est totalement bouclée, on ne peut ni y entrer, ni en sortir. Un gigantesque bulldozer bloque le boulevard au niveau de l’hôpital, devant lequel stationnent deux blindés. Ici et là la fumée blanche des lacrymos se mêle à la fumée noire des pneus enflammés. Autour de la Place des Martyrs de petits groupes de jeunes harcèlent l’ennemi à coups de pierres ; les soldats ripostent avec des gaz et tirent à balles réelles. Quelques femmes contournent les blindés à la recherche des rares

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magasins ouverts ; elles savent qu’une opération qui se prolonge au delà d’une nuit peut durer plusieurs jours. A l’entrée d’une rue menant dans la vieille ville, obstruée par un blindé, quelques personnes nous font signe. Elles apportent des provisions pour leurs enfants, mais les militaires refusent de les laisser passer. Elles attendent là depuis trois heures. Nous tentons d’intervenir, sans succès. Les soldats se montrent méprisants envers les Palestiniens et agressifs envers nous. Le haut-parleur du blindé nous crache à plusieurs reprises « Go away, this is a restricted area. Go away ! » Allez vous-en ! Il faudra trois quarts d’heure de ce face à face stressant avant de parvenir à les faire passer, notamment grâce a l’intervention d’Ammar, qui parle hébreu : il a appris en Israël, en prison. A midi nous nous rendons dans un hôtel où Mohammed, le coordinateur de l’ISM (International Solidarity Movement), s’efforce de mobiliser les rares étrangers présents aujourd’hui à Naplouse. Juliana et moi nous joindrons à une équipe du Medical Relief, une ONG palestinienne, dont le rôle est d’établir le contact avec les personnes pouvant se trouver en difficulté dans la vieille ville, de leur apporter une assistance médicale, de les ravitailler et de les évacuer si nécessaire. La présence d’internationaux à leurs côtés a pour but de sécuriser leurs déplacements et d’éviter les dérapages toujours à craindre avec les soldats israéliens… Nous pourrons effectuer plusieurs maraudes, à pied, dans la vieille ville assiégée. Pas encore de situations de crise graves au premier jour de l’invasion, mais les rues, désertées, sont coupées par des véhicules armés derrière lesquels on aperçoit les soldats qui passent de maison en maison à la recherche de suspects. Cette nuit la résistance aurait blessé huit ennemis, dont un officier ; elle compterait plusieurs blessés dans ses propres rangs. Le quartier de Yasmeen, au cœur de la casbah, est totalement bouclé ; même le personnel médical n’y a pas accès. Personne ne sait ce qui s’y passe. Le bruit court qu’une école est utilisée par les soldats comme centre de détention, et que des dizaines de Palestiniens y seraient enfermés. Nous ne pourrons pas vérifier l’information. Ce qui est sûr, c’est qu’il y a eu de nombreuses arrestations. Après quelques instants de repos nous repartons, avec une nouvelle équipe, ravitailler les patients et leurs familles coincés dans l’hôpital, dont l’accès est bloqué par des blindés. Toutes les ambulances qui se présentent sont contrôlées puis refoulées. Objectif : interpeller les combattants blessés. Naturellement la résistance connaît le procédé, et n’amène pas ses blessés ici. Résultat : comme d’habitude c’est la population qui en souffre, et parmi elle les plus vulnérables. En fin d’après-midi nouvelle réunion dans un local discret du centre ville ; une vingtaine d’internationaux sont arrivés en renfort d’Hébron et de Ramallah. On constitue des groupes, on désigne des leaders, on passe à l’hôtel, et nous voici repartis, en troupeau, re-re-revisiter la vieille ville, sans but précis cette fois. « Tourisme politique » dirait mon ami Amjad ! Il ne manque que les casquettes et le guide avec son petit drapeau, et on se croirait presque avec un groupe de pèlerins dans le vieux Jérusalem ! Je ne doute pas de l’utilité de leur présence et de leurs caméscopes, mais l’ambiance boyscout et la bonne conscience qui les accompagne me saoule vite, et nous ne tardons pas à quitter le groupe. Retour au centre à 19 h 30, ça fait plus de 10 heures que nous arpentons Naplouse occupée par l’ennemi. Nous y retrouvons Ammar, Sami, Nasser et Adam, et nous racontons

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notre journée autour d’un thé. Je suis mort de faim, je n’ai rien avalé de solide depuis un sandwich hier après-midi à Tulkarem : j’ai l’impression que c’était il y a une semaine ! J’engloutis trois assiettes de pâtes et me couche, exténué, à minuit.

Yasmeen Vendredi 29 juin - Grasse mat’ jusqu’à 8 h 30, malgré une très forte déflagration qui a secoué la ville très tôt ce matin. Je suis à demi réveillé quand j’entends le bruit, désormais familier, des projectiles qui s’écrasent sur les capots des jeeps. J’attrape mon appareil et fonce à la fenêtre : un long cortège de véhicules israéliens redescend l’avenue vers l’est, c’est à dire vers Huwarra, d’où ils étaient venus. Il semble bien qu’ils s’en aillent ! Les alentours ont repris un aspect un peu plus normal, les étals de pastèques ont rouvert et quelques taxis jaunes - sans lesquels Naplouse ne serait pas vraiment Naplouse - circulent à nouveau. Les autres arrivent d’Askar et confirment la nouvelle : l’armée s’est retirée du centre ville et de Balata, où un combattant a malheureusement été tué ce matin. Après un café qui fait du bien, nous partons vers le centre et la vieille ville, encore calmes - c’est vendredi, le dimanche des Musulmans. Les boutiques commencent à rouvrir, ici et là on balaie les débris, on remplace les fenêtres, on rafistole les portes. Dans l’allée principale du souk un long tapis est déroulé et les hommes prient. Dans une rue adjacente, le cratère d’une explosion dans la chaussée, le rideau métallique d’un magasin enfoncé, et des centaines de boulons en acier sur le sol. J’en ramasse une poignée, machinalement : ils sont poisseux de sang. A cet endroit la résistance a activé une charge explosive dissimulée sous des détritus et remplie de ces boulons. Un des soldats touchés sera amputé des deux jambes. Nous montons vers Yasmeen, place forte des Brigades des Martyrs d’Al Aqsa. Ammar et Sami discutent un moment avec un combattant, qui nous autorise à entrer dans ce secteur sensible et à y prendre des photos. L’endroit est impressionnant. Tous les murs sont criblés de balles ; sur le sol des flaques de sang pas encore sec. Des lambeaux d’uniformes, des bouts d’équipement militaire, des douilles, des gants chirurgicaux souillés, des poches de plasma vides, témoignent de la violence des combats. Les hommes assurent avoir tué plusieurs soldats. Ca n’aurait rien de surprenant, si j’en crois mes yeux ! Un cadre du Medical Relief confirme l’hypothèse : « Ca arrive régulièrement, mais l’armée israélienne ne le dit pas, même aux familles. Ils préfèrent parler d’accidents. Nous le savons parce que nous arrivons à intercepter certaines conversations radio lors de leurs incursions ». Les média n’en parlent pas, pourtant les affrontements ont dû être terribles, et je comprends mieux la nervosité des soldats israéliens hier : ils devaient être morts de trouille ! Des gamins de 18 ans, envoyés faire leur service militaire dans cet enfer… Et quel sale boulot ! Soudain, devant cette horreur tangible, je sens poindre une certitude étonnante, paradoxale, étrangement optimiste : jamais ils n’arracheront ce peuple à ses pierres, à ses arbres, à sa terre, tant il fait corps avec eux ! Même s’ils persistent à confisquer les terres, à s’approprier l’eau, et à détruire méthodiquement la vieille ville de Naplouse. Mais combien de sang et de larmes couleront encore…

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Cette nuit une maison du quartier a été vidée de ses occupants – cinq minutes pour sortir - au motif qu’elle aurait pu abriter des combattants, puis les soldats l’ont fait exploser. C’est l’énorme déflagration entendue tôt ce matin. Il n’en reste qu’un tas de pierres. Les voisins n’ont même pas été prévenus de l’opération et certains sont encore choqués. Verre et gravats se sont abattus sur eux, et certaines maisons attenantes sont tellement endommagées que ces familles là aussi vont devoir déménager. A 15 heures Adam et moi allons faire quelques courses et nous mangeons tous ensemble au centre, avant d’improviser avec les jeunes un match de foot dans la grande pièce, débarrassée de ses meubles. Par une telle chaleur il faut être cinglés, mais nous avons tous besoin de décompresser. Peu avant minuit on reçoit un coup de fil : nombreux véhicules de l’armée massés à Huwarra, ce qui pourrait signifier un nouveau raid sur Naplouse. Le téléphone arabe ! Les rues sont étrangement calmes, pas un taxi en vue. La Land Rover de l’agence Reuters, marquée « TV » en lettres géantes, passe sous nos fenêtres, oiseau de mauvais augure. La ville retient son souffle dans l’attente d’une nouvelle invasion. Je me prépare à passer une nouvelle nuit sur le toit.

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Epilogue Mercredi 7 novembre – La nuit tombe. Sur le toit je ressasse les impressions de cette journée, celle de mon retour à Naplouse, quatre mois après. Et, mise à part la joie des retrouvailles, une journée plutôt pesante. Depuis quelques jours la ville est envahie par des centaines de policiers palestiniens chargés, conformément aux exigences de la feuille de route, de « mettre un terme au terrorisme ». Avant la prochaine « réunion de paix » d’Annapolis - dont personne ici n’attend rien - le président Abbas a des comptes à rendre ! Ca n’empêche pas l’armée israélienne de poursuivre ses incursions : ce matin une maison a encore été détruite à Balata… Et cet après-midi, dans la vieille ville, Nasser qui me montre une affiche, que je n’avais pas remarquée, d’un martyr parmi d’autres - à force on finit par ne plus y prêter attention. Je reconnais Bassam, le jeune combattant des Brigades d’Al Aqsa qui nous avait fait entrer à Yasmeen, l’été dernier. Je revois le moment où, en redescendant, on se croise et on se tape dans la main, un geste de victoire, « ils nous auront pas ! » Ils l’ont eu le 16 octobre. 22 h. Sur l’avenue le trafic diminue. Pourquoi cette scène retient-elle mon attention ? Je remarque, sur le trottoir d’en face – ils sont peu nombreux les piétons à cette heure-ci – un couple qui se presse : l’homme, grand, avance à longues enjambées, un bébé dans les bras. La femme, plus petite, peine à le suivre, courant presque. Tout à leur hâte ils ne se parlent pas. Du bébé on n’aperçoit rien, que les langes blancs qui l’enveloppent ; dans les bras du père, serré contre sa poitrine, on le devine juste, secoué au rythme précipité des pas. J’imagine qu’ils se pressent ainsi vers l’hôpital – ils vont dans cette direction. Une ambulance, suivie d’une voiture de l’ONU, les dépasse, puis disparaît au bout de l’avenue. Le couple et son bébé se dépêchent toujours, ils s’éloignent vite. Des taxis passent. Des 4x4 de la police. La voiture d’une chaîne de télé. Le couple et son bébé sont maintenant presque au bout de l’avenue, bientôt ils disparaîtront à leur tour. Je ne saurai jamais où ils allaient…

François Legeait, 2007

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Légendes page 8 : Hébron page 10 : Jérusalem, porte de Damas pages 12 & 13 : Béthléem page 14 : Mazra’a page 16 : Bir Zeit page 17 : Bir Zeit pages 18 & 19 : Huwarra checkpoint pages 20 & 21 : Askar camp, Naplouse pages 22 & 23 : Askar camp, Naplouse page 25 : Naplouse pages 26 & 27 : Beit Anan page 30 : Askar camp page 33 : Askar camp pages 34 & 35 : Askar camp pages 36 & 37 : Asira, district de Naplouse page 38 : Askar camp page 39 : Askar camp page 40 : université An Najah, Naplouse pages 42 & 43 : vieille ville de Naplouse pages 46 & 47 : Naplouse page 48 : Mataz page 49 : Salah devant le portrait d’Oussema pages 50 & 51 : Hanan et Salah sur le toit de leur maison page 52 : Jéricho page 54 : Hébron pages 56 & 57 : Hébron pages 58 & 59 : Hébron pages 60 & 61 : Bil’in pages 62 & 63 : Bil’in page 64 : Bil’in page 67 : Askar camp pages 68 & 69 : Huwarra checkpoint pages 70 & 71 : Youssef et Aida page 73 : Balata camp, Naplouse pages 74 & 75 : Mohammed et son neveu page 77 : Balata camp, Naplouse pages 78 & 79 : Tulkarem camp pages 80 & 81 : Tulkarem camp pages 82 & 83 : Tulkarem camp pages 86 & 87 : Naplouse pages 88 & 89 : Naplouse page 90 : Yasmeen, Naplouse pages 92 & 93 : Naplouse pages 96 & 97 : vieille ville de Naplouse page 98 : Askar camp


L’auteur Né en 1964, Breton d’adoption, François Legeait est l’auteur de « Destins Clandestins – les réfugiés après Sangatte », paru en 2006 aux Editions de Juillet avec le soutien d’Amnesty International.

Se voulant auteur plutôt que journaliste, il revendique une approche indépendante et subjective de ses sujets et livre son regard en noir et blanc, c’est à dire en « valeurs ».

Remerciements Merci à Claude et Nolwenn pour les relectures,

Marie-Aude qui m’a accompagné lors de mon deuxième voyage.

Merci à tous ceux qui m’ont accueilli et aidé dans mon travail en Cisjordanie.

Thanks to everyone in Nablus and especially in Askar Camp (Amjad, Ammar, Nasser, Sami, Youssef…)


Création & maquette : Studio Bigot Achevé d’imprimer sur les presses de Chat Noir Impressions Editeur : 2-952a3336 - ISBN : 2-9523336-6-1 1er trimestre 2008


141 : c’est le nombre d’enfants tués par l’armée israélienne en 2006 dans les territoires palestiniens. Comme partout, les enfants sont les premières victimes de l’occupation armée, qui condamne à l’échec toute tentative de solution politique. Comme pour un hypothétique état palestinien que tous appellent pourtant de leurs voeux, elle compromet chaque jour davantage leurs espoirs de se construire, ne leur laissant le choix qu’entre le renoncement et une lutte de plus en plus désespérée. Auteur de Destins Clandestins, les réfugiés après Sangatte (Ed. de Juillet, 2006), le photographe François Legeait s’est rendu à plusieurs reprises ces derniers mois en Cisjordanie. Il en rapporte un nouveau carnet de route dans lequel il s’intéresse particulièrement aux jeunes Palestiniens. Ils incarnent ici l’avenir de leur pays, qui reste en filigrane le sujet réel de son travail. Un témoignage qui nous plonge, sans jamais céder au sensationnalisme, dans une réalité que les média, pourtant friands de cette actualité, nous laissent à peine soupçonner.

Les Éditions de Juillet 20 euros 9 782952 333665

Palestine 141  

Textes et photographies de François Legeait