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dossier pĂŠdagogique


« Un très beau film, une très émouvante histoire. » Alain Gresh

ancien directeur du Monde Diplomatique, directeur du journal en ligne Orient XXI

« Très beau film qui tranche radicalement avec la représentation habituelle de ce genre de sujets dans le cinéma français (et qu’estce que ça fait du bien). » Mona Chollet

journaliste au Monde Diplomatique

« Le film se distingue fortement dans le cinéma français. Soumaya a beaucoup de choses à dire. Il est plus que jamais nécessaire de les entendre. » Fatima Ouassak

pour le site Le genre et l’écran

« C’est une claque. Une percussion visuelle. On le qualifiera sans doute de « petit » film, de film « indépendant ». Mais c’est surtout le genre de film qui se prolonge en dehors de la salle, qui reste en nous, dont on va parler encore pendant longtemps. » Amanda Jacquel et Jean Segura Magazine Fumigène

© 2019 Yaraa & CCIF


Synopsis France, 2015. L’état d’urgence est décrété après les attentats du 13 novembre. En un mois, 2700 perquisitions ont lieu, en grande majorité au sein de familles de confession musulmane. Soumaya et sa fille sont perquisitionnées début décembre, à 4h30 du matin. Quelques jours plus tard, elle est licenciée sans explications, et apprend, dans un média, qu’on parle d’elle et qu’on la relie à des milieux djihadistes. Soumaya décide ne pas se laisser faire et entreprend un chemin long et pénible pour faire valoir ses droits. Elle œuvre pour rétablir sa dignité et réaffirmer l’amour qu’elle a pour sa fille.

Fiche technique Long-métrage de fiction, en langue française Durée : 1h37 Réalisation : Waheed Khan et Ubaydah Abu-Usayd Scénario : Maryam Um-Usayd et Ubaydah Abu-Usayd Production : Cerceau, Ankii, Yaraa, avec le soutien du CCIF Producteur exécutif : Ubaydah Abu-Usayd Directrice de production : Charlotte Corchète Image : Ubaydah Abu-Usayd Montage : Martin Lecointre, Waheed Khan, Ubaydah Abu-Usayd Son : Pauline Anglada, Camille Gaté Avec : Soraya Hachoumi, Sarah Perriez, Khalid Berkouz, Karine Dogliani, Sonya Mellah, Islem Sehili, Majida Ghomari, Assia Ait Abdelmalek, Benjamin De Amaral, Julien Lheureux, Atika Taoualit, Farouk Benalleg, Hicham Ismaïli


Comment expliquer ça à un enfant de sept ans ? Soumaya

Table des matières p. 1 Inspiré de faits réels : témoignage de la « vraie Soumaya » p. 2 De la réalité à la fiction : entretien avec les réalisateurs p. 4 L’état d’urgence p. 8 Retour à la réalité : un film d’actualité

p. 10 Va-t-on vers une société de délation ? p. 12 La représentation des musulmans (au cinéma, dans les médias) p. 14 De la liberté d’expression : le film Soumaya a-t-il été censuré ? p. 16 Dé-regarder le voile : pour une approche esthétique


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Inspiré de faits réels Témoignage de « la vraie Soumaya » Début décembre 2015, je ne sais pour quelle raison, à 4h30 du matin, on est venu sonner à la porte de chez nous. Je vais m’habiller, j’ouvre la porte : grande surprise. Certains gendarmes étaient cagoulés, matraques à la main, casques, visières. Ils déboulent dans l’appartement, ils étaient une dizaine. Moi j’étais assez choquée ; mais bon, ils ont été tout à fait corrects. Ils sont rentrés dans l’appartement, ils m’ont un peu plaquée ; ils m’ont mise sur le côté, pour pouvoir passer. Puis ils m’ont demandé de les suivre. Je leur dis : « Je vous suis où ? Je ne vous suis nulle part. » Et ils m’ont dit « on va vous expliquer madame ». Donc l’un d’entre eux me lit l’ordre de perquisition. Ensuite je leur ai demandé une seule chose : de ne pas faire de bruit pour ne pas réveiller ma fille, qui dort, et si elle les voyait, elle risquerait d’être terrorisée. On m’avertit que ma fille était déjà réveillée. Je demande à aller la voir, je vais dans sa chambre, elle était assise par terre. Je lui explique — enfin, comment expliquer ça à un enfant de sept ans à l’époque — et je lui dis que ce sont juste des gendarmes, des gentils, et qu’ils sont venus juste pour fouiller dans l’appartement, qu’ils ne nous feront pas de mal et qu’ensuite ils vont repartir. Donc je la passe de sa chambre à la mienne, et là elle a eu le temps de voir ces personnes cagoulées ; la pauvre, elle pensait que c’était des voleurs, donc elle s’est cachée dans les draps, bien au fond du lit. Et puis on a essayé de tourner la page. On s’est dit que c’était terminé. Sauf que quelques jours après, j’étais sur mon lieu de travail, le responsable des ressources humaines arrive dans les bureaux et demande à me voir.

Je me rends dans son bureau, je m’installe ; j’avais toujours eu de très bons rapports avec l’ensemble de mes collègues de boulot (le RH, la direction, etc.) Et là, il m’annonce qu’il a une lettre de mise à pied à me remettre en vue d’un licenciement pour faute lourde. Je suis restée bouche bée. Le RH n’est pas du tout au courant de ce qui se passe, il me dit simplement que ça vient de plus haut. Et là je suis vraiment tombée des nues, je me suis mise à pleurer et j’ai fait une crise de nerfs sur mon lieu de travail. Quelques jours plus tard, on écoutait la radio et on a entendu parler d’un salarié qui s’est fait licencier par mon entreprise et qui était en voie de radicalisation. En fait, on parlait de moi, mais je ne me suis pas reconnue dans la description… Ensuite on a acheté le journal, et en fait on en parlait dans la presse. Ça, ça m’a mise plus bas que terre. J’ai pris contact avec mon avocat, et j’étais déterminée à faire valoir mes droits. Soumaya, septembre 2016


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De la réalité à la fiction Entretien avec les réalisateurs Pourriez-vous nous expliquer les raisons qui vous ont poussé à choisir la thématique de l’état d’urgence ? Ubaydah : Ça a commencé d’abord par la rencontre avec la femme dont est inspirée cette histoire. Dans le cadre d’une prestation audiovisuelle, j’ai été amené à filmer un entretien avec elle. À ma grande surprise, l’atmosphère était particulièrement apaisée alors que l’on m’avait expliqué qu’elle avait été perquisitionnée en présence de sa fille alors âgée de sept ans. Elle s’est posée et a raconté ce qui lui était arrivé. Je regardais constamment les réactions de la jeune fille, et j’étais interpellé par leur manière de livrer leur récit en toute quiétude, et avec le sourire. Une idée de film commençait déjà à naître dans ma tête, et elle portait forcément sur cette relation tacite entre la mère et la fille, suite à ce qui leur était arrivé. J’ai proposé le projet à mon ami Waheed, et nous avons décidé de le réaliser ensemble. Waheed : Oui, pour moi c’est vraiment l’histoire de cette femme atteinte dans sa dignité qui m’a touché. Je pense qu’il n’y a que l’art qui peut parler de cela de manière juste et profonde. Si en plus on peut relier cette histoire à une affaire juridique, ça nous fait une vraie matière pour raconter une histoire prenante. C’est surtout cette dimension qui m’intéresse.

Comment avez-vous mené votre travail de recherche et d’enquête en amont ? Ubaydah : Le cas de cette femme avait été suivi par le CCIF. Un avocat lui avait été conseillé, et le travail de cet avocat a consisté, d’une part, à obtenir des indemnités en prouvant que le licenciement était abusif, et d’autre part à faire annuler l’ordre de perquisition devant le juge. Donc on a d’abord demandé l’autorisation à cette femme ainsi qu’au CCIF d’accéder à la totalité du dossier, et d’avoir le contact de l’avocat pour qu’il nous explique comment les choses se passent concrètement. Ensuite, on a fait un entretien avec Lila Charef, qui était responsable du service juridique. On s’est rendu compte que le nombre d’affaires était trop important, et qu’il y avait énormément de sujets à traiter. Waheed : Même au niveau médiatique, un certain nombre d’affaires faisaient du bruit, notamment le licenciement d’un grand nombre de bagagistes de l’aéroport de Roissy et les perquisitions violentes dans certaines mosquées. Tout ceci a contribué à l’élaboration du scénario.


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L’histoire de Soumaya est inspirée d’un fait réel, une affaire traitée par le CCIF. Pourquoi avoir choisi cette femme parmi tant d’autres ? Ubaydah : Une fois qu’on a eu accès au dossier, on a pu consulter deux éléments qui étaient pour nous déterminants : le premier, c’est que cette femme, qui n’a pas eu d’explications claires sur les raisons de sa mise à pied, a trouvé son affaire étalée dans les médias, à savoir sa prétendue relation avec les milieux djihadistes, et le fait qu’elle serait « en voie de radicalisation ». C’est déjà une matière assez incroyable pour un scénario. Le deuxième élément, c’était la lettre que cette femme avait adressée aux autorités de l’époque, notamment à Manuel Valls et Bernard Cazeneuve. Cette lettre était touchante, et exprimait, au-delà des faits, une vraie vision, un vrai conseil adressé à ces autorités, et une vraie demande : préserver l’honneur et la dignité des personnes avant tout. Waheed : L’histoire de cette femme nous paraissait centrale, mais nous avons quand même traité d’autres cas dans le film. Au niveau de la procédure, nous avons respecté les faits, en les agençant de manière à ce que le récit soit suivi comme un thriller juridique et social.


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L’état d’urgence Tout le monde sait ce qu’est l’état d’urgence et comment il a été décrété et prorogé à plusieurs reprises, jusqu’à se transformer en une loi (la loi du 30 octobre 2017, renforçant la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme). Mais pour une majeure partie de la population française, cela n’a affecté que quelques aspects de leur quotidien (plans vigipirates, contrôles accrus aux entrées de certains immeubles, etc.) Et, au niveau médiatique, cela s’est manifesté également comme une vaste campagne de démonstration de force déployée à travers le pays, ce qui avait principalement pour objectif de montrer que l’État français pouvait fermement réagir au terrorisme. Cela a probablement rassuré un certain nombre citoyens français, mais un grand nombre se sont également levés contre ce qu’ils considéraient comme étant une atteinte aux libertés fondamentales. Effectivement, pour plus de 4000 familles, en majorité des familles de confession musulmane, l’état d’urgence a été vécu d’une manière très violente : perquisitions, licenciements et assignations à résidence. Cela a inquiété un certain nombre d’associations de défense des droits humains, dont le CCIF qui a très tôt (dans son rapport sur l’année 2015) alerté sur le danger de cette logique de signalement qui confond islam, islam radical et djihadisme et qui construit un ennemi intérieur, de quoi satisfaire très exactement le projet des terroristes, qui est de diviser la France en deux camps.


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E X T R A I T D U R A P P O RT D U C C I F

Oui, il y a urgence à cesser les perquisitions

opérations menées après les attentats du 13 novembre posent une « question sérieuse » au regard de l’article 66 de la Constitution, qui affirme que « l’autorité judiciaire est gardienne de la liberté individuelle » ».

Les chiffres 2015 du CCIF ne comptabilisent pas l’ensemble des discriminations commises sous couvert de l’état d’urgence (lors de 152 perquisitions, 56 assignations à résidences et 7 interdictions de sortie du territoire entre le 13 novembre et le 31 décembre 2015). Cette entrave aux libertés individuelles – considérée par le sociologue Laurent Mucchielli comme un danger « sur le plan juridique et politique » et une « défaite sur le plan symbolique » – cible massivement les musulmans et ce de manière totalement arbitraire. Du propre aveu du directeur de cabinet du préfet d’Eure-et-Loir, les perquisitions menées dans le département visaient uniquement des musulmans « qui ont une pratique assidue, qui changent de comportement ou d’apparence vestimentaire », et ce dans une « optique préventive » car « ce ne sont pas des gens qui sont inquiétés dans des affaires judiciaires ». Ce type de pratiques, reposant sur la délation, les préjugés ethno-raciaux et le délit de faciès, n’est pas sans rappeler les heures plus sombres de l’histoire de notre pays.

À ce titre, le conseil d’État a décidé d’interroger les Sages du conseil constitutionnel sur l’absence du juge dans le processus qui mène aux perquisitions administratives. Cette réaction va dans le sens des conclusions de Jean-Jacques Urvoas, rapporteur de la commission parlementaire de contrôle, qui estime que l’état d’urgence « s’essouffle ».

L’échec des perquisitions, à mettre en parallèle avec leur nombre excessif, ne fait que témoigner de cette dérive sécuritaire condamnée au-delà du CCIF, par les juges euxmêmes. Le conseil d’État, à savoir la plus haute juridiction administrative, « considère que les quelques 3000

Dans la même veine, le secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale, pointe l’échec du « tout sécuritaire » et prône l’abandon de la répression d’État. De plus, il préconise la reconnaissance de l’expertise de la société civile, et notamment des acteurs de terrain musulmans. Le CCIF s’inquiète de l’état d’urgence, des conséquences pour ceux qui sont visés injustement par ces perquisitions « préventives ». Ces dernières sont parfois menées selon des méthodes très discutables, à savoir avec un déploiement de moyens humains disproportionnés et l’usage de la force (placages au sol, menottes, dégâts matériels, traitements dégradants, etc.) et ce parfois devant des enfants. Le Collectif Contre l’Islamophobie en France


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L’état d’urgence, c’est : Plus de 4500 perquisitions administratives (dont 2700 en un seul mois) Plus de 700 assignations à résidence et... seulement 23 procédures ouvertes Ces procédures visaient d’ailleurs des éléments de droit commun et n’avaient pas besoin des mesures d’exception de l’état d’urgence pour être menées. Cela concernait par exemple la détention illégale d’armes et l’apologie du terrorisme, qui sont évidemment condamnés par la loi.


Pourquoi si peu de résultat (0,5%) ?

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E X T R A I T D U R A P P O RT D U C C I F Le CCIF déplore les nombreux appels formulés à la « communauté musulmane » pour qu’elle « condamne » les attentats. Ce type de discours isole les musulmans comme s’ils étaient des Français différents et, au-delà, il valide une approche communautariste infondée. Comme l’explique le politologue Olivier Roy, « la communauté musulmane n’existe pas », les musulmans constituant un groupe hétérogène traversé, comme l’est la société française, par des différences sociales, économiques, générationnelles. Et si la question religieuse devait être mobilisée, c’est bien pour rappeler une évidence, comme le fait très justement le spécialiste de l’islam contemporain Jean-Pierre Filiu : « le discours de l’État Islamique ne peut prendre que chez ceux qui n’ont aucune culture musulmane ». Le juge antiterroriste Marc Trévidic fait le même constat : le fait religieux ne serait qu’un « vernis », un mobile revendiqué par à peine 10 % des profils de terroristes. Pour sortir de cette situation sociale, le CCIF prône le débat, la recherche de causes socio-économiques, le dialogue avec le monde de la recherche, la consultation des associations de terrain pour construire collectivement la cohésion sociale. Force est de constater que le gouvernement n’a pas fait ces choix, que ce soit suite aux attentats de janvier, lorsque le ministère de l’Éducation Nationale a créé la division au sein des écoles, ou que ce soit suite aux attentats de novembre, en décrétant l’état d’urgence autorisant les perquisitions abusives. Ces dérives attestent de la cristallisation de l’islamophobie au sein même des institutions de la République.


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Retour à la réalité : un film d’actualité Lorsque l’écriture de Soumaya a commencé, la France était encore en état d’urgence, et la loi SILT renforçant la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme n’avait pas encore été proposée. Puis le 30 octobre 2017, cette loi a été adoptée, ce qui a fortement inquiété un bon nombre d’organisations de lutte pour les droits humains, car elle inscrivait dans le droit commun des mesures spécifiques à l’état d’urgence. Selon le CCIF, les effets de l’état d’urgence sont toujours perceptibles, même quatre ans après, car en plus de la loi SILT, les arguments avancés dans les processus de discrimination se réfèrent encore très souvent au terrorisme. Cela a encore été accentué pendant le mois d’octobre, où, suite à l’attaque à la Préfecture de Police de Paris, on a assisté à un emballement médiatique et politique qui a révélé le fondement de la politique antiterroriste telle qu’elle est menée : la construction d’un ennemi intérieur dont chaque citoyen doit observer les « signaux faibles » afin de les dénoncer.


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L’emballement islamophobe

Comment la haine à l’égard des musulmans s’est développée en un mois


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Va-t-on vers une société de délation ? Article du CCIF — actualité du mois d’octobre 2019

Suite aux discours des autorités qui a eu lieu au mois d’octobre 2019, et qui a provoqué cet emballement, le CCIF a publié un texte qui alerte sur les dangers d’une telle politique : Les déclarations du Président Emmanuel Macron et du Ministre de l’Intérieur Christophe Castaner ont installé, dans la parole politique officielle, une posture inquiétante que le CCIF observe sur le terrain depuis l’état d’urgence. Alors que nous pensions que les dénonciations calomnieuses et les perquisitions abusives qui ont eu lieu en 2015/2016 étaient le fait d’un état de panique et de folie administrative, mêlé à une volonté de faire une démonstration de force, il apparaît aujourd’hui, énoncé clairement dans le discours guerrier de M. Macron, que cette volonté d’entrer dans un état de suspicion et de délation est en réalité réfléchie, pesée, écrite et solennellement déclarée. Le ton martial du Président, qui parle de ces « petits riens », est doublement inquiétant : d’abord parce qu’il est démontré que l’extrémisme violent a généralement recours

à la dissimulation (de ces petits riens justement ; ce qui dévoile l’incompétence du gouvernement à combattre sérieusement le terrorisme), et ensuite parce que ces « petits riens » ou « signaux faibles » tels qu’ils ont été nommés par le Premier Ministre et le Ministre de l’Intérieur ne sont rien d’autre que les signes de la pratique religieuse la plus banale. Beaucoup de citoyens de confession musulmane sont, à la suite de ces discours, dans un état de sidération. D’où vient cette sidération ? Simplement du fait que beaucoup de personnes, qui ne savaient pas jusque-là qu’elles avaient un comportement considéré comme « islamiste », se sont reconnues dans les « signaux faibles » décrits par le Ministre de l’Intérieur. Le CCIF a d’ailleurs déjà reçu plusieurs appels de personnes qui s’inquiètent sérieusement pour leur avenir professionnel et leur épanouissement social. Ces personnes observent, et nous confirmons aujourd’hui leur sentiment, que le moindre signe d’attachement à la religion musulmane peut être considéré comme dangereux.


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Comment en est-on arrivé là ? Notre hypothèse, qui se vérifie de jour en jour, est qu’il existe un glissement sémantique qui a été opéré sur plusieurs années, et qui s’est accentué et décomplexé après les attentats de 2015 : ce glissement sémantique attribue à ce qui est appelé « l’islamisme » ou « l’islam politique » des caractéristiques qui sont en réalité propres à la pratique musulmane la plus normale : le port du foulard (qui est aujourd’hui, de manière assumée, assimilé au terrorisme par certains polémistes), le port de la barbe, la prière (a fortiori si celle-ci se fait à la mosquée, et que sa pratique régulière marque le front du fidèle), la retraite spirituelle pendant le mois de Ramadan, etc. Dans les signaux faibles qu’évoque Castaner, à part quelques éléments qui sont de l’ordre du comportement social (ne pas faire la bise par exemple, ou refuser de faire équipe avec le sexe opposé), et qui doivent être réglés par des arguments liés à la civilité et au droit du travail, tous les éléments décrivent en réalité le musulman pratiquant. On se souvient à l’époque que pour éviter dans le débat public (sur le foulard, le halal, les piscines, etc.) la stigmatisation frontale des personnes de confession musulmane, on avait introduit la notion de « musulman modéré », qui cachait en réalité l’idée qu’être simplement « musulman » était en contradiction avec l’idée de paix et de modération. Aujourd’hui, on y est : l’amalgame est assumé. Ce discours va avoir de lourdes conséquences sur la représentation des musulmans en France, et donc amplifier les signalements, les « visites de domiciles » et les discriminations à l’encontre des personnes de confession musulmane, a fortiori si elles sont pratiquantes.


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La représentation des musulmans Au cinéma, dans les médias Qui a raison ? Parmi les retours sur le film Soumaya, il en est un qui est récurrent, en particulier lorsqu’il est énoncé par des femmes de confession musulmane qui portent un foulard : « pour la première fois, je me vois au cinéma ». Cela réconforte la production du film sur son travail, mais surtout révèle quelque chose de profondément problématique, qui a été étudié dans un certain nombre d’analyses cinématographiques  : en général, la représentation des musulmans au cinéma (comme dans un grand nombre de médias) active certains préjugés qui construisent ces musulmans comme une entité à part, dans laquelle la pratique religieuse est reliée systématiquement, au mieux, à une forme d’abrutissement et, au pire, à une forme de violence. Le film Soumaya tente de déconstruire cette idée en apportant de la complexité à la question.

Dans Soumaya, les différents protagonistes entrent en débat, voire en conflit. Pour celles et ceux qui sont de confession musulmane, on découvre tout simplement que ces personnages ne pensent pas de la même manière. C’est une évidence, mais il est bon de la rappeler dans les contextes où « les musulmans » sont construits comme un ennemi intérieur qui formerait un bloc. Les réalisateurs du film confient qu’ils sont « tous leurs personnages à la fois  »  : les divergences qui opposent ces personnages sont les traces du dynamisme de leurs positions respectives, qui ne sont jamais figées et qui sont amenées à cheminer. Dans ces débats, qui a raison  ? Est-ce Soumaya, qui croit en la justice et va jusqu’au bout pour faire valoir ses droits ? Est-ce Maryam, qui est fatiguée de militer et qui ne veut plus débattre de choses qu’elle considère comme évidentes (les libertés fondamentales)  ? Est-ce Jérôme, qui pense que la solution serait de quitter le pays ? Estce Kaïs, qui parvient à la conclusion qu’il est impossible de défendre la République et en même temps la pratique religieuse ? Le débat est ouvert, et laisse place à tous ces tiraillements.


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De la liberté d’expression Le film Soumaya a-t-il été censuré ? Le 15 mars 2019 devait avoir lieu une projection du film Soumaya au Grand Rex, qui est une salle prestigieuse et surtout qui peut accueillir jusqu’à 2600 personnes. Sans revenir sur l’affaire en détail, il est intéressant de noter qu’il est arrivé au film ce qui arrive dans le film : une mise à l’écart progressive dont les véritables raisons étaient inavouées (jusqu’au moment où l’équipe du film a été en justice pour les révéler). Comme le directeur Veron, lorsqu’il propose des indemnités à Soumaya, le directeur du Grand Rex a proposé en premier lieu à l’équipe du film « d’aller dans une autre salle  », une «  salle plus petite  », qui serait « plus adaptée à des films indépendants ». Cette mise à l’écart est sans doute liée au sujet du film, mais également à la manière dont celui-ci a été produit  : de manière indépendante, avec le soutien d’une association (le CCIF), sans trop de budget (27 000 euros, alors que la moyenne des films français tourne autour de 4 millions), sans producteur ni distributeur. Dans le paysage cinématographique français, on appelle ce type de films, des « films sauvages », expression qui, en fait, peut être révélatrice d’un dispositif de marginalisation qui vaut autant pour le cinéma que pour la société. Il n’est d’ailleurs pas anodin que la solution la plus rapide ait été de projeter le film « en banlieue », à Épinay-sur-Seine, dans une salle qui n’a pas de difficulté avec ce type de sujets. Petit à petit, les raisons de l’annulation du Grand Rex se révèlent, et il faudra que l’équipe du film attende la confrontation au tribunal pour enfin entendre, textuellement, le véritable motif de refus : le Grand Rex ne diffuserait pas de «  films à caractère politique ou confessionnel ».

Sans avoir vu le film, le Grand Rex aurait donc pu déterminer précisément le caractère du film. Sur le caractère confessionnel, toute personne qui a vu le film sait évidemment que le film n’est pas à caractère religieux, mais qu’il parle des discriminations qui visent les personnes de confession musulmane : il a donc un caractère social et humain. Si par confessionnel, donc, le Grand Rex parle de la confession des personnages du film, il faudrait alors écarter les films qui parlent des juifs, des chrétiens ou autres, ce qui non seulement serait absurde mais également raciste. Sur le caractère politique, effectivement, Soumaya peut être considéré comme un film politique. Et c’est sans doute une caractéristique partagée par un très grand nombre de films qui sont programmés au Grand Rex. Hunger Games, par exemple, est-ce un film politique  ? Beaucoup diront que oui. C’est pourquoi l’équipe du film Soumaya parle de censure. En l’occurrence, la proximité d’espace (la France) et de temps (événements récents, 2015) du récit de Soumaya a très certainement contribué aux refus auxquels le film a été confronté (y compris de la part de certains distributeurs, qui ont admis que cette proximité leur posait problème). La question est donc la suivante  : peut-on vraiment, en passant par le circuit classique de production des films, réaliser un film qui interroge frontalement, de manière indépendante et sans concessions, la politique actuelle de notre pays  ? Peut-on, également, représenter une femme qui porte un foulard avec un autre regard que celui qui est porté sur elle dans la plupart des médias et des productions cinématographiques ?


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Dé-regarder le voile Pour une approche esthétique Contrairement aux apparences, et à ce que certains retiennent parfois du film, Soumaya n’est pas vraiment un film sur le voile musulman. Ce dernier fait simplement partie des « signaux faibles  » qui ont été reliés dans le débat public à une pratique radicale de l’islam, voire directement au terrorisme. Soumaya parle plutôt des mesures politiques qui grignotent progressivement les libertés fondamentales, et en l’occurence la liberté de conscience. Le sujet du « voile » ou du « foulard » fait l’objet, depuis des dizaines d’années en France, de débats excessifs dans lesquels les premières concernées n’ont généralement pas la parole. On pourrait être sidéré par cet acharnement qui est fait autour de ce qui serait, au final, juste un bout de tissu. Mais lorsqu’on étudie l’histoire de ce « tissu », on est renvoyé à une dimension bien plus large et plus ancienne que la question du « voile islamique en France ». Comme le montre l’historien de l’art Bruno Nassim Aboudrar dans son ouvrage Comment le voile est devenu musulman, le voile n’est pas le propre de la culture visuelle musulmane. On retrouve le voile évidemment dans le christianisme, mais plus globalement, le voile en tant que motif en art a toujours été présent dans la sculpture et la peinture occidentales (voir le drapé dans l’Antiquité par exemple). En tant que « problème musulman », par contre, le voile semble être lié à l’histoire coloniale, et peut donc être considéré comme le résultat d’une construction : Ce sont les Occidentaux, en effet, qui, les premiers, regardent le voile, c’est-à-dire appliquent à cet objet qui soustrait à leur vue le corps et le visage des femmes, l’ordre visuel qui est le leur, intolérant à la dissimulation. (page 69)

Cela provoque un paradoxe, que démontre Bruno Nassim Aboudrar : le fait que le voile, qui serait d’abord un vêtement de discrétion voire de dissimulation, soit devenu si visible voire visuel, au point qu’il fasse partie de la définition même des femmes qui le portent. Certains mouvements féministes musulmans français tendent d’ailleurs à récuser l’appellation «  femme voilée  », qui essentialise « la » femme en la définissant par le vêtement qu’elle porte. Elles proposent donc plutôt cette appellation : « femmes de confession musulmane portant un foulard », ce qui invite leurs interlocuteurs à commencer à ne plus regarder leur vêtement. Dans beaucoup de films, lorsqu’il est question du foulard musulman, le propos consiste à le définir comme un instrument d’oppression. L’enjeu dans ces films, pour les protagonistes qui le portent le foulard, sera de l’enlever, et de donner à voir une « scène de dévoilement » qui répond au fantasme qu’on peut observer depuis les peintures coloniales. Mais si on part du principe que le foulard est porté en toute liberté par une majorité de femmes de confession musulmane, et que selon leur définition, ce serait un vêtement qui les libère (d’une forme d’assignation corporelle par exemple), il serait important que les cinéastes reconstruisent l’image esthétique de ce voile, afin d’effectuer progressivement le chemin inverse : le déregarder et dissiper l’attention frénétique qu’il occupe.


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yaraa.vision soumaya.fr pour plus d’informations islamophobie.net/rapports-ccif


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France, 2015. L’état d’urgence est décrété après les attentats du 13 novembre. En un mois, 2700 perquisitions ont lieu, en grande majorité au sein de familles de confession musulmane. Le film Soumaya livre le récit détaillé d’une de ces perquisitions, et aborde les enjeux de telles mesures, que plusieurs organisations de défense des droits humains ont considéré comme étant des atteintes aux libertés fondamentales. Dans un contexte où les autorités parlent de « signaux faibles » que chaque citoyen devrait dénoncer, le film Soumaya est d’une criante actualité, car il propose un nouveau regard sur ces questions et suscite le débat en même temps qu’il contribue à l’apaiser. Évidemment, Soumaya reste un film, un divertissement ; c’est du cinéma, mais un cinéma social qui peut ouvrir les yeux sur des réalités méconnues d’un grand nombre de personnes. En cela, il devient également un outil pédagogique, notamment à destination des étudiants, enseignants, formateurs, responsables associatifs et autres, qui peuvent s’en saisir pour mieux observer ce qui s’est passé en France en 2015 et comprendre les effets sur notre société actuelle.

dossier pédagogique

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Soumaya — dossier pédagogique  

Soumaya est un film, un divertissement ; c’est du cinéma, mais un cinéma social qui peut ouvrir les yeux sur des réalités méconnues d’un gra...

Soumaya — dossier pédagogique  

Soumaya est un film, un divertissement ; c’est du cinéma, mais un cinéma social qui peut ouvrir les yeux sur des réalités méconnues d’un gra...

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