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Sous la direction de

2014-2015

Silvana SEGAPELI

BARNAY Oscar

Master 2

Mémoire

Les lieux en suspens, matière à projet Esprit du lieu & projet de réutilisation Ecole Nationale Supérieure d’Architecture de Saint-Étienne


illustration de couverture : clichĂŠ personnel la friche de la papeterie de Pont-De-Lignon (haute-loire), juillet 2012.


2014-2015

Sous la direction de

BARNAY Oscar

Silvana SEGAPELI

Master 2

Mémoire Les lieux en suspens, matière à projet

Esprit du lieu & projet de réutilisation

Ecole Nationale Supérieure d’Architecture de Saint-Étienne


Les lieux en suspens, matière à projet

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Avant-propos

Les lieux en suspens. Voilà quelques années qu’ils me travaillent. D’aus-

si loin que je remonte, je crois que j’ai toujours eu un penchant pour les lieux décrépis, usés, abandonnés et fatigués.

Mon entrée dans le monde de l’architecture, précédée de peu par mon

engouement naissant pour la photographie m’a encore plus rapproché du sujet. J’ai eu la joie de rencontrer, à l’ENSASE, des gens habités par la même curiosité, avec qui j’ai eu l’occasion d’explorer d’autres lieux, d’appréhender d’autres approches, de faire d’autres photos, d’en faire une exposition aussi. L’école a une certaine fonction catalyseuse de nos désirs créatifs, et c’est une chance.

L’exercice du rapport d’étude a été pour moi l’occasion de mêler cette

curiosité et l’architecture, mon travail. Il m’a permis de mettre des mots sur mes sentiments, de comprendre ma propre sensibilité et l’esthétique de ces lieux. De me comprendre. Je n’ai toujours pas lâché le sujet, j’en ai même fait l’objectif de mon stage, au Portugal. Il évolue et mûrit avec moi, avec l’expérience, avec le temps.

Aujourd’hui, à travers ce mémoire, c’est le lien entre mon obsession pour

ces lieux et ma discipline d’architecte projeteur-penseur-bâtisseur que je cherche à élaborer. Comprendre ce que j’ai nommé les lieux en suspens, comprendre leur essence, leur force. Comprendre leur capacité à devenir une matière à projet. Comprendre, pour faire. Pour faire mieux, pour faire bien. Pour faire de l’architecture. Et pour savoir comment et pourquoi je la fais.

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Les lieux en suspens, matière à projet

Table des matières

- Avant propos

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- Table des matières

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- Introduction

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- 1 - Etat de l’art - précisions linguistiques 1.1 - Lieu en suspens 1.1.1 - Lieu en suspens / ruine 1.1.3 - En suspens ? 1.2 - Sémantique 1.2.1 -Intervention architecturale sur l’existant 1.2.2 - Esprit du lieu 1.3 - Architecture et réutilisation 1.3.1 - Un sujet théorisé 1.3.2 - Un sujet appliqué

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- 2 - L’état de Lieu en suspens à l’origine d’un esprit du lieu 2.1 - Un lieu en suspens 2.2.1 - Perte de l’usage initial 2.2.2 - Usages de l’entre-deux 2.2.3 - Dégradations naturelles & humaines 2.2 - L’esthétique des lieux en suspens 2.2.1 - Trace, perte & vide 2.2.2 - Manque & inquiétante étrangeté 2.2.3 - De l’empathie à l’esthétique 2.2.4 - Suspens et palimpseste

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- 3 - Projeter sur un lieu en suspens 3.1 - Le choix de réutiliser 3.1.1 - Ethique de la réutilisation 3.1.2 - Un choix d’architecte 3.2 - Un message à porter 3.2.1 - Révéler une histoire 3.2.2 - Une attitude vis à vis d’un lieu 3.3 - Une nouvelle vie 3.3.1 - Ancien lieu, nouvel usage 3.3.2 - Le lieu comme matrimoine d’une nouvelle vie

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- 4 - Cas d’étude : de la SCM à la Comédie 4.1 - Historique du lieu 4.1.1 - La SCM 4.1.2 - La comédie de Saint Etienne 4.2 - La friche de la SCM, un lieu en suspens 4.2.1 - Caractéristiques constatées d’un lieu en suspens 4.2.2 - Esthétique spécifique d’un lieu en suspens 4.3 - Propos architectural 4.3.1 - “Révéler l’histoire industrielle” 4.3.2 - “Accompagner le lieu dans une nouvelle vie”

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- Conclusion

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- Annexes

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- Bibliographie

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Les lieux en suspens, matière à projet

Introduction

La ville et le paysage contemporains sont parsemés de lieux désertés de

tout usage officiel. Logements abandonnés, gares désaffectées, usines en friches sont autant de lieux architecturés, bâtis, aujourd’hui inutilisés. Leur destin n’est pas forcément celui de devenir, par la lente dégradation du temps, ruine. Les exemples actuels de réutilisation de tels lieux, adaptés, transformés, étendus ou réduits pour satisfaire à de nouveaux usages, de nouveaux besoins et une nouvelle urbanité ne manquent pas.

La question de l’esprit du lieu, de son “genius loci” se pose dans ces lieux

d’une manière tout à fait particulière et singulière, tant les questions croisées de la mémoire, de l’héritage et de la trace y sont prégnantes.

Cependant, l’approche de l’architecte y est profondément distincte de

celle concernant le patrimoine, ne serait-ce que parce que l’usage est transformé, ou que le but est la réutilisation et non pas la conservation. Si la question de l’esprit du lieu et de la mémoire dans le Patrimoine est relativement concertée et dissertée, notamment par les institutions (tant du coté du patrimoine matériel que de l’immatériel), elle reste assez ouverte dans le cas qui nous occupe.

Intervenir sur un lieu en suspens pose un certain nombres de questions,

interroge sur le dialogue et le rapport que nous entretenons avec les traces du passé, pousse à déterminer ce qui fait sens ou non dans ce qui nous a été transmis. Cela soulève la question de l’inscription de l’architecture dans le temps, mais également un certain nombre d’interrogations éthiques ou politiques.

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Chaque projet d’architecture est unique, à fortiori chaque projet de réutili-

sation d’un lieu en suspens, en tant que produit d’un projet déjà unique et d’une histoire qui lui est propre. Mais les caractéristiques de ces lieux leur sont -pour partie et par définition- communes. De ce fait, on peut assez aisément présupposer que ces caractéristiques semblables amènent des questions proches, des problématiques comparables. On peut donc faire l’hypothèse qu’il est pertinent de traiter la question de l’esprit du lieu en considérant les lieux en suspens comme un ensemble, sans pour autant bien sûr nier l’aspect spécifique de chaque cas.

Tout d’abord, c’est à la définition des caractéristiques propres et com-

munes de ces lieux et à leurs états que nous allons nous atteler.

Ensuite, nous allons tâcher de comprendre en quoi cela est lié à l’existence

d’un esprit du lieu bien spécifique aux lieux en suspens.

Nous nous intéresserons ensuite à la façon d’aborder un tel lieu et son Ge-

nius Loci dans le projet d’architecture. Pour finir, nous analyserons de plus près l’exemple concret qu’est le projet de réutilisation de la friche de la Stéphanoise de Construction Mécanique, transformée pour accueillir la Comédie de Saint Etienne, afin de comprendre comment il est possible de considérer et d’utiliser l’apport de l’esprit du lieu dans le projet architectural de réutilisation d’un lieu en suspens.

Comment peut-on considérer l’apport de “l’esprit du lieu” dans le projet architectural de réutilisation d’un lieu en suspens ?

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Les lieux en suspens, matière à projet

1. Etat de l’art & précisions linguistiques

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Etat de l’art - précisions linguistiques

Avant d’aller plus avant, il s’agit de préciser le contexte de ce travail.

En particulier ses termes majeurs que sont les notions de lieu en suspens, de réutilisation et d’esprit du lieu. En effet, chacune de ces trois notions se rapporte ou fait écho à un certain nombre de travaux d’anthropologues, d’architectes, d’historiens, de philosophes, etc. Il est donc primordial que le lecteur sache ce qui est entendu et le sens donné à chacun de ces termes. La notion de lieu en suspens retiendra le plus notre attention, dans la mesure ou elle résulte d’une construction et d’un vocabulaire personnels, faute de trouver ailleurs une définition correspondant précisément au propos de ce travail.

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Les lieux en suspens, matière à projet

1.1 - Lieu en suspens

Le terme de lieu en suspens pourrait être comparé à la définition d’espaces

en attente établie par Pascal Amphoux1, mais les qualificatifs qu’il emploie dans son travail diffèrent de ceux utilisés ici. Là où sa définition se base sur des composants formels (comme le traduit l’emploi répété des termes morphologique et morphogénetique), celle que nous utiliserons ici de lieux en suspens se base sur des réflexions de l’ordre de l’usage, ce qui est profondément différent.

Définir ce que nous entendons ici par lieu en suspens est fondamental

pour notre propos. D’autant plus que la notion de lieu en suspens est une notion à la croisée des chemins. Sa définition n’est pas sans connexions avec la notion voisine de ruine, mais elle s’en distingue par des traits précis. Nous allons donc préciser la notion de lieu en suspens par comparaison avec l’idée de ruine.

1.1.1 - Lieu en suspens / ruine

Les lieux en suspens et les ruines sont deux notions fondamentalement

différentes mais morphologiquement proches. La ruine est un lieu qui se trouve dans un lent processus de destruction passive causée par le temps qui passe et dont le terme est la disparition.

Le lieu en suspens, lui, possède un avenir dans un sens qui échappe à la

ruine. Cependant, jusqu’à l’avènement de son réveil, rien ne semble à priori distinguer le lieu en suspens de la ruine, dans la mesure ou tous deux se trouvent dans le même état latent d’inoccupation et de lente dégradation. Il apparait en fait que la distinction formelle entre un lieu en suspens et une ruine réside dans l’état d’avancement du processus naturel de dégradation.

1. AMPHOUX, Pascal. Trois attentes dans l’espace suburbain. BrU Planning a Capital, revue quadriennale bruxelloise de l’aménagement du territoire, Bruxelles : CIVA, 2007, n° 1, pp. 28-31

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Etat de l’art - précisions linguistiques

Pour mieux expliquer cette distinction, on peut s’intéresser à la situation

similaire qu’est la question médicale du coma. On pourrait dire, par image, que le lieu en suspens et la ruine sont tous les deux plongés dans un profond sommeil. Il existe cependant un point bien précis de leur existence où un lieu en suspens “se réveille”, tandis que la ruine reste dans le coma.

La ruine n’est destinée à rien d’autre qu’à la disparition, qu’à la mort. Elle

ne le sait peut être pas encore, mais la dernière activité en date qu’elle a connue est en fait sa véritable dernière activité. Pour autant qu’elle ait eu un espoir de réveil, une chance d’écrire à nouveau un présent, de se projeter dans un futur, cet espoir restera définitivement vain.

A l’inverse, le lieu en suspens quitte son état de suspens pour redevenir un

lieu. Un lieu vivant, habité, utilisé. Un lieu qui se souvient de sa vie passée, avant son sommeil, et qui est parfaitement conscient de son coma. Le coma empêche l’expression, le mouvement, la vie. Mais il n’est pas pour autant la mort, et il n’est pas forcément synonyme d’inconscience. C’est donc fort de son expérience que le lieu précédemment en suspens avance vers un nouveau chapitre de sa vie, là où la ruine persiste dans son état.

Cependant, dans l’expérience et la pratique de ces lieux, on retrouve un

certain nombre de points communs, notamment du point de vue sensible. Ruines et lieux en suspens partagent l’expression d’un certain romantisme. Ainsi il n’est pas rare que l’imaginaire très fourni de la ruine s’applique également à ce que nous qualifions ici de lieu en suspens.

D’autre part, une autre similitude entre la ruine et le lien en suspens est

que ces termes s’appliquent à des bâtiments ou à des groupes de bâtiments (tels que des sites industriels dans leur globalité), mais plus rarement à des espaces publics extérieurs. La notion d’intérieur y est en effet prégnante.

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Les lieux en suspens, matière à projet

1.1.2 - En suspens ?

La question de l’être en suspens est fondamentale dans la notion de lieu en

suspens telle que développée dans ce travail. D’après le Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales (CNRTL)1 , le terme en suspens renvoie à quelque chose qui est momentanément interrompu; qui est en attente.

En français littéraire ou ancien, en suspens signifie même qui est dans l’in-

certitude.

L’état de suspens est dans un état de temps bien spécifique, dans la mesure

où se trouver en suspens signifie être figé dans l’imminence d’un futur par les conséquences d’un proche passé. L’état de suspens est un présent. Mais c’est un présent incertain. C’est l’instant des doutes, en quelque sorte l’instant ou différents futurs sont encore possibles, et c’est dans cet état que la détermination se fait. A l’image d’un aiguillage de voies ferrées.

L’état de suspens, dans ce qu’il évoque et dans les sentiments qu’il convo-

que, a été très justement illustré par l’oeuvre de Yves Klein, Le saut dans le vide.

L’ambiguïté temporelle sous entendue par le terme de suspens est

également perceptible dans les propos de Yves Bresson, à propos de son propre travail photographique effectué, justement dans le lieu en suspens que constitue la friche de Pont-Salomon (Haute-Loire) . Il a ainsi parlé du lieu comme quelque chose qui serait resté abandonné pendant un certain temps, ou à jamais2. Appliquée à la notion de lieu, et plus précisément appliquée à des bâtiments, la question de lieu en suspens fait également écho aux propos de Luc Rojas qui qualifiait les friches industrielles de lieux dans la salle d’attente de leur histoire3.

1. CNRTL : Centre National de Ressources Textuelles et Linguistiques. Émane du CNRS. www.cnrtl.fr 2. propos recueillis lors du colloque La photographie des espaces industriels et urbains au musée d’art moderne et contemporain de Saint-Etienne Métropole le 12/12/2014 3. Emission radio “architecture &”, Radio-dio, 26 avril 2012

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Etat de l’art - prÊcisions linguistiques

Le saut dans le vide. Yves Klein, octobre 1960

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Les lieux en suspens, matière à projet

1.2 - Sémantique

Au delà de la notion de lieu en suspens, notion centrale de ce travail que

nous venons de développer, d’autres termes nécessitent une précision sémantique. Le choix du terme de réutilisation mérite d’être expliqué, de même que la notion d’esprit du lieu nécessite d’être précisée.

1.2.1 - Intervention architecturale sur l’existant

Dès lors que l’on s’intéresse à la question de projeter, d’intervenir sur

des lieux ou des espaces déjà bâtis, intervient un vocabulaire riche, varié, voir presque surabondant.

La prépondérance des questionnements historiques sur le patrimoine et la

manière de l’aborder n’y est probablement pas étrangère. Réhabilitation, rénovation, reconversion, modernisation, restauration, amélioration... Selon la modification d’usage ou non, la valeur patrimoniale considérée, la non falsification du document d’art et d’histoire, les termes se multiplient, s’englobent, se recoupent, se distinguent.

Les autorités internationales régissant la question du patrimoine, et en pre-

mier lieu l’ICOMOS1, valident et encadrent ce vocabulaire. Par le biais de chartes rédigées et admises à l’occasion de différents congrès2 se défini un cadre normatif qui sert de repère pour toutes les opérations liées à la question de Patrimoine.

Cependant, ces définitions relèvent d’une connotation technique, sinon

juridique ; si leur précision est bénéfique et nécessaire à un travail plus pertinent sur le patrimoine, il n’en reste pas moins qu’elles ne traduisent pas réellement les propos, démarches, éthiques et messages que véhicule un projet d’architecte. 1. International COuncil on MOnuments and Sites, émane de l’UNESCO 2. principalement les chartes d’Athènes (1931), Venise (1964) et Aalborg (1994). Bien que le nom ICOMOS en lui-même date du congrès de Venise 1964, on retrouve une nette continuité historique dans la démarche depuis la création de l’UNESCO, au sortir de la seconde guerre mondiale.

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Etat de l’art - précisions linguistiques

Cette connotation combinée à l’abondance de qualificatifs présuppose la

détermination préalable, dans tout travail tel que ce mémoire, d’un vocabulaire précis et choisi, et en l’occurrence de termes qui clarifient l’approche développée dans ce travail vis à vis de la question pleine de sous entendus du patrimoine, c’est à dire ici qui s’en détache.

L’opération sur laquelle se focalise notre attention semble plutôt bien s’ac-

commoder du terme de réutilisation. Réutiliser, c’est en effet utiliser à nouveau (ce qui a déjà servi), d’après le Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales. Ce qui peut se comprendre, dans le cadre du projet d’architecture, comme utiliser le lieu et son architecture en modifiant son usage et une partie significative de sa matière, de son espace, de son architecture. Cela n’exclut ni de détruire une partie du lieu, ni d’opérer ce que l’on appelle communément une extension.

En revanche, la réutilisation permet de s’affranchir des questions de re-

tour à un état passé, de la muséification, de la conservation radicale. Réutiliser ne porte aucune autre doctrine ou théorie que celle qui admet qu’un lieu en suspens peut être le support pertinent d’un nouveau projet d’architecture.

1.2.2 - Esprit du lieu

La notion d’esprit du lieu se rapporte en grande partie à la théorie du Ge-

nius Loci telle que développée par Christian Norberg-Schulz. Le but ici n’est pas de citer l’intégralité des travaux de Norberg-Schulz, mais plutôt de transmettre, notamment par le choix d’extraits de ses ouvrages, la synthèse (plutôt que le résumé) de sa théorie.

On peut lire ainsi, dans l’introduction de L’art du lieu que tout lieu neuf

porte les différentes empreintes de l’histoire et exprime l’existence d’une interaction irréductible entre des phénomènes qualitatifs qui tantôt se manifestent, tantôt se dissimulent,

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Les lieux en suspens, matière à projet

s’enracinent et bifurquent sans cesse1. Plus loin, Norberg-Schulz précise : l’architecture, loin d’être une résultante des actions de l’homme, concrétise au contraire le monde qui permet ces actions.2 C’est la vision d’un lieu fait de traces, approche liée à celle de la réutilisation, qui considère la trace comme matière à projet.

L’auteur ajoute ensuite une autre précision quant au rôle de l’architecte

vis à vis du lieu, et qui introduit par sous-entendu la question de l’intervention sur un lieu déjà construit : Pour comprendre un lieu, il ne suffit pas de rassembler des informations plus ou moins cohérentes sur des opérations précises qui s’y sont déroulées au fil du temps. Il faut en outre et avant tout les rassembler selon les principes d’une compréhension globale, puis les analyser ou les considérer en tant qu’expressions de l’usage du lieu dans l’acception que j’en ai proposée. Ce n’est que de cette façon que l’analyse du lieu débouchera véritablement sur une compréhension de l’identité locale ; il sera alors possible de définir dans quelle mesure le lieu s’est réalisé ou «trouvé lui-même» au cours de l’histoire et de déterminer ce qui doit être conservé, ou au contraire développé, afin que 3

le lieu perdure . La question de l’esprit du lieu sert donc, pour Norberg-Schulz, à réaliser, à accomplir le lieu.

La fin de cet extrait est particulièrement intéressante dans le cas qui nous

concerne. Elle est une réflexion pleine de sens sur la question de détruire ou ne pas détruire, définition qui s’avère éventuellement effective. La question de préserver ou de détruire, même partiellement, est souvent épineuse dans un projet, tant elle frôle la question du patrimoine, et rend délicate l’idée de distinguer ce qui est patrimoine de ce qui ne l’est pas. A l’opposé, la formulation de Norberg-Schulz s’affranchit de la question du patrimoine pour déclarer simplement : si cela contribue à accomplir l’esprit du lieu, il faut préserver, si cela n’y contribue pas, alors c’est à développer, c’est à dire à reprendre, à détruire, à réutiliser.

On peut cependant nuancer que la définition de Genius Loci de Nor-

berg-Schulz est généralement assez peu précise quant aux lieux déjà bâtis. En effet, il soutient que l’esprit du lieu revêt un caractère infini dans le temps, et 1. NORBERG-SCHULZ, Christian. L’art du lieu. Paris : éditions Le Moniteur, 1997. p 24. 2. loc. cit. 3. op. cit. p. 57

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Etat de l’art - précisions linguistiques

que toute intervention se doit, comme on vient de le voir, de déterminer ce qui accomplit ou non cet esprit du lieu afin de le modifier le cas échéant. Mais cette conception est lacunaire dans la mesure ou elle ne prend pas en compte le fait que l’intervention précédente, ancrée par la force des choses et du temps dans le lieu, devient partie prenante et constituante de cet esprit du lieu.

On peut en fait, de manière générale, objecter que l’esprit du lieu n’est pas

intemporel (ou plutôt atemporel) dans la mesure où il relève, comme l’exprime l’auteur, de caractères du ressenti, de l’ordre de la phénoménologie, mais que la perception et l’identité d’un lieu sont amenées à varier avec la constitution et l’architecture du lieu lui-même. Particulièrement dans le cas de lieux urbains et métropolitains, où il parait évident, de par l’ampleur des transformations successives apportées par l’Homme que l’esprit originel du lieu (soit celui d’avant l’intervention humaine) est totalement révolu.

Enfin, pour mieux comprendre ce que signifie révéler un lieu, il est impor-

tant de citer l’exemple du pont proposé par Heidegger. Il est à noter que Christian Norberg-Schultz le cite lui même abondamment dans Genius Loci et l’évoque dans l’ensemble de ses écrits. Léger et puissant, le pont s’élance au dessus du fleuve. Il ne relie pas seulement deux rives déjà existantes. C’est le passage du pont qui, seul, fait ressortir les rives comme rives. C’est le pont qui les oppose spécialement l’une à l’autre. C’est par le pont que la seconde rive se détache en face de la première. Les rives ne suivent pas le fleuve comme des lisières indifférentes de la terre ferme. Avec les rives, le pont amène au fleuve l’une et l’autre étendue de leurs arrière-pays. Il unit le fleuve, les rives et le pays dans un mutuel voisinage. 1

Le pont rassemble autour du fleuve la terre comme région .

1. Heidegger Martin, Essais et conférences. Traduction française. Paris : Gallimard, 1958. p. 180

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Les lieux en suspens, matière à projet

1.3 - Architecture et réutilisation: état de l’art

La question de la réutilisation est loin d’être nouvelle dans l’architecture.

La mosquée/cathédrale de Cordoue ou Sainte-Sophie de Constantinople, pour ne citer qu’elles, sont des exemples mondialement connus de lieux ayant connu un tel procédé. Cependant, ce travail ne cherche pas à dresser une histoire de la réutilisation, mais plutôt à comprendre quelles raisons, quelle importance et quelles subtilités elle peut revêtir dans notre société actuelle. Dans ce chapitre, c’est d’abord à l’état actuel de la théorie et des politiques, puis à des exemples contemporains de projets de réutilisation réalisés que nous allons nous consacrer afin de comprendre ce qu’est aujourd’hui la notion de la réutilisation dans l’architecture.

1.3.1 - Un sujet théorisé

La réutilisation est un propos. Dans sa pratique, elle n’a rien d’universel

ou de systématique, elle résulte d’un choix. Nous reviendrons plus loin à ce qui motive ce choix, mais cet état de fait nous permet d’ores et déjà d’affirmer que le choix provient d’un parti pris, d’une croyance en des principes, et que ceux-ci sont les bases de toute théorie. Sans aller jusqu’à affirmer ou professer qu’une véritable théorie globale de la réutilisation est à ce jour admise, l’étude des propos de certains architectes et chercheurs contemporains nous permet de mettre à jour des visions théoriques de ce qu’est (ou devrait/pourrait être) la réutilisation en architecture.

Connue entre autres pour son architecture économique et réaliste, mais

également pour la justesse de son approche d’un milieu construit, la paire d’architectes que constituent Anne Lacaton et Jean Philippe Vassal développe un propos fort et tranché sur la question de l’existant, et plus particulièrement sur la question de détruire l’existant. Leur vision est assez bien synthétisée dans l’introduction de la synthèse d’un travail d’analyse sur l’habitat réalisé pour la commu20


Etat de l’art - précisions linguistiques

nauté d’agglomération bordelaise1. Lacaton et Vassal écrivent ainsi : La volonté de ne jamais démolir ne naît pas d’un sens poussé du devoir de mémoire ou d’idées nostalgiques sur la question du patrimoine. Ne pas démolir c’est construire une stratégie. Une stratégie d’enrayement de la fatalité et du désenchantement. Une stratégie de réengagement de l’architecture sur le champ des plaisirs, sur la question d’habiter, d’occuper, sur la question générale de la liberté d’usage des lieux et des espaces. Conserver et transformer est l’outil qui donne les moyens de se glisser dans les interstices des déréglementations, de la diversité, de la multiplication des cas et des attitudes. Ce n’est pas une stratégie de l’exception mais une stratégie de la masse. Il s’agit bien de faire de façon massive et infiniment variée ce que tout un chacun espère de l’usage du monde. Plus il y aura de multiplicité de cas, moins il y aura de modèles, plus il y aura de libertés d’usages. L’emploi du terme “stratégie” semble ici significatif. Il évoque directement la question du propos, du choix et du but. En effet, selon le CNRTL, une stratégie c’est un ensemble d’actions coordonnées, d’opérations habiles, de manœuvres en vue d’atteindre un but précis. On notera aussi l’emploi des mots désenchantement (en l’ocurence, à enrayer) et plaisirs, indices d’un propos certes politique, mais également poétique et sensible.

Nicolas Michelin, architecte urbaniste parisien, ancien directeur de l’école

nationale supérieure d’architecture de Versailles, développe également un discours théorique affirmé à ce sujet. Il parle ainsi de ce qu’il appelle la Matrimoine (nous reviendrons plus loin sur le terme) avec les mots suivants : Les projets issus de la matrimoine sont en continuité de l’existant, ils se glissent au milieu du tissu territorial, et une fois construites, ces opérations donnent l’impression d’avoir “toujours été 2

là” .

1. rapport disponible à l’adresse suivante : http://www.lacub.fr/sites/default/files/PDF/grands_projets/50000_logements/synthese/06-Lacaton%20Vassal/Synthese_Lacaton_Vassal_V1.pdf 2. MICHELIN, Nicolas. «La Matrimoine : une méthode douce qui replace la matrice intime du territoire au coeur des pratiques». Architectures d’Aujourd’hui, 2012, n°397, pp. 70-73. Pour aller plus loin sur ce sujet, consulter http://anma.fr , site de l’agence de Nicolas Michelin.

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Les lieux en suspens, matière à projet

Ces mots font également écho à ce qu’il considère comme un des cinq

principes fondateurs de son agence et de sa vision de l’architecture en général, l’hyper-contextualité.

Dans l’article qu’il a publié en tribune dans Architecture d’Aujourd’hui et

qui explique le principe de la matrimoine, Michelin cite un autre théoricien dont les propos illustrent l’idée de la réutilisation : Sébastien Marot.

Sébastien Marot est philosophe de formation, et ancien délégué général de

la Société Française des Architectes. Il est également le fondateur de la revue Le Visiteur. C’est dans son ouvrage intitulé L’art de la mémoire, le territoire et l’architecture1 qu’il distingue ce qu’il nomme d’une part le sub-urbanisme, et d’autre part le sur-urbanisme. Il les définit comme tels : le sub-urbanisme peut être décrit comme une démarche de projet qui trouve son programme dans le site. Selon lui, ce principe fait signe vers le substrat de nos pratiques d’aménagements, et montre ainsi le site, l’assiette ou le paysage comme la grande infrastructure dont le sens est engagé par tout projet, qu’il soit d’aménagement du territoire, d’urbanisme, ou simplement d’architecture. Il précise enfin, et c’est cette phrase qui a retenu toute l’attention de Nicolas Michelin, que le site devient la matrice du projet. Bien que Michelin ne le précise pas, on peut légitimement s’avancer à penser que le terme Matrimoine est une re-composition des termes de matrice et de patrimoine. Mais nous y reviendrons.

A l’opposé, le sub-urbanisme c’est l’approche exactement inverse, une démarche

de projet qui trouve son site dans le programme. Si Marot ne semble pas porter de jugement qualitatif sur ces deux approches, Michelin, lui, se positionne clairement et politiquement en faveur de la première.

A l’image du concept de Genius Loci tel que défini par Norberg-Schulz,

on peut dire que le sub-urbanisme accomplit le lieu dans le site, en révélant la nature intrinsèque de ce dernier. La nuance, et elle est notable dans le cas qui nous occupe, c’est que le sub-urbanisme sous entend directement que cette opération

1. MAROT, David. L’art de la mémoire, le territoire et l’architecture. Paris : éditions de la Villette, 2010. -142p.- (collection penser l’espace)

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Etat de l’art - précisions linguistiques

à lieu dans un contexte urbain, bâti. Nicolas Michelin écrit ainsi, toujours dans le même article, à propos de l’opération d’Alexandre Chemetoff sur le projet Plaine-Achille à Saint Étienne : Tout se fait à partir de ce qui existe en le faisant évoluer, opérant ainsi une métamorphose douce : une ancienne sente transformée en rue, un parking en place publique, un hangar en halle de marché, etc.1

1.3.2 - Un sujet appliqué

Cependant, et fort heureusement, la réutilisation est loin de n’être qu’un

principe et des idées théoriques. Elle construit également l’architecture, concrètement.

Un des projets emblématiques de la réutilisation, un des premiers projets

à considérer que l’industrie est un héritage digne d’être réutilisé, est le SESC Pompéia, réalisé par l’architecte Lina Bo Bardi en 1977. Eduardo Souto De Moura qualifie ce projet d’un des meilleurs exemples contemporains de réhabilitation d’une unité industrielle [...], préserver la mémoire historique de la 2

ville à travers le patrimoine, c’est nourrir les marqueurs de l’identité d’une ville .

L’usine c’est un endroit où l’on travaillait dur, un lieu de souffrance, un témoign-

age du travail de l’Homme3, tels sont les mots par lesquels Lina Bo Bardi décrit elle même le projet. En effet, le lieu qu’on lui propose pour réaliser le programme de loisir voulu par le SESC (organisation gouvernementale créée pour proposer aux ouvriers et employés des services sanitaires, de soin, des activités sportives et culturelles et des activités manuelles) était occupé par une ancienne usine, une fabrique de barils transformée par la suite en entrepôts frigorifiques.

1. MICHELIN, Nicolas. «La Matrimoine : une méthode douce qui replace la matrice intime du territoire au coeur des pratiques». Architectures d’Aujourd’hui, 2012, n°397, pp. 70-73. 2. traduction personelle du texte de Eduardo Souto de Moura, in Guia de Arquitectura, Espaços e Edificios Reabilitados. Porto : Traços Alternativos, 2012. , p140. Original : “Um dos melhores exemplos contemporâneos de reabilitação de uma unidade industrial. [...]entendemos que conservar a memoria historica altrvés do patrimonio é alimentar os sinais de identitade de uma cidade.” 3. Extrait du documentaire Arte Architecture par Richard Copans et Stan Neumann, saison 8 ep. 5 : La Citadelle du loisir

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Les lieux en suspens, matière à projet

La première décision de l’architecte, c’est de ne pas détruire l’usine, mais

plutôt de la recycler. Or recycler, c’est précisément soumettre à une opération de recyclage, faire repasser dans un circuit ou dans un cycle. Le cycle de l’usage en l’occurence. Elle dit ainsi : Je voulais la [l’usine] transformer en lieu de loisir sans effacer son histoire. Le soin apporté à conserver les détails de l’ancienne usine, [...] cela voulait dire que l’espace commencerait une nouvelle vie pleine de chaleur, d’animation, avec une âme, une personnalité. Nous avons seulement ajouté quelques petites choses - le moins d’objets inutiles possibles.

Autre projet notable, moins connu mais singulier dans sa démarche, la

Casa dos Cubos, réalisé par le collectif lisboète EMBAIXADA à Tomar (Portugal) est l’investissement par un centre d’interprétation environnemental d’une ancienne halle de stockage de céréales. La singularité du projet, déclarent les archi1

tectes , réside dans le fait que, pour des raisons légales, urbaines, de cohérence et de préservation d’une identité urbaine (particulièrement à cause de la présence proche d’un monastère classé au patrimoine de l’UNESCO2, le hangar en lui même a été préservé et rénové. Le nouveau projet prend place à l’intérieur, créant un jeu d’espaces entre le volume intérieur original, le volume du nouveau projet, et, surtout, l’entre-deux ainsi constitué.

Le projet fait partie d’un plan d’échelle plus large, d’ouverture et de re-

conversion d’une friche industrielle en plein centre-ville. Terminé en 2007, soit trente ans après le SESC Pompéia, ce projet trouve un écho particulier dans l’idée défendue par un autre architecte portugais, Eduardo Souto de Moura, à propos d’un monastère qu’il a été amené à réutiliser, et qui écrit que le Patrimoine n’est pas un cas spécial de projet, il nécessite à peine 20% d’honoraires en plus, parce que le gros oeuvre est déjà là. Le projet ne réclame pas plus

1. d’après un entretien que m’ont accordé Nuno Griff, Cristina Mendonça et Albuquerque Goinhas, architectes associés fondateurs de EMBAIXADA. 2. le Convento Do Cristo, qui date du XIIe sicèle et est inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1981. L’un des monuments historiques les plus importants du Portugal.

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Etat de l’art - précisions linguistiques

d’attention, il réclame une attention différente, parce que chaque cas est un cas différent. Le Patrimoine n’est pas un problème pour les partis politiques, parce qu’ils disent tous la même chose à gauche et à droite : “défendre le Patrimoine, défendre le Patrimoine,...”. Ce n’est pas non plus une source de dépenses, une gène, un obstacle, parce que si ça l’était, ce ne serait pas du Patrimoine1.

En France, on abordera plus loin la réutilisation de l’ancien Centre Admin-

istratif de Pantin, construit en 1969 par Jacques Kalisz, pour y installer le Centre National de la Danse. Le projet de réutilisation a été réalisé par Claire Guieysse et Antoinette Robain.

De manière générale, la quantité de projets de réutilisation opérés est suff-

isamment importante pour qu’architectes, journalistes et historiens se soient emparés de la question. C’est notamment le cas de Chris Van Uffelen, historien de l’architecture et auteur de Re-use architecture, qui liste et classifie par typologies un corpus conséquent de projets de réutilisation2. On peut au passage regretter la traduction du titre dans l’édition française, qui a traduit Re-use architecture par Architecture & reconversion, alors même que la traduction littérale de re-use est précisément le verbe réutiliser, qui se distingue clairement de reconvertir.

Au delà du débat sur le titre, l’ouvrage présente néanmoins le mérite de

montrer que la question de la réutilisation concerne des lieux aussi divers et variés que des usines, des magasins, des cloîtres, des églises, des hangars ou des logements, transformés pour être réutilisés en tant que logements, bureaux, restaurants, etc.

1. traduction personnelle du texte de Eduardo Souto de Moura, in Guia de Arquitectura, Espaços e Edificios Reabilitados. Porto : Traços Alternativos, 2012. , p88. Original : “O Patrimonìo não é um caso espacial de projecto, precisa apenas de mais 20% de honorarios, porque o tosco ja la esta. Não precisa de “cuidados intensivos”, precisa apenas de outros cuidados, porque cada caso é um caso , quer dizer uma casa. O Patrimonio não é um problem para os partidos, porque todos dizem o mesmo, da esquerda à direita:”Defender o Patrimonio, defender o Patrimonio...”. Tambem não é uma fonte de despesas, um incomodo, um obstaculo, porque se o for, é porque não é Patrimonio. 2. VAN UFFELEN, Chris. Re-use architecture. Salenstein (suisse) : Braun Publishing, 2009. -408p.-

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Les lieux en suspens, matière à projet

Ainsi, il apparait que la réutilisation des lieux en suspens est un fait pra-

tiqué, théorisé, appliqué. D’autre part, la clarification et la mise au point de ce que nous entendrons par lieux en suspens, réutilisation et esprit du lieu va maintenant nous permettre d’aller plus avant dans l’analyse des constituants et particularités de ces lieux.

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Etat de l’art - précisions linguistiques

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Les lieux en suspens, matière à projet

2. L’état de Lieu en suspens à l’origine d’un esprit du lieu

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L’état de Lieu en suspens à l’origine d’un esprit du lieu

Si on fait l’hypothèse que les lieux en suspens possèdent un esprit du lieu

d’un genre qui leur est propre, alors cela induit que l’origine de cette ressemblance est à chercher dans les caractéristiques qui sont également propres aux lieux en suspens, c’est à dire à ce qui définit un lieu en suspens. Nous allons donc dans un premier temps nous attacher à préciser ce qui fait et constitue un lieu en suspens, avant d’essayer de comprendre comment cela peut forger un esprit du lieu spécifique.

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Les lieux en suspens, matière à projet

2.1 - Qu’est ce qu’un lieu en suspens

Comme nous l’avons vu, le lieu en suspens est une notion définie de prime

abord par des questions de l’ordre de l’usage plus que de l’ordre du formel ou de l’historique. Mais les conséquences de l’état d’usage d’un lieu en suspens en viennent également, dans un second temps, à le définir dans sa forme et dans son évolution. Nous allons donc ici définir la réalité d’un lieu en suspens en suivant le fil conducteur de l’usage. C’est à dire que nous allons d’abord explorer la notion de la perte de l’usage initial, avant de nous intéresser aux usages post-perte de l’usage initial, puis nous poserons la question de l’avenir de ces lieux. 2.2.1 - Perte de l’usage initial

La composante principale -et dont découlent toutes les autres- d’un lieu

en suspens est l’abandon de l’usage pour lequel il a été conçu et/ou modifié par la suite. Un lieu en suspens est un lieu déserté par tout usage officiel et pérenne. Il se définit ainsi par l’activité dont il est orphelin. Ainsi, les lieux sont souvent évoqués au regard de leur usage disparu : la gare de triage abandonnée, la friche de l’aciérie, etc.

De par cette définition, les lieux en suspens sont généralement marqués

par le vide, l’absence. Ils sont des coquilles vides.

Leurs natures et leurs typologies peuvent être très variées. Une gare désaf-

fectée, un immeuble abandonné, une école fermée ou une friche industrielle sont quelques uns parmi les nombreux lieux en suspens existants et possibles.

Ainsi, un lieu devient en suspens par un événement, son abandon, sa

désaffection, et c’est un événement généralement violent. Abandon sous-entend en effet fermeture, départ, clôture, renoncement. Abandonner un lieu, c’est le délaisser. C’est admettre qu’il n’est plus utile ou plus assez efficace. Et partant du principe que l’architecture vit par les usages que l’on en a, cela revient à la mort du bâtiment, ou plus justement à sa mise en sommeil artificiel. Comme on l’a vu, 30


L’état de Lieu en suspens à l’origine d’un esprit du lieu

les lieux sont évoqués au regard de leur activité disparue, à laquelle on ajoute un vocabulaire bien spécifique : la gare abandonnée, la friche de la manufacture d’armes... Friche, abandon, ruine, disparition sont ainsi les caractéristiques qui reviennent fréquemment.

Le lieu se trouve donc dans un état latent, dans un entre-deux. A cette

étape, tout est encore possible : le lieu peut retrouver son activité initiale ( même si c’est un cas assez rare), être réutilisé, complètement rasé ou devenir, pourquoi pas, une ruine. L’avenir du lieu est évidemment lié à des questions complexes de propriété, de moyens financiers, de possibilités urbaines et de potentiels programmatiques. La question relève également de l’attrait du lieu; de nombreuses friches sont laissées à l’abandon, à leur destin de ruines de par leur emplacement excentré, rural, peu stratégique, telles les friches Barriol d’Andrézieux ou la papeterie de Pont-de-Lignon.

On peut également noter que cet état d’abandon a généralement pour

conséquence la fermeture des lieux et leur interdiction d’accès au public, pour des raisons tant de propriété privée que de sécurité. Cependant, si ces lieux sont désertés de toute activité officielle et pérenne, il ne pourrait être plus faux que de croire qu’ils sont entièrement dépourvus d’une utilisation, d’un usage.

2.2.2 Usages de l’entre-deux

1

En effet, comme le souligne Pierre Nicolas Le Strat , un bâti et un espace ne

demeurent jamais entièrement confinés dans la fonction que les aménageurs leur ont assignée. Ils sont immédiatement confrontés à cet événement inaugural et transgressif que constitue n’importe quel usage. Si cela est vrai pour n’importe quel lieu ou bâti, ça l’est encore plus dans le cas particulier d’un lieu qui n’a pas d’usage prévu par un quelconque aménageur, c’est à dire un lieu disponible, car si les usages trans-

1. LE STRAT Pierre Nicolas. Micro-politique des usages. 2008. Disponible sur le site de son auteur : http:// www.le-commun.fr/index.php?page=micropolitiques-des-usages (consulté la dernière fois le 16/12/2014

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Les lieux en suspens, matière à projet

gressifs supplantent les usages officiels, il leur est encore plus facile de prendre la place d’un non-usage. Et si l’accès -théoriquement- interdit peut être parfois un frein au développement d’usages transgressifs, il ne les empêche nullement.

Il est à noter que de fait, les usages et pratiques qui utilisent les lieux en

suspens sont des usages bien souvent non adaptés à ces lieux, puisque non prévus, non anticipés. Notons également que ces usages laissent trace, ne serait-ce que parce qu’ils sont transgressifs, et entrent donc en ­“conflit” avec le lieu.

Par définition, ces lieux sont donc les hôtes d’usages illégaux, parallèles.

En fait, l’accès limité, allant bien souvent de pair avec une non visibilité marquée, est même un véritable catalyseur pour les usages transgressifs. On peut en effet considérer que les lieux en suspens sont un territoire de l’illégalité.

Une des activités majeure, de celles qui laissent le plus de traces, de bon

nombres de lieux abandonnés est le graff. Comme le souligne Karim Bouker1

cha, co-auteur de Graffiti Général , graffeur et historien du mouvement du graff français, la plupart des graffeurs sont des graffeurs dits « de terrain » qui ont juste envie de peindre tranquillement, à l’abri des flics. En effet, le terrain clot et supposément inaccessible est un terrain de jeu rêvé pour échapper aux regards.

Les lieux abandonnés peuvent également représenter autant d’opportu-

nités à la pratique du squat. Le squat est défini par certains de ses pratiquants comme tel2 : squatter, c’est occuper un bâtiment abandonné sans avoir demandé l’autorisation à son « propriétaire ». [...]Le squat est généralement dépendant des espaces laissés à l’abandon par la bourgeoisie, l’État et le système capitaliste. Il ne peut être considéré comme un but, mais tout au plus comme un moyen.

Illégale, la pratique du squat n’en est pas moins nourrie d’un propos poli-

tique qui peut poser de véritables questions sociétales : L’espace ouvert par les squats permet aussi de se retrouver dans des pratiques diverses : autogestion, gratuité, entraide, récupération/recyclage, occupations en tous genres, ouverture sur l’extérieur et

1. BOUKERCHA Karim, MEFFRE Romain, MARCHAND Yves. Graffiti Général. Paris : Dominique Carré éditeur, 2014. -250p.2. en l’occurence le collectif Squat.net, regroupement virtuel de squatteurs du monde entier. Voir note 3 : 3. http://fr.squat.net/

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L’état de Lieu en suspens à l’origine d’un esprit du lieu

confrontation des façons de vivre, débats, réflexions, ...3

De manière moins organisée et moins pérenne, il arrive que les lieux en

suspens soit utilisés pour des concerts illégaux, des rave-party. Les milieux culturels et artistiques alternatifs ont historiquement un certain nombre d’affinités avec les lieux en suspens, certains allant même jusqu’à la pérennisation de l’occupation. On pense notamment à l’exemple du Tacheles1, à Berlin, qui fut à la fois un squat et une résidence d’artistes mondialement connu.

On trouve également des exemples de lieux en suspens utilisés

comme terrain de air-soft (comme dans une partie de la friche Fives-Lille de Givors par exemple) ou utilisés pour bâtir des skate-park (dans la friche Barriol à Andrézieux notamment).

Il est très difficile et à priori peu souhaitable ici de vouloir porter un

jugement de qualité sur les usages de l’entre-deux. Déterminer ceux qui sont bénéfiques de ceux qui ne le sont pas est extrêmement subjectif, et n’a pas sa place dans notre travail. Cela dit, c’est une question posée par les maîtres d’ouvrages déterminés à reprendre possession des lieux. Et si dans la majeure partie des cas ces usages sont évacués, on trouve également des exemples différents. D’abord des exemples permissifs, ou l’occupation est tolérée, de manière temporaire, faute de mieux, ce qui la fait plus ou moins sortir de l’illégalité. Il existe également des cas où l’occupation des lieux attire l’intérêt des maîtres d’ouvrages, et où ceux-ci tentent de l’installer de manière plus pérenne. Cela pose néanmoins des questions de légitimité, de récupération, qui appartiennent au domaine politique.

2.2.3 Dégradations naturelles et humaines

Abandonné signifie aussi “sans entretien”. Et un lieu sans entretien est fa-

3. Tacheles signifie “franc-parler” en yiddish, il a été ainsi nommé par les artistes qui l’ont occupé de 1990 à 2012, date à laquelle ses occupants illégaux sont expulsés par des huissiers de justice. Le propriétaire actuel, le groupe américain Perella Weinberg Partners prévoit de le transformer en logements, commerces et espaces culturels.

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Les lieux en suspens, matière à projet

talement soumis à la dégradation, le même lent processus de destruction passive qui crée les ruines. En fait, la question de la dégradation des lieux est précisement la partie à analyser pour pouvoir déterminer si un lieu est en suspens ou si il est une ruine. C’est l’état d’avancement de ce processus qui sert de curseur pour déterminer la nature du lieu.

Comme le rappelle Mike Davies dans l’excellent Dead Cities1 , les villes ne

peuvent se permettre de laisser la faune et la flore, le vent et l’eau à l’état sauvage. Le contrôle environnemental requiert un investissement continu et un entretien systématique : qu’il s’agisse d’un système de contrôle des inondations valant plusieurs milliards de dollars ou simplement de désherber le jardin. Dans le même ouvrage, son évocation de la dichotomie ville-nature met pertinemment en valeur le fait qu’un conflit permanent se déroule, invisible. Un lieu privé d’entretien cède du terrain dans ce 2 conflit et la Nature II conquièrt patiemment l’espace.

A l’extrême, on a vu des quartiers entiers de Detroit, aux Etats-Unis, dis-

paraître, avalés par la nature et dont les traces sont aujourd’hui à peine discernables. Le court-métrage documentaire Detroit Wildlife3 donne un bon aperçu d’une situation plutôt radicale certes, mais pleine d’enseignements4.

Evidemment, ce cas particulier semble avoir largement franchi la limite

qui sépare le lieu en suspens de la ruine, et la plupart des lieux en suspens n’atteignent pas ce degré de délabrement. Néanmoins, c’est bien ce même processus, abouti ici, qui s’amorce dans n’importe quel lieu laissé à l’abandon. Concrètement, cela se traduit par l’apparition et l’extension de mousses, d’herbes, d’arbustes voire d’arbres. L’étanchéité des bâtis se dégradant avec le temps, l’humidité s’infiltre, décompose les isolants, les faux plafonds et favorise l’appa1. DAVIES, Mike, Dead Cities. Paris : Les prairies ordinaires, 2009. p.74 2. sur le concept de Nature II, voir les travaux de Ingo Kowarik, professeur à la Technische Universität de Berlin, en particulier “Somes Responses of Flora and Vegetation to Urbanization in Central Europe” 3. Detroit Wildlife, par Florent Tillon. 26min34. http://vimeo.com/2371774. 4. pour aller plus loin sur le sujet, voir Dead Cities, de Mike Davis, saisissant, complet et riche d’enseignements sur la question de la ville après la disparition de l’Homme “où les espèces végétales et animales dansent sur les cendres de nos villes mortes”. Voir également After London or Wild England de Richard Jefferies où encore La peste écarlate de Jack London, explorations naturalistes projectives à la frontière de la science-fiction post-apocalyptique.

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L’état de Lieu en suspens à l’origine d’un esprit du lieu

rition des végétaux et des moisissures. Les enduits gonflent, et craquent. Les peintures se décolorent et les coulures d’oxydation recouvrent les murs. Les racines des végétaux fissurent les dalles, les enrobés, les chapes. Les joints de carrelages se couvrent de mousses.

L’occupation humaine des lieux, et notamment du fait de son caractère

illégale, conduit souvent à des dégradations d’un autre type.

Dans un premier temps, l’accès au site, puisque condamné, s’effectue par

la destruction, par l’effraction : défonçage d’une porte, bris d’une fenêtre ou autre. Cette dégradation reste cependant mineure, puisque très localisée et plutôt censée rester quelque chose de discret, le moins repérable possible.

D’autre part, si les lieux présentent encore des éléments ou des composants

susceptibles d’avoir une quelconque valeur, ils ne restent jamais bien longtemps : fils électriques en cuivre, lampes, par exemple. Les récupérateurs de métaux sont généralement assez prompts à piller les ressources disponibles. Cependant, la plupart des lieux sont en grande partie vidés par leurs propriétaires dès l’abandon.

Enfin, et sans vraiment d’autre motif que le plaisir primaire de la destruc-

tion, le vandalisme laisse également de nombreuses traces de ravage sur le site, majoritairement sur les vitrages. Toutes ces dégradations se lient entre elles, il se construit des liens de cause à effet selon les cas et les configurations. C’est ce que l’on comprend bien dans Dead Cities toujours, Mike Davis y cite les observations du photographe chilien Camilo Vergara, faites sur un immeuble du Bronx au début des années 80 : Des récupérateurs de métaux pillèrent les conduites et les radiateurs des appartements endommagés par le feu, ce qui occasionna inondations et dégâts des eaux dans les étages inférieurs. Au mois de janvier 1983, le complexe était complètement abandonné, ses fenêtres et ses entrées condamnées par des parpaings.

1

1. DAVIES, Mike, Dead Cities. Paris : Les prairies ordinaires, 2009. p.129. Les travaux de Vergara, qui gagnent à être connus, sont accessibles sur son site internet : http://www.camilojosevergara.com/.

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Les lieux en suspens, matière à projet

2.2 - L’esthétique des lieux en suspens

Si les caractères et les parcours des lieux en suspens sont communs, par

extension, on peut faire l’hypothèse que les caractères à l’origine d’un esprit du lieu et d’une esthétique leur sont également communs, et proviennent de ces mêmes caractéristiques, de ces mêmes traits.

Il convient de préciser que le développement qui va suivre s’inscrit dans

le cadre temporel contemporain, puisqu’en effet, la sensibilité que notre culture a pu produire envers les lieux en suspens découle d’un sens de l’esthétique propre à notre époque. Avant le développement du romantisme, dont on peut situer l’origine aux environs de la fin du XVIIIe siècle 1, le sens esthétique des lieux abandonnés, des ruines et “du laid” était en effet peu répandu. Si aujourd’hui il est plus répandu et qu’il s’est diversifié, il faut néanmoins préciser qu’il est inscrit dans notre culture, avec le cadrage spatial et temporel que cela implique.

Il s’agit également de souligner que le raisonnement qui suit fait sens dans

la mesure où l’on admet l’idée, théorisée notamment par Jacques Rancière ou Guy Debord, que la sensibilité est construite en partie identiquement pour une société, pour un groupe d’individus2. Nos pensées sont dans toutes les têtes. Sans quoi en effet, l’existence et l’influence d’une esthétique propre aux lieux en suspens ne sont pas possibles, puisque propres à chacun.

2.2.1 - Trace, perte & vide

Comme on l’a vu, l’acte fondateur du passage d’un lieu vivant vers un lieu

en suspens est la perte de son activité. Déserté par ses usages réguliers, le lieu n’en exprime pas moins sa vie passée, ne serait-ce que par sa typologie ou ses espaces.

1. d’après WAT, Pierre. Naissance de l’art romantique. Paris : Flammarion, 1998. 2. d’après l’interview de Rancière par la revue Multitudes : http://www.multitudes.net/

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L’état de Lieu en suspens à l’origine d’un esprit du lieu

De même, les éventuelles inscriptions ou signalétiques sur les murs ou

au sol, les éléments mobiliers ou les divers objets ( il arrive que l’on trouve des choses aussi diverses et variées que des vieilles horloges ou des livres de comptes dans une friche industrielle, des chaussures de sécurité et des boîtes de savons dans des vestiaires d’usine...) sont autant de traces de l’usage précédent du bâtiment. S’offrent également au regard les traces d’usages que sont les traces d’usure; passages répétés, actions maintes fois reproduites laissent des traces bien visibles. Cette usure est le témoin de l’activité passée, elle est en fait une patine qui confère au lieu une certaine force, une puissance, dans la mesure où elle exprime la multitude des usages, la longévité de pratiques qui ont aujourd’hui déserté les lieux. L’usure contribue à rendre le lieu unique1.

D’autre part, le lieu est marqué par le vide, le vide d’activité, le vide de

présence humaine. Et ce d’autant plus que ces lieux sont des espaces démesurément déserts et grands au regard de ce qu’il s’y passe. Arpenter une halle industrielle déserte par exemple, donne l’impression de traverser une énorme cathédrale abandonnée.

2.2.2 - Manque & inquiétante étrangeté

Cette situation est anormale, non habituelle. Elle est dérangeante. Ces car-

actères dérangeants constituent une rupture dans la rationalité constante et rassurante du quotidien, et, au fond, se rapproches de la notion “das Unheimliche”, traduisible par “l’inquiétante étrangeté”,développée dans l’ouvrage éponyme de 2

Sigmund Freud . En fait, ce rapport d’inquiétante étrangeté que nous entretenons avec le lieu fait appel à tout notre imaginaire.

1. Il existe même des projets d’architecture ou la trace est un message du projet : l’extension du Oskar Reinhart Museum de Winterthur par l’agence Gigon Guyer prend le parti de laisser l’eau couler depuis les couvertines en cuivre sur le mur, ce qui laisse de longues traces, de longues trainées d’oxyde de cuivre qui évoluent avec l’âge du bâtiment. La trace comme matière à projet. 2. FREUD, Sigmund. L’inquiétante étrangeté et autres essais. Paris : Gallimard, 1988.

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Les lieux en suspens, matière à projet

Les traces que nous pouvons voir nous permettent, de par notre expéri-

ence et notre imagination de “deviner”, de “déduire” par l’analogie, des usages et activités disparues. Un casier de vestiaire contenant encore des chaussures et une boite de biscuits, par exemple, nous évoque assez évidemment les gestes, la pratique de celui qui les a laissés là; tout simplement parce que ce sont des gestes que nous avons déjà pu accomplir ou observer. Nous pouvons donc aisément imaginer, avec l’ensemble de nos sens, ce qui a pu arriver là. Bien sûr, cette imagination est pour partie irrationnelle, elle n’en est pas moins forte.

Par l’imagination, nous comblons ainsi le manque ressenti. Nous repeu-

plons le lieu des présences humaines qui lui font défaut. C’est en ces termes que Georges Rousse parle de ses premières oeuvres, réalisées précisément dans des lieux en suspens. En l’occurrence, il recréait picturalement cette présence1.

Ce rapport d’imagination passe par un rapport d’identification au lieu.

Comme on l’a vu, c’est parce que les traces font écho à notre expérience que nous pouvons les comprendre. C’est qu’en fait, nous nous identifions aux lieux par notre expérience, par empathie.

2.2.3 - De l’empathie à l’esthétique

L’empathie est une notion clé dans la formation de l’esthétique d’un lieu.

L’empathie consiste entre autres à fusionner objet et sujet. Cette fusion engendre la nostalgie, c’est à dire “le manque du passé, en tant qu’il fut”, d’après la défini2

tion d’André Comte-Sponville .

C’est un sentiment naturellement porté par les lieux en suspens, du fait de

l’atmosphère particulière qui y règne : solitude, traces, décrépitude, vide...

Les lieux en suspens, à l’instar des ruines, véhiculent ce que Sophie La-

1. d’après un entretien que m’a accordé Patrick Condouret, enseignant d’histoire du champ art plastique à l’ENSA-Marseille, à propos de l’oeuvre de Georges Rousse. 2. “C’est le manque du passé, en tant qu’il fut. Se distingue par là du regret (le manque de ce qui ne fut pas) ; s’oppose à la gratitude (le souvenir reconnaissant de ce qui a eu lieu : la joie présente de ce qui fut) et à l’espérance (le manque de l’avenir : de ce qui sera peut-être).” André Comte-Sponville, définition philosophique de la nostalgie.

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L’état de Lieu en suspens à l’origine d’un esprit du lieu

croix qualifie très justement d’esthétique des ruines. Comme elle le précise, la ruine évoque la perte, mais transmet également l’idée d’une vie qui ne s’éteint pas tout à fait. Le fragment témoigne d’une résistance qui féconde une nouvelle unité1. Ce qui est encore plus pertinent dans le cas d’un lieu en suspens. Taïka Baillargeon résume très justement : Plusieurs penseurs se sont penchés sur l’évolution de la perception des ruines dans le temps. On remarque souvent que ces structures nous laissent un arrière-goût presque romantique de tristesse et de nostalgie. D’un autre coté, leur persistance dans le temps nous amène à réfléchir à la capacité résiliente des villes et à la résistance de la création humaine2. La question que soulève le lieu en suspens est en fait la question de la vie et de la mort. Le lieu abandonné met l’être humain qui le contemple face à la terrible fatalité de toute existence. Mais, à l’inverse de la ruine, il est également porteur de l’espoir du renouveau.

Le rapport empathique que nous entretenons avec les lieux en suspens est

donc porteur de nostalgie, elle même liée au romantisme, vecteur d’esthétique.

3

D’ailleurs, comme le rappelle Maurice Elie , il n’y a pas d’empathie sans es-

thétique, et réciproquement. L’esthétique peut se définir comme une théorie d’un certain type de jugements de valeur qui énonce les normes générales du “beau”, on peut donc dire que l’empathie nous conduit à considérer comme “beaux” les lieux en suspens. Ou plus précisément, à considérer un attrait esthétique dans ces lieux.

De par ses qualités physiques, le lieu en suspens est également doté d’une

atmosphère particulière. Les qualités de lumières et les qualités sonores sont par exemple très spécifiques à ces lieux. De par leur état de délabrement, parfois aussi de par leur âge et donc leurs traces d’usure, ces lieux exhibent leurs matériaux, leur vérité constructive, ce qui est également un facteur d’attrait esthétique.

1. LACROIX Sophie. L’esthétique des ruines, texte pour la Maison Européenne de l’architecture, conférence organisée dans le cadre des 10e journées de l’architecture le 29/10/2010 : http://www.ja-at.eu/images/stories/ma-galerie/esthetique-de-la-ruine-sophie-lacroix.pdf 2. BAILLARGEAON, Taïka. «La ruine de l’en attendant, un cas d’éphèmere continu» Sociétés, revue des sciences humaines et sociales. 2013, n° 120 : Ruines. Sous la direction de Manuel Bello Marcano et Pablo Cuartas. pp. 25-34. 3. ELIE, Maurice, De l’Einfühlung à l’empathie. 2012. http://temporel.fr/De-l-Einfuhlung-a-l-empathiepar

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Les lieux en suspens, matière à projet

Georges Rousse encore une fois, évoque ainsi, à propos de son travail, le

rapport vie/mort, traces et mémoire : Dans la photographie qui est à la fois mémoire du lieu, de son histoire - parfois d’histoires parallèles - et de sa métamorphose poétique, je mets aussi en évidence la relation problématique dans les sociétés industrialisées de l’homme à sa trace, à sa mémoire, au Temps.

Ces lieux de précarité, rejetés, ignorés, souvent dégradés, dont la disparition est

proche, sont comme une métaphore de l’écoulement féroce du Temps vers l’oubli et la mort. En les transfigurant en oeuvre d’art je leur offre une nouvelle vie, éphémère1. 2.2.4 - Suspens et palimpseste

Si, comme on vient de le voir, l’état d’abandon du lieu en suspens et les

caractères de l’usage ancien qu’il véhicule sont sources d’une esthétique particulière, on trouve également un autre aspect du lieu en suspens vecteur d’esthétique. C’est qu’au delà de l’évidente évocation de la notion du Temps (si l’on reprend la majuscule que lui donne Rousse) et de la trace, le lieu en suspens évoque également la question de la superposition des strates du temps. Le lieu en suspens est le résultat de multiples ajouts et modifications successifs, certaines traces disparaissant au cours du procédé, d’autres apparaissant, recouvrant les anciennes ou étendant l’emprise du lieu.

C’est le palimpseste. Et le palimpseste, dans un lieu autant que dans la

ville et même dans le territoire tout entier, est un processus. Un processus, donc un mouvement perpétuel, de cycles, de répétition, de modification touche par touche. Anne-Sophie Clémençon a documenté et documente encore ce processus. Cette chercheuse-photographe au CNRS arpente et photographie depuis plus de 30 ans la ville de Lyon et ses abords, s’efforçant de comprendre et surtout de documenter ce qu’elle appelle la fabrique de la ville ordinaire. Elle s’attache donc à capter les mutations de la ville dont le palimpseste constitue un croisement de l’es-

1. extrait de l’autobiographie de Georges Rousse présentée sur son site internet : http://www.georgesrousse.com

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L’état de Lieu en suspens à l’origine d’un esprit du lieu

pace et du temps. Elle précise que bien souvent, ces mutations sont trop lentes, ou effectuées par tranches trop restreintes pour que l’habitant peu concerné par la question s’en rende compte; mais que le travail de photographie de longue durée prend, de fait, un vrai sens1.

La spécificité du lieu en suspens, c’est que le temps y est, précisément,

suspendu. Figé. A ce sujet, le travail et les propos de Massimiliano Camellini sont tout à fait pertinents. Ce photographe italien s’est rendu pendant deux ans et à de très nombreuses reprises dans l’usine abandonnée de Leumann, à Turin. L’activité des lieux a été stoppée en 2007, et Camellini a commencé son travail en 2010, mais entre temps, le lieu était resté parfaitement clôs, inviolé, préservé. A tel point que, ainsi qu’on peut le voir sur un de ses clichés, le sel, le poivre et l’huile sont encore sur la table du réfectoire, à coté d’un journal ouvert.

Massimiliano Camelini dit, à propos de ce lieu figé, lorsque j’ai visité

ces lieux, c’est l’empathie, la relation personnelle que j’ai pu avoir avec les objets et ce que je voyais, qui ont constitué mon travail, et à ce moment là donc, eh bien j’ai eu deux réactions. La première c’était l’émotion, face aux traces du temps que ces lieux portaient, et puis la deuxième ça a été ce besoin de me rapprocher, pour le cadrage, des photos. Parce 2

que j’avais besoin de voir de près ces traces .

Sur ce même travail, il déclare avoir fait le choix du noir & blanc parce

qu’il cherchait à montrer le temps, à raconter le temps qui s’est arrêté, et que la couleur ramenait trop à la notion de contemporanéité. Il professe aussi avoir voulu raconter une histoire, des histoires, celle des humains et de la façon dont ils ont habité ces lieux. A propos de son travail, Philippe Roux dit qu’il évoque le temps suspendu, le suspens, comme une trêve métaphysique.

1. d’après l’intervention de Anne-Sophie Clémençon à l’occasion du colloque organisé au musée d’art moderne et contemporain de Saint Étienne métropole, La photographie des espaces industriels et urbains, le 12/12/2014. 2. propos personnellement extraits du dialogue entre Philippe Roux, coordonnateur des publics de l’enseignement supérieur au Musée d’art moderne de Saint-Étienne, professeur de culture générale à l’ESADSE et Massimiliano Camelini, à l’occasion du colloque pré-cité. Voir annexes.

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Les lieux en suspens, matière à projet

Nous savons désormais ce qui constitue un lieu en suspens et quelles réal-

ités et quelles formes ces lieux arborent. C’est à dire que nous connaissons le présent, l’actuel des lieux en suspens, ses usages, sa forme. L’analyse de leurs spécificités permettant de comprendre en quoi ils sont porteurs d’une esthétique singulière, fondée sur la perte, le manque, le vide, l’inquiétante étrangeté, la nostalgie et l’empathie.

Il s’agit maintenant de s’interroger sur ce que cela peut signifier lorsque

l’on est confronté à une intervention architecturale sur ces lieux. Sur le futur à donner à ces lieux, en quelque sorte.

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L’état de Lieu en suspens à l’origine d’un esprit du lieu

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Les lieux en suspens, matière à projet

3. Projeter sur un lieu en suspens

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Projeter sur un lieu en suspens

Si le lieu en suspens est ainsi porteur d’une esthétique et d’esprits du lieu

particuliers, la réflexion architecturale visant à réutiliser de tels lieux soulève elle aussi des questions bien particulières. Il est évident que tout projet d’architecture porte intrinsèquement les questions de rapport au lieu, d’intervention sur un contexte donné, de dialogue formel entre le projet et son entourage. Le projet d’architecture est une succession de choix, de décisions. Si beaucoup de ces choix portent une valeur littéralement politique, tous nécessitent un parti pris. L’architecte choisit de dissimuler ou d’afficher le bâtiment, de couper ou de conserver les arbres, d’ouvrir le projet ou de le fermer... C’est d’ailleurs là que réside toute la subtilité et la saveur du projet d’architecture. Sa justesse et sa pertinence, aussi.

Mais dans le cas de la réutilisation d’un lieu en suspens, ces questions sont

exacerbées, parce qu’en plus des problématiques inhérentes à tout projet d’architecture se posent celles, plus spécifiques, de l’intervention sur le bâti existant. La question de préserver ou de détruire et la question du rapport à entretenir entre l’ancien et le nouveau y sont particulièrement prégnantes.

Et si n’importe quel projet sous entend, même implicitement, un message

y compris lorsque il prétend ne pas le faire1, un propos, celui de la réutilisation du lieu en suspens implique un message par rapport à ce qui est déjà là, par rapport à l’architecture présente.

Ce type d’intervention est spécifique également dans la mesure où il signi-

fie que l’on transforme l’architecture existante pour lui attribuer un nouvel usage et que l’on réveille le lieu pour une nouvelle vie.

Ce sont donc bien les spécificités inhérentes au projet de réutilisation d’un

lieu en suspens que nous allons explorer dans cette partie, pour comprendre en quoi elles consistent, et, surtout, de quelle manière le projet peut, du point de vue sensible, tirer parti de ce qui est déjà là.

1. Ainsi que l’exprimait Jean Paul Sartre, Ne pas choisir c’est encore choisir. Ne pas prendre de parti pris, c’est donc encore prendre un parti pris. Un projet sans message professé porte ainsi néanmoins un message.

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Les lieux en suspens, matière à projet

3.1 Le choix de réutiliser

Réutiliser n’est pas un choix anodin. C’est cependant un choix qui fait sens

dans la logique de la pratique architecturale, car comme le rappelle Ann-José Arlot, La confrontation des architectures anciennes et contemporaines reste [...] l’une des situations les plus constantes de la conception architecturale. Le collage dans la conscience culturelle ne doit pas pour autant rendre toute intervention suspecte et mise sous contrôle limitant, voir empêchant que s’effectue le travail de superposition, d’ajout ou de suppression qui est la marque d’un espace vivant. [...] Cette sédimentation progressive impose aux architectes de s’astreindre à faire bon usage de l’existant1.

Il faut cependant garder à l’esprit que, comme tout choix architectural, la

réutilisation ne doit en rien devenir un systématisme. Chaque projet est un cas unique, et la destruction est dans certains cas le choix le plus pertinent.

Nous allons donc voir dans un premier temps les raisons qui peuvent

pousser à réutiliser, avant de comprendre en quoi cela relève d’un choix d’architecte.

3.1.1 - Ethique de la réutilisation

Avant d’essayer de comprendre en quoi la réutilisation est un choix d’ar-

chitecte, il faut savoir que réutiliser est un choix qui peut se justifier pour des raisons économiques, écologiques, historiques, pratiques, etc...

Comme le dit Philippe Prost à propos de son propre projet de réutilisa-

tion d’une ancienne briqueterie pour en faire la maison de la danse de Vitry-surSeine, Notre patrimoine industriel encore vaillant est absolument apte à recevoir de nouveaux usages. Mieux, il offre des volumes qu’il serait sûrement trop cher de construire aujourd’hui2. Les lieux abandonnés peuvent ainsi être vus comme des potentiels, des réserves immobilières. 1. introduction de Projeter l’ancien, 5 séminaires Sous la responsabilité de Antonio Viola et Myra Prince. Paris : Éditions de l’Éspérou, 2003. -348p.2. dans l’article de MEVEL, Nadège. “ La briqueterie”. EXE, 2013, n°13, pp. 158-168.

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Projeter sur un lieu en suspens

D’autre part, réutiliser un lieu en suspens signifie également construire

sur un lieu déjà construit, et s’oppose donc de fait à la colonisation de nouveaux espaces encore non bâtis, à l’étalement urbain. En effet, ce dernier pose de plus en plus de problèmes, le ministère du développement durable résume ainsi en 5 points les problèmes soulevés par l’étalement urbain1 : 1. L’étalement urbain augmente indirectement la contribution des villes au réchauffement climatique. 2. L’artificialisation des sols a un impact direct sur l’environnement. 3. L’étalement contribue à la disparition des zones agricoles périurbaines. 4. L’étalement urbain renforcerait les phénomènes de division sociale. 5. L’étalement des villes augmenterait le coût des infrastructures nécessaires au développement et à l’entretien d’une nouvelle zone urbanisée

La question pratique se pose, et s’interroger sur les conséquences durables

des choix de constructions est une des compétences et devoirs de l’architecte.

Refuser d’admettre que l’argent est un des facteurs les plus influents dans

l’architecture aujourd’hui serait se voiler la face. Le coût d’un projet est bien souvent une question fondamentale, parfois même décisive lors de concours. Or il 2 se trouve que, comme le dit d’ailleurs Anne-Sophie Clémençon , c’est toujours

moins cher de réhabiliter. Comme nous l’avons par ailleurs déjà vu, Eduardo Souto de Moura le rappelle également : Le Patrimoine n’est pas un cas spécial de projet, il nécessite à peine 20% d’honoraires en plus, parce que le gros oeuvre est déjà là3.

Egalement, il n’est pas anodin de noter que le domaine de la con-

struction est aujourd’hui un des plus gros producteurs de déchets en France. Détruire, cela signifie jeter, recycler ou enfouir, stocker l’ensemble des matériaux déjà utilisés, et en convoquer de nouveaux. C’est à dire utiliser à nouveau une 1. à lire sur http://www.developpement-durable.gouv.fr/Etalement-urbain-et.html, consulté le 14/12/2014 2. propos personnellement extraits de la contribution de Anne-Sophie Clémençon à l’occasion du colloque organisé au musée d’art moderne et contemporain de Saint Étienne métropole, La photographie des espaces industriels et urbains, le 12/12/2014. 3. voir notes plus haut au 1.3.2

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Les lieux en suspens, matière à projet

grande quantité de ressources pour la fabrication, la mise en oeuvre. Le coût en énergie grise est une donnée à ne pas négliger dans l’exercice contemporain de l’architecture. La réutilisation est, de ce point de vue, un choix notoirement plus durable.

3.1.2 - Un choix d’architecte

Comme on vient de le voir, la réutilisation s’explique et se justifie par des

motifs économiques, techniques ou éthiques. Mais le choix de la réutilisation ne se justifie pas seulement par un calcul financier ou pratique. C’est un choix politique, de même que toute construction architecturale est un choix, un message politique.

Qui décide, dans un projet, de détruire ou de conserver ? Evidem-

ment, cela dépend de chaque cas. La question est généralement sous-entendue par le maître d’ouvrage, par le client. Dans la majorité des cas, c’est lui qui demande à l’architecte de réutiliser ou de raser. Mais l’architecte a son mot à dire. Comme on l’a vu dans la première partie, dans le cas du projet du SESC Pompéia, Lina Bo Bardi décide de préserver l’usine déjà présente, là où le commanditaire lui proposait simplement une parcelle sur laquelle quelque chose se trouvait, par hasard. Elle aurait pu choisir de raser l’usine et de repartir d’une tabula rasa. Mais son choix porte un sens : celui de la mémoire de l’usine. Elle la conserve, en garde les traces. Les traces ont en effet un potentiel d’évocation singulier qui, dans sa vision du projet, faisait sens avec l’idée d’une citadelle du loisir destinée 1

aux ouvriers .

L’architecte a la liberté, voir le devoir de contester les demandes qui lui

sont formulées si il estime qu’elles sont préjudiciables d’une manière ou d’une autre. En ce sens, sa prise de position peut être fondamentale sur la question de la réutilisation. Un exemple frappant est la façon dont Luigi Snozzi a abordé le 1. The Making Of SESC, par Marcello Ferraz, disponible sur http://linabobarditogether.com/fr.

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Projeter sur un lieu en suspens

projet d’une école primaire qui lui avait été commandée par la ville de Monte-Carasso, dans le Tessin. La demande telle qu’elle lui a été faite était celle de la construction, en périphérie du village, d’un nouveau bâtiment pour l’école, sur une parcelle occupée précédemment par un champ. Rapidement, Snozzi refuse.

Selon lui, la construction d’un bâtiment de cette échelle à l’entrée du vil-

lage va dénaturer l’esprit du village, alors qu’il est très facile de trouver une autre solution. En effet, en plein centre du village, l’ancien cloître ouvert, accolé à l’église et désaffecté depuis longtemps, a été investi par de petites constructions, habité, puis déserté. A l’époque du projet, c’est un espace indéterminé au coeur du village, entre la mairie, l’église et la place principale du village. Snozzi propose donc non pas de construire un nouveau bâtiment pour l’école, mais plutôt de réutiliser l’ancien cloître et de le transformer en école. Il se trouve que ses arguments ont convaincu l’équipe municipale, et que la réutilisation a bien eu lieu. En écho à ce que nous avons vu dans la section précédente, c’est un cas particulier ou le projet profite du potentiel proposé par un lieu disponible tout en évitant 1

l’étalement urbain .

Comparatif photos avant-après de l’école de Monte-Carasso. © Cécile Hermellin 1. d’après une présentation du projet faite par Luigi Snozzi à Monte Carrasso le 29/04/2013

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Les lieux en suspens, matière à projet

3.2 - Un message à porter

Si réutiliser est un choix, cela signifie aussi que c’est un choix mo-

tivé par un propos. Choisir de réutiliser un lieu en suspens, c’est, comme on l’a déjà dit, un geste politique et architectural. Cela véhicule donc un message. De la même façon qu’un parti pris dans tout projet d’architecture porte un message. Or dans le cas de la réutilisation d’un lieu en suspens, il n’est pas surprenant que ce message soit lié soit à l’histoire que représente le lieu, soit aux caractéristiques du lieu lui-même.

3.2.1 - Révéler une histoire

Décider d’implanter un nouvel usage dans une structure plus ancienne,

c’est se confronter à cette histoire. Et si le choix de conserver cette structure et de l’utiliser est fait, c’est bien souvent que l’architecte considère son histoire comme intéressante, pertinente, faisant sens et méritant d’être transmise. Cela rejoint d’ailleurs la définition que fait Lazzarotti de la notion de patrimoine : ce qui est censé mériter d’être transmis du passé pour trouver une valeur dans le présent1.

Si la détermination entre ce qui mérite d’être transmis et ce qui ne le mérite

pas semble être une question difficile, et dépassant les compétences du seul architecte, la volonté de révéler une histoire dans le lieu sur lequel il travaille lui appartient. La volonté, et plus encore, la manière. L’exemple du musée du design et de la mode ( le MUDE) de Lisbonne fait particulièrement sens vis à vis de cette idée.

En effet, le MUDE s’est installé dans un bâtiment à l’histoire particulière :

il occupe l’intégralité d’une parcelle du quartier de la Baixa, unique bâtiment encore fidèle au plan directeur établi en 1755, à la suite du célèbre tremblement de terre de Lisbonne. Le bâtiment en lui même a été dessiné en 1952 par Cristino da

1. LAZZAROTTI, O. “Patrimoine” In LÉVY, J. & M. LUSSAULT. Dictionnaire de géographie et de l’espace des sociétés. Paris : Belin, 2003. p.692.

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Projeter sur un lieu en suspens

Silva, c’était à l’origine le siège de la Banco Nacional Ultramarino. Après une vie chaotique et un abandon prolongé pendant de nombreuses années, il est récupéré en 2009 par la ville de Lisbonne afin de devenir le musée qu’il est aujourd’hui. A cette époque, l’intérieur est brut : les parements, cloisons, plafonds sont arrachés, ne laissant qu’un énorme espace où le béton structurel est intégralement apparent.

Le parti pris des architectes en charge du projet, Ricardo Carvalho et Joana

Vilhena, est radical. Ils décident d’intervenir le moins possible (on peut noter au passage que c’est également extrême du point de vue de l’économie financière que permet la réhabilitation). Comme ils l’expriment eux-mêmes1, les architectes pensent tout le projet en fonction des impressions et sentiments ressentis dans les lieux en l’état : les quelques décorations encore visibles, l’escalier en marbre de la banque, la salle des coffres, intacte avec ses coffres sertis d’inox, l’impressionnante surface libre de la salle de réception racontait l’histoire bancaire des lieux. Sa décrépitude, son béton apparent, strié, usé, les trous percés dans certains planchers entre les niveaux racontaient une autre histoire : celle d’un bâtiment transformé, usé ( tant dans le sens de l’usage que dans le sens de l’usure), une histoire qui racontait comment la banque avait vu son heure de gloire passer, et comment, pourtant, elle incarnait encore un peu cette gloire passée. Une gloire fanée.

Ainsi, le musée aujourd’hui se caractérise par la présence expressionniste

de son béton structurel exposé et de matériaux de construction : écrans, palettes, bandes fluorescentes, peintures industrielles. Les pièces de la collection occupent l’espace de façon informelle et établissent une relation de proximité avec le visiteur.

1. d’après Ricardo Carvalho et Joana Vilhena, in Guia de Arquitectura, Espaços e Edificios Reabilitados. Porto : Traços Alternativos, 2012. p.127.

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Les lieux en suspens, matière à projet

3.2.2 - Une attitude vis à vis d’un lieu

Réutiliser un bâtiment, c’est aussi se confronter à son espace, à sa matéri-

alité, à son architecture. A sa forme. S’y confronter signifie aussi que le nouveau projet aura, par définition, un impact, car comme l’énonce Luigi Snozzi : Toute construction présuppose la destruction. Détruis avec conscience1.

Il s’agit donc d’une question de mesure, d’équilibre entre ce que l’on gar-

de et ce que l’on modifie. Cela signifie également que le nouveau va, d’une certaine façon se mesurer avec l’ancien. Dialoguer, plus ou moins, avec l’ancien. Ce dialogue justement, ce rapport avec le lieu relève également du propos de l’architecte. Donc de sa subjectivité. On peut remarquer plusieurs approches architecturales dans les projets ayant fait le choix de fonder particulièrement leur propos architectural sur cette question.

Celle de ne pas toucher, tout d’abord. C’est le cas par exemple de l’inter-

vention de Lina Bo Bardi au SESC Pompéia à l’intérieur des halles : la structure construite à l’intérieur pour accueillir les volumes de la bibliothèque est en retrait de la structure originelle du bâtiment. De manière générale, on constate une mise à distance, un retrait. Lina Bo Bardi ne cache pas son admiration pour la structure et l’architecture du bâtiment dans lequel elle construit, et ce retrait est l’incarnation spatiale de ce respect2. Elle déclare d’ailleurs que les volumes ne touchent pas la structure pour instaurer un respect mutuel3.

Une autre attitude, largement compatible cependant avec la précédente,

est celle de se distinguer par le langage du bâtiment, de l’ancien. Exprimer ainsi, par l’évidente différence formelle, la distinction entre l’ancien et le nouveau. C’est 1. propos extrait personellement d’une conférence donnée par Luigi Snozzi à l’ENSASE le 08/02/2011 2. d’après The Making Of SESC Pompéia, par Marcello Ferraz, disponible sur http://linabobarditogether. com/fr. 3. extrait du documentaire Arte Architecture par Richard Copans et Stan Neumann, saison 8 ep. 5 : La Citadelle du loisir

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Projeter sur un lieu en suspens

une façon de respecter l’ancien en préservant son intégrité. Cela prend même parfois une certaine forme d’humilité. Cette attitude s’exprime assez justement dans un projet que nous avons déjà évoqué, celui de la transformation du centre administratif de Pantin de Jacques Kalisz en Centre National de la Danse. Dans ce projet, les architectes se sont efforcées non seulement de distinguer l’écriture nouvelle de l’ancienne, très subtilement, mais elles ont également accordé beaucoup d’importance à rendre réversibles chacune des interventions,. Le parking de l’hôtel de police par exemple, en béton (comme le reste du bâtiment d’ailleurs) a été cloisonné avec des plaques d’aluminium noir, qui disparaissent dans l’ombre de l’espace et ne rivalisent pas avec l’expression du projet de Kalisz. Dans l’analyse du projet faite par Richard Copans et Stan Neumann, ils expliquent notamment : Oser se confronter à la force de l’architecture, tout en maintenant lisible les partis pris d’origine, ce fut le principal enjeu, qui s’est ici traduit par la surimpression 1

d’une écriture fine dans le bâti existant . En quelque sorte, le coeur de leur parti pris architectural était de présenter autant que possible l’âme du bâtiment d’origine, son esprit.

Ce parti pris est parfois délicat à mettre en oeuvre, car il présente un cer-

tain paradoxe entre la volonté de respect absolu de l’existant et le refus de la muséification. Il cristallise en fait la question de la limite entre le respect et la préservation d’un lieu et l’impact que l’on s’autorise à avoir sur ce dernier.

On peut également noter qu’il fait écho à l’article 12 de la charte de Venise,

au sujet de la restauration, et qui énonce : Les éléments destinés à remplacer les parties manquantes doivent s’intégrer harmonieusement à l’ensemble, tout en se distinguant des parties originales, afin que la restauration ne falsifie pas le document d’art et d’histoire2.

Enfin, on peut également trouver dans certains projets ce que l’on pourrait

qualifier de mimétisme. Du mimétisme, mais pas de l’imitation. La nuance étant que le mimétisme mime, reproduit, évoque, mais ne se conforme pas. Evoquer

1 . extrait du documentaire Arte Architecture par Richard Copans et Stan Neumann, saison 8 ep. 1 2. article 12, Charte de Venise, 1964 : http://www.icomos.org/charters/venice_f.pdf

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Les lieux en suspens, matière à projet

et reproduire n’est pas s’efforcer de faire pareil. Concrètement, cela s’exprime souvent par la reproduction de volumes disparus, ou par la poursuite d’une volumétrie, d’une séquence ou d’une trame. C’est le cas notamment du projet des Docks Dombasle, au Havre, projet de l’agence Hamonic + Masson achevé en 2009. Situé dans les quartiers industriels du sud du Havre, il consiste en la réutilisation d’entrepôts en bureaux et logements. Le volume existant a été repris, dans un langage architectural et avec des matériaux distincts, et répété. Le tout donne à la fois à l’ensemble la cohérence volumétrique des entrepôts, dont la trame est répétée, élément fort de l’identité de ce contexte particulier, et le langage, le confort d’usage et l’échelle humaine que l’on attend d’un projet de logement.

On peut également citer le projet de la

bibliothèque publique de Licantén, au Chili, réalisé par les architectes Emilio Marin, Docks Dombasle. Hamonic+Masson © photo dezeen - Hervé Abbadie

Rodrigo Valenzuela et Benjamìn Murùa, qui complète de part et d’autre le volume de

l’atelier ferroviaire qu’il réutilise. D’une certaine façon, la transformation de la SCM en la comédie de Saint Étienne réalise également une opération de ce genre, mais nous y reviendrons dans la partie suivante.

Schéma de principe du projet de la bibliothèque de Licantén. © EM + RV + BM

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Projeter sur un lieu en suspens

3.3 - Une nouvelle vie

Comme on l’a vu dans la première partie, un lieu en suspens réutilisé est

un lieu qui se réveille, qui sort du coma. Il quitte l’espace/temps du suspens pour redevenir un lieu usité, occupé par un usage officiel et pérenne. Il vit une nouvelle vie, une nouvelle étape du cycle sans fin de l’histoire d’un lieu. Cependant, l’usage auquel on le destine diffère de l’usage qui a présidé à sa conception originelle. Installer un usage nouveau dans un lieu implique des modifications particulières de ce dernier. Pour paraphraser Chris Van Uffelen, on pourrait dire que les structures originales ne peuvent être vraiment exploitées sans une démolition partielle1. La question du sens de l’installation d’un nouvel usage dans un lieu ancien est la question qui va nous occuper dans ce chapitre.

3.3.1 - Ancien lieu, nouvel usage

Evidemment, modifier l’usage du lieu est toujours la condition nécessaire

de sa réutilisation, sans quoi nous parlerions de rénovation. La question se pose également de savoir si l’on adapte les usages au bâtiment, ou bien si le bâtiment est adapté aux nouveaux usages. Il va sans dire que cela relève du cas spécifique, et du propos de l’architecte. A propos du projet du Centre National de la Danse, que nous avons déjà évoqué auparavant, les architectes expliquent : Il nous a fallu manipuler mentalement le bâtiment pour en arriver là ou ce serait comme si on l’avait dessiné, c’est un exercice à l’inverse2. Et ce pour travailler sur le bâtiment sans en être dépendant, et sans le subir.

C’est un cas ou l’habileté des architectes a résidé principalement dans leur

capacité à fondre le projet dans le lieu, en réutilisant non seulement ses espaces, mais aussi sa façon de penser, sa logique. Il est d’ailleurs intéressant de s’interroger sur la question, la gymnastique projectuelle à laquelle se sont assujetties les architectes les menant à connaître le bâtiment comme si elles l’avaient dessiné. 1. VAN UFFELEN, Chris. Re-use architecture. Salenstein : Braun Publishing, 2009. p. 7 2. extrait du documentaire Arte Architecture par Richard Copans et Stan Neumann, saison 8 ep. 1

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Les lieux en suspens, matière à projet

Pour la petite histoire, Jacques Kalisz, architecte du bâtiment d’origine, ne semble pas avoir particulièrement apprécié l’idée d’une réutilisation, puisqu’il a déclaré Je refuse que qui que ce soit touche aux façades, on ne touche pas à un poème de Baudelaire1.

Comme on l’a vu, dans ce projet, l’intervention s’est voulue la plus discrète

possible, modifiant au minimum le bâtiment. C’est également le cas du MUDE, dont nous avons là encore déjà parlé. Autre projet à modifications spatiales minimales, la transformation d’une partie des abattoirs de Madrid en centre culturel. Le projet répond au nom de Magasin 17C, et il a été réalisé par l’architecte Arturo Franco. Précisément, ce bâtiment est considéré par son architecte comme une expérimentation des limites de la non-intervention. La modification minimale de l’espace, procédé de projet radical, est plutôt intéressante, mais elle requiert une compatibilité naturelle entre les espaces existants et le projet voulu. Autant pour le Magasin 17C que pour le MUDE, les espaces muséaux et d’expositions peuvent assez bien s’accommoder de plus ou moins n’importe quel volume assez ouvert. La radicalité du parti pris allant souvent de paire avec un certain brutalisme matériel donnant un cachet aux lieu, issu directement d’ailleurs de l’esprit, de l’atmosphère du lieu en suspens, la non-intervention entraînant une préservation de ses caractéristiques, de son âme. La subtilité du projet consiste donc, dans ce cas de figure, à s’efforcer de préserver cette âme, dans une logique non-interventionniste. Evidemment, il serait antithétique de penser une inter-

17C - Photo ©Carlos Fernandez Piña

MUDE Lisboa - photo ©Fernando Guerra

1. d’après l’article de BOUZET Ange-Dominique, dans le journal Libération du 19 juin 1999.

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Projeter sur un lieu en suspens

vention architecturale sans réellement intervenir. C’est plutôt la question de ce qui se voit, se ressent, qui se pose.

Une autre façon d’installer de nouveaux usages, proche de la précéden-

te (dans l’idée, pas dans la forme) mais avec des nuances marquées toutefois, est celle que l’on appelle trivialement l’idée de la boîte dans la boîte. Là encore, c’est une stratégie de projet qui minimise l’impact sur l’existant, le travail sur la structure se résumant à une remise en état si nécessaire. L’avantage étant que le bâtiment conserve son enveloppe et son apparence, donc sa place dans la ville, le marqueur qu’il peut représenter. La différence avec l’approche précédente est que dans ce cas là, les nouveaux usages ne sont pas implantés directement dans l’espace, mais dans des boîtes qui elles, sont installées dans l’espace préexistant. Un des exemples le plus poussé (et réalisé avec une certaine justesse) est la réutilisation d’une autre partie des abattoirs de Madrid, les Mataderos, qui accueillent désormais la Red Bull Music Academy de Madrid. Le projet a été réalisé par les architectes Langarita & Navarro, par ailleurs lauréats du Young Architect of the year Award 2014. Dans ce projet, les architectes ont installés de petites boîtes, sortes de petites huttes, reprenant parfois la forme archétypale de la maison. Ces boîtes sont regroupés par ensembles, reliées par des terrasses, des petites passerelles au ras du sol. Le tout forme une sorte de village sauvage à la forme vaguement organique, louvoyant entre des massifs de plantes ajoutées également par le projet. Les

La Red Bull Music Academy Madrid, Langarita & Navarro. Photo © Miguel de Guzmán

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Les lieux en suspens, matière à projet

boîtes ont leur propre étanchéité, leur propre chauffage. Leur propre intérieur, en terme d’espace. La halle Nave 15, qui accueille le projet en son sein est en fait utilisée comme une grande couverture ouverte, par dessus. Les espaces jouent donc de la dualité intérieur extérieur, multipliant les niveaux de lecture. Ironiquement, l’image que renvoie le projet n’est pas sans rappeler l’idée d’un campement sauvage, presque primitif, avec ses huttes au milieu de la végétation, implanté dans une halle désaffectée. Comme si la nature avait repris ses droits, et que l’Homme et son habitat étaient revenus à un état primitif. C’est exactement le genre de scène dépeinte dans La peste écarlate de Jack London, dont nous avons parlé dans la seconde partie.

L’intervention revêt du même coup un certain caractère temporaire qui

n’est pas anodin, le nouveau programme, la Red Bull Music Academy étant un projet potentiellement nomade. Si l’intervention déménage, la halle retrouvera son aspect et son espace de lieu en suspens.

Le principe de la boîte dans la boîte, comme on l’a dit, induit une certaine

subtilité dans l’entre deux, entre l’enveloppe ancienne et la boîte nouvelle. Cet interstice est tout le propos de la Casa Dos Cubos, du collectif Embaixada Arquitectura. En l’occurrence, l’enveloppe du bâtiment est remise complètement en état. Les usages qui requierts de l’intimité se distribuent dans les volumes noirs ajoutés à l’intérieur de l’espace, les usages plus publics investissent le volume entre les boîtes et l’enveloppe. Le bâtiment préserve ainsi son aspect extérieur et laisse percevoir le volume intérieur qui était dédié au stockage de céréales. Cette configuration spatiale affirme en effet une certaine dichotomie entre les volumes, et permet de percevoir réellement, à l’usage, le geste architectural qui a consisté à insérer une boîte à l’intérieur.

Cette stratégie de projet est courante dans le cas de granges agricoles

transformées en habitations.

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Projeter sur un lieu en suspens

Axonomètrie, plan RDC et photo intérieure de la Casa Dos Cubos. © Embaixada Arquitectura

Elle est également à la base d’un projet radical et atypique de Naumann

Architektur qui consiste en la transplantation d’une unité de vie minimale à l’intérieur des murs de ce qui est plus vraisemblablement une ruine qu’un lieu en suspens. Mais la démarche radicale n’en est pas moins intéressante dans le sujet qui nous occupe.

S(ch)austall, Neumann Architektur. © Neumann Architektur

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Les lieux en suspens, matière à projet

Une autre approche du lieu préexistant est constatable dans le projet de

l’école de Monte-Carasso, que nous avons évoqué en tant qu’exemple du choix de réutilisation affirmé par son architecte, Luigi Snozzi. En effet, l’intervention a nettoyé le lieu, c’est à dire que les éléments qui avaient été ajoutés petit à petit au couvent ont été démontés. Ce choix de projet, d’un retour des volumes et de l’espace à un état précédent, voir initial, est un choix délicat qu’il convient d’assumer en tant que tel. En effet, le retour à l’état d’origine est une volonté utopique fréquemment posée dans le cas d’une restauration. Mais qu’est ce que peut être un état d’origine ? L’instant précis de la livraison du bâtiment ? Le moment où il est investi ? Le moment où les usages s’approprient le lieu et, comme on l’a vu, le transgresse? En fait, il apparaît que le retour à un état initial relève de l’ordre du mythe.

Dans le cas de la réutilisation d’un lieu en suspens, ce choix semble per-

tinent plutôt lorsqu’il s’apparente à une volonté de composition générale : ce qui est enlevé l’est parce que cela nuit à la composition d’ensemble, à l’usage du bâtiment, ou à son identité, à son esprit du lieu. On peut donc supposer qu’en l’occurrence (pour continuer sur ce même exemple), le choix de Snozzi de nettoyer les lieux contribue en fait à ré-accomplir l’esprit du lieu, l’âme spatiale du couvent.

Bien sûr, cela fait partie intégrante du projet, et du principe que l’archi-

tecte vise à proposer. Donc une fois encore, différentes approches peuvent tout à fait se justifier vis à vis d’un même lieu.

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Projeter sur un lieu en suspens

La cour de l’école de Monte-Carasso, Luigi Snozzi. - photo personnelle ( avril 2013)

Ancien et extensions, l’école de Monte-Carasso, Luigi Snozzi. - photo personnelle ( avril 2013)

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Les lieux en suspens, matière à projet

3.3.2 - Le lieu comme matrimoine d’une nouvelle vie

La notion de matrimoine a été théorisée sous ce terme par Nicolas Miche-

lin

On peut comprendre par la définition qu’il en donne, que le terme mat-

rimoine est composé des mots matrice et patrimoine. En effet, il explique que le déjà là, le site, est la matrice du nouveau projet. Selon lui, ce qui forme la matrimoine, c’est la trace, l’esprit du lieu : il s’agit d’éléments beaucoup plus ordinaires, presque insignifiants à priori, mais qui ont façonné le paysage. Il s’agit par exemple du parcours de l’eau autrefois, du remblai d’anciens marais, d’empreintes d’une ferme disparue, du passage d’un chemin oublié, d’une fontaine démolie, d’un bois amputé, mais aussi d’une légende accolée à un lieu-dit, de l’usage intempestif d’un espace public ou encore de l’occupation insolite d’un bâtiment quelconque. Pas d’édifices remarquables du patrimoine donc, mais au contraire des éléments de mémoire sensibles et ordinaires qui constituent une sorte de matrice intime du territoire. C’est ce que j’appellerais la matri1

moine .

La matrimoine est ainsi la manière de découvrir et d’accomplir la

nouvelle vie du lieu. Au fond, ce terme et l’acception qu’en fait Michelin semblent bien s’apparenter à une actualisation de l’idée de Genius Loci de Norberg-Schulz, actualisation parce qu’elle prend justement en compte le fait que l’esprit du lieu n’est pas originel (comme le laisse entendre Norberg-Schulz), mais bien palimpseste de traces successives.

Il parait donc intéressant, dans l’optique de considérer l’apport de l’esprit

du lieu dans le projet de réutilisation d’un lieu en suspens, de prendre ce lieu comme une matrimoine, soit une compréhension saine et avisée du contexte et du palimpseste dont il résulte, mais également une matrice pour le projet d’avenir. Michelin ne parle pas de réinvestir un lieu en suspens, mais la démarche peut 1. MICHELIN, Nicolas. «La Matrimoine : une méthode douce qui replace la matrice intime du territoire au coeur des pratiques». Architectures d’Aujourd’hui, 2012, n°397, pp. 70-73.

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Projeter sur un lieu en suspens

tout à fait s’y appliquer C’est un point de vue qui permet de se détacher du carcan du patrimoine, lequel pose toujours le problème entre valeur et utilisation, ainsi que l’explique Van Uffelen : Il y a toujours matière à débat entre la conformité à des critères de préservation du patrimoine et une interprétation radicalement nouvelle d’un édifice, comme entre une prise en compte assumée de sa signification historique et son utilisation économique en tant que matière première1. Or considérer la matrimoine plutôt que le patrimoine, c’est considérer le déjà là comme un support de projet, accompagnateur d’une nouvelle vie, plutôt que comme un fardeau hérité dont il faut bien faire quelque chose.

1. VAN UFFELEN, Chris. Re-use architecture. Salenstein : Braun Publishing, 2009. p. 7

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Les lieux en suspens, matière à projet

A travers la compréhension de ce qui motive ou non un choix de réutilisa-

tion, du message que peut porter un tel projet, de ce qu’il traduit ou révèle d’un milieu, d’un territoire et/ou d’une histoire et en quoi proposer un nouvel usage à un lieu ancien est un acte subtil d’architecture, c’est à dire porteur d’un potentiel de projet et d’une architecture engagée, deux idées se dégagent.

La première, c’est qu’à toutes les étapes du processus conduisant à la

livraison d’un projet de réutilisation d’un lieu en suspens intervient la question du choix de l’architecte. De son propos. Cela sous-entend d’une part que, comme pour tout projet d’architecte, il n’existe pas une seule bonne réponse, mais bien une multitude de réponses pertinentes possibles, toutes n’impliquant pas forcément la réutilisation. Comme le rappelait Philippe Guyard, être architecte c’est 1 construire sa propre réalité, à condition qu’elle soit plausible . La question du choix

effectué par l’architecte est ainsi cruciale, donc sa façon de la poser et l’attention qu’il lui porte également.

La seconde idée qui se dégage, c’est qu’une telle pratique de l’architecture

requiert un rapport apaisé et sain avec le lieu préexistant. C’est à dire que si son influence Patrimoniale est trop présente, elle verrouille le projet. Citons encore une fois Ann-José Arlot, quand elle dit que le collage dans la conscience culturelle ne doit pas pour autant rendre toute intervention suspecte et mise sous contrôle limitant, voir empêchant que s’effectue le travail de superposition, d’ajout ou de suppression qui est la marque d’un espace vivant.

La théorie embryonnaire qu’est l’approche de la matrimoine semble être

une réponse intéressante à la question, et qui mériterait d’être approfondie à la lumière de ce que nous venons de développer dans les trois parties précédentes.

1. Conférence inaugurale à l’ENSASE le 09/09/2014

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Projeter sur un lieu en suspens

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Les lieux en suspens, matière à projet

4. Cas d’étude : de la Stéphanoise de Construction Mécanique à la Comédie de Saint Étienne

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Cas d’étude : de la SCM à la Comédie

Nous allons donc nous intéresser de plus près à un cas contemporain par-

ticulièrement intéressant de réutilisation d’un lieu en suspens, le projet d’implantation de la nouvelle Comédie de Saint Etienne dans la friche de la Société Stéphanoise de Construction Mécanique (SCM). Les maîtres d’ouvrages du projet sont la Mairie de Saint Etienne, la région Rhône-Alpes, l’Établissement Public d’Aménagement de Saint Etienne (EPASE) et la Comédie elle-même, l’architecte lauréat du concours est l’équipe parisienne de Studio Milou Architecture.

Les origines du projet remontent à 2008, le concours a été lancé

en juin 2011 (128 équipes ont envoyé des propositions) et le chantier a débuté au printemps 2014. La livraison est prévue pour 2016. Au moment de la rédaction de ce travail, le chantier est donc en cours.

Ce projet est singulier dans la mesure où la SCM est une fig-

ure de l’histoire industrielle stéphanoise, histoire par ailleurs particulièrement riche et complexe en elle-même, et qui a soulevé la question de l’héritage industriel comme peu d’autres villes en France ont pu le faire.

Nous allons ainsi dans un premier temps détailler le contexte histori-

que entourant ce projet de réutilisation, puis voir en quoi la friche de la SCM constituait un lieu en suspens, porteur d’un esprit du lieu spécifique, avant de comprendre comment les commanditaires et les architectes ont abordé la question de l’esprit de ce lieu. En quoi leur démarche, leurs attentes, leur sensibilité prennent sens par rapport au patrimoine matériel et immatériel du lieu, pour mieux comprendre comment on peut concrètement considérer l’apport de l’esprit du lieu dans la réutilisation d’un lieu en suspens.

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Les lieux en suspens, matière à projet

4.1 Historique du lieu

Comprendre le contexte historique de ce projet nécessite de connaître

l’histoire qui a accouché du lieu en suspens qu’était la friche de la SCM, ainsi que l’histoire de la Comédie de Saint-Étienne, qui s’apprête à réutiliser les lieux.

4.1.1 - La Société Stéphanoise de Construction Mécanique

La fondation des bâtiments de la Stéphanoise de Construction Mécanique

dont nous parlons remonte au début des années 1930. Les bâtiments apparaissent en effet pour la première fois sur une photo aérienne de la mission photographique de 1930. D’après une action de 50 francs au porteur que l’on a pu retrouver, il semblerait que la Société Stéphanoise de Constructions Mécaniques ait été fondée le 8 juin 1912.

En 1922, sur le plan de la ville de Abougit1, le site de la future construction

est une grande parcelle agricole. Sur le plan intitulé Projet d’aménagement, d’embellissement et d’extension, dressé sous les auspices des M. L. Soulier, Maire, élaboré en 1938 par Édouard Hur, le bâtiment est clairement visible et est référencé dans la catégorie “zone industrielle toutes catégories”.

première image aérienne de la SCM : 1930 - source ©géoportail.gouv.fr 1. Sauf mention contraire, les plans de St Etienne proviennent tous de Cartes et Plans. Voir bibliographie.

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Cas d’étude : de la SCM à la Comédie

On peut constater que le site est bordé à l’ouest par une voie ferrée à

laquelle il est connecté par ce que l’on appelle une voie terminale embranchée. C’est d’ailleurs le cas de la quasi totalité des sites industriels proches, à savoir les aciéries, les fonderies, les forges et la manufacture nationale d’armes.

On peut également constater que les bâtiments, dans leur implantation

et dans leur composition, ont relativement peu changé depuis la construction. Simplement, la grande halle nord, qui relie toutes les autres, s’est allongée vers l’est et deux travées supplémentaires ont été bâties à la suite de ce qui était déjà en 1930 un espace de stockage extérieur, large également d’environ deux travées. D’après les informations dont nous disposons, nous pouvons seulement affirmer que cette extension a eu lieu entre 1944 (elle n’apparaît pas sur le plan de localisation des dêgats provoqués par le bombardement du 26 mai 1944) et 1950 (où elle apparaît sur la vue aérienne).

En revanche, l’enveloppe des halles ainsi que leurs toitures ont été recou-

vertes d’un bardage métallique, par ailleurs assez curieux sur la grande halle nord puisqu’il donne à la toiture de la halle une voûte en berceau, alors que l’intérieur conserve la forme ancienne, c’est à dire une toiture à deux pentes. Les éclairages zénithaux coïncident néanmoins. Cette nouvelle toiture semble remonter aux années 1990.

le site avec l’extension à l’ouest (à gauche) en 1967 - source ©géoportail.gouv.fr

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Les lieux en suspens, matière à projet

Si l’ensemble du quartier est encore très occupé par les emprises industrielles en 1996, on constate que nombre d’entre elles ont déjà disparues en 2001, notamment celle qui se trouvait à proximité immédiate de la SCM, au nord, et qui est occupée actuellement par le parking du zénith.

En termes d’activités, la SCM était connue notamment pour la production de pièces et de matériels de manutention continue de produits en vrac (convoyeurs à bande & convoyeurs à raclette), des concasseurs, des extracteurs et autres équipements miniers. Parmi ses clients, on compte notamment Bouygues, Lafarge, ou Charbonnages de France. Le déclin de son activité et la multiplication des plans sociaux ainsi que les nombreux changements d’actionnaires ont conduit² à sa mise en redressement judiciaire en 2004. L’entreprise a été définitivement liquidée début 2005. Au moment de sa liquidation, la SCM comptait une cinquantaine d’employés, alors qu’elle en avait compté jusqu’à 600 à sa période la plus faste, dans les années 70.

le site en 2011, époque du lancement du concours pour la Comédie. - source ©géoportail.gouv.fr

4.1.2 - La Comédie de Saint Étienne

Pour comprendre les enjeux qui s’expriment dans ce projet, il s’agit de

comprendre d’abord ce qu’est et ce que représente la Comédie de Saint Etienne, 70


Cas d’étude : de la SCM à la Comédie

son histoire, mais surtout l’histoire de ses lieux, et ensuite les raisons de son installation sur le site de l’ancienne SCM1.

La comédie de Saint Etienne a été fondée en 1947 par Jean Dasté, dont

l’actuelle grande salle de la comédie porte le nom. Dasté est connu notamment pour s’être toujours efforcé de sortir le théâtre de ses murs, pour l’ouvrir au public populaire. A la fin de la seconde guerre mondiale, il présentait à Grenoble des pièces de théâtre dans des usines.

En 1947, il fonde à Saint Etienne ce qui s’appelait à l’époque le centre drama-

tique de la Cité des mineurs. C’est un théâtre itinérant sous chapiteau qui parcours les campagnes à la rencontre du public.

Après avoir occupé des locaux dans la maison de la culture (actuel opéra

théâtre de Saint Etienne) dont l’exiguïté nécessitait d’emprunter occasionnellement des salles plus grandes pour les représentations, ce qui est devenu entre temps la Comédie de Saint Etienne, un Centre Dramatique National (CDN), s’installe dans le Théâtre des Mutilés du Travail, qu’elle occupe encore aujourd’hui. Les Mutilés du Travail était une fédération ouvrière; à sa dissolution à la fin des années 70 elle cède les lieux à la ville, qui établit une convention pour que s’y installe définitivement la Comédie de Saint Etienne. Les travaux successifs d’ampleurs variables adaptent petit à petit les lieux qui comptent aujourd’hui trois salles de spectacle de 700, 120 et 49 places, un atelier de décor, de couture, l’administration et l’école de la Comédie.

En 2007 est élue une nouvelle équipe municipale, dirigée par Maurice Vin-

cent. L’élue à la culture, Françoise Gourbeyre, a travaillé au début de sa carrière pour la comédie de Saint Etienne. Au début de son mandat, l’équipe municipale découvre d’une part que les locaux de la comédie sont dans un état de vétusté avancé, mais également que les finances de la comédie sont au plus mal. En ou1. la majeure partie des informations de cette section sont issues d’un entretien que m’a accordé Françoise Gourbeyre le 11/12/2014, ancienne responsable de la communication de la Comédie de Saint-Étienne. Elle occupait le poste d’élue à la culture dans l’équipe municipale responsable de l’origine du projet de la nouvelle comédie. Voir annexes.

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Les lieux en suspens, matière à projet

tre, le théâtre est trop petit, trop mal conçu pour accueillir des spectacles dignes d’un CDN, et impossible à adapter à la loi sur l’accessibilité pour les personnes à mobilité réduite qui est en préparation à l’époque.

Convaincue de l’importance de ce CDN, Françoise Gourbeyre fait interve-

nir des experts et des programmistes pour comprendre les besoins de la Comédie et tâcher de reconstruire un théâtre mieux adapté. Il s’avère que trois salles seraient nécessaires, de 700, 300 et 100 places. Mais la perspective de reconstruire un théâtre est coûteuse, et c’est une question épineuse qui fait débat. Malgré tout, la décision est prise, et une enveloppe de 29 millions d’euros (partagée entre la ville, la région, l’état et l’EPASE) est annoncée pour les travaux.

A ce moment, les maîtres d’ouvrage songent à ne pas déplacer le CDN,

mais bien à refaire la Comédie en lieu et place de l’actuelle. Cependant, cette idée pose de nombreux problèmes : difficulté et longueur des travaux de démolition, risques de glissements de terrain, difficulté d’accès des engins de chantier. De plus, le théâtre actuel rencontre déjà des difficultés d’accès pour les semi-remorques chargés de décors et de stationnements pour les spectateurs (dont la majorité ne vient pas du centre-ville). Enfin, il s’avère que la parcelle est trop restreinte pour pouvoir accueillir tout le programme attendu.

Face à ces questions, l’idée de déménager la comédie s’impose. La re-

cherche d’un nouveau lieu d’implantation est longue et difficile. Cette période est également une période ou Alexandre Chemetoff, à la demande de l’EPASE, redessine le quartier nommé par les opérateurs Manufacture Plaine Achille, où se trouve la friche de la CNM. La volonté du projet est de faire de ce quartier, entre autres, un pôle culturel de grande échelle, et le besoin d’espace de la Comédie tombe à pic. La décision de réutiliser cette friche pour y installer la comédie résoud les problèmes de deux projets distincts.

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Cas d’étude : de la SCM à la Comédie

4.2 - La friche de la SCM, un lieu en suspens

En quoi la friche de la SCM est, ou plutôt était, ce que nous avons défini

comme un lieu en suspens ? Nous allons en effet tâcher de déterminer en quoi le cas particulier de ce lieu correspond aux caractéristiques générales que nous avons déjà pu développer précédemment. Il se trouve que j’ai eu l’occasion de visiter et de photographier les lieux en 2011, puis en 2012 lorsque le lieu était précisément un lieu en suspens. Le développement qui va suivre est donc en grande partie lié à une expérience personnelle d’arpentage des lieux. 4.2.1 - Caractéristiques constatées d’un lieu en suspens : Arpenter un lieu en suspens

Comme on l’a vu dans la seconde partie, la caractéristique majeure qui

défini un lieu en suspens est la perte de son usage initial. En l’occurrence, l’activité de l’usine s’est très clairement arrêtée, les lieux ont été vidés de la presque totalité des machines et mobiliers, les lampes, portes intérieures ont été retirées. La plupart des cloisons détruites. De ce qui était auparavant une usine, ne reste que l’enveloppe vide. Les murs, la charpente et sa toiture, les fenêtres, les portes extérieures. Les ponts roulants également, parce que trop compliqués à démonter et/ou à réutiliser ailleurs. De grandes halles, longues, vides, désespérément vides.

Le silence y est également saisissant. En fait, lorsque l’on pénètre dans les

halles, on a le sentiment de se couper du monde. Les bruits de la ville s’estom-

Vues intérieures des halles. Clichés personnels pris le 09/09/2011.

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Les lieux en suspens, matière à projet

pent. On n’aperçoit plus les immeubles avoisinants, on ne voit plus personne. Il y a une odeur particulière, aussi. Probablement en partie liée à la moisissure que l’on peut voir le long de l’eau qui suinte du faux plafond. Une odeur qu’on retrouve, en fait, dans bon nombre des friches que j’ai eu l’occasion de visiter jusque là. Métaphoriquement, arpenter ces lieux donne un peu l’impression de faire de la plongée sous-marine. Quand on ressort, on retrouve le monde.

La quasi-totalité des murs sont recouverts de fresques, de graffitis, de tags.

On aperçoit d’ailleurs quelques bombes de peintures sur le sol. Des canettes de bières également. Et les traces d’un feu : planches noircies, carbonisées, cendres. Le sol est recouvert d’une pellicule de poussière, une poussière gris/marron. On reconnaît des tâches d’huile sur le sol. Il reste des boîtiers électriques, dont les fils sont à moitié arrachés, leur porte entrebâillée et peinte. On distingue encore des écritures, des panonceaux : marche, arrêt d’urgence.

A l’exception de la partie extérieure (la cour entre deux halles, où reste

encore un pont roulant) on ne peut pas dire que la nature se soit réappropriée les lieux. Dehors, effectivement, les ronces, les herbes se sont répandues et ont grimpé. Quelques arbres se font une place. Lors d’une visite hivernale, étonne-

Vue intérieure des halles. Cliché personnel pris le 09/09/2011.

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Cas d’étude : de la SCM à la Comédie

ment, on retrouve des feuilles mortes à l’intérieur.

En terme de dégradations en revanche, le lieu est marqué par le vandal-

isme. Tout les vitrages facilement accessibles ont été systématiquement brisés, les morceaux de verre jonchent le sol.

4.2.2 - Esthétique spécifique d’un lieu en suspens

A la SCM, le dessin et le réseau de la structure métallique sont très visibles.

La longueur des halles, leur éclairage par la toiture procure une lumière et une atmosphère particulières au lieu. Ici effectivement, la friche industrielle semble être une véritable cathédrale du XXe siècle. Cette atmosphère est indéniablement graphique.

On se prend à essayer d’imaginer l’activité qui se déroulait là. Les pas des

ouvriers, les bruits qui -très certainement- saturaient les halles. On s’identifie aux lieux, on s’approche des murs, des poteaux, on regarde, comme l’a fait Massimiliano Camelini, les traces de plus près. Rappelons-le, l’esthétique, c’est ce qui est motivé par la perception et la sensation du beau. Or le lieu provoque des sen-

La cour intérieur depuis le pont roulant. Cliché personnel pris le 09/09/2011.

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Les lieux en suspens, matière à projet

La cour intérieure, ancien lieu de stockage. Cliché personnel pris le 09/09/2011.

sations particulières. Une fois rentré, on baisse la voix, on marche à pas mesurés. On contemple. La friche porte une ambiance, une atmosphère que l’on voudrait pouvoir capter, transmettre. Elle interroge, elle questionne. Elle est belle, dans toute sa splendeur et dans toute son inutilité.

Enfin, pour l’anecdote, il est a noter que cette friche a été utilisée comme

lieu de tournage pour le film de Tony Gattlif, Géronimo.

Vue depuis le toit de la friche. Cliché personnel pris le 09/09/2011.

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Cas d’étude : de la SCM à la Comédie

4.3 - Propos architectural

Il s’agit maintenant de comprendre en quoi les partis pris des architectes

et les volontés du maître d’ouvrage peuvent faire sens vis-à-vis du lieu, vis à vis de son histoire, de ses traces, de son esprit du lieu. Comprendre en quoi le projet de la nouvelle Comédie de Saint- Étienne tire pleinement parti de l’apport de l’esprit du lieu qu’il réutilise. Parmi les écrits et propos des architectes, on peut noter deux phrases, qui synthétisent pertinemment le propos architectural développé ici. Nous allons donc voir comment ce projet révèle une histoire industrielle, puis comment il accompagne le lieu dans une nouvelle vie.

4.3.1 - “Révéler une histoire industrielle”

Dans ce cas précis, on retrouve la volonté, dès la genèse du projet, de réuti-

liser le lieu. En effet le lieu avait été préservé, ou était en tout cas resté intouché, dans l’optique d’être réutilisé. Le projet de réaménagement du quartier Manufacture Plaine Achille a entièrement reconfiguré les environs. La construction du zénith de Saint Etienne par Norman Foster entre 2006 et 2008 a remplacé de nombreuses autres halles de la bien nommée rue des aciéries. La friche contigüe à la SCM a été détruite. Comme on l’a vu dans l’historique ayant conduit au choix d’implanter la comédie à cet endroit, ce projet à la recherche d’un lieu tombait à point nommé. Dans ce cas, on peut donc dire que le lieu n’a pas d’abord été en-

Le site en 2012. On distingue la SCM au centre, à proximité à gauche du Zénith et à droite du palais des spectacles, dont l’ancien parking a déjà fait l’objet du redessin orchestré par Chemetoff. - © google earth

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Les lieux en suspens, matière à projet

visagé par l’opportunité de profiter d’une structure déjà présente, mais bien par celle de conserver et de faire renaître un élément notable de l’histoire stéphanoise en y implantant opportunément un nouvel usage.

Comme l’expriment les architectes eux-mêmes, le projet architectural pro-

pose une intervention sensible, mesurée, qui se concentre sur la restitution des halles telles qu’elles sont.

Pour en revenir à la question de l’attitude vis à vis du bâti existant dével-

oppée précédemment au 3.2.2, le langage architectural est ici multiple. On peut déjà remarquer le respect de la trame des halles sur la partie ouest du bâtiment. En effet, le bâtiment originel présentait une volumétrie en peigne : des halles jointes parallèles toutes reliées à leur extrémité nord à une grande halle et délimitant, entre deux d’entre elles, une cour. C’est sur la trame dessinée par ces halles, les “dents du peigne”, que le projet s’appuie. Sur cette unité qu’il construit son échelle, son rythme. La halle centrale, celle qui jouxtait la cour intérieure, devient

Plan RDC du projet (document de concours) © Studio Milou

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Cas d’étude : de la SCM à la Comédie

le foyer, axe de circulation, mais également lieu de rencontre. Le coeur vivant du théâtre, celui où se rencontrent comédiens et spectateurs après une représentation.

A l’intérieur de ce foyer, une intervention minimale : la structure est laissée

apparente, dans toute sa majesté industrielle. L’espace tel que perceptible lors de la visite du lieu à l’état de friche est quasiment conservé. On peut donc s’attendre à y retrouver, une fois le projet fini, certaines caractéristiques sensibles similaires. Préserver l’aspect de halle industrielle est un des parti pris forts des architectes,

Perspective intérieur depuis la salle de 100 places. Document de concours - © Studio Milou

pour, en effet, restituer les halles telles qu’elles sont.

A l’est de cette galerie, une partie de la cour intérieure est laissée à l’état de

cour, de patio végétalisé, sur la largeur d’une halle, en prolongation de la trame. Derrière, le volume de la grande salle, nouvellement crée, complètera la composition de l’ensemble en lieu et place des deux halles de l’extension des années 50, détruites à dessein. En écho à ce que nous avions évoqué dans la partie précédente, à propos du retour à un état antérieur des lieux, le discours des architectes laisse clairement supposer que dans ce cas précis, cette destruction obéit plus à un besoin d’espaces et de composition du plan plutôt qu’a une pulsion historiciste. Ce qui est également notable, notamment sur la perspective de concours montrant l’entrée, c’est la conservation des ponts roulants fixés sur la structure. Éléments forts de l’esthétique des lieux à l’état d’abandon, ils sont, dans le projet, 79


Les lieux en suspens, matière à projet

Perspective extérieur, l’entrée principale. Document de concours - © Studio Milou

placés en façades, affi chés, presque exhibés. La Comédie de Saint Étienne occupe une ancienne usine, et cherche à le montrer.

4.3.2 - “ accompagner le lieu dans une nouvelle vie”

On peut lire, sur le site de Studio Milou, : dans le même temps, le visiteur voit comment une nouvelle vie s’insinue dans les restes d’une friche industrielle et observe le mécanisme de reconquête de cette friche industrielle par toutes sortes d’activités nouvelles. La polychromie rouge qui colore l’espace, le tissage élaboré des circulations, de la signalétique, et du paysage, participent de cette image organique d’une vie nouvelle qui prend racine dans le site. La Comédie de Saint-Etienne se retrouve dans le site et rénove les infrastructures fonctionnelles et souples qui sont nécessaires à l’ensemble de ses activités. Elle s’offre un cadre architectural qui lui permet un nouveau mode de relation avec la ville et avec le public : un centre théâtral ouvert en perpétuelle effervescence1. Evidemment, la réutilisation du lieu en suspens était une des demandes précises du cahier des charges. Mais si le projet de Studio Milou a remporté le concours, c’est aussi et surtout parce que le projet proposé est, comme me l’a souligné Françoise Gourbeyre2, très respectueux de ce qui était avant, et c’est une sorte de valorisation du passé, mais tout en conjuguant les deux, et en faisant une trame très très sensible entre ce patrimoine industriel, rustique, rude, brut, et en même temps 1. http://www.studiomilou.fr/index.php/projet/id/30/categorie/1 2. propos extraits d’un entretien que m’a accordé Françoise Gourbeyre le 11/12/2014. Voir annexes.

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Cas d’étude : de la SCM à la Comédie

toute cette sensibilité de l’intelligence, du débat d’idées, de ce qu’on peut attendre d’un CDN, qu’il nous aide à réfléchir, à travailler notre imaginaire. Ainsi, ce projet est un exemple accompli de la réflexion que nous avons avancé au 3.3.2, à propos de la question de la matrimoine. En effet, ici, la friche de la CNM a été vue comme une matière à projet, une façon de proposer un site unique, généreux et historique à la Comédie de Saint Étienne. Sans subir le carcan d’un héritage difficile, gênant, dont il faut faire quelque chose. Au contraire, l’histoire des lieux, autant que son identité ou que sa composition formelle, c’est à dire le triumvirat fondateur de l’esprit du lieu, a été utilisé comme un atout.

Au fond, on ne sait plus qui du site de la friche ou de l’usage de la Comédie

accompagne l’autre vers une nouvelle vie. Lequel a été le potentiel de l’autre ? Les deux entités se fondent. Preuve de leur intérêt mutuel et de la symbiose du programme et du site ? Peut être...

Coupe perspective sur les salles de 700 et 300 places. Document de concours - © Studio Milou

Plan masse final. Document de concours - © Studio Milou

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Les lieux en suspens, matière à projet

Le cas de la SCM est un cas singulier. L’histoire des lieux, mais également

celle de la Comédie de Saint Etienne font qu’il cristallise un certain nombre de problématiques que nous avons pu évoquer précédemment. C’est en partie ce qui rend son analyse intéressante. Sa nature de lieu en suspens, si elle est désormais révolue, n’en était pas moins indubitable et marquée, caractéristique même. Comme on l’a vu, comparer les propos et les plans des architectes en charge de la réhabilitation avec d’une part le lieu et d’autre part la réutilisation en général, telle qu’abordée dans la partie 3, est plein d’enseignements et permet d’apporter une autre lumière, un corps, à la question de la réutilisation architecturale d’un lieu en suspens. Cependant, il manque un élément primordial.

En effet, la compréhension d’un lieu en suspens passe en grande partie

par une analyse de l’ordre de la phénoménologie, mais quelle phénoménologie y a-t-il dans des plans et des perspectives ? Bien peu, aussi peu qu’il n’y a de réel dans ces documents, abstractions graphiques par nature. La compréhension et l’apport de ce cas précis ne sauront être complets que lorsque le lieu aura à nouveau une activité pérenne et durable, lorsque la boucle sera bouclée.

Néanmoins, et malgré cette objection présente dès la genèse de mes re-

cherches sur ce cas précis, l’étude de ce projet permet d’avoir un regard analytique (et, pour le coup, phénoménologique et empirique) sur toutes les phases successives qui conduiront à ce que cette boucle soit bouclée. Ce qu’aucun projet déjà conclu ne peut proposer.

Pour en tirer pleinement parti, il va sans dire que mon attention vis à vis

du lieu se doit de se poursuivre, jusqu’à ce qu’il soit en activité, ou à nouveau, pourquoi pas, un lieu en suspens.

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Cas d’étude : de la SCM à la Comédie

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Les lieux en suspens, matière à projet

Conclusion

Les lieux en suspens sont des espaces particuliers. Ils sont le territoire du

sensible, et accueillent également des usages plus officieux, plus complexes. Ils cristallisent tout à la fois les marges de notre société, son histoire, mais également son avenir. Leurs caractéristiques et leurs processus constitutifs et évolutifs leur sont similaires, on peut presque parler d’un genre. En tout cas d’une notion : la notion, justement, de Lieu en suspens. Nommer cette idée par cette notion précise, par ce terme exact est important dans la mesure où cela situe la réflexion par rapport à toutes les théories, réflexions et courants de pensée qui gravitent autour de la question du lieu ancien et que nous avons évoquées. La réutilisation d’un lieu en suspens, c’est autre chose. C’est, comme on l’a vu, une démarche.

Une démarche qui fait appel à une attention spécifique. Nous avons abor-

dé un certain nombres de projets, nous permettant de mettre à jour d’abord plusieurs styles d’approches (sans aller jusqu’à dire des catégories) des lieux et de leur histoire, mais aussi plusieurs typologies de réponses architecturales vis à vis des lieux et de leurs histoires.

Sans avoir la prétention d’être exhaustif (le sujet est de toute façon en per-

pétuelle évolution), ce regard nous permet néanmoins d’aborder avec un oeil plus perçant les projets que nous sommes amenés à découvrir. Mais également les projets que nous sommes amenés à réaliser. Car la matière qui constitue le présent travail n’a d’autre vocation que de permettre une approche plus réfléchie, plus construite et plus élaborée de la réutilisation architecturale d’un lieu en suspens.

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Annexes

Tel qu’il a été pensé, ce mémoire vise à proposer un cadre, des pistes, des exemples afin d’affiner la connaissance et la pertinence du propos d’architecte confronté à ce sujet. Ou pour être plus précis, il visait à affiner mon propre regard, mes propres connaissances, ma propre pratique : il n’a pas non plus la prétention d’apporter des réponses universelles, même si je serais ravi d’apprendre que qui que ce soit d’autre que moi puisse le trouver utile.

En ce sens, je crois qu’il m’a permis d’approfondir ma réflexion sur le su-

jet, de savoir un peu plus vers quoi je m’avance, et ce que peut signifier mon travail actuel mais aussi et surtout futur. J’ai la conviction que ce travail m’a, en ce sens, apporté quelque chose. Je brûle désormais de l’impatience de confronter ce regard à une réalité, à un projet. De passer cette vision somme toute théorique à travers le prisme de la pratique. Pour aller plus loin.

Il est également probable, voir même certain, que l’approche pratique

de ce regard conduise à en modifier l’aspect théorique. Et c’est une idée que je souhaite également approfondir. Je suis de toute façon convaincu que théorie et pratique doivent se nourrir l’une l’autre, dans un perpétuel aller-retour. En tout cas dans l’architecture, dans la mesure où je considère l’architecte comme un penseur/bâtisseur, un théoricien/praticien, en somme.

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Les lieux en suspens, matière à projet

Annexes Table des annexes - Transcription personnelle d’après enregistrement de l’entretien avec

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Françoise Gourbeyre, le 11/12/2014.

- Transcription personnelle d’après enregistrement d’une partie de la

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discussion entre Philippe Roux et Massimiliano Camelini, à l’occasion du colloque organisé au musée d’art moderne et contemporain de Saint Étienne métropole, La photographie des espaces industriels et urbains, le 12/12/2014.

- Portfolio de clichés du site de la SCM, de 2011 à 2014.

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- 09/11/2011

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- 16/12/2012

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- 16/11/2014

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- 22/12/2014

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Annexes

Entretien avec Françoise Gourbeyre 11 décembre 2014 Retranscription personnelle d’après enregistrement “Il se trouve que, moi, je suis sortie avec une licence de sociologie, en 72. Et mon premier emploi a été à la comédie de Saint Etienne. Je suis rentrée pour travailler sur une mission extrêmement précise qui m’occupait trois mois de réinstaller une tournée tréteau, dans le principe que Jean Dasté avait eu précédemment, d’emporter des petits spectacles légers dans les six départements qu’on couvrait à l’époque : c’est le Rhône, la Drôme, l’Ain, l’Ardèche, la Haute-Loire etc. Et donc moi je suis rentrée à la comédie, c’était un emploi, comme je vous l’ai dit qui avait une durée limitée. Et il se trouve que j’ai eu l’opportunité de rentrer de façon définitive à la comédie de Saint Etienne pour m’occuper de la communication et de la presse. Donc de mai 72 à 78, je suis donc à la comédie de Saint Etienne. Et j’ai connu à la fois l’arrivée du premier directeur nommé après Jean Dasté, qui s’appelait Pierre Vial, et après l’arrivée de Daniel Benoin, et je suis partie à ce moment là. Alors, après, c’est une empreinte qui m’a tellement marquée que je suis toujours restée dans du culturel, la communication, j’ai fait du journalisme et du socioculturel, et puis à un moment donné j’ai rebondi, en 91, donc quelques années plus tard en prenant la direction d’un petit théâtre aux portes de Saint Etienne, qui a plus beaucoup d’existence maintenant, mais à l’époque ça a été une très très belle aventure artistique. C’était le Nec (?) à Saint Priest en Jarez. Donc j’ai occupé cette direction, et après, voilà, je suis toujours restée dans le culturel, et c’est ce qui m’a amenée à, bien entendu à garder toujours des liens avec la comédie de Saint Etienne, même à distance, et des liens également avec le territoire Stéphanois, et c’est là que quand j’avais décidé de prendre ma retraite, que celui qui à l’époque était le candidat pour la mairie, Monsieur Maurice Vincent, m’a sollicitée pour être l’élue à la culture. Et après hésitation, bon, je suis partie dans cette aventure, et j’ai donc été élue à la culture pendant ce dernier mandat, 6 ans, et c’est à cette occasion que le sort de la reconstruction d’une part de la comédie de Saint Étienne, et d’autre part le choix de son emplacement s’est posé. Il faut savoir que Jean Dasté, à un moment donné, était candidat à être le premier directeur de ce qui s’appelle l’opéra maintenant et qui était une des premières maison de la culture, qui aurait du être une maison de la culture type Malraux, c’est à dire 50% d’apport de l’état, du ministère de la culture, et 50% de la collectivité. Le maire de l’époque, euh, Durafour, n’a pas souhaité que ce soit Jean Dasté parce qu’il avait une personnalité qui l’a sans doute inquiété, trop forte, trop marquée, engagé, à gauche bien entendu, et Durafour a nommé un homme qui, dont l’histoire ne se souviendra absolument pas, je m’en souviens à peine, donc euh, voilà. Ce qui veut dire que, c’est une façon de vous dire que Jean Dasté a toujours été un saltimbanque qui n’a pas eu de lieu. Et ça j’insiste beaucoup pour dire ça, parce que à l’époque, quand j’ai travaillé en 72 avec Jean Dasté, nous étions logés, quand je dit nous c’est la comédie de Saint Etienne, était logée à la maison de la culture, on occupait le 5eme étage, on avait accès et on occupait en priorité le petit théâtre copeau qui sert maintenant principalement à la programmation jeune public, c’était donc la comédie de Saint Etienne qui était là, mais Jean Dasté n’avait pas de théâtre attitré. Et c’est progressivement que, chaque fois qu’il y avait une pièce qu’il souhaitait donner à un plus large public, et bien il sol87


Les lieux en suspens, matière à projet

licitait une salle qui à l’époque était à l’Eden, c’était un vieux théâtre à l’italienne qui ensuite a été transformé en cinéma, et qui maintenant est une friche, un trou à rats, au plein coeur de la ville, et en l’attente d’une reconversion. Et puis après, progressivement, y a eu des accords avec le théâtre que la comédie occupe actuellement, qui était le théâtre des mutilés du travail. C’est à dire c’était un théâtre né d’une fédération, la fédération des mutilés du travail, ça vous dit tout à fait le paysage stéphanois, les mutilés du travail avec la mine, avec euh, tout ça, et puis ce mouvement syndicaliste, d’organisation, d’éducation populaire, aider la culture etc... C’aurait pu être un théâtre paroissial, il se trouve que c’était un théâtre mutualiste, et progressivement y a eu une sollicitation pour occuper ces lieux, jusqu’a une convention qui a permis à la comédie de déménager,j’arrive plus à savoir si c’est en 77 ou 78, mais c’est là. Donc la comédie quitte la maison de la culture, qui n’est pas encore un opéra, quitte la maison de la culture et s’installe principalement donc, dans le quartier où elle est actuellement, à Tarentaise. Mais à l’époque, Jean Dasté n’était pas, n’était plus directeur, c’est à dire que quand les gens qui veulent brandir le spectre de dire qu’on a déplacé ce théâtre historique de Jean Dasté, c’est faux, Jean Dasté n’a jamais connu dans sa direction, il n’a connu le théâtre des mutilés que ponctuellement, en tant que locataire, occupant, pendant un temps donné pour certaines représentations, mais pas à demeure. - La salle qui porte son nom maintenant d’ailleurs ? - Voilà, exactement. Donc après la comédie s’installe, y a une convention avec la ville effectivement, c’est à dire que la ville récupère à un moment donné, je sais pas les dessous de l’affaire, mais les mutilés ont du céder leur part et leur responsabilité dans ce théâtre, le cède à la ville de Saint Etienne, qui fait une convention pour installer la comédie. Quand j’arrive donc tout à fait au début de mon mandat, ce théâtre s’avère d’une telle vétusté, que de toute façon il devient problématique. En 2007 quand on arrive y a en filigrane la nouvelle loi qui va imposer de toute façon de pouvoir accueillir les handicapés, qui bien entendu, toutes les personnes à mobilité réduites. Là actuellement, c’est immonde ce qu’on est obligés de faire pour accueillir les gens qui ont problème de locomotion. On est obligés de les trimballer dans les fauteuils roulants dans les sous-sols, de les remonter dans un monte charge, c’est c’est intolérable. Les porter à demeure pour les installer, enfin bon, y a des contraintes qui sont absolument insupportables pour les personnes privées de mobilité. Mais d’un point de vue technique, ce théâtre qui n’a jamais été construit pour répondre aux normes d’un centre dramatique national, il s’avère de plus en plus qu’il n’est pas aux normes pour accueillir les spectacles du 21eme siècle d’une part, d’autre part, je sais pas si vous voyez la configuration, mais quand les semi-remorques arrivent pour livrer les décors, y a un gymkhana par derrière pour prendre à angle droit des ruelles, pour livrer tout un tas de choses qui posait cruellement le problème. Donc un théâtre dont la vétusté n’est plus supportable, et quand on arrive en 2007, il s’avère que cette municipalité découvre que les finances sont dans un état aussi catastrophique que la situation technique de la comédie de Saint Etienne. Et ce qui est intéressant de savoir, c’est que au sein même de l’équipe d’élus, j’étais une des rares convaincues de la nécessité de refaire un théâtre. Pour bon nombre de mes collègues qui étaient bien entendus confrontés à des problèmes 88


Annexes

insurmontables de vie quotidienne, de situations dramatiques des habitants, on était absolument submergés de roms qui avaient élus domicile à Saint Étienne, avec des problèmes sociaux, enfin une ville en plus avec une situation économique que le maire à dévoilée et puis a essayé de combattre pendant toute la durée de son mandat. Mais à l’époque, on a fait un devis dans l’imaginaire de, d’abord il y avait des études préliminaires qui avaient été faites par, des programmistes, qui avaient étudié les besoins d’un CDN, c’est à dire une grande salle, avec notre capacité d’agglo, une salle de 700places, une salle de 300 , et une salle, petite salle de répétition, de mini spectacles de toute petite forme, ce qui est très important, d’avoir cette palette d’ouvertures des trois configurations, la dernière petite salle une salle de 100places. D’installer conjointement la comédie de Saint Etienne, là dessus aussi bien les directeurs que moi même, j’étais convaincue de la nécessité de ne surtout pas décentraliser l’école du coeur de la comédie, et puis l’atelier de couture, et puis toute l’administration qui est nécessaire autour d’une équipe comme celle-ci. Bon. Donc , et puis un accès direct, et puis un accès contemporain, un plateau contemporain qui permette d’accueillir non seulement les problèmes de difficultés d’accès pour la mobilité réduite mais également les problèmes de place, quand on arrive en voiture, le soir et bien, c’est bien beau de dire qu’il faut marcher à pied, mais le soir les publics qui viennent de loin ont besoin de poser leur voiture, enfin tout un tas d’éléments techniques qui rendaient le problème extrêmement complexe. Et le précédent directeur parce que lorsque je suis arrivée c’était Jean Claude Bernutti qui était encore là. Arnaud Meunier n’était pas encore nommé puisque c’est nous qui l’avons nommé à sa fonction, après, l’année qui a suivi. A l’époque, le directeur partait du principe qu’il fallait reconstruire la comédie in situ, bon. Donc, moi j’ai du me battre au début d’abord pour faire admettre l’urgence de reconstruire la comédie de Saint Étienne parce que sinon c’était toute l’histoire de notre CDN qui tombait à l’eau, qui devenait vétuste et qui n’avait plus les moyens de travailler correctement. Comme je vous le disais précédemment, bon nombre de mes collègues trouvaient qu’une telle dépense c’était vraiment pas de l’urgence; donc il fallait à la fois prendre en compte tout les problèmes que traversait notre ville mais en même temps défendre un projet culturel et artistique, qui est extrêmement important pour la notoriété de notre ville. - Parce qu’il est reconnu quand même, ce CDN - C’est reconnu, mais un théâtre qu’on laisse mourir à petit feu, qu’on étouffe, et bien cette reconnaissance, elle peut très vite glisser sur d’autres CDN qui ont le vent en poupe parce que les moyens de travailler. Bon d’une part ça a été un peu conflictuel, je me souviens que j’ai passé un hiver un petit peu rude à le faire accepter, et quand on a réussi à prendre malgré tout financièrement, budgétairement cette décision d’accompagner ce projet, c’était une enveloppe de 29 millions d’euros. Globalement. Et bien entendu, la presse qui ne nous était absolument pas favorable, qui nous était carrément opposée, au lieu d’annoncer que sur l’enveloppe globale de 29 millions d’euros la ville n’aurait à débourser que 8 millions d’euros, ce qui est le cas, parce que nous avions, il y a eu un gros titre un matin, et moi qui était l’élue à la culture j’en ramassais plein la gueule à ce moment là, un gros titre “reconstruction de la Comédie, 29 millions d’euros”, à une époque ou nous n’arrêtions pas de dire 89


Les lieux en suspens, matière à projet

que nous étions dans un marasme économique énorme, à un moment ou il fallait effectivement, on comprend bien que pour la majorité des mortels, la vie quotidienne ne va pas se trouver, malheureusement, changée, y aura pas plus de beurre dans les épinards de refaire la comédie, mais pour nous, le combat de la qualité de notre ville sur son histoire et son lien avec l’artistique c’était vraiment quelque chose de très important. Donc il a fallu réexpliquer tout ça, que nous n’apportions que, toute proportion gardée, 8 millions d’euros, c’est une somme, et je le dis, moi la première, mais l’état en mettait 7,5, la région 6,5 et le département également, et puis l’EPASE également, enfin un jeu de partenariat et de collaborations qui faisait en sorte que la ville pouvait doter un équipement enfin à la hauteur de sa comédie avec une participation qui réunissait de nombreux partenaires. - Justement vous citez l’EPASE, on y viendra peut être après, mais sur le choix du site et sur la décision de la comédie, quel rôle ils ont eu ? - Alors, l’idée n’est pas venue tout de suite. D’abord parce que, il y a eu un long cheminement. D’abord une bagarre financière. Après, à ce moment là, quand on a obtenu quand même gain de cause, oui on y va, on signe la décision de reconstruire la comédie, le problème s’est posé d’aller vraiment plus loin dans le choix du site. Et moi je commençais à réaliser que si on avait explosé la comédie de Saint Etienne actuellement, c’était pratiquement dix mois un an de chantier de démolition, de déblaiement, un quartier complètement explosé, déjà que on arrivait pas à sortir du parking du palais de justice... Donc vous imaginez, tous les riverains autour ? Ca aurait été une pagaille indescriptible, c’est comme si on avait, enfin c’était Beyrouth au coeur même de ce quartier. J’ai commencé à réaliser que c’était pas du tout la meilleure solution, et conjointement à ces interrogations, se posait la question grave de si on explose le site actuel, parce que on pouvait pas bricoler et refaire à partir de l’existant, il fallait tout casser et refaire. Si on cassait, il y avait un risque de voir la colline de la Sablière descendre, sur ce site. Premier risque. Il y avait un risque qui est apparu de plus en plus évident que matériellement le tènement ne permettait pas de répondre à tout le cahier des charges de ce qui était demandé. - Sans compter que ça met un théâtre orphelin pendant, un an, deux ans... - Exactement, je vous dit, les nuisances pour le quartier, mais ça voulait dire que théâtre orphelin comme vous dites, comme un théâtre éphémère, comme à l’époque où l’opéra avait eu cet incendie, il est resté quand même un bon moment au palais des spectacles, enfin bon c’est des configurations qui sont préjudiciables pour tout le monde. Donc quand on a commencé à réaliser ça, on a, avec l’équipe municipale, chercher un très très long, ça a duré plusieurs mois, on a émis de nombreuses hypothèses, parce que l’idée à l’époque était néanmoins de rester dans le centre ville, pour répondre de tout un tas de demande, de tout un tas de monde qui était “la vie de notre ville à besoin d’être nourrie, alimentée, il y a besoin de...” voilà, on cherchait avant d’avoir l’idée d’excentrer, on cherchait un tènement qui soit favorable. Moi j’ai rêvé pendant longtemps qu’il soit possible d’installer la comédie dans le site de la caserne des pompiers, le SDIS allait partir, à l’époque il y a eu des études, et, la réponse qui m’a été donnée, c’est que techniquement c’était pas suffisant. Euh, bon... - Maintenant ils font un multiplexe... - Je suis pas architecte, ce sont des gens compétents qui m’ont répondu, et vrai90


Annexes

ment, je nourrissais ce projet, ça me semblait la meilleure des solutions, parce que on était d’abord dans un bâtiment qui est quand même intéressant d’un point de vue architectural des années 50 je crois, dans le coeur de la ville pour le coup, à coté d’un parking, à coté du quartier ou la vie nocturne est épanouie, plein de restaurants, à coté des voies de transports en communs, je ne voyais que des avantages, et je me souviens que je disais, mais il suffit de glisser comme un tiroir une grande boite, le théâtre, c’est ce que le camion rouge fait maintenant, puisque comme vous l’avez bien compris, y a maintenant 10 salles qui vont rentrer. Bon. Donc vous voyez que ça a été un accouchement, l’enfant se présentait mal. Et, alors qu’on était convaincus que la pire des choses c’était de refaire sur le site, on arrivait pas à trouver le bon lieu. Simultanément, parce que malgré tout c’est une période qui a carburé, qui a été d’une extrême importance, pour l’orientation de cette nouvelle comédie, simultanément, Jean Claude Berruti, le précédent directeur se voit en fin de mandat, nous embauchons le nouveau directeur qui se trouve être Arnaud Meunier, et lui arrive bien entendu avec une vision neuve, si vous voulez, de la ville. Et ça c’est toujours intéressant quand quelqu’un arrive avec une vision complètement nouvelle, c’est un éclairage neuf qui est sur la ville. Donc il était de toute façon, l’idée d’une décentralisation, pendant quelques temps, se posait, on savait pas où, mais elle risquait de se poser. Et c’est là qu’Arnaud Meunier s’est dit, mais est-ce qu’on ne peut pas essayer d’imaginer un petit théâtre de 300 places, puisque les trois salles ne rentrent pas dans le lieu traditionnel, est-ce qu’il y a pas l’idée de faire la petite salle de 300 sur le site de la manufacture. Et c’est là que, de rebond, Chemetoff et l’EPASE qui quelque part, n’ayons pas peur des mots, n’arrivent quand même pas bien à retrouver qui mettre à l’intérieur, y a quand même bon, la pour le coup la nature a peur du vide; ça a fait tilt, et de là au lieu de dire on peut faire un petit théâtre, y a eu un glissement de proposition, parce que à l’époque ça devait être l’université qui devait être dans ce local. - Le pôle optique ? - Le pôle optique, oui -Qu’ils ont créé à côté de la manufacture - Qu’ils ont fait là bas, mais à l’époque on réfléchissait à installer l’université dans le site qui va maintenant être occupé par la comédie. C’était une période ou ça carburait tous azimuts pour à la fois être cohérents, pour à la fois être rentable, pour en même temps correspondre au fonctionnement de la population, rendre, mutualiser certaines ressources, comme par exemple le parking, quand on s’est intéressés à cette hypothèse, et bien d’un seul coup c’était une évidence. C’est à dire qu’il y a le palais des spectacles, même si on sait pas trop ce qu’il va devenir, mais il n’en reste pas moins qu’il est là, il y a les parkings qui sont tout trouvés. -Celui du zénith.. - Celui du zénith, et puis la friche, avec tout ce que ça peut représenter pour une mémoire de stéphanois, attachés à notre passé industriel, économique, et d’un seul coup c’est, Euréka ! mais bien sûr c’est à dire que ça peut pas être ailleurs, même si politiquement on nous l’a beaucoup reproché, je reste convaincue , passez moi la parenthèse, qu’a part la caserne des pompiers, c’est le meilleur des choix. Et c’est vrai que d’un seul coup, on a plein de photos de Jean Dasté, c’est à dire du créateur, du fondateur de la comédie de Saint Etienne, que l’on voit avec des ouvriers de mécanique, avec des ouvriers fondeurs, avec des mineurs. Il rendait visite, parce qu’il parlait de poète, il parlait des spectacles, c’était un homme de communication d’une telle simplicité, et d’une telle gentillesse, que ça a laissé 91


Les lieux en suspens, matière à projet

une empreinte indélébile. - En plus c’est intéressant je trouve, parce que l’ancien site c’était le théâtre des mutilés du travail, là c’est le site de la Stéphanoise de Construction Mécanique, quelque part.. - On fait une boucle ! on est toujours dans la même vérité, c’est à dire cette comédie de Saint Étienne, elle est attachée à l’ADN de ce qu’a été l’histoire de la construction et du développement de cette ville industrielle. Et donc, voilà un petit peu comment je peux vous dire comment nous avons procédés, comment une fois que nous avons réfléchi, on a mesuré, on a paramétré, on a, vous savez toutes les études qui sont derrière, en plus là, si vous n’êtes pas stéphanois, mais que par la notoriété des spectacles vous faites venir des gens de l’extérieur, allez leur expliquer comment se rendre à la comédie.. Et ceux qui sont arrivés, demandez leur de rejoindre la route pour sortir. Ils se perdent généralement à tourner, c’est épouvantable. Et c’est se voiler la face que de ne pas reconnaître ça. Et moi je suis la première, puisque j’habite le centre ville, à reconnaître que c’est formidable de partir à pied, mais je suis comme les poissons volants, je ne suis pas la majorité de l’espèce, et tous les gens qui viennent aux spectacles, pour la grande majorité ont besoin de transports et d’accès. [...] - Et du coup, ce qui m’interroge, forcément en tant qu’architecte, c’est quelles consignes, ou quelles approches on a incité les architectes à avoir par rapport à ce lieu. Qu’est ce qu’on leur a dit, est ce qu’on leur a dit qu’il fallait garder, ou.. - Alors, nous nous étions, bon j’espère vous avoir communiqué tout ce qui fait que, des mutilés du travail, il faut savoir qu’avant les mutilés du travail Jean Dasté avait trouvé un local, il était hébergé dans les, tout à fait au dernier étage de l’école des ingénieurs, y avait une verrière, ils étaient logés là, mais surtout ils prenaient leur bâton de pèlerin et puis ils partaient, ils sillonnaient les routes un petit peu comme à l’époque de Molière. Et donc après les mutilés du travail, déjà, y a une très belle symbolique avec l’histoire de Saint Etienne, là maintenant les fonderies, on revient sur quelque chose qui a existé et quelque part on redonne une seconde vie non seulement à cette friche qui est, vous l’avez vu, dans un état irréversible. D’ailleurs il y a le film, Géronimo, de Tony Gattlif, nous permettra de conserver des images fabuleuses de cet endroit, mais, fabuleuses quand on aime un peu les décors un peu grunge, parce que bon, on peut pas dire quand même que... Il fallait une belle détermination pour penser y faire autre chose. Et nous avons lancé donc un cahier des charges qui était très précis, c’est à dire qui, qui faisait appel aux architectes, à la sensibilité des architectes, et les architectes, les bons, ils ne posent plus un geste architectural comme on dit, sans enfin, les bons architectes, sans qu’il y ai un enracinement avec l’entourage, avec l’histoire, surtout quand on s’appuie sur un site, qu’est ce qu’il y avait dans ce site, et vers quoi il va aller, à quoi il va être nouvellement destiné. Donc on avait fait des traits d’union entre le patrimoine et le futur, et il allait de soi que dans nos ordres de mission, on souhaitait à fois être respectueux puisqu’on soulignait, on voulait mettre un éclairage sur ce lien, et en même temps on voulait de la modernité. Donc, c’est une sorte d’alchimie très sensible, et nous avons trouvé, avec l’équipe d’architectes, quelqu’un d’étonnamment, tout de suite ça a été pratiquement l’unanimité, quand nous avons ouvert les plis, ça a été l’unanimité. Si j’ai bonne 92


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mémoire, toute l’équipe technique qui a travaillé sur le dossier comparatif pour nous amener la présentation finale, je crois qu’il restait 5 projets, et sur les 5 projets, on les a bien entendu présentés avec beaucoup de sérieux et puis regardés avec beaucoup d’attention parce que les gens avaient vraiment travaillé avec tout leur savoir-faire et leur imaginaire, mais vraiment, on a été emballés par celui-ci. Parce que à la fois, vous avez vu les plans, il est très respectueux de ce qui était avant, et c’est une sorte de valorisation du passé, mais tout en conjuguant les deux, et en faisant une trame très très sensible entre ce patrimoine industriel, rustique, rude, brut, et en même temps toute cette sensibilité de l’intelligence, du débat d’idées, de ce qu’on peut attendre d’un CDN, qu’il nous aide à réfléchir, à travailler notre imaginaire, donc il me semble que c’est un très très beau projet, et j’espère vraiment, que, après toutes ces querelles politiques qui ont agité, pour moi sans fondement, mais il faut bien que les querelles soient alimentées par du vent... eh bien je pense que tout les stéphanois se féliciteront du choix qui a été fait à ce moment là.”

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Les lieux en suspens, matière à projet

Dialogue entre Philippe Roux et Massimiliano Camellini dans le cadre du colloque LA PHOTOGRAPHIE DES ESPACES INDUSTRIELS ET URBAINS organisé au musée d’art moderne de saint-étienne le vendredi 12/12/2014. Retranscription d’après enregistrement personnel. ( traduction simultanée dans la salle, des propos de M Camellini, la transcription est donc celle de la traduction proposée en directe et non pas celle du propos original en Italien ou traduit par mes soins) “[...] P : Il a travaillé sur des quantités de séries, une des dernières qu’il a faite, s’appelle duel, autour de l’escrime, et il a fait aussi une série autour de la zoologie. Donc c’est intéressant à avoir à l’esprit parce que la série de photos que vous voyez défiler devant vous, de reproductions photographiques, dit quelque chose aussi de son intérêt particulier notamment sur la construction, il a un intérêt pour ce qu’il appelle le focus, il nous a parlé notamment du photographe William Klein, et la façon dont il essaie de trouver dans l’espace une circulation qui dit quelque chose évidemment, des histoires qui se sont opérées via notamment l’intelligence du cadrage, une intelligence de ce qu’on appelle le sur cadrage, le cadre dans le cadre. Donc voilà, je voulais mettre le travail de Massimiliano en perspective, c’est à dire que je pense que c’est un travail aussi sur la notion de strates de temps. Donc d’une certaine façon sur la photographie elle-même. Et voilà. C’est une façon aussi de le présenter, imparfaite naturellement, mais qui permet peut être justement de sortir du simple document, son travail a une valeur aussi empathique, il est dans l’empathie avec le lieu et avec cet habitus, une façon que les gens ont pu, que les hommes ont pu y habiter. Je dis bien les hommes, c’est à dire aussi bien l’ouvrier que le patron. Alors, peut être une question, parce que la c’était la présentation, c’est à dire que... la suspension du temps, et la relation entre suspension du temps et photographie ? M : Alors donc, effectivement comme vous le disiez, lorsque j’ai visité ces lieux, c’est l’empathie, la relation personnelle que j’ai pu avoir avec les objets et ce que je voyais, qui ont constitué mon travail, et à ce moment là donc, eh bien j’ai eu deux réactions. La première c’était l’émotion, face aux traces du temps que ces lieux portaient, et puis la deuxième ça a été ce besoin de me rapprocher, pour le cadrage des photos. Parce que j’avais besoin de voir de près ces traces. P : Oui, aussi ce qu’on constate quand on voit la série de photographies, c’est qu’il y a une grande humilité, c’est à dire, de l’empathie certes, mais avec une distance mesurée. Pour ne pas être dans la.. faire très attention de ne pas être dans une forme de pathos, par exemple, surcharger, parce que c’est quand même des lieux où on aurait la tentation de... M : Alors, c’est tout à fait vrai, et même lorsque j’ai travaillé sur l’impression de mes photos, avec les imprimeurs, nous avons beaucoup travaillé et beaucoup porté d’attention à ne pas donner trop de, trop de contrastes à ces photos. A ne pas augmenter les parties obscures ou le noir qui pourrait effectivement à aller 94


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vers le pathos. Nous avons vraiment fait attention à maintenir des couleurs, enfin, à rester dans la sobriété de façon à donner une bonne lecture de ces photos, même si il y a beaucoup de contre-jours, pour nous ce qui était important c’était de relater les strates de l’histoire. P : Moi, j’aimerais bien m’arrêter maintenant sur quelques photographies, pour voir un peu la, le parti pris de la construction, la façon par exemple dont, vous réflechissez sur la façon dont ça circule, il faut bien imaginer encore une fois je reprécise, y a une déambulation, donc le choix d’un cadre etc. Essayer de voir comment ces espaces à l’intérieur de l’espace peuvent raconter une histoire. Potentielle hein, je précise.”

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Les lieux en suspens, matière à projet

Portoflio : la SCM, 2011-2014 Photos personnelles. Les photos suivantes sont montrées ici dans l’optique de permettre une meilleure connaissance et compréhension des lieux au lecteur, ainsi qu’une trace de son évolution. Les prises de vues se répartissent sur quatres dates, de 2011 à 2014 : les deux premières ont été réalisées lorsque le lieu était une friche industrielle en suspens, les deux suivantes lors de la phase de chantier, état d’avancement du projet au moment de l’impression du présent travail.

09 septembre 2011

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Les lieux en suspens, matière à projet

16 février 2012 Jeudi 16 février 2012. Le froid a couché la végétation à l’extérieur. La toiture des sanitaires s’est écroulée. Une forte odeur de moisi s’en dégage. Les lieux n’ont pas beaucoup changés depuis la dernière fois. Plus de tags, moins de vitrages. Je croise un homme, qui promène son chien, et deux graffeurs en action, qui s’énervent à la vue de l’appareil photo.

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Les lieux en suspens, matière à projet

16 novembre 2014 Dimanche 16 novembre 2014. Le bâtiment est désossé. Ou plutôt, il n’en reste que les os. La structure. La plupart des dalles ont été grattées, voir défoncées. Il reste certaines des anciennes menuiseries. On distingue des renforcements ponctuels sur la structure, comme une atelle. La structure a été repeinte, probablement avec une peinture coupe-feu. Les murs égalements semblent avoir été enduits.

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Annexes

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Les lieux en suspens, matière à projet

22 décembre 2014 Lundi 22 décembre 2014, le chantier est en pleine activité. A l’est, les foreuses percent à l’emplacement de la future grande salle. Les grues amènent des poutres, visiblement pour renforcer les structures des toitures. Des dalles ont été coulées, ainsi que le mur qui bouchera l’extrémité ouest de la halle nord.

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Annexes

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Les lieux en suspens, matière à projet

Bibliographie Ouvrages - AUGÉ, Marc. Non-lieux. Paris : éditions du Seuil, 1992. -150p.- (collection La libraire du XXIe siècle). - BONILLA Mario, TOMAS François, VALLAT Daniel. Cartes et Plans, Saint Étienne, du XVIIIe siècle à nos jours, 200 ans de représentation d’une ville industrielle. Saint-Étienne : Publications de l’Université de Saint-Étienne, DL 2005. -182p.(collection Ecole d’architecture de Saint Etienne) - BOUKERCHA Karim, MEFFRE Romain, MARCHAND Yves. Graffiti Général. Paris : Dominique Carré éditeur, 2014. -250p.- DAVIES, Mike. Dead Cities. Paris : Les prairies ordinaires, 2009. -137p.- FREUD, Sigmund. L’inquiétante étrangeté et autres essais. Paris : Gallimard, 1988. -342p.- JEFFERIES, Richard. After London or Wild England. Oxford : Oxford university press, 1980. -248p.- (The world’s classics). - LAZZAROTTI, O. “Patrimoine” In LÉVY, J. & M. LUSSAULT. Dictionnaire de géographie et de l’espace des sociétés. Paris : Belin, 2003. -1033p.- LACROIX, Sophie. Ce que nous disent les ruines. Paris : l’Harmattan, 2007. -324p.- LÉGER, Jean Michel. Usage. Paris : éditions de la Villette-Passage, 2012. -68p.- LONDON, Jack. La peste écarlate. Arles : Actes sud, 1992. -119p.- MAFFESOLI, Michel. Petit traité d’écosophie, retour à l’essentielle nature des choses. Paris : CNRS éditions, 2010. -80p.- MAROT, David. L’art de la mémoire, le territoire et l’architecture. Paris : éditions de la Villette, 2010. -142p.- (collection penser l’espace) - NORBERG-SCHULZ, Christian. Genius Loci. Bruxelles: Pierre Madraga éditeur, 1997. -213p.-

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Bibliographie

- NORBERG-SCHULZ, Christian. L’art du lieu. Paris : éditions Le Moniteur, 1997. -312p.- (collection Architextes). - PEREC, Georges. Espèces d’espaces. Paris : Editions Galilée, 2000. -180p.- SIMON Philippe, Additions d’architecture. Paris : éditions du Pavillon de l’Arsenal, 1996. -126p.- Technische Universität Berlin. Atlas actif des vallées stéphanoises. Berlin : Technische Universität Berlin, 2006. -89p.- Traço Alternativo, Arquitectos Associados. Guia de Arquitectura, Espaços e Edificios Reabilitados. Porto : Traços Alternativos, 2012. -248p.- TURGEON, Laurier (dir.). L’esprit du lieu : entre le patrimoine matériel et immatériel. Québec : Les presses de l’Université Laval, 2009. -437p.- VAN UFFELEN, Chris. Re-use architecture. Salenstein : Braun Publishing, 2009. -408p.- VASSET, Philippe. Le livre blanc. Paris : Fayard, 2007. -135p.- VIOLA, Antonio & Prince, Myra (dir.). Projeter l’ancien, 5 séminaires. Paris : Éditions de l’Éspérou, 2003. -348p.- WAT, Pierre. Naissance de l’art romantique. Paris : Flammarion, 1998. -310p.(Collection Champs arts)

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Les lieux en suspens, matière à projet

Articles de périodiques - AMPHOUX, Pascal. Trois attentes dans l’espace suburbain. BrU Planning a Capital, revue quadriennale bruxelloise de l’aménagement du territoire, Bruxelles : CIVA, 2007, n° 1, pp. 28-31. - BAILLARGEAON, Taïka. «La ruine de l’en attendant, un cas d’éphèmere continu» Sociétés, revue des sciences humaines et sociales. 2013, n° 120 : Ruines. Sous la direction de Manuel Bello Marcano et Pablo Cuartas. pp. 25-34. - BELLO-MARCANO, Manuel. «Le songe circulaire : pour comprendre les ruines». Sociétés, revue des sciences humaines et sociales. 2013, n° 120 : Ruines. Sous la direction de Manuel Bello Marcano et Pablo Cuartas. pp. 5-11 - BOTTI, Massimiliano. «Le layer de l’impermanence». Le Philotope, revue du réseau scientifique thématique PHILAU. Mars 2014, n°10 : Pour une théorie des impermanences, sous la direction de Silvana Segapeli. pp. 121-126 - BOUZET, Ange-Dominique. «Petit pas pour la danse. La beauté brute de la cité administrative de Pantin. Visite du site du futur CND. (Jacques Kalisz)». Libération, 19 juin 1999. - MICHELIN, Nicolas. «La Matrimoine : une méthode douce qui replace la matrice intime du territoire au coeur des pratiques». Architectures d’Aujourd’hui, 2012, n°397, pp. 70-73. - SEGAPELI, Silvana. «Pour une théorie des impermanences». Le Philotope, revue du réseau scientifique thématique PHILAU. Mars 2014, n°10 : Pour une théorie des impermanences, sous la direction de Silvana Segapeli. pp. 7-16

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Bibliographie

Articles en ligne - ELIE Maurice, De l’Einfühlung à l’empathie; l’empathie, la sympathie, le « sentir » ; phénoménologie, éthique et esthétique. 2012. (consulté la dernière fois le 24/12/14) http://temporel.fr/De-l-Einfuhlung-a-l-empathie-par - FERRAZ, Marcello. The Making os SESC Pompéia. http://linabobarditogether. com/fr (consulté la dernière fois le 22/12/2014) -LACROIX Sophie. L’esthétique des ruines, texte pour la Maison Européenne de l’architecture, conférence organisée dans le cadre des 10e journées de l’architecture le 29/10/2010. (consulté la dernière fois le 21/12/2014) http://www.ja-at.eu/images/stories/ma-galerie/esthetique-de-la-ruine-sophie-lacroix.pdf - LE STRAT Pierre Nicolas. Micro-politique des usages. 2008. Disponible sur le site de son auteur. (consulté la dernière fois le 16/12/2014) http://www.le-commun.fr/index.php?page=micropolitiques-des-usages

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Mots clés Lieux en suspens - Réutilisation - Projet d’architecture Esprit du lieu - Matrimoine - Comédie de Saint Étienne

Résumé Les lieux en suspens sont à la marge de notre société. Architectures désertées par les usages officiels, abandonnées où désaffectées, ils se tiennent dans un espace-temps suspendu, dans l’attente d’un futur encore indéterminé. Mais ces lieux possèdent une âme et un Genius Loci bien particuliers. D’autre part, ils sont également des enjeux majeurs de l’architecture pour les années à venir, tant le besoin de réutiliser le déjà là se fait de plus en plus pressant et évident. Le pari de ce travail, c’est que cet esprit du lieu particulier peut représenter un véritable atout pour l’architecture, que ces lieux sont une matière à projet spécifique, et riche. Ce travail cherche donc, par la compréhension des caractéristiques intrinsèques et communes des lieux en suspens, à comprendre leur nature, leur existence, leur esthétique, leur esprit du lieu; ceci afin de voir comment ces particularités peuvent être -et sont- utilisées dans les projets architecturaux de réutilisation de tels lieux. L’analyse du cas d’études du projet de la nouvelle Comédie de Saint Étienne vise à apporter un éclairage concret et de terrain à la question. Détaché de la question technique d’une telle opération, le point de vue adopté se place ici résolument du coté du sensible, de l’expérience et du ressenti. Du sens; qui conduit à la forme, à l’architecture.

Abstract The pending places are on the border of our society. Empty architectures, abandoned, disused by any official meaning, they stand in a suspended space-time, waiting for a futur which is, so far, undetermined. But those places have a soul, and a very specific Genius Loci. Also, they are becoming a major question for the architecture, considering that the need for re-using what is already there is becoming more and more consistent and obvious. The hypothesis developed here, is to consider that this spirit of the place can be a great asset for architecture, that those places are a very specific and rich project material. Therefore, this work tries, thanks to the comprehension of the characteristics of such places, to understand their nature, their existence, their esthetics, their spirit. In order to discover how those can -and are- used in the architectural projects concerned about re-using those places. The analysis of the new Comédie de Saint Étienne project is bringing a realistic and tangible point of view onto the question. Detached from the technical preoccupations of such an operation, the point of view of this work is definitely on the side of the experience, of the feelings and the sensible. On the side of the meaning, which leads to the form, to the architecture.

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