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le mensuel i # 07 i fÉvRieR 2011

DoCument exClusif

La confession d’un dealer de crack le mensuel # 07 fÉvrier 2011 i Rue89.com

Ils nous réveillent! Bel : 4,50 € – CAn : 8,00 DC – CH : 7,80 fs

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258 anS dE rÉfLExIon, toujourS rÉvoLtÉS

Edgar Morin, 89 ans, philosophe

Stéphane Hessel, 93 ans, auteur d’« Indignez-vous ! »

Susan George, 76 ans, cofondatrice d’Attac


Le corps I j’aime pas Les LÉgumes

La liberté de l’obèse

Obama a paraphé une loi imposant des menus équilibrés dans les écoles. Sarah Palin y voit une attaque contre l’identité américaine. Par Hélène Crié-Wiesner i Binationale

SaraH Palin © Sean Gardner/reuterS – baraCk Obama © YurI GrIPaS/reuterS – retOuCHe © leonardo da cerdan

Le Healthy, Hunger-Free Kids Act (littéralement «  loi pour des enfants sains et jamais affamés »), paraphé le 13 décembre par  le président américain, est la plus importante intervention fédérale dans l’alimentation des enfants américains depuis 1946. Une vraie révolution culturelle, que Sarah Palin et ses amis combattent avec énergie. En 1946, donc, le président Truman avait lancé programme pour aider les enfants pauvres à se nourrir. Aujourd’hui, ils sont 31 millions à  bénéficier, partiellement ou en totalité, de l’aide fédérale aux déjeuners scolaires. Aujourd’hui, la loi Hunger-Free Kids prévoit des crédits pour améliorer la qualité des déjeuners scolaires. Mais l’originalité du texte, validé par Obama et voté par le Congrès, réside moins dans l’accroissement du budget que dans la nouvelle norme diététique : les légumes et les fruits deviennent obligatoires, le sucre, le sel et le gras doivent diminuer. Qui pourrait s’opposer à un tel projet ? Plein de gens. D’abord parce que le gouvernement s’engage à débourser 4,5 milliards de dollars supplémentaires (3,4 milliards d’euros). C’est embêtant pour le déficit. Les espoirs placés dans cette loi risquent de buter sur un fait

72 I fÉvrier 2011 I # 07 I

têtu : les enfants ne veulent pas de légumes à l’école. Voici le sombre pronostic mis par l’IOM (Institute of Medicine), pourtant à l’origine des recommandations suivies par les législateurs : « Le coût des repas scolaires va naturellement augmenter, mais il n’est pas garanti que les enfants acceptent de manger ça. On sait que les enfants refusent ce genre d’aliments sur leur plateau, ou alors les prennent sans y toucher. » Admettons. Encore faut-il que les

cuisiniers des cantines apprennent à cuire les légumes correctement pour ne pas les rendre infâmes. Comme en France, plusieurs Etats se sont lancés dans des expériences socioculturo-gastronomiques. Ils sont aidés par des fondations et associations privées.

Le tea party met son grain de seL Tout cela n’est pas du goût des farouches « tea-partyistes », des républicains ultras représentés par Sarah Palin et Glenn Beck, qui reprochent violemment à l’Etat et aux pouvoirs publics de restreindre ainsi la liberté de conscience et de comportement des citoyens américains. La belle Sarah a débarqué fin novembre dans une école primaire de Pennsylvanie chargée de cookies odorants, qu’elle a distribués en conseillant aux gosses d’en profiter avant que le « nanny state  » (l’Etat paternaliste) d’Obama ne les prive désormais des plaisirs simples de la gourmandise. Sur Fox News, l’animateur d’extrême droite Glenn Beck reprend le cou-

ultra ou XXL ? sarah palin part en croisade contre Barack obama pour le droit inaliénable à l’obésité. (pour les kilos en plus et en moins, merci photoshop.)


plet anti-Etat : « L’administration Obama croit que vous êtes incapable de prendre des décisions. […] Laissé à vous-même, vous allez manger trop, vous allez devenir un gros plein de soupe. » Dans le New York Times, Judith Warner (lire aussi ci-dessous) rappelle que l’effort le plus abouti du gouvernement américain pour réguler la quantité et la qualité de la nourriture consommée par les citoyens remonte à la Seconde Guerre mondiale, quand il s’agissait de garder les réserves de viande pour les soldats du front. Le gouvernement avait alors pensé que le message « mangez autrement » n’avait de chance d’être entendu que s’il était soutenu par deux arguments concomitants : nutritionnel et psychologique. Pour ce second aspect, il avait été fait appel à la célèbre anthropologue Margaret Mead : « Manger de la manière dont le gouvernement voulait les voir manger – sainement et dans une perspective de santé publique – était une manière, pour les citoyens, de faire preuve de patriotisme. » Le programme avait remporté un franc

succès, avant de s’étioler dans les décennies suivantes, pour aboutir à la catastrophe d’aujourd’hui.

une question de cuLture David A. Kessler, ancien patron de la Food and Drug Administration (FDA) et auteur d’un livre formidable sur l’appétit de ses concitoyens, suggère une voie de changement : « Qu’est-ce qui a conduit les Américains à ne plus fumer ? Non pas une loi, mais une rupture culturelle. En l’espace d’une génération, les cigarettes ont perdu leur côté “sexy et cool” pour devenir progressivement quelque chose de repoussant. » Kessler estime que la norme sociale pourrait changer et que les portions énormes – ou le fait d’engloutir de la bouffe industrielle farcie de sucre, de sel et de gras – pourraient devenir « socialement inacceptables ». On n’y est pas encore, mais un nombre croissant d’Américains se détournent du fast-food roi, et le Healthy, Hunger-Free Kids Act n’aurait pas été voté par le Congrès si cette

sucre et identitÉ nationaLe suivez bien le raisonnement, ironiquement pointé par judith Warner dans le new york times : « Le fait que les écoles soient contraintes d’encourager des alternatives alimentaires au régime national classique haut en sucre est une attaque contre le mode de vie américain. contre la liberté et le bonheur. contre les délices de l’enfance et, bien sûr, l’intégrité de la famille. » Judith Warner procède à un décryptage en règle de l’histoire gustativo-libertaire de ses concitoyens : « en déclarant la guerre à la graisse et au sucre, le gouvernement touche à une question centrale du mode de vie américain. Manger trop, n’importe quoi, n’importe où, n’importe quand, en réponse à n’importe quel stimulus, est quelque chose de central, de crucial, pour notre identité. » rappelant que ce sont les Américains qui ont inventé le fast-food à engloutir sans descendre de voiture, l’éditorialiste conclut : « Vous ne pouvez pas prétendre changer un aspect du comportement alimentaire sans vous attaquer à l’ensemble de notre mode de vie, à notre rapport à la nourriture. »

évolution n’était que le fait d’une minorité. Les efforts de Michelle Obama pour faire bouger les gosses, pour doter un maximum d’écoles de salad bars, pour inciter les gens à planter des potagers, sont applaudis et relayés. Les restaurants où l’on mange bien se multiplient jusque dans le Midwest. Et les rayons frais des supermarchés n’ont plus rien à voir avec ce qu’ils étaient il y a dix ans. Sans parler de la prolifération des marchés fermiers. Et que l’on ne dise pas que cette tendance est réservée aux bobos friqués : nombre d’associations caritatives, style Restos du cœur, appellent leurs donateurs à diversifier leurs dons alimentaires en forçant sur les fruits et légumes.


Éco89 I face-À-face

Lettres ouvertes à un jeune chômeur

Les conseils d’une crevure néolibérale Par Camille A. i Consultante, chef d’entreprise i Illustration Mathilde Aubier

L

e téléphone a sonné. C’était un jeune. Un jeune sans emploi. Giuseppe a une petite vingtaine. Il a une licence info-com, il sait bricoler du HTML et il est assis sur une montagne de stages. Il veut du travail, mais pas de l’exécution : il veut faire chef, chef de projet en CDI ou en CDD – autant dire l’Everest. Je me dis : « Celui-là n’appellera pas pour rien. Je me le fais et il finira sa journée un peu moins naïf. » Je lui explique qu’avec son CV c’est mort pour un poste de chef de projet Web décent, à moins de frapper aux portes des pires lessiveuses de webmarketing douteux. Giuseppe est crispé, déçu. Il me dit qu’il a peur, en s’abaissant à des tâches d’exécution, de se voir cantonné à des rôles de sous-fifre minable. Il préfère sortir la vaseline et signer un contrat pro bidon. Plus on discute, plus je le malmène, et plus je le malmène, plus il cède du terrain. Giuseppe est prêt à baisser son froc. La conversation se termine. Il ne le sait pas,

80 I fÉvrier 2011 I # 07 I

mais je le rappellerai probablement : il m’a l’air un peu motivé au fond, puisqu’il a appelé. Alors je me décide à écrire à la Rue, où je traîne souvent. Qu’est-ce qu’une pourriture néolibérale-capitaliste de quelques années ton aînée, qui jette tes e-mails à la corbeille, peut bien t’apprendre sur ta trajectoire professionnelle ? Eh bien, au moins ça.

doute un peu Il faut parfois modérer ses ardeurs et consentir à apprendre avant de commander. Je lis des tas de témoignages de jeunes outrés par le peu de cas que font les employeurs de leurs diplômes. C’est vrai. On n’en a absolument rien à branler. Seuls les responsables RH de grosses boîtes recrutent au diplôme, d’après une grille d’indice classement/salaire, et si tu avais le bon, jeune chômeur, tu ne serais pas en train de chercher. Donc laisse tomber : hors Sup de co, ingé et métiers très spécialisés, le seul impact du diplôme sur l’employeur est l’affect (« Le même que moi ! »). Un patron


la réponse d’une précaire prétentieuse Par Ophélie Latil i Porte-parole de Génération précaire

N

otre « crevure » anonyme n’a pas tort  : les jeunes d’aujourd’hui sont prétentieux, ils se rêvent tous spationautes ou cascadeurs. Ils arrivent, forts de plusieurs années d’études ponctuées de voyages à l’étranger, de jobs étudiants, de quelques mois à plusieurs années de stage, gonflés à bloc par leurs enseignants. Ils se préparent à rembourser leur prêt étudiant. Bon, c’est là que ça sent le roussi. Les pauvres, les précaires, tout ça, c’est pénible. En fait, ne devraient travailler que les gens qui ont les moyens de le faire. Parce qu’il y a du travail, mais pas d’emplois. Rémunérés, j’entends. Il faut attendre. Les DRH vous le diront tous, depuis la « crise », il faut cinq ans d’expérience pour obtenir son premier emploi durable. En France, il s’obtient en moyenne à 28 ans, comme le rappelle la sociologie Camille Peugny dans son livre Le Déclassement. La « crise » ! Notre anonyme ne doit même pas savoir avec quelle terreur elle est perçue par

nos petits précaires, en suspension quelque part entre études et sacro-saint contrat de travail. On leur a à peine expliqué comment rédiger un CV, on leur a bien tapé sur le système en parlant en « kilo-euros » et donné des fourchettes de salaire invraisemblables, alors, quand ils se rendent compte que leurs profs leur ont menti en disant qu’après les sacrifices des mois de stage ça finirait bien par payer, la couleuvre est dure à avaler. Mais cette amertume est de courte durée : en général, il faut bien manger et donc trouver très vite quelque chose qui vous occupe et, idéalement, vous aide à payer le loyer – là-dessus, chère néolibérale, vous serez d’accord, on est tous égaux, on a tous besoin d’un toit. Pour la suite, on sera pas d’accord, et il vous faut noter deux ou trois choses.

Soyez cool O.K., ceux qui vont tordre la bouche à la lecture de votre CV ont un statut de cadre, une chemise bleue et un BlackBerry, mais ils ne sont I # 07 I fÉvrier 2011 I 81


Éco89 I fACe-À-fACe

Conseils d’une crevure néolibérale cherche avant tout des compétences précises, pas du papier. Application pratique au cas Giuseppe : si tu veux gérer une équipe de prod Web, approfondis ta connaissance du circuit par les piges ; monte des sites toi-même, mets les mains dans le cambouis et dans le marché.

Soigne ton CV La plupart des CV que nous, employeurs, recevons chaque jour n’ont aucun intérêt : plus ou moins bien présentés, souvent sans aucune structure ou intention de convaincre, jonchés de stages, dépourvus de quoi que ce soit qui ressemble à de l’initiative ou à du culot, blindés de fautes d’orthographe et de grammaire épiques. Ils n’émanent pas d’élèves issus des plus prestigieuses filières (ceux-ci ne savent pas non plus écrire un CV, mais, allez savoir pourquoi, on leur pardonne…). A première vue, jeune, tu es inutile. Ou pas. La preuve, c’est qu’on te confie des stages. Donc soigne le CV et la lettre de motivation. Tente des approches de présentation inédites, remets en main propre, fais des « distrib » à la sortie des chambres de commerce et d’industrie. De toute façon, tu es déjà au chômage, donc occupe-toi ! Relis ce que tu écris ou fais-le relire. Commence le CV à l’anglo-saxonne, par un court paragraphe bien accrocheur mais pas vantard, où tu résumes ton profil et tes atouts. Ça met en jambe le lecteur, et ça va trancher un peu avec les 200 CV à la française qu’il a vus défiler ce matin. Et, pitié, pas la peine de mettre ta photo si c’est une photo d’identité sous néon, façon casier judiciaire d’Emile Louis, ou une photo de vacances foireuse. C’est pas forcément l’essentiel (perso, j’aime même pas trop les photos).

ACCroChe-toi Là, je parle peut-être plus pour ma branche, celle du Web. Moi, j’attendais de Giuseppe qu’il me dise : « Bon, je sais faire des choses, estce que je peux pas déjà aider, participer à des projets, faire des trucs, puisque vous ne voulez 82 I fÉvrier 2011 I # 07 I

pas me filer mon CDI ? » En période de vaches maigres, montre-nous que tu en veux, que tu sais mettre le pied dans la porte, proposer du concret et t’accrocher. N’hésite pas à secouer un peu ton interlocuteur, à faire preuve de volontarisme. Le statut d’auto-entrepreneur, c’est justement à ça que ça peut servir. Ça permet aussi de se vendre un peu plus à sa juste valeur, en faisant miroiter l’absence de charges et de contraintes à l’employeur.

oublie le CDi J’aimerais qu’on me dise : « Allez-vous faire voir avec les offres de stage. Je veux bien démarrer cette nuit, mais pour mon compte et pas pour 300 euros par mois. » Un employeur n’est pas naïf, il sait qu’un boulot mal payé est souvent un boulot mal fait, et parfois pas fait du tout. Donne de la voix, cher jeune. Ose lâcher du lest sur le CDI que tu n’auras de toute façon pas. Enfonce les portes. Montre-nous que tu as compris comment on fonctionne, que tu es prêt à jouer le jeu, mais pas à te mettre à poil non plus. Accessoirement, avoir des rentrées d’argent fait partie de ce qui donne la pêche : le gars qui cherche depuis deux ans, qui vit chez ses parents, qui est mort de faim et qui donne son sang pour aller au ciné, il ne nous fait pas envie. Celui qui semble assumer joyeusement sa « précarité » (le mot est lâché !) et se paye un iPhone avec ses rentrées irrégulières, il arrive en entretien plus relax : il veut le boulot, mais il est pas là pour jouer sa vie.

ArrÊte De rÂler Le temps aidant, la « génération précaire » est en train de devenir la seconde génération précaire. Donc, quand tu es en entretien face à un trentenaire, sache qu’il en a sué lui aussi pour faire son trou. La tactique de la pitié et  de la génération sacrifiée ne marche pas trop – à dire vrai, ça nous gonfle essentiellement. Pas la peine de râler sur le marché du travail impitoyable ou le marché du logement qui étrangle. Rentre-nous dedans, viens nous chercher avec les dents au lieu de nous envoyer un mail neurasthénique ! :-)


réponse d’une précaire prétentieuse remplace actuellement ma team de consulpas si forts. La plupart parlent anglais avec un accent français bien de chez nous. Ils font des fautes d’orthographe. Ils oublient de faire des reportings fréquents, la valeur de l’exemple ils en ignorent jusqu’au concept et ils sont souvent très mal élevés. Ils disent rarement bonjour aux plus petits qu’eux, ils confondent franchise et manque de tact, trouvent très spirituel d’appeler tous les juniors par le même prénom et ne connaissent pas le mot « s’il te plaît ». Donc soyez cools en entretien, le type en face n’est généralement pas une flèche, donc évitez de lui parler avec stupeur et tremblements [l’état dans lequel on doit s’adresser à l’empereur au Japon, ndlr], c’est pas exactement un empereur céleste. Chez nous, c’est un truc de winner, de dire qu’on est tellement full qu’on n’a même pas le temps de répondre aux CV. Morale néolibérale ? Mais, quand on envoie son CV aux Anglais, aux Allemands, aux Américains, qui sont pas exactement membres de l’ex-URSS, ils traitent votre candidature en moins de quarante-huit heures. Et ils ont traversé la même crise que nous, non ? Ils sont bien lotis question taux de chômage, même si nos jeunes à nous sont quelque peu plus nombreux.

Épurez votre cv Quand on accepte un job alimentaire le temps de trouver mieux, on se fait démonter en entretien. Ça donne quelque chose comme ça : « Ah oui, vous avez fait du télémarketing, mais vous n’avez vraiment aucune ambition ? Ils font quoi vos parents, ils ne peuvent pas financer votre loyer le temps que vous bossiez chez nous et qu’on soit certains qu’on veut de vous ? Il fait quoi votre conjoint ? »

changez de gÉnÉration Leurs conseils de vie sont biaisés car leur monde n’est pas le même. Ils ont connu une précarité relative à une période où il n’y avait pas 2 millions de stagiaires et où les boss ne vous appelaient pas pour vous dire : « Je

tants en CDI par des auto-entrepreneurs, vous voulez en être ? » Les néolibéraux, ils vous donnent du « moi aussi, j’ai galéré ». Or, il y a dix ans, il y avait dix fois moins de stagiaires en France, pas d’auto-entrepreneurs, et les loyers étaient trois fois moins cher. Et aujourd’hui, pour avoir un logement, il faut être en CDI.

oubliez les promesses Un gentil conseil gratuit : ne croyez jamais quand on vous promet que vous passerez chef de quelque chose au bout de trois ans ; si vous êtes bon en calcul, vous verrez bien qu’au grand banquet de la nature on ne peut pas tous être chefs de projet. Et ils l’ont promis à tout le monde. Idem pour les stagiaires, à qui ils disent : « Si vous êtes bon, ben vous serez pris à la fin. » Le stage, comme on dit souvent à Génération précaire, c’est un peu comme la prostitution en Thaïlande. Il y a parfois une prostituée qui épouse un de ses clients, il arrive qu’une entreprise embauche un de ses stagiaires.

habitez chez votre mÈre Notre sniper en talons hauts semble préférer un jeune diplômé à l’esprit entrepreneur, qui vous propose d’être free-lance, plutôt qu’un quémandeur de CDI. Sait-elle comment le monde réel fonctionne ? En général, s’il a les moyens de commencer comme free-lance, c’est tout simplement qu’il habite chez ses parents. Les plus assistés sont donc ceux qui réussissent, parce qu’ils n’ont pas d’impératif budgétaire. Avoir un CDI ne fait pas particulièrement rêver, mais c’est le sésame, entre autres, pour le logement, une vision à long terme, l’autonomie quoi. Donc, les jeunes, si vous avez bien suivi : ne vous bradez plus ! N’acceptez plus ces stages à rallonge qui sont les seuls moments où l’on vous propose d’avoir des responsabilités, à condition de cacher que l’on est stagiaire, et n’acceptez pas de « délocaliser » les CDI en auto-entreprenariat. I # 07 I fÉvrier 2011 I 83


Pour les mÉdias libres de tunisie rue89 Édite un tee-shirt et un mug

Par Pierre Haski i rue89 C’est un tee-shirt un peu spécial que vous propose rue89 : il célèbre la révolution tunisienne en cours, et servira à aider – modestement – à la création de médias libres dans la Tunisie post-Ben Ali.

© audrey cerdan

rue89 a l’habitude de produire des tee-shirts liés à l’actualité, comme « Rue89 : Cécilia adore » (dépassé par l’actualité rose du Palais), « (Il ne faut pas dire) Casse-toi pauv’ con » ; ou encore « Sauvez le foot, cassez une vuvuzela » lors de la dernière coupe du monde. cette fois encore, nous avons voulu exprimer en tee-shirt et en mug la sympathie et l’enthousiasme que nous a inspirés le soulèvement réussi du peuple tunisien contre la dictature, et sa tentative, inachevée, d’instaurer la liberté et la démocratie dans ce pays qui nous fait face de l’autre côté de la Méditerranée. Mais nous avons voulu aller un peu plus loin, en consacrant les bénéfices de cette vente, ainsi qu’une contribution du fabricant du tee-shirt, notre partenaire comboutique, à une action en faveur des médias libres, qui vont être nécessaires pour consolider le processus démocratique en Tunisie. Soit 7 euros (5 euros de rue89 et 2 euros de comboutique) par tee-shirt vendu. Nous n’avons pas encore identifié le destinataire de cette somme, le renversement de Ben ali est encore trop frais, la situation trop incertaine pour que ce soit possible à ce stade. Mais rue89 s’engage à vous informer du déroulement de cette opération, à la fois de la somme ainsi réunie, et surtout de l’opération que nous aurons choisi de soutenir en Tunisie même. ce tee-shirt, illustrant une démocratie tunisienne en cours de « chargement », comme un logiciel libre, exprime à la fois notre joie et notre solidarité face à ce qui s’est passé en Tunisie ces dernières semaines, mais aussi nos espoirs pour que de cette révolution inédite sorte une expérience démocratique forte et vigoureuse, qui irradie dans toute la région, y compris, pourquoi pas, ici, en France. après l’attitude indigne du gouvernement et de nombreux hommes politiques français, la solidarité française avec la Tunisie est plus que nécessaire. elle peut aussi s’exprimer par un tee-shirt !


PERSO I coup de griffe

au secours, ® starck est partout Par Sophie verney-Caillat i Rue89

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romis, Rue89 n’est pas anti-Starck par esprit de contradiction. Nous sommes juste un peu inquiets de voir la France se « starckiser ». Dans le dernier épisode, la star mondiale du design revisitait le Photomaton : toutes les innovations techniques de ladite cabine photo passent au second plan ; ce qui intéresse les journalistes, c’est la signature. Depuis plus de vingt-cinq ans, il inonde les médias et rêve d’envahir nos intérieurs, si ce n’est nos pensées. « J’aime ouvrir les portes du cerveau humain », dit-il en prologue à sa biographie. « Politique, rebelle, pragmatique, subversif », celui qui se veut tout cela à la fois a accédé à la célébrité en devenant le décorateur des Mitterrand à l’Elysée et en relookant le café Costes à Beaubourg. Subversif ? Surtout mégalo assumé et redoutable homme d’affaires, Starck préfère qu’on l’appelle « créateur » que « designer » (pourquoi un mot anglais ?) et se décrivait dans une émission de télé comme un « vieux baba » dont l’ambition est de « faire du beau pour tout le monde ».

« stratÉgie chinoise » A la tête non d’une entreprise, mais d’un « réseau » de gens qui travaillent pour sa personne, l’homme se contente de dessiner et s’associe toujours à des industriels, à qui il laisse le soin de produire et de vendre. Quitte à être déçu, comme avec Fluocaril, qui a vendu sa brosse à dents plus cher que prévu, ou dans le cas de son éolienne individuelle, annoncée à 300 euros et qui en coûtera 7 500. « Cet homme remplit en partie le cahier des charges de Dieu, il a le don d’ubiquité. Est-ce qu’il sera éternel ? Ça, je ne sais pas… », lance Christine Bauer, auteure du Cas

Un essai démonte la stratégie du designer, qui « remplit en partie le cahier des charges de Dieu ».

Philippe Starck ou De la construction de la notoriété. Maître de conférence en sciences de l’information et de la communication, elle a écrit le seul livre d’analyse un peu critique du phénomène. Quand je lui demande comment cet homme peut prôner la démocratisation du beau et travailler pour le luxe, s’il n’est pas le roi de l’opportunisme, elle m’arrête immédiatement : « C’est une stratégie chinoise. Il est d’une efficacité redoutable, il sait être là où il faut au moment où il faut. Il a bien compris ce que dit Jean Baudrillard sur la société de consommation et a su transformer la valeur d’usage en valeur symbolique. Peu importe que son presse-citron ne soit pas pratique, l’avoir dans sa cuisine signifie appartenir à une certaine intelligentsia. » Comment peut-il prophétiser la disparition de la chaise et laisser à la postérité un fauteuil Louis Ghost aux allures de trône à plus de 200 euros pièce ? Comment se dire écolo et dessiner motos, voitures et yachts pour milliardaires ? Comment se dire architecte quand on n’en a pas le diplôme ? Toutes ces contradictions assumées font là encore partie de la « stratégie chinoise ». Christine Bauer : «  Le vide entraîne le plein, il est tout et son contraire. Telle une éponge de notre époque, il absorbe les tendances, l’écologie un moment, puis les nanotechnologies, le baroque… Ce n’est pas du machiavélisme, c’est comme cela qu’il crée sa propre légende. Et elle est réelle, dans le monde entier. » I # 07 I fÉvrier 2011 I 89


rue69 I dAnse Avec Les PoLes

imPressions d’effeuiLLAge AmAteur Par Camille et Blandine i rue89

L

e Secret Square est un club parisien de strip-tease où des femmes amateurs présélectionnées viennent se déshabiller devant plein de monde lors de « bals des débutantes ». Pourquoi ? Elles sont forcées ? C’est pour leur blog ? Leur copain leur met la pression ? Trois débutantes, Andy, Emilie et Taylor (les prénoms ont été modifiés), ont accepté de répondre à nos questions. Elles ont de 20 à 35 ans, sont hétérosexuelles, en couple, sans enfants, étudiantes ou ayant un niveau d’études supérieur à bac + 3.

Pourquoi ? Deux d’entre elles dansent depuis toutes petites : la première a pratiqué l’effeuillage burlesque ; la seconde, pris des cours de strip-tease, mais toujours dans le domaine privé. Elles ont longtemps rêvé des danseuses du Lido ou du Crazy Horse, aiment la féminité, « incarner la sensualité, l’érotisme, être une femme fatale sans se poser mille questions »… Le « bal des débutantes » était l’occasion de pratiquer « pour de vrai » mais « sans enjeu », « pour voir si ça leur plairait », « pour le challenge de danser sur un podium en lingerie fine, lascivement, au milieu d’inconnus ». « Ces derniers mois, je n’aime plus mon corps, ayant pris quelques kilos. En me lançant dans cette aventure, je me bats contre moi-même, pour retrouver confiance en moi et en ce corps qui n’est pas si “moche” au final. Je souffre de dysmorphophobie. En participant au “bal des débutantes”, je me prouve que j’ai un physique normal, que je ne suis pas difforme. En me confrontant au regard d’hommes et d’inconnus, je me force à accepter mon corps 102 I fÉvrier 2011 I # 07 I

L’espace d’une soirée, elles ont dansé en dessous au Secret Square.

et ses petites imperfections. – C’est le regard des autres qui me donne confiance en moi, alors danser devant des hommes qui n’ont d’yeux que pour vous (ou presque), c’est forcément grisant… – Je suis ronde, mais, si on est bien dans son corps, ça se voit, et du coup on est forcément jolie. Je pense que c’est important de montrer qu’il n’y a pas forcément besoin d’avoir un corps parfait pour être sensuelle et sexy. »

AvAnt Elles avaient peur d’avoir trop le trac, de ne pas être assez sexy, d’être paralysées, de se dégonfler, de ne pas être sensuelles… mais elles avaient envie de se faire plaisir, de se prouver qu’elles en étaient capables. « Mon copain et mes amis avaient beau me le répéter, c’était comme dire à un futur transplanté cardiaque que ça allait bien se passer et que ça ne ferait pas mal », raconte l’une d’elle. « Ma crainte principale était de ne pas y arriver, d’être gauche sur le podium, de me tordre une cheville sur mes talons de 12 centimètres et qu’on me dise que ce n’est pas nécessaire que je revienne pour le jour J. – J’ai oscillé toute la journée entre hystérie et angoisse paralysante. Un instant, j’étais euphorique, et le suivant, presque en larmes. Je doutais d’être prête à danser sur le podium, et pourtant l’envie était là. Je me sentais l’obligation personnelle d’aller au bout de l’aventure et du défi que je m’étais lancé. Abandonner si près du but aurait été dommage. – Arrivée au club, je me suis jetée dans les bras de Gaëlle et d’une autre danseuse professionnelle, qui ont réussi à me rassurer en me disant des choses aussi simples que : “Tu es


là pour t’amuser, tu ne joues pas ta paie ou le paiement de tes factures, ce soir. Alors amuse-toi.” – Je me suis préparée avec les autres débutantes, nous nous sommes remonté le moral, soutenues et reboostées, en partageant nos craintes et en échangeant des conseils : “Tu devrais mettre tes porte-jarretelles comme ça”… »

Pendant Elles l’admettent toutes, le jour J, ça passe très vite et pas du tout comme prévu : les chansons sont inversées, la chorégraphie est complètement modifiée, on coince sur un bouton de chemise qui ne s’ouvre pas…

« Direction la salle, pour se mêler aux clients, aux danseuses et retrouver les amis qui étaient là en soutien. Les premières débutantes passées, c’est mon tour. La première musique commence, je ne la connais pas très bien puisque je l’ai choisie dans l’après-midi. J’ai oublié (acte-manqué ?) qu’il me fallait deux musiques, je n’en ai choisi qu’une. Mais, qu’à cela ne tienne, je monte et me trémousse lascivement contre la barre. J’entends mes amis qui m’applaudissent, ça fait du bien, je me sens portée et légère. Deuxième musique, je tombe la robe. Celle-ci je la connais par cœur, je la vis davantage. J’ose des gestes un peu plus sensuels. Je me sens désirable et sexy. Les six minutes et des poussières sont passées à la vitesse de la lumière. Je suis descendue du podium, j’ai rejoins mes amis et les  débutantes. Tout le monde m’a félicitée. Le stress est redescendu. »

dÉbrief Finalement, c’est mieux que prévu. Andy, poussée par son petit ami, a finalement passé un très bon moment car   elle a pu laisser libre cours à son imagination. Emilie, elle, a adoré le cadre, la lumière, la déco, l’interaction avec  le public, les jeux de regards. Elle précise, séductrice : «  Avant de monter sur scène, j’avais repéré deux ou trois hommes que je trouvais pas mal pour pouvoir les  regarder. » Et puis, conclut Andy, c’est quand même une super excuse pour faire du shopping et acheter de la lingerie. Taylor dit avoir « adoré être le centre d’attraction et d’attention du club » : « J’ai réalisé mon fantasme d’entrer dans la peau d’une strip-teaseuse pendant quelques minutes. Encore un défi relevé, et je m’en sens plus forte. »

© AUdrEy CErdAn

COmment j’ai lanCÉ le « bal des dÉbutantes » Gaëlle s’occupe depuis plusieurs années de la communication du club Secret Square. Elle raconte : « J’observais l’engouement certain et le fantasme généré par le pole dance auprès des femmes… J’ai pu voir évoluer une journaliste qui écrivait un papier pour le magazine Marie Claire (“Dans la peau d’une strip-teaseuse”). Extrêmement pudique, elle a fini par prendre du plaisir à danser sur le podium du Secret Square devant des clients enchantés par sa prestation. Une amatrice qui avait le cran de danser en se dévêtissant, au sein du club le plus glamour de la capitale… L’idée s’est concrétisée juste après, au cours d’un dîner avec la blogueuse Galliane (“A l’ombre des murmuresî). Cette ravissante femme de 30 ans, mère de famille, avait pour obsession le podium et la barre de pole dance… Je l’ai laissée s’exprimer en dansant devant l’assemblée de clients ébahie. C’est ainsi qu’est né le “bal des débutantesî. »

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Rue89 Le Mensuel : extraits du numéro 7