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Birmanie

La chute d’un pays doré Yann Demont

UNIL - Université de Lausanne - Printemps 2010 - FGSE


Birmanie

La chute d’un pays doré Yann Demont

« Ce n’est pas le pouvoir qui corrompt, mais la peur : la peur de perdre le pouvoir pour ceux qui l’exercent, et la peur des matraques pour ceux que le pouvoir opprime... » (Aung San Suu Kyi)

Photographies : Yann Demont - http://ydemont.carbonmade.com


Table des matières Introduction

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Présentation

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Bref historique

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1. De l’indépendance à la prise du pouvoir par Ne Win

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Economie

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Education

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Restes de la colonisation et prise du pouvoir par Ne Win

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Une période mouvementée

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2. De le fermeture des frontières à la démonétarisation et les émeutes de 1988

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Economie

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Education

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Révoltes du 08.08.1988

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3. De la prise du pouvoir par le SLORC à l’année du tourisme de 1996

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Economie

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Drogues

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Education

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Elections de 1990

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Année du tourisme

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4. De la fin de l’année du tourisme à nos jours

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Economie

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Education

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L’affaire Total

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Le cyclone Nargis et l’aide humanitaire en Birmanie

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Conclusion

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Bibliographie

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Livres et articles

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Rapports

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Sites internet

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Annexes

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Introduction

Dès son arrivé à l’aéroport de Rangoon, le voyageur est frappé de plein fouet par cette avalanche de sourires. Des hommes, des femmes, des enfants, tous accueillent dans leur pays les étrangers avec un profond respect et des yeux pétillants. La gentillesse du peuple birman frappe n’importe quel touriste en vadrouille, et marque à jamais le cœur d’un voyageur. Cependant, la Birmanie est dominée par une dictature militaire depuis plus de quarante ans. Une présence militaire au pouvoir qui dit bien évidemment injustices, corruption, mal-développement et violation des libertés individuelles. Pointant à la 138ème place au classement de l’IDH (2007), la Birmanie est considérée comme très pauvre, malgré les richesses naturelles qui truffent son territoire (gaz naturel, pétrole et pierres précieuses) et la fertilité de ses plaines et de son delta qui lui valait le qualificatif de « grenier à riz de l’Asie du sud-est ». Pourtant, tout n’avait pas si mal commencé. Après la déclaration d’indépendance de 1948, l’économie était prospère, le niveau d’éducation exemplaire pour la région, et les libertés individuelles respectées. Ce travail va donc viser à comprendre comment et pourquoi le développement de la Birmanie a stagné, puis réellement régressé. Nous prendrons donc comme hypothèse principale que la junte militaire en est la première cause, et

qu’a travers les décennies, elle a ruiné le pays économiquement et socialement. Pour faire cette démonstration, nous diviserons le travail en quatre périodes, identifiées selon des événements importants. Nous développerons ensuite les thèmes de l’éducation et de l’économie, qui représentent bien à eux seuls, l’état du développement d’un pays. La première période s’étendra de la déclaration d’indépendance à la prise du pouvoir par le général Ne Win (1948 à 1962). Nous prendrons cette période comme repère pour l’analyse des suivantes car elle représente le paroxysme du développement birman. En effet, c’est à cette période que le pays, débarrassé de ces colons anglais, se portait le mieux. Nous aborderons également les héritages de la colonisation qui ne sont pas à négliger dans l’évolution de la Birmanie par la suite. La deuxième période s’étendra de 1962 à 1988. Nous aborderons les processus de fermeture des frontière suivant la prise du pouvoir par les militaires ainsi que les conséquences de l’installation d’un régime totalitaire sur les différents indicateurs de développement. La fin de cette phase sera marquée par les émeutes du 08.08.1988. La troisième phase couvrira la période allant de la fin des émeutes à l’année du tourisme (1996). Cette fois, les analyses porteront surtout sur l’éducation et les élections de 1990 ainsi que sur le travail forcé (qui

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devint encore plus important à la veille de l’année du tourisme à cause du besoin en infrastructures). Enfin, la quatrième période s’étendra de la fin de l’année du tourisme à nos jours. Nous y évoquerons les émeutes de 2008 ainsi que le cyclone « Nargis ». Cependant, avant de commencer, il est important de présenter ce pays en quelques chiffres et cartes pour être au clair sur la situation de base.

Présentation Pour présenter ce pays d’Asie du sud-est, il est nécessaire de s’attarder quelque peu sur son nom. En effet, deux appellations sont possible : Myanmar et Birmanie. Ce détail, aussi futile qu’il puisse paraître a pourtant son importance. Le nom Myanmar vient du birman myanmah, et a été utilisé jusqu’à la colonisation. Puis, l’ethnie majoritaire étant les Bamars, les anglais décidèrent de conserver le nom « Burma » pour parler du pays tout entier. Cette dénomination resta en vigueur jusqu’au 18 juin 1989, au moment ou les généraux décidèrent de revenir au nom initial : Myanmar. Cependant, ce changement controversé n’est ni reconnu par l’opposition politique, ni par un bon nombre de pays.

de Bagan). Les mongols le prirent en 1287 et le deuxième empire birman fut fondé par Tabinshwehti en 1531. Après une longue période de déclin, naquit le troisième empire birman (celui d’Alaungpaya) en 1752. Le 1er janvier 1886, la Birmanie est rattachée à l’Inde britannique après la troisième guerre anglobirmane. Lors de la deuxième guerre mondiale, les japonais colonisent le pays jusqu’à ce qu’il ne devienne indépendant le 4 janvier 1948. C’est donc à partir de là que nous commencerons notre analyse. Comme mentionné plus haut, notre analyse portera essentiellement sur l’économie et l’éducation, deux piliers fondamentaux de la société. Il nous semblait intéressant d’analyser un aspect purement économique et un aspect social. En plus de ces deux sujets d’analyse, nous mettrons l’accent sur divers événements qui ont rythmé la vie du pays durant ces cinquante dernières années afin d’élargir un peu l’analyse. C’est pourquoi nous parlerons des émeutes de 1988, du cyclone « Nargis », de l’implication de Total en Birmanie et d’autres sujets.

Dans ce texte, nous utiliserons toujours le nom Birmanie, dans un souci de simplification puisque nous jonglerons entre différentes périodes et pour garder une cohérence avec les différents adjectifs relatifs tels que birmane et birman. La Birmanie est donc un pays d’Asie du sud-est de plus de 47 millions d’habitants qui possèdes des frontières avec la Chine, le Laos, la Thaïlande, le Bangladesh et l’Inde. Le pays est composé de sept divisions et d’un nombre équivalent d’ethnies (nous reviendrons sur les ethnies et la problématique de la diversité birmane plus en détail dans le prochain chapitre).

Bref historique La Birmanie n’a pas échappé au sort mouvementé des pays d’Asie. Son histoire fut une succession de royaumes, de révoltes et d’occupations. On date la fondation du premier empire birman à 1044 (royaume

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Yann Demont selon un fond de carte de http://histgeo.ac-aix-marseille.fr


1. De l’indépendance à la prise du pouvoir par Ne Win

Ce chapitre porte sur la période s’étalant du 4 janvier 1948, date de l’indépendance, au 2 mars 1962, date à laquelle Ne Win prend le pouvoir et où la dictature militaire se met en place. Dans cette période « dorée », le nouveau gouvernement parlementaire applique les idées d’Aung San (voir encadré) et essaye de relancer l’économie après une période de deuxième guerre mondiale destructrice La tâche n’est pas aisée tant les restes de la colonisation marquent encore les esprits, et tant le nombre de domaine à réorganiser est important. Cependant, le gouvernement de Thakin Nu1 relève un bon nombre de ces défis, sans malheureusement, pouvoir réellement profiter des progrès apportés. En effet, 14 ans après l’indépendance déjà, la junte militaire s’empare du pouvoir. Dans ce chapitre, nous allons donc essayer de poser les bases de ce travail, en faisant le point sur la situation de l’économie, de l’éducation ainsi que sur le rôle des restes de la colonisation. Ces données et observations nous serviront comme point de départ pour la comparaison des périodes entre-elles.

1 U Nu, aussi appelé «Thakin Nu» est né le 25 mai 1907, mort le 14 février 1995 et fut un important homme politique birman. Il fut premier Ministre de Birmanie à trois reprises entre 1948 et 1962.

Economie Les conséquences de l’indépendance sur l’économie furent très importantes. En effet, après une période de deuxième guerre mondiale ayant grandement affecté l’économie birmane à cause de l’invasion successive des anglais et des japonais2. Le régime économique birman était un régime typique des nouveaux pays indépendants asiatiques (comme l’Inde ou l’Indonésie). Ces régimes sont mixtes puisqu’ils laissent certains rôles au secteur privés et d’autres au secteur public. Par la suite, nous verrons que ce régime d’idéologie socialiste a tranquillement glissé du côté du capitalisme, sans pour autant y parvenir dans la mesure ou la junte prit le pouvoir avant. Bogyoke Aung San (13 février 1915 - 19 juillet 1947) fut un militaire, un homme politique et un dirigeant nationaliste birman. C’est lui qui négocia pour l’indépendance de la Birmanie et qui lutta pour la création d’un gouvernement démocratique après la période coloniale. Il fut assasiné en 1947 et ne vit donc jamais le fruit de son combat. Il est aujourd’hui encore considéré comme le père de l’indépendance. 2 Les japonais furent les derniers envahisseurs de la Birmanie jusqu’à l’accord de Panglong le 12 février 1947 qui reconnaissait le principe d’autonomie des régions frontalières en matière d’administration centrale

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Les terres agricoles furent nationalisées puis redistribuées aux paysans et le commerce extérieur et les régimes de payements furent transformés (un régime de hauts tarifs modérés a remplacé le libre échange de l’époque coloniale). La roupie indienne qui était utilisée en Birmanie fut transformée (au taux de 1 pour 1) par la monnaie locale (le kyat) et une banque nationale fut créée. Du côté de l’export, le gouvernement décida qu’il allait acheter le riz aux paysans à un prix fixe (en deçà du prix du marché) et l’exporter en se faisant une marge. De cette façon le gouvernement profitait d’une bonne source de revenu (la plus importante) et pouvait demander moins d’impôts. Cette méthode, appelée SAMB (State agricultural marketing board) eu des effets positifs et négatifs que nous analyserons un peu plus bas.

Tous ces changements eurent un effet relativement positif sur l’économie. Si l’on compare les colonnes 2 et 3 ainsi que 1 et 3 du tableau 1, nous pouvons nous rendre compte de plusieurs choses : Premièrement, comparons les colonnes 2 et 3, c’est-à-dire la période 1951 – 52 avec la période 1959 – 60. On remarque que dans l’ensemble, tout a augmenté. En effet, le PIB par habitant a augmenté et la production agricole a décollé. La production de riz a légèrement augmenté, celle de teck a plus que doublé et la production de « non teck » a quasiment doublé. On peut également remarquer que l’export de riz est reparti à la hausse. En revanche, si l’on compare les colonnes 1 et 3, c’est-à-dire la période d’avant-guerre (1938 – 39) avec la période 1959-1960, on constate que les chiffres sont moins encourageant. Le PIB/habitant reste en dessous de celui d’avant-guerre, la production de riz n’est pas non plus au même niveau en 1959 qu’en 1938, la production de teck et l’export de riz ne sont pas non plus supérieurs. Seule la production de « non teck » est meilleure dans la colonne 3. Ce tableau dégage donc des éléments contradictoires : d’une part des améliorations se font sentir

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entre la période de flottement suivant la guerre et la décennie suivante, mais d’autre part, les performances économiques n’ont pas atteint les niveaux d’avant-guerre, ce qui est à première vue regrettable. Certains éléments sont toutefois compréhensibles. Ce manque de succès rapide peut s’expliquer principalement par le manque d’incitations dans le secteur agricole (particulièrement celui du riz). En effet, la combinaison entre le SAMB et les politiques d’importation a considérablement freiné le développement de ce secteur. On remarque que la production de teck (soumis au monopole étatique) n’a pas retrouvé son niveau d’avant-guerre, alors que la production de bois d’autre sorte a dépassé la production d’avantguerre. Les autres types de bois n’étant pas soumis au monopole, les exploitations ont préféré la marchandise exportable librement plutôt que la marchandise soumise à des politiques économiques sévères. La modernisation de l’agriculture et les nouveaux réseaux d’irrigations créés par le gouvernement ont également joué un rôle. En effet, cette période fut le théâtre d’une grande diversification des cultures. De ce fait, la production de riz a diminué, mais en contre partie, la production d’arachide a bondi de 52%, celle du sésame de 47% et celle de la canne à sucre de plus de 10%. (Khin Maung Kyi et al. 2000 : 15) On se rend donc bien compte que l’agriculture birmane entre dans une ère nouvelle, et qu’il faut peut-être s’interroger sur la pertinence des indicateurs du tableau 1.

Education Du côté de l’éducation, l’heure est aussi aux réformes. En effet, lorsque les anglais quittèrent le pays en 1942 et que les japonais contrôlait la Birmanie, l’administration était en plein chaos. De ce fait, lors de l’indépendance, l’administration fut remise sur pied par les anciens officiels birmans et fonctionna rapidement. S’en est suivi une des plus grande réforme du pays : celle de l’éducation. Le gouvernement décida d’augmenter drastiquement les places disponibles pour qu’une plus grande partie de la population ait accès à l’éducation tout en dirigeant les étudiants vers les besoins de la société et du développement. De nouvelles écoles furent construites, les universités furent agrandies, un grand nombre de sujets techniques furent introduits et des cours furent organisés en collaboration avec d’autres universités à travers


le monde. Enfin, l’éducation à tous les niveaux (de la primaire à l’université) est devenue gratuite. Cette volonté déclarée d’offrir à la population un accès facilité à l’éducation n’est pourtant pas nouvelle. Depuis longtemps, le peuple birman a montré un grand respect pour l’éducation et la culture. De ce fait, le taux d’alphabétisation est toujours resté très haut pour la région (90% entre 2003 et 2008 selon l’UNICEF). Cependant, malgré cette tradition, la situation n’a pas tardé à se détériorer lors de la prise du pouvoir par les militaires en 1962.

Restes de la colonisation et prise du pouvoir par Ne Win La colonisation britannique en Birmanie a joué un rôle énorme dans le développement du pays. Que ce soit dans le domaine de l’éducation, de l’économie, ou de l’armée, les restes de la colonisation étaient, à cette époque, extrêmement présents. Malheureusement, comme souvent, certaines traces laissées par les anglais ont beaucoup compliqué la tâche du nouveau gouvernement. Parmi les principaux enjeux liés à la colonisation, c’est le problème des minorités ethniques qui posa le plus grand problème. Comme précisé dans l’introduction, la Birmanie est composée d’une multitudes d’ethnies, vivant dans les montagnes du nord principalement. Ces groupes ethniques ont toujours revendiqué une grande indépendance et ne voulaient pas réellement d’une union avec les Bamars. Lors de la période de colonisation, les anglais, spécialement attirés par le teck, ont entretenus des rapports privilégiés avec ces minorités, étant donné que les ressources de teck se trouvaient en majorité dans les montagnes du nord, dans les territoires des ethnies minoritaires. De ces relations privilégiées est né une certaine rancœur de la part des Bamars à l’égard de ces minorités. De ce fait, dès l’indépendance déclarée, les Bamars essayèrent de reprendre le contrôle de ces régions pour créer une nation forte et centralisée. Il est évident que les Karens, Shans, et autres groupes ethniques ne l’entendaient pas de cette manière, et des armées rebelles lutèrent pour l’indépendance de leurs régions. Après une période compliquée (récession, perte du contrôle du territoire birman au profit des minorités, etc…), U Nu (Thakin Nu) décida de changer de cap et d’accorder plus d’indépendance aux minorités

ethniques en abandonnant le rêve d’unité birmane. Il se décida également a laisser les capitaux étrangers s’installer pour relancer l’économie, et proclama la Birmanie officiellement bouddhiste en aout 1961. Cette déclaration mit le feu aux poudres, car les minorités chrétiennes et animistes refusaient catégoriquement cette loi. La situation s’empira et c’est alors que l’armée, par l’intermédiaire de Ne Win3, prit le pouvoir lors d’un coup d’état sans violence. C’est une armée apeurée par la désintégration de l’Union et l’indépendance données aux minorités, la décentralisation du pouvoir ainsi que la dérive du système socialiste vers un régime capitaliste qui décida de reprendre les rennes du pays.

Une période mouvementée Il est intéressant, pour bien comprendre cette période, d’imaginer un pays nouveau, en pleine expansion, qui au lendemain de l’indépendance cherche à dynamiser et relancer tout un système. Suite à de nombreux balbutiements et erreurs, la Birmanie s’est retrouvé dans une situation peu confortable et instable alors que tout avait bien commencé. Cependant, les services et la qualité de vie restaient supérieurs à la moyenne de la région, et des progrès avaient été fait. De plus, la baisse du prix du riz a fortement perturbé les plans du gouvernement dans la mesure ou leur plus grand revenu était basé sur l’export du riz par l’intermédiaire du SAMB. Or, les prix ayant chuté, le financement des plans nationaux devint de plus en plus difficile. Cette période est donc à la fois une période d’espoir et de changement, et à la foi la démonstration de la difficulté à tenir un pays regroupant autant de groupes sociaux et ethniques différents. Au fur et à mesure de ce travail, il va toujours falloir garder à l’esprit que la Birmanie est un pays extrêmement difficile à gouverner, et que même sous la plus démocratique des démocraties, l’armée aura probablement un rôle important à jouer pour l’apaisement et le contrôle de la situation.

3 Bo Ne Win, né Shu Maung le 24 mai 1911 et mort le 5 décembre 2002, est un militaire birman qui fut l’« homme fort » de la Birmanie de 1962 à 1988 après avoir renversé U Nu.

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2. De le fermeture des frontières à la démonétarisation et les émeutes de 1988

Après les prise du pouvoir par Ne Win, plusieurs éléments s’enchainèrent et le pays déclina de manière impressionnante. Cette partie portera donc sur une période morose s’étendant de la prise du pouvoir par Ne Win le 2 mars 1962 jusqu’aux émeutes meurtrières du 8 aout 1988. Cette période qui a été nommée par les généraux eux-mêmes : « Burmese way to socialism », fut une succession d’échecs et de mauvaises décisions qui menèrent le pays à la ruine. Nous reviendrons donc sur les mêmes thèmes que lors de la partie précédente, à savoir l’économie et l’éducation, et nous nous intéresserons de plus près aux émeutes de 1988 qui marquèrent un tournant dans l’histoire birmane.

Economie Dès la prise du pouvoir par Ne Win, la Birmanie changea complètement d’orientation, et se dirigea vers un schéma de développement entièrement socialiste fondé sur la nationalisation des instruments de production et des circuits commerciaux (ce qui est l’antithèse des ouvertures faites par U Nu aux étrangers en 1953). A ce moment là, le frontières se fermèrent définitivement, et les derniers étrangers quittèrent la Birmanie (300’000 chinois et 200’000 indiens)1. Toutes les entreprises furent donc nationalisées et en 1964, et le comité révolutionnaire en était le propriétaire. Puis, Ne Win conforta les nationalisa1

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selon KHIN MAUNG KYI, FINDLAY R. et al. (2000 : 28)

tions en interdisant le commerce privé du riz, et en réduisant la masse monétaire par une démonétisation (17 mai 1964) des billets de 100 et de 50 kyats. Nous parlerons plus tard de la gestion désastreuse de la monnaie ainsi que du taux de change officiel fictif. La Birmanie devient donc une « royauté » socialiste, totalement fermée et entièrement sous l’égide du gouvernement militaire. Cette dérive du socialisme a même choqué à l’époque les diplomates soviétiques lors de leurs visites en Birmanie. Du côté de la politique agricole, le gouvernement créa la « farmers rights protection law » qui avait pour but de rendre illégal pour les créanciers la saisie de terres, cheptels ou outils afin de rembourser les dettes des paysans. Cette mesure à première vue protectrice, n’avait en réalité pour but que de rendre les paysans encore plus dépendant de l’état pour leur survie. Le résultat de ces mesures concernant l’agriculture fut une diminution de la production de riz par habitant et une diminution de la quantité de riz exportable. En revanche, la production, et même l’export, de certaines cultures comme les haricots ou certains légumes qui n’étaient pas autant contrôlées que le riz augmenta. Cependant, cela ne compensait absolument pas les pertes occasionnées par la diminution de la production de riz.


Le secteur industriel a lui aussi été touché par le changement de cap opéré par Ne Win. En effet, le régime a essayé de continuer à encourager les entreprises produisant des biens de substitution à l’export, en se basant sur ce qu’avait fait le gouvernement précédent. De nouvelles entreprises ont été créées telles que des usines d’assemblage automobile, de céramique, de verre, etc… Toutefois, ces entreprises dépendant beaucoup des biens importés ne fonctionnèrent qu’en sous régime de par le manque de commerce de matières premières. Du coup, les efforts du gouvernement démocratique dans ce domaine furent anéantis par la nationalisation et les erreurs de management. Du point de vue des technologies, il est bien clair que le climat ambiant n’a absolument pas favorisé l’implantation de produits high-tech et que l’état de l’économie n’était de loin pas assez bon pour soutenir de telles activités. Le tableau 2 (en annexe) démontre quant à lui cette chute des revenus liés à l’export. De 1962 à 1988, les exports chutèrent d’environ 260 millions de dollars à une moyenne de 217 millions de dollars pour les trois dernières années (1985 à 1988). Il montre également que les unités de volumes exportées ont également tendance à diminuer (moins 50% en 30 ans). Ces chiffres mettent bien en avant l’incapacité de la Birmanie à subvenir à ses besoins, ainsi que l’instabilité de l’économie. En effet, la valeur la plus haute atteinte entre 1962 et 1988 est 472 millions de dollars, et la plus basse, 107 millions de dollars. De plus, malgré tous les préceptes d’auto-suffisance et de fermeture des frontières, la dette extérieure qui était négligeable lors de l’indépendance, a augmenté a hauteur de plus de 4 milliards de dollars en 1990. Une des conséquences de cette fermeture quasi totale des frontières fut l’apparition de canaux illégaux pour commercer avec les pays voisins tels que la Thaïlande, la Chine ou le Bangladesh. Ces routes illégales, souvent à travers la montagne ne sont toutefois pas pratiques, et le cout de transport dépasse largement celui du cout de transport conventionnel (le bateau par exemple). De ce fait, les produits acheminés vers ou depuis la Birmanie sont de piètres qualité et plus chers que la moyenne. Le pays perd donc une quantité très importante d’argent par le simple fait d’utiliser l’économie parallèle. Cependant, de manière plutôt ironique, c’est ce commerce illégal qui

a permit au système économique de garder la tête hors de l’eau sans s’effondrer complètement. Cependant, cette situation ne pouvait durer, étant donnée l’état déplorable de l’économie, et les menaces de guerre civile qui en résultèrent. Ne Win se voit obligé de changer un peu de politique et de procéder à une ouverture. Ainsi, dès avril 1973, le gouvernement libéralise partiellement le commerce du riz et hausse les prix d’achat du riz par l’état d’un cinquième. Mais malgré ces changements, c’est l’effet inverse qui se produit, la production de riz baisse de 10% et le PNB se contracte en 1973. Face à cet échec, Ne Win décide d’un plan de développement ambitieux de 20 ans (1974 – 1993) qui vise à doter la Birmanie d’une stratégie de développement à long terme. Ce plan doit être financé par des investissements étrangers attirés par cette nouvelle ouverture des marchés. Mais là encore, les résultats ne sont pas probants, et même si les investissements étrangers triples, le décollage économique ne se produit pas. De ce fait, la situation continue à se détériorer, et en 1977, les rébellions ethniques se regroupent dans un « front démocratique national » alors que Ne Win fait l’objet d’une tentative d’assassinat. Le régime comprend alors enfin qu’il faut absolument changer les fondements du système économique. Le colonel Aung Maung Kha devient premier ministre, et la Birmanie s’éloigne aussitôt du socialisme. Le PNB grimpe de 10% entre 1978 et 1979 (de Vienne, 2004 : 134), et les birmans peuvent commencer à croire en un décollage. Malheureusement, dès 1979, la Birmanie replonge dans son isolationnisme en quittant les pays non-alignés2 et en remettant au gout du jour le dirigisme économique. Depuis ce moment, plus rien ne pourra remettre l’économie birmane sur les rail, même la démission de Ne Win en 1983. Cette décennie est marquée par la montée de l’insécurité, les attentats, la stagnation du PNB (il descend même de 6% en 1987) et les rivalités politiques. Le 5 septembre 1987, le gouvernement effectue une troisième démonétisation sans aucune compensation. Cette dernière action du gouvernement en place met le feu aux poudres et des émeutes commencent. Nous détaillerons ces émeutes un peu plus tard dans ce chapitre.

2 Organisation internationale regroupant 118 États en 2008, qui se définissent comme n’étant alignés ni avec, ni contre aucune grande puissance mondiale. Le but de l’organisation tel que défini dans la « Déclaration de la Havane » de 1979 est d’assurer : « l’indépendance nationale, la souveraineté, l’intégrité territoriale et la sécurité des pays non alignés dans leur lutte contre l’impérialisme, le colonialisme, le néocolonialisme, la ségrégation, le racisme, le sionisme, et toute forme d’agression étrangère, d’occupation, de domination, d’interférence ou d’hégémonie de la part de grandes puissances ou de blocs politiques ».

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Education Le gouvernement socialiste qui prit le pouvoir en 1962 avait des idées fortes sur le rôle des étudiants et la manière de dispenser l’éducation. La structure des établissements scolaires de l’époque ne correspondant absolument pas aux vues du régime, beaucoup de changements furent amorcés.Une des premières actions du gouvernement fut d’abolir l’indépendance de l’université de Rangoon, pour qu’elle soit directement gérée par l’état. En fait, toutes les institutions de hautes études devinrent contrôlées exclusivement par le pouvoir en place. Cependant, les changements n’ont pas été opérés uniquement dans les hautes écoles, mais bien dans tout le système scolaire. Dans la logique de nationalisation que nous avons abordé dans le cadre de l’économie, le gouvernement décida de nationaliser toutes les écoles privées. Cette nationalisation eu des effets extrêmement négatifs, dans le cadre d’écoles mises en place par des organisations non gouvernementales. Dans ce genre de cas, la nationalisation n’apporta absolument rien, si ce n’est une détérioration des conditions d’enseignement. En effet, qui dit nationalisation dit également payement de salaires qui étaient pris en charge par les organisations. Or, l’effet principal de ces nationalisations fut une perte d’argent considérable pour l’état sans aucune augmentation de la qualité de l’enseignement. A côté de cela, le gouvernement décida de séparer le système d’éducation supérieur en une multitude de petites unités. Cet éclatement des structures avait comme conséquence que les étudiants devaient choisir leur orientation dès la première année, et qu’ils restaient chacun dans leur institution tout au long de leurs études. L’explication donnée par le régime sur cette fragmentation des universités était que les étudiants bénéficiaient d’une formation approfondie dans leur domaine de spécialisation dès le début. Mais la réelle raison était de séparer les étudiants pour éviter qu’ils ne se rebellent ou commencent à comploter entre eux. La solution trouvée par le régime était plus facilement contrôlable et la main mise sur les étudiants plus aisée. Il y eut aussi des changements énormes dans le contenu des cours, qui modifièrent entièrement le visage de l’éducation birmane, jusqu’alors extrêmement respectée. Premièrement, les valeurs même de l’enseignement changèrent drastiquement. Alors qu’on enseignait aux enfants les valeurs tradition-

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nelles telles que l’honnêteté, l’intégrité, le respect des anciens ou encore les obligations envers l’employeur, le régime jeta les anciens livres d’écoles birmans et les remplaça par de nouveaux livres qui suivaient les idéaux socialistes. Peu à peu, la loyauté au régime devint plus importante que les réelles compétences des étudiants. Ce changement était donc incroyablement mauvais pour la qualité même de l’éducation. De ce fait, le respect dont l’éducation était gratifiée s’éroda. Un autre changement important fut d’établir comme seule langue d’enseignement le birman, partout sur le territoire, à tous les niveaux d’éducation. Ceci ne contribua évidemment pas à l’amélioration du niveau d’éducation dans toutes les écoles des minorités. Un autre changement aussi modifia la face du système éducatif birman lors de la prise du pouvoir par Ne Win. Les filières arts et sciences séparaient désormais les étudiants dès la fin de l’école primaire. Comme les cours dans la filière scientifique étaient destinés aux meilleurs étudiants, cela accentua beaucoup la différence entre les niveaux sociaux. En effet, les étudiants issus de familles aisées avaient plus de chance d’être pris dans la filière scientifique, étant donné qu’ils avaient pu suivre des cours extrascolaires de perfectionnement. Evidemment, la filière scientifique menant à des métiers mieux rémunérés (médecine, ingénierie, etc…), les différences entre classes sociales se creusèrent.De plus, le nombre d’étudiant qui graduaient dans chaque spécialisation était fixé sur les bases des plans et besoins du système socialiste. Le problème étant que ce système tournait autour de la croissance du développement économique. L’éducation devint donc complètement déconnectée de l’économie. De ce fait, les nombreux étudiants sortant de l’université ne trouvaient pas de places de travail. En plus de cela, le niveau d’éducation ayant terriblement chuté, et l’anglais n’étant plus enseigné, ces étudiants n’avaient aucune chance de trouver un travail hors du pays. Un autre problème est ensuite apparu : celui des salaires. Comme les professeurs ne bénéficiaient que de salaires de moins en moins bons, certains d’entre eux donnaient des cours particulier en se faisant payer au noir. Du coup, la qualité de l’enseignement dans les écoles déclina alors qu’une multitude de petites écoles privées illégales apparurent. Ces pratiques de corruption gangrénèrent l’éducation publique et ne firent qu’empirer les choses.


Certes le régime socialiste a ouvert une multitude d’établissements et créé beaucoup de place pour de nouveaux étudiants. Cependant, il faut bien distinguer le gain quantitatif de la perte qualitative résultant de cette politique. Par exemple, les universités se virent obligé d’accepter des étudiants alors qu’ils ne remplissaient pas les critères d’entrées, au détriment de la qualité de l’enseignement.

Après des lettres ouvertes, quelques attentats et des arrestations, ce n’est qu’à la mi-mars que les nouvelles manifestations pro-démocratiques recommencèrent. Les universités fermèrent à nouveau, mais face à la grandeur du mouvement, le général Ne Win décida de démissionner le 23 juillet 1988. Après un discours menaçant3, il désigna Sein Lwin pour le remplacer et promit le multipartisme.

Le système éducatif est donc en train d’être ruiné, non pas à cause du manque de financement (comme

Aucune déclaration ne calma pourtant les étudiants en colère. Au contraire, les manifestations prirent de l’ampleur jusqu’au fameux 08.08.1988, jour de grève générale ou les étudiants furent rejoint par les moines, ouvriers, fonctionnaires, etc… Malheureusement, l’armée intervint brutalement dans les jours qui suivirent et tua des milliers de manifestants. Après plusieurs tractations politiques, le retour au pays d’Aung San Suu Kyi (voir encadré) et la création de partis politique, l’armée prit finalement le pouvoir le 18 septembre 1988. Le général Saw Maung rejeta alors la constitution de 1974 et mit en place le « State Law and Order Restoration Council » ou SLORC.

ce sera le cas plus tard), mais bien par la gestion déplorable des établissements scolaires et de l’idéologie socialiste pure.

Révoltes du 08.08.1988 Faisons maintenant le point sur la fin de cette période. La Birmanie est en pleine crise à peine 35 ans après son indépendance, et le gouvernement ne peut plus tenir le pays comme il l’avait fait depuis 1962. Alors que la situation économique et sociale du pays est au plus bas, le peuple gronde et des émeutes éclatent. Nombreuses sont les causes de se soulèvement, mais l’élément qui a mis le feu aux poudres est la dernière demonétarisation. En effet, le 5 septembre 1987, Ne Win supprima les billets de 100, 75, 35 et 25 kyats, ne laissant en circulation que ceux de 45 et 90 kyats, apparemment parce qu’ils étaient divisibles par 9, chiffre considéré comme auspicieux par le militaire. Cette suppression faisant disparaître toutes les économies de la population fut l’élément déclencheur des manifestations. D’abord, les étudiants sortirent dans la rue, car toutes leurs économies pour payer leur frais de scolarités s’étaient envolées. La conséquence fut la fermeture des universités birmanes. Mais dès leur réouverture en fin octobre, les étudiants recommencèrent à agir en distribuant des tracts et en organisant des réunions.

Daw Aung San Suu Kyi (19 juin 1945 - aujourd’hui) est une femme politique birmane, figure de l’opposition non-violente à la dictature militaire de son pays, prix Nobel de la paix en 1991. Elle est secrétaire générale de la Ligue nationale pour la démocratie (LND) et est idôlatrée par son peuple. Fille d’Aung San, elle jouit d’une êxtrème popularité et s’en sert pour lutter conte le régime en place. Elle est régulièrement emprisonnée ou placée en résidence survéillée.

3 C’est notamment dans ce discours qu’a été prononcée la fameuse tirade : « quand l’armée tire, elle tire pour tuer ! »

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3. De la prise du pouvoir par le SLORC à l’année du tourisme de 1996 Alors que les émeutes avaient été réprimées de façon extrêmement violente (on parle d’environ 4000 à 10’000 morts selon les sources), le SLORC se mit en place et serra la vis de manière brutale, en installant l’armée dans toutes les grandes villes du pays et en tirant sur les derniers manifestants sans discrimination. Cependant, le SLORC n’est finalement pas si différent du régime précédent, il en est même l’émanation. En quelque sorte, c’est la manière que Ne Win a trouvé pour continuer à tirer les ficelles sans trop s’exposer. Il est composé de 21 officiers supérieurs, bien que parmi eux, seulement quatre se partageraient le pouvoir. Le général Than Shwe, président du SLORC a en quelque sorte le rôle de premier ministre. Il a remplacé le général Saw Maung, fondateur du SLORC en 1992. Toutefois, ce n’est pas le général qui a la réputation d’être le plus dur. Il a libéré plus de 2000 prisonniers, autorisé la visite de la famille d’Aung San Suu Kyi et il l’a même rencontrée durant cette période. Le deuxième homme a partager le pouvoir est le Lieutenant-Général Maung Aye, vice-président du SLORC. Chef des armées, c’est un militaire avant d’être un diplomate. On lui attribue la répression des manifestations de 1996 et la fin de la rébellion karen en février 1997. C’est un des hommes fort du régime

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et un candidat potentiel au poste de président. Le troisième homme est le Lieutenant-Général Khin Nyunt. Il est à la tête de l’un des instrument les plus redouté du régime : la police secrète. Premier secrétaire du SLORC, c’est un homme fort, mais également un diplomate habile. Il est sans doute le plus compétent sur le sujet de la politique étrangère et est un des rares officiers à avoir étudié à l’étranger. Enfin, le Lieutenant-Général Tin Oo est le numéro quatre du régime. Il est le deuxième secrétaire général et surtout chef d’Etat major des armées. Il est le plus expérimenté en matière de lutte contre les rebellions. Ce « régime sans visage » (comme le nomme Claude Schauli1) va garder le pays sous d’une main de fer. Nous allons essayer de comprendre dans ce chapitre, l’évolution du système économique et éducatif avant de s’interroger sur l’année du tourisme décrétée par le SLORC et ses conséquences.

Economie Reconnaissant l’état pitoyable de l’économie birmane, la junte décida de changer à nouveau de cap. Le SLORC décida alors de l’abandon du socia1

SCHAULI C. 1997. Mémoires de l’oubli. Genève Editions Olizane


lisme et s’orienta (prétendument en tout cas) dans une stratégie d’ouverture des marchés aux investissements étrangers et au commerce extérieur. La seule solution s’offrant à eux fut alors d’imiter la Chine sous Deng Xiaoping2. Il fallait donc ouvrir le pays aux commerce et investissements extérieurs pour obtenir assez de ressources pour raviver l’économie tout en continuant de bafouer les libertés fondamentales pour maintenir le pays en en seul morceau. Si l’on regarde le tableau 2 (en annexe), il semble qu’au sens strictement économiques, la politique d’ouverture depuis 1988 fonctionne. Le tableau montre en effet que l’export a augmenté de 147 millions de dollars en 1988 à 846 en 1995. L’export de riz qui était en moyenne de 180’000 tonnes entre 1987 et 1989 est passé à plus d’un million de tonnes en 1994. Ces résultats probants au niveau de l’agriculture et de l’export ont cependant leur revers. Car pour atteindre ce niveau de production de riz, il a fallu planter dans toutes les régions irriguées du centre et dans le delta. Et pour ce faire, il a fallu utiliser des plants de riz dont la queue est plus courte, ce qui les rend beaucoup plus vulnérables aux inondations et aux attaques d’insectes que les variétés traditionnelles. De plus, les installations de stockage n’étaient pas adaptées pour recevoir cette quantité de riz. Enfin, la politique visant à exporter un maximum eu comme conséquence de diminuer la quantité de riz disponible pour la consommation locale, ce qui eu comme résultat logique une forte augmentation du prix, spécialement pour les citadins.

1995/96 était le bois. Il représentait environ 160 millions de dollar par an, alors que le riz ne rapportait que 40 millions de dollars par an pendant les cinq premières années du régime. Seule l’année de 1994 - 95 fut plus importante avec 200 millions de dollars de recette grâce au riz. Mais comme démontré plus tôt, cette production n’étant absolument pas durable, l’année suivante retrouva le niveau précédent. La production de légumes et de haricots a également augmenté de 200’000 tonnes en 1991 à 450’000 tonnes en 1995. Du côté de l’import, l’ouverture des marchés a été encore plus prononcée. L’import est passé de 244 millions de dollars en 1988 a 800 millions en 1995 et plus de 1.3 milliards en 1995. 1988 a été suivi de deux ans de faible surplus, puis ont suivi depuis de gros déficits. Les déficits cumulés entre 1988 et 1995 s’élevait à 1.1 milliards de dollars, alors que la dette a grimpé de 4.4 milliards de dollars en 1990 à 6.1 milliards en 1995.

Pour ces raisons, le niveau exceptionnel d’export de 1994 n’a pas résisté plus d’une année et a chuté à 353’000 tonnes une année plus tard, en 1995. Cette politique montre donc l’importance du caractère de durabilité lors d’un plan économique, ce qui a totalement échappé aux membres du SLORC. Il est également intéressant, pour bien mettre en perspective l’augmentation des exports durant cette période, de comparer le volume produit en 1995 avec celui de 1960 (2 millions de tonnes) et celui d’avantguerre (3 millions de tonnes). On remarque donc que le SLORC n’as absolument pas réussi à faire remonter les exports à des niveaux permettant un développement correct du pays. Toutefois, la ressource principale des marchandises exportées par le gouvernement jusqu’en 2 secrétaire général du Parti communiste chinois (PCC) de 1956 à 1967 et plus tard le dirigeant de facto de la République populaire de Chine de 1978 à 1992.

Un autre aspect de la politique économique du SLORC a été son désintérêt total des règles fondamentales de la stabilité fiscale et monétaire. En effet, la réserve d’argent a augmenté de 16 millions de Kyats à plus d’un milliard, c’est à dire, une augmentation d’environ 70 fois (tableau 4). Cette augmentation de la masse monétaire a évidemment conduit à une inflation extrême parfois supérieur à 100%. Il est apparu que l’une des raisons principales à cette augmentation de la masse monétaire était l’incapacité du gouvernement à prélever correctement les impôts. De ce fait, il fallait compenser cette perte de recette en faisant fonctionner la presse à billets.

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En résumé, la situation économique de la Birmanie entre 1988 et 1995 se résume à une vision à court terme, comptant énormément sur les investissements étrangers sans se préoccuper d’établir des plans à long terme. Un seul projet semble pourtant tenir à cœur au régime, celui de Total et Unocal pour la construction d’un pipeline de gaz naturel. Nous reviendrons dans le quatrième chapitre sur ce projet douteux. De cette conclusion ressort une intéressante question : comment la Birmanie a pu financer une telle armée durant cette période ? Avec les chiffres donnés par le régime, il est extrêmement difficile de s’imaginer comment de tels investissements en armement et infrastructures militaires ont été possibles.

Drogues Avant 1988, la production d’opium se faisait de manière relativement cachée, dans les états shan et kachin, au nord, perchée dans les montagnes. C’était Khun Sa et son armée qui s’en occupait discrètement. Cependant, au fur et à mesure que l’armée birmane matait les rebelles, rien ne fut entrepris pour détruire ces sites de production. En fait, on sait de source sure que l’armée birmane ne se contente pas de fermer les yeux, mais contrôle cette production. Elle prête ses infrastructures et reçoit en échange environ deux milliards de dollars par année. L’héroïne birmane représentant 50% de la consommation mondiale, c’est de l’argent qui rentre chaque année, et ceci de manière régulière. Selon François Casanier3, il ne fait aucun doute que le nouvel armement birman a été essentiellement financé par l’argent de la drogue, et non pas par la vente de pierres précieuses ou de teck. La drogue est exportée au Cambodge (en 1995, 600 kilogrammes d’héroïne arrivaient par semaine à Phnom Penh), en Chine (Yunnan) et en Inde (nordest). L’argent est ensuite blanchi à Singapour par Lo Hsing Han, le nouveau baron de la drogue en Birmanie. Associé au sino-malaisien Robert Kuok, il détiendrait des part du fameux Trader’s Hotel à Rangoon ainsi que dans la société Asia World. Quant à Khun Sa, il coula des jours heureux à la tête de plusieurs grosses entreprises birmane et sa demande d’extradition vers les Etats-Unis ne fut jamais traitée par le gouvernement birman. Il mourut en 2007 à Rangoon. 3

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Expert français des questions de drogues en Birmanie

Education Depuis les émeutes de 1988, le SLORC prit de fortes mesures à l’encontre des étudiants. Principaux meneurs du mouvement lors des manifestations, ils étaient à présent considérés par le régime comme dangereux. Une des premières actions du gouvernement fut de fermer les universités. Elles restèrent fermées pendant deux ans, puis rouvrir. Toutefois, suite a quelques manifestations en 1996 et 1998, elles fermèrent à nouveaux leurs portes pour trois ans. Les université de Rangoon restèrent elles, fermée pendant dix des douze années séparant 1988 de 2000. Les autres universités furent déplacées très loin des centres villes, dans l’espoir de lutter contre les rassemblements et manifestations d’étudiants. Ce qui eu pour conséquence de rendre l’accès à l’université beaucoup plus cher, dans la mesure où il fallait vivre loin de chez soi. En résulta bien évidemment une forte diminution de fréquentation des étudiants issus de familles modestes. De ce fait, le taux d’inscription aux cours par correspondance a explosé, dépassant le nombre d’inscriptions standard. En fait, le SLORC ne prêtait que très peu d’attention à l’éducation. La dépense par tête pour l’éducation était la plus basse de l’Asie du Sud-Est et une toute petite fraction de la somme investie dans l’armement.

Du côté de l’école primaire, le taux d’inscription était élevé mais deux problèmes se posent. Premièrement, le manque d’école dans les zones reculée rend le niveau de l’éducation beaucoup moins bon dans ces régions. Ce nombre oscille entre une école pour cinq villages et une école pour vingt-cinq villages dans les régions les plus reculées. Le deuxième problème, encore plus important, réside dans le taux d’abandon très élevé. En effet, l’UNICEF estimait ce taux à 34% en 1995.


Une autre évolution de l’éducation fut le retour des écoles privées. Interdites et détruites entre 1962 et 1988, elles refirent surface en 1990 à tous les niveaux

d’éducation. Officiellement chaque enfant devait être inscrit dans une école gouvernementale et les écoles privées étaient considérées comme complémentaires. Toutefois, il est évident que dans la pratique, ces écoles privées, souvent relativement couteuses, remplaçaient les écoles d’états. La preuve en est que même les fils des officiels du gouvernement fréquentent (encore aujourd’hui) ces écoles privées. Cependant, cette prolifération des écoles privées n’est pas si mauvaise que cela, puisqu’elle comble les manques du gouvernement et rend l’accès à l’éducation encore possible (bien que cher), alors que le SLORC avait comme tactique de couper tout accès à l’éducation. Il est en effet beaucoup plus simple de contrôler une population peu éduquée qu’une population d’intellectuels. La situation de l’éducation ne s’est donc pas améliorée depuis la quasi destruction du système par Ne Win. Elle s’est même encore empirée puisque le gouvernement ne la considère même plus vraiment comme une priorité et ne consacre qu’une petite partie de son budget à l’éducation publique. Le tableau 5 montre bien la différence du pourcentage détudiants inscrits entre la Birmanie et les autres pays de la région.

Elections de 1990 Sans entrer dans trop de détails, il est intéressant de relater les événements de 1990 pour mieux comprendre la suite de l’histoire contemporaine de la Birmanie. Après deux ans au pouvoir, le SLORC décida d’organiser des élections démocratiques dans le but

d’asseoir sa domination. En effet, il était certain que la population, entièrement sous contrôle et encore traumatisées des événement de 1988 n’oserait pas voter pour un autre parti que le régime. Le SLORC organisa donc ces élections le 27 mai 1990 et appela toute la population au vote. Contre toutes attentes, c’est le NLD (national league for democracy), parti d’Aung San Suu Kyi qui remporta haut la mains ces élections avec 392 sièges sur 485 malgré l’immense pression qui pesait sur ses leaders et partisans (Aung San Suu Kyi est arrêtée le 20 juillet 1989 déjà). Les partisans et les élus commencèrent donc à se rassembler pour former ce nouveau gouvernement, mais la junte, qui n’eut que 2% des votes, ne cédera jamais le pouvoir. En réalité, la première excuse fut de vouloir, avant de céder le pouvoir, écrire la nouvelle constitution avant de céder la place à l’assemblée pour ne pas que le pays fonctionne sous une constitution intérimaire. Puis, plusieurs partis furent déclarés illégaux et une grande campagne de harcèlement fut lancée à l’encontre des élus. Les centaines d’élus furent tués, emprisonnés, bannis, torturés, et aucun d’eux n’eut l’opportunité d’accéder au pouvoir. C’est à ce moment la que la communauté internationale prit réellement conscience de la situation dramatique du pays et que le prix Nobel de la paix fut décerné à la « dame de Rangoon » comme est nommée Aung San Suu Kyi par ses partisans. Cependant rien ne fit changer les généraux d’avis, et elle restera emprisonnée jusqu’en 1995. Puis elle alternera entre les séjours en liberté et les emprisonnements (mais les séjours en prisons et en maison d’arrêts sont beaucoup plus longs que les périodes de libertés). La pression de la communauté internationale ne changea rien à la situation, et ne toucha pas les généraux. Cependant, les capitaux étrangers déjà très peu présents en 1990 le furent encore moins depuis les élections. C’est pourquoi le régime organisa l’année du tourisme « visit Myanmar year » en 1996.

Année du tourisme Le SLORC décida donc de rendre le pays attractif pour les touristes, et il créa l’année du tourisme birman. Les mesures du gouvernement avaient prin-

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cipalement pour but d’améliorer es infrastructures de transport (routes et aéroports) ainsi que les infrastructures touristiques (hôtel, attractions en tout genre, etc…). Comme ces projets demandaient beaucoup de travail, le gouvernement décida d’avoir recours au travail forcé. Ce genre de violation des droits de l’homme étaient fréquentes en Birmanie, cependant le nombre de travailleurs forcés explosa à l’approche de l’année du tourisme. Des villages furent également complètement transformés, voire déplacés. Le village de Bagan par exemple fut totalement détruit pour que les touristes puissent admirer tranquillement les temples sans côtoyer des villageois. Un nouveau village (New Bagan) fut implanté cinq kilomètres plus loin. C’est donc sur fond de grande polémique que cette année du tourisme démarra en novembre 1996 (des retards ont été accumulés et la manifestation n’a pas pu s’ouvrir au début de l’année comme prévu). 500’000 chambres ont été construite depuis 1990 et le pays s’apprêtait à recevoir un nombre équivalent de touristes. Toutefois, malgré toutes ces transformations, cette année fut un échec et très peu de touristes vinrent en Birmanie. Le NLD et Aung San Suu Kyi appelèrent au boycott et les ONG déconseillaient fortement les visites durant cette période.

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4. De la fin de l’année du tourisme à nos jours Alors que cette fameuse année du tourisme s’est achevée sur un échec, quelques éléments ont rythmé la vie du pays durant ces quinze dernières années. Même si au niveau politique, peu de changements ont eu lieux, il est important de revenir sur cette période. En effet, nous aborderons dans ce chapitre les émeutes de 2008, la construction d’un grand gazoduc en partenariat avec Total et Uncoal, ainsi que le cyclone Nargis. Sur les thèmes de l’économie et de l’éducation il est plus difficile de trouver des renseignements du fait de l’actualité de cette période. De plus, comme le régime politique n’a pratiquement pas changé, les politiques liées à l’éducation et à l’économie sont restés sensiblement les mêmes. Nous reviendrons quand même sur l’état actuel de ces deux domaines. Notons également, qu’en 1997, le SLORC changea de nom pour SPDC (State Peace and Development Counicl). Les raisons de ce changement de nom sont un peu confuse, mais il semble que le but était simplement d’améliorer un peu l’image de la junte militaire à l’étranger. De plus, le nom SLORC a une consonance très dure et négative, alors que SPDC est plus doux à l’oreille. Cette explication qui peut sembler farfelue est pourtant bien réelle, car c’est une agence de communication américaine1 qui a conseillé ce changement de nom pour attirer les investissements étrangers. C’est d’ailleurs la même 1

agence qui s’est occupé de la communication lors de l’année du tourisme.

Economie Alors que la recherche d’investissements étrangers hante toujours la tête des généraux, la situation ne s’est pas vraiment améliorée. En effet, plus que développement économique, nous devrions utiliser le terme « d’anti-développement économique ». Même si le PIB augmente un peu depuis 2008, ce n’est que grâce aux exportations de gaz, et cela cache un état de l’économie interne déplorable. Ces dizaines d’années de dictature sans aucune politique économique correcte ont véritablement mené le pays à la ruine. Au delà des problèmes « classiques » d’une économie fragile et des conséquences sur l’économie des politiques de répression de la junte, c’est la gestion de la masse monétaire et des dépenses militaires qui ont définitivement plombé l’économie birmane. La problématique est relativement simple : comme le gouvernement dépensait énormément pour la défense, il lui fallait des liquidités. De ce fait, la presse à billets fonctionnait à plein régime et la monnaie ne cessait d’être dévaluée. L’inflation atteint une moyenne de 50% par année, ce qui est plus élevé que tous les pays d’Asie du Sud-Est.

Malheureusement, le nom de cette agence est resté secret

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Au delà de cette inflation subsiste l’énorme problème du taux de change. Officiellement, ce dernier est de 6 Kyats pour 1 dollar et ceci reste fixe depuis plus de 30 ans, alors qu’il avoisine les 1200 Kyats pour 1 dollar au marché noir actuellement. Evidemment, toutes les transactions internes s’effectuent en Kyats et personne n’utilise le taux de change officiel. Nous pourrions donc nous poser légitimement la question de savoir pourquoi ce taux est maintenu. La réponse est en fait assez simple. Prenons l’exemple de l’exploitation des ressources gazières : les compagnies payent les militaires en dollars pour chaque mètre cube de gaz extrait. Ces derniers les incluent ensuite dans le budget de l’état au taux de 6 Kyats pour un dollar, et garde le reste pour eux, en déposant la différence sur des comptes à Singapour. Cette situation inacceptable amène donc l’état à perdre constamment de l’argent alors que grâce à ses ressources, la Birmanie pourrait largement rembourser sa dette et faire fonctionner le pays correctement. Earth Right International (ERI) affirme dans un rapport de 2009 que « d’après un rapport confidentiel du FMI obtenu par ERI, 70% des recettes du commerce extérieur proviennent des exportations de gaz ; mais le rapport indique que le revenu du gaz naturel a eu un “ petit impact fiscal ” et “ a contribué pour moins de 1% du budget total en 2007-2008, alors qu’il aurait pu représenter 57% du budget s’il avait été évalué au cours du marché. »2 Cette problématique des taux est donc cruciale pour le pays et constitue un des outils les plus efficaces de détournement d’argent de la junte militaire. De plus, le gaz n’est pas la seule exportation concernée, en fait, toutes les marchandises exportées pourraient être sujette à ce tour de passe-passe. En outre, en sachant que toutes les grandes entreprises sont gérées par des militaires ou familles de militaires au pouvoir, rien n’est fait pour améliorer la situation. La Birmanie est le pays le plus corrompu après la Somalie selon Transparency International.3 En 2008, le PIB/habitant était de 290 USD/an (8’500 USD/ an pour la Thaïlande), et 70% du revenu était en moyenne dépensé pour la nourriture. Pour bien se rendre compte de l’état primitif de l’économie birmane, nous pouvons regarder le tableau 7. On remarque rapidement que par rapport aux pays voisins, la Birmanie est à la traine, et dépend de son agriculture plus que des autres secteurs, alors que la situation est inverse dans la majorité des autres pays 2 3

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http://www.rue89.com http://www.transparency.org

d’Asie du Sud-Est. Par sa fermeture aux marchés mondiaux, la Birmanie n’a pas pu profiter des avancées technologiques ainsi que de la division du travail comme l’on fait ces voisins de l’ASEAN. Il sera donc maintenant beaucoup plus difficile de se faire une place sur ces marchés.

Ce deuxième tableau (8) prévisionnel est également très intéressant. On peut y voir une croissance relativement correcte du PIB, sans pourtant tabler sur une réelle augmentation du PIB/habitants. La production agricole ne devrait pas non plus croitre, voire même décroitre. Le déficit quant à lui devrait diminuer légèrement, sans pour autant passer dans les chiffres positifs. Bien sur, ce tableau est à prendre avec des pincettes et n’est qu’une estimation de l’évolution potentielle de l’économie birmane. Cependant il illustre bien les tendances d’une économie à la dérive.

Education Depuis 1996, peu de choses ont changé, la privatisation de l’éducation continue, le nombre d’écoles ouvertes par le gouvernement augmente peu à peu, et la qualité de l’enseignement continue de se dégrader tranquillement. Malgré cet immobilisme, le gouvernement a tout de même mis sur pied (sous l’égide de la banque mondiale, l’UNICEF et l’UNESCO) un programme nommé EFA (éducation for all). L’objectif pour 2015 est simple : améliorer l’accès à l’éducation pour les enfants. Il va se combiner avec le plan sur


le long terme de 30 ans commencé dans les années 1990. La combinaison des deux devrait (selon le gouvernement) révolutionner le système éducatif et rendre le taux d’inscriptions proche de 100%. Toutefois, il est bien clair qu’avec des dépenses pour la santé et l’éducation réunis représentant 1.4 % du PIB, les objectifs ne seront jamais atteints.

L’affaire Total Malgré une dette croissante, la Birmanie engrange beaucoup d’argent grâce à ses ressources en énergies fossiles, principalement au gaz. Les compagnies pétrolières se pressent donc aux portes de la Birmanie pour venir exploiter cette manne, mais rares sont celles qui ont le privilège de venir travailler dans le pays. Parmi ces privilégiés, Total et Uncoal ont entrepris d’énormes travaux et exploitent le sol birman depuis 1995. Cette implication de Total suscite énormément de controverses et soulève un grand débat : peut-on, en Birmanie, travailler avec le gouvernement sans péjorer la situation des habitants ? Evidemment, Total affirme que oui, et démontre que ses projets annexes (construction d’écoles, de villages, etc…) contrebalancent les dommages du SPDC, alors que toutes les associations travaillant pour le bien de la population birmane affirment le contraire. Faisons tout d’abord un petit tour du projet. Nous ne rentrerons pas dans les détails, mais il est important de comprendre l’essence du projet pour bien saisir les arguments du débat. « Le champ gazier de Yadana est situé en mer d’Andaman, à 60 km au sud du Delta de l’Irrawaddy. Le gazoduc de Yadana, d’une longueur totale de 410 kilomètres et situé essentiellement en mer, traverse le sud du Myanmar sur ses 63 derniers kilomètres. Le gaz transporté est majoritairement acheminé vers la Thaïlande (85 %) où il assure 20 % de la production d’électricité de ce pays. Environ 15 % du gaz de Yadana est actuellement destiné à la consommation domestique birmane. » (Total, 2009 : 2) Le débat s’articule autour de trois grandes critiques qui peuvent être faites à Total : Premièrement, il est reproché à Total que des travailleurs forcés aillent participé à la construction du gazoduc, deuxièmement, la sécurisation du chantier terrestre aurait entrainé une militarisation de la zone, source de violations des droits de l’Homme et troisièmement il est reproché à l’entreprise d’enrichir le

régime tout en lui apportant sa caution. Ces trois grandes accusations ont été largement réfutées par Total, mais finalement, il est très difficile de dissocier les éléments réels des inventions, et ceci de la part des deux camps (Total et les ONG s’opposant à la présence de la firme en Birmanie). Sur le dossier du travail forcé, il est difficile de vérifier les allégations des deux parties, car cette zone est extrêmement sécurisée, et presque personne n’y a accès. Toutefois, il est certain que le travail forcé est monnaie courante en Birmanie et qu’il n’est pas rare de voir des femmes et des enfants construire des routes et des ponts. La question est donc de savoir s’il est pratiqué dans la zone du gazoduc de Yadana. Pour ce qui est de la militarisation de la zone, Total à beau affirmer que le nombre d’unité militaire n’a pas augmenté, il semble aujourd’hui certain que la présence militaire s’est accrue dans la région depuis 1994. Or, nn Birmanie, qui dit présence militaire, dit très souvent violences, viols et travail forcé. Enfin, Il est bien clair que l’argent que Total verse au gouvernement est déposé sur des comptes à Singapour, ceci grâce à la technique des taux de change. Cet argent sert donc à enrichir les généraux et à financer l’armée birmane. La réponse de Total étant qu’une entreprise ne peut pas dicter la bonne gouvernance à un état, cette accusation est presque acceptée par la firme. Total affirme également que son projet pétrolier donne lieu au développement de projets annexes comme des écoles, de nouvelles routes ou d’autres infrastructures dont les citoyens bénéficient. Il n’est cependant pas prouvé que ces institutions fonctionnent, et ERI affirme que la pluparts des écoles et cliniques sont trop chères pour la population locale et ne sont donc pas utilisées. Nous n’irons pas plus loin dans le sujet dans ce travail, car ce n’est pas le thème principal. Nous vous invitons à lire les rapports de ERI et les réponses de Total pour se faire une idée plus précise de la situation. Mais il est bien clair que ce projet contribue au bon fonctionnement de la junte et rapporte gros aux généraux.

Le cyclone Nargis et l’aide humanitaire en Birmanie Le 2 mai 2008, le cyclone tropical Nargis a survolé le sud de la Birmanie pendant treize heures, faisant

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plus de 140’000 morts et disparus, en majeure partie dans la zone du delta de l’Irrawaddy. Cette catastrophe, la pire que le pays ait connu, a soulevé de nombreuses réactions, spécialement dans les milieux humanitaires. En effet, cet épisode a démontré la difficulté des organisations gouvernementales ou non gouvernementales d’opérer dans ce pays, en collaboration avec ce régime. Nous avons décidé d’aborder la gestion de cette catastrophe dans ce chapitre pour mettre en avant la très grande difficulté de la mise sur pied de programmes visant à aider la population birmane, même lors de situations d’urgences. Nous nous attarderons sur une période d’un mois, du 2 mai (date du cyclone) au 2 juin et essayerons de rendre compte des problèmes rencontrés par les organisations d’aide aux victimes. Le 2 mai, le cyclone Nargis de force 4 sur l’échelle de Saffir-simpson a frappé le delta de l’Irrawady ainsi que Yangoon avec un extrême violence. Une très grande partie des habitations, temples, monastères et infrastructures de la région du delta furent entièrement détruits. De plus, la région étant très proche du niveau de la mer, d’immenses vagues ont submergé les terres en emportant tout sur leur passage. Le 5 mai, lors du premier bilan officiel, le ministère des affaires étrangères birman faisait état de 10’000 morts et de dizaines de milliers de sans-abri. Puis, peu à peu les bilans s’alourdirent et le dernier bilan officiel de juillet 2008 faisait état de 84 537 morts et 53 836 disparus. Cette grande difficulté à dresser un bilan correcte démontre bien l’ignorance totale dans laquelle étaient les autorités au moment de la catastrophe.

le fait que l’armée s’est généreusement servie dans les stocks et n’en a distribué qu’une quantité limitée. Le 15 mai, la Birmanie autorisa 160 travailleurs humanitaires thaïlandais, chinois et indiens à pénétrer dans le territoire, sans toutefois donner des précisions sur leur liberté de mouvement. D’un autre côté elle refusa d’octroyer des visas aux spécialistes étrangers pour évaluer l’ampleur de la catastrophe. Le 20 mai, alors que moins de 20% des sinistrés avaient reçu de l’aide, l’armée birmane donna le feu vert à neuf hélicoptères de l’ONU pour survoler la zone et distribuer de l’aide. Ce fut que le 27 mai que des travailleurs humanitaires furent officiellement autorisés à pénétrer dans les zones sinistrées. Le 2 juin, un mois après le passage de Nargis, la moitié des victimes du cyclone n’avaient pourtant toujours pas été secourues selon les ONG sur place et les blocages imposés par le gouvernement birman étaient toujours importants. Cette gestion désastreuse de cette crise démontre l’énorme brèche entre le gouvernement et le peuple, ainsi que l’incapacité totale du régime à faire face à ce genre d’événement. De plus, cette situation met en lumière l’extrême difficulté des travailleurs humanitaires. Des permis sont exigés pour tous mouvements a plus de 30km de la capitale, les aides sont captées par le gouvernement et l’administration ne fonctionne absolument plus. Certains travailleurs n’hésitent même pas à qualifier la Birmanie comme l’un des pire pays au monde pour l’exercice de l’aide humanitaire.

Du côté humanitaire, le gouvernement a refusé toute aide extérieure. Le quotidien officiel « New Light Of Myanmar » déclarait que le gouvernement donnait la priorité à l’acheminement des vivres vers les zones sinistrées et que l’aide internationale devait être distribuée par l’armée. Le journal ajoutait également que les aides financières étaient acceptées. De ce fait, des milliers de tonnes d’aide et de vivres stagnaient à la frontière ou sur des cargos dans les eaux internationales et étaient distribuées au compte goutte.

Il est donc extrêmement ardu de mettre en place des politiques de développement correcte, puisque le gouvernement ne collabore absolument pas.

Le 14 mai seulement, le commandant de l’US Air Force dans le pacifique reçu la permission de livrer de l’eau potable, des bâches en plastique, des couvertures, etc… Mais la distribution restait en main birmane, et de nombreuses sources s’accordent sur

Le résultat fut de 92.4% de oui avec une participation de 99%, chiffres truqués selon l’opposition et les autres organisations de défense des droits de l’homme à l’étranger.

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Autre preuve que le régime n’a pas saisi l’ampleur de la catastrophe, le referendum constitutionnel prévu pour le 10 mai visant à ratifier une nouvelle constitution a été maintenu. Seules les régions sinistrées se sont vu accorder un nouveau délai au 24 mai, alors que moins de la moitié des sinistrés avaient été secourus.


Conclusion A travers ce travail, il est bien clair que le gouvernement birman est entièrement responsable de l’état déplorable du développement birman. A travers la sur-militarisation, le manque de gestion à long terme et par dessus tout leur désintéressement total, les autorités se sont rendu coupable de la ruine d’un Etat. La Birmanie avait pourtant largement les moyens de se développer correctement grâce à son fort taux d’alphabétisation, son patrimoine culturel extraordinaire (le tourisme aurait pu exploser en Birmanie) ainsi que sa formidable quantité de ressources naturelles de grande valeur. Etant en 1950, le plus développé des pays d’Asie du Sud-Est, la Birmanie a très fortement régressé, alors que les voisins Thaïlandais et Chinois ont connu des périodes de développement très importantes (tableau 10 en annexe). De plus, les dépenses pour l’éducation et la santé n’ont cessé de diminuer (tableau 9 en annexe). Il est clair que la composition du pays, avec ses minorités ethniques n’a pas favorisé l’unité lors de l’indépendance. Malheureusement, le tout jeune gouvernement démocratique de 1948 n’a pas eu beaucoup de temps pour mettre ses politiques en place et régler les différents entre les minorités. De ce fait, on ne saura jamais si u gouvernement de ce type avec ces idéologies socialistes aurait réussi à tenir le pays tout en développant l’économie.

Aujourd’hui, la seule véritable composante qui fonctionne est l’unité nationale. En effet, à grand renfort de fusils, le gouvernement force tous les peuples birmans à vivre ensemble. Toutefois, cette paix forcée n’apporte rien à ce pays meurtris. Enfin, même si le régime n’est pas près de céder il est aujourd’hui compliqué de s’imaginer comment une transition vers une démocratie serait possible. Ces quarante années de dictature ont mis le pays à genoux et il sera extrêmement compliqué de transiter vers une potentielle démocratie sans vivre un éclatement du territoire. Cependant, aujourd’hui, avant de penser à une éventuelle démocratie, il faudra se concentrer sur les élections de 2010. Promises par le régime selon la nouvelle constitution, ces élections ne seront pas libres, et les partis gouvernementaux uniquement seront représentés. Le NLD appelle d’ailleurs au boycott et averti que cette manœuvre politique n’a pour unique but d’asseoir encore un peu plus le pouvoir en place. C’est donc dans une situation désespérée qu’es la Birmanie aujourd’hui. Malheureusement personne n’arrive à prédire quel sera l’élément qui fera changer les choses. Le général Than Shwe a vraisemblablement bien préparé sa succession et il ne sera pas facile au peuple de faire entendre sa voix.

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Sites internet Articles et actualité : http://www.rue89.com/ (consulté le 20 mai 2010) Association Suisse Birmanie : http://www.birmanie.ch/ (consulté le 20 mai 2010) Bibliothèque en ligne : http://www.burmalibrary.org/ (consulté le 20 mai 2010)

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Annexes

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Tableau 2 : commerce extĂŠrieur 1950 - 1995 Table 1.5 Year

Foreign Trade 1950-95.

Volume

of

Exports Base year=1980 1950 1951 1952 1953 95 1954 137 1955 150 1956 172 1957 168 1958 139 1959 169 1960 173 1961 162 1962 179 1963 182 1964 158 1965 145 1966 122 1967 71 1968 54 1969 72 1970 77 1971 94 1972 80 1973 58 1974 53 1975 51 1976 73 1977 75 1978 67 1979 97 1980 98 1981 99 1982 114 1983 124 1984 118 1985 100 1986 113 1987 82 1988 53 1989 72 1990 100 1991 96 1992 108 1993 149 1994 145 1995 150

Unit Value of Exports

40 31 25 24 23 24 22 21 23 24 25 25 25 27 30 35 29 23 22 25 47 93 98 99 113 114 114 136 151 126 123 130 133 112 94 92 111 100 101 88 81 87 136

Exports (US$) 138,768,140 197,610,200 262,500,260 237,090,240 249,900,250 225,960,230 248,850,250 229,425,230 194,250,190 223,608,220 223,755,220 221,340,220 264,831,260 270,396,270 233,142,230 225,162,220 194,418,190 123,795,120 111,426,110 131,691,130 107,730,110 124,788,530 119,776,510 130,269,150 187,584,730 173,170,980 206,221,250 213,670,570 241,720,300 383,050,080 472,257,730 461,531,990 390,972,660 378,088,770 300,625,300 302,751,750 287,701,100 218,589,160 147,436,220 214,521,720 325,226,580 419,471,140 536,548,830 582,717,010 770,520,420 846,356,790

Imports (US$) 90,783,091 143,052,140 171,738,170 177,660,180 204,288,200 180,642,180 197,967,200 296,541,300 203,553,200 223,083,220 262,059,260 215,523,220 218,631,220 234,255,230 271,467,270 247,401,250 158,340,160 123,564,120 113,547,110 164,787,160 154,980,150 168,971,780 132,544,240 105,868,700 176,141,750 196,704,740 177,135,360 240,540,390 307,454,110 318,606,650 353,451,820 372,997,410 408,735,940 267,746,060 238,885,670 282,592,260 304,389,750 268,427,980 243,948,840 201,236,810 269,995,060 645,946,240 651,163,410 813,958,070 885,768,390 1,334,587,700

Balance of Trade

Trade Deficit/ Surplus as . % of Import

(Million US$) 47.99 54.56 90.76 59.43 45.61 45.32 50.88 -67.12 -9.30 0.53 -38.30 5.82 46.20 36.14 -38.33 -22.24 36.08 0.23 -2.12 -33.10 -47.25 -44.18 -12.77 24.40 11.44 -23.53 29.09 -26.87 -65.73 64.44 118.81 88.53 -17.76 110.34 61.74 20.16 -16.69 -49.84 -96.51 13.28 55.23 -226.48 -114.61 -231.24 -115.25 488.23

52.9% 38.1% 52.8% 33.5% 22.3% 25.1% 25.7% -22.6% -A.6% 0.2% -14.6% 2.7% 21.1% 15.4% -14.1% -9.0% 22.8% 0.2% -1.9% -20.1% -30.5% -26.1% -9.6% 23.0% 6.5% -12.0% 16.4% -11.2% -21.4% 20.2% 33.6% 23.7% -4.3% 41.2% 25.8% 7.1% -5.5% -18.6% -39.6% 6.6% 20.5% -35.1% -17.6% -28.4% -13.0% -36.6%

Source: World Bank, World Data Series 1995. 25

Birmanie, la chute d'un pays doré  

Travail universitaire sur la junte militaire en Birmanie et son implication dans la chute de ce pays pourtant si bien parti lors de son indé...