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ARC2105 : Stratégies Urbaines

Travail pratique 3 : Les habitations Jeanne-Mance et la ville : perceptions urbaine, idéaux et désillusions de la modernité

Xavier Proulx, B.Sc.Arc, 3e année PROX14078602 École d’architecture Université de Montréal 21 Décembre 2011


Mise en contexte et question de départ Nous souhaitons d’un point de vue général nous intéresser à la problématique de l’impact des idéaux modernistes – en vogue au courant des années 50 – sur la perception de la ville. Aussi, à cette époque, le Québec vivait un bouleversement sans précédent, suite à la révolution tranquille. Une ère nouvelle des grands chantiers était lancée, sous l’égide du parti architectural de la « méga-structure ». La certitude progressiste des architectes semblait sans borne et s’appuyait sur des nouveaux courants de l’urbanisme moderne. Après leur passage, « rien ne pouvait être pensé ou dit. Les générations suivantes n’avaient plus qu’à construire et exécuter »1. Au Québec, dans le domaine de l’habitation, nous croyons qu’un projet tel que les Habitations Jeanne-Mance est un condensé de ces nouvelles façon de percevoir l’habitation d’un futur moderne : une enclave fermée, autonome, où pauvreté et classes sociales sont volontairement abstraites. Un périmètre urbain où l’on peut s’adonner aux « joies essentielles » tels que nommés par Le Corbusier : soleil, espace, verdure, spatialement représentées par l’usage de structure high-rise disposés sur un tapis de verdure 2 . Autrement dit, les Habitations Jeanne-Mance sont l’archétype d’une conception utopiste d’une recherche de la ville idéale qui occupa la carrière d’architectes tels que Ebenezer Howard, Frank Lloyd Wright et Le Corbusier. Pour ces architectes, « il s’agissait de visions utopiques d’un environnement total dans lequel l’homme vivrait en paix avec son voisin, et en harmonie avec la nature. Les cités idéales étaient une pensée sociale en trois dimensions »3. Dans ce projet de logement social de 1959, nous avons retrouvé un condensé des valeurs de l’urbanisme moderne en vogue à l’époque, et particulièrement dans les travaux de Le Corbusier: les HJM étaient un condensé d’une Cité Radieuse à Montréal. Pour lui, le logement ouvrier était « digne de l’ère nouvelle ». Terminé les taudis, les rues interminables sans verdure et sans lumière et l’inorganisation des pièces mal aérées. « Cette insalubrité sombre et humide était, à ses yeux, le symbole le plus puissant des taudis, et le signe le plus flagrant de la décomposition de la société qui les avait construits. Le soleil qui égaie chaque maison et chaque terrain des villes satellites était le symbole tout aussi puissant du pouvoir bénéfique de la planification et du bien fondé du nouvel ordre social moderne »4. Par ailleurs, les Habitations Jeanne-Mance ont préservé une mentalité d’enclave, ou plutôt une communauté auto-suffisante, un corolaire aux théories urbanistiques de Le Corbusier. Ce type de projet d’habitations, déposé au cœur d’un tissu urbain non planifié pour eux, auront eu leur lot de problèmes. Pensons aux immeubles de Pruitt-Igoe à Saint-Louis, lequel ont qualifiés la « mort de l’architecture moderne » selon Figure 1: Esquisse de Le Corbusier pour une ville Charles Jenks. En ce sens, si l’urbanisme corbuséen n’est composé contemporaine (en haut) et perspective du rapport Dozois de que d’angles droits et de gestes urbains pratiquement chirurgicaux et 1954 (au milieu). En bas : proposition de Gropius pour 110 aseptisés, il ne faut pas oublier les résidents et les citoyens qui unités à Windsor, Angleterre, dessiné pour n’utiliser qu’un acre sur 33 de surface bâtie. Respectivement tirés de Marc H. évoluent au sein d’un tel projet moderniste. Comment perçoivent-ils Choko, Les Habitations Jeanne-Mance, Éditions Saintla ville ? Perdent-ils leur point de repères face à un tissu urbain non Martin, du Rapport Dozois de 1954 et De Eric Mumford : prévu pour ce type de projet utopique ? Car aujourd’hui les HJM The CIAM Discourse on Urbanism, p.117. demeurent « contraints dans une anonymisation totale du secteur au profit d’une uniformisation moderniste et réductrice dans sa forme et dans son esprit »5. C’est donc dire « qu’avec l’amélioration des conditions de vie, vient la restriction des libertés individuelles dans un environnement mécanique et stérile qui résulte d’une architecture elle-même mécanique »6. Maintenant, si nous prétendons que les Habitations Jeanne-Mance sont un condensé des idéaux modernistes du logement collectif à Montréal, on peut vouloir, d’une part, identifier ces idéaux, et d’autre part tenter d’obtenir une réponse

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Alexander Tzonis, Vers un environnement non-opressif: essai, p.22. Kenneth Frampton, L'architecture moderne : une histoire critique. 3 Robert Fishman, L'utopie urbaine au XXe siècle: Ebenezer Howard, Frank Lloyd Wright, Le Corbusier, P. Mardaga Éditeur, Bruxelles, p.11. 4 Ibid., p.151 5 Caroline Ziolko, Logement et rénovation urbaine à Montréal, p.63. 6 Alexandra Mills dans The Desire for Integration; Attempts to Engender a Utopian Social Order at Les Habitations Jeanne-Mance. 2


d’analyse claire en regard des leçons que ces idéaux auront pu apporter dans notre manière de percevoir le projet dans la ville. Notre question départ se situe entre le problème résolument social qu’apporta la construction des HJM dans le tissu urbain montréalais, et la volonté de moderniser la ville à tout prix, inspirée des écrits de Le Corbusier. Ainsi, nous pouvons alors nous demander en quoi les Habitations Jeanne-Mance sont-elles un reflet des idéaux urbanistiques de leur époque ? Par la suite, si la problématique de l’intégration de tels projets de logement sociaux dans le tissu urbain sont désormais bien connus de nos jours, quels sont les facteurs urbanistiques qui auront contribués à la stigmatisation du projet dans la ville de Montréal d’aujourd’hui, afin de ne plus répéter de telles erreurs ? Quels seraient alors les éléments clés à analyser qui permettraient d’identifier concrètement ces problématiques au niveau localisé des Habitations Jeanne-Mance ? Pour répondre à ces questions, nous proposons premièrement de comparer les HJM à la Ville Radieuse de Le Corbusier et à l’idéologie des CIAM – c’est à dire comprendre les théories urbanistiques de l’époque et mieux expliquer la culture d’enclavement et d’utopie qui règne dans un tel projet. Cette partie de ce document laissera surtout parler le discours de Le Corbusier. Par la suite, nous souhaitons succinctement nous intéresser à la question de la perception de la ville à travers l’échelle humaine, en relation avec ce projet architectural. Autrement dit, y rechercher des réponses et des analyses sur des concepts opérationnels de l’urbanisme apparus en dehors de la frénésie moderniste de Le Corbusier, concepts propres à l’établissement d’un climat d’hygiène mental dans la ville. Par exemple, l’espace vague entre les bâtiments est maintenant devenu le cheval de bataille de l’urbanisme contemporain. Ces espaces laissés confus expliqueraient également l’échec des grands projets de logement social modernes tels que les HJM ou Pruitt-Igoe. Ou encore, la constatation de repères dans la ville bien articulés, tels que la rue, ou les repères géométriques constituent autant de réponses au phénomène de l’échec d’intégration urbaine de ce type de projet. Finalement, nous nous proposons d’expliciter le phénomène des limites et des barrières dans la ville. Bref, les HJM sont un prétexte tout indiqué pour confronter une vision machiniste de l’urbanisme, aveuglé par une certitude de progrès, à une lecture plus fine et contemporaine de la ville. À terme, nous croyons que cette mise en dualité entre le climat optimiste et utopique de l’urbanisme corbuséen, et la confrontation de ses problèmes à une nouvelle perception de la ville contemporaine – plus humaine et critique de ces projets d’habitations modernes – permettra d’obtenir un corpus théorique pour tenter d’assurer la réintégration et la légitimation des Habitations Jeanne-Mance face à un tissu urbain défaillant, une problématique encore bien d’actualité aujourd’hui. Définition des concepts fondamentaux préalables Le concept initial de notre question de départ découle surtout de la conception d’une ville idéale. De fait, les HJM apparaissent comme une version condensé et moderne de cet idéal urbanistique tant recherché au cours de l’histoire par les architectes, et en se limitant au cadre de notre étude, par Le Corbusier. Ce dernier était arrivé à la conclusion « que les problèmes d’une société industrielle devaient être résolus par la création d’un nouvel environnement urbain ».7 À travers les CIAM, il oeuvrait à la création d’un cadre bâti qui satisferait les besoins émotionnels et rationnels de l’homme8. Nous le voyons, tout au long de notre analyse du cas étudié, différents concepts opérationnels relatifs à la perception de la ville peuvent être dégagés. Ceux-ci ont orienté notre recherche et sont en quelque sorte la base de notre analyse. En décortiquant ainsi les concepts urbanistiques propres à la problématique des Habitations Jeanne-Mance, il devient dès lors possible de confronter différentes théories de la ville entre elles, et de les appliquer à notre exemple montréalais. La Ville Radieuse et les HJM renvoient tout d’abord au concept d’enclavement. Selon le Robert, l’enclave constitue un « territoire d'un État ou une partie de ce territoire entièrement entouré par le territoire d'un autre État. » Selon l’encyclopédie Universalis, il s’agirait aussi Figure 2: Notion d’enclavement et de porosité dans la Ville Radieuse. Les taudis se transforment en lieux poreux, où lumière et verdure peut pénétrer dans un espace vague. Source : Le Corbusier, Manière de penser l’urbanisme, p.88

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Fishman, Op.Cit., p.154 Frampton, Op.Cit.,chapitre 3.

de « groupes dont l'ensemble de la problématique identitaire se situe au sein d'une même structure étatique et dont le sort n'intéresse pas directement les États


voisins (on parle alors parfois de minorités enclavées) ». Du point de vue de la ville, on note ici une connotation très identitaire à ce terme. Selon l’idéologie moderniste, l’enclave formée par un projet tel que les HJM renfermerait un monde indépendant, une communauté aux joies multiples et insensibles aux problèmes de la société industrielle, alors que sa périphérie serait reléguées à des taudis. Ici, le droit Français semble nous donner raison en définissant l’enclave comme une situation dans laquelle se trouve un terrain nu ou bâti qui est entouré par des propriétés qui n'appartiennent pas au propriétaire du bien enclavé et qui ne dispose d'aucune issue ou d'un accès réduit et insuffisant à la voie publique9. D’autre part, nous retrouvons cette mentalité dans l’œuvre de Le Corbusier, où la séparation des fonctions urbaines (habiter, travailler, se divertir, circuler) est primordiale dans la Ville Radieuse. Ce concept n’est donc pas anodin, qu’il soit jaugé au sens politique, social ou architectural, puisqu’il appelle lui même à la notion de porosité qui permet une libre circulation au sol dans la ville, un concept clé de l’idéologie moderne. La porosité, du latin poros (passage) et sitas (espace) renvoie au ratio entre le plein et le vide dans un milieu donné (universalis). Du point de vue de la ville, on peut faire le parallèle avec le tissu urbain. Un milieu poreux peut devenir un véritable système de vide connecteur et structural contenant des interstices, des systèmes connecteurs et même des espaces forcés. Autrement dit, un milieu urbanistique poreux renverrait à des qualités physiques et tectoniques bien distinctes, telles que la lisibilité, la densité et l’inter connectivité. Qui dit porosité dit également perméabilité, dont soustendent les problématiques urbaines telles que la sécurité, l’intimité, les systèmes de circulations, ou une fracture à travers la ville. Dans un îlot urbain, ces fractures seraient alors des brèches affectant un milieu poreux et modulées par des forces externes : l’accessibilité solaire, la profondeur, l’accès au centre des îlots, etc. Ainsi, si un environnement est poreux, c’est qu’il est possible de le traverser à travers un espace fragmenté. Le Robert définira la caractéristique poreuse par la « présence des points de contact, de passage, permettant les échanges, les influences ». Cette fracture et cette porosité interviennent au fil du passage du citoyen dans la ville et dépendent de sa manière d’occuper l’espace au sol; ils sont donc au cœur de notre problématique. Comme nous le verrons plus loin, la question de l’intégration d’un tel projet dans la ville contemporaine – qui ne se sera en finalité pas adaptée au triomphe Machiniste escompté – renvoie à la notion de limites spatiales : du latin limitis, un « chemin, sentier bordant un domaine » ou bien une « ligne qui sépare deux champs, deux domaines, deux territoires contigus » (Le Robert). Ces limites de l’environnement urbain peuvent être visuelles ou physiques, telles que définies par Kevin Lynch dans l’Image de la Cité. Elles définissent les repères (Le Robert : ensemble de vecteurs ayant une origine commune et formant un système de référence) de l’être humain dans la ville essentiels pour garantir une hygiène mentale efficace; entre autres les chemins (paths), les extrémités (edges), les districts, les nœuds et les bâtiment marquants (landmarks). Ces repères forment un système de référence pour l’organisation de l’information spatiale dans l’évolution de la ville.10 Le concept d’utopie se retrouve finalement très près du projet qui nous intéresse. Pour Le Corbusier et sa ville Radieuse, on se réfèrera à la définition que Karl Mannheim donne de l’utopie : « un programme cohérent d’action, né d’une réflexion qui transcende la situation immédiate, un programme dont la réalisation briserait les chaînes de la société établie »11. Prenant pour acquis la volonté d’une reconstruction urbaine, Fishman affirme que l’utopie n’est donc pas à interpréter « dans le sens péjoratif de rêves vagues et impossibles »; c’est plutôt un « projet d’organisation sociale idéale » (Universalis). Pour Le Corbusier, « les outils de l’urbanisme prendront la forme d’unités ». L’Unité d’habitation, pour un citoyen unique, prend la forme d’un tout. Selon Françoise Choay, cette terminologie trahit une atomisation de l’architecture, c’est-à-dire une « dislocation de l’établissement qui groupe dans la verdure des séries de gratte-ciels ou petites villes verticales »12. Analyse de la problématique Pour répondre à la problématique, nous avons regroupé nos analyses en deux catégories. La première rassemble les écrits théoriques de Le Corbusier réalisés dans le cadre des CIAM. Ceux-ci présentent formellement les principes d’un urbanisme moderne qui permettrait la naissance d’un environnement qui satisfaisait les besoins humains et émotifs de l’être humain dans la ville.13 Les similarités entre les Habitations Jeanne-Mance et sa Cité radieuse étant établies, nous avons condensé nos recherches dans cette direction afin de créer un parallèle entre les deux projets. Par ailleurs, en plus des écrits de Le Corbusier lui-même, on peut commenter son œuvre au fur et à mesure à travers les commentaires d’Eric Mumford, de Robert Fishman et de Jane Jacobs. Le discours de Le Corbusier étant toujours très polémiste, la mise en parallèle des théories d’autres auteurs permettent d’en saisir l’essence et les critiques de manière plus rationnelle qu’un pamphlet seul, et de nuancer les propos.

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Serge Braudo, Dictionnaire du droit privé, [en ligne], http://www.dictionnaire-juridique.com/definition/enclave.php Kevin Lynch, L'image de la cité, Paris, Dunod, 1976, cité dans Cliff Moughtin , Urban design : street and square, Amsterdam, Architectural, 2003, p.5. 11 Fishman, Op.Cit., p.5 12 Françoise Choay, L'urbanisme : utopies et réalités : une anthologie, Éditions du Seuil, Paris, 1979, p.40, pour les 2 dernières citations. 13 Eric Mumford, The CIAM Discourse on Urbanism, 1928-1960, The MIT Press, Cambridge, 2000, p.xiii 10


Comparaison avec Le Corbusier : hiérarchie, soleil, rues, verdure et coopération. La Cité Radieuse

Figure 3: Hiérarchisation des fonctions, du transport, du travail et des loisirs dans la Ville Radieuse et libération d’un sol libre destiné aux loisirs et pour le piéton seulement dans les quartiers d’habitations. Tirée de Le Corbusier, La Ville Radieuse, p.163 et 170.

Alors que se tient le quatrième congrès d’architecture moderne à Athènes en 1933 sous le thème de la ville fonctionnelle, Le Corbusier jette les bases de ce qui deviendra la Chartes d’Athènes. Il prône alors la division fonctionnelle de la ville en quatre catégories : habiter, travailler, se divertir et se déplacer. Plus loin encore, Le Corbusier maintient une échelle sociale stricte dans la ville. Au cœur de sa Ville Radieuse, les habitations sont placées au centre, ayant priorité sur le quartier du travail situé en haut. « Les quartiers d’habitation doivent occuper désormais dans l’espace urbain les emplacements les meilleurs, tirant parti de la topographie, faisant état du climat, disposant de l’ensoleillement le plus favorable et de surfaces vertes opportunes14». Entre ces quartiers d’habitation et le monde des affaires, la ville est dotée d’un solide réseau de transport. Mais attention, les voies réservées aux piétons et aux voitures sont bien distinctes. Le piéton ne devrait jamais rencontrer d’automobile et le maximum de surface au sol lui est alloué. Selon Le Corbusier, « tout quartier d’habitation doit comporter désormais la surface verte nécessaire à l’aménagement rationnel des jeux et des sports des enfants, des adolescents et des adultes15 ». Incidemment, la relation entre habitation et circulation est aussi divisée : « La maison dès lors, ne sera plus soudés à la rue par son trottoir. L’habitation se dressera dans son milieu propre où elle jouira du soleil, d’air pur et de silence. La circulation se dédoublera par le moyen des voies de parcours lent à l’usage des piétons et de voies de parcours rapides à l’usage des voitures.16 ». À la place de « rues corridors » contraintes dans l’ombre, les rues sont maintenant des ascenseurs s’élevant à la verticale au lieu de s’étendre sur tout un quartier. Cette libre circulation du sol verdoyant passe à travers la construction d’un unique type d’habitations hautes sur pilotis17. Dans la Ville Radieuse, Le Corbusier nommera ces habitations des Unités qui contiennent chacune 2700 habitants et sont le point culminant de sa recherche sur le mode d’habitation. Ces appartements ne sont pas distribués en fonction des classes sociales, mais en fonction de la famille : « je n’ai jamais pensé ni riche ni pauvre, mais j’ai pensé homme18 » écrivait le Corbusier. Pour lui, l’homme est un type et ses besoins fondamentaux sont universels et limités : « Rechercher l’échelle humaine, la fonction humaine, c’est définir les besoins humains. Ils sont peu nombreux; ils sont Figure 4: Dualité entre la rue-corridor que le Corbusier a en horreur, avec sa vision des unités d’habitation dans la nature dans la Ville Radieuse. Tirée de Le Corbusier, La ville radieuse.

                                                                                                                14

Le Corbusier, La charte d'Athènes, avec un discours liminaire de Jean Giraudoux, Paris, Éditions de Minuit, 1957. Ibid. 16 Ibid. 17 Mumford, Op.Cit.,p.147 18 Fishman, Op.Cit.,p.174 15


très identiques entre tous les hommes, les hommes étant tous faits sur le même moule depuis les époques les plus lointaines que nous connaissions19 ». En fait la famille appartient au domaine du jeu, elle cesse pratiquement d’exister pendant la journée de travail. L’Unité est pensée comme une société coopérative parfaite; Le Corbusier fait ici abstraction des classes sociales. L’architecture du bonheur est plutôt tributaire des joies essentielles : le soleil, l’espace, la verdure. Ces joies n’étaient « ni une question de dimensions, ni une question de dépenses, mais de planification adéquate20». C’est précisément ici que notre problématique se confirme. En réduisant les classes sociales et les frontières de la ville en simples abstractions à l’aide d’une seule typologie d’habitation, les idées de Le Corbusier auront contribués à la stigmatisation des grands projets qui s’inspirèrent de ses théories. D’une part, pour Robert Fishman, Le Corbusier ne croyait pas que la société qui peuplait ses créations souhaiterait ou avait besoin d’un refuge contre l’impersonnalité de la vie urbaine. Il croyait plutôt à l’emprise de l’Homme sur la nature; à la ville comme une forme géométrique, à un triomphe des lois humaines sur la raison. Cette approche rigide et autoritaire fut très critiquée : « La symétrie effrayante de la Ville contemporaine symbolisait la victoire de la raison sur le hasard, de la planification sur l’individualisme anarchique, de l’ordre social sur les conflits…21 ». La Ville Radieuse était un triomphe d’urbanisme mais inadaptés aux sociétés pour lesquelles elles étaient réellement conçues; un monument aux sociétés industrielles qui n’existaient pas encore et n’ont finalement jamais existés. D’autre part, selon Bernard Huet, et rapporté par Eric Mumford, la suppression des éléments urbains conventionnels tels que les rues, les parcs, les blocs et les monuments ont détruit toute possibilité d’identification et de reconnaissance de la ville pour les habitants22. Keneth Frampton rajoute à la critique en affirmant que ce zoning fonctionnel des villes constituait un pur choix esthétique qui paralysa toute recherche d’autre formes d’habitats: « La charte d’Athènes se lisait comme un catéchisme néocapitaliste, dont les édits étaient aussi utopiquement rationnels que bien souvent irréalisables »23. Nouveaux points d’analyse : l’antithèse de l’urbanisme corbuséen. Fishman et Huet nous informent donc sur l’existence de certaines analyses du caractère utopique des Habitations JeanneMance vues à travers les grands idéaux modernistes de leur époque. L’une d’elles est réalisé par Alexandra Mills de l’université Concordia. Pour Mills, les Habitations Jeanne-Mance sont digne d’analyse car elles ont su résister au dynamitage, sors qui aura été réservé à beaucoup d’immeubles semblables en Amérique. Sauf qu’ici l’utopie moderne ne s’est pas réalisée. Les HJM souffrent d’un manque de cohésion et de mixité sociale, d’un espace vague abandonné et d’un entretient déficient. Selon elle, même si les anciens taudis ont été démolis, une association psychologique avec l’ancienne identité du quartier demeure. Frampton aborde dans le même sens : « il en a été statistiquement démontré que, malgré les densités plus fortes généralement obtenues, jusqu’à cinquante ans sont nécessaires pour compenser la perte d’habilité causée par la durée cumulée des démolitions et des constructions de nouveaux quartiers de logements24 ». L’idée de créer un développement immobilier coopératif et auto-suffisant en tant qu’un tout dans la ville ne peut fonctionner dans le cas présent car les Habitations ne sont pas intégrées avec le voisinage immédiat et n’incorporent de toute manière pas assez de services collectifs pour agir en tant que cité autonome sur le territoire montréalais. Elle cite alors Charles Jencks pour qui les architectes modernes avaient négligés le volet historique et social en faveur d’un design s’adressant à un « homme universel » qui glorifiait le collectif au détriment de l’individuel. Ce nouvel urbanisme devait réunir les résidents sous un monde meilleur et leur permettre de s’améliorer en tant qu’individu. Au contraire, le manque de mixité de typologies et de cette population n’aura pour effet que de les stigmatiser. Bref, il existe heureusement des outils d’analyses urbanistiques qui permettront de situer le projet des HJM dans un cadre propre aux réalités contemporaines. Pour ce faire, nous avons recherché du côté des immeubles de Pruitt-Igoe à SaintLouis. Ces habitations sont l’exemple le plus connu de l’échec des grands projets immobiliers de cette époque. Ici, les causes furent essentiellement politiques et non moins architecturales. Par contre, ces auteurs posent aussi la pierre angulaire de concepts clés qui répondront à notre problématique, soient l’image dans la ville, des limites (comme la rue) et la problématique de l’espace vague, ce qui s’applique sans mal au cas des HJM à Montréal. L’image dans la ville Dans The Image of the City, Kevin Lynch formule la théorie de « l’image », c’est à dire une liste des éléments d’une structure urbaine dérivant des repères visuels et cognitifs dans la ville (voir ci-haut la définition de limite spatiale). La dissolution de ces repères déprécie les HJM au niveau urbain. « A good environmental image gives its possessor an important sense of emotional security », et contribue à un potentiel fort pour générer des activités désirables dans l’espace

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Le Corbusier, cité par Françoise Choay, L'urbanisme : utopies et réalités : une anthologie, p.240. Fishman, Op.Cit., p.151 21 Ibid., p. 191 22 Mumford, Op.Cit., p.272 23 Frampton, Op.Cit., chapitre 3. 24 Frampton, Op.Cit. 20


urbain25. Le découpage d’un grand projet de logement social n’est donc pas nécessairement dommageable en soi. En effet, il permet aux gens de s’orienter facilement et de se constituer une image mentale de la ville en tant qu’endroit cohérent. Par contre si le district devient sectionné par ce grand projet, la « carte mentale » de la ville est réduite à néant. C’est le cas des Habitations Jeanne-Mance dont le monofonctionalisme se retrouve coincée entre les usages mercantiles du centre-ville et le quadrilatère du savoir dans le Quartier Latin. Une séparation des usages qui n’aide en rien une perception cohérente de ce quartier. L’ensemble devient pratiquement monotone du point de vue de la perception. L’auteure Jane Jacobs est très lucide sur ce point : « L’impression créée sur le passant par la vue d’un endroit qui focalise les regards influence beaucoup sa perception du spectacle que lui offre la rue dans son ensemble. Lorsqu’on entreprendra le sauvetage d’un grand ensemble en perdition, l’un des problèmes les plus ardus sur le plan visuel sera précisément de rendre ces points focaux plus vivants et les plus agréables possibles ; ils doivent en effet faire momentanément oublier un très grand nombre de choses laides et répétitives à l’infini26.» La problématique de l’espace vague D’autres théoriciens ont considéré la notion d’espace vague, et nous obtenons alors certaines pistes pour reconnecter les Habitations Jeanne-Mance dans un tissu urbain montréalais non-adapté aux utopies modernistes. Dans The Death and Life of Great American Cities Jane Jacobs rejette avec colère la conception de Le Corbusier de « chirurgie urbaine » car cela signifie qu’il impose son projet à tous les autres. Pour elle « les unités nettement disposés dans des parcs sont une effrayante schématisation de l’organisation urbaine. » Autrement dit, le cœur de la ville est un ensemble du plan social, culturel et économique. Si la ville ne devient que la simple juxtaposition de ces éléments isolés, sans mixité de fonctions primaires, alors elle n’existe pratiquement plus. La séparation rigide des fonctions urbaines rend impossible une réelle variété : « leur dimension inhumaine et les vastes espaces libres tuent la vitalité due au réseau étroit des relations dans une ville attrayante ». À ses yeux, le plan d’un projet comme les HJM, où les blocs d’habitations apparaissent saupoudrés dans un espace vague, ne peux fonctionner car il n’existe pas de tissage assez fort avec le reste du paysage urbain, soit les commerces ou tout autre animation économique de la ville. Il ne suffit pas d’ajouter un espace vert dans un plan d’ensemble pour qu’il vive automatiquement : « Un espace vert de proximité banalisé, c’est à dire sans affectation précise et affligé d’un environnement fonctionnel monotone se transforme inexorablement en espace vide pendant une grande partie de la journée27 ». Dans le cas des HJM, il est également difficile de préciser si le cadre vert du sol constitue un simple élément de composition du plan d’ensemble ou bien si cet espace appartient à toute la communauté urbaine. Jane Jacobs rajoute que « les usagers potentiels des espaces verts ne recherchent absolument pas des endroits qui forment un beau cadre pour des immeubles; ils recherchent les endroits qui peuvent leur offrir un cadre à eux. À leur yeux, les espaces verts sont au premier plan et les immeubles à l’arrière-plan, pas l’inverse 28 ». Les immeubles devraient former les limites des espaces verts et non l’inverse. Ils le découpent dans l’espace et le rendent bien identifiable. Dans notre exemple Montréalais, la problématique provient de ce manque de clarté. À qui appartient le parc ? Aux résidents seulement ou à toute la communauté qui semble pour Figure 5: Le plan actuel des habitations Jeanne-Mance. Les bâtiments sont le moment l’éviter ? L’urbanisme corbuséen "saupoudrés" sur un espace vague formant un super-îlot dans le tissu urbain et proposait un espace vert comme un vague fond de dans lequel les rues principales n’entrent pas. Plan tiré de « Atelier BRAQ et remplissage pour ensuite y greffer les Unités Alain Carle Architecture », www.rea.umontreal.ca/download/01/05.pdf d’habitation. Or, une identification cohérente des

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Christian Norberg-Schulz, The Phenomenon of Place, Architectural Association Quarterly, vol. 8, no.4, 1976, pp.310. 26 Jane Jacobs, The death and life of great American cities, Vintage books, New-York, p.385. 27 Ibid., p. 106 28 Ibid, p.112.


usages de ces espaces devrait être encadrée par le bâtiment, et non l’inverse. De façon anecdotique, des rapports29 datant des années 60 font même état de la frustration des habitats de ne pouvoir s’approprier le gazon devant les Habitations Jeanne-Mance, ce qui confirme le malaise que procure la présence de ces espaces au sein du projet. Finalement, en aucun cas un grand espace vert de la sorte ne peux remplacer une abondante diversité d’activités de la ville; il n’en sera que le complément. La problématique des limites spatiales La question des limites dans la ville nous apparait comme la principale cause de la stigmatisation d’un projet comme les Habitations Jeanne-Mance dans le tissu urbain. Ces limites agissent tour à tour comme des barrières, empêchant la porosité entre deux entités fonctionnelles de la ville. À Montréal, la disposition des HJM en « super-îlot » urbain constitue le principal exemple de limites urbaines néfastes. C’est une fracture, alors que la séparation du parcellaire devrait traditionnellement être faite à travers les rues et les trottoirs dont le peuplement animerait le quartier. Kevin Lynch écrit qu’« une limite peut être autre chose qu’une barrière qui domine les alentours, si on peut voir à travers ou la franchir facilement, et si elle est en quelque sorte imbriquée dans les zones qui la bordent. Elle devient alors semblable à la couture d’un vêtement, elle n’est plus une barrière, mais un lieu d’échange entre des zones cousues ensemble30». Or, avec Le Corbusier, la rue traditionnelle a disparue. L’espace est redonné presque complètement aux piétons. Pire encore, les HJM devinrent un superblock que les artères principales du centre ville de Montréal contournent mais n’alimentent jamais. Il n’existe aucun moyen traditionnel de traverser ce super-îlot. Plutôt, le projet créé un système de circulation interne, des sentiers improvisés à travers le parc, en parallèle avec le reste de la ville. Or, selon Jane Jacobs, ces voies d’accès intérieures attirent très rarement une grande diversité d’usagers. L’animation et la diversité nécessaires à une ville en santé sont confinés aux pourtours de l’îlot et n’entreront jamais à l’intérieur du parc. C’est donc dire que l’unification de ces bâtiments à travers la ville passe aussi à travers leur relation avec la rue. Dans Urban Design : Street and Square, Cliff Moughtin cite aussi les Smithsons, membres de la Team X, qui affirment que la rue ne constitue pas qu’un moyen d’accès, mais un lieu d’expression sociale qui forme un lien entre les bâtiments. La rue permet de lier la communauté dans un espace devenant aussi un système social fermé. Autrement dit, «for a street to function as a place or exterior room in the city, it must possess similar qualities of enclosure as the public square : the ideal street must form a completely enclosed unit […] one feels at ease in a space where the gaze cannot be lost in infinity31 ». Il aurait du exister une porosité beaucoup plus fine entre le super-îlot formé par les HJM et les rues animées du centre-ville qui les contournent. Selon Jan Gehl dans l’ouvrage Life Between Buildings, la planification des grands logements sociaux modernistes se seront soldés par leur manque de cohésion avec les repères de la rue traditionnelle : « The functionalists made no mention of the psychological and social aspects of the design of buildings or public spaces. […] That building design could influence play activities, contact patterns and meeting possibilities was not considered. […] One of the most noticeable effects of this ideology was that streets and squares dissappeared from the new buildings projects and the new cities. […] Streets and square were literally declared unwanted. Instead, they were replaced by roads, paths, and endless grass lawns32», ce qui n’est pas sans rappeler les conclusions de Jane Jacobs citées plus haut. D’une part, la fragmentation des super-îlots devient désirable dans l’objectif d’alimenter la ville en mélanges fonctionnels qui tireraient alors ces grands projets d’habitation de leur torpeur ambiante et de l’insécurité qui en découle. La grande hauteur des unités d’habitation brise le sentiment de proximité avec le voisinage et ainsi plus l’unité se trouve loin d’une rue, moins celle-ci agit en relation avec son Figure 6: la participation de la rue au milieu et participe au bouillonnement social de son quartier. Jan Gehl apporte ici une pied du bâtiment et la cohésion sociale nuance supplémentaire sur cet état de fait : « low buildings along a street are in des habitants est tributaire de la hauteur harmony with the way in wich people move about and the way in wich the senses de ce bâtiment, selon Jan Gehl, p.100. function, as opposed to tall buildings, which are not ». Cet état de fait expliquerait

                                                                                                                29

Le malaise social aux habitations Jeanne-Mance : rapport d'enquête et d'analyse et recommandations, mars 1967. Kevin Lynch, cité par Jane Jacobs, Op.Cit., p. 266 31 Cliff Moughtin, Urban design : street and square, Amsterdam, Architectural, 2003, citant Frederick Gibberd, p.135 32 Jan Gehl, Life between buildings : using public space, Island Press, Washington, 2001, p.47 30


ainsi pourquoi les maisons pour familles nombreuses disséminées dans le parc des Habitations Jeanne-Mance auront été beaucoup plus populaire auprès des nouveaux habitants du projet que ses hautes tours d’habitations. Cette proximité avec le sol et la rue avoisinante auront alors été un des bons coups de cet ensemble urbain. D’autre part, Moughtin cite Frederick Gibberd, lequel défend la disposition à angle droit des masses d’habitations autour d’un espace vague. Selon lui, l’absence d’angle droit résulterait en une multitude de points de fuite qui donneraient une apparence chaotique à l’ensemble et désorienterait le promeneur. La disposition à angle droit offre plusieurs rues virtuelles qui pointent dans toutes les directions. Moughtin exprime ensuite ses réserves et affirme que « the juxtaposition of buildings[…] in close proximity creates neither street nor square but rather an amorphous space saved […] by fine landscaping33 ». Bref, nous constatons qu’il existe une forte corrélation entre les espaces vagues et la disposition des unités dans ces espaces en relation avec les repères mentaux et affectifs que les citoyens entretiennent avec la ville. L’abstraction des limites traditionnelles de la rue conduit les grand ensembles modernistes à s’isoler du reste de la cité, apportant avec eux les problèmes de Figure 7: En haut : Usage correct de l’angle droit tel que défini par Frederick Gibberd, tirée de Cliff Moughtin , Urban design : street and square, p.73. En fréquentations des espaces vides et de ghettoïsation bas: le plan préliminaire des Habitations Jeanne-Mance, ne respectant pas cet des secteurs ainsi formés que l’on connait usage. Tiré du Rapport Dozois, Ville de Montréal. aujourd’hui.

Pistes de solutions Le corpus d’éléments cités ci-haut nous a permis de revenir aux fondements théoriques du manque de connectivité avec le reste du quartier, de son absence d’appropriation et de cohésion sociale dans les espaces vagues du parc de même que la problématique du rôle de barrière que ce projet joue dans le tissu urbain montréalais. L’idée du mémoire n’était que d’expliciter ces fondements à l’aide d’un corpus théorique complet. Par contre, nous pouvons conclure cet essai sur certaines pistes de solutions afin de réintégrer le projet au reste de la ville. Après le recensement du corpus théorique, il apparaît évident que la problématique de l’intégration des grand ensembles de logement sociaux dans la ville en est une de fonctions. L’insuffisance des fonctions constitue précisément la cause de la torpeur ambiante et de la perception d’insécurité qu’un tel projet renferme34. Eugène Raskin écrivait : « là où il n’existe qu’une seule fonction urbaine – il est impossible pour l’architecte de créer une véritable diversité35». La solution réside donc dans l’amélioration du tissage fonctionnel dans la ville, appuyées par les écrits théoriques que nous venons d’expliciter. En lien avec ces théories, quelques études urbaines ont été réalisées dans le passé afin de rénover le projet et éviter l’appauvrissement de la texture urbaine actuelle.

                                                                                                                33

Moughtin, Op.Cit.,p.75 Jane Jacobs, Op.Cit., p.384 35 Eugène Raskin, cité par Jane Jacobs, Op.Cit., p.225 34


Figure 8: À gauche: solution de Melvin Charney, essentiellement formaliste. À droite: Solution de Provencher-Roy qui justifie la démolition de certains bâtiments. Respectivement tirés de Melvin Charney, Le Faubourg Saint-Laurent et de « Atelier BRAQ et Alain Carle Architecture », www.rea.umontreal.ca/download/01/05.pdf

Melvin Charney proposait dans un rapport de requalifier les limites du domaine des HJM par l’insertion de mégabâtiments de ceinture autour de l’îlot du projet. Ce faisant, les Habitations auraient directement pignon sur rue, leur façade directement le long d’une des artères du centre-ville. Le projet ne serait alors plus « saupoudré » dans un vague espace vert. À notre avis, ce genre d’intervention formaliste, bien qu’en accord avec les théories de Lynch sur l’usage de la rue en tant que repère spatial, ne constitue pas une solution valable. La proposition de Charney ne fait que replier le site sur lui-même, accentuant davantage ses qualités indésirables de super-îlot autonome. Une autre étude de la firme Provencher-Roy proposait de briser la trop grande homogénéité socioéconomique du secteur en construisant d’autres habitations à revenus moyens et ainsi favoriser la mixité sociale, ce qui n’était pas sans susciter les débats. Toutefois selon l’historien Jacques Lachapelle, deux aspects des HJM étonnent : les imposants stationnements et la banalisation des espaces extérieurs, que la présente étude semble ignorer. En effet, ces terrains sont malheureusement des « parures sans utilité » dont les clôtures les isolent encore davantage36. Que pouvons-nous conclure à la suite de l’analyse théorique des fondements urbanistiques relatifs à ce projet d’architecture sociale ? Dans l’optique d’une future « ré-urbanisation » du site, il faudra premièrement profiter de la modernité du plan d’ensemble et étendre le rôle public et urbain des espaces extérieurs37. Par la suite, s’appuyant sur les théories d’urbanisme actuelles, tenter l’apport d’une vie de quartier dans l’îlot; une intégration des fonctions entre l’habité et le centre-ville. Nous pourrions par exemple y intégrer des commerces et ainsi imaginer un tissage subtil des fonctions urbaines (le social, le culturel et l’économique). Les Habitations Jeanne-Mance formeraient alors un gradient d’usages entre la place des festivals et son caractère ludique et branché, et le quadrilatère du savoir. L’îlot deviendrait un espace partagé entre ces deux identités; foncièrement social et habité, mais également participatif aux reste des fonctions du quartier, lui-même résolument commercial. Les habitations Jeanne-Mance constituent le dernier exemple d’une planification moderniste au Québec. Si elles ont pu jusqu’à maintenant traverser l’épreuve du temps et surmonter les vagues de démolitions propres au postmodernisme (et même aux critiques dignes de Charles Jenks !) c’est qu’elles possèdent encore une quelconque signification dans le Quartier Latin et aux yeux de la population montréalaise. La suite n’appartient qu’à nous.

                                                                                                                36 37

Jacques Lachapelle, L’histoire en deux temps des HLM à Montréal, Revue ARQ, Numéro 149, Novembre 2009. Ibid.


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Théorie de la forme architecturale