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AMIN ZAOUI L’Enfant de l’œuf

Cette histoire est racontée par le chien Harys et son maître, Moul. Harys aime Moul, il aime ses chaussettes puantes, son haleine chargée de vin et sa voix quand il chante Bécaud. Tous deux vivent à Alger et son maître a pour maîtresse Lara, une chrétienne réfugiée de Damas, au corps vibrant de désir et à l’âme bouleversée par la guerre. Dans une Algérie rongée par l’islamisme des charlatans, Moul incarne la volonté de vivre et de penser, au prix d’une solitude qui peu à peu se referme sur lui.

Amin Zaoui, écrivain de langue française et arabe, est né à Bab el Assa, Algérie. Il est professeur de littérature maghrébine à l’université d’Alger.

ISBN : 979-10-97390-04-4

18 €

LE SERPENT À PLUMES

Graphisme : © Rémi Pépin 2017 avec 123RF et Shutterstock

Magnifique, douloureux, philosophique et fantasque, L’Enfant de l’œuf, neuvième roman d’Amin Zaoui, est un hymne aux femmes, à la jouissance du monde et à la liberté.

LE SERPENT À PLUMES

Amin Zaoui E

de l’œuf


L’Enfant de l’œuf

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Amin Zaoui

L’Enfant de l’œuf roman

Le Serpent à Plumes

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Les citations du Coran sont tirées du Noble Coran publié en 2004 par les éditions Tawhid, la traduction est de Mohamed Chiadmi. © 2017. La Martinière et compagnies, sous la marque Le Serpent à Plumes pour la présente édition. ISBN 979‑10‑97390‑04‑4

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« Si vous voulez savoir à quoi ressemblera votre mort, regardez vos rêves. » « Il n’y a, en fait d’infini, que le ciel qui le soit à cause de ses étoiles, la mer à cause de ses gouttes d’eau, et le cœur à cause de ses larmes. » Gustave Flaubert « L’écrit ça arrive comme le vent, c’est nu, c’est de l’encre, c’est l’écrit, et ça passe comme rien d’autre ne passe dans la vie, rien de plus, sauf elle, la vie. » Marguerite Duras, Écrire « Je lisais et je brûlais. » Saint Augustin, Les Confessions

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Peau Et je la serre dans mes bras comme un mythe vivant, Lara ! Moi Je m’appelle Harys. Quelle étrange appellation, n’est-ce pas ? Un nom roumi collé à un être vivant appartenant à un pays musulman, la Berbérie ou Tamazgha. Tous les noms ou presque autour de moi sont des noms composés. Tous commencent par « Abd ‫ » عبد‬qui signifie serviteur ou esclave en arabe, suivi d’un des quatre-vingt-dix-neuf noms de Dieu énumérés dans le Coran : Allah, Rahmane, Nour, Salem, Madjid, Hamid, Malek, Kader… Les hommes, les vieux comme les jeunes, toutes générations confondues, portent ces noms composés comme pour dissimuler une hypocrisie sociale et religieuse. Je m’appelle Harys ; je ne suis pas le personnage principal ni secondaire d’un best-seller américain ou japonais. J’aime contempler les couvertures des romans de Haruki Murakami. Ce romancier aime courir ; il court comme moi ; plutôt 9

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comme un chien de chasse ! Moi je ne suis pas chien de chasse, je suis tendresse et compagnie ! Je suis le fils de ma mère, le frère de mon frère unique. Nous sommes nés de la même portée. J’excelle dans l’art de l’aboiement. Je suis bien élevé. J’aboie quand il faut aboyer. Et je sais quand et comment me taire ! J’adore le chocolat noir ! Lui Lui, l’homme (appartenant à l’autre race que la mienne – je n’aime pas le mot race) à la grande taille, au visage couvert d’une barbe permanente de quatre jours, est mon maître. Je l’aime beaucoup. Je suis tout le temps collé à lui, accroupi à ses pieds puants dont les chaussettes ne sont changées qu’une fois par semaine, peut-être un peu plus. Cette odeur répugnante ne me dérange pas. Il s’appelle Moul, pas Murakami. On partage le même appartement, on dort dans la même chambre, mais on ne porte pas le même nom ! Moul est le diminutif de Mouloud. Ça sonne comme le rythme du raï que dégage la musique de son nom : Moul Moul Moul ! Ça me rappelle une célèbre chanson de Cheikha Remitti, Lbirra arbiya wa L’whisky gawri, « la bière est arabe et le whisky est occidental ». Ils sont nombreux les personnalités politiques et les écrivains de chez nous qui portent ce nom de Mouloud : Mouloud Feraoun, Mouloud Mammeri, Mouloud Kacem Naït Belkacem, Mouloud Hamrouche, Mouloud Achour… et bien d’autres.

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Jour du couscous Mon Mouloud, à moi, mon maître, vit dans une forêt de livres. Partout dans ce petit appartement composé d’un salon, une chambre, une cuisine et une salle de bains, il n’y a que des livres entassés, dans le hall, dans les toilettes, au-dessous du grand lit, sur le vieux canapé… Moul est un écrivain du dimanche ! Du vendredi plutôt ! Nous sommes dans un pays où l’islam est religion d’État et le vendredi un jour sacré. Le jour du couscous pour les grand-mères, de la grande prière pour les croyants et les poli‑ ticiens hypocrites, de l’écriture poétique pour mon maître. J’aime son calepin du vendredi, son crayon à papier et sa petite gomme qui ressemble à un morceau de savon usé. Cicatrice Tout ce que j’ai hérité de mon premier amour c’est ce sobriquet : « Moul ». Moul est l’ombre d’une blessure qui perdure, une gangrène qui me ronge le cœur depuis que Farida a décidé de claquer derrière elle la porte d’une vie conjugale gelée ou momifiée. Elle m’a quitté, peut-être à cause de la mauvaise haleine de ma bouche. Et pourtant, tous les soirs, avant de rejoindre le grand lit, je n’oublie pas de me brosser les dents et je me gargarise avec un bain de bouche très fort ; de temps en temps, j’utilise même le fil dentaire ! Farida m’a collé ce sobriquet : Moul. Balcons d’Alger Nous habitons un appartement donnant sur un boulevard pas trop bruyant, au centre-ville d’Alger. Jadis, à l’époque coloniale, les Français et les Européens appelaient ce quartier 11

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« Les balcons d’Alger ». D’ici, je domine la fascinante baie d’Alger ; « La Baie d’Alger » est le titre d’un beau roman autobiographique de Louis Gardel. Depuis le salon, la nuit, le paysage du port ressemble à une carte postale animée, changeante ! De temps en temps, je sors sur le balcon et je commence à compter les véhicules, les grands, les petits, les deux-roues et les bus dont les portes et les côtés sont couverts d’images de réclames, des marques de shampoing (il n’y a pas de marques de shampoing pour chien, toutes les marques sont destinées aux femmes. Elles sont égoïstes et gâtées ces femmes avec leurs shampoings !), des téléphones portables, le savon Isis, des compagnies d’assurances. Tout le monde galère dans la rue, en bas. On dirait que les êtres humains n’ont plus de pattes. Personne ne marche à pied, tout le monde se déplace sur roues. Dragues Moi Harys, quand je sors en compagnie de Moul, je le devance de quelques pas, je pars en flèche. Dans la rue, sur le trottoir, je me sens moi, moi-même : un vrai chien heu‑ reux : « Je suis Harys arrière-arrière-petit-fils-chiot de Qitmir le chien accompagnateur des Sept Dormants, celui qui sans doute est confortablement établi au Paradis, je l’imagine en train de boire et de manger tout ce que désirent son cœur et son corps ! » Sur mes quatre pattes je me sens heureux, équilibré, bien campé sur la terre ferme, bien mieux que trimballé dans un véhicule français, allemand ou chinois ! Quand je me trouve dans la voiture, assis sur le siège arrière, Moul au volant, radio allumée sur une belle musique de chaâbi, les jeunes femmes n’arrêtent pas de me faire des 12

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coucous. Je me sens comme un jouet de marque contrefaite. D’ailleurs, combien de fois ai-je entendu des commentaires lancés par celle-ci ou celle-là : « Comme il est beau ce chien, on dirait une peluche japonaise ! » Ces commentaires élo‑ gieux me mettent hors de moi ! J’aboie fort : « Je ne suis pas une peluche, je suis Harys ! » Personne ne m’écoute. Même pas Moul qui, profitant des commentaires des jeunes filles, n’hésite pas à les draguer. Sagesse de grand-mère « Grand pied, gros pénis ! » ainsi s’exprimait ma grandmère pour qualifier les hommes virils. Les vrais ! « Toute ma vie, je ne regardais en l’homme que ses pieds ! » ne cesse de répéter ma grand-mère Batoul. « … avant d’accepter de marier mes filles ou mes petitesfilles, je suis obligée de mesurer, au moins à l’œil nu, la pointure des chaussures des hommes venus me demander la main de l’une de ma postérité. « Au seuil de la porte du salon, j’étale un tapis neuf d’alfa afin que les invités se sentent obligés de se déchausser. De connivence, mon mari range les chaussures des hommes en plaçant celles du prétendant, le demandeur de la main d’une de nos filles ou petites-filles, à gauche. Je passe devant la porte, les chaussures placées dans l’ordre convenu ; à l’œil je mesure le pied par rapport à la pointure ! C’est ainsi que j’accepte ou refuse la demande en mariage. » Les hommes, par la taille de leur pied, d’abord ! Comment De quel ciel Lara est-elle tombée sur cet immeuble, dans l’appartement situé en dessous du nôtre ? 13

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De Damas à Alger. Tariq ibn Ziyad Je pense au général berbère Tariq ibn Ziyad, de son vrai nom Taraynak N Ziane, celui qui un jour, il y a de cela quelque treize siècles, a pris la tête d’une armée berbère pour conquérir l’Andalousie. Dans l’au-delà de la mer. Et je me demande : Qui parmi vous, les historiens, les littéraires, les linguistes, les géographes ou les biographes, sera capable de nous indiquer le lieu de naissance de Taraynak N Ziane, ou Tariq ibn Ziyad, selon son appellation arabe ? Il est le fils de Tanger, disent les uns. Il est le fils d’Oued Souf, disent les autres ! Il est le fils de M’sirda ! Il est le fils de nulle part, disent d’autres voix ! Même le nom ibn Ziyad collé au général berbère est étranger. Les enfants kabyles ne portaient pas des noms pareils. Il est Taraynak N Ziane. Même son nom est falsifié ! Quant aux Européens, ils lui ont collé un surnom bizarre, extravagant : Le Borgne ! Y a-t‑il parmi vous quelqu’un ou quelqu’une capable de m’indiquer la date de naissance de ce général ? C’est intrigant et cela rend perplexe que nous ne connais‑ sions, de l’homme le plus célèbre dans l’histoire du Maghreb musulman, ni sa date de naissance, ni celle de son décès ! Ce qui est sûr et dramatique c’est que ce grand Berbère, qui a su comment traverser en héros la Méditerranée et ainsi faire débarquer les musulmans et les Arabes sur la terre espagnole, a fini sa vie en mendiant sur le seuil du portail de la grande mosquée des Omeyyades à Damas ! Son nom est donné à un rocher dans un détroit méditerranéen ! Lara est-elle l’arrière-arrière-petite-fille de Taraynak N Ziane ? 14

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réalisation : nord compo à villeneuve-d’ascq impression : cpi france dépôt légal : septembre 2017. no 137139 (00000) Imprimé en France

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AMIN ZAOUI L’Enfant de l’œuf

Cette histoire est racontée par le chien Harys et son maître, Moul. Harys aime Moul, il aime ses chaussettes puantes, son haleine chargée de vin et sa voix quand il chante Bécaud. Tous deux vivent à Alger et son maître a pour maîtresse Lara, une chrétienne réfugiée de Damas, au corps vibrant de désir et à l’âme bouleversée par la guerre. Dans une Algérie rongée par l’islamisme des charlatans, Moul incarne la volonté de vivre et de penser, au prix d’une solitude qui peu à peu se referme sur lui.

Amin Zaoui, écrivain de langue française et arabe, est né à Bab el Assa, Algérie. Il est professeur de littérature maghrébine à l’université d’Alger.

ISBN : 979-10-97390-04-4

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Graphisme : © Rémi Pépin 2017 avec 123RF et Shutterstock

Magnifique, douloureux, philosophique et fantasque, L’Enfant de l’œuf, neuvième roman d’Amin Zaoui, est un hymne aux femmes, à la jouissance du monde et à la liberté.

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de l’œuf

L'enfant de l'œuf - Amin Zaoui - Le Serpent à Plumes  
L'enfant de l'œuf - Amin Zaoui - Le Serpent à Plumes  

Cette histoire est racontée par le chien Harys et son maître, Moul. Harys aime Moul, il aime ses chaussettes puantes, son haleine chargée de...

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