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Quelques motivations pour « venir à l’écart » Je vous propose de commencer vos temps de repos, de réflexion, de prière et d’évaluation, en parcourant quelques raisons qui justifient l’habitude religieuse et certainement évangélique de se retirer de la vie quotidienne, temporairement, pour être avec soi-même, avec nos confrères/consoeurs, avec – et devant – Dieu. Père Alphonse OWOUDOU, salésien de Don Bosco


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Avant de justifier le bien-fondé d’une telle coutume, dans une perspective biblique, théologique et psycho-éducative, quelques considérations motivationnelles semblent importantes pour orienter tout le sens de ce que nous allons dire. Les exercices spirituels ou la retraite ont souvent une résonance pas forcément enthousiasmante, puisque le sens même des mots choisis pour les désigner y contribue déjà malheureusement. « Exercices Spirituels », expression qui fait penser à une discipline militaire, à un entraînement douloureux pour une éventualité de grande envergure et peut-être pour un combat. L’analogie de l’entraînement des sportifs avant une grande rencontre permet de saisir l’endurance qu’il faut et les contrecoups d’un exercice. Et quand il est qualifié comme spirituel, on le situe dans la profondeur où nos forces physiques ne nous garantissent plus aucune assurance, là où s’ouvrent – et se ferment aussi – les blessures les plus douloureuses, là où les valeurs sont du domaine de l’être, non de l’avoir, de la réceptivité et non de l’activité. On comprend alors le courage qu’il faut pour s’y engager. La seconde appellation n’est pas plus gaie : la retraite. Nous savons que ce mot peut susciter à la fois de l’enthousiasme et de l’appréhension pour nos frères et sœurs fonctionnaires. C’est le moment où cesse l’activité professionnelle et commence un temps qui peut être celui de la vulnérabilité, ou alors d’un nouveau départ pour les plus optimistes. Les religieux ne vont pas à ce genre de retraite. Pas même quand ils entrent dans une maison de repos; c’est toujours pour vivre leur mission et leur consécration, comme un retraité qui se met à faire du jardinage, qui ouvre une boutique, un musée etc. La « retraite » qui nous interpelle, nous religieux, c’est celle qui nous arrache à nos préoccupations quotidiennes, à nos jeunes qui ont tant besoin de nous, à nos paroissiens, à notre programme de prière, de catéchèse, aux activités des vacances, aux vacances même d’ailleurs, puisque les supérieurs choisissent toujours le meilleur moment pour la retraite. Peut-être cela veut dire que c’est le moment juste ? Celui où Dieu aussi… est dispo ? Et en général, la retraite survient quand les jeunes sont là, nombreux. Comment les quitter et se « retirer » ? On s’excuse parfois que le silence, on le trouve quand même, et puis il y a encore la méditation matinale, 15, 20, 30 minutes chaque matin. Mais en regardant Jésus se retirer au moment même où la foule est prête à le porter sur le trône, on comprend que le moment juste c’est toujours aujourd’hui, et n’enlève rien à notre efficacité apostolique. Au contraire ! Et il ne s’agit pas de se contenter de miettes de silences quotidiens. C’est à juste titre qu’un Projet de Formation salésienne proposait que l’éducation au silence devienne condition indispensable pour apprendre à réfléchir et à se laisser rencontrer par


3 Dieu, apprendre à entrer en dialogue et en amour avec lui. Indispensable, dit le document, pour garder son cœur en paix. Pourquoi en paix, pas une paix idéale dans l’extase avec Dieu, mais parce que c’est un silence porteur des tensions et des anxiétés qui rentrent dans notre dialogue et notre confiance envers le Père qui « sait tout ce dont nous avons besoin »(Mt 6, 32). Nous pouvons comprendre le sens de la retraite en situant ces deux appellations dans un horizon plus large, à la lumière de la Parole de Dieu et au regard même des implications de notre vie de consacrés envoyés. Lorsque Dieu prescrit à l’homme le repos du septième jour (Gn 2), il devrait situer ce commandement après celui du travail, comme le Jour du Seigneur au terme des six jours d’activité. Originellement – comme chez nos frères juifs, c’est le samedi. Mais le repos vient au terme de la Création, tandis que le travail vient plus tard, après que l’homme et la femme soient devenus responsables de leur destin (à travers le péché de la mauvaise utilisation de la liberté). De cette façon même si le travail semble venir avant, dans l’ordre chronologique, il est précédé par le repos. Seul Dieu a fait le contraire, s’est mis au travail et s’est reposé, puis il a renversé le 7 ème jour en le faisant premier, à la lumière de la Résurrection (Nouvelle Création). Si les six jours de l’homme peuvent être gérés selon son plaisir, ils doivent aussi s’orienter en fonction du « Jour du Seigneur ». Pour nous, c’est le repos et le repas du dimanche qui donnent sens à la semaine que l’on commence. Le rendez-vous avec Dieu fait resplendir de sa lumière tout le reste de la « semaine », et les rendez-vous avec Dieu chaque matin visent à faire de tous les rendez-vous quotidiens des échos de cette rencontre d’amour. En d’autres termes, c’est le repos qui donne sens au travail et le justifie – et non point le devoir de travailler. Si l’on fait dépendre le repos du travail, comme s’il en était la récompense ou la conséquence, on ne lui attribue donc pas sa juste


4 valeur. La science démontre d’ailleurs

disciples : « Venez un peu à l’écart.

que le repos comme cessation d’activité

Reposez-vous,

n’existe pas. Même après la mort, le

forces, on a du boulot » (Mc 6, 31). « A

« travail » de notre corps continue. Disons

chaque jour suffit sa peine » (Mt 6, 34),

donc que mieux qu’un devoir, notre

« Ne vous préoccupez pas trop… votre

travail est un besoin, subordonné au

Père s’occupe de vous » (idem). Le

besoin du repos.

Et le mot repos veut

contraire de la « paresse » pastorale n’est

dire justement retourner à la position

certainement pas de perdre le sommeil à

originelle. L’homme ne retourne à sa

cause

dignité fondamentale (re-posé) que dans

auxquelles font face nos communautés,

la mesure où le fruit de son effort

nos paroisses et nos centres de jeunes.

contribue à faire de lui un responsable

C’est probablement en faisant ce qui est

ambassadeur du Créateur, heureux et en

en notre pouvoir, et en mettant le reste

paix avec son frère. Le message de la

dans les mains de Dieu. Ce qui n’est pas

conférence

pour

facile… « La retraite » c’est aussi savoir

cette année eucharistique allait dans ce

se retirer pour laisser de l’espace à Celui

sens-là : redécouvrir le sens du « Jour du

qui peut toujours aller au-delà de nos

Seigneur », et le juste équilibre entre

échecs, de nos réussites et de nos

travail et bonheur, entre création et

miracles. De l’espace, je reviens au mot

développement,

entre

la

« distance ».

contemplation,

entre

et

entre confrères ou relatives à notre

l’accueil – qui se rencontrent au rendez-

travail sont presque toutes possibles à

vous eucharistique. « Sans le dimanche,

gérer. Mais sans une « distance » par

nous ne pouvons pas vivre », ont-ils

rapport au problème en question, on

déclaré comme écho au message de Jean-

risque

Paul II face à la « faim de pain, faim de

partiellement,

Dieu ». Par sa capacité à donner du temps

l’intérieur,

à

parce qu’on est tendu ou pressé. En tout

la

épiscopale

prière,

au

italienne

l’action

et

l’offrande

silence,

à

la

des

mangez,

mille

reprenez

et

une

Plusieurs

toujours

de

puisqu’on

ou

trop

situations

des

voir

des

situations

les les

choses voit

de

dramatiquement,

contemplation, à la « distance » avec sa

mécanisme

mission,

la

activités, jeux, rapports avec les jeunes

dimension verticale de son apostolat.

et les confrères/consoeurs), il y a deux

Pour retourner aux Ecritures, il est si beau

types de langage : le langage du jeu, et le

d’entendre

langage

toujours

le

en

religieux

Jésus, route

entretient

l’homme etc.,

dire

affairé, à

ses

sur

interpersonnel

le

jeu.

Quand

(dialogue,

je

suis

« dedans », je parle le langage du jeu. Il


5 précieux pour moi car je t’aime, vos cheveux sont tous comptés… sans moi vous ne pouvez rien faire… Prenez et mangez,

Aimez-vous…

Ils

vous

condamneront, mais n’ayez pas peur, je suis vainqueur… Je suis avec vous…), prendre soin de nous, devient le premier acte de charité. Si je m’aime, je prends soin de ma santé, de mon cœur, de mon corps, de ma formation, de ma valeur, de ma vocation. En d’autres termes, je prends soin de la qualité du cadeau que je faut que je prenne des distances, ou que je fasse intervenir quelqu’un d’autre, qui ait lui-même un langage différent, nous rappelle les règles du jeu, sans lesquelles le jeu ne sert plus à rien, et peut d’ailleurs se changer en guerre ou en Babel. C’est le combat que la retraite nous

permet

de

mener,

relire

nos

interventions afin de nous rendre compte des pas que la grâce de Dieu nous a permis de franchir, les points et les situations où nous avons chancelé, les raisons

de

ce

chancellement

et

les

chances, les moyens et les appuis, sur lesquels nous comptons réellement pour nous remettre en route. Voilà donc où la devise ora et labora rentre parfaitement dans la logique d’un temps de retraite.

suis. Les cadeaux ne valent pas en fonction de leur quantité, ni même de leur prix, mais de leur qualité et de leur « valeur » - la valeur et le prix ne signifient pas la même chose, on le sait – signification (signifiance), de leur sens, pour celui ou celle qui les reçoit. Chaque religieux devrait se souvenir qu’il est un don précieux. Il ne faut pas se résigner aux mauvais jugements, aux scrutins qu’on a reçus, qui malheureusement jugent la personne au lieu d’évaluer juste son comportement ou son rythme de croissance

visible.

Peut-on

vraiment

savoir ce que quelqu’un est ? Dieu choisitil des déchets pour envoyer à ces jeunes qui lui sont si précieux ? Je ne crois pas. « Donneriez-vous un scorpion à votre fils quand il a besoin d’un œuf à manger ? »

Prendre soin de nous-mêmes, puisque Jésus et son Père nous en ont donné des raisons (Je t’ai appelé par ton nom, tu es

C’est Jésus qui demande (Lc 11,12). Et cela s’applique à l’Eglise qui demande des sœurs et des frères pour raconter Dieu. Et


6 nous voici. Choisis, aimés, valorisés. Mais

Quelqu’un, dont la rencontre transforme

aussi responsabilisés… Et ce n’est pas

même le plus terrible des jeunes, à son

contre l’humilité. On ne peut accorder

tour, en « quelqu’un ».

aux autres que la dignité qu’on reconnaît comme importante, par expérience. On

Comme nos silences quotidiens,

ne traitera les confrères et consoeurs

comme les quelques minutes où nous

avec gentillesse que si l’on prend des

arrivons à penser, prier, à faire face à

distances

nos

nous-mêmes, dans notre beauté, notre

lenteurs et nos limites. Des religieux

originalité et notre fragilité, faisons de ce

reposés, relaxes, sont assez tranquilles

temps

pour partager ensemble les joies et

rencontre

affronter ensemble les phases difficiles de

rencontre avec Celui pour qui nous nous

leur vie. Mais si nous ne prenons pas le

sommes embarqués dans cette aventure,

temps d’aller à la source, faire le plein de

et ressourcement puisqu’il a tant de

ce qu’il nous faut pour nos jeunes et nos

choses à nous dire, à nous donner, à nous

fidèles, on n’offrira que des activités et

confier.

des

envers

contenus.

nos

fatigues,

Jamais

on

de

retraite et

de

une

occasion

de

ressourcement ;

de

n’offrira

Questions pour aller plus loin Mc 6, 13 – Mt 6,32 -

A qui ou à quoi ai-je obéi pour prendre part à cette retraite ?

-

Y a-t-il des attentes précises que j’ai vis-à-vis de ce temps de solitude et de recueillement ? Par exemple, quel aspect de ma vie, de ma consécration, voudraisje approfondir à la lumière de nos partages et de la méditation de la Parole de Dieu ?

-

Suis-je disposé à favoriser le silence en moi et autour de moi, afin de percevoir ce silence divin qui me parle si fort de son amour et de son projet pour mes sœurs/frères et moi ?

Motivations pour le silence  

Il s'agit d'une conférence que le Père Alphonse a partagée aux membres de la Familles Salésienne lors de leurs Exercices spirituels respecti...