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Piraterie : le succès de l’opération Atalante

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La France a pris l’initiative de la création d’une force internationale pour lutter contre la piraterie sous mandat de l’ONU, à la suite de l’affaire du voilier de croisières Le-Ponant (4-11 avril 2008). Le 8 décembre 2008, la force navale européenne EU Navfor est déployée au large de la Somalie dans le cadre de l’opération Atalante. À Paris, le gouvernement nomme deux hauts fonctionnaires pour coordonner la lutte contre la piraterie : l’ambassadeur Chantal Poiret au niveau international, et le contreamiral Arnaud de Tarlé au sein de l’Étatmajor des armées. L’une et l’autre estiment satisfaisant le bilan de l’opération Atalante… qui risque de durer longtemps!

Le détournement d’un navire et de son équipage dans les eaux internationales est une crise humanitaire d’urgence, certes limitée, mais qu’il faut savoir anticiper et gérer. Cette mission incombe au Centre de situation et de crise du ministère des Affaires étrangères.

Enquête réalisée par Loïc Salmon

Sommaire ■ Atalante : dissuasion, prévention et répression ■ Niveau stratégique : « C’est un succès,

mais il ne faut pas baisser la garde !» ■ Niveau opérationnel : « On n’a pas le droit à l’erreur » ■ Anticiper, gérer et suivre

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Atalante : dissuasion, prévention et répression Atalante est une opération militaire européenne qui participe, avec d’autres forces navales internationales, à la dissuasion, la prévention et la répression des actes de piraterie et de vols à main armée au large de la Somalie. pprouvée le 10 novembre 2008 par le Conseil de l’Union européenne, la force navale européenne EU Navfor, qui met en œuvre Atalante, a pour missions : ● de fournir une protection aux navires affrétés par le Programme alimentaire mondial de l’ONU; ● de protéger les navires marchands; ● de recourir aux moyens nécessaires, y compris à l’usage de la force, pour dissuader, prévenir et intervenir, afin de mettre fin aux actes de piraterie ou aux vols à main armée. Sa zone d’opération couvre le sud de la mer Rouge, le golfe d’Aden et une partie de l’océan Indien comprenant les Seychelles, soit l’équivalent de la superficie de la Méditerranée. Elle inclut aussi les eaux territoriales somaliennes, conformément aux résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU. Atalante, d’une durée d’un an renouvelable, a déjà été prolongée jusqu’au 12 décembre 2010.

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l’Otan. L’Alliance atlantique a également envoyé dans le golfe d’Aden une escadre composée de cinq bâtiments (Grande-Bretagne, Grèce, Italie, Turquie et États-Unis). Début mars, elle a décidé de prolonger cette opération, dénommée «Ocean Shield », jusqu’à la fin 2012. L’amiral Hudson assure la planification et la conduite d’Atalante en liaison avec les autorités militaires et politiques de l’UE.

…et sa composition Une dizaine de pays européens participent à Atalante. Actuellement, neuf y apportent une contribution opérationnelle permanente : les PaysBas, l’Espagne, l’Allemagne, la France, la Grèce, l’Italie, la Suède, la Belgique et le Luxembourg. Plus d’une vingtaine de bâtiments et aéronefs participent à l’opération de façon tournante, soit plus de 1 800 militaires. Le format de l’EU Navfor dépend des disponibilités de chaque marine.

L’organisation de l’EU Navfor… Le contrôle politique de l’EU Navfor est exercé par le Conseil européen, via le comité politique et de sécurité (Cops) de qui relève la direction stratégique. Le Comité militaire de l’Union européenne assure le suivi de la bonne exécution d’Atalante sous la responsabilité de son commandant, le viceamiral britannique Peter Hudson disposant d’un état-major opératif de 80 personnes, dont six Français. Cet état-major se trouve à Northwood (Grande-Bretagne), également siège du commandement maritime allié de 16 JMM - vendredi 26 mars 2010

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Plus d’une vingtaine de bâtiments et aéronefs participent à l’opération de façon tournante, soit plus de 1 800 militaires

La France déploie en permanence une frégate, actuellement la Nivôse (2 950 t de déplacement à pleine charge, tpc), et, de façon ponctuelle, un avion de patrouille maritime ATL 2, basé à Djibouti. Elle propose également un soutien logistique avec son dispositif prépositionné à Djibouti. Les pays participants peuvent s’appuyer sur les infrastructures aéroportuaires de la base des Forces française à Djibouti, qui fournit également un soutien santé. Sur zone, le contre-amiral italien Giovanni Gumiero commande l’EU Navfor depuis le pétrolier-ravitailleur Etna (13400 tpc). Son état-major de force embarqué compte une vingtaine de militaires, dont un Français. Le contre-amiral suédois Jan Tömqvist prendra la relève le 14 avril, à bord du mouilleur de mines Carlskrona (3600 tpc). L’EU Navfor maintient une liaison permanente avec les autres forces navales sur zone : la coalition CTF151 menée par les États-Unis, le groupe maritime de l’Otan, quand il est présent, ainsi que des bâtiments russes, indiens, japonais et chinois.


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Niveau stratégique : «C’est un succès, mais il ne faut pas baisser la garde! » Chantal Poiret, ambassadeur chargé de la coordination de la lutte contre la piraterie maritime au niveau international, donc stratégique, a des homologues en Espagne, en Grèce et aux États-Unis. Elle en a expliqué le fonctionnement au Journal de la marine marchande, depuis sa prise de fonctions le 7 octobre 2008. ourquoi un ambassadeur ? La piraterie, autrefois de faible intensité, est remontée en puissance. Il y a donc nécessité de coordination au sein de certains ministères, en interministériel et à l’international. Au ministère des Affaires étrangères et européennes (MAEE), elle se fait auprès de diverses directions dédiées : affaires stratégiques et de désarmement ; Union européenne (Atalante); affaires juridiques; mondialisation, relations avec l’OMI et la marine marchande ; coopération en matière de sécurité et de défense (formation et équipements militaires) ; Afrique et océan Indien, point de vue politique de l’action de la France, « c’est très important ! », souligne Chantal Poiret ; Nations unies et organisations internationales, compétences judiciaires (fautil des tribunaux locaux ou d’autres instances?), contribution financière à l’OMI et création d’un fonds fiduciaire d’assistance technique sur les questions judiciaires et pénitentiaires. Au niveau interministériel, le MAEE doit coordonner la position des autres ministères dans les enceintes internationales. «Je suis chef de délégation incluant les ministères des Affaires étrangères et européennes, de la Défense, de l’Écologie, de l’Énergie, du Développement durable et de la Mer et le secrétariat général de la Mer sous la direction de Matignon et de l’Élysée », indique l’ambassadeur. Elle est aussi chef de délégation dans les quatre groupes de contact pour la lutte contre la piraterie dans la Corne

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de l’Afrique institués en janvier 2009 : ● coordination opérationnelle des coalitions sur zone (Otan, CFT 151) et marines étrangères (Chine, Inde, Russie et autres) et construction des capacités maritimes des pays de la région ; ● questions judiciaires et pénitentiaires; ● coopération avec les associations d’armateurs («très important! », précise-t-elle) de toutes nationalités (International Chamber of Shipping, Bimco etc.) ; les armateurs y exposent leurs points de vue et la France s’exprime le plus ; les armateurs, en général, sont prudents vis-à-vis des sociétés militaires privées privées que les lobbies américains veulent utiliser pour sécuriser les navires; ● communication vis-à-vis des opinions publiques, dont un responsable sera nommé prochainement à la suite d’une décision prise en janvier, auprès de la diaspora somalienne et en Somalie même par les radios locales, en vue d’éviter que les gens ne se transforment en pirates.

Quel bilan pour Atalante? «Atalante est un succès : sur plus de 20000 navires/an en transit, un seul, qui a pourtant respecté toutes les consignes, a été capturé par les pirates », déclare Chantal Poiret. Champ d’application de la politique européenne, l’opération illustre l’effort de l’UE en termes de sécurité et de défense. Dans le golfe d’Aden et en océan Indien, elle répond à un besoin, no-

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tamment pour les câbliers et bateaux de pêche qui naviguent à vitesse réduite. Les navires doivent notamment s’inscrire sur le site MSC-HOA (centre de sécurité maritime pour la Corne de l’Afrique). Les navires vulnérables (vitesse inférieure à 14 nœuds) doivent s’inscrire pour utiliser le corridor IRTC (corridor de transit international reconnu), où patrouillent des bâtiments militaires dans les endroits les plus dangereux. L’accompagnement de navires marchands se fait selon des situations spécifiques. Si un besoin est exprimé, le ministère de la Défense examine la situation selon deux critères : transport indispensable et qui ne peut se faire par une autre route. Les thoniers, qui disposent d’équipes de protection embarquées, sont rassurés. C’est une réponse à une demande, formulée en août 2009, de l’organiJMM - vendredi 26 mars 2010 17


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ENQUÊTE sation des producteurs de thon congelé Orthongel de Concarneau. Le contrat de protection, qui prévoit la prise en charge du surcoût occasionné pour la Marine nationale, sera prolongé. Quid des plaisanciers aventureux ? « Les voiliers n’ont rien à faire dans cette zone ou alors doivent être embarqués à bord de navires marchands », répond Chantal Poiret. Il est déconseillé aux navires de se rendre dans un triangle où des avions et des bâtiments militaires ont intercepté des pirates. Fin février, la situation des forces navales internationales sur zone se présentait ainsi : Russie, quatre bâtiments ; Inde, un ; Chine; un ; Arabie Saoudite, un; Chine, un; Japon, un; Atalante (un bâtiment français, un allemand, un espagnol, un italien, quatre avions de patrouille maritime dont un français) ; Otan, un américain, un danois, un britannique, un canadien; CTF 151 dirigé par les ÉtatsUnis, deux américains, un sud-coréen, un pakistanais, un turc. La coordination se fait à Bahrein. La Chine veut se trouver sur un pied d’égalité avec les autres. Réponse d’Atalante : «Oui à une coprésidence, à condition d’en avoir la capacité technique. » L’Inde veut s’intégrer à la coalition, en raison de sa proximité géographique et s’affirmer face à la Chine. La Russie, qui manifeste une présence militaire accrue pour satisfaire son opinion publique, a proposé la création d’un tribunal pénal international… qui n’a pas rencontré d’écho ailleurs. Le gouvernement japonais a légitimé, devant le Parlement, l’envoi d’une force navale. Enfin, la Corée du Sud entend protéger ses intérêts économiques. Les partenaires européens sont d’accord pour continuer l’opération Atalante aussi longtemps qu’il le faudra. La demande de renouvellement du mandat se fera très en amont : d’ici à l’été 2010, en vue d’une prolongation jusqu’à fin 2012. Les 18 JMM - vendredi 26 mars 2010

principaux contributeurs sont dans l’ordre : la France et l’Allemagne surtout, puis la Suède, l’Espagne à cause de ses thoniers, l’Italie, la Grèce, la Belgique, la Norvège et les Pays-Bas. La France prend toujours l’initiative, les autres suivent. « L’action diplomatique consiste à donner leurs justes places aux grandes Marines (Russie, Chine). La mer est un espace de coopération, pas de confrontation », rappelle l’ambassadeur.

Comment éradiquer la piraterie dans le golfe d’Aden? L’Union européenne agit à la mer par l’opération Atalante, offre des assistances judiciaire et pénitentiaire et propose une coopération pour la montée en puissance de la sécurité maritime de la région. Elle a pris l’initiative des transferts de moyens de sécurité. L’Otan est présente, mais ne peut conclure de tels accords. La piraterie trouve son origine dans la situation économique de la Somalie. La France considère donc qu’il faut aider le gouvernement somalien de transition. Elle a assuré la formation – facilitée par la langue commune – de 500 soldats à Djibouti pour combattre efficacement les mouvements rebelles et souhaite que l’Union européenne fasse de même à plus grande échelle. Le processus est en cours à Bruxelles. En outre, le Code de conduite de Djibouti a été décidé lors d’une réunion fin janvier 2009, pour que, sous l’égide de l’OMI, les pays de la région créent leurs instruments de sécurité maritime avec un centre régional de

formation des gens de mer et de gardes-côtes à Djibouti et un centre d’informations régional à Sanaa (Yémen) avec deux sous-centres à Mombasa (Kenya) et Dar es Salaam (Tanzanie).

Otages et pirates capturés Une prise d’otages reste de la compétence nationale touchant à la sécurité nationale. Toutefois, une coordination se fait dans l’échange de renseignements. Quant aux pirates capturés, il existe des accords de transferts avec le Kenya et les Seychelles. C’est le « burden sharing » (partage du fardeau) entre la poursuite des pirates et leur jugement. Ainsi, l’ONUDC (Office des Nations unies contre la drogue et le crime) aide le Kenya avec des contributions française et européenne. S’il y a assez de pays ayant des accords de transferts, il faudra trouver des formules pour juger localement à moyen terme grâce à la création d’un Fonds fiduciaire d’assistance technique. La volonté d’accords de transferts avec les pays de la région existe. L’État des Seychelles est demandeur. Quant à la capacité de juger les présumés pirates dans les pays occidentaux, il n’y a pas encore d’harmonisation au niveau européen. « On va avancer dans cette direction », indique l’ambassadeur Chantal Poiret. En France, il faut un lien de rattachement à l’acte de piraterie : propriété du navire, pavillon, nationalité des équipages ou des passagers. Toutefois, il faudra modifier la loi de 1994 sur l’action de l’État en mer pour disposer des instruments juridiques © ECPAD/SCH Nicolas Nelson adéquats.


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Niveau opérationnel : «On n’a pas droit à l’erreur » Le contre-amiral Arnaud de Tarlé, chef de la cellule stratégie et prospective à l’État-major des armées, coordonne notamment la lutte contre la piraterie au niveau opérationnel. Il a présenté la situation sur le terrain au Journal de la marine marchande. talante est une opération militaire, pas de police. L’objectif n’est pas de capturer des pirates à tout prix, mais de maintenir ouvertes les voies de communications maritimes dans le cadre de la convention de Montego Bay sur le droit de la mer. Il est atteint dans le golfe d’Aden : les navires de commerce, dont ceux du Programme alimentaire mondial de l’ONU pour la Somalie, et les thoniers transitent sans encombres quand ils respectent les mesures de sûreté. «C’est un succès », déclare Arnaud de Tarlé. Le golfe d’Aden et le bassin somalien constituent un espace grand comme cinq fois la France. Un bâtiment de combat ne pouvant sécuriser que la surface d’un département, il en faudrait donc au moins 450. Or, la présence navale internationale tourne à 30 unités. La grande difficulté réside dans le court laps de temps, à peine 15 minutes, entre la tentative et l’attaque réelle de pirates. C’est le jeu du chat et de la souris. Une prise d’otages complique énormément la situation. Le navire marchand ciblé doit réagir convenablement pour gagner du temps. Pourtant, certains d’entre eux sont capturés : «75-80 % d’entre eux n’ont pas respecté les normes élémentaires de la navigation, à savoir l’appel à l’organisation militaire sur zone, et vont à l’aveugle. » En janvier 2010, le transporteur de voitures Asian-Glory (pavillon britannique) ne l’a pas fait et a été détourné. Quant aux voiliers, « il y en a toujours qui ne croient pas aux avertissements et estiment qu’ils

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pourront passer de toute façon. Ces gens sont hermétiques aux avertissements des ministères de la Défense et des Affaires étrangères », souligne l’amiral. Les navires capturés sont souvent sous des pavillons douteux et leurs armateurs sont fréquemment des sociétés écrans qui disparaissent très vite. Si les secours échouent, l’équipage sera pris en otage. Il y a eu 400 navigants dans cette situation en 2008 et 600 en 2009, surtout des Philippins, retenus pendant des mois et pas toujours dans de bonnes conditions. Le 11 février, le bateau de pêche taïwanais Win-Far-161 a été libéré contre rançon au bout de dix mois de captivité, pendant lesquels trois membres de son équipage sont morts de privations. Selon l’amiral, il est possible de progresser à condition « que la marine de commerce respecte les normes de sécurité. Si on pouvait revenir à des taux de piraterie marginaux, les Somaliens comprendraient que ce n’est pas un bon business! Un bateau pris, c’est la justification que c’est

Les navires capturés sont souvent sous des pavillons douteux et leurs armateurs sont fréquemment des sociétés écrans qui disparaissent très vite

un bon business, donc la piraterie continue ». Mais pour les pirates, leur activité est devenue plus difficile dans le golfe d’Aden et ils doivent agir à 1000 milles des côtes, rançon du succès de la coalition navale sur zone. Leur taux de pertes est élevé, faute de sécurité en mer pour leurs petits navires mères et leurs skiffs (embarcations rapides) qui doivent prendre de plus en plus de risques. Il n’y a pas de transfert d’une activité de pêche vers la piraterie. Le pêcheur somalien ne se transforme pas en pirate la nuit, comme ce fut le cas un temps dans le détroit de Malacca. La disparition de la filière industrielle ne permet plus aux pêcheurs de gagner leur vie. En Somalie, plus personne ne fait d’activités suivies. «Dans un État failli, tous les coups sont permis! » La capitalisation de richesses est un processus normal. Autrefois, c’était le pillage des caravanes. À une autre époque, Aden était le centre des trafics de migrants à la suite de la sécheresse dans la région. «On va là où il y a du business! ». La piraterie apporte beaucoup d’argent qui est redistribué dans le pays selon des circuits difficiles à suivre. Cet afflux d’argent fragilise encore plus l’État somalien et favorise l’émergence d’autres structures sociales et économiques. Toutefois, l’arrestation de quelques pirates exerce une certaine pression dissuasive sur les autres. Par ailleurs, ceux qui sont relâchés rentrent chez eux sans armes ni navires, perdent la face et entraînent une perte financière pour leur commanditaire.

Réévaluation et coordination Atalante est réévaluée périodiquement au bout d’un an et suit les résolutions de l’ONU. Il n’y a pas de chèJMM - vendredi 26 mars 2010 19


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ENQUÊTE Pirates et commandos – Les secrets des opérations spéciales par Patrick Forestier dans plusieurs rapports de l’ONU. Selon l’expert somalien Abshir Waldo, Les éditions du Rocher ont publié un ouvrage sur la piraterie en cité, « les pirates somaliens croient qu’ils œuvrent à la protection des Somalie, intitulé Pirates et commandos Les secrets des opérations zones de pêche. Ils estiment que leurs exigences de justice et de spéciales. réparation pour le vol des ressources marines et la destruction des Les détournements et prises d’otages des voiliers Le-Ponant, Carréd’As et Tanit, déjà traités en leur temps dans nos colonnes, sont décrits écosystèmes par des bateaux étrangers sont minutieusement en mettant l’accent sur les hommes et les moyens mis légitimes. Leur façon de en œuvre pour y mettre fin : des bâtiments et aéronefs envoyés sur penser est partagée et place aux négociateurs de la DGSE et du GIGN et aux commandos pleinement soutenue par Marine pour la phase finale, sans oublier la cellule de crise de l’Élysée. La tentative de capture du navire de croisières MSC-Melody (avril 2009, les collectivités côtières qui sont devenues les 1 100 km de la côte somalienne, 991 passagers et 536 membres protecteurs et les d’équipage) est déjouée par l’équipe de sécurité, qui riposte d’abord fournisseurs de mainavec des lances à incendie… puis des fusils automatiques ! Elle est en d’œuvre des pirates ». effet constituée d’anciens militaires israéliens. Cinq mois plus tôt, Loïc Salmon l’équipage du transporteur chinois de colis lourds Zenghua-4 résiste avec succès aux pirates, grimpés à bord, pendant six heures à coups de cocktails molotov et de lances à eau. En novembre 2005, le paquebot américain Seabourn-Spirit échappe aux pirates, grâce à un appareil Pirates et commandos – LRAD (long range acoustic device) qui émet des sons de 150 décibels Les secrets des opérations dans leur direction. À titre de comparaison, une alarme incendie ne spéciales dépasse pas 90 décibels. Patrick Forestier, grand reporter à Paris par Patrick Forestier Match, a poursuivi son enquête sur les bateaux de pêche attaqués par Éditions du Rocher les pirates. Le littoral somalien, riche en bancs de poissons, attire la 222 pages/18 Ä pêche internationale dans des conditions parfois douteuses, sans compter les rejets illégaux de déchets industriels, pratiques dénoncées ISBN : 978-2-268-06866-4

que en blanc pour une opération sans limite de temps. «Ça va durer longtemps, car c’est lié à la sécurité en Somalie. C’est une opération de longue haleine, comme celles au Tchad, en Afghanistan et en Côte d’Ivoire qui durent depuis plus de dix ans », insiste l’amiral. Atalante est similaire à toutes les opérations militaires européennes, qui disposent d’un mandat pour une action commune et sont contrôlées par le Comité politique et de sécurité. Celui-ci dialogue avec la chaîne de commandement et les représentants des États membres. Au bout d’un an, Atalante a fait l’objet d’une évaluation en vue de nouvelles directives. « Cela fonctionne de façon transparente et bien! » Dans l’océan Indien, une coopération avec le Yémen, les Seychelles et le Kenya est engagée sur le plan maritime. Le groupe énergétique français Total participe à la protection du terminal de gaz du Yémen, la sûreté des méthaniers étant assurée par les au20 JMM - vendredi 26 mars 2010

torités yéménites. Dans le golfe d’Aden, les nombreuses actions militaires nécessitent une coordination, qui s’améliore avec les bâtiments russes et chinois. L’Inde n’est pas présente en permanence. Les bâtiments de ces pavillons ont découvert que l’Otan et Atalante travaillent ensemble. Ils sont petit à petit intégrés au mécanisme par le biais de réunions communes. La coordination progresse de mois en mois de façon satisfaisante, malgré les difficultés.

de leurs alliés. En conséquence, les principaux acteurs concernés sont l’Union européenne, le Japon, l’Inde et la Chine. Les États-Unis ne se sont impliqués ensuite que « par ricochet ». Pour eux, globalement, ce sont des enjeux financiers en Somalie où l’anarchie, qui sévit depuis 1991, Atalante en fait un foyer de terrorisme. Or, la est réévaluée piraterie n’a pas de lien direct avéré périodiquement avec le terrorisme qui poursuit des au bout d’un an objectifs politiques. Les États-Unis, et suit les qui ne sont pas signataires de la résolutions convention de Montego Bay qui cade l’ONU dre la notion de piraterie, recherchent donc la sécurité au sens large Quels enjeux? qui mêle terrorisme et piraterie. Pour le contre-amiral Arnaud de Tarlé, Ailleurs dans le monde, les mécanisla route du golfe d’Aden et du sud de mes de la piraterie varient selon les l’Afrique est stratégique pour l’Europe régions. Certaines méthodes de lutte et l’Asie en ce qui concerne le pétrole peuvent être transposées, d’autres et le commerce, mais pas pour les non. La Somalie est un État failli et États-Unis, dont les approvisionneles pays voisins disposent de peu de ments passent surtout par le Pacicapacités navales, terrestres et aérienfique. Elle a donc un impact relatines. En revanche, la sécurité a pu être vement faible sur les intérêts renforcée dans le détroit de Malacca, stratégiques américains qui, d’ordicar les États riverains fonctionnent! naire, coïncident toujours avec ceux


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Centre de crise : anticiper, gérer et suivre Le Centre de crise (CDC) du ministère des Affaires étrangères et européennes a été créé en 2007 pour répondre aux crises humanitaires d’urgence. En ce qui concerne la piraterie, il entretient des liaisons régulières avec l’état-major de la Marine, le Centre de planification et de conduite des opérations de l’État-major des armées, la DGSE et la Direction du renseignement militaire, afin d’anticiper les risques puis de gérer un détournement de navire. Il assure aussi un appui médical et psychologique aux familles des otages pendant et après la crise. e Journal de la marine marchande s’est entretenu sur ce sujet avec deux responsables du CDC. Gérard Tournier, sous-directeur, chargé du centre de situation, a traité une trentaine de crises diverses par an depuis sa nomination en septembre 2008. Matthieu Gressier, chef de l’Unité de gestion des affaires individuelles et adjoint à la sous-directrice chargée des opérations d’urgence, s’est occupé directement de 92 otages (troubles politiques, blocages d’aéroports et piraterie) en trois ans. Le CDC, qui fonctionne 24h/24, est rattaché directement au ministre, dont le bureau se trouve dans son enceinte et à proximité de la salle de crise interministérielle où se réunissent des représentants de la Défense, de l’Intérieur, de la Sécurité civile, de Matignon, de l’Élysée et d’autres ministères concernés. Il exerce une surveillance attentive à l’étranger au moyen de sources ouvertes (agences de presse de tous les pays, internet, télévisions et radios notamment en arabe et en chinois), diplomatiques (deuxième réseau consulaire du monde) et militaires (services de renseignements). L’État dispose ainsi d’une base d’information et de renseignements de très loin supérieure à celle de n’importe quelle entreprise privée.

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Carré-d’As et Tanit, détournés dans le golfe d’Aden, et les navires d’assistance offshore du groupe Bourbon, capturés au Cameroun et au Nigeria. Quand des ressortissants de divers pays sont détenus en même temps, l’État du pavillon prédomine. Ainsi, dans l’affaire du Ponant, il y avait 22Français, six Philippins, une Ukrainienne et un Camerounais à bord. Informées, les autres représentations diplomatiques à Paris ont laissé la France agir. Dès la prise d’otages connue, le CDC vérifie auprès des Affaires maritimes les dossiers médicaux et les livrets maritimes des navigantset prend contact avec leurs familles. Le médecin du CDC et un psychologue criminologue établissent le profil comportemental de chaque otage, en vue d’évaluer la durée et les conditions dans lesquelles il vit sa détention. Parallèlement, le CDC entre en relation avec leurs employeurs:

■ Les ravisseurs ne touchent pas aux femmes dans les pays musulmans, même s’ils font de la mise en scène lors du détourn e m e n t du T a n i t.

directeurs des ressources humaines, officiers de sécurité et directeurs généraux ou présidents. Il les accompagne pendant les négociations. Ont-ils un contrat «enlèvement et rançon »? Passent-ils par les négociateurs privés ou l’État? Les tarifs de rançon varient selon les pays. Le ravisseur ne négocie pas avec l’État, qui ne verse jamais de rançon, mais avec l’employeur qui la demande à sa compagnie d’assurance ou la paie sur ses fonds propres. Le ministère des Affaires étrangères et européennes maintient un lien permanent avec l’état-major particulier du président de la République et prépare les éléments pour le ministre de la Défense, lors du conseil restreint présidé par le chef de l’État. Il ne recourt qu’à deux types de négociateurs : ● les agents de la DGSE du ministère de la Défense pour la piraterie en mer; ceux qui parlent le somalien ont négocié directement à bord de leurs zodiacs ; ● ceux du GIGN et du Raid du ministère de l’Intérieur pour les actes crapuleux. Les négociateurs privés, qui ne sont pas sous le contrôle de l’État, connaissent le plafond possible des compagnies d’assurances. L’employeur cède

Déroulement d’une crise Le CDC a traité directement plusieurs cas de piraterie impliquant des otages français : les voiliers Le-Ponant,

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ENQUÊTE pour que les otages soient libérés le plus rapidement possible, même si son malus doit augmenter en proportion l’année suivante. En conséquence, le montant de la rançon monte et la durée de détention s’allonge. «L’erreur est de croire que les pirates sont des débiles mentaux, souligne Matthieu Gressier, de 2008 à 2009, le nombre d’attaques est passé de 118 à 220 avec 39 succès. Les pirates sont organisés, ont des moyens de communications sophistiqués et tirent ». La discrétion accélère les négociations et réduit la durée de détention. Une intense couverture médiatique fait monter les enchères. Les pirates comptent sur la pression populaire pour faire céder les autorités politiques. En conséquence, pendant les négociations, il s’agit de dégager une marge de pression sur les pirates. L’intérêt du preneur d’otages est de les garder en bonne santé. Le rapt n’est pas toujours uniquement motivé par l’argent. Ainsi, le mouvement Bokassi Freedom Fighters veut atteindre aussi un objectif politique, estimant que les compagnies étrangères volent le pétrole du Nigeria. Les négociateurs doivent alors convaincre les ravisseurs que les otages ne sont pas les vrais responsables : Bourbon n’est pas Total! Il s’agit aussi de dévaloriser l’otage pour faire baisser les exigences des pirates. Les ravisseurs ne touchent pas aux femmes dans les pays musulmans, même s’ils font de la mise en scène lors du détournement du Tanit (voir photo page précédente). Par contre, dans la même affaire, la présence d’un enfant, qui n’aurait pu tenir longtemps, a déclenché la décision présidentielle d’intervenir. Une action de vive force, décidée au plus haut niveau, envoie un message clair aux ravisseurs : « on ne vous laissera pas faire!» (Carré d’As, Tanit, Le-Ponant). Complication judiciaire ultime, en cas d’interception, les pirates jettent leurs armes et équipements à la mer… pour qu’il n’y ait pas de preuves! 22 JMM - vendredi 26 mars 2010

Suivi des familles et des otages Tout se fait en coordination avec les familles des otages. Lors de l’affaire du P o n a n t, le CDC a contacté 22 familles françaises et les r e p r ésentations diplomatiques, soit en tout 105 personnes. Chaque « r éférent » s’occupait de cinq familles. Celles-ci doivent pouvoir reprendre une vie normale. Si elles résident à Paris, elles peuvent venir au CDC. Le temps, paramètre le plus difficile à gérer pour elles, est dicté par les pirates : s’ils ne veulent plus négocier, ils coupent leurs téléphones portables. Le ministère devient l’interlocuteur unique des familles : appels téléphoniques tous les deux ou trois jours d’une durée de 1h à 1 h 30, surtout pour les gens en province. Il doit leur faire comprendre qu’une opération de secours est en cours. La menace sur les otages et la pression sur l’opinion publique générant une angoisse pour les familles, le CDC réagit sur ces trois facteurs. L e s familles ont besoin d’explications pour supporter la situation. Le ministère reprend en main la sécurité des personnes après la libération des otages : visite médicale par un médecin du CDC et règlement des formalités de retour en France. Ce que les otages, souvent isolés, ont vécu n’est pas ce qui a été ressenti en France. Ils ont besoin d’être remis dans la réalité française pour comprendre ce qui s’est passé. À leur libération, il faut les montrer pour rassurer leurs familles qui ont vécu un enfer. Après la crise, celles-ci continuent à appeler leur référent, notamment pour la prise de décisions administratives. Le référent les aide à réfléchir, mais la décision reste de leur ressort. Les otages, qui ont vécu un événement qui bouleverse leur vie, ont besoin d’un exutoire : tenues de conférences ou écritures de livres.

L’État du pavillon Un détournement de navires se traite différemment selon l’État du pavillon. Ainsi, l’expertise britannique en matière de systèmes de transmissions maritimes et d’écoutes est reconnue dans le monde entier. Par ailleurs, en Grande-Bretagne, la disparition de l’État providence incite à recourir daL’erreur est vantage aux compagnies d’assurande croire que ces privées. En France, l’attente sociale les pirates et le rapport à l’État sont plus forts. En sont des conséquence, les consulats sont de débiles plus en plus sollicités. En Espagne, les bateaux de pêche déployés au mentaux. large des Seychelles avaient refusé Ils sont de reprendre la mer, faute de protecorganisés, tion, alors que les thoniers français ont des disposaient d’équipes militaires de moyens de communications protection embarquées. À ce propos, la réglementation très sophistiqués stricte du port d’arme en France ne et tirent permet pas l’emploi d’équipes de sécurité privées et armées sur des navires battant pavillon français. Les compagnies maritimes françaises qui en souhaitent doivent donc recruter des étrangers et placer leurs navires sous d’autres pavillons.

© Marine nationale

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