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DE BABEL À BATMAN


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Le récit bien connu de la construction de la Tour de Babel (Gen. 11, 1-9) et de la confusion linguistique qui fut infligée aux hommes par le Dieu Yahvé, après sa destruction, permet déjà de déceler, dans la communication entre hommes, un rapport entre l'utilisation de la main, et des outils qui la prolongent, et le rôle de la bouche. En effet, la construction d'une tour est œuvre de la main, expression d'une violence culturelle faite à l'ordre dit naturel. Ce bricolage exprime le génie humain, sa volonté de puissance et l'échec de la main au service d'une volonté commune de faire communiquer ciel et terre pour assurer la suprématie de l'homme sur le monde et sur les dieux (forces de l'inconscient ?). Il entraîne l'échec de la bouche pour faire communiquer les hommes entre eux et installe la violence comme mode de communication. D'autre part, à la violence que les hommes voulaient imposer aux dieux, en construisant de leurs mains un pont entre ciel et terre et en s'unissant dans une entreprise technologique et non spirituelle, répond la violence divine, celle du Verbe différencié, cadeau empoisonné, outil symbolique ambigu qui a le triste privilège d'unir les hommes contre d'autres hommes, qui permet de mentir et de réconforter, et qui se substitue à l'acte (sublimation ?) ou le précède, comme exutoire des instincts agressifs, sous la forme d'imprécations, de jurons et d'injures (qui évoquent d'ailleurs soit les dieux soit la violence). Cette violence divine est censée enseigner aux hommes la vanité de la violence corporelle et gestuelle lorsqu'ils s'attachent à vouloir dominer le monde. Le linguiste moderne est tenté de voir dans cette confusion des langues le reflet de la croyance des hommes au passage d'une langue mythique, où les mots auraient avec les choses une relation symbolique naturelle, à une multiplicité de langues conventionnelles, où les signes sont le plus souvent arbitraires et où la relation entre les choses et les signes qui les signifient n'est fondée sur aucune motivation raisonnable. La première est la langue du paradis, des textes sacrés (chaque religion l'assure), les autres sont d'ici-bas. Ce récit mythique est fort répandu dans le monde ; est-ce parce que l'histoire de la tour de Babel a été véhiculée par le prosélytisme judéo-chrétien, ou bien a-t-elle une multiple origine qui s'expliquerait par un questionnement universel ? Là où le mythe établit un rapport entre la bouche et la main ou entre l'activité créatrice manuelle et la bêtise, les contes africains ont recours à l'opposition main/bouche en tant que frères rivaux. Un conte tchadien1 sur le thème de la restitution impossible oppose ces deux instances de l'activité humaine et fait correspondre à la maladresse de la main, la bêtise méchante de la bouche qui réclame la restitution d'un objet perdu et refuse tout objet qui n'est que semblable. L'individu main l'emportera sur l'individu bouche dans un premier temps, mais c'est la bouche qui finalement dominera complètement la main ; le conte justifie ainsi que la main doive servir la bouche dans l'acte de manducation.

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Conte Nangtchere (Tchad), inédit.


3 Grégoire de Nysse, cité par A. Leroi-Gourhan, avait semblable, en 379 dans son Traité de la Création de l'Homme :

fait

une constatation

" Mais les mains on pris sur elles cette charge [la nourriture] et ont libéré la bouche pour le service de la parole." En termes modernes on y verrait l'asservissement des forces productives aux forces consommatrices. Des variantes de ce conte font intervenir la mère décédée comme destinatrice (elle a pour rôle de lancer le héros sur le chemin de la quête) ; c'est aussi par son entremise que l'individu bouche l'emportera sur son rival ; ce rapport entre la mère et l'organe de la parole et de la manducation, la psychanalyse le confirmera. Or ce que la linguistique et d'autres sciences annexes nous enseignent sur l'origine du langage ne peut que conforter le rapport que le mythe suggère. Soit que les premiers sons que l'homme ait poussés, ne furent que des co-déterminants d'une gesticulation signifiante de tout le corps pour une communication focalisée sur la réception visuelle des messages visibles, soit qu'une gesticulation faciale puis vocale ait pris le pas sur la gesticulation du bras et de la main, au cours de la phylogenèse, il est certain que les messages audibles se sont substitués aux messages visibles. Le transfert s'est accompagné d'un gain d'efficacité et d'une complexification du système de signes. Il est normal de penser que dans la communication à distance et la communication nocturne le signe vocal–audible est plus efficace que le signe gestuel-visible. D'autre part l'anthropologie découvre que d'une étape à l'autre du développement phylogénétique de l'homme la musculation faciale gagne en finesse d'expression. La dérive de l'activité symbolique du geste de la main vers le geste de la face trouve sont point d'ancrage terminal dans la production à des fins expressives d'un geste vocal audible. Au plan ontogénétique, le bébé n'utilise la conglomération de syllabes holophones pour accompagner une pantomime expressive de désirs frustrés, que dans les premiers temps. Plus tard, les premières syllabes signifiantes apparaîtront ; or ces syllabes, les premières à apparaître, sont toujours les mêmes : les voyelles [a] et [@] sont les premières maîtrisées, les consonnes labiales et dentales sonores d'abord [m,d], puis sourdes [p,b,t] constituent le stock phonétique disponible pour symboliser les premiers objets du désir. C'est pourquoi dans les langues du monde entier les syllabes [ma, pa, da, ba...] représentent, dans le babil du bébé, en tant que matériau signifiant les deux pôles premiers de la vie de l'enfant, le père et le mère. Corollairement les aphasiques perdent seulement en dernier lieu ces mêmes syllabes. Il semble 2 que, selon des chercheurs américains , les nourrissons de quelques mois réagissent positivement aux oppositions [ba/pa, ba/da], comme s'ils possédaient déjà la faculté de discriminer certaines oppositions consonantiques. D'un point de vue physiologique, les centres cérébraux qui coordonnent les gestes de la main sont en étroite relation avec ceux qui gouvernent la parole. L'outil est à la main ce que la

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P. D. EIMAS et al., "Speech perception in infants", Science, 172, 1971 et A. R. MOFFIT,"Consonant cue perception by twenty to twenty-four week old infants", Child Development, 42, 1971.


4 parole est à la bouche3 L'élaboration des symboles graphiques et celles des symboles phonétiques, phonèmes et graphèmes, ont pour origine les mêmes zones d'association. Le geste vocal et le geste manuel sont gérés par les mêmes centres nerveux, or l'activité symbolique nécessaire pour manier un outil et celle pour manier des symboles signifiants sont les mêmes et apparaissent en même temps. L'évolution des graphèmes chinois, à partir d'une origine schématique mais encore analogique vers de purs symboles est à mettre en parallèle avec l'évolution du lexique qui est devenu presque totalement arbitraire alors qu'il a sans doute une origine onomatopéique et physiologique. On peut ainsi lier violence et langage, agressivité et expression (ou communication), dans la mesure où ces deux activités, souvent opposées, ont pour but ultime la domination du monde naturel et des autres hommes. La main et la bouche, sur un mode gesticulatoire commun, utilisent des outils spécifiques, les langues et les armes, pour asseoir leur domination sur le reste du monde. Le monde moderne est le témoin de cet amalgame qui nous ramène aux origines : la violence est devenue le langage de ceux qui, à tort ou à raison, croient avoir été dépossédés de la parole, et le langage s'est fait outil de viol dans la bouche des politiciens et des publicitaires. L'agression du discours politique et des médias est devenue une réalité banale où la parole s'est coupée du sens pour parler à nos sens et non à notre intelligence afin de mieux nous séduire, nous tromper, nous manipuler, nous désinformer, nous spectatoriser. Certaines émissions de télévision ont fait de l'affrontement verbal les jeux du cirque modernes et l'on a même vu la mise à mort d'un comédien célèbre… On retrouve ainsi un lien que mythologie et contes révélaient déjà. La différenciation entre la main et la bouche n'existe pas chez les animaux pour qui la gueule ou le bec sert aussi bien à la manipulation d'objet, à l'exercice de la violence et à l'expression vocale : l'agressivité s'exprime et s'accomplit par le même canal, par les mêmes structures physiologiques. Chez l'homme l'agressivité s'exprime souvent par le bouche et se réalise par la main. Par contre la main peut, comme la gueule de l'animal, exprimer symboliquement l'agressivité tandis que la bouche n'a que très rarement la possibilité de commettre un acte d'agression physique. si ce n'est au cours de l'enfance et dans les jeux amoureux ; ces occurrences sont d'ailleurs à rattacher aux expériences du tout jeune enfant. Chez l'homme moderne, la main à conquis ou plutôt reconquis les fonctions de la gueule animale et celles de la bouche humaine, aussi bien chez les sourds-muets que pour l'ensemble de la population qui sait écrire. Ce dernier point nous laisse penser que les pédagogues qui n'ont mis l'accent que sur l'oralité dans l'apprentissage d'une langue étrangère méconnaissent le rapport étroit qui existe entre l'activité orale et l'écriture-lecture qui procède d'une gestualité de la main et de l'œil. Cependant l'association main-bouche, que redécouvre une pédagogie de la lecture gestuelle, a toujours existé et existe toujours. Il existe même un alphabet basé sur le nom des arbres ( Beth-Luis-Nion [bouleau-sorbier frêne] ) et qui pouvait s'épeler, tel un langage de

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Pour une étude précise de ce rapport, lire A. LEROI-GOURHAN, Le geste et la parole, tome 1 & 2, Albin. Michel, 1965.


5 sourd-muet, sur les phalanges de la main : c'est l'alphabet ogamique4 des anciens Irlandais et des Gaulois. Cet alphabet fut ensuite remplacé par celui des Bardes appelé Boibel-loth (sic). Cette relation d'identité de fonctions, de non-différenciation est typique de l'enfance de l'homme. En effet si les armes-outils des premiers hommes : éclats de silex, bifaces, haches polies sont si semblables à des dents c'est bien pour suppléer à la fragilisation de la mâchoire humaine par rapport à celles des animaux., mais c'est aussi par attachement au modèle de la manducation, par projection de ce modèle sur les activités adultes. Corrélativement la parole comme outil symbolique est issue de ce même modèle et participe de la violence primordiale dont font preuve tous les mythes de création de l'humanité où un fils-amant tue sa mère, la démembre et à partir de son corps morcelé crée le monde et les hommes. Les mythes sumériens, babyloniens, grecs, polynésiens portent la trace de cette phylopsycho-genèse. Les rites cannibaliques africains, amérindiens en sont encore l'écho. Dans les mythes la dévoration des enfants par l'un des parents ou la destruction de l'humanité par un dieu marquent la prise de conscience par le sujet de l'autonomie de l'autre et donc du danger que représente le face à face de ces deux désirs, de ces deux besoins similaires et antagonistes. La langue en tant qu' outil magique et comme moyen de dissimuler, de tromper, de persuader, de faire faire, d'amadouer est la réponse stratégique à la menace de l'autre. Il est évident que l'homme qui s'est comparé à l'animal et a du s'inventer des dents et des griffes plus puissantes que celles des bêtes a aussi pu, en se comparant aux autres hommes, se doter de moyens autres que la force physique pour l'emporter sur son voisin. Un linguiste allemand, Hans Sperber5, établit que l'activité sexuelle a joué un grand rôle dans la naissance et le développement du langage. Le sens premier des signifiants linguistiques aurait été sexuel et ce n'est que par extension métaphorique que ces signifiants se seraient appliqués à d'autres champs notionnels. D'autre part le rapport entre le complexe bouchelangue et les deux sexes a été maintes fois souligné ainsi que celui entre certains sons (/r/ et /m/ en particulier) avec les activités de succion du sein maternel et les activités sexuelles. Il n'est pas besoin d'insister pour réaliser que cette perspective ne fait que renforcer le complexe : main,bouche, sexe, violence. La relation main/bouche a évolué sur le plan quantitatif et qualitatif, mais elle semble indissoluble car l'origine de cette association remonte au début de l'histoire des hommes et au début de la vie du petit d'homme. Le singe utilise sa bouche aussi bien pour manger, pour crier que pour saisir ; de même ses mains peuvent saisir mais aussi signifier comme le prouvent les expériences américaines sur l'apprentissage d'un langage gestuel par des chimpanzés et des gorilles. Le vocabulaire vocal que peut produire un chimpanzé est très limité alors que le vocabulaire gestuel qu'il peut apprendre est plus facilement assimilé, plus rapidement maîtrisé et utilisé d'une manière plus créative. Il ressort de tout ce qui précède que la main et la bouche sont indissolublement liées 4

R. GRAVES, Les mythes grecs, Fayard, 1967. H. SPERBER," Über den Einfluß sexueller Momente auf Einstehung und Entwicklung der Sprache",Imago, t. 1, fasc.5, 1912. 5


6 par des fonctions d'expression, d'agressivité, de création, de préhension et de manducation… C'est cette dernière fonction qui est sans doute la première et d'où découlent toutes les autres. Le bébé, pour s'alimenter au sein de sa mère, utilise aussi bien sa bouche pour la succion, que ses mains pour presser. Unis dans la fonction nourricière, la bouche ( dents, langue, gorge...) et les mains s'unissent dans la fonction communicative. De la fonction nourricière, qui est première, découlent les caractères physiques du langage, produits d'une évolution qui donne à certains organes une double fonction. C'est le cas de la bouche, de la main et du sexe, entre autres. Qui plus est, la première relation de communication, celle entre la mère et l'enfant, se crée sur le mode nutritionnel et se poursuit sur le mode symbolique mais avec les mêmes organes. Des exemple précis de ce transfert entre pulsions instinctives et régimes de communication son analysés par Desmond Morris dans son livre Intimate Behaviour 6. Il démontre que la plupart des gestes qui nous servent à communiquer ont leur origine dans les gestes de la tendre enfance, gestes de l'intimité entre la mère et l'enfant. 2.1. ONTOGENESE DU LANGAGE C'est autour du sein maternel que se joue l'individualité de l'enfant et l'expression de cette individualité par des langages symboliques. A la fois tentative de conjonction et reflet d'une disjonction avec la mère, les langages se modèlent sur la tétée. Des psycholinguistes américains ont, eux, montré que le phonétisme des mots d'acceptation et de rejet se modèlent sur les mouvements physiologiques de l'ingurgitation et de la régurgitation. L'état paradisiaque de la fusion de l'enfant avec sa mère est remplacé par des tentatives de régression vers cet état lorsque l'enfant prend conscience de son individualité et de celle de sa mère. Déjà l'agressivité buccale dont il fait preuve à l'égard du sein maternel et qui met en jeu la bouche, la langue, les dents, la gorge conditionne l'apparition, quand le sein n'est plus là, de la vocalisation physiologiquement déterminée par l'activité précédente : d'où la quasiuniversalité des sons produits qui, dans la frustration ou la satisfaction, sont à l'origine des babils enfantins et qui vont très vite évoluer vers des productions socialisées. D'autre part, il semblerait que l'expérience enfantine du "fort / da", du jeu dramatique de la présence et de l'absence soit le modèle primitif de la dialectique de la construction/destruction qui détermine chez l'adulte le choix de la violence destructive ou de la violence constructive. Nous avons tous l'expérience du plaisir sadique que prend un enfant à détruire. Il devient évident que si pour une raison ou une autre (culturelle, sociale, environnementale...) un individu est dans l'impossibilité de créer avec ses mains ou avec sa bouche, c'est la violence qui, par régression, deviendra son langage favori. La construction de la tour de Babel et de toutes les autres tours, est un exemple de situation ou des hommes choisissent de s'exprimer par la violence technologique et de dominer leur environnement plutôt 6

D. MORRIS, Intimate Behaviour, Triad/Granada, London, 1979.


7 que d'avoir recours à la prière. Leur but est sans doute de rétablir une communication devenue impossible, mais leur choix des moyens est condamné par une instance supérieure. On pourrait d'ailleurs concevoir que la prolifération actuelle des technologies modernes, que la mise en commun des banques de données, que le recours à l'énergie nucléaire, la mise en orbite de satellites de communication, l'informatique, la télématique constituent les matériaux d'une nouvelle tour qui menace de faire tomber le monde dans une confusion totale ; telle pourrait être une interprétation écologique du mythe de la tour de Babel. Le danger qui nous guette est celui d'une uniformisation générale et la punition qui nous attend est une nouvelle division pour recréer la différence. Feu du ciel, fission nucléaire ne seraient que les avatars d'un archétype de la séparation, de la division. Cette première séparation ne serait-elle pas celle vécue par l'enfant lorsqu'il prend conscience de son individualité, et de sa mère en tant qu'autre. En même temps que la conscience de l'individualité, se constitue l'appareil vocal chez l'enfant, l'activité symbolique apparaît et la socialisation fait glisser l'agressivité gestuelle (buccale, manuelle…) vers l'activité langagière comme substitut satisfaisant l'agressivité réprimée, comme sublimation de la frustration causée par la cessation de la relation privilégiée à la mère. Celle-ci devient ambivalente, en ce sens qu'elle est à la fois objet d'amour et de haine et que comme les dieux africains elle a tendance à se retirer dans son monde d'adulte où vivent d'autres adultes qui gardent jalousement leurs secrets et leurs privilèges. Les contes et les mythes rendent bien compte de cette séparation. En Afrique et ailleurs on voit souvent un "trickster", un Till Eulenspiegel, un enfant espiègle et sorcier, un lièvre, une araignée, ou tout autre personnage rusé qui s'en va voler au ciel le feu, les graines, les femmes, les vaches ou tout autre élément de confort et de survie. Leuk le lièvre au Sénégal, Ananse sur la côte ouest de l'Afrique, Tere, Tô, Wanto, Séto, Sou en Afrique centrale, Mrile en Afrique de l'est sont tous des enfants terribles7 qui eux réussissent à atteindre le lieu où se sont retirés les dieux et à en rapporter des richesses pour les hommes leurs frères. Les dieux ne s'expliquent jamais sur les raisons de leur volonté de vivre séparés des hommes et sur leur peu d'enthousiasme à donner aux hommes ce dont ils ont besoin. Ceci coïncide très exactement avec la représentation que peut se faire un enfant du monde des adultes et des moyens à mettre en œuvre pour s'approprier ce qui lui fait envie. Les enfants terribles sont de redoutables manieurs de paroles et s'il leur arrive de se rendre ridicule et de ne pas réussir grâce à leur langue bien pendue, c'est qu'ils sont présomptueux et veulent tout faire comme les dieux. La similitude avec les enfants réels est frappante. Bien entendu les punitions pleuvent et jettent la confusion dans l'esprit de l'enfant : comment une mère qui dit l'aimer peut-elle le punir et lui parler ainsi, pourquoi ne peut-il plus 7

On trouvera un grand nombre d'histoires de ces enfants terribles de l'Afrique noire chez V. GÖRÖG et al., Histoires d'enfants terribles, Maisonneuve et Larose, 1980.


8 lui faire comprendre la primauté de son désir à lui, pourquoi ne peut-il plus faire tout ce qu'il veut, et pourquoi n'a-t-il pas les mots pour dire son bon droit et pourquoi ne comprend-on pas ce qu'il dit et ne lui donne t-on pas ce qu'il demande ? Lorsque les punitions et les refus ne sont pas infligés par la mère, c'est le père qui intervient. A ce moment, le père apparaît comme un obstacle à la relation mère-enfant, ce que la métapsychologie a bien mis en évidence. C'est alors que le mécanisme d'agression/culpabilisation se met en place. Toute agression directe est hors de question, vu la différence de taille ; encore qu'il soit possible de jeter, de casser..., encore qu'on puisse rêver d'une troupe de Lilliputiens réduisant à l'impuissance un Gulliver géant. Swift, bien avant les psychanalystes, avait perçu le courant de violence qui régit les rapports père/fils. Le phonétisme du nom Gulliver évoque l'ingurgitation, la peur de l'ogre, et c'est ce même Swift qui conseillait aux Irlandais, ses frères, trop prolifiques, de manger leurs enfants afin de ne pas périr de faim. Le recours au vocal est de rigueur, cris et paroles confondus ; pour attirer l'attention de la mère, la retenir auprès de lui, pour asseoir son autorité sur tous, il se sert de cris et de larmes dont il peut souvent constater l'efficacité magique sur son entourage : c'est certainement là une motivation puissante à utiliser des signes vocaux plutôt que manuels. Cette ontogenèse du rapport entre violence et langage éprouve sans doute moins l'imagination que l'embryogenèse du langage telle que la conçoit le Dr A. Tomatis qui dans son livre La libération d'Œdipe ou de la communication intra-utérine au langage humain 8 démontre que les sources du langage sont à rechercher dans la communication qui s'établit avec la mère, lors de la vie intra-utérine du fœtus. Les fantasmes fusionnels étant frappés d'irréalité, la maîtrise du geste et de la parole comme outils susceptibles de procurer plaisir et satisfaction dans un monde encore magique, devient une nécessité. Le geste et la parole sont alors le moyen d'une action magique sur soi et sur les autres. La parole, les mots sont des entités réelles, lourdes d'intentions, capables d'agir, de blesser, de défendre… Le monde est un monde de signes qui ont plus de réalité que les objets et qui ont un pouvoir discrétionnaire sur les objets : objets signifiés qui apparaissent quand on les réclame, crises de larmes, répétitions infatigables, objets saisis, jetés et qui disparaissent, témoignent de cette structure du pouvoir et de la violence. L'entreprise de compensation va de la succion violente d'ersatz du sein maternel, à la modulation signifiante du souffle expulsé ou aspiré, et de l'agrippement féroce au geste brusque qui repousse. La bouche et la main usent de violence pour signifier et continueront tout au long de la vie de l'homme, au point que caresses et baisers resteront ambigus dans leurs motivations et leurs rituels. Ne s'agit-il pas encore d'asservir l'autre, de le soumettre, de le dévorer, de le morceler, de l'emprisonner… Le vocabulaire des états et ébats amoureux porte la trace de cette ambiguïté d'où la violence n'est jamais absente. Le vocabulaire argotique est encore plus 8

A. TOMATIS, La libération d'Œdipe ou de la communication intra-utérine au langage humain, Ed. E.S.F., 1972.


9 explicite dans son aveu de la violence au tréfonds de l'amour. Tout ceci est très banal, sauf qu'il est inquiétant, pour l'Homo Sapiens de constater que tout effort de communication, quelque soit le canal, le support, le régime, le contenu présuppose une volonté de puissance et révèle une gestion de la violence. Née de la violence des sentiments que la violence gestuelle-visible ne peut exprimer avec efficacité, la parole se substitue à l'agressivité gestuelle instinctive nécessaire pour se nourrir. La prise de conscience de l'efficacité des outils symboliques pour gérer les mécanismes des besoins et de leur satisfaction fait du langage oral le gestionnaire de la violence en ce sens qu'il peut cacher la violence des sentiments grâce au mensonge ; il peut nier l'évidence ; il peut par le refus de son utilisation, bouderie, silence lourd de sens, amener la soumission de l'adversaire ; il peut effrayer par la violence de son ton, par les promesses de futures violences physiques ; il peut apaiser la colère de l'autre ; il peut manipuler et diriger la violence des autres ; il peut préparer un individu à commettre des actes violents ; il peut envoûter, rendre impuissant, convaincre, persuader, tromper… Le langage se trouve donc au centre de la violence : bien des sages, des ermites, des moines l'ont compris qui se sont réfugiés dans le silence. N'oublions pas que le mot langage recouvre le langage gestuel et oral et que, à notre époque comme à toutes les époques, ces deux langages sont complémentaires et pèsent d'un poids variable dans l'économie de la communication. Le message graphique, enregistrement des gestes de la main sur un papier, un écran, ou un film, est le canal privilégié de la violence institutionnelle et terroriste. Les lois, les revendications d'attentat crédibles nous sont communiquées par ce canal. L'Africain du peuple ne s'y est pas trompé qui sait que le pouvoir et l'argent va à celui qui connaît papier. La main finalement l'emporte sur la bouche, car la bouche est réputée ne produire que du vent, du babil, de l'impuissance car elle n'a d'autre outil que la langue parlée, la main est passée, pour communiquer, du morceau de bois, de l'éclat d'os ou de silex a la plume, au clavier, à la souris informatique, la main a suivi le progrès technologique, la langue a été beaucoup plus conservatrice, elle s'est accrochée au passé et elle a plus servi à défendre des intérêts qu'a conquérir des territoires nouveaux. Il suffit pour s'en convaincre de constater que nombre de créations langagières ont plus pour conséquence d'exclure, d'isoler, de rendre confus que d'ouvrir des domaines nouveaux à la compréhension. Tous les jargons scientifiques, universitaires, tous les argots bâtissent des tours ou s'enferment des adeptes. C'est une entreprise qui fait violence à la complexité de la réalité car au lieu de la représenter et de l'expliciter pour tous, le langage se voit réduit, par exemple, à des fonctions incantatoires et hypnotiques. Le langage politique est frappé d'irréalité, la langue de bois s'auto-réfère et perd tout contact avec le monde des électeurs. Ce sont ces microsociétés qui bâtissent des tours, qui s'unissent poussés par des intérêts communs, qui se reconnaissent par l'uniformité de leur langage et qui constituent un danger pour la liberté de l'homme par le dogmatisme de leurs conceptions. Il n'y a finalement que les enfants et ceux qui le sont restés qui prennent le langage oral et gestuel au sérieux. Les enfants s'inventent déjà des langages secrets, ils se parlent à euxmêmes avec ou sans intermédiaire (poupée, jouet…), les mots les blessent cruellement, ils


10 disent tout ce qui peut faire mal à leurs semblables et parfois aux adultes. La loi, pour eux passe par le "il a dit", et ce qui est dit est dit. On retrouve cette surestimation infantile du dit dans de nombreuses professions. Les politiciens sont plus particulièrement atteints que l'on voit s'émouvoir à la télévision, à cause des propos tenus par tel autre confère. Les fonctions premières du langage pour un enfant sont les fonctions conatives, phatiques et expressives. C'est avec bien du mal, et parfois jamais, que, pour un individu, le langage devient un véritable outil de raisonnement. C'est alors seulement qu'il commande à la main, qu'il définit pour la main un projet et que toute sa violence se tourne vers la transformation de son environnement. Pour résumer notre propos disons que lorsque la langue est outil de communication sociale, la violence est dirigée vers les autres hommes, quand la langue est utilisée comme support de la pensée ; comme outil de communication avec soimême, la violence se tourne vers l'environnement en général (ce qui n'exclut pas l'homme mais le réduit au rang de contrainte naturelle et non plus culturelle). La main est aussi ambivalente que la bouche: elle peut se faire main tendue, ou poing ; elle se referme aussi bien sur la poignée du sabre, que sur celle du marteau ou de la faucille. On sait que la plupart des outils qui permettent de construire, de fabriquer sont empoignés de la même façon que des armes et que de tout temps les outils se sont transformés en armes. Même au dessus d'un clavier, elle signifie la suprématie, la possession, la haute main sur les affaires du monde, comme ces mains aux doigts écartés apposées, imposées sur les dessins rupestres d'animaux dans la grotte de Castillo en Espagne. On voit d'ailleurs à la télévision apparaître des enfants espiègles, qui en pianotant sur un clavier d'ordinateur, sont capables de dominer leur environnement et de se rire des adultes. Cependant chez l'enfant, comme chez l'homme c'est le Verbe qui constitue l'instrument divin par excellence. La tradition chrétienne est moins spécifique que celle de la Kabbale juive qui explique la genèse du monde par l'intervention de trois entités supérieures : Sephar, la lettre-chiffre, Sipour, la lettre-expression orale, Sepher, la lettre expression écrite. Il est certain que ces conceptions portent la trace de la croyance en la magie de la parole, des chiffres, et de l'écriture. Cependant le rapport entre langue et action est perceptible en dehors de toute conception religieuse. Le langage naturel, nous l'avons vu, est dérivé d'actes physiques et ses premières fonctions sont du domaine de la praxis. Les langages artificiels sont eux directement en prise sur l'action car ils servent à commander les machines, à donner une représentation du monde qui soit manipulable et à construire des modèles du fonctionnement du monde naturel afin d'agir efficacement sur lui. Dès lors il serait justifiable d'interpréter le rapport entre la construction de la tour de Babel et la confusion linguistique comme une tentative des forces conservatrices de la langue pour éviter la constitution d'une langue de type logico-mathématique qui assurerait par coopération de tous les esprits humains une unité dans la représentation du monde, et une volonté unique de découvrir les secrets du fonctionnement de l'univers.


11 Il s'agirait en fait de protéger un secret, un pouvoir qui n'existe et ne survit que par l'ignorance, l'incompréhension et la désinformation. Deux violences seraient alors sans cesse face à face, celle d'un pouvoir établi qui sait, qui cache, qui dogmatise, qui déguise et qui opprime, et celle d'un vouloir être, d'un désir de savoir et d'être libre. A. Jacob9 met au jour dans le langage un niveau trop souvent occulté, celui de la répression : "[…] toute langue par son caractère conservatif pouvant censurer toutes sortes de forces inconscientes." Aussi bien à un niveau personnel qu'à un niveau institutionnel et quelles que soient les contraintes qui pèsent sur la langue courante et lui confèrent un statut social par consensus, les mouvements d'institutionnalisation, et ceux en sens opposé de personnification, d'usure, de subversion, de renouvellement, tendent à créer des langages spécifiques diversifiés, sociolectes et idiolectes qui s'affrontent pour assurer une représentation du monde en accord avec l'expérience du vécu et le désir de chacun. A travers la nomination, magique ou scientifique, c'est le désir de possession qui s'exprime, possession de l'autre afin de se l'assimiler, volonté unificatrice qui récuse finalement le droit à l'existence autonome de tout ce qui n'est pas moi. Cette fonction de la communication est à l'opposé des thèses qui y voient une activité angélique, une tentative de communion apaisante, un lien (religion) entre les hommes et une panacée politique. Le dialogue n'est qu'une forme déguisée (sublimée ?) de l'appétit de pouvoir, de jouissance, de richesses et elle aboutit au même résultat que la violence physique : l'asservissement de l'homme par l'homme. La joute orale tend maintenant à remplacer les combats physiques, mais il s'agit toujours d'un jeu symbolique qui sert à déterminer la place de chacun dans un groupe plus ou moins restreint, plus ou moins étendu. Pour en revenir à la Tour de Babel, cette construction, brique sur brique, qui demande la coopération de tous, est semblable à l'édifice de la connaissance scientifique où chaque savant, chaque chercheur apporte sa pierre pour l'ajouter a celles qui ont déjà été mises en place. L'édifice érigé ne cesse de s'élever avec le temps, chaque bâtisseur a besoin de "reconstruire" la tour en assimilant les travaux de ses prédécesseurs avant d'apporter sa contribution personnelle ; ce qui fait de la tour en l'état, sa tour. Cette tour a pour but d'élever l'homme au dessus de sa condition, d'en faire un dieu souverain mais les forces conservatrices angoissées tenteront l'impossible pour mettre fin à cette construction, le doute et le sentiment de culpabilité devant la violence faite à cette mythique Nature assailliront le bâtisseur qui s'autocensurera et se réduira au silence en s'adonnant à la communication à-tout-va : il cessera de s'exprimer et d'exprimer le monde dans cette langue de la coopération qu'est le langage scientifique, et préférera le bavardage dans les sociolectes à la mode. Abandonnant la véritable commun-i-cation, comme mise en commun d'un projet, d'un langage-action historicisé, il va rechercher l'impossible communion (réunion, régression ?) avec le reste du troupeau paniqué 9

A. JACOB, Introduction à la philosophie du langage, Gallimard, 1976.


12 espérant y retrouver la chaleur, le réconfort et la sécurité du sein maternel. En fait il ne fera qu'ajouter sa voix au concert confus des partisans et des détracteurs de l'édifice scientifique. L'actualité nous en donne des exemples. Nous verrons que le mythe africain est très proche de ce scénario : pas de punition divine, il suffit de la bêtise humaine pour que l'édifice s'écroule. Dès lors, comme la main qui frappe et qui caresse, qui accepte et qui refuse, qui bâtit et qui détruit, la bouche est le siège d'un processus dialectique, grâce à l'outil langage elle attaque et elle défend, elle dévoile et elle cache, elle est conservatrice et innovatrice, elle est facteur d'union et de désunion. Si la langue est tant de choses à la fois, elle n'est donc pas si naturelle que cela, elle n'est qu'un outil universel au service de la pensée et du désir, un moyen d'action sur le sensible et un moyen d'interprétation, de traduction du sensible, elle est un sens du corps, une stratégie d'adaptation, un espace d'échange, un interface entre le monde et l'homme. Et c'est parce qu'elle se place résolument du côté de la Culture, contre la Nature que la puissance divine, dans le mythe, s'en prend à elle. L'ordre naturel c'est la confusion, la violence, l'inégalité, l'injustice et lorsque les mots ne permettent plus de revendiquer en conscience cet ordre-là, c'est la main qui prend le relais et fait parler le fusil et les bombes. Le langage porte la trace de cet état de fait puisque lorsque les pourparlers échouent, on fait parler la poudre… R. Barthes10 évoquant la libération de la bouche de la fonction de prédation rêve d'une humanité évoluée, libérée des tâches manuelles (sic), pour laquelle la fonction de la bouche serait de parler et d'embrasser, les deux en même temps si possible. En fait il oublie la fonction agressive, conative de la langue et plus encore l'ambiguïté fondamentale ( fondatrice) du baiser qui, aspiration et morsure réunis, n'est qu'une tentative de s'incorporer le partenaire, même s'il passe pour une caresse garante de la paix. Sur le plan strictement linguistique baiser est un énantiosème puisqu'en le donnant on prend (les lèvres de l'autre) et que s'il peut sceller un accord, il exprime vulgairement la tromperie triomphante. C'est encore une fois l'ambiguïté primitive de tout acte issu d'un désir. Le désir de comprendre ou celui d'ignorer, le désir d'amour ou de haine sont également porteurs de violence. Le plus violent est d'ailleurs peutêtre celui qui cache ses motivations profondes et qui revêt des aspects positifs ou bénins pour mieux asseoir son règne. Le discours politique, ce babil moderne, possède deux modes de manifestation, un mode jubilatoire, triomphaliste, pavane souvent infantile et un mode feutré, implicite, axiomatique, stratégie de la domination beaucoup plus pernicieuse tant elle occulte la violence faite au droit des gens. Tant que le langage reste action, et qu'il permet de satisfaire les besoins et de combler le désir, le recours à la violence physique est minimisé, par contre lorsque le langage devient ronronnement, babil, jactance et que le sens des mots, au lieu de traduire l'expérience du sensible, ne fait que trahir celle-ci et qu'il devient alors socialement impossible de faire acte de

10

R. BARTHES, Roland BARTHES par Roland Barthes, Seuil, 1975.


13 violence par son truchement 11, alors c'est la main anonyme qui libérera la violence qui habite chaque homme. Le langage de l'action est, comme le dit F. Richaudeau12, lié à l'instinct de puissance, à l'instinct de survie, à l'instinct de territoire, mais "il ne semble — hélas — pas exister de corrélation entre l'efficacité du langage et l'éthique de l'action". Langage de l'action ou action-langage, violence est toujours faite à une fraction, silencieuse ou non, du groupe social. Il existe cependant une différence entre la violence langagière et la violence physique. La violence langagière, plus spécifiquement celle qui régit l'affrontement de deux individus ( scène de ménage, scène entre rivaux, scène de bar…) semble ne pas avoir de fin et se nourrir sans cesse de sa propre nature pour se prolonger sans qu'on puisse concevoir une fin à cette violence autre que le passage à l'acte ( aphonie, coups, blessures, fatigue, évanouissement, mort) ; le corps et la main en particulier semblent avoir pour fonction de mettre fin à la violence langagière, car la mort est le point final du message de violence. Roland Barthes écrivait : " Un arrêt du langage est la plus grande violence qu'on puisse faire à la violence du langage13." Cet arrêt du langage est le plus souvent meurtrier. Si dans le cas de la scène à deux, l'arrêt du langage conduit à la violence physique, il est un langage action qui est la source, et dont se nourrit la violence physique, c'est le langage de l'endoctrinement et de la fanatisation. L'histoire nous a donné et nous donne encore des exemples de l'efficacité de ce langage souvent lié à une religion. C'est en quelque sorte la répétition d'un message unifiant sur la base d'une haine commune, la langage n'est plus un outil de raisonnement il devient, totalement, un outil d'aliénation. Il retourne, tout entier, à la magie, à l'incantation sophrologique : sa fonction interprétative du réel est devenue si totalement univoque qu'elle détermine la vérité du monde et le monde de la vérité. Ce monde ainsi recréé suivant les lois d'un univers manichéen, par la violence du langage, s'accompagne de violences physiques qu'on s'inflige à soi-même, au nom d'un logique assez trouble, à la fois magique et exhibitionniste : flagellations, lacérations, castrations sont la démonstration des violences que l'on infligera à l'ennemi, et la preuve qu'on ne craint pas pour soi-même de semblables violences. La violence physique amplifiée par les slogans haineux scandés sur un rythme hypnotique, amplifiée par les médias modernes risque de devenir contagieuse... et c'est peutêtre cette tour de Babel que le dieu fit crouler, et c'est peut-être pour vaincre le pouvoir de cette langue-là qu'il créa la confusion linguistique ; c'est-à-dire la possibilité pour les langues humaines, pour la langue de chaque homme d'interpréter le monde d'une manière totalement idiosyncrasique. 11

"Ces faits et bien d'autres persuadent combien il est dérisoire de vouloir contester notre société sans jamais penser les limites de la langue par laquelle (rapport instrumental) nous prétendons la contester : c'est vouloir détruire le loup en se logeant confortablement dans sa gueule." R. BARTHES, L'Empire des signes, Skira, Genève, 1970. 12 F. RICHAUDEAU, Le langage efficace, Marabout, 1973. 13 R. BARTHES, Roland BARTHES par Roland Barthes, op.cit.


14 L'Homo Sapiens a quitté le troupeau, la bande, la colonie, la horde qui est synonyme de violence potentielle aveugle, d'instincts et de désirs primitifs ; la foule, le groupe déjà génèrent et permettent toutes les lâchetés, le dieu avait sans doute raison de disperser l'attroupement et de prendre des mesures linguistiques pour qu'il ne puisse pas se reconstituer trop vite. Le désir de ne faire qu'un, de se fondre dans un tout unique porte la marque de la violence paranoïaque et du fantasme primitif de la fusion avec la mère ; certains diraient même du programme génétique qui fait de l'embryon un être qui mange sa mère. A l'opposé du langage-action, langage de Babel et du babillage politique on trouve le Tao chinois qui peut signifier en tant que forme verbale parler. Le Tao te King fait preuve de certaines préventions envers le langage en particulier la sentence 2 : Quand tout homme sous le ciel nomme beauté ce qui est beau voici que naît la laideur. Quand tout homme sous le ciel nomme bonté ce qui est bon voici que naissent les maux. Ainsi distinguer l'être est appeler le néant --Dès lors le Sage agit par le non agir enseigne par le non-dire. La sentence 3 du Tao te king va plus loin et relance la problématique puisqu'elle fait du silence et du non-agir la seule violence efficace pour éviter la violence généralisée : Ne loue pas les meilleurs le peuple aura le cœur modeste Ne prise pas les objets rares le peuple aura le cœur content Ne montre pas ce qui est désirable le peuple aura le cœur en paix Ainsi le Sage gouverne-t-il : il met le Vide au cœur du peuple et lui remplit le ventre il décourage l'ambition il renforce les principes De sorte que le peuple bride pensées et désirs et que les intrigants n'osent point entreprendre Agir par le non-agir, c'est apaiser le monde. Nous connaissons les formes modernes de ce savoir politique qui fait du régime de l'information une méthode de gouvernement : on cache, on garde pour soi, on révèle, on désinforme. A l'opposé des préoccupations de ceux qui ont le pouvoir, une vérité psychologique est à l'origine de ces sentences. Le langage, lui même produit du désir, crée le


15 besoin dans la mesure où il apporte à la conscience une image délimitée par le symbole et qui est manipulable par l'esprit humain. L'existence, révélée par le langage, d'une valeur fait naître le désir de s'approprier cette valeur. Ce réflexe banal de l'homme est constitutif du modèle sémiotique narratif. Le manque initial, la disjonction d'avec un objet qu'un autre possède ou est censé posséder, lance et relance infatigablement la machine narrative. C'est la violence de ce désir de conjonction, qui annonce et préfigure toutes les autres violences. Bouddhisme et Taôisme l'ont très bien compris, qui souhaitent tuer le désir dans l'homme pour le conjoindre au Nirvâna. Il est vrai qu'aussi longtemps que le langage véhiculera le désir, en surface ou en profondeur, dans les mots ou entre les mots, il sera lié à la violence et l'allié de la main qui sera toujours là, pour le seconder et /ou le suppléer. Aussi longtemps que le langage, pour la plupart d'entre nous, sera réduit au babil inconséquent et prévisible des médias, des politiques et des amuseurs publics, de ce que R. Barthes appelle la Doxa, la tour de Babel ne cessera de s'effondrer sous les coups de la bêtise ( animalité de la pulsion) humaine. Les linguistes, en mettant l'accent sur la synchronie et la syntaxe nous ont fait oublier que le langage est avant tout nomination, nomination des choses et des êtres, et nomination de leurs relations ou plutôt des relations que nous investissons dans ces choses et ces êtres. Or pour qu'une entité, chose ou être, en vienne à être nommée, c'est-à-dire réfléchie, elle doit être prise dans un mouvement qui va de l'entité physique à l'entité psychique qui la représente et qui donne naissance à une entité symbolique où se conjoignent sans se confondre une représentation psychique et une représentation physique. Ainsi est consommé "le meurtre de la chose", son engloutissement dans la bouche et le cerveau, son arrachement à la confusion naturelle, à l'indifférenciation du monde physique en dehors de la conscience et de la sensibilité humaine. Ainsi naissent de ce meurtre primordial la pensée et le langage. Si le langage apparaît pour certaines civilisations comme la voie offerte à une sublimation des instincts, s'il est pour certains l'instrument de la libération des contraintes qui pèsent sur l'homme — animalité, ignorance, poids du passé —, il serait dangereux de continuer à sous–estimer sa capacité à asservir, à censurer, à cacher, à interdire. Les techniques d'interprétation, de décodage d'un sens second ou de sens pluriels et l'importance que les linguistes attachent maintenant à un avant-dire et un après-dire, en focalisant leurs recherches sur le sujet qui parle et le sujet qui comprend, sur ses intentions et ses préventions, remettent en question le rôle du langage dans la communication orale et graphique. Parallèlement les thérapies et les stratégies qui mettent l'accent sur le corps et sur la communication non-verbale semblent ramener à la conscience le rôle joué par l'ensemble des comportements corporels (gestes, attitudes, vêtements, cris, distances de communication) et signaux en tous genres qui s'échangent, de façon informelle et non-intentionnelle, dans le face à face avec ou sans intermédiaire médiatique. L'ensemble de ces messages, ceux qui sont dévoilés sous et entre ce qui est dit et ceux qui sont décodés à propos du corps, constitueraient la véritable communication et l'espace d'un autre dialogue beaucoup plus proche des réflexes instinctifs et donc plus violents dans leur crudité (chairs crues, mots crus), authentique langage naturel. Ceci expliquerait l'impossibilité et l'inefficacité du langage socialisé qui se veut, lui, apaisant,


16 conciliateur. Il est certainement plus difficile d'apprendre à mentir et à tricher à son corps, à sa main, à son visage qu'à sa langue. Il est aussi sans doute plus facile de dire vrai, de dire crûment, de parler fort dans une langue seconde que dans sa langue maternelle. Et si ce n'est pas plus facile, c'est peut être une nécessité. Dans la mesure ou il est difficile de glisser du sens entre et sous les mots d'une langue étrangère qu'on ne possède jamais parfaitement, il est obligatoire, nécessaire de laisser la violence s'extérioriser par les moyens linguistiques courants et explicites. Les choix sémantiques et syntaxiques qui permettent à un locuteur natif de faire entendre sans le dire ne sont pas toujours à la disposition du locuteur étranger ; la pauvreté des choix possibles oblige à une expression brutale, non nuancée et qui ne s'embarrasse pas de circonlocutions ; la pensée ne peut plus être aussi facilement déguisée, habillée au goût du jour. Le je ne peut plus s'occulter dans le jeu de(s) mot(s). Ce jeu qui dans le langage maternel laisse un espace libre de communication entre les mots et les lignes. Bien des auteurs modernes ont été et sont fascinés par cette désarticulation possible du langage, désarticulation qui constitue la troisième articulation du langage, le troisième signifiant qu'ils ont repéré et dont ils jouent consciemment comme Verlaine et Valéry l'ont fait en tant que poètes, Ionesco et Beckett en tant que dramaturges. Le résultat de leurs expériences va cependant à l'encontre de la fonction communicative du langage et leurs idiolectes n'ont plus rien à voir avec le langage courant, moyen. Il semble qu'il y ait une contradiction irréductible, une opposition irréfragable entre communication et expression. Peut-être que la violence naturelle qui caractérise l'expression de soi est incompatible avec la communication qui doit gommer le sujet, rendre floues ses pulsions afin que le message, produit d'échange entre deux sujets, puisse être investi par le récepteur. L'émetteur doit pouvoir s'y déguiser, s'y cacher pour ne pas être vulnérable, le récepteur ne doit pouvoir y discerner qu'une offrande sans danger pour son intégrité. Si les Égyptiens et nombre de peuples primitifs cachaient le vrai nom donné à leurs enfants, certaines cultures africaines choisissent un nom répugnant ( excréments ) ou péjoratif pour cacher l'intérêt et la joie qui s'attachent à la naissance d'un enfant. Certains linguistes14, tenants d'une linguistique dite Pragmatique, nous précisent que, dans l'interlocution, le thème de l'échange est la recherche et la découverte des causes de ce qui est dit. Cette recherche ne s'appuie pas seulement sur la structure de l'énoncé et le sémantisme des lexèmes mais encore sur la totalité des conditions de production et l'ensemble des traits de la situation de communication. L'enjeu de la communication est polémique, et toutes les stratégies de production et d'interprétation de la parole sont basées sur la méfiance, la prudence et la maîtrise. Ce qui est symptomatique de la présence redoutée d'une violence possible : tout énoncé est une énigme, ne pas la résoudre c'est s'exposer au sort des voyageurs face au Sphinx de la fable. L'énigme la plus inquiétante c'est bien sûr le secret, le silence lourd de sens. On nous reprochera sans doute cette paranoïa, que nous découvrons, installons dans le langage. On nous reprochera de traiter du langage sans nuances. On nous dira que selon les circonstances et les individus le langage est violence ou raison ou tendresse ou charité ou festin 14

Nous pensons plus particulièrement à B. N. GRUNIG ET R. GRUNIG, La fuite du sens, Hatier/CREDIF,1985.


17 ou plaisir… En fait, nous avons essayé de montrer que quelle que soit la fonction sociale du langage à un moment ou à un autre, d'un individu à un autre, d'une époque à une autre, quel que soit le support et le canal de la communication, il s'agit toujours d'un défi lancé à l'autre, d'une stratégie particulière pour en faire sa chose, pour réduire l'insupportable différence, qui tente d'anéantir notre rêve de fusion et qui s'oppose à ce que A. Niel15 appelle la pulsion U., l'universel désir du retour à l'Un. Et c'est cette constante du langage que nous appelons violence sans que nous portions de jugement éthique mais qui nous semble assurer la survie de l'individu et de sa culture. Le mythe et le conte sont porteurs de ce même message, la violence s'y déploie à tous les niveaux, malheureusement les textes que nous pouvons encore consulter, les récits que nous pouvons encore entendre ont, depuis fort longtemps et chez la plupart des peuples, été censurés. Le langage trop cru, les actes trop violents (cannibalisme, inceste, démembrement, sacrifices humains par strangulation, égorgement, suffocation…) ont été estompés, gommés, passés sous silence. Chaque religion et en particulier celles du Livre, au nom d'une moralité qui transférait l'exercice, le privilège et la légitimité de la violence au seul profit des puissants et des justes(?) a expurgé et fait expurger cette mémoire collective authentique qu'auraient pu être les récits mythiques. Cette amnésie collective qu'on entretient grâce aux livres et aux cours d'Histoire qui sont proposés pour l'éducation des jeunes, transforme ce qui est une lente mutation des formes de la violence comme une victoire de forces angéliques qui seraient la nature même de l'Homme. Dans la mesure où cette mutation s'est manifestée très tôt chez des peuples de race blanche, le racisme qui prend ses racines dans un sentiment de supériorité s'autojustifie. L'homme, le civilisé est celui qui n'a pas recours à la violence physique mais au dialogue, et le dialogue devient l'emblème des peuples civilisés et ceux qui ont peur de ne pas l'être autant que leurs voisins brandissent le dialogue comme panacée universelle. Pour le civilisé, le barbare16 est celui avec qui on ne peut pas parler. Mais ce dont le civilisé ne se rend pas compte c'est que son propre discours n'est que le masque de son agressivité, que l'outil hypocrite de sa volonté de puissance. Nous voilà bien loin du charmant babil de l'enfant, pareil au ronronnement de satisfaction du chat qui vient de tuer et de manger une souris. Le babil est finalement au langage comme la satisfaction au désir. C'est le claquement de langue de l'amateur de vin, le pourléchage de babines du gastronome : c'est en fait la reproduction à vide des mouvements de manducation qui ont donné tant de plaisir. Toute violence apaisée, alors naît le langage comme souvenir de violence. C'est pourquoi il rappelle, il appelle la violence. L'erreur serait de croire que la civilisation est une purification et qu'avec ses peaux de bêtes l'homme se dépouille peu à peu de tous ses traits animaux. Il s'agit au contraire de l'enfouissement de ces caractéristiques bestiales sous des couches de plus en plus denses de langage. L'homme se fait en se disant homme et en poursuivant une image idéalisée de lui même. Cette image virtuelle qu'il entrevoit et qu'il immobilise par l'écriture ou tout autre art 15

A. NIEL,L'analyse structurale des textes, Mame, 1973. Le mot barbare vient du grec "barbaros", qui vient lui-même d'une onomatopée "bar…bar…bar…" imitant le langage incompréhensible de celui qui ne parlait pas grec. 16


18 représentatif, il n'en connait pas l'origine, le modèle. Mais tant qu'il peut en saisir le reflet dans le miroir d'un langage, d'un texte, et tant que ce miroir occulte le néant de l'au-delà du miroir, il survivra. Cette fonction du langage, fonction civilisatrice, fonction occultante est rarement perçue et pourtant nous nous cachons des autres et de nous-mêmes derrière des mots, nous guérissons nos blessures de l'âme avec des phrases, nous oublions les dures réalités avec des chansons, des sketches, des comédies, des images… Cette douce violence, qui enterre, sous le poids des mots et le choc des images, la violence primitive de nos affects, nous protège de nous-mêmes et des autres. Pour conclure, et bien faire voir la duplicité de toute communication et sa liaison avec le mythe, nous parlerons d'une image qui a hanté pour un temps notre horizon visuel. La "Batmania" qu'on traite déjà de phénomène sociologique relève d'une communication mythique et de la résurgence d'images venues du fond des temps sous un masque qui les déguisent à peine. L'ambiguïté intentionnelle, ou les règles méconnues de la Gestalt a fait de l'emblème du film "Batman" un signe ésotérique parfaitement réussi. En effet, la chauve-souris noire se découpant sur un fond lunaire jaune est une image diabolique bien connue. Elle est l'incarnation du mal, envers du bien. L'emblème mis en relation avec le film est le symbole de l'inversion. La chauve-souris qui vit la nuit et dort le jour la tête en bas était prédestinée a devenir le signe de l'envers des choses. Or sur le plan graphique, par le jeu du fond et de la forme, l'emblème de Batman, héros mythique au service du bien, se transforme en une sombre cavité buccale aux amygdales hypertrophiées, gouffre féminoïde infernal auréolé de gloire. Ces deux lectures possibles de l'icône surdéterminent le côté sombre du héros. Cette lecture n'a rien de fortuit, quand on sait que ce héros de bande dessinée a une carrière trouble qui fait de lui tantôt un être de lumière, tantôt un monstre infernal. Le public moderne ne s'y est pas trompé qui a souvent acclamé le jovial "Joker" peint aux couleurs vives de la mode actuelle. Ce diable rieur a été jugé plus humain que le serviteur de l'ordre, ce CRS de l'ombre. Le clip qu'on nous a montré à la télévision, donne l'image d'un enfer empli de chants et de danses, où des cohortes colorées de diablotins adolescents à l'image du "Joker" mettent en scène un choix de société, un refus de l'ordre au profit d'un chaos endiablé. Le film, le clip, l'emblème tiennent le même discours. Sens et valeurs sont liés. Le sens que l'on croit découvrir dans le signe n'est que l'alchimie des lecteurs, une alchimie qui selon les


19 époques, les individus et les contrées transforme le bien en mal et le mal en bien, le héros en méchant et le méchant en héros. Le sens est toujours susceptible de s'inverser, de nature il est double et ambigu. Le langage comme le mythe cache et révèle un seul désir, une seule peur… l'emporter sur l'Autre de peur que l'Autre vous emporte.

De Babel à Batman  

Mythes et langages

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