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Partis faire fortune en

Suède

Le développement de la sidérurgie suédoise grâce au savoir-faire wallon Virginie D elporte

Institut du Patrimoine wallon


Édition Institut du Patrimoine wallon Rue du Lombard, 79 B-5000 Namur Éditeur responsable Freddy Joris, Administrateur général Suivi éditorial Julien Maquet Informations concernant la vente Service « Publications » Tél. +32 (0)81 230 703 Fax : +32 (0)81 231 890 E-mail : publication@idpw.be Mise en page Sandrine Gobbe et Emmanuel van der Sloot (IPW) Impression Imprimerie Snel, Vottem Photo de la 1re de couverture Forge de Österbybruk © rtbf Le texte engage la seule responsabilité de l’auteur. L’éditeur s’est efforcé de régler les droits relatifs aux illustrations conformément aux prescriptions légales. Les détenteurs de droits que, malgré ses recherches, il n’aurait pas pu retrouver sont priés de se faire connaître à l’éditeur. Tous droits réservés pour tous pays ISBN : 978-2-87522-173-5 Dépôt légal D/2016/10.015/13


Partis faire fortune en Suède Le développement de la sidérurgie suédoise grâce au savoir-faire wallon

Virginie Delporte


En cette année 2016, la Suède, et plus particulièrement la région de l’Uppsala, est l’invitée d’honneur des Fêtes de Wallonie qui se déroulent du 16 au 18 septembre dans la capitale wallonne. La Wallonie a en effet joué un rôle déterminant dans l’implantation de la métallurgie en Suède, via une immigration vieille de trois siècles mais dont le souvenir demeure très vivace dans la région de l’Uppsala au sein d’une communauté nombreuse et fière de ses origines. Au même moment, le destin de ces Wallons partis s’installer en Suède au XVIIe siècle en y emmenant leur savoirfaire sert de point de départ à une exposition photographique programmée du 26 août au 10 novembre 2016 par l’Écomusée du Bois-du-Luc à La Louvière : Trans-fer et savoir-faire contera, dans les murs de l’ancien charbonnage aujourd’hui classé au patrimoine mondial, à la fois l’histoire originale et peu connue de ces « Wallons de Suède », et l’épopée industrielle de la Wallonie, puissance économique d’ordre mondial au XIXe siècle. Les manifestations de Namur et l’exposition de La Louvière étaient l’occasion, pour l’Institut du Patrimoine wallon, de rééditer cet extrait d’un ouvrage publié voici six ans et très vite épuisé après sa parution : Le savoir-faire wallon au fil du temps, qui, comme l’indiquait son sous-titre, faisait la part belle au bassin mosan comme berceau ancestral de technologies de pointe. Publié dans la foulée du premier numéro de l’émission « Ma Terre », conçue et présentée par Corinne Boulangier dans le cadre d’une collaboration exemplaire entre l’IPW et la RTBF, ce neuvième volume de la collection des « Dossiers de l’IPW » réunissait les contributions de huit spécialistes des questions traitées dans l’émission, pour former un dossier de haut vol susceptible de permettre à un lectorat plus ciblé de compléter son information sur chacune des pages si bien ouvertes, mais seulement ouvertes, par les séquences télévisées. Une de celles-ci, et donc un des chapitres du livre, portait sur ces Wallons partis faire fortune en Suède et dont le savoir-faire avait favorisé le développement de la sidérurgie suédoise. Son auteur, Virginie Delporte, était une jeune licenciée en histoire de l’art et archéologie installée sur place – et c’est toujours le cas d’ailleurs. Puisse son texte trouver, à Namur et à Bois-du-Luc notamment, un nouveau public à l’occasion de cette réédition de circonstance.

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Les Wallons en Suède ou le développement de la sidérurgie suédoise grâce au savoir-faire wallon →

Virginie Delporte

Sidérurgie wallonne en Suède Les Suédois sont fiers de leur passé industriel. Il est un épisode particulier de l’histoire de la métallurgie suédoise qui les passionne, celui des valloner. Par val­loner, qui se traduit par Wallons, il faut comprendre « Wallons de Suède  », c’est-à-dire les immigrants du XVIIe  siècle venus travailler dans les forges suédoises et leurs descendants. Ces Wallons de Suède furent à l’origine d’une industrie du fer florissante. Leurs forges et les agglomérations qui se dévelop­pèrent autour de celles-ci sont connues sous le nom de vallonbruk, usine wallonne. Ces petits villages wallons et les élégants manoirs qui les accompagnent sont aujourd’hui des attractions touristiques populaires. Les immigrés wallons ont pris une place singulière dans l’histoire de la Suède. D’abord, grâce à leur rôle dans le développement industriel du pays, et ensuite, en contribuant à la formation de l’identité suédoise moderne. Avant de partir à la découverte de la sidérurgie wallonne en Suède, il nous semble nécessaire d’insister sur quelques définitions. Sans vouloir nous enfoncer dans les détails, soulignons ici et une fois pour toutes que le concept de «  Wallon  » tel qu’il est employé en Suède désigne les immigrants recrutés dans les PaysBas du XVIIe  siècle par des entrepreneurs étrangers pour travailler dans les forges suédoises. C’est donc de ce « Wallon de Suède » et de sa descendance qu’il est question ici. Ces « Wallons » pouvaient tout aussi bien venir de Sedan en France actuelle, être germanophones ou flamands. La plupart d’entre eux avaient cependant travaillé dans les forges du bassin mosan, parlaient un dialecte wallon et étaient originaires des terroirs de Wallonie. Par «  forge wallonne  », on entend les forges dans lesquelles ces immigrés introduisirent une nou-

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velle méthode de forgeage appelée « wallonne  » en Suède par opposition au procédé allemand. Près de quatre siècles d’histoire séparent les descendants wallons de leurs ancêtres qui s’aventurèrent en terre étrangère. C’est une expérience émouvante que la rencontre entre deux des derniers descendants wallons : Louis de Geer, le treizième dans la lignée, descendant direct de l’un des plus célèbres hommes d’affaires liégeois en Suède, et Hans Gille, représentant la quatorzième génération de forgerons wallons venus partager leur savoir-faire avec leurs voisins du Nord (fig. 1). L’émigration wallonne vers la Suède L’histoire des Wallons, vous dira-t-on en Suède, commence en 1626 avec l’arrivée de Louis de Geer en Uppland. La province d’Uppland qui se trouve au nord de Stockholm, le long de la côte, fait partie de la région centrale de la Suède appelée le Svealand. L’Uppland est aussi une des provinces que l’on rattache au Bergslagen, une région géographique mal définie qui couvre une grande partie du centre de la Suède et qui est caractérisée par la présence de minerai de fer et l’exploitation de nombreuses mines depuis des siècles. L’Uppland offre tous les éléments nécessaires au travail du fer  : l’accès au minerai, de vastes forêts et la présence d’eau. Il n’est donc pas étonnant que de nombreuses forges aient fait leur apparition dans la région. Étonnamment, les Suédois vous diront pourtant que c’est le savoir-faire wallon qui permit à l’industrie sidérurgique suédoise de prendre véritablement son essor et de s’affirmer sur le marché international. En effet, le récit de l’immigration wallonne tel qu’il est raconté en Suède présente les forgerons wallons


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Fig. 1 Hans Gille et Louis de Geer © V. Delporte

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comme les précurseurs de la sidérurgie suédoise moderne et Louis de Geer comme le « père de l’industrialisation suédoise ». D’après ce récit, Louis de Geer, que l’on présente souvent comme un riche homme d’affaires hollandais, se rendit donc en Uppland au début du XVIIe  siècle et emmena avec lui des forgerons wallons. Il entreprit de développer la production sidérurgique de l’Uppland, fort du savoir-faire wallon et des capitaux à sa disposition. Près de 2.000 Wallons et leurs familles s’installèrent autour des forges, créant dans la campagne suédoise des agglomérations isolées. Les complexes de forges ou vallonbruk étaient nés ! On y utilisa la technique du forgeage wallon qui donna au fer suédois sa qualité remarquable et fit la richesse de la Suède. Si l’image populaire que les Suédois ont des forgerons wallons en Uppland est quelque peu mythique, l’établissement des vallonbruk est cependant un épisode historique bien réel. Dès la fin du XVIe siècle, quelques entrepreneurs de nos régions avaient initié à petite échelle l’immigration des travailleurs du fer. Il faut cependant attendre les années 1620 pour que débute la grande épopée des forgerons wallons partis vers la Suède. À cette époque, plusieurs marchands liégeois sont actifs à Amsterdam, grande ville portuaire des Pays-Bas, qui s’ouvre sur un marché mondial croissant. Parmi ces entrepreneurs liégeois, on compte Guillaume de Besche et Louis de Geer, deux noms que l’on retrouvera bientôt dans la région suédoise de l’Uppland. Leurs familles ont fait fortune grâce à l’industrie du fer qui s’est développée dès le milieu du XVIe siècle dans la vallée mosane. En effet, la région de la Meuse, tout comme l’Uppland en Suède, présente plusieurs particularités indispensables à l’industrie métallurgique  : la présence de minerai de fer, de forêts et de cours d’eau importants. C’est donc dans ces grandes familles de la principauté de Liège que naissent les marchands et entrepreneurs qui plus tard développeront l’industrie métallurgique suédoise. De ces marchands liégeois qui entreprirent des affaires en Suède, Louis de Geer est le plus célèbre aujourd’hui. Dans la conscience collective suédoise contemporaine, Louis de Geer est considéré comme le père de l’industrie suédoise. Il est vrai qu’il a fondé une véritable dynastie industrielle et commerciale en Uppland. S’il est tantôt présenté comme Hollandais, tantôt comme Liégeois, Wallon ou même Belge, c’est que l’histoire de

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nos régions peut prêter à confusion. Il est parfois difficile en effet de faire le tri entre les Pays-Bas espagnols, les Provinces-Unies et la principauté de Liège ! Louis de Geer est né à Liège en 1587. Il devient homme d’affaires et, tout comme son père, investit dans l’industrie et le commerce du fer. Il établit son commerce à Dordrecht et puis à Amsterdam. Louis de Geer est un marchand mais aussi un financier avisé. Pour accroître ses bénéfices, il s’attache à contrôler l’ensemble du processus de production, la main-d’œuvre et les matières premières. Il n’est ni le premier ni le seul à appliquer cette stratégie. L’intégration de la production et de la commercialisation permet de réinvestir les bénéfices et d’augmenter les capitaux. Si l’on ajoute à cela une bonne connaissance du marché international, on obtient un concept d’entreprise très lucratif. Pourquoi ces entrepreneurs liégeois ont-ils pris le risque de s’établir en Suède ? Et quelles motivations ont pu pousser des forgerons wallons à quitter leur terre natale pour s’aventurer en territoire scandinave ? Il n’existe pas de réponse simple et définitive. Plusieurs facteurs ont pu contribuer à l’émigration wallonne vers la Suède. On peut parler de push and pull factors, d’une part les causes qui ont pu pousser les entrepreneurs et travailleurs à partir, d’autre part les raisons qui ont pu les attirer vers la nouvelle terre d’accueil. Il faut replacer l’émigration des années 1620 dans son contexte historique. Les Pays-Bas méridionaux profitaient alors d’une période de prospérité économique. Depuis 1609, une trêve avait interrompu la longue révolte des Pays-Bas contre la monarchie espagnole. Malheureusement ce sursis militaire fut de courte durée. Non seulement les conflits religieux en Europe entre catholiques et protestants avaient-ils repris en 1618, mais aussi l’archiduc Albert mourait-il en 1621 sans laisser d’héritier, ce qui marquait la fin de la trêve et la reprise de la révolte. En d’autres termes, les perspectives commerciales et économiques étaient alors peu encourageantes. Si les guerres ont fait la richesse des marchands d’armes et de fer, elles ne facilitaient pas la production et rendaient le commerce difficile. L’industrie sidérurgique du bassin mosan en faisait les frais. La Meuse traversait plusieurs frontières et outre les taxes sur les marchandises, les conflits bloquaient parfois le transport par voie d’eau. La reprise de


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la guerre entre les Pays-Bas espagnols et les provinces du nord avait coupé les relations entre Liège et les villes marchandes de Hollande. L’Espagne imposa aussi un embargo sur le matériel de guerre et le fer. D’une part, la situation politique et militaire menaçait donc de bouleverser le commerce et l’économie locale. D’autre part les entrepreneurs liégeois établis à Amsterdam connaissaient bien le marché mondial. Il n’est donc pas si étonnant que ceux-ci aient été séduits par des projets d’entreprise à l’étranger. Malgré les difficultés, rien n’indique que les marchands fuyaient les Pays-Bas. Bien au contraire, on sait que Louis de Geer continua à gérer ses affaires à Amsterdam, parallèlement à ses investissements à l’étranger. Il s’agissait surtout pour les marchands liégeois d’une stratégie commerciale d’internationalisation nécessaire à leur nouveau concept d’entreprise. Pour de Geer, le choix géographique n’était pas innocent. La Suède possédait les ressources nécessaires à la production sidérurgique. Le pays était alors une puissance naissante en Europe et attirait l’attention. Le XVIIe siècle sera d’ailleurs la période de « la grande puissance » suédoise et de son hégémonie dans la Baltique. Mais c’est un événement bien particulier, raconte-t-on, qui conduisit Louis de Geer à s’intéresser de plus près au potentiel industriel de ces contrées nordiques. En 1613, la couronne suédoise fut contrainte de signer une paix onéreuse avec le Danemark. C’est la fin de la guerre de Kalmar et le traité de Knäred oblige la Suède à payer une forte somme pour libérer entre autre la forteresse d’Älvsborg. La rançon d’Älvsborg, comme s’intitule l’épisode dans l’historiographie suédoise, amena le roi suédois Gustav II Adolf à se tourner vers les Pays-Bas pour emprunter des fonds, la garantie étant constituée par les riches mines de fer de la Suède. On imagine bien comment le financier liégeois, dont les ancêtres avaient investi avec succès dans l’industrie du fer mosan, comprit le potentiel économique de la situation. Louis de Geer prit en effet contact avec les de Besche, une famille liégeoise qui exploitait déjà quelques forges suédoises. Dès 1618, il devient partenaire de Guillaume de Besche et loue à ferme les forges de Finspång. Louis de Geer s’engage à trouver les capitaux nécessaires pour adapter les forges suédoises et la production aux demandes du marché international.

Il développe entre autre la production de canons qu’il vend aux Pays-Bas. Louis de Geer s’intéresse à tous les marchés lucratifs. Il devient créditeur et fournisseur du roi suédois en divers produits de luxe, mais il fait surtout fortune en Suède grâce au commerce du cuivre et des armes (fig. 2). Il semble que c’est en 1625, lors d’un renouvellement de contrat, que Louis de Geer décide d’investir véritablement dans le développement des forges de l’Uppland et l’industrie armurière en Suède. Avec l’aide de Guillaume de Besche et sous l’administration de ses cousins Mathieu et Louis de Geer, plusieurs forges de l’Uppland sont louées et exploitées par le financier liégeois : Leufsta, Österby et Gimo. Les contrats signés avec la couronne suédoise permettaient la gestion libre des forges, l’investissement de capitaux étrangers et l’importation de main-d’œuvre étrangère. L’absence de gérant suédois permettait aux entrepreneurs liégeois de réorganiser librement le travail dans les forges louées et d’adapter la nouvelle production aux demandes du marché. Les capitaux nécessaires aux investissements furent récoltés par le financier d’une part grâce au succès de son commerce de cuivre et d’armes et d’autre part à travers son réseau personnel dans lequel on retrouve de riches commerçants comme Steven Gérard, Jacob et Élias Trip. Il ne manquait plus qu’à recruter des artisans spécialisés, ce qui fut fait dans la région de Liège dès 1625 (fig. 3). Louis de Geer se fit naturaliser Suédois en 1627 pour, écrit-il lui-même, des raisons économiques. Il voyagea entre ses domaines en Uppland et sa maison de commerce à Amsterdam où lui et ses fils continuèrent à gérer les affaires familiales. Il fut anobli par la couronne suédoise en 1641. Il mourut à Amsterdam en 1652, laissant à ses descendants un empire commercial et industriel imposant. La famille de Geer ne quitta jamais la Suède et s’illustra autant dans l’industrie qu’en politique. Si l’on peut comprendre les raisons stratégiques et commerciales qui poussèrent quelques entrepreneurs hardis à investir en Suède, quelles étaient donc les motivations des travailleurs que Louis de Geer et ses partenaires recrutèrent dans le bassin mosan ? Pourquoi abandonner son terroir pour un pays étranger comme la Suède, avec tous les risques qu’un tel voyage pouvait impliquer au XVIIe  siècle ? Différentes explications ont

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Fig. 2 Louis de Geer et Virginie Delporte devant l’arbre généalogique des de Geer © V. Delporte

> Fig. 3 Vue du manoir de Leufsta avec sa grille armoriée © V. Delporte

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été proposées en Suède pour expliquer l’arrivée des forgerons wallons et peu d’historiens belges ou suédois se sont véritablement penchés sur la question. On a parfois suggéré que les forgerons wallons en Suède étaient des réfugiés religieux. D’après les quelques études historiques existantes, il est peu probable que des persécutions religieuses contre les protestants réformés expliquent le départ en masse des forgerons wallons vers la Suède dans les années 1620. Par contre, il n’est pas impossible que des considérations religieuses aient encouragé l’immigration. Le culte calviniste était en effet toléré par la Suède luthérienne dans les vallonbruk, comme on le voit par exemple dans l’église de Leufsta qui est un compromis architectural entre le luthérianisme et le calvinisme. On sait que Louis de Geer était calviniste, mais on a peu d’informations sur les convictions des travailleurs wallons issus de classes populaires et moins encore sur les éventuelles motivations religieuses de leur exil. Il n’existe pas, à notre connaissance, de document indiquant que la couronne suédoise ait permis la liberté de culte aux immigrés wallons. S’agissait-il d’un accord verbal entre Louis de Geer et le roi Gustav II Adolf ? Les calvinistes wallons ne sont en tout cas pas inquiétés par les autorités. Sans connaître le niveau de religiosité de la population rurale, on peut concevoir que la promesse d’une paix confessionnelle, si promesse il y a eu, a pu séduire des travailleurs et les encourager à quitter une région en proie à de longues périodes de guerres de religion. Les conflits religieux n’expliquent cependant pas le départ des Wallons pour la Suède. Il est plus probable que des considérations économiques aient incité les travailleurs spécialisés à quitter leur terroir. La reprise de la guerre entre le régime espagnol et les provinces du nord en 1621 rendait le commerce très difficile. Les livraisons d’armes de Louis de Geer vers la Suède sont arrêtées par les Pays-Bas espagnols. Le commerce sur la Meuse, qui traverse les différents territoires en conflit, est paralysé. L’embargo sur le matériel de guerre met à mal la production de fer dans la région. Plusieurs fourneaux sont alors fermés. D’autre part, le bois et le minerai, deux éléments capitaux à la production sidérurgique, commencent à faire défaut dans certaines forges. Malgré les demandes croissantes en fer et armement causées par les guerres de l’époque, il semblerait que certains de nos forgerons et artisans

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mosans se soient retrouvés au « chômage technique » ! Quelle que fut la situation exacte dans les différentes forges de la région, la sécurité générale et les perspectives d’avenir ne devaient pas être formidables. La promesse d’une meilleure vie pouvait faire rêver. Nous ne saurons peut-être jamais quels arguments décidèrent une centaine d’artisans wallons à se lancer dans l’aventure dès 1626. Ce qui est certain, c’est que les bureaux de recrutement que les de Geer firent ouvrir dans la vallée mosane n’avaient aucune peine à trouver ce qu’ils cherchaient. Le recrutement fonctionnait si bien que les autorités locales s’en inquiétèrent et prirent des mesures pour empêcher l’émigration de la main-d’œuvre vers la Suède ! (fig. 4) Le travail de la forge était un travail lourd et demandait une expertise bien particulière. Louis de Geer avait besoin du savoir-faire mosan, des meilleurs travailleurs du fer de la région. Il engagea surtout des artisans spécialisés : des maîtres forgerons, fondeurs et affineurs, ainsi que des charbonniers et forestiers. Beaucoup d’autres métiers étaient également représentés parmi les immigrants : charpentiers, maçons, voituriers, chargeurs, porteurs de charbon, charretiers, selliers, barbiers, pasteurs, maîtres d’école, administrateurs, etc. Les entrepreneurs liégeois étaient exigeants mais se devaient aussi d’être généreux afin d’attirer la maind’œuvre qualifiée, comme en témoignent les contrats de travail. Le salaire était relativement élevé et les nouveaux arrivés étaient exemptés de taxes et de service militaire. Un des avantages matériels dont bénéficiaient les travailleurs wallons qui se rendaient dans les forges suédoises était les habitations qui étaient mises à leur disposition gratuitement. Aux habitations s’ajoutaient d’autres facilités telles qu’un jardin potager, la possibilité d’élever quelques animaux, l’accès à des services communs : four, cave, étable, brasserie, etc. Au départ, une centaine d’artisans wallons spécialisés furent engagés sur un contrat de deux ans. Ils avaient alors la possibilité de rentrer chez eux ou de faire venir leur famille. En attendant, les familles restées au pays recevaient chaque mois une somme d’argent pour subvenir à leurs besoins. Tous les frais de voyage étaient couverts par l’employeur. On estime jusqu’à 2.000 le nombre de Wallons qui se sont finalement installés en Suède entre 1580 et 1640. La plupart d’entre


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eux ont émigré pour travailler dans les forges financées par Louis de Geer en Uppland. Cette petite communauté a eu un grand impact sur le paysage suédois, créant autour des forges des agglomérations isolées, les vallonbruk. L’implantation des forges wallonnes en Uppland Si les Wallons de Suède sont tellement présents dans la conscience collective suédoise, c’est que les traces de leur passage ont pris la forme de petits villages encore existants aujourd’hui. Les vallonbruk, comme on appelle en suédois ces agglomérations autour des forges dites wallonnes, sont à l’heure actuelle des destinations touristiques très appréciées par les Suédois. L’association Vallonbruk i Uppland créée en 1997 se charge de promouvoir la vingtaine de villages wallons de la région et d’attirer les visiteurs. L’association publie chaque année une brochure reprenant les activités organisées dans les bruk : visites guidées, expositions, concerts, marchés, etc. Les villages wallons forment aujourd’hui de petites communautés rurales. Le centre historique est souvent exploité pour le tourisme, certains bâtiments sont loués pour des conférences ou comme ateliers. On peut visiter manoirs, églises, habitations de travailleur, mines et forges là où elles existent encore (fig. 5). Les vallonbruk sont impressionnants et passionnants. Les guides touristiques insistent sur la modernité de ces agglomérations, de l’organisation du travail, et des avantages sociaux accordés aux travailleurs à l’époque. On insiste sur l’importance du fer de fabrication wallonne pour l’industrie et l’économie suédoise. Et on ira parfois même jusqu’à attribuer des caractéristiques bien spécifiques aux forgerons wallons quant à leur caractère et leur aspect physique ! Les Suédois qui le peuvent ne manqueront pas de faire savoir qu’ils portent un nom d’origine «  wallonne  », car ils sont fiers de leurs origines. Certains généalogistes suédois vous diront qu’il est plus excitant de trouver un Wallon plutôt qu’un noble dans son arbre généalogique ! L’enthousiasme pour les forgerons wallons d’antan est palpable. C’est leur savoir-faire, dit-on, qui a fait la richesse de la Suède. Les ouvrages qui traitent de l’histoire de l’industrie métallurgique en Suède ne manqueront probablement ja-

mais de consacrer un chapitre ou au moins quelques lignes aux forgerons wallons. Il suffit parfois de parler sidérurgie pour entendre votre interlocuteur vous répondre qu’il ou elle a des ancêtres wallons, comme si toute l’industrie métallurgique suédoise avait forcément un rapport avec les immigrés wallons du XVIIe siècle ! L’impact présumé des Wallons sur le développement de la sidérurgie en Suède est perçu de façon extrêmement positive par les Suédois. Et si l’on voit dans toute l’industrie métallurgique la main des Wallons, on tend parfois, de la même façon, à amalgamer Wallon et forgeron. Il existe pourtant bien un lien entre l’immigration wallonne et le développement de la sidérurgie suédoise, mais il faut donner sa juste valeur à la place des Wallons et leur influence dans l’histoire de la métallurgie suédoise. Ce qu’on peut certainement attribuer aux immigrés wallons, c’est l’introduction en Suède de la méthode de « forgeage wallon ». La méthode wallonne au service d’un produit de renommée internationale Lorsque les entrepreneurs liégeois décidèrent d’investir en Suède, ils introduisirent davantage que leurs capitaux. Ils importèrent aussi une nouvelle organisation du travail et une nouvelle technique de forgeage « à la wallonne  ». C’est cette volonté d’utiliser une nouvelle technique dans les forges de l’Uppland qui exigea le recrutement de main-d’œuvre étrangère, c’est-à-dire d’ouvriers qualifiés de nos régions maîtrisant la méthode dite wallonne. Rappelons que les forges suédoises avaient jusqu’alors appliqué la méthode dite allemande. Avec la méthode wallonne d’affinage de la fonte, c’est donc bien une nouvelle technologie qui était introduite sur le territoire suédois et dans l’histoire sidérurgique du pays (fig. 6). Le professeur Göran Rydén s’est penché sur la méthode wallonne de forgeage et l’influence que celleci a eue sur l’industrie sidérurgique suédoise. C’est en grande partie sur la base de ses travaux que nous présentons ici quelques aspects techniques et tentons de définir la place du fer wallon dans l’industrie sidérurgique de Suède. L’influence des Wallons et de leur technique sur le développement de la sidérurgie suédoise devrait encore faire l’objet de recherches plus approfondies pour pou-

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< Fig. 4 Statue du forgeron wallon à Leufsta © V. Delporte

> Fig. 5 Le manoir de Leufsta © V. Delporte

> Fig. 6 Österbybruk, Hans Gille et le marteau © Kalbar

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voir vraiment en définir la nature et la dimension. La documentation existante à partir du XVIIIe siècle nous fournit beaucoup d’information sur le fer wallon en Suède, mais il semble plus difficile d’en tracer l’évolution au XVIIe siècle. On date généralement l’introduction en Suède de la méthode wallonne des années 1620, c’est-à-dire lors de la première vague de recrutement et d’immigration initiée par Louis de Geer. Ce dernier ne faisait en réalité que suivre l’exemple de la famille de Besche qui s’était établie en Suède dès 1595 et exploitait les forges suédoises de Nyköping et Finspång. Les frères de Besche y avaient déjà introduit la technique de forgeage wallon et, pour ce faire, ils avaient importé de la maind’œuvre étrangère. On estime à moins d’une centaine les Wallons qui émigrèrent vers la Suède avant le recrutement pour de Geer. On associe l’immigration wallonne avec Louis de Geer et avec la province de l’Uppland. Cependant, nombreux sont les entrepreneurs qui ont exploité des forges suédoises à l’aide de main-d’œuvre étrangère. Pour commencer, Nyköping et Finspång ne se situent pas en Uppland, mais dans deux provinces plus au sud. Ensuite, de nombreuses forges de la région du Bergslagen ont fait appel aux ouvriers spécialisés venus des Pays-Bas. On retrouve en effet la méthode wallonne au XVIIe siècle dans toute la région du Bergslagen. La méthode se répand au nord de l’Uppland dans la province de Gästrikland, et jusque dans le sud de la Suède dans la province de Småland. On engage également des artisans wallons en Finlande. Même si d’autres entrepreneurs que les de Besche et de Geer ont recruté directement aux Pays-Bas, ce sont surtout les Wallons de l’Uppland qui ont introduit le forgeage wallon dans les différentes régions. Il s’agit d’une migration secondaire, c’est-à-dire que les artisans employés à l’origine dans l’une ou l’autre forge de l’Uppland se faisaient engager en dehors de la province pour y introduire leur savoir-faire. Les Wallons de l’Uppland s’éparpillèrent ainsi tout au long du XVIIe siècle et la méthode wallonne se répandit. L’historien Georg Haggrén nous apprend ainsi que les charbonniers wallons des forges suédoises étaient très demandés en Finlande vers la fin du XVIIe siècle. Il ne s’agissait alors plus des premiers immigrés wallons mais de leurs fils à qui ils

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avaient appris le métier. Il semble en effet que les immigrés wallons aient pu longtemps conserver leur statut privilégié de main-d’œuvre spécialisée en gardant jalousement leur savoir-faire technique à l’intérieur de leur communauté. On faisait donc volontiers appel aux travailleurs dits wallons pour diriger le travail et former les ouvriers suédois. Les artisans wallons n’étaient cependant pas uniquement engagés pour introduire la méthode wallonne. On retrouve des descendants wallons dans des forges utilisant la méthode allemande. Les Wallons maîtrisaient si bien l’art de la forge et les différentes techniques de production qu’ils étaient en général très prisés sur le marché de l’emploi. En d’autres termes, les immigrés wallons et leur descendance formaient une élite ouvrière très appréciée. L’implantation de forges wallonnes en dehors de l’Uppland reste mal connue. On s’y est probablement moins intéressé d’abord parce qu’elles sont souvent moins importantes que celles de l’Uppland. Ensuite parce que la concentration de forges utilisant la méthode wallonne est particulièrement haute dans la province de l’Uppland – en 1695, on compte 21 complexes de forges en Uppland. Et enfin parce que c’est la célèbre famille de Geer qui était propriétaire des plus importants complexes de forges en Uppland. Il semblerait aussi que les forges wallonnes établies en dehors de l’Uppland aient eu moins de succès. L’état de la recherche ne permet pas de donner ici un aperçu plus spécifique du nombre de forges utilisant la méthode wallonne en dehors de l’Uppland ou des éventuelles difficultés qu’elles rencontrèrent, mais nous savons qu’au milieu du XVIIIe siècle la production de fer wallon se concentre fortement en Uppland. La concentration est telle que les chercheurs se basent sur les seuls complexes de l’Uppland pour calculer le volume approximatif de production de fer wallon pour l’ensemble de la Suède et ce même pour le XVIIe siècle, à défaut d’autres données. Pourquoi cette concentration géographique de forges wallonnes dans l’Uppland ? Quelles sont les raisons pour lesquelles la méthode wallonne a eu tant de succès et a perduré dans cette province, tandis que les efforts pour implanter le forgeage wallon ailleurs dans le pays furent de courte durée ou de moindre dimension ? Est-ce grâce à l’habileté des propriétaires et le sens des affaires de la famille de Geer ? Est-ce la région qui offre des matières premières supérieures ? Nous ne pouvons


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pas répondre de façon satisfaisante à cette question. Divers chercheurs indiquent cependant qu’il pourrait exister un lien entre la qualité du fer wallon de l’Uppland et le minerai de fer des mines de Dannemora (fig. 7). La méthode wallonne est donc introduite en Suède dès la fin du XVIe  siècle, à petite échelle d’abord, et s’implante ensuite surtout en Uppland à partir des années 1620. La technique et les immigrés ainsi que leur descendance se répandent ensuite dans d’autres régions, mais au XVIIIe siècle la méthode wallonne est principalement utilisée en Uppland. En quoi consistait cette méthode qualifiée de wallonne ? La caractéristique principale, qui différenciait la méthode wallonne de la méthode allemande alors répandue en Suède, était l’utilisation de deux foyers au lieu d’un seul. Les deux foyers (feu de chauffage et feu d’affinage) exigeaient des forgerons spécialisés, des maîtres fondeurs et des maîtres affineurs. Göran Rydén décrit le procédé de fabrication du fer en barres wallon comme suit  : «  la fonte est livrée sous forme de grandes pièces issues de la coulée des hauts fourneaux et appelées du terme wallon " gueuses " ; introduites lentement dans le feu de chauffage sur un lit de charbon de bois incandescent activé par une soufflerie, les gueuses sont fondues lentement goutte à goutte ; la fonte ainsi réduite s’accumule au fond du foyer jusqu’à former une masse (ou " loupe ") d’une vingtaine de kilos de fonte ; enlevée et travaillée " au marteau ", celleci est ainsi transformée en une masse de fer grossier ; rapidement réchauffée dans le premier foyer de fusion, elle est ensuite transférée dans le feu d’affinage pour y être portée à bonne température et travaillée à nouveau au marteau hydraulique pour être battue en fer marchand » (fig. 8). La méthode wallonne requérait donc une plus grande division du travail et exigeait plus de personnel spécialisé que la méthode dite allemande. Ceci explique en partie pourquoi il était difficile pour les Suédois, habitué à la méthode allemande, de se faire embaucher dans les forges wallonnes. L’organisation du travail y était fort différente et plus complexe que celle des forges qui utilisaient le procédé allemand. L’accès au statut de maître fondeur était en quelque sorte réservé aux Wallons. Par contre, les Suédois pouvaient plus facilement se faire engager comme marteleurs étant donné que les deux mé-

thodes utilisaient une technique de martelage similaire. Les « forgerons wallons » que l’on recruta aux Pays-Bas, et en particulier dans la région mosane, formaient donc une main-d’œuvre constituée de différents groupes de métiers du fer : charbonniers, fondeurs, marteleurs, forgerons, etc. Le savoir-faire wallon importé en Suède était un ensemble de techniques bien particulières comme la technique de fonderie, la technique de carbonisation et la construction des hauts fourneaux. Les premiers artisans avaient été recrutés pour appliquer les techniques wallonnes dans les forges suédoises. Il était alors indispensable d’engager de la maind’œuvre étrangère maîtrisant ces techniques. Par la suite, on peut se demander pourquoi la population autochtone ne prit pas la place des travailleurs wallons. Cela se fit en partie, en particulier en ce qui concerne le charbonnage, mais dans les complexes de forges de l’Uppland, ce sont des descendants wallons que l’on retrouve encore deux siècles plus tard. Cela peut s’expliquer par l’isolement des vallonbruk dans la campagne suédoise et par le système d’apprentissage des différents métiers. Les maîtres formaient les apprentis qu’ils sélectionnaient parmi les jeunes hommes de l’agglomération, c’est-à-dire leur descendance. La plupart des maîtres forgerons qui furent engagés, parfois avec leurs propres équipes, durant la seconde partie du XVIIe siècle dans diverses régions de Suède et de Finlande indiquent qu’ils ont fait leur apprentissage en Uppland et qu’ils ont appris la technique de leur père. Le métier et le savoir-faire wallon passaient donc souvent de père en fils, ce qui permit aux forgerons wallons de l’Uppland de préserver leur statut et leurs privilèges. Nous en connaissons un bel exemple en la personne de Hans Gille, dernier forgeron wallon vivant encore aujourd’hui dans le village des forges d’Österby. Son ancêtre Jean-Colas Gille immigra en Suède en 1626. Les Gille ont été forgerons dans les forges wallonnes de l’Uppland pendant quatorze générations. La concentration de patronymes wallons dans les villages autour des forges semble confirmer l’idée que les enclaves wallonnes restèrent longtemps isolées et que l’intégration avec la population rurale environnante s’est faite lentement (fig. 9). Une autre particularité des forges wallonnes était que les hauts fourneaux y étaient construits en pierre plutôt qu’en tourbe compactée comme c’était le cas dans les autres forges du pays. Outre de meilleures conditions

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< Fig. 7 Mine de Dannemora © Eva Wrede

Fig. 8 Österby, intérieur de la forge © Kalbar

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Fig. 9 Österbybruk, personnel du haut fourneau (1884). Eva Wrede © Archives Österbybruk

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de sécurité, ce type de construction permettait une plus grande capacité de production. On estime que la capacité de production de fer marchand dans les forges wallonnes était jusqu’à deux fois plus élevée que dans les forges utilisant le procédé allemand. La méthode allemande continua cependant à dominer partout en dehors de l’Uppland, parallèlement à la méthode wallonne. Certaines forges auraient même alterné les deux méthodes. Rappelons que même si plusieurs entrepreneurs s’essayèrent à la méthode wallonne dans différentes régions suédoises, c’est principalement en Uppland qu’elle s’établit avec succès. D’après les calculs de Georg Rydén, environ 14% de la production totale suédoise en 1695 provenaient des complexes de forges en Uppland et donc, en principe, étaient constitués de fer marchand forgé à la wallonne. Au XVIIIe siècle, on sait que le fer wallon était fabriqué principalement en Uppland par des travailleurs d’origine wallonne, c’est-à-dire des descendants d’immigré des Pays-Bas espagnols et de la principauté de Liège. Göran Rydén a estimé à 300 personnes le nombre de forgerons utilisant la méthode wallonne dans les forges de l’Uppland à l’époque. Il compte 10 ouvriers par forge pour une trentaine de forges réparties sur 18 complexes. En 1748, il existait 421 unités de production de fer marchand en Suède. Il estime alors la production de fer wallon à 6.000  t, c’est-à-dire environ 15% de la production totale suédoise. Même si les complexes de forges wallonnes sont plus vastes que les autres établissements, la production totale de fer wallon reste marginale. Ce n’est donc ni le nombre d’immigrés wallons (tout au plus 2.500 immigrés pour 900.000 Suédois au XVIIe siècle), ni le volume de production de fer wallon par rapport à la production suédoise totale qui peuvent expliquer la notoriété fantastique des forgerons wallons de Suède (fig. 10). Nous avons parlé de la maîtrise technique des forgerons wallons de Suède et du fait qu’ils étaient réputés d’excellents artisans. Leur savoir-faire a sans aucun doute impressionné. En introduisant la méthode wallonne et en la développant pour s’adapter aux conditions suédoises, cette main-d’œuvre étrangère a joué un rôle important dans le développement de la sidérurgie suédoise. Ce qui a dû également faire impression, ce sont les entreprises « wallonnes » dont les forges fai-

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saient partie. En 1748, la famille de Geer contrôle plus de la moitié de la production de fer wallon. Les entrepreneurs contrôlent toute la chaîne de production, depuis l’extraction du minerai de fer dans les mines de Dannemora dont ils possèdent des parts, en passant par les hauts fourneaux et les forges d’affinage, jusqu’à la commercialisation du fer marchand sur le marché mondial, la fabrication de produits finis tels que des clous ou de la tôle ne formant qu’une quantité négligeable. Les complexes de forges ne sont donc pas des unités de travail isolées, indépendantes les unes des autres, mais des unités fonctionnelles intégrées dans des entreprises qui contrôlent tout le réseau de production-­ commercialisation allant des matières premières à l’écoulement du produit sur le marché international. Il s’agissait de très grosses entreprises familiales de marchands-fabricants. La famille de Geer a ainsi pu se servir des bénéfices de ses commerces divers pour investir dans la production, renforcer ses capitaux et assurer sa position dans le paysage économique – et politique – suédois. Outre le savoir-faire des immigrés wallons, l’habileté commerciale des entrepreneurs et les relations de la famille de Geer, les caractéristiques propres au fer marchand suédois forgé à la wallonne doivent être prises en considération pour expliquer la réputation de ce fer et des forgerons wallons de Suède. Le produit des forges wallonnes de l’Uppland se vendait en effet au prix fort sur le marché international. Tout le fer suédois devait transiter par Stockholm pour être contrôlé et pesé avant de quitter le pays. Le fer était amené à la «  balance à fer  » où l’État suédois tenait des registres. Le fer wallon partait des forges pour être d’abord entreposé dans de grands hangars le long de la côte, comme à Harg ou à Ängskär. Il était ensuite transporté par péniche vers Öregrund, d’où il repartait par bateau en direction de Stockholm. La halte faite à Öregrund donna au fer wallon le nom de « Oregrund Iron » sur le marché international. Les registres du XVIIIe  siècle indiquent que le fer wallon était alors exporté principalement vers la Grande-Bretagne et dans une moindre mesure vers le marché hollandais. On évalue jusqu’à 5.500 t la quantité de fer wallon quittant la Suède annuellement. Les estimations existantes indiquent que 2.000 à 3.500  t de ce fer étaient destinées au marché britannique, ce qui correspond grossièrement à la moitié du fer wallon exporté. Les études faites sur le marché anglais nous


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apprennent que le fer wallon y avait une importance stratégique tout à fait particulière. Le fer wallon ne représentait qu’une petite partie du volume de fer marchand importé par la Grande-Bretagne (moins de 10%), mais il avait deux utilisations importantes : il dominait, d’une part, dans les chantiers de la flotte britannique et dans les forges d’ancres et, d’autre part, c’était le seul fer convenant à la fabrication d’acier (fig. 11). C’était un produit de très haute qualité qui sortait des forges wallonnes de l’Uppland. Pour tenter d’expliquer l’excellence du « Oregrund Iron », le métallurgiste suédois Wilhelm Ekman s’est penché sur les aspects techniques et chimiques du fer wallon. Il en conclu d’abord que le fer wallon de l’Uppland était particulièrement dur et dense, avec un taux de carbone élevé. Il remarque aussi que ce fer n’était pas friable et qu’il supportait des températures très élevées. Enfin, il souligne l’absence de scories, ce qu’il impute au savoir-faire technique des forgerons lors du battage du fer. Outre l’habileté légendaire des Wallons, on ne peut s’empêcher de penser que le minerai de fer des mines de Dannemora avait aussi contribué à la qualité extraordinaire du fer wallon (fig. 12). Au XIXe  siècle, la crise frappe l’industrie sidérurgique suédoise. Les progrès techniques permettent à la Grande-Bretagne de produire un fer très concurrentiel. Les importations de fer marchand suédois­chutent, la production suédoise baisse. À cela s’ajoutent les guerres napoléoniennes qui rendent difficile le commerce international. Il semblerait cependant que le fer wallon ait gardé sa position stratégique sur le marché britannique. Malgré la chute de la production, les forges wallonnes survivent. Vers 1860, on compte 13 complexes de forges utilisant la méthode wallonne. Les pertes de marché poussent la Suède à étudier et introduire dans ses forges les nouvelles technologies anglaises dès le début du XIXe siècle. Il s’agit entre autres de l’utilisation de la houille et de la technique du puddlage. La sidérurgie suédoise sera sauvée par l’adoption au milieu du XIXe  siècle de la méthode dite de Lancashire. Ironiquement, il s’agirait d’une variante anglaise de la méthode wallonne ! Plusieurs forges wallonnes en Suède adoptent la méthode Lancashire, mais la méthode wallonne persiste parallèlement jusqu’au XXe  siècle. Pendant plus de deux siècles, le fer wallon s’acheta au prix fort sur le marché britannique. La pro-

duction d’acier de Sheffield utilisa exclusivement du fer wallon jusqu’au milieu du XXe siècle ! La dernière livraison de fer wallon suédois partit par bateau vers la Grande-Bretagne en 1940. Malgré le succès du fer wallon, les forges fermeront une à une leurs portes dès la fin du XIXe siècle. C’est « la mort des bruk ». La grande forge wallonne de Forsmark s’éteint dans les années 1890. L’entreprise de Leufsta met la clef sous la porte en 1926 et Österby, où se trouve aujourd’hui la dernière forge wallonne conservée, cesse de produire du fer wallon en 1943, même si on continuera à y travailler le fer jusqu’en 1983. La dernière barre de fer wallon est forgée à Strömbacka, dans la province d’Hälsingland, en 1947 (fig. 13). Le fer wallon en provenance de Suède doit sa renommée internationale, semble-t-il, à la fois à l’excellence du minerai de Dannemora et aux performances techniques des ouvriers spécialisés de descendance wallonne. Leurs ancêtres, en immigrant en Suède, avaient apporté un savoir-faire technique bien particulier. C’est la rencontre entre ce savoir-faire et les conditions particulières du nouveau pays qui permit le développement d’un produit marchand d’une qualité longtemps inégalée. Les Wallons de Suède ne sont pas uniquement célèbres aujourd’hui pour la qualité de leurs barres de fer. C’est surtout l’organisation sociale dans les vallonbruk qui a marqué les esprits au XXe siècle. Les vallonbruk : une utopie sociale dans un décor baroque ? Autour des forges wallonnes se sont vite organisées de petites agglomérations. Ce sont ces villages de forges que désigne le nom de vallonbruk. Les villages wallons existent toujours et certains habitants portent encore un nom d’origine wallonne. Parmi les patronymes dits wallons on trouve en Suède les familles Pousette, Gauffin, Gille, Bonnevier, Mineur et Dubois. Nombreux sont les Suédois qui se sont penchés sur leur arbre généalogique, une activité populaire en Suède pour laquelle il existe plusieurs associations. En 1938, l’association des descendants wallons, «  Sällskapet Vallonättlingar », a vu le jour pour entretenir les traditions et promouvoir les villages de forges. L’association a fait un travail remarquable de recherche historique et généalogique. On sait aujourd’hui beaucoup de choses sur la vie des travailleurs des forges aux XVIIIe,

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Fig. 10 Poinçon de Leufsta

Fig. 11 Järnbod à Harg © V. Delporte

Fig. 12 Entrée des barres de fer, Järnbod à Harg © V. Delporte

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Fig. 13 Ancres à Söderförs © V. Delporte

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XIXe et XXe siècles. On trouve malheureusement beaucoup moins de publications pour ce qui concerne le XVIIe siècle et les toutes premières générations de forgerons wallons. Bernt Douhan, lui-même descendant wallon, est un des historiens qui a étudié de plus près l’immigration wallonne au XVIIe  siècle et dont les recherches nous éclairent sur plusieurs aspects de cette époque. À quoi ressemblaient donc les vallonbruk il y a plus de trois siècles ? Quelle en était l’organisation sociale ? Quelles étaient les conditions de vie dans lesquelles vivaient et travaillaient les forgerons wallons et leurs familles ? On présente souvent les villages de forges wallonnes comme des sociétés fermées, isolées de la campagne environnante. On imagine les forgerons wallons vivant en quasi-autarcie à l’intérieur de leurs villages, ayant peu de contacts avec la population suédoise, se mariant entre eux et ne dévoilant le secret de fabrication de leur fer qu’à leurs fils et gendres. Cette image semble en fait correspondre assez bien à la réalité. Sans pour autant l’exagérer, l’isolement des travailleurs wallons dans les vallonbruk peut expliquer en partie comment les Wallons de Suède ont pu garder une identité particulière comme groupe à part entière. Le nombre d’habitants variait bien sûr d’un village à l’autre. Leufsta, un des plus grands complexes de forges de l’Uppland, accueillit une centaine de travailleurs wallons entre 1626 et 1700. À ce chiffre, il faut ajouter leurs familles, ainsi que les gérants et leur personnel. Vers 1780, on compte plus de 1.000 habitants à Leufsta, environ 800 à Österby, près de 600 à Söderfors et plus de 400 à Forsmark. Les vallonbruk moins importants comptaient au XVIIIe  siècle entre 100 et 200 habitants, ce qui était beaucoup plus que dans la plupart des forges traditionnelles suédoises autour desquelles se regroupaient quelques familles et du personnel saisonnier venant de la campagne environnante. Il se créa cependant aussi quelques agglomérations plus imposantes autour des forges suédoises qui utilisaient le procédé allemand. Les forgerons wallons (fig. 14) ne formaient en réalité qu’une petite partie de la main-d’œuvre nécessaire à l’entreprise. Göran Rydén estime à dix le nombre d’ouvriers qualifiés travaillant dans chaque forge. La majorité des immigrants wallons étaient en effet des

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charbonniers, forestiers et autres ouvriers non qualifiés : coupeurs de bois, charpentiers, souffletiers, chargeurs, charretiers, maçons, porteurs de charbon, etc. La liste des emplois est longue. Même si c’était la méthode de fusion du métal qui était centrale dans le procédé wallon et qui exigeait un savoir-faire particulier, toutes les étapes de la production nécessitaient du personnel formé. Étant donné que la demande en fer avait fortement augmenté au XVIIe  siècle en Suède, il fallait, en plus des forgerons spécialisés, importer de la main-d’œuvre étrangère pour combler tous les besoins de l’industrie. Parmi tous les travailleurs attachés aux complexes de forges, les forgerons avaient un statut particulier. Ils formaient une classe ouvrière d’élite, ce qui se remarquait entre autres à leur salaire, leurs habitations et même la place qui leur était réservée dans l’église du bruk. C’est surtout cette «  aristocratie ouvrière  » de forgerons wallons qui a maintenu longtemps une identité distincte, en restant travailler dans les forges wallonnes de génération en génération. À partir du moment où leur savoir-faire technique leur procurait des avantages matériels et un certain statut social, on peut comprendre qu’ils «  gardaient jalousement le secret de fabrication de leur fer  ». Les études démographiques indiquent en effet que les ouvriers les plus qualifiés quittaient rarement les forges de l’Uppland, tandis que les ouvriers non qualifiés qui ne travaillaient pas directement à la fabrication du fer quittaient plus vite les forges et se sont dès lors assimilés plus rapidement à la population suédoise. Les apprentis, fils et beau-fils de maîtres forgerons wallons, succédaient donc à leurs pères, ce qui était encouragé par les propriétaires satisfaits de pouvoir conserver une main-d’œuvre hautement qualifiée. Ce système d’apprentissage et de recrutement, non sans rappeler celui des guildes, sera d’ailleurs renforcé par les lois et règlements gouvernant les métiers de la forge en Suède et contrôlant la qualité du produit. Dès 1637, un décret royal, Hammarsmedsordningen, réglait l’apprentissage, la compétence et le salaire des forgerons. Outre les ouvriers d’origine wallonne, des journaliers et paysans suédois travaillent aussi indirectement pour les forges. Dans un autre groupe, on peut placer les fonctionnaires rattachés aux complexes de forges : pasteurs, instituteurs, organistes, chirurgiens ou médecins, secrétaires, comptables et directeurs. Les archives des dépenses faites aux magasins des bruk


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indiquent que ces fonctionnaires consommaient beaucoup plus que les ouvriers et disposaient de salaires plus élevés. Ils n’étaient pas uniquement attachés aux vallonbruk, mais avaient souvent des intérêts en dehors des forges. Ces fonctionnaires n’étaient en général pas d’origine wallonne. Malgré les avantages dont jouissaient les forgerons, leur situation est bien différente de celle de ces fonctionnaires. Les forgerons wallons, aussi appréciés qu’ils fussent comme artisans, restaient une classe ouvrière. À l’intérieur des vallonbruk (fig. 15), les propriétaires se sont fait construire des manoirs. Parmi les habitants des complexes de forges, il faut donc aussi compter une série de domestiques et du personnel divers qui gérait la propriété, les jardins et les écuries. Enfin, le patron du bruk et sa famille formaient la classe « noble » des habitants des villages de forges. En ce qui concerne la famille de Geer, on peut effectivement parler de propriétaires nobles. Louis de Geer fut tout d’abord considéré en Suède comme un simple marchand d’armes «  hollandais  », un maître de forges et un banquier. Ce genre d’activité l’empêchait à l’époque de posséder des terres en Suède, où les marchands étaient moins bien considérés par la noblesse que dans les Pays-Bas. Il sera pourtant anobli par la couronne suédoise en 1641, ce qui n’était pas conforme aux usages et étonna beaucoup à Amsterdam. Pour être admis à la noblesse, Louis de Geer présenta des documents attestant qu’il descendait de la haute noblesse de Liège par la famille de Hamal. Il ne manqua pas non plus de rappeler à la couronne suédoise qu’elle avait des dettes importantes envers lui ! Tout le monde ne voyait pas d’un bon œil cet anoblissement. La famille de Geer dut défendre sa position dans l’aristocratie suédoise. Louis de Geer et ses descendants investirent de grosses sommes pour soutenir un train de vie digne de la noblesse. Louis de Geer se partageait entre ses propriétés suédoises luxueuses et sa magnifique «  Maison aux têtes  » à Amsterdam. En vrai patriote, il consacra d’importantes sommes à la construction d’une flotte pour la couronne suédoise. Il fit construire des palais et des manoirs. Ses fils et petits-fils investirent de la même façon. Les descendants de Geer se mêlèrent aussi à la haute aristocratie suédoise par mariage. Tous ces efforts indiquent que cette appartenance à la noblesse suédoise était importante pour les affaires de la famille de Geer. Les relations que les de Geer ont pu développer avec la cour

facilitèrent en effet leurs efforts industriels et commerciaux. Au XVIIIe siècle, la famille de Geer appartient à la «  noblesse commerçante  » suédoise. Charles de Geer, que l’on présente comme le plus grand propriétaire de forges du XVIIIe siècle, quitta Amsterdam pour s’installer en Suède et gérer l’entreprise de Leufsta en 1738. Il est représentatif des propriétaires nobles de l’époque. Il investit dans le manoir de Leufsta, qui devient un domaine de maître, visité et admiré par les grands de ce monde. Homme de sciences, c’est un entomologiste de renommée mondiale. Il devient membre de l’Académie des Sciences et reçoit le titre de baron en 1773. L’aristocratie ouvrière à laquelle appartenaient les forgerons wallons est loin de ressembler à la classe noble, comme en attestent les conditions de travail dans les forges ! L’organisation du travail se devait d’être stricte pour en assurer l’efficacité. Les forges wallonnes diffèrent des forges traditionnelles suédoises ou «  allemandes  » par le nombre plus élevé d’ouvriers et leur spécialisation. Chacun avait une place bien précise dans le processus de production et à chaque métier correspondait un rang social. La hiérarchie était stricte au sein des ouvriers. Le travail dans les forges était dur et pénible. La mortalité était plus haute parmi les travailleurs des forges que les travailleurs agricoles, ce qui s’explique en partie par les maladies respiratoires qui frappaient les ouvriers des forges. Il fallait travailler de façon organisée dans des conditions de travail difficiles. Maîtres et apprentis ainsi que leurs aides forment de petites équipes de travail qui se relayent autour des foyers de fusion et de martelage. On travaille 6 jours par semaine et les équipes se relaient toutes les quatre heures. À chaque pause, environ sept barres de fer de 20 kg étaient forgées. Pendant que la première équipe travaillait, l’autre se reposait dans une pièce, le labbi (dérivé du mot « l’abri »), mise à disposition à proximité. Les ouvriers pouvaient y dormir sur des couchettes sommaires et leurs familles y apportaient des victuailles. Le rythme de travail des forgerons wallons était donc soutenu  : quatre heures de travail dans la chaleur ardente des feux, quatre heures de repos dans une pièce adjacente à la forge, et ceci de façon ininterrompue pendant toute la semaine. Les forgerons rentraient chez eux le samedi soir et revenaient à la forge le lendemain à la même heure pour une nouvelle semaine de travail. Les recherches indiquent que les forgerons wallons ne travaillaient pas toutes les semaines de l’année,

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Fig. 14 Österbybruk, extérieur de la forge © Kalbar

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Fig. 15 Vue des jardins du manoir de Leufsta © V. Delporte

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mais que le travail était très intense pendant la période de forgeage. En se basant sur une production hebdomadaire moyenne de 5 t et une production moyenne annuelle de 200 t par forge wallonne, Göran Rydén estime à 40 le nombre annuel minimum de semaines de travail. Au milieu du XVIIIe siècle les forgeons d’Österbybruk auraient cependant pu produire plus de 8 t de barres de fer par semaine (fig 16) ! Pour contrôler la qualité du produit à l’exportation, différents règlements apparurent aux XVIIe et XVIIIe siècles. Il fallait entre autres s’assurer des compétences des artisans et de la qualité de leur apprentissage. On réglementa aussi le temps de travail et les salaires. Les exigences du travail devaient en effet être compensées par une bonne rémunération et des avantages matériels intéressants. Aux contrats de travail qui avaient persuadé les premiers immigrants wallons à venir s’installer en Suède succédèrent de nouveaux contrats entre les ouvriers et les patrons des bruk qui devaient respecter les règlements d’État en vigueur. Une ordonnance de 1649 définissait le salaire officiel accordé aux forgerons, une certaine somme d’argent à partager dans leurs équipes. Le salaire resta officiellement inchangé jusqu’en 1766  ; cependant, d’autres facteurs intervenaient pour définir la rémunération véritable des ouvriers. Outre un salaire défini par contrat, les équipes recevaient aussi une certaine quantité de fer et de charbon. Si les forgerons étaient capables de produire le nombre de barres de fer exigé en utilisant moins de matières premières, ils avaient droit à un supplément de salaire. On peut dire que d’une certaine façon les surplus de fer et de charbon appartenaient aux forgerons. Leur salaire réel dépendait en quelque sorte de leur habileté technique et l’efficacité de leur travail. Une bonne partie du salaire des ouvriers consistait en avantages matériels divers dont les plus courants en Suède étaient le droit à une habitation gratuite et des subsides sous forme de céréales. Les patrons des forges wallonnes dont les barres de fer se vendaient « à prix d’or » pouvaient se permettre d’être généreux. Les maisons d’ouvriers du XVIIIe siècle peuvent être visitées aujourd’hui dans le village de forge de Leufsta : chaque maison abrite deux familles qui disposent chacune d’une chambre, une pièce avec four, une cour avec poulailler et une cave. Derrière chaque maison s’étend un

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lopin de terre pour la culture potagère. Un peu plus loin, les habitants disposent d’une étable pour les quelques animaux auxquels chaque famille avait droit : un cochon, une vache, quelques poules. Ils ont aussi accès à une brasserie, un four, un lavoir et d’autres services communs. Une ordonnance de 1766 réglera les avantages liés aux habitations des forgerons jusqu’en 1908 ! Les habitations d’ouvriers dans les villages de forges wallonnes étaient d’une qualité surprenante par rapport aux conditions de vie des paysans suédois aux XVIIe et XVIIIe siècles et plus tard à celles des ouvriers dans les quartiers industriels du XIXe siècle. Il faut cependant garder à l’esprit qu’une famille d’ouvriers était souvent constituée de nombreuses personnes de différentes générations qui s’entassaient dans une même maison. Les facilités offertes dans les villages wallons de Suède restent néanmoins impressionnantes. Certaines sources indiquent que les forgerons wallons qui désiraient se marier devaient demander l’autorisation au patron du bruk, car cela avait des implications en rapport aux règlements sur les habitations (fig. 17). Les avantages matériels dans les vallonbruk ne se résumaient pas aux habitations. Les ouvriers et leurs familles étaient pris en charge par les propriétaires de façon très paternaliste. L’alimentation de base était assurée par la distribution de céréales. Les familles recevaient une portion supplémentaire pour chaque enfant en dessous de 12 ans. Les malades qui ne pouvaient plus travailler, les personnes âgées et les veuves étaient gratialister, c’est-à-dire qu’ils recevaient une sorte de pension (gratial) qui leur assurait une vie décente. La situation dans les forges était en général bien meilleure en période de famine grâce à la disponibilité d’une alimentation de base assurée par les propriétaires et aux possibilités d’élevage et de culture données aux habitants. À une bonne alimentation s’ajoutaient de bonnes conditions sanitaires. Un indicateur souvent utilisé pour mesurer le niveau sanitaire, social et économique d’un groupe est le taux de mortalité infantile. Celui-ci était particulièrement bas dans les forges wallonnes, par rapport aux communautés rurales environnantes, ce qui semble confirmer la qualité des conditions de vie dans les vallonbruk. Dès le XVIIe siècle, des sages-femmes et des médecins sont engagés par les patrons des forges. Les habitants sont en contact régulier avec eux et sont probablement mieux éduqués à la santé et à l’hygiène que la popula-


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Fig. 16 Österby, intérieur du Labby © V. Delporte

Fig. 17 Vue des habitations de Leufsta © V. Delporte

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tion des campagnes environnantes. On sait aussi que les villages de forges de l’Uppland furent moins touchés par les épidémies qui frappèrent la Suède, de part leur isolement (fig. 18). Un autre avantage offert aux habitants des vallonbruk est l’enseignement scolaire jusqu’à 12 ans. À partir de cet âge, les garçons pouvaient commencer à travailler comme goujar par exemple, c’est-à-dire « garçon de charbon  ». Les forgerons wallons avaient donc une certaine instruction : ils savaient tout au moins compter, lire et écrire. Sans pouvoir ici comparer leur niveau d’instruction avec celui du reste de la population, il n’est pas difficile de comprendre que leur enseignement scolaire contribuait à leur statut. Cette scolarité permettait à ceux qui quittaient les forges de postuler des emplois administratifs dans les villes, ce qui n’était pas donné à tout le monde. Ce sont les patrons des forges qui finançaient l’école, l’église, les soins médicaux, et tous les types d’allocations sociales pour leurs employés et leurs familles. Le « magasin du bruk » assurait aussi l’approvisionnement en céréales, vivres divers, livres et autres produits provenant de l’extérieur, de sorte que les habitants vivaient en quasi-autarcie à l’intérieur de leur village. Le prix des produits achetés au magasin était directement soustrait du salaire des ouvriers. Ce système de crédit pose la question de l’endettement des travailleurs. Certains chercheurs concluent que les ouvriers endettés se voyaient obligés de rester travailler dans la forge pour rembourser leur dû. D’autres sources semblent indiquer que les dettes qui s’accumulaient parfois d’années en années sans obligation de rembourser doivent plutôt être regardées comme une sorte de prêt sans intérêts qui passait dans l’oubli au décès de l’endetté. L’un n’empêche pas l’autre. Il est peu probable que les travailleurs qui désiraient quitter la forge ne puissent le faire. La loyauté des forgerons wallons s’explique plutôt par le système de « sécurité sociale » offert par les patrons. Les conditions de vie, les avantages matériels et la promesse d’une existence relativement sûre étaient autant de bonnes raisons pour rester attaché à la forge et accepter la dureté du travail (fig. 19). Le patron des forges était à la tête d’un modèle patriarcal sévère dont discipline et hiérarchie étaient les mots-clefs, mais il se présentait aussi comme un entrepreneur philanthropique prenant en charge ses

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employés « du berceau à la tombe ». Cette « utopie sociale » et la structure patriarcale des vallonbruk se dessinent dans l’architecture symbolique des complexes de forges wallonnes. Le plan symétrique du village est typique des forges wallonnes de l’Uppland  : d’un côté de la rue centrale, les habitations ouvrières alignées les unes à côté des autres. De l’autre côté, le domaine des propriétaires avec le château, les jardins et les écuries. Au centre, l’église et le magasin. À proximité, l’espace de production avec les hauts fourneaux et les forges. L’organisation spatiale des vallonbruk était bien précise. Le manoir et les jardins baroques du XVIIIe siècle attirent l’attention du visiteur impressionné. Après sa visite à Leufsta en 1768, le prince Gustav écrit à sa mère : « j’ose dire que chère Mère n’a rien vu de la Suède si elle n’a pas vu Leufstad ». Face au domaine de maître se tiennent toujours les maisons ouvrières comme au garde-à-vous. Les villages wallons n’ont rien perdu de leur charme. L’image qu’on se fait des vallonbruk aujourd’hui est en général celle des domaines de maîtres du XVIIIe siècle. C’est un tableau idyllique d’un village industriel et rationnel, où cohabitent luxe et simplicité, et où l’esthétique baroque se mêle au bruit sourd des marteaux hydrauliques. Héritage et mythe wallon « D’habiles Wallons firent de la Suède un pays riche. » Cette rubrique est tirée d’une brochure touristique de l’association Vallonbruk i Uppland. L’association créée en 1997 se charge de la préservation et de la promotion des villages de forges wallonnes de la province d’Uppland. Ceux-ci font en effet partie du patrimoine industriel et culturel suédois et sont des destinations touristiques populaires en été. Les complexes de forges de l’Uppland ont, contrairement à leurs homologues en Wallonie, survécu à leurs quatre siècles d’histoire. Même si la plupart des forges ont été rasées, il reste de nombreux monuments historiques à visiter. Les manoirs du XVIIIe siècle sont très appréciés pour les conférences et les mariages. Les églises des bruk servent souvent de salle de concert. Les jardins et les orangeries se visitent, tout comme les anciens bâtiments industriels transformés en musées ou en ateliers d’artisanat (fig. 20). Les forges d’Österby sont les seules encore sur pied. La forge wallonne, qui date du XVIIe siècle, bien que trans-


Le développement de la sidérurgie suédoise grâce au savoir-faire wallon

Fig. 18 Österby, étang du manoir © Kalbar

Fig. 19 Étang de Leufsta © V. Delporte

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formée au XVIIIe siècle, est restée en activité jusqu’en 1906. Rénovée entre 2004 et 2007, elle est maintenant remise en marche chaque été pour le plaisir des touristes. Des passionnés revêtent des vêtements de travail d’antan, sabots et tablier de cuir, pour rallumer le foyer et actionner la roue hydraulique. Parmi eux, un véritable forgeron wallon, Hans Gille, qui fait régulièrement l’objet de documentaires télévisés et d’articles divers. C’est qu’il est le dernier forgeron wallon de Suède encore vivant aujourd’hui ! Pendant quatorze générations, les Gille ont travaillé dans la forge wallonne. C’est Hans Gille qui tient la barre de fer rougie sous l’énorme marteau pendant la démonstration. Les spectateurs retiennent leur souffle. Le bruit assourdissant du marteau hydraulique donne une idée de la dureté du travail. Un peu en retrait, à côté du bassin qui alimente la roue hydraulique, se trouve le labbi où les ouvriers se reposaient entre deux shifts. On peut aussi visiter le hangar où l’on entreposait les barres de fer poinçonnées avec deux « o » pour Österby. Il est passionnant de visiter ces installations et de voir revivre l’histoire sous nos yeux ! (fig. 21) L’intérêt est grand en Suède pour ce pan de l’histoire industrielle et sociale. Nombreux sont les historiens, professionnels et amateurs, qui se sont penchés sur les développements de l’industrie sidérurgique suédoise en général et l’influence des entrepreneurs et ouvriers dits wallons en particulier. L’épopée des forgerons wallons fait partie de la culture générale suédoise. Tout le monde en a au moins entendu parler. La perception actuelle que le grand public suédois a des forgerons wallons et de leur influence sur la société suédoise est parfois surprenante. Ainsi, par exemple, les descendants wallons seraient d’excellents musiciens et auraient importé en Suède « leur » instrument de musique, la harpe à clefs. On vous dira peut-être aussi que les Wallons de Suède sont reconnaissables à leur teint plus foncé et à leur tempérament vif ! Ces commentaires peuvent faire sourire, ils expriment néanmoins une image bien réelle, celle de l’héritage wallon en Suède, réel ou supposé (fig. 22). Que les immigrés wallons aient joué un rôle important dans le développement de l’industrie sidérurgique suédoise est indéniable, ce que l’on sait moins, c’est qu’ils ont aussi contribué à la formation de l’identité suédoise au XXe siècle. Dans les années 1920, l’industrie métal-

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lurgique suédoise était en crise. Les petites usines ne survivent pas aux restructurations et plusieurs forges de l’Uppland ferment alors leurs portes. Le mouvement syndical ouvrier était sur la brèche. C’est dans ce contexte que se développe l’image du forgeron wallon comme héros socialiste. Le Wallon est représenté comme un travailleur idéal, symbole de la lutte ouvrière pour la justice et la liberté. Ce mythe du forgeron wallon se développe et se propage à travers de nombreux articles publiés dans la revue syndicale des métallurgistes, Metallarbetaren. Les auteurs présentent les forgerons wallons de façon très positive et presque mythique : le Wallon est un travailleur honnête et courageux qui n’a pas peur de se rebeller contre l’oppression des autorités. Aussi étonnant que cela puisse nous paraître, le forgeron wallon servit donc de modèle à la classe ouvrière suédoise et de symbole dans leurs luttes politiques. L’image du Wallon ne servit pas uniquement les ouvriers métallurgistes mais fut également récupérée pour illustrer le projet politique de la social-­démocratie. Pour présenter le nouveau modèle suédois et introduire le concept d’État-providence, il fallait faire appel à des images et des symboles populaires connus. Ce sont les forges wallonnes qui furent choisies comme modèle d’organisation sociale dans le discours politique de l’Entre-deux-Guerres. On compare l’État-providence à une forge : organisation du travail, planification de la production, responsabilités sociales des patrons, couverture sociale, éducation, etc. La forge wallonne devient métaphore du nouveau modèle sociopolitique suédois. La métaphore ira encore plus loin. Il fallait rallier les classes ouvrières et paysannes au projet politique et en faire des citoyens nouveaux ayant le sens du devoir, de la responsabilité, de l’épargne, de la propreté… Pour que la population intègre plus facilement ces nouvelles valeurs suédoises, il fallait ici aussi trouver des modèles. La social-démocratie utilisa deux exemples pour propager ses idéaux : le Wallon comme exemple positif du « bon citoyen » et le Gitan comme contre-exemple. Ces deux stéréotypes, qui servaient de propagande éducative, avaient leur origine dans la pensée raciale de l’époque. Les publications de l’Institut suédois de biologie raciale confirmaient et renforçaient ces images populaires. Les Gitans y étaient dépeints comme des criminels dégénérés menaçant la pureté génétique de


Le développement de la sidérurgie suédoise grâce au savoir-faire wallon

Fig. 20 Manoir d'Österby © Kalbar

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Fig. 21 Hans Gille interviewé par Virginie Delporte et filmé par la RTBF © Sture Hogmark

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Fig. 22 Bière wallonne © V. Delporte

Fig. 23 Österbybruk, « Wallons » dans la forge, 2009 © V. Delporte

Fig. 24 Hans Gille jouant de la harpe à clefs et Virginie Delporte © V. Delporte

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la population suédoise, tandis que les « Wallons » y sont présentés comme un élément positif dans la composition raciale de la Suède. On décrit les Wallons physiquement : de type foncé et petit, avec un visage large et une belle physionomie. On leur attribue aussi toutes sortes de qualités : ouverts et joviaux, intelligents, forts, rudes et têtus. Ils se distinguent, dit-on également, par leur sens de l’initiative, leur disposition pratique, leur savoirvivre et leur culture d’esprit. Bref, c’est une image très flatteuse que les biologistes de l’époque donnent du Wallon et de ses descendants suédois ! En réalité, ils n’auraient pas pu prétendre le contraire. En effet, dans la conscience suédoise, les Wallons étaient un modèle de propreté, de travail et de modernité. Le modèle social des forges wallonnes avaient été copié un peu partout au XIXe siècle. Les avantages dont bénéficiaient les travailleurs des forges étaient connus et on considérait que le niveau de vie y était généralement plus élevé qu’ailleurs. La réputation des descendants wallons étaient excellente. Le rôle de la biologie raciale fut simplement de confirmer les conceptions populaires suédoises des Wallons et des Gitans, soutenant ainsi la métaphore social-démocrate du bon et du mauvais citoyen. Les nombreux mythes qui se sont formés autour des descendants wallons se sont souvent développés à partir de faits historiques réels. Nous savons que les forgerons wallons jouissaient d’un statut particulier. Leur savoir-faire était générateur de prestige. Les immigrants wallons étaient forcément différents du reste de la population, une différence qui était renforcée par leur isolement. Ils parlaient tout d’abord une autre langue et auraient encore pratiqué des dialectes wallons à la fin du XVIIIe siècle. Ensuite, il est possible qu’ils aient cultivé leur différence et se soient volontairement isolés du reste de la population. Le taux de mariages endogames reste en tout cas longtemps élevé. Les conditions de vie dans les villages de forges étaient supérieures à celles de la campagne et probablement à celles de certains quartiers dans les villes. On peut dès lors comprendre que cette «  aristocratie ouvrière » d’origine étrangère ne passa pas inaperçue. L’image des Wallons comme un groupe plus évolué que la population autochtone en termes d’hygiène et d’instruction correspondait très certainement à la réalité d’une époque. Quant aux traits physiques que l’on attribue aux descendants wallons de Suède, il nous est impossible de les confirmer. Les recherches et conclu-

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sions de l’Institut suédois de biologie raciale sont peu convaincantes. L’idée que les descendants wallons présenteraient encore des traits « méridionaux » persiste néanmoins au XXIe siècle, jusqu’à nos jours ! On entend parfois dire que « tous les habitants de l’Uppland sont descendants wallons » (fig. 23), ce qui voudrait dire qu’il existe plus d’un million de descendants en Suède. En réalité on estime entre 100.000 et 250.000 le nombre de descendants wallons vivant aujourd’hui en Suède. Environ 1.200 d’entre eux sont aujourd’hui membres de l’Association des descendants wallons. Le but de cette association, créée en 1938, est de faire connaître l’impact des Wallons dans la vie économique et culturelle de la Suède, de promouvoir la recherche dans ce domaine, et de contribuer à la conservation de la culture wallonne en Suède. Pour ce faire l’association publie la revue trimestrielle Vallonättlingen (« le descendant Wallon ») qui, à ses débuts, a surtout propagé l’image populaire du Wallon de Suède. Dans l’imagination collective, ce petit groupe d’immigrants a en effet fait grande impression et a eu une influence formidable à la fois sur l’industrie et l’économie suédoise, mais aussi sur différents aspects de la culture du pays. Le « mythe wallon » en Suède est composé d’une quantité d’images hétéroclites (fig. 24). Outre les traits physiques et le caractère particulier qu’on leur attribue, les Wallons de Suède seraient aussi à l’origine de l’Église libérale, Frikyrka, en Uppland du fait de leur appartenance au culte calviniste. Les églises wallonnes de Suède semblent pourtant, d’après les experts, avoir disparu vers 1686. On raconte aussi que les Wallons ont eu un impact sur la langue suédoise, ce qui est évident dans la terminologie de la métallurgie. Cependant, beaucoup de mots d’origine «  wallonne  » proviennent en réalité du français dont on faisait usage à la cour et dans les milieux nobles. Un des mythes wallons les plus surprenants est l’idée que la harpe à clefs, nyckelharpa, un instrument de musique typique de l’Uppland, aurait été importée par les premiers immigrants wallons au XVIIe siècle. Cet instrument est en fait apparu en Belgique pour la première fois dans les années 1980 ! On a démontré depuis longtemps que la harpe à clefs était jouée en Suède bien avant l’arrivée des Wallons. On ne semble cependant pas pouvoir s’empêcher d’associer cet instrument aux villages de forges wallonnes. Il est vrai que la harpe à clefs doit probablement sa survie aux descendants wallons qui l’ont adoptée.


Le développement de la sidérurgie suédoise grâce au savoir-faire wallon

L’héritage wallon industriel et culturel, qu’il soit réel ou imaginé, est bien vivant en Suède. L’œuvre des entrepreneurs liégeois et le savoir-faire des artisans de nos régions ont laissé de profondes empreintes dans la société suédoise. Partir sur les traces des Wallons de Suède, c’est ouvrir un livre d’histoire aux chapitres innombrables et dont les dernières pages restent encore à écrire.

Bibliographie Backlund, A.-C. (éd.), Boken om Bergslagen. Resa i en levande historia, Stockholm, 1988. Courtois, L. (dir.), De fer et de feu. L’émigration wallonne vers la Suède. Histoire et mémoire (XVIIe-XXIe siècle), Louvain-la-Neuve, 2003. Douhan, B., Arbete, kapital och migration. Valloninvandringen i Sverige under 1600-talet, Uppsala, 1985. Florén, A. et Ternhag, G. (éd.), Valloner – järnets människor, Södertälje, 2002. Florén, A., Vallonskt järn. Industriell utveckling i de Södra Nederländerna före industrialiseringen, Uppsala, 1998. Hildebrand, K.-G., Swedish Iron in the Sventeenth and Eighteenth Centuries.

Export

Industry

before

the

Industrialization,

Jernkontorets Bergshistoriska Skriftserie 29, Södertälje 1992. Vallonbruk i Uppland : www.vallonbruken.nu Sällskapet Vallonättlingar : www.vallon.se


La Wallonie a joué un rôle déterminant dans l’implantation de la métallurgie en Suède, via la personne emblématique de Louis de Geer et une immigration vieille de trois siècles mais dont le souvenir demeure très vivace dans la région de l’Uppsala au sein d’une communauté nombreuse et fière de ses origines. Le destin de ces Wallons partis s’installer en Suède au XVIIe siècle en y emmenant leur savoir-faire fut évoqué en 2010 par l’Institut du Patrimoine wallon dans un ouvrage très vite épuisé après sa parution : Le savoirfaire wallon au fil du temps, publié dans la foulée du premier numéro de l’émission « Ma Terre », conçue et présentée par Corinne Boulangier sur la RTBF. L’histoire originale et peu connue de ces Wallons partis faire fortune en Suède y était retracée par Virginie Delporte, une jeune licenciée en histoire de l’art et archéologie installée à Uppsala. L’IPW a tenu à rééditer ce texte en cet automne 2016 pendant lequel cette région est doublement mise à l’honneur : aux Fêtes de Wallonie à Namur dont elle est l’invitée d’honneur d’une part, et à La Louvière où elle se trouve au centre d’une exposition photographique sur le site de l’ancien charbonnage du Bois-du-Luc.

Prix de vente : 5 € ISBN : 978-2-87522-173-5 D/2016/10.015/13

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