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Idée reçue L'entraînement régulier en endurance est une "assurance santé" Une idée pour le ciel, pour la terre Quand les hommes tiennent une bonne idée, ils savent parfois l'emmener jusqu'au bout du monde. Le monde de James Fixx a pour drapeau la bannière étoilée. Son idée est lumineuse : Tête et corps enfin réunis, la pratique régulière de la course à pied protège de tout. Par cette idée, James Fixx a vécu. Par cette idée, il va mourir.

Are we become soft ? Nous sommes en septembre 1955, le président américain Eisenhower* prie instamment le vice-président Nixon de convoquer une assemblée composée d'experts et de champions sportifs pour discuter du problème de la déficience de la jeunesse aux Etats-Unis. Eisenhower vient de lire le rapport du docteur Kraus qui, se basant sur une série de tests musculaires, montre que les jeunes américains ont une musculature déficiente. Un jeune américain sur deux n'a pu accomplir les tests du docteur Kraus contre moins de 10 % des jeunes européens. Prolongeant ses investigations, notre bon docteur découvre que ces jeunes américains passent 90 % de leur temps couchés ou assis. 1 % du temps seulement est consacré à l'effort physique. La conclusion est simple et terrible : la jeunesse américaine voit ses muscles progressivement s'atrophier du fait de la vie "presse-bouton" qu'elle mène ! Dans les colonnes du magazine Newsweek, cette conclusion se mue en question lapidaire : "Devenons-nous mous ?” (Are we become soft ?).

1850 Désireux d'objectiver l'évolution de nos conditions de vie, des chercheurs hollandais ont demandé à un groupe de personnes de reproduire les conditions de vie des colonisateurs australiens vivant il y a 150 ans tandis. Dans un second groupe, les personnes continuaient leur vie d'employés utilisant la voiture et l'ascenseur pour se rendre au bureau chaque matin de notre XXIème siècle. La conclusion des chercheurs abonde dans le sens du rapport du docteur Kraus. Chaque jour, nos ancêtres dépensaient 500 à 1000 calories de plus que nous.


Ces derniers devaient, en effet, assurer par eux-mêmes un certain nombre de tâches quotidiennes (manger, se chauffer, se déplacer) qui nous sont "servies sur un plateau" aujourd'hui. La dépense supplémentaire inhérente au mode de vie de nos ancêtres équivaut à une marche de 10 à 15 kilomètres par jour. Il nous faudrait donc marcher 15 km de plus chaque jour pour que notre dépense énergétique approche celle de nos ancêtres ! 15 km que James Fixx, la trentaine bedonnante, aurait été bien incapable de réaliser avant qu’émerge sa "grande idée".

La trentaine bedonnante James Fixx est l'archétype même d'une jeunesse américaine d'après-guerre. Sa vie est rythmée par les repas d'affaires, le Martini et les cigarettes. Plus connu sous le surnom de Jim, notre homme a passé la trentaine d'années et la centaine de kilos quand, à la faveur d'une blessure intervenue lors d'un match dominical de tennis, sa vie bascule. Jim décide de se mettre à courir, "pour fortifier les muscles de mes jambes" dit-il. Tout juste capable d'enchaîner quelques centaines de mètres à ses débuts, Jim allonge progressivement les distances. Après quelques années ajoutées et quarante kilos enlevés, Jim court 10 miles (16 km) chaque jour. A 45 ans, il raconte son histoire dans un livre intitulé The Complete Book of Running (1977). L'ouvrage s'installe en tête du box-office américain durant 11 semaines. Ecoulé à plus d'un million d'exemplaires, il va inspirer des millions de personnes. James Fixx devient l'apôtre de la "vague jogging-fitness" qui envahie les Etats-Unis à la fin des années 1970. Il parcourt les médias, écume les shows télé pour annoncer à l'Amérique et au monde la bonne nouvelle. Espérance de vie, bien-être, estime de soi, risques cardio-vasculaires, gestion du stress… Le jogging peut tout.

Je m'appelle Jim Fixx et je suis mort maintenant Le 20 juillet 1984, James Fixx est retrouvé couché au bord d'une route ombragée du Vermont. L'autopsie révèle qu'il a été victime d'une attaque cardiaque massive survenue au cours de son footing quotidien. Le rapport établi par le médecin légiste stipule que les artères coronaires de Jim étaient obstruées respectivement à 95 %, 85 % et 50 %, par l'athérosclérose.

Une idée n'en remplace pas deux Il y aurait beaucoup à épiloguer pour savoir si la pratique de la course à pied a prolongé la vie de Jim ; beaucoup à dire pour savoir si une visite médicale aurait pu dépister le risque qu'il encourrait. L'idée de Jim était sûrement trop belle, trop pure, trop simple. La visite médicale n'a pas eu lieu. Tout entier désaltéré à la fontaine de jouvence qu'il était assuré d'avoir trouvée, James Fixx a commis l'imprudence si commune, de réduire le monde à sa belle idée. Puisque la pratique régulière de la course à pied pouvait tout pour l'homme, elle devait aussi tout lui permettre.


Après sa "naissance à la course", Jim avait arrêté la cigarette mais conservé ses habitudes alimentaires désastreuses. Il estimait que "la course à pied permet de perdre du poids tout en mangeant des aliments strictement interdits à ceux qui tiennent à leur ligne". Mais le poids n'est pas le cholestérol qui se forme sur les parois des vaisseaux et obstrue le flux sanguin. Ceci Jim l'a oublié comme il a oublié les prédispositions génétiques. Que son père soit mort à 43 ans victime d'une seconde crise cardiaque ne semblait pas l'alarmer. Jim était persuadé que son jogging quotidien permettait de vaincre le "mauvais œil de l'hérédité". Même les symptômes avant coureurs d'une attaque cardiaque, Jim semble les avoir sousestimés. Cette gêne à la poitrine qu'il sentait ces derniers temps, il l'attribua à une allergie que l'air pur de sa nouvelle région d'adoption allait sans nul doute faire disparaître. Pourtant, il aurait peut-être suffit d'une visite médicale. Une simple visite pour celui qui, dans le cadre de ses campagnes publicitaires pour le jogging, côtoyait régulièrement le corps médical. Un simple dépistage pour celui qui, quelques jours avant sa mort s'était rendu dans le clinique du célèbre docteur Cooper et avait décliné l'invitation du médecin qui l'incitait à effectuer un petit test d'évaluation. Il aurait fallut qu'en Jim, le monde ne soit pas une seule idée, futelle très belle.

Les sportifs d'endurance meurent deux fois moins Un quart de siècle après la mort de James Fixx, les études scientifiques se sont accumulées. Suivis sur une période de dix années et comparés à la population, les participants à la Vasaloppet (célèbre course de ski disputée en Suède) meurent deux fois moins. Ces sportifs entraînés en endurance déclarent moins de cancers, moins de maladies cardio-vasculaires, moins de blessures… que la population générale. La pratique régulière d'un exercice d'endurance favorise le sommeil profond, réduit les effets néfastes des stress sociaux, diminue significativement les comportements anxieux, augmente l'estime de soi, divise par deux le risque d'infarctus… L'impact positif de l'exercice physique sur la santé mentale et physique est tel que les gouvernements des pays industrialisés redoublent d'ingéniosité pour inciter leurs concitoyens à marcher 30 minutes par-ci, à s'adonner au jardinage par-là… Jim avait raison sur tout ; enfin sur presque tout. Références : Estimating changes in daily physical activity levels over time: implication for health interventions from a novel approach. Vogels N, Egger G, Plasqui G, Westerterp KR. Int J Sports Med. 2004; 25(8):60710. Mortality amongst participants in Vasaloppet: a classical long-distance ski race in Sweden. Farahmand BY, Ahlbom A, Ekblom O, Ekblom B, Hallmarker U, Aronson D, Brobert GP. J Intern Med. 2003 ;253(3):276-83. Article Volodalen écrit en 2004. Goetghebuer G. Le premier siècle après James Fixx. Revue Zatopek N°6. Avril 2008. Fixx J. The Complete Book of Running. (Hardcover) Random House; 1st edition, 1977. Article de Newsweek commenté dans le journal Le Monde du 27 septembre 1955 et publié une seconde fois dans le même journal, cinquante ans plus tard, le 28 septembre 2005. Physical fitness profiles in young Finnish men during the years 1975-2004. Santtila M , Kyrolainen H , Vasankari T , Tiainen S , Palvalin K , Hakkinen A , Hakkinen K . Med Sci Sports Exerc. 2006 ;38(11):1990-4. The effect of lifestyle modification on physical fitness and work ability in different workstyles. Ohta M, Okufuji T, Matsushima Y, Ikeda M. J UOEH. 2004;26(4):411-21. Effects of light physical exercise on sleep in middle-aged rats. Gambelunghe C, Mariucci G, Rossi R, Sommavilla M, Tantucci M, Ambrosini MV. Int J Sports Med. 2005;26(5):327-31. Influence of regular voluntary exercise on spontaneous and social stress-affected sleep in mice. Lancel M, Droste SK, Sommer S, Reul JM. Eur J Neurosci. 2003;17(10):21719. Chronic physical exercise reduces anxiety-like behavior in rats. Fulk LJ, Stock HS, Lynn A, Marshall J, Wilson MA, Hand GA. Int J Sports Med. 2004;25(1):78-82. Exercise type and intensity in relation to coronary heart disease in men. Tanasescu M, Leitzmann MF, Rimm EB, Willett WC, Stampfer MJ, Hu FB. JAMA 2002; 23; 288 (16) :19942000. Article Volodalen écrit en 2002.

* Pour l'anecdote, quelques semaines après avoir lu le rapport du docteur Kraus, le président Eisenhower était victime de sa première crise cardiaque.

Idée reçue : L'entraînement régulier en endurance est une "assurance santé"  

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