Vojagô Magazine n°1

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édito

« Je hais les voyages et les explorateurs » Le ton fatigué et un peu aigre Claude Lévi-Strauss ne saurait nous convaincre, nous qui, fraîchement rentrés, avons encore souvent le cœur ou la tête ailleurs. Ce n’est pas un secret, nous étions peu, cette année, à clamer : « Quand reverrai-je hélas de mon petit IEP, grouiller la scolarité, et en quelle saison reverrai-je le patio de notre Grande Maison, qui m’est une province et beaucoup davantage ? » Mais laissons l’interessé s’expliquer. Lévi-Strauss justifie sa formule polémique dans une interview accordée en 1991 : « Pour l’ethnologue, le voyage n’est pas un but: c’est un moyen, un moyen indispensable, et ce

qui compte c’est ce que nous rapportons de connaissances et d’informations ». On oserait presque détourner un autre sédentaire notoire, Emmanuel Kant, pour opposer à sa formule ce précieux conseil : « traite toujours ton voyage comme une fin, jamais simplement comme un moyen. » On répondra, avec justesse, que la connaissance est un but louable. Mais Claude Lévi-Strauss préférait les leçons des livres à celles du monde : après ses voyages de jeunesse au Brésil, il passa le plus clair de son temps dans les bibliothèques. Gustave Flaubert acquiesce d’un air sérieux : « On ne peut penser et écrire qu’assis ». Nietzsche s’indigne : «

Je te tiens, nihiliste ! Seules sont valables les pensées qu’on a marchées ». A fortiori, peut-être, celles que l’on a emmenées en voyage, confrontées à la diversité du monde, affinées et affûtées à son contact. Et Lévi-Strauss le sait bien, puisque ses années d’expédition, qu’il qualifie de plus belles années de sa vie, sont à l’origine de sa vocation d’ethnologue. Ce sont ces pensées en voyage que ce magazine tente modestement de transmettre, comme une réponse au Claude Lévi-Strauss de Tristes Tropiques, incorrigible rabat-joie et voyageur malgré lui : l’homme peut à la fois penser et voyager, ne boudons pas notre plaisir.

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Rémi Labed

numéro 1 - oct 2011

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Photographie couverture : Thomas Castelas


Isabeau de Challemaison, rédactrice

Camille Ruiz, rédactrice Aurélie Jean, rédactrice

Thibault Nonier, rédacteur

Rémi Labed, Sarah Fakihrédacteur en chef, Boisnault, maquettiste, rédactrice relecteur Erwan Hotier, rédacteur

Clotilde Tenaglia, trésorière, rédactrice

Sommaire / L’équipe

Sophie Bos, rédactrice Agnès Morilhat, coordinatrice, rédactrice

Kathrin Faltermeier, rédactrice

René Döscher, rédacteur

Amériques

Afrique

Elodie Hut, coordinatrice Melina Huet, rédactrice Baptiste Chapuis, rédacteur

17 Afrique du Sud 6 Etats Unis La «Venus Noire » sous l’oeil du 7e L’affaire John T. Williams art. 10 Mexique 20 Tunisie Défendre les droits de l’homme 2 jours de révolution 11 Canada 23 Afrique du Sud Un an chez les cowboys Invicibles ? Sport et société. 12 Canada 27 Senegal L’Ouest canadien à taille inhumaine 13 Costa-Rica « No a la mineria ! »

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Girl Power dans les rues de Dakar Congo Portfolio


Anthony Berginc, coordinateur, rédacteur Amaury Bonnard, coordinateur, rédacteur Hélène Guillaume, rédactrice, relectrice

Oriane Heuillet, rédactrice

Adeline Aouni, coordinatrice Augustin Sabran, rédacteur Alex Mahoudeau, rédacteur

Ludivine Tomaso, rédactrice

Eurasie 33 36 37 38 40

Pologne La renaissance juive Suède Camille met son année en musique Danemark Une histoire de blondes dénudées Russie La Russie musulmane Chine Portfolio

Proche-Orient 42 46 49 52

Liban La Pax Americana face au Hezbollah Liban (in)compréhensions Turquie « Mon enfant est homosexuel » Turquie Kurtlar Vadisi, des films de destruction massive.

Océanie 56

Nouvelle-Zélande 100% pure ?


AMÉRIQUES

Etats-Unis

L’affaire John T. Williams Les cow-boys tirent toujours sur les indiens

Peinture murale représentant John T. Williams dans son quartier, Capitol Hill, à Seattle.

par Clotilde Tenaglia, en stage à United Indians of All Tribes et National Urban Indian Family Coalition, Seattle.

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Sur le waterfront de la ville de Seattle se sont rassemblés le 30 août 2011, les familles, amis, soutiens, et sympathisants de John T. Williams, à l’occasion du triste anniversaire de sa mort, perpétrée par un officier de police de la ville, un an auparavant. Cette commémoration a été l’occasion de revenir sur cette affaire et

sur une année de combat pour la justice et la tolérance dans la ville. John T. Williams était un Native American ou American Indian (dont la traduction française la plus proche serait « Amérindien » ou « natif américain »), originaire de la tribu canadienne Ditidaht. Comme beaucoup d’Amérindiens aujourd’hui aux Etats-Unis, il vivait hors d’une réserve et était donc un Urban Indian. Il était sculpteur sur bois, activité ancestrale et souvent transmise de père en fils, chez les hommes de sa tribu. Les faits Le 30 août 2010, dans l’après-midi, M. Williams traverse une rue dans le centre ville de Seattle. Arrêté au feu dans sa voiture de patrouille, l’officier

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Birk voit dans la main du passant un couteau ouvert et une planche de bois. L’arme représentant un danger potentiel, il décide alors d’interpeller M. Williams et lui demande à trois reprises de poser son couteau à terre. Après seulement cinq secondes, l’officier de police tire quatre balles dans le torse du sculpteur, tué sur le coup. M. Williams était connu de sa communauté et de la police. Il était SDF depuis plusieurs années et consommait régulièrement de l’alcool. Il a également été dit par ses proches qu’il était en partie sourd, ce qui aurait pu l’empêcher, en plus de l’éventuel état d’ébriété, d’entendre les injonctions de l’officier Birk ou d’y réagir assez promptement. L’enquête vojagômagazine


AMÉRIQUES Une enquête est immédiatement lancée par la police de Seattle, puis par le procureur de la cour de justice du comté de King. L’enquête doit déterminer si des poursuites pour crime seront intentées à l’encontre de l’officier Birk. L’enquête est menée pendant plusieurs mois et doit se terminer par une conclusion d’enquête devant la cour de justice du comté où, avec le concours d’un jury populaire, le procureur décidera de poursuivre l’officier Birk pour crime ou d’abandonner les poursuites. Comme tout officier de police aux Etats-Unis, Birk a un droit discrétionnaire à utiliser son arme dès qu’il se sent en danger. Or, l’enquête prélimi-

Etats-Unis naire n’est pas arrivée à définir une situation de danger immédiat. M. Williams était en effet à 3 m de l’officier et n’avait que 5 secondes pour poser son couteau au sol. Des témoins ont par ailleurs déclaré que M. Williams n’était pas vraiment face à l’officier et que contrairement à la déclaration de M.Birk, il ne le menaçait pas directement, mais tenait juste ses outils de travail et d’artiste à la main. L’enquête préliminaire du département de police a jugé les tirs de l’officier de police non justifiés. Les soutiens de John T. Williams ont soulevé que M. Birk, s’il se sentait vraiment menacé, aurait pu tirer dans la jambe de M. Williams et non

Manifestation culturelle en la mémoire de John T. Williams, février 2011, Seattle.

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tirer quatre fois dans son torse entraînant une mort probable. La défense de l’officier Birk, elle, a mis en avant que M. Williams était connu des services de police pour son comportement parfois incohérent voire agressif. Les associations amérindiennes y voient une justification honteuse d’un acte qui n’aurait du être influencé ni par l’ethnie de l’interpellé, ni par ses interpellations passées, mais uniquement par la présence ou non d’une réelle situation de danger. Dans le comté de King, aucune enquête sur un individu tué par un policier en service n’a mené à un procès pour crime. La mobilisation Dans les mois de l’enquête, la communauté Native Américaine de Seattle s’est mobilisée en faveur de la tenue d’un procès pour crime. La mort de John T. Williams a été vécue comme une attaque envers l’ensemble des Amérindiens de la ville, ainsi qu’à leurs origines et leur ethnie. Une association de soutien organise des rassemblements réguliers, souvent chaque week-end, dans le centre de Seattle et dans différentes associations locales amérindiennes. La communauté, révoltée, manifeste sa volonté de combat pour la justice et contre le racisme. L’affaire a été l’occasion pour la communauté amérindienne de la ville de se rassembler et d’être à nouveau dans une dynamique de revendication identitaire et d’égalité. Une telle unité n’avait pas eu lieu depuis les années 70 et le renouveau des revendications identitaires indiennes, à la suite des mouvements pour les droits civiques et de l’ American Indian


AMÉRIQUES Movement. Les Amérindiens, en particulier ceux vivant dans les villes, (Urban Indians) sont toujours victimes de clichés raciaux et de discrimination notamment en matière de logement ou d’emploi. La mobilisation a aussi rassemblé les minorités et les associations de défense des droits de l’homme autour de l’obtention d’un procès. La mort de M. Williams faisait suite à deux affaires de violence policière des mois précédents, au cours desquelles des citoyens de minorités ethniques avaient été victimes d’interpellations « musclées ». Une vidéo amateur montre une femme African American battue par un officier de police blanc ; une autre vidéo filmée par une caméra de cellule de garde à vue montrait deux officiers de police blancs en train de frapper un homme latino américain. Ces affaires ont été l’occasion d’un réveil citoyen à Seattle, par des manifestations, des événements culturels, et des réunions, notamment avec la police de Seattle et la mairie, pour discuter des affaires, de la situation des minorités dans la ville et de la façon dont sont considérés les citoyens issus des différentes communautés de couleur. Un rappeur originaire de la ville, K.R.U.E. a composé une chanson Police Brutality (Rest in Paradise John T Williams) appelant tous les habitants de la ville à se révolter pour que la police change et ne fasse plus usage de la violence. Cette lutte reste cependant majoritairement divisée par groupes raciaux ou ethniques, ici par une majorité de Natives, pour leur propre groupe ethnique. « We are all Natives, from the tip of Alaska to the bottom of South Ame-

Etats-Unis rica and we must all stand tall together and let our voice be heard », conclusion d’un tract distribué lors d’une manifestation pour un procès dans cette affaire et contre le racisme « we demand justice for John T. Williams » et signé de la famille de John T. Williams. La conclusion de l’enquête En janvier 2011, j’ai assisté au premier jour de la conclusion de l’enquête devant la cour de justice, où le procureur devait décider, avec le concours d’un jury populaire, si M. Birk allait être ou non poursuivi pour crime. Comme lors d’un procès, les jurés sont convoqués et questionnés pour vérifier qu’ils pourront assumer leur rôle dans cette enquête ; les deux parties opposées sont défendues par un avocat qui pose des questions aux différents témoins, experts, et policiers chargés de l’affaire. Tout au long des sept jours de la conclusion d’enquête, les différents protagonistes de l’affaire se sont succédés devant le juge accompagné d’un jury populaire de huit personnes. Deux vidéos provenant de la caméra embarquée dans les voitures de police sont également visionnées. L’une permet d’entendre l’interpellation, la deuxième montre le lieu de l’interpellation et le corps de John T. Williams, au sol. Certains témoins ont dit qu’ils n’avaient pas vu M. Williams agir de manière agressive ou même avancer vers l’officier Birk, ce qui annulerait la situation de danger et donc de légitime défense. A la fin de cette procédure, le jury populaire devait répondre à treize questions à propos de l’affaire ; les réponses n’ont pas valeur de décision

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Les « Urban Indians » • Les « Indiens » ou « Amérindiens » sont nommés aux Etats-Unis Native Americans ou se nomment parfois eux-mêmes American Indians ; aboriginal people au Canada ; 4,3 millions d’individus se déclaraient Indiens ou natifs d’Alaska dans le recensement américain de 2000. • 61% de ceux-ci, contrairement aux idées reçues, vivent hors des réserves, souvent dans les métropoles américaines (Los Angeles, Phoenix, Seattle…) • Les Urban Indians ont quitté les réserves de force dans les années 50 par des volontés fédérales d’ « intégration » ou par choix pour faire des études, vivre dans un milieu moins rural, trouver un travail… • Comparés à la population américaine, les Urban Indians ont un taux de diabète 54 % plus élevé, un taux de mortalité lié à l’alcool 178% plus élévé. • 20,3 % des Urban Indians vivent sous le seuil de pauvreté contre 12,7 % de la population urbaine totale. • Les Urban Indians auraient 3 fois plus de chance d’être SDF que les non-Indiens. • Aucune politique publique fédérale spécifique n’existe aujourd’hui aux EtatsUnis, contrairement au Canada où l’ Urban Aboriginal Strategy a été créée en 1997.

mais influencent la décision finale d’éventuelles poursuites, prise par le procureur. M. Williams tenait-il dans sa main un couteau ouvert quand l’officier Birk l’a vu et tenait-il un couteau quand l’officer Birk l’a interpelé ? 8 jurés sur 8 ont répondu oui. vojagômagazine


AMÉRIQUES L’officier Birk a-t-il ordonné à M. Williams de poser son couteau ? 8 oui. John T. Williams avaitt-il suffisamment de temps pour poser son couteau avant que l’officier commence à tirer ? 1 oui, 4 non, 3 ne savent pas. Le couteau de M. Williams était-il ouvert quand l’officier a commencé à tirer ? 4 non, 4 ne savent pas. L’officier Birk pensaitil sur le moment que M. Williams représentait une menace physique directe pour lui ? 4 oui, 4 ne savent pas. Enfin à la question, d’après les informations dont disposait l’officier Birk au moment où il a tiré, M. Williams présentait-il une menace imminente pour l’officier Birk ? 1 oui, 4 non, 3 ne savent pas. Après ces réponses du jury, les soutiens de John T. Williams, les associations, les médias ont à ce moment-là cru que la Cour déciderait d’ouvrir un procès pour crime à l’encontre de l’officier. Un mois plus tard, le procureur décide cependant, après étude de l’enquête, de ne pas continuer les poursuites contre l’officier Birk. En effet, le procureur a avancé qu’il aurait besoin de prouver les « intentions malfaisantes ou diaboliques » de Birk quand il a tiré. Or en dépit des réponses du jury, il n’existe aucun moyen de prêter de telles intentions à l’officier Birk. La police de Seattle, malgré l’abandon des poursuites, a préféré licencier l’officier.

Etats-Unis la formation de la police, mais aussi ses réactions face aux individus et aux minorités. Une réforme de la police et de sa formation est en cours. Cette réforme sera le résultat de discussions de plusieurs mois entre la police elle-même et ses différents bureaux, la mairie de la ville, les associations de défense des droits de l’Homme et des minorités, pour que les actes de discrimination cessent. L’affaire John T. Williams a par ailleurs intégré le Native American Police Council et une association Native locale, United Indians of All Tribes Foundation, dans les discussions pour cette réforme. Le projet est d’envisager une formation plus longue, avec une réelle réflexion sur le port et l’usage des armes. Aujourd’hui, le combat pour la justice et le souvenir

Plus qu’un simple fait divers, cette affaire a été l’occasion de discuter le pouvoir et

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Références : Articles à propos de l’affaire : voir dans les journaux locaux : The Seattle Times ; The Stranger ; Seattle Weekly. Vidéos des voitures de police présentées au procès à voir sur youtube « John T Williams » ou sur le site internet du Seattle Times ; chanson de K.R.U.E : Youtube : Police brutality. Groupe Facebook : « John T. Williams Memorial Totem Pole Project ».

Préparation du totem en la mémoire de John T. Williams.

La suite

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de John T. Williams continue. Une association lève des fonds, afin d’ériger dans le centre ville de Seattle un totem en bois, sculpté par sa famille et ses amis en sa mémoire. L’association entend collaborer avec la mairie pour que ce totem soit inauguré en 2012.


AMÉRIQUES

Mexique

Amnesty

International & la spécificité mexicaine

par Sophie Bos en stage à AI Mexico.

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centrer ses campagnes prioritaires sur les affaires Faites un sondage autour de vous et de- intérieures du pays. Elle apparaît ainsi comme mandez à des Français, des Allemand ou des le porte-parole de populations qui sont souvent Anglais comment il perçoivent Amnesty Inter- muselées. C’est pourquoi, parmi ses trois grandes national, ils vous répondront, pour peu qu’ils campagnes prioritaires, deux se limitent implicisoient un peu renseignés, qu’il s’agit d’une orga- tement au territoire mexicain. nisation non-gouvernementale visant à dénon- La première vise l’éradication de la viocer toute atteinte aux droits de l’Homme. Pour lence faite aux femmes avec en ligne de mire Ciueux, le champ d’action d’Amnesty Internatio- dad Juarez, ville mexicaine frontalière des Etatsnal est très large et surtout mondial. Ainsi, en Unis ou plus de quatre cent cinquante femmes allant sur la page d’accueil d’Amnesty Interna- ont été mystérieusement violées et assassinées tional France, les trois premiers articles portent sans qu’aucun crime n’ait été éclairci jusqu’à présur les victimes de la répression en Tunisie, la sent. Le gouvernement local se déclare « dépassé gratuité des soins obstétricaux au Burkina Faso, » par l’ampleur des événements et les mesures de ou les peines carcérales infligées aux mineurs aux sécurité et de protection brillent par leur absence. Etats-Unis. Ces articles mettent en évidence la La seconde campagne reste la protection volonté d’Amnesty International France d’avoir des migrants venus d’Amérique centrale en trandes campagnes d’investigation et de dénoncia- sit vers les Etats-Unis. Pendant leur traversée, tion sur les cinq continents. Dans tous les pays ces personnes ne sont pas à l’abri des exactions européens où Amnesty International est pré- que leur font subir des bandes criminelles. Les sente, on retrouve cette voautorités ne les protègent pas lonté d’internationalisation. et parfois participent à ces Des sections sont pré- « Mieux vaut allumer abus. Les victimes portent sentes dans plus de cinquante rarement plainte car elles pays, chacune s’organisant une bougie que maudire craignent d’être expulsées. comme elle le souhaite, au La troisième enfin, d’enverniveau du recrutement de ses l’obscurité. » gure plus internationale s’apbénévoles, comme sur le choix pelle « Exigez la dignité », elle de ses campagnes et des pays vise à rappeler aux gouvernesur lesquels elle va enquêter. ments que la pauvreté n’est pas inévitable et qu’ils C’est sur ce dernier point qu’il est inté- doivent trouver des solutions pour l’éradiquer. ressant de constater qu’Amnesty International Ainsi, ce n’est pas par pur nombrilisme Mexique est plutôt perçue comme un service que la section mexicaine enquête sur des affaires d’assistance aux citoyens, dans un pays mal- intérieures au pays : l’objectif est d’éviter que heureusement impliqué dans des affaires de des bandes criminelles profitent d’un système corruption des fonctionnaires et où la liberté judiciaire et politique corrompu. En combattant d’expression n’est pas garantie. En effet, en 2010, l’impunité, Amnistía Internacional México reste le Mexique a été le pays le plus dangereux du fidèle au rêve de Peter Benenson, fondateur de monde pour les journalistes selon l’Institut Inter- l’ONG, « Mieux vaut allumer une bougie que de national de la Presse. D’où le fait que la section maudire l’obscurité ». mexicaine d’Amnesty International ait choisi de

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vojagômagazine


AMÉRIQUES

Canada

Une année chez les cow-boys

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par Thibault Nonier, en stage à l’Alliance Française à Calgary.

J’ai longtemps hésité avant d’écrire cet article, non par paresse ou par manque d’inspiration mais ne sachant pas par quel angle débuter. Comment raconter tant de rencontres, tant d’échanges, tant de paysages, tant de particularités sur un petit bout de papier ? Finalement, c’est à bord du Canadien, le train reliant Vancouver à Toronto, du Pacifique à la côte Est que les muses inspiratrices me tirent de ma rêverie et me poussent à prendre la plume. Que dire du Canada ? Deuxième pays le plus vaste du monde avec plus de 9 millions de km² pour 34 millions d’habitants, 6 fuseaux horaires, neuvième puissance économique mondiale, d’abondantes ressources naturelles (diamants, hydrocarbures, gaz, potasse…) et un climat hostile sur la majeure partie du territoire. Mais, que retirer de cette année à Calgary, capitale économique de l’Alberta et porte d’entrée des Rocheuses ? Dès mon arrivée j’ai été surpris par l’immensité des paysages, des routes, des supermarchés, des voitures et par l’accueil extraordinaire des Canadiens. Mais une chose

Le Horseshoe canyon près de Drumheller, Alberta, Canada.

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encore est plus frappante : l’héritage de la conquête de l’Ouest se fait toujours sentir. L’Alberta a été explorée dès 1731 par un groupe de colons européens qui construisent un fort pour développer le commerce des fourrures. Puis dans les années 1870, des missionnaires francophones de la confrérie des Oblats s’installent à Calgary dans le but d’évangéliser les tribus des premières nations, présentes depuis plusieurs siècles. La ville connaît ensuite un réel essor avec les débuts de l’exploration pétrolière au début du XXe siècle puis avec la crise pétrolière des années 1970 rendant l’exploitation des sables bitumeux rentable. Calgary est incontestablement une ville nordaméricaine où les gratte-ciels trônent fièrement au milieu d’un grand ciel bleu, où la Bow river se vante de changer de manteau chaque jour : feuillages rouges à l’automne, manteau de neige et miroir de glace en hiver, reflets vert pomme au printemps. Calgary est aussi une ville de l’Ouest canadien qui vibre chaque année au rythme du stampede, le plus grand rodéo du monde, qui fêtera en 2012 son centenaire. Pendant dix jours, la ville renoue avec son passé : tous les habitants se transforment en cow-boys, arborant fièrement le traditionnel chapeau, des bottes de paille envahissent les rues et les Calgariens se ruent au Stampede Park pour profiter du spectacle. Le cow-boy entre dans l’arène, agite son lasso et attrape une vachette, la foule est en délire. Puis, vient le tour des courses de chevaux et enfin du rodéo. La foule retient une fois de plus son souffle : un cow-

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Un cowboy lors de l’épreuve du rodéo du Calgary Stampede.

boy monte sur un taureau ou un cheval, avec ou sans selle, et doit rester dessus le plus longtemps possible, généralement pas plus de 8 secondes. Le taureau fait des ruades puis tout va très vite : le cow-boy tombe à terre, se relève et titube. La foule, en liesse, l’acclame. Mais qu’est-ce que le stampede ? Un simple attrape-touriste ? Une foire agricole ? Pourquoi cet événement attire-t-il toujours plus de monde alors que la ville se tourne définitivement vers l’avenir, préférant raser ses bâtiments du début du siècle pour laisser la place aux grandes tours de verres des compagnies pétrolières ? Le stampede serait-il le dernier vestige du passé de Calgary ? Non, les valeurs de l’Ouest sont toujours là : l’hospitalité de ses habitants, la beauté des paysages avec leurs canyons et les immenses forêts indomptables, les bisons broutant toujours dans les plaines et le stampede faisant revivre toute une ville. Alberta, Saskatchewan, Manitoba, Ontario, le voyage touche à sa fin. 3655 kilomètres de rêves, de voyages et de rencontres.

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AMÉRIQUES

Canada

L’Ouest canadien à taille inhumaine Par Isabeau de Challemaison, en université à Vancouver.

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A Vancouver, on voit grand, des distances aux constructions, en passant par les portions servies au restaurant ou les t-shirts XXXL de bien des garçons. Même la taille de certaines vaches (Big Bob dans la place) flirte plus avec nos célèbres Selles français qu’avec nos chères Blondes d’Aquitaine.

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AMÉRIQUES

Costa Rica

« No a la mineria »

Contrastes et réalités d’un pays protecteur de l’environnement

Plage du parc naturel Manuel Antonio, côte pacifique, Manuel Antonio

par Agnès Morilhat en stage au CIRAD, à Heredia.

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Pura Vida, littéralement la « Pure Vie/Vie Pure », est le slogan du pays où l’on est le plus heureux au monde (selon le Happy Planet Index de 2009, fondation britannique qui classe 143 pays selon le degré de satisfaction et l’espérance de vie des habitants, et l’impact environnemental) et semble bien correspondre au mode de vie des ticos et ticas. Pour preuve le mot tranquila (tranquilo version mâle), que l’on traduit dans nos contrées par « tranquille », numéro 1 - oct 2011

et que l’on entend tout le temps (tu as loupé ton bus, tranquila, il y en a un autre dans 10 minutes, tu as pris 7 kilos à cause des bananes plantains frites, tranquila, tu pourras toujours te rabattre sur les ananas et les papayes), et qui a un effet apaisant immédiat (du moins pour quelqu’un qui voit son corps étonnamment se transformer au gré des empanadas et autres merveilles de ce genre). Certains faits et chiffres sont là pour le démontrer également: ce petit pays, qui n’occupe pas plus de 0,03% de la superficie planétaire, abrite 5% de la biodiversité mondiale. La moitié de son territoire est couvert par la forêt, dont 25% est protégé (parcs, réserves…). Le pays, depuis 1948, ne possède plus d’armée et a orienté ses dépenses vers l’éducation et la santé. Environ 96% de la population est alphabétisée et l’espérance de vie moyenne est

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d’environ 78 ans (dans les deux cas, parmi les taux les plus importants d’Amérique Centrale). Le paradis sur terre ? L’apparence, comme partout, contraste avec la réalité, et ce d’autant plus dans un pays qui se veut défenseur de la nature, et dont l’un des présidents, Oscar Arias, a reçu le prix Nobel de la Paix. L’un des exemples les plus marquants de ce paradoxe est la mine à ciel ouvert CRUCITAS, qui devait s’installer au nord du pays au courant de l’année 2011. Le débat autour de sa construction a agité fortement les ticos et ticas, en particulier en 2010. La mine était le projet de l’entreprise canadienne Infinito Gold SA, qui avait une concession jusqu’en 2011, à côté du village Las Crucitas, à 5 kilomètres de la frontière avec le Nicaragua. De grande envergure, le projet impliquait


AMÉRIQUES

Costa-Rica

Eglise de Palmares, Nord du Costa Rica

l’exploitation de 306 hectares pendant 11 ans, l’extraction de 700 000 à un million d’onces d’or, l’investissement d’environ 127 millions de dollars et la création de plus de 1250 emplois, directs ou indirects. Pour ses défenseurs, c’est-à-dire surtout les habitants des villages des environs et l’entreprise canadienne, le projet représentait une très grande opportunité pour la zone. Les premiers y voyaient une source inespérée d’emploi -cette partie du pays est la proie de la pauvreté et de la misère sociale-, d’infrastructures -six des sept communes concernées n’ont pas accès à l’électricité, et au mieux utilisent des groupes électrogènes-, et donc une amélioration nette de leur qualité de vie. Les seconds proposaient une gestion raisonnable de la mine, en plus des bénéfices économiques, sociaux, qu’elle génèrerait, allant jusqu’à utiliser l’argument du « développement humain ». Ceci étant, une grande partie de la population s’est néanmoins opposée à eux, de

particuliers jusqu’aux principaux acteurs environnementaux, sociaux, universitaires du pays. Selon eux, CRUCITAS signifiait la destruction d’un écosystème entier, et la disparition d’une espèce en voie d’extinction, l’amandier jaune. S’y ajoutaient des répercussions économiques et sociales. Qu’allait-il se passer lorsque le délai

de la concession s’arrêterait ? Comment une entreprise canadienne allait-elle réellement tirer profit d’une population pauvre et marginalisée ? Le projet a donc généré de grandes polémiques, matérialisées par d’importantes manifestations contre la construction de la mine, principalement dans la capitale San José, mais aussi dans les grandes villes régionales. La forte communication des organisations écologistes défavorables au projet, notamment la FECON, (Federación Conservacionista), ont joué un grand rôle, ainsi que la mobilisation d’autres institutions, comme la communauté universitaire, et en particulier l’Universidad de Costa Rica, la UCR. C’est la plus ancienne université publique du pays Créée en 1940, elle joue un rôle politique et social central dans le paysage costaricain contemporain. En 2009, elle demande au gouvernement qu’il abroge le décret qui fait de CRUCITAS un projet d’intérêt public

Eglise de Palmares, Nord du Costa Rica

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AMÉRIQUES en argumentant que la mine allait à l’encontre du principe de précaution et du droit à un environnement sain et écologiquement équilibré, protégé par la Constitution. Elle a pointé du doigt l’Etat costaricain, représenté par le président de l’époque, Oscar Arias, qui en était à son deuxième mandat (1986-1990 et 2006-2010). Nous pouvons faire une petite parenthèse à propos d’Oscar Arias, car il représente lui aussi un paradoxe costaricain. En effet, c’est souvent à lui que l’on pense en premier lorsque l’on évoque le Costa Rica, à son prix Nobel de la paix et à son engagement environnemental. C’est le fondateur en 2009 de l’initiative « Costa Rica pays neutre en CO2 en 2021 », et surtout de la politique « Paix avec la Nature », qui datait de son premier mandat et qui a fortement contribué à donner au Costa Rica ses lettres de noblesse en matière environnementale. Cependant la réalité est quelque peu différente, cachée par cette image internationale et par ces politiques que nous venons de citer, que l’on ne peut d’ailleurs pas lui enlever. Ainsi, outre la signature de la déclaration qui a fait de CRUCITAS un projet d’intérêt public et donc autorisé son lancement, il a approuvé des projets peu eco friendly, notamment la construction du deuxième plus gros centre commercial du pays, le Paseo de las Flores, (la Promenade des Fleurs), juste avant la fin de son deuxième mandat. Pour finir, nombre de ses détracteurs l’accusent de mener une politique paternaliste, voulant faire du Costa Rica son territoire personnel. L’actuelle présidente du Costa Rica, Laura Chinchilla, est souvent considérée numéro 1 - oct 2011

Costa-Rica comme l’un de ses pions, ayant été sa « pouline » durant son ascension au pouvoir, et même sa vice-présidente entre 2006 et 2008. Mais ceci est encore un autre débat, refermons donc cette parenthèse pour revenir à CRUCITAS. L’UCR l’a déclarée contraire « à la politique gouvernementale de Paix avec la Nature, et à l’engagement du pays envers le Développement Durable et la préservation de la biodiversité » et a dénoncé le fait que les autorités n’avaient pas suffisamment utilisé les outils légaux et techniques existants pour évaluer son impact environnemental. En novembre 2010, le projet a été rejeté par l’Assemblée législative, qui a modifié

dans le même temps le code minier, interdisant désormais l’activité minière à ciel ouvert, et rendant impossible la prolongation des concessions des entreprises concernées, ce qui était principalement destiné à Infinito Gold SA, sa concession devant se terminer fin 2011. Même s’il n’a pas été approuvé, le projet CRUCITAS montre le paradoxe entre la forte volonté d’avoir et de jouir d’une image internationale verte, et les faits, ou du moins certains faits, qui vont à son encontre même. Et ce d’autant plus lorsqu’Oscar Arias, ainsi que les fonctionnaires de la Direction de la Géologie et des Mines sont directement accusés d’avoir permis le lancement du projet, notamment à cause Logos des associations « No Crucitas » et « Mineria No » qui ont milité contre le projet d’une mine à ciel ouvert.

Oscar Arias

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AMÉRIQUES de la signature par le premier de la déclaration d’intérêt public. Le 24 novembre 2010, le Tribunal administratif a annulé cette déclaration et a demandé devant le ministère public l’ouverture d’une enquête contre Oscar Arias et la Direction de la Géologie et des Mines. A ce jour, cette enquête n’a toujours pas été clôturée. De manière générale, les dirigeants qui élaborent et assurent la promotion de ces politiques « vertes » à l’extérieur, sont les mêmes qui agissent peu, pas du tout ou même contre ces mêmes politiques lorsqu’il s’agit de les appliquer au niveau national ou même régional ou local. On peut évoquer, de manière rapide, la politique forestière du Costa Rica. Le pays, entre les années 50 et 90, avait atteint l’un des taux de déforestation les plus importants d’Amérique latine, sinon le plus important. En 1990, la sonnette d’alarme est tirée et les politiques mises en place depuis ont porté leurs fruits, reforestant densément le territoire, couvert aujourd’hui à 50% de forêt. Ceci est une mesure à saluer, mais elle reste à nuancer. De fait, les politiques forestières en vigueur sont accusées de favoriser certains secteurs, tel que l’industrie forestière, peu soucieuse du respect de l’environnement. La politique de préservation des parcs naturels soulève des questions d’ordre social, la pauvreté se développant de plus en plus autour de zones qui génèrent toujours plus de bénéfices économiques par leur fort attrait touristique. Le Costa Rica est un pays qui souffre donc de contrastes importants, mais qui reste malgré tout en pointe au niveau environnemental, no-

Costa-Rica tamment en comparaison avec des pays tels que la France, où la différence est saisissante. Son développement prometteur, et le fait qu’il soit déjà le pays le plus stable, politiquement, économiquement et socialement d’Amérique centrale tout en

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ayant voulu conserver son patrimoine naturel montre qu’il est un exemple à suivre dans de nombreux domaines.

Chronologie 15 septembre 1821: Indépendance du Costa Rica, au même titre que l’ensemble des Etats d’Amérique centrale. 1948 : Guerre civile qui donne lieu à l’actuelle Constitution du pays et à la suppression de l’armée. Le Costa Rica devient l’une des premières républiques démocratiques d’Amérique centrale. Le statut des universités publiques est protégé constitutionnellement.

1970 : Création de la Direction Générale de la Forêt.

1980 : Création du ministère de l’Energie et de la Mine, ancêtre du ministère de l’environnement actuel. 1987 : Oscar Arias président obtient le prix Nobel de la paix pour son action dans le conflit au Nicaragua sandiniste, à la fin des années 80 1995 : Décision prise au sein du Ministère de l’Environnement: 25% du territoire sera protégé. 1996 : Le Costa Rica est le premier pays au monde à instaurer un marché du carbone, à partir du principe de « services environnementaux ». 2009 : Oscar Arias s’engage à faire du Costa Rica le premier pays au monde neutre en carbone d’ici 2021. 2010 : Laura Chinchilla est la première femme du Costa Rica et d’Amérique Centrale à être élue présidente.

Le conflit CRUCITAS secoue le pays et le projet est annulé.

Conflit avec le Nicaragua à propos de la frontière avec le fleuve San Juan. Le Costa Rica craint d’être attaqué et la propagande bat son plein des deux côtés de la rive. Remise en question du « pacifisme affiché » du Costa Rica, soutenu par les EtatsUnis, chez qui le pays envoie s’entraîner sa police d’élite. 2011 : Le Costa Rica participe à la Conférence de Cancun sur le climat et confirme sa volonté d’être un acteur clé dans ce domaine.

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Afrique du Sud

Vénus noire

par Baptiste Chapuis en stage à Black Sash, Cape Town

ou la nébuleuse raciste capturée par l’oeil du 7e art.

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Saartjie (Sarah) Bartmaan était Sud-Africaine. Mais aux yeux du monde, elle était une femme de couleur avant tout. L’humanité qui l’a vue naître l’a inscrite dans cette époque si particulière, où l’esclavagisme s’étouffait dans ses derniers râles, laissant place à la curiosité populaire et scientifique d’un Occident qui se posait comme maître du monde, des consciences et de la pensée. Saartjie Bartmaan était Hottentote. Elle était le fruit d’un phénomène alors nouveau, le métissage entre colons néerlandais et Khoi-Khoi, premiers habitants de la région du Cap et justement regroupés sous l’appellation Natives. L’essence de sa vie était celle d’une passerelle entre deux civilisations, scellant une sorte de « pacte devant l’éternel » entre un oppresseur et un oppressé. Son histoire va pourtant au-delà de ce schéma manichéen, amenant a posteriori une réaction beaucoup plus profonde sur la signification de son existence. Saartjie Bartmaan, comme tant d’autres, est une simple servante métisse au Cap. numéro 1 - oct 2011

Yahima Torres interprête Saartjie Bartmaan dans Venus Noire d’Abdelatif Kechiche, sorti en octobre 2010.

Elle sert une famille de fermiers afrikaners, s’occupant des enfants et des basses besognes que représentaient les tâches ménagères quotidiennes. Sarah s’est mariée, avec un voyageur blanc qui lui donna un enfant. Elle vit dans un contexte historique particulier, au sein d’une Afrique du Sud du début du XIXe siècle ayant vu la dynastie Boer coloniser le pays, au nom de l’aura divine les caractérisant, eux qui soutenaient qu’ils étaient les élus de Dieu venus apporter la lumière de la civili-

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sation blanche sur le continent africain. C’est parce que cette aura et ce sentiment habitent chaque Afrikaner que Saartjie mènera cette vie de misère, où elle ne sera à aucun moment maîtresse de son destin. Cent cinquante ans après le nègre de Surinam, le racisme détient là sa nouvelle muse. Son enfant meurt à l’âge de deux ans. Son mari part en bateau découvrir d’autres horizons. Sarah est seule, face à elle-même et ses responsa-


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Carte postale du début du XIXème siècle représentant la « Vénus Hottentote »

bilités. Fragile et influençable, elle se laisse bercer d’illusions par un maître lui promettant un avenir radieux, en tant que chanteuse de cabaret, la projetant comme la future diva du continent européen où sa peau noire suscitera curiosité et admiration. Elle ne sera qu’un animal, jouant soir après soir le spectacle de la « Vénus hottentote », cette femme aux formes disproportionnées que les habitants de Londres puis de Paris s’arrachent. Elle y est présentée dans une cage, forcée à rugir comme un monstre en captivité. Le voile du racisme numéro 1 - sept 2011

l’habille, épousant ses formes si caractéristiques des femmes hottentotes, sous l’oeil craintif mais fasciné des badauds anglais ou nobles français se ruant pour la voir. On se complaît à la regarder danser, elle qui capture et envoûte l’oeil du spectateur. Sublime, elle n’est pourtant qu’un simple objet de désir et de curiosité que lui confère l’oeil occidental. Réduite à l’état d’esclave et d’animal, Sarah « perd tout dans ses chaînes, jusqu’à la volonté même d’en sortir », s’enfermant dans la solitude et l’alcool.

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Chaque étape de la vie de Saartjie Bartmaan illustre une facette du racisme de son époque. Le racisme populaire va de pair avec l’âge d’or du racisme scientifique, illustré par des personnages tel le zoologue, chirurgien et naturaliste Georges Cuvier. Sa pensée, tout comme celle d’Étienne Geoffroy Saint Hilaire, restera comme le témoignage des théories racistes et des préjugés de l’époque, ce notamment à travers cette phrase prononcée à l’Académie nationale de médecine en mars 1817: « Les races à crâne déprimé et comprimé sont condamnées à une éternelle infériorité. » Ces deux pans du racisme occidental joueront un rôle déterminant dans la vie de cette femme. L’aspect populaire de la chose, à travers les foires et les spectacles, souligne, au-delà du simple mépris, la véritable fascination pour cette femme dont la morphologie envoûte autant qu’elle intrigue. Hommes, femmes et enfants, de la populace comme de la haute société, paient pour la voir dans sa cage, mais également pour la toucher. L’animalisation est toutefois à son paroxysme lorsque Georges Cuvier obtient de son maître la permission de l’examiner scientifiquement, décrivant la protubérance de ses hanches, fesses et organes génitaux comme la preuve irréfutable d’une « différence, d’une infériorité liée au facteur racial ». Le chemin que l’Occident lui trace s’achève ainsi dans la prostitution, l’alcool, et la maladie. Elle meurt dans l’indifférence la plus totale, avant que la science ne parachève son oeuvre funeste en exposant le moule de son corps et ses organes génitaux à l’Acavojagômagazine


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démie des sciences de Paris. Les exemples polémiques sont qui regarde. L’œuvre laisse ainsi Gobinot et Chamberlain n’en nombreux : La Chute d’Oliver le spectateur livré à lui-même demandaient pas tant. Hirschbiegel, ou encore le livre dans un climat glacial, et ce de L’histoire de Saartjie Les Bienveillantes de Jonathan bout en bout. Pas de musique Bartmaan va bien au-delà de Littell, pour ne citer que les larmoyante, d’interprétation son adaptation cinématogra- plus récents. Les détracteurs du surjouée, ni de mise en scène phique. Elle n’est pas une ex- film d’Abdelatif Kechiche y ont spectaculaire façon La Passion ception, mais elle est la règle, le en effet vu une oeuvre perverse du Christ. L’œil de la caméra, symbole, le récipient de toutes et voyeuriste, perdant de vue des personnages, et des specles souffrances engendrées par sa visée originelle en devenant tateurs ne font qu’un. Nous le regard blanc. Le film remar- presque un objet de fascination sommes désespérément seuls quable d’Abdelatif Kechiche complaisante et malsaine que face à notre rapport au racisme, retransmet l’ambiance pesante le réalisateur ne maîtrise plus. à l’humiliation, et, dans une de cette longue agonie, à moindre mesure, face à la travers un jeu d’acteurs à la pornographie. hauteur d’une telle histoire. Nous sommes désespéré La dépouille, les organes Le racisme repose ment seuls face à notre génitaux et le moule du sur une somme de clichés corps de Saartjie Bartet de préjugés : le rôle de rapport au racisme et à maan seront officiellement l’imaginaire et de la ficdemandés à la France par tion est ainsi prépondé- l’humiliation. l’intermédiaire du prérant et, à l’époque, permet sident Mandela fraîcheà l’esprit occidental de se forger Au-delà de la représentation du ment élu en 1994. Sa requête une image, un abstrait. D’où racisme, se pose une fois de plus ne sera pourtant acceptée qu’en l’attachement, dans « l’imagi- l’éternelle question du rapport 2002, après de longues discunaire raciste », aux symboles : entretenu entre l’art et le mal. tions parlementaires sur le rôle malédiction de Cham dans la Pour autant, le pro- du patrimoine scientifique. A Bible, nègre de Surinam chez blème peut être perçu sous un son retour, comme le souligne Voltaire, case de l’oncle Tom autre angle. Si ce film dérange, la fin du film, et presque deux de Stowe, « homme-singe » du c’est parce qu’il agit davantage siècles après sa mort, la déracisme scientifique. comme une thérapie collective pouille de Saartjie est accueillie Deux siècles plus tard, qu’une simple adaptation ciné- triomphalement sur ses terres, la puissance de ce film n’est pas matographique. Le spectateur où elle aura droit à des funéseulement d’imager le terme, sort de son rôle d’observateur railles nationales. mais de lui donner une forme pour devenir acteur : on sort de concrète à travers un symbole : la simple distinction tradition- Nul besoin de commenla figure de la « Vénus hotten- nelle dans le monde du spec- ter cet accueil. La vie de Saartote ». C’est ce qui configure au tacle entre « celui qui regarde tjie Bartmaan, à l’instar de son film une telle portée, car en elle et celui qui est vu ». On observe adaptation au cinéma, est tout se trouve la réalité la plus brute, cette douleur en même temps autant un témoignage de son la plus sauvage et la plus déran- qu’on l’éprouve. D’un bout à époque qu’une somme de régeante. Regarder ce film devient l’autre, le film nous guide sur le flexions sur la banalisation du alors une véritable épreuve, par- sentier de l’abjection, pénétrant mal et sur le monde du specfois à la limite du soutenable. l’esprit de celui qui regarde pour tacle. Finalement, cette vie de Choisir de retransmettre la vie tester sans arrêt l’humanité du martyr a mérité le film qui lui de cette femme sous toutes ses spectateur. En cela, le film par- correspondait : à la fois glaçant coutures était un pari risqué tage énormément avec la réfé- et magnifique, profondément pour Kechiche. L’écueil fré- rence du genre : Elephant Man, dérangeant. quent d’une oeuvre « brute », de David Lynch. De l’animaliqu’elle soit littéraire, cinéma- sation du protagoniste au cas de tographique ou artistique, est conscience créé chez le spectade tomber littéralement dans teur, le film procède à une vérice qu’elle tente de dénoncer. table mise en situation de celui

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12-14 janvier Deux jours de révolution par Erwan Hotier, en stage à l’Ambassade de France à Tunis.

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Un char de l’armée tunisienne stationné devant l’Ambassade de France attire la curiosité des badauds.

Le 17 décembre 2010 marque le début du mouvement de révolte populaire qui aboutira à la chute du régime du président Zine El Abidine Ben Ali. Ce dernier, au pouvoir depuis plus de 23 ans, avait mis en place en Tunisie une dictature policière. C’est le 17 décembre 2010 qu’un jeune commerçant ambulant de Sidi Bouzid, Mohamed Bouazizi, s’immole en signe de protestation, suite à la confiscation de sa marchandise par une policière de la ville. Suite à ce drame, à partir du 19 décembre, les habitants de cette ville, située dans l’une des régions les plus pauvres de la Tunisie, organisent des manifestations pacifiques. Ils dénoncent les conditions de vie précaires dans lesquelles vivent

les habitants de cette région, le manque de travail, notamment pour les jeunes diplômés et l’absence d’investissements étatiques pour développer les régions intérieures. Le mouvement de protestation populaire se répand très vite dans le centre et le sud du pays entre le 17 décembre et le 7 janvier. Par conséquent, le gouvernement tunisien adopte des mesures pour tenter de répondre aux diverses revendications des manifestants, mais il va surtout tenter de mettre un terme à ce mouvement de contestation, en utilisant la force. Il déploie des unités de police et l’armée dans les villes protestataires. De plus, comme le droit de manifester n’existe pas en Tunisie, il autorise la police à user de la force

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si nécessaire pour disperser ces marches protestataires. C’est ce qui explique que dès le début du mois de janvier, les forces de sécurité intérieure tunisiennes tirent à balles réelles sur les manifestants, faisant de nombreux morts, notamment durant le week-end du 8 et 9 janvier. Durant ce weekend, plus de 60 manifestants sont tués. Suite à cette répression brutale du mouvement de protestation pacifique par les autorités tunisiennes, ces manifestations au départ basées sur des motifs socio-économiques vont se transformer en manifestations à caractère politique. Les manifestants demandant en particulier une démocratisation du régime. Le mouvement de provojagômagazine


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Tunisie

Des manifestants tunisiens mettant le feu à un des portraits officiels du président Ben Ali.

testation populaire n’atteint Tunis, la capitale politique et économique de la Tunisie, que tardivement, à partir du mercredi 12 janvier. Etant stagiaire au service de presse à l’Ambassade de France, j’ai eu cette chance unique de voir les événements qui ont conduit à la chute du régime du président Ben Ali. En effet, l’Ambassade de France est située en haut de l’avenue Habib Bourguiba, l’équivalent des Champs Elysées pour les Tunisois. Or, en aval de l’Ambassade de France, au tout début de l’avenue Bourguiba, se situe le Ministère de l’Intérieur, qui constitue le symbole de la dictature de Ben Ali. Et, en amont, sur la place de la Kasbah, se trouve le siège du Premier Ministère tunisien. C’est entre ces deux points que se déroule l’essentiel des manifestations à Tunis, demandant le départ du président Ben Ali et la mise en place d’une transition démocratique. Entre le 12 janvier, date du début des manifestations à Tunis, et le 14 janvier au soir, date à laquelle le président Ben Ali quitte le pays et s’exile en Arabie Saoudite, les événements vont très vite s’accélérer. numéro 1 - oct 2011

Le 12 janvier, avant même que les premières manifestations ne se déroulent à Tunis, le président Ben Ali a mobilisé les forces armées tunisiennes. Elles sont chargées, à ce moment-là, de protéger les points névralgiques de la capitale, et en particulier le ministère de l’Intérieur, qui est également défendu par les unités spéciales de la police tunisienne. Ils assurent également la protection du bâtiment abritant le siège de la chaîne de télévision nationale tunisienne, des palais de Carthage et de Sidi Bou

Saïd, et du siège du Premier Ministère. Et des unités de police, notamment les brigades d’ordre public, surnommées les « BOP » par les Tunisiens, sont déployées sur les artères principales de Tunis, afin de tenter de dissuader les Tunisois de manifester. Cependant, à partir de la mi-journée, des centaines de Tunisiens se regroupent près de l’avenue Habib Bourguiba et tentent d’y manifester. Ils sont très vite dispersés par les policiers, de manière violente, mais ils essaient à plusieurs reprises de revenir sur cette avenue. En fin de journée, suite à ces événements, le président Ben Ali décide d’instaurer le couvre-feu sur le grand Tunis, à partir de 17 heures jusqu’à 7 heures du matin, et ce pour une durée illimitée afin de tenter de calmer les protestataires. Toutefois, malgré la mise en place du couvre-feu, dans la nuit du 12 au 13 janvier, des actes de pillages et des incendies de bâtiments officiels ont lieu dans la capitale. Ces violences se dérouleront essentiellement dans les banlieues défavorisées de Tunis, et notamment dans la cité d’Ettadhamen, peuplée de

Forces spéciales tunisiennes et unités de la police anti-émeute chargées de protéger l’Ambassade de France.

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1,5 million de personnes. Le lendemain, le 13 janvier, les Tunisois sont de plus en plus nombreux à participer au mouvement de protestation contre le régime, tandis que la police procède à des arrestations massives et réprime de manière très brutale les manifestations. Le président Ben Ali se rend alors compte que toutes les mesures qu’il a prises, notamment sur le plan sécuritaire, ne suffisent pas à mettre un terme au mouvement de contestation populaire. Il prend la décision de s’adresser au peuple tunisien lors d’une allocution télévisée le 13 janvier au soir. Lors de ce discours à la nation tunisienne, c’est un président hagard, hésitant et fatigué, qui fait une série d’annonces inattendues et majeures. Il annonce d’abord la fin des tirs à balles réelles par les policiers contre les manifestants et promet de faire juger tous les auteurs de ces actes. Il promet ensuite une baisse immédiate des prix des produits de base, et notamment des produits alimentaires. Il déclare enfin la fin de la censure sur internet et la mise en place de la liberté totale de la presse, ce qui est une grande première pour la Tunisie. Ce pays a en effet été qualifié à maintes reprises par Reporters sans Frontières d’ennemi d’internet et de la liberté de la presse. Suite à ces annonces, et malgré le couvre-feu, des Tunisiens vont sortir dans la rue pour célébrer le discours du président Ben Ali et saluer les mesures qu’il a prises. Les policiers les laissent manifester leur joie et n’interviennent pas pour les renvoyer chez eux. Or, tous ces Tunisiens manifestant dans la rue leur soutien au président Ben Ali sont en fait des membres du parti pré-

Des unités de l’armée tunisienne protègent le ministère de l’intérieur.

sidentiel, le Rassemblement Constitutionnel Démocratique (RCD). Ils ont été payés par ce dernier pour aller manifester leur joie dans les rues de Tunis. De plus, malgré les annonces majeures faites par Ben Ali, pour une majorité de Tunisiens, ce n’est pas suffisant. Ils veulent en effet des réformes de fond, comme la mise en place d’un régime démocratique et la libération des prisonniers détenus à cause de leur opinion politique ou religieuse. Ils demandent également la fin de toutes les lois liberticides, et notamment le code de la presse, la fin de la corruption qui est généralisée au sein de l’appareil étatique tunisien, et le départ immédiat du pouvoir du président Zine El Abidine Ben Ali. Le lendemain de ce discours, le 14 janvier, aux environs de 10 heures du matin, des milliers de personnes, et notamment des jeunes, des avocats, des journalistes, des femmes et des membres du puissant syndicat tunisien, l’Union Générale des Travailleurs Tunisiens, manifestent sur l’avenue Bourguiba. Ils entonnent l’hymne national tunisien et scandent à plusieurs reprises le même slogan : « Du

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pain, du sucre, et non à Ben Ali », devant le Ministère de l’Intérieur notamment. Face à ces protestations populaires massives demandant le départ du président, les forces de police tunisiennes se contentent pour l’essentiel d’encadrer les manifestations et ne tentent à aucun moment de les disperser. Le président Ben Ali, se rendant compte que les annonces qu’il a faites la veille ne pourront pas mettre un terme au mouvement de contestation, décide de quitter la Tunisie, en particulier sous la pression du chef d’état-major de l’armée de terre, le général Rachid Ammar. En l’absence du président, c’est le Premier Ministre tunisien, Mohammed Ghannouchi, qui assure l’intérim. C’est en manifestant pacifiquement que les Tunisiens ont réussi à renverser le régime du président Ben Ali et ils accueillent avec une grande joie son départ. Cependant, à cause du couvre-feu et de la mise en place de l’état d’urgence, aucune grande manifestation de liesse populaire n’aura lieu à Tunis, la Tunisie étant rentrée à partir de ce moment dans une phase délicate de transition démocratique.

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Invincibles ?

Le sport et son rôle au sein de la société sudafricaine post-apartheid

par Mélina Huet en stage à Z.A. Group, Cape Town

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Dans les ténèbres qui m’enserrent, Noires comme un puits où l’on se noie, Je rends grâce aux dieux quels qu’ils soient, Pour mon âme invincible et fière,

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[…]

Aussi étroit soit le chemin, Nombreux les châtiments infâmes, Je suis le maître de mon destin, Je suis le capitaine de mon âme. Invictus William Ernest Henley. numéro 1 - oct 2011

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Ce poème – ici traduit – était le préféré de Nelson Mandela et est à l’origine du désormais très célèbre film de Clint Eastwood, sorti en 2009 et portant le même nom. Un film qui mêle histoire politique et rôle symbolique du sport : une nation peut-elle être transformée par son biais ? Le film étant directement inspiré de l’œuvre de John Carlin, il est intéressant de prendre connaissance du titre original de ce livre. Si celui-ci est initialement Playing the Enemy: Nelson Mandela and the Game that Made a Nation – c’est-à-dire « Déjouer l’ennemi : Nelson Mandela et le jeu qui a enfanté une nation » – ce titre a souvent été traduit à l’étranger par « […] et le jeu qui a sauvé une nation », notamment dans

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l’Hexagone. Alors, le sport a-t-il enfanté ou sauvé l’Afrique du Sud en tant que nation ? De ceux qui ont vécu dans celle-ci, dite d’ « arc-en-ciel », beaucoup vous diront qu’il tente encore de la préserver, voire de la solidariser ou encore même de l’élever ou de lui donner naissance. Un Etat sans nation ? Un pays, neuf provinces, onze langues officielles, dix fois plus de dialectes et encore plus de peuples et de cultures qui essaient de cohabiter et de se comprendre, une passion commune : le sport. Retour sur un phénomène qui continue de définir le quotidien des Sud-Africains, habitants d’une jeune et fragile démocratie.


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Petite histoire du rugby Pour comprendre le sentiment de fierté qui rassemble les supporters de l’équipe sudafricaine – les Springboks, il faut en expliquer la naissance et l’évolution, en passant par son essoufflement et sa mise en danger lors de l’apartheid. Le ballon ovale est introduit par les colons britanniques au XIXe siècle. Les premiers joueurs sont d’ailleurs des soldats qui viennent conquérir les terres des zoulous et les Boers – fermiers dont les ancêtres viennent de Hollande et appelés aujourd’hui Afrikaners – établis depuis deux cents ans déjà. Si le football est aussi importé par les Anglais, c’est le rugby que ces derniers adoptent comme sport favori, et plus tard national. C’est donc la première fois qu’un sport rassemble deux cultures s’étant confrontées dans le sang par le passé – en l’occurrence lors des guerres anglo-boers. Mais rapidement, le sport favori deviendra un sport national, qui ne sera pratiqué que par des Blancs pour des Blancs, un sport donc politisé sous l’apartheid. Plusieurs gouvernements successifs firent même de la « racialisation » des équipes blanches un objectif prioritaire, au même titre que l’emploi ou la santé ! En 1958 et lors de sa nomination au gouvernement, le Premier ministre H. Verwoerd prononcera ces mots très aiguisés : « Vos prestations dans les arènes sportives nationales et internationales doivent en permanence témoigner de la combativité et de la bravoure légendaires des Afrikaners, et refléter la nécessaire suprématie de la race blanche sur les Cafres et les croisés. Chaque fois que vous gagnerez sur le terrain, vous numéro 1 - sept 2011

ferez non seulement avancer notre idéal commun, mais honorerez parallèlement les pères fondateurs de notre nation afrikaans séculaire et immortelle. Je compte sur vous pour toujours faire du rugby l’étendard qui ravive notre flamme patriotique et auquel tous les dignes fils et filles de ce pays se rallient sans états d’âme. » Le foot pour les townships : l’absence d’un choix De plus en plus, les Noirs vont s’identifier au football, et ce davantage par opposition que par réel intérêt, les Blancs en étant en majorité dépourvus pour le ballon rond. Le fait que les Afrikaners s’approprient le rugby aura un impact sur l’importance du football pour les populations les plus défavorisées, noires pour la plupart : servant d’exutoire aux vexations quotidiennes d’une jeunesse qui a peur pour son avenir, le football devient aussi et peu à peu l’expression du talent noir et une source de fierté dans les townships.

Le succès grandissant du football au sein de la couche la plus pauvre de la population ne sera malheureusement pas le fruit de leur seule volonté. C’est par les Blancs qu’il est popularisé au sein des townships et ce, pour « faire passer la pilule » des viles conditions de travail imposées dans les mines. Par exemple, le grand groupe minier Anglo-American Corporation sponsorisera les rencontres du dimanche. Celles-ci donneront même naissance aux premiers clubs amateurs des townships autour de Johannesburg. En observant l’effet cathartique du football sur les ouvriers noirs, le gouvernement d’apartheid va prendre le relai en promouvant ce sport dans les zones rurales en espérant calmer les envies de révolution. Le porte-parole de la police de Jozi – nom populaire donné à la grande métropole – ira même jusqu’à avoir ces mots cyniques : « faites du sport, pas la guérilla », destinés à des jeunes de Soweto protestant contre le massacre de Sharpeville auquel ils venaient d’assister.

Gradins lors de la Danone Nations Cup (football) à l’Orlando Stadium de Soweto.

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La fin de l’apartheid : la célébration d’une jeune démocratie qui passera par le sport Cette période du « vivre à part » aura plusieurs conséquences sur le développement du sport sud-africain, que ce soit internationalement ou plus localement. Si de son côté, le football est privé d’athlètes au physique solide – malnutrition et cuisantes conditions d’entraînement – ainsi que d’infrastructures dignes de ce nom – à l’inverse des Springboks qui monopolisent celles-ci aux frais de l’Etat –, ces derniers souffriront en revanche d’un boycott de la part des autorités sportives internationales de 1971 à 1991, du fait de la discrimination raciale mise en place au sein des équipes sud-africaines. Ils entraîneront tout le monde du sport avec eux : renvoi de la FIFA, compétitions liées au Commonwealth, Jeux Olympiques, etc. Les Noirs ont à l’époque l’interdiction de se voir enseigner le sport qui, selon les autorités de l’apartheid, a été conçu par l’homme blanc et pour l’homme blanc : « Le sport de haut niveau, symbole de la vitalité de notre jeunesse et de l’inébranlable volonté de dépassement et d’accomplissement de notre race, est et doit rester une activité blanche par excellence. Il se pervertirait autrement en se noyant dans un cosmopolitisme qui nous ferait perdre notre âme et dans lequel nous ne saurions de toute façon nous reconnaître. », dira le ministre des sports en 1950. Le film Invictus dépeint l’Afrique du Sud au moment où les destins politique, sportif et social du pays sont intrinsèquement liés : la fin de l’apartheid marque la naissance d’une réelle numéro 1 - oct 2011

démocratie, à la tête de laquelle est Nelson Mandela, mais aussi la mort d’un boycott international qui a pesé sur l’évolution des performances des athlètes du pays, qu’ils soient Noirs ou Blancs. On comprend alors l’engouement des Blancs dans le film, qui assistent au retour de leur sport favori dans les compétitions internationales. Si la fin de l’apartheid marque en effet la fin des privilèges pour la plupart, il représente aussi la renaissance du sport, qui se doit alors de combler le vide que laissent des décennies de boycott. On comprend alors également la volonté des Noirs, au pouvoir depuis peu, d’effacer les symboles de l’équipe nationale de rugby – les couleurs vertes et oranges du précédent gouvernement, ainsi que la gazelle « Springbok », des symboles qui rappellent quarante ans de lutte et de souffrance. Mais Nelson Mandela en fera en défi politique : cuirasser le rugby pour faire accepter l’arrivée d’un homme noir à la tête du pays. Mieux : encourager la victoire de l’équipe et sensibiliser au rugby ceux qui en firent une représentation de l’apartheid. On voit ainsi l’équipe des Springboks initier de jeunes Noirs vivant dans les townships à ce sport « étrange(r)». Le président fera alors de la victoire de la Coupe du monde de rugby de 1995 un objectif prioritaire, aussi bien politique que social. Et il réussira. Une foule en liesse, des mains de toutes couleurs qui se serrent, des embrassades à tout va, le film exprime bien l’exultation de 1995, même s’il exagère de nombreux détails. Alors qu’en est-il aujourd’hui ? Le sport est-il toujours fédérateur au sein d’une

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nation qui n’en est pas vraiment une ? La première réflexion fait l’unanimité : il y a toujours un clivage énorme et une répartition des sports par couleur. Les stades de football sont en grande majorité fréquentés par les Noirs tandis que ceux de rugby le sont par les Blancs, qu’ils soient Afrikaners ou d’origine anglaise. En revanche, le cricket qui a longtemps été le sport des privilégiés, est celui qui a le plus évolué et qui rassemble aujourd’hui toute l’Afrique du Sud, sans exception. Derrière l’écran se trouvera aussi bien – et je parle d’expérience – un jeune Indien de Durban, qu’un quadragénaire afrikaner ou une grand-mère xhosa perdue au fin fond d’un village du Cap Oriental. Si les stades forment rarement un arc-en-ciel, les coulisses réservent aussi leur lot de surprises. Ayant couvert de nombreux événements sportifs durant neuf mois, j’ai eu l’occasion de pouvoir discuter avec de nombreux journalistes sportifs. Lors de l’Open de Tennis 2011 à Johannesburg par exemple, d’ailleurs remporté par le « proudly South African » Kevin Anderson – où le discours final donné par le ministre des sports n’a pas manqué de références au « rassemblement » et la fierté d’une « nation qui avance ensemble » – j’ai été émerveillée de voir des journalistes de tous horizons se lier d’amitié dès les premiers jours avec de parfaits inconnus, moi incluse. A l’inverse, je suis tombée de haut lorsque j’ai couvert tous les matches des Golden Lions, équipe du Gauteng, lors du Super Fifteen 2011. Aux abords très ouverts, les journalistes sportifs – hormis les cameramen et les photographes – cessaient de


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Afrique du Sud souffle.

Gradins lors de la finale de la Currie Cup (rugby) à Durban.

communiquer avec quiconque ne parlait pas l’afrikaans. Les membres du personnel, parmi lesquels les cuisiniers, m’ont communiqué en avoir été énormément affectés, et en avoir perdu le goût de soutenir une équipe qui était pourtant censée devenir la leur. Un monde fermé donc, qui vient renforcer la réputation forgée par l’équipe de rugby des Bulls de Pretoria, réputés ségrégationnistes et restreignant chaque année un peu plus le cercle de leurs supporters aux Blancs afrikaans de la municipalité. J’ai voulu revenir sur les grandes victoires de l’Afrique du Sud avec quelques fans de sport qui ont vécu le début de la démocratie et la victoire symbolique des Springboks l’année suivante. Ont été abordées notamment les Coupes du monde de rugby de 1995 et de 2007, et l’organisation de la Coupe du monde de football de 2010. Ndaba, 27 ans, commence : « Le sport est quelque chose de très succinct. Tout le monde aime gagner. Donc tout le monde saute de joie et prend le train en marche. Pour un temps… puis la réalité reprend numéro 1 - sept 2011

le dessus. Finalement, qui se soucie réellement du sport ? Tu n’entendras rien de tel qu’ « unité » ou « rassemblement » lorsqu’une équipe nationale est défaite ». Et Chris, la trentaine, d’ajouter : « La Coupe du monde 2010 n’a malheureusement rien à voir avec celle de 1995, où nous avons gagné la Coupe du monde de rugby. A cette époque, tout était à venir : la démocratie n’était qu’un nouveau-né, l’espoir était présent, la fête venait de commencer. Cet événement a rassemblé les Sud-Africains pendant des années. En 2010, pas même deux mois après la fin de la coupe du monde de football, on recommençait à se taper les uns sur les autres. La fête était finie. En fait, beaucoup ont ressenti la fin de l’événement comme une gueule de bois terrible… ». Arrivée en septembre 2010 sur le sol sud-africain, je ne peux que confirmer un tel discours. Il ne subsistait de la folle atmosphère de juillet 2010 que quelques drapeaux colorés arborés sur les rétroviseurs de voiture ou sur les bureaux de secrétariat. La fierté était toujours là, mais la bonne humeur avait déjà perdu son

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La conclusion a un goût amer. S’il ne fait aucun doute que le sport a été et reste un élément fédérateur, le caractère éphémère de son effet sur la société et son élévation en nation fait perdre son sens aux chefs-d’œuvre liant le destin d’un peuple à cette simple récréation. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : d’une récréation, qui ne dure qu’un temps. De ceux qui ont analysé avec prudence leur attachement presque déraisonnable à la victoire de leur équipe nationale lors d’une compétition, quelle qu’elle soit, nombreux vous diront après l’avoir réalisé, que c’est la preuve d’un dysfonctionnement. Le pays est malade et le Sud-Africain moyen s’impliquant davantage dans le succès de son équipe nationale que dans celui de sa démocratie serait l’un des symptômes. En vérité, si en 1995 la nation se rassemble autour de la victoire des Springboks et qu’on aurait pu y entrevoir la construction d’une nation, c’est davantage le fruit du travail conjoint d’un homme (le président) et d’une équipe (les Springboks) qui a pris place au sein d’une démocratie jeune et prometteuse. Aujourd’hui, cette confiance en l’avenir de la démocratie étant érodée, les ballons ne suffisent plus. Il faudra un socle politique plus solide désormais pour élever un peuple en nation. Alors, et alors seulement, les joies d’une victoire pourront peut-être consolider cette dernière pour de bon.

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AFRIQUE

Sénégal

Une pincée de

girl power

dans les rues de Dakar

par Kathrin Faltermeier, en stage au Quotidien à Dakar.

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Photos : Ami «Taxi» Ndiaye

La « plénitude d’un masculin pluriel ». C’est ainsi que l’écrivain algérien Yacine Kateb décrit, en 1959, les sociétés africaines. Aujourd’hui, la femme sénégalaise semble sortir progressivement de ce stéréotype : si l’homme reste le chef de la famille, elle jouit d’une indépendance et d’une autonomie plus grandes que dans la plupart des autres pays africains. Au fil des années, et en dépit d’obstacles tels que le taux élevé d’analphabétisme féminin ou le poids de la coutume, les Sénégalaises se sont numéro 1 - oct 2011

mises au premier plan de la vie sociale, politique et économique de leur pays. Malgré cela, la femme sénégalaise cherche encore à se frayer un chemin vers l’obtention de l’égalité hommesfemmes dans une société patriarcale et fortement imprégnée de religion musulmane. Toujours est-il qu’un nombre croissant de femmes travaille aujourd’hui dans des secteurs considérés comme « masculins ». Ami Ndiaye, l’une des rares « taxiwomen » de Dakar, partage avec nous ses impressions sur son métier. Ami Ndiaye se souvient

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encore très bien de sa première journée en tant que Taxi Sister il y a quatre ans. « Je me suis fait des soucis. », raconte-t-elle en souriant. « Je me suis demandée si j’allais trouver des clients ! ». Ami est l’une des premières femmes à avoir bénéficié des Taxi Sisters, un projet qui permet à des femmes de devenir conductrices de taxi. Les Taxi Sisters de Dakar sont une quinzaine de jeunes femmes de 25 à 35 ans, conduisant des taxis facilement reconnaissables grâce à l’impression rouge vif annonçant Taxi Sister. Projet né en 2007, inédit en Afrique de


AFRIQUE

Sénégal

l’Ouest, l’idée des Taxi Sisters est très novatrice dans un pays comme le Sénégal, où le métier de « taximan » était et est toujours considéré comme réservé aux hommes. Pour Ami et ses collègues, le véritable sens de leur métier est de démontrer que les femmes sont capables de réussir dans « tous les boulots qu’il y a sur Terre ». « Avant, on disait : « Non, le projet ne va pas marcher, les femmes sont trop paresseuses », mais maintenant, on dit : « Ah vraiment, vous êtes courageuses ! ». » Ami regrette cependant le manque d’information général quant au projet des Taxi Sisters : « La plupart des gens pense que ce sont des taxis conduits par des femmes et réservés aux femmes, alors que nous transportons tout le monde ! » Certes, une majorité de femmes compte parmi les admirateurs des Sisters, se sentant plus à l’aise avec elles qu’avec des taximen. L’idée du projet est aussi d’offrir une alternative aux taxis classiques, conduits par des hommes et ressemblant souvent à des tas de ferraille roulants. « Nous avons des taxis propres, nous sommes des conductrices calmes et nous nous habillons correctement. C’est aussi pour cela que les clients adorent nos taxis », déclare Ami avec fierté. Seulement dix femmes sur cent candidates ont été sélectionnées afin de participer à ce projet amorcé en septembre 2007 sous l’égide du Ministère sénégalais de l’Entrepreneuriat Féminin. « Des filles intelligentes », assure Ami. Âgée d’une trentaine d’années, cette ancienne informaticienne est très fière de sa reconversion et a d’ailleurs pris l’habitude de se présenter en tant qu’Ami « Taxi » Ndiaye. Les Sisters ont numéro 1 - sept 2011

été choisies à partir de critères jugés stricts. Ainsi, elles étaient censées avoir leur permis depuis trois ans au minimum et avoir des connaissances en anglais, en français et bien évidemment en wolof, la langue nationale du Sénégal. Vu le grand nombre de taximen qui parlent wolof et baragouinent le français, cela présente un avantage conséquent pour les étrangers ou les touristes qui viennent à Dakar et ne parlent parfois que l’anglais. Il n’y avait que dix Sisters dans la capitale au début du projet – elles sont une quinzaine en 2010.

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Initiative audacieuse sur laquelle on ne tarit pas d’éloges, cette dernière n’a cependant pas atteint l’objectif souhaité. Le nombre de taxis conduits par les Sisters a certes augmenté, mais ne serait-il pas souhaitable d’amplifier un projet qui a connu autant de succès ? Loué par tous, il se trouve aujourd’hui dans un état de jachère. Etant donné le nombre important de candidates lors du lancement du projet en septembre 2007, on est tenté de se demander pourquoi le nombre de taxiwomen ne s’élève pas à une cinquantaine aujourd’hui.

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AFRIQUE

Sénégal

Malang Faty, responsable adjoint du projet à EspaceAuto, l’entreprise partenaire du Ministère de l’Entrepreneuriat Féminin, s’explique : « Ce projet va dans le sens de parité. Son objectif est de renouveler et de moderniser le système de transports au Sénégal – nous voulons mettre les femmes dans le circuit de taxis ! Mais il faut constater qu’aujourd’hui, le métier marche mieux avec les hommes », dit-il. Le fait que la clientèle demande plus de taxiwomen que de taxis classiques ne change rien au blocage principal : le manque de candidates qui satisfont les conditions pour devenir Taxi Sister. Les Taxi Sisters : idée courageuse, application difficile Si l’on regarde l’actuel niveau de la conduite en Afrique, on constate dans ce secteur une forte prédominance masculine. Ainsi, seulement 2 à 3 % des dossiers de candidature traités par les responsables des Taxi Sisters proviennent de femmes ayant déjà leur permis. « Nous nous occupons de la formation, de l’obtention du permis et également de l’acquisition du véhicule, souligne Malang Faty, mais nous sommes bien évidemment ouverts aux candidates qui remplissent les conditions requises, nous sommes prêts à les accompagner et à aplanir la voie pour les futures Taxi Sisters. » Le bilan que dresse Ami, forte de trois ans d’expérience en tant que Taxi Sister, est plutôt positif, mais elle reconnaît l’existence de certains obstacles. Le prix élevé du carburant rend notamment difficile la vie des conducteurs de taxi. S’y ajoute l’état des routes numéro 1 - oct 2011

de Dakar qui est généralement déplorable. En effet, Ami doit faire un grand détour pour venir de la banlieue de Guediawaye, où elle habite, jusqu’au centreville. Elle prend l’autoroute afin d’éviter les routes recouvertes de nids de poule : « C’est mieux pour la voiture ». Elle ajoute : « Les taxis que l’on nous a donnés sont un peu petits. C’est surtout difficile si l’on veut prendre des clients ayant des valises. » La vie d’une conductrice de taxi n’est pas toujours aisée. L’une des idées phares du projet voulait que les Sisters deviennent propriétaires de leurs taxis après cinq ans de versement. Une idée formidable, malheureusement difficile à concrétiser : les sommes que doivent verser les Sisters s’élèvent à 240 000 francs CFA par mois, une somme plus élevée que le versement moyen d’un chauffeur de taxi classique. Cela explique pourquoi les tarifs des Taxi Sisters sont plus élevés que ceux de leurs collègues. « C’est dur. Tu peux rester toute une journée ici, sans trouver des clients. Ça peut arriver. » Malgré cela, Ami ne perd pas le sens des affaires : dès que des clients potentiels sortent du grand hôtel dakarois devant lequel elle est stationnée, elle se fait remarquer par de sifflements perçants et de nombreux « Taxi ? Taxi ! », agrémentés de coups de klaxon. Réactions hostiles des collègues masculins El Hadj Diop, taximan depuis 30 ans, stationné au même endroit qu’Ami, ne voit pas de concurrence entre les chauffeurs de taxi, majoritaires, et les Sisters : « Nous sommes des frères et des sœurs. Il n’y a pas de problèmes entre nous. » Et quant aux touristes ? « Cha-

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cun fait son choix, affirme-t-il, certains préfèrent les Taxi Sisters, d’autres prennent les taxis normaux. » Ami reste cependant persuadée que les taximen voient la concurrence féminine d’un mauvais œil : « Ils croient qu’on est venues chiper leurs clients. Mais nous, on est venues sur le terrain pour travailler, comme eux. C’est un boulot comme un autre. » La réaction d’un autre chauffeur de taxi lui donne raison. Khadim Sène ne comprend pas les Sisters. Selon lui, les risques du métier ne doivent pas être sous-estimés : « Je pense qu’il n’ y a que les hommes qui peuvent faire ce travail car il est très difficile. Même si les femmes font ce métier, elles finiront par s’arrêter tôt ou tard. Parce que ce que l’on endure, elles ne peuvent pas le vivre. C’est très difficile de rester assis pendant une journée entière sans oublier les versements à faire. En 2005, un de mes copains a été tué à Guediawaye dans son taxi. » En dépit de toutes ces réactions négatives, Ami ne perd pas l’envie d’exercer son métier : « Il y a des gens qui critiquent, il y en a qui découragent, mais il y en a beaucoup qui encouragent ! »

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AFRIQUE

Congo

portfolio

Voyage au Congo par René Döscher, en stage en République Démocratique du Congo.

Paysage de Dolisie, 3ème ville de la République du Congo. Fleuve Congo et vue sur Kinshasa depuis Brazzaville.

Baignade dans le fleuve Congo.

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AFRIQUE

Congo

Les fiertés nationales congolaises : la Mützig, la Primus et la Ngok.

Scène de rue, Brazzaville.

Quartier de Poto-Poto et tour Nabemba, Brazzaville. Jeunes Congolais à Maty, République du Congo.

Brazzaville est la capitale de la République du Congo, et Kinsaha, celle de la République Démocratique du Congo (RDC). Ce sont les capitales les plus proches du monde, séparées par le fleuve Congo qui n’est large que de 2 km à cet endroit.

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AFRIQUE

Congo

Aux alentours du fleuve.

Famille dans un camp de réfugiés, Brazzaville. Scène de vie à Dolisie.

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EURASIE

Pologne

La renaissance juive

Vingt ans après la chute du communisme, l’avènement de la démocratie en Pologne semble avoir permis à la communauté judéo- polonaise de se réaffirmer. Depuis 1989, un travail de mémoire collective et de réintégration culturelle est en route.

par Sarah Fakih Boisnault en université à Varsovie.

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Jan Kochanowski, humble ouvrier polonais patriote, mène avec sa femme et son fils adulte une vie sans histoires dans leur petit appartement à Łódź, ancienne ville industrielle. Avant 1939, Łódź formait en nombre après Varsovie la deuxième plus grande communauté juive de Pologne et connaissait un puissant rayonnement économique grâce au développement de son industrie textile. Depuis 1989, Łódź est frappée par les conséquences de sa désindustrialisation et sa démographie en baisse accompagne ses difficultés économiques. Dans son blok délabré - immeubles gris et identiques construits pendant le communisme - Kochanowski inscrit des paroles antisémites à l’encontre de ses voisins juifs. Dans la cage d’ascenseur, il ne manque pas de les humilier dès que l’occasion se présente. Son fils Heniek, fervent supporter d’un groupe de foot local, consacre volontiers une partie de son temps à se confronter aux supporters du club opposé. Dans leur milieu, tout rapprochement fait avec le judaïsme constinuméro 1 - oct 2011

Touriste américain de passage à Cracovie lors du Festival de la culture juive.

tue une injure du plus haut degré. Mais voilà qu’un jour, Jan Kochanowski reçoit un appel d’un notaire établi à l’étranger pour lui annoncer qu’un parent éloigné vient de lui léguer un héritage peu commun : une fortune familiale ainsi que son véritable nom, Cohen. Cette scène de fiction est extraite du court métrage Cud purymowy (« Le miracle pourime ») réalisé en 2000 par Izabella Cywińska et

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reflète une réalité de plus en plus courante. Une redécouverte identitaire Aujourd’hui, de nombreuses familles polonaises redécouvrent, parfois fortuitement, des origines qui leur ont été volontairement niées depuis des décennies. Avant l’avènement de la démocratie, une partie de la


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Pologne

Entrée du mémorial des victimes du nazisme dans le cimetière de Varsovie.

population juive de Pologne ne se sentait pas encore en sécurité pour s’affirmer en tant que telle, si bien qu’une génération - voire parfois deux - a souvent grandi dans l’ignorance de sa véritable identité. Avant 1939, la Pologne comptait plus de trois millions de juifs dont plus de 90% ont été assassinés par les nazis. La plupart des survivants ont émigré. Parmi la centaine de milliers restée en Pologne, nombreux sont ceux qui ont abandonné ou caché leur judaïsme. Durant les années de communisme, des pogroms politiques dirigés contre la communauté juive ont persisté, favorisant la disparition d’un pan entier de la culture et de l’identité polonaise. La quasi-totalité a donc considéré jusqu’en 1989 qu’il était encore trop dangereux de revendiquer son affiliation. La plupart des Polonais qui ont redécouvert leur véritable identité ne sont pas pratiquants. L’enjeu pour l’avenir est de savoir comment reconstituer une communauté qui a ignoré ses origines pendant des décennies. Un sentiment de honte persiste toutefois chez certains individus qui ne parviennent pas à admettre leur appartenance identitaire, trop numéro 1 - sept 2011

souvent réprimée durant plus de quarante ans. L’antisémitisme en baisse Certains médias aujourd’hui encore véhiculent des messages sans équivoque. La station conservatrice et ultracatholique Radio Maryja propage à travers son fondateur et actuel président le Père Tadeusz Rydzyk une image peu favorable envers les minorités juives polonaises. Ce n’est pas le média le plus suivi et écouté en Pologne, néanmoins il possède une influence politique et morale non négligeable. C’estsur ses ondes que, plusieurs fois, les frères Kaczyński ont exprimé un patriotisme sans faille et leur foi religieuse, les associant à la marque d’une véritable et authentique identité polonaise. Ses auditeurs sont en très grande majorité issus des milieux ruraux et âgés et comprennent une large part d’audience féminine. Bien qu’aujourd’hui Radio Maryja n’exprime pas de griefs explicites sur ses ondes, la catastrophe de Smoleńsk en avril 2010 a réactualisé certains thèmes prisés par le Père Rydzyk, contribuant à entretenir un climat social malsain. Certaines de ses allocutions hors de la station ont

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évoqué le « complot juif » dans les affaires intérieures du pays, une idée souvent reprise par la frange ultranationaliste de ses auditeurs qui accusent les juifs d’être les responsables des divers maux et dysfonctionnements du pays. Cependant, des enquêtes récentes montrent une baisse significative de l’antisémitisme au sein de la population polonaise, toutes classes sociales et âges confondus. Selon une enquête menée en 2010 par TNS OBOP (institut de recherche pour l’opinion publique en Pologne) destinée à révéler le taux de personnes croyant en l’existence d’une « influence juive » en politique, moins de 6% de l’échantillon interrogé a nommé des personnalités juives comptant parmi les minorités influentes, contre 20% en 2002. Le dynamisme culturel et économique comme moyen de réintégration De nombreuses initiatives privées ou émanant de la société civile soignent la revalorisation du passé juif polonais. L’ouverture d’un musée d’Histoire des Juifs de Pologne à Varsovie en 2011, l’intensification des échanges avec Israël – 2009 y a été consacrée « année de la Pologne » - le Festival de la culture juive qui se tient chaque année à Cracovie depuis 1988 ou la création en 1989 de l’école juive Lauder-Morasha témoignent du renouveau dans les relations judéo-polonaises. En art, l’artiste israélienne contemporaine Yael Bartana interroge les rapports complexes entre la population polonaise et la communauté juive à travers ses supports vidéos, le tout dans une perspective politique engagée. Son dernier film sur ce sujet, tourné en avril 2011 à Varsovie, a représenté la Pologne parmi les pays en compétition à la 54e édition de vojagômagazine


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Pologne

la Biennale d’Art Contemporain à Venise. Il est même devenu tendance de fréquenter certains endroits. Dans le quartier Kazimierz à Cracovie, haut lieu de la mémoire vivante juive en raison de ses caractéristiques architecturales quasi-intactes depuis la guerre, de multiples restaurants portent des inscriptions en hébreu et attirent de nombreux jeunes gens. Le judaïsme a même été adopté en tant qu’ élément mercantile fructueux semblant parfois déplacé. Sur les petits trains touristiques qui arpentent les rues de Cracovie, on peut y lire les itinéraires proposés : « quartier juif, Auschwitz, fabrique de Schindler ». Dans certaines vitrines touristiques, des miniatures représentent des caricatures juives à la limite de l’interprétation raciste. Des objets religieux ou apparentés sont également utilisés dans les restaurants pour attirer une clientèle étrangère très friande d’ambiances et styles authentiques. Aujourd’hui, la population polonaise semble vouloir se débarrasser de ses vieux démons. Encore à mi-chemin dans son travail de reconnaissance de sa communauté juive, les initiatives engagées pour entamer un dialogue de réconciliation semble porter ses fruits. Ce travail a principalement été initié par Jean-Paul II qui, lors de son pontificat, a permis de rapprocher l’Eglise catholique de la communauté judaïque en ré-instaurant un dialogue nécessaire. Si la reconnaissance de la communauté juive se normalise, le problème est encore loin d’être résolu. L’antisémitisme demeure, mais l’avènement de la démocratie aura permis à une petite communauté de revivre son identité bien plus sereinement qu’il ne l’était il y a encore quelques décennies, avant la chute du Mur.

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numéro 1 - oct 2011

Rue de Cracovie dans le quartier « Kazimierz ».

Vingt ans après la chute du communisme, Magda Olech, 21 ans, est probablement un des exemples les plus communs et significatifs de la conscience d’une renaissance juive polonaise.

« Après la mort de ma grand-mère, nous avons découvert sur une de ses cartes d’identité un nom différent de celui que nous connaissions. Avant d’épouser mon grandpère son surnom était « Warszawska » (« la Varsovienne »). C’était un surnom très répandu pendant la période d’avantguerre. Cela a été le premier élément qui a poussé ma mère à engager des recherches. C’est finalement son oncle qui nous a raconté la totalité de l’histoire. Puis nous avons pris contact avec de la famille éloignée qui en savait bien plus sur notre propre histoire. Nous en sommes venus à découvrir différentes histoires familiales, nous avons regardé beaucoup de photos et elle nous a même montré les tombes de nos ancêtres dans le cimetière juif de Varsovie. Cela a été une énorme surprise que de découvrir cela. Ma grand-mère ne nous avait jamais parlé de nos origines. Elle s’y refusait probablement à cause de l’antisémitisme qui, malheureusement, a été une chose commune en Pologne. C’est pour cela que nous n’en avons jamais rien su. Cela a été une agréable surprise. J’étais consciente du fait que beaucoup de familles polonaises avaient des origines juives mais maintenant je prends conscience de l’ampleur du phénomène. J’ai toujours considéré que moi-même et ma famille sommes de véritables Polonais. Je me considère toujours ainsi et c’est aussi particulièrement intéressant de savoir que l’on est issu d’une histoire complexe. Je suis très fière d’appartenir à la société polonaise tout en étant composée de plusieurs nations pourtant réunies en une seule. » Entretien livré et traduit du polonais le 27 mai 2011. Photos : Jan Piotr Michalowski.

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EURASIE

Suède

« Sweden »

Camille Ruiz, en université à Lund, a mis son année en musique et répondu à nos questions.

Pourquoi cet album ?

Es-tu satisfaite du résultat final ?

En vérité, j’avais trop de temps libre durant mon année à l’étranger. Avec une moyenne de quatre heures de cours par semaine et un budget trop serré pour m’offrir de vrais voyages, j’ai vite tourné en rond. Chacun sait que l’ennui est quelque chose de très productif, je me suis retrouvée à écrire des dizaines de chansons tous les mois, que j’enregistrais dans ma chambre. Un jour je me suis simplement dit que j’aimerais mettre cette énergie au profit d’un projet cohérent. J’ai beaucoup aimé la Suède et plus particulièrement la région de la Scanie, alors il m’a semblé naturel de construire quelque chose autour de ce sentiment. Je pense qu’à cette époque j’écoutais l’album Famous Places de Goldmundd, également dédié à des lieux, et cela m’a influencée. J’avais un ukulélé et un piano-jouet que je pouvais facilement transporter sur mon vélo et ainsi je me suis rendue sur place et ai composé la musique. C’est une façon comme une autre de passer le temps et ça m’a permis de concrétiser cette année d’expatriation, car j’aurais été triste de partir avec l’impression d’avoir passé une année oisive .

Je ne sais pas si on peut dire que je suis satisfaite, mais en tout cas je l’aime beaucoup. L’album a beaucoup de défauts, mais je n’arrive pas à l’imaginer autrement, car il y a toujours un moment dans le processus de création où le résultat m’ échappe et devient quelque chose de presque indépendant. De plus, je trouve que ce projet ressemble assez aux souvenirs que j’aimerais avoir de cette année et aux images des lieux que j’aimerais garder. La qualité de l’enregistrement aurait pu être meilleure et certains morceaux méritent sûrement d’être retravaillés mais les grésillements, les erreurs, font partie de la musique. As-tu d’autres projets en cours ? Oui. En ce moment je travaille avec un musicien sur un projet de douze chansons, qui parleront de l’apocalypse. Il se trouve que c’est également le sujet de mon mémoire ! J’aime bien transposer des éléments « Sciences Po » comme l’année de mobilité ou le travail du mémoire dans un univers qui n’a rien à voir, ça dédramatise les choses, et ça m’évite aussi d’avoir à chercher de nouvelles idées.

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Si tu ne devais retenir qu’un seul titre ? C’est difficile car j’ai vraiment construit le projet comme un tout, mais je pense que je choisirai « Bjärred », le dernier morceau de l’album. C’est également le dernier que j’ai enregistré, une semaine avant de quitter le pays. C’est un bel endroit, il y a le plus grand ponton de Suède qui s’enfonce dans la mer et on peut voir le Danemark au loin. Lorsqu’il y a du brouillard, c’est un lieu totalement surréaliste : rien ne bouge, on se croirait au bout du monde. C’est une des raisons pour lesquelles j’aime la Suède, il y a beaucoup d’endroits comme celuici, presque déserts, froids. Je trouve le morceau en luimême assez fort, j’étais à la fois triste et soulagée de partir. Ce sentiment trouve écho dans le bruit de la mer qui tient lieu de conclusion au morceau et à l’album. Le motif principal a été influencé par le pianiste arménien Tigran Hamasyan que j’aime beaucoup. Je pense que mon deuxième choix irai au titre « Lomma beach », pour sa mélancolie. numéro 1 - sept 2011

Retrouvez Sweden en écoute et téléchargement gratuits sur : http://camilleruiz.bandcamp.com

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Danemark

« Une histoire de blondes dénudées » par Aurélie Jean, en université à Copenhague.

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C’est une histoire de femmes blondes dénudées dont il s’agit ! Étudiante Erasmus à Copenhague, je décide, entre deux cours, un kanelgifler (pâtisserie danoise à la cannelle) et un Friday Bar, d’aller à la piscine. Ma colocataire danoise se propose de m’accompagner mais ne cesse de me répéter que les piscines ici sont très différentes de celles que nous avons en France… Ce n’est qu’une fois dans la partie commune que je constate qu’il y a effectivement comme un décalage. Tout le monde est nu ! L’expérience prend tout son sens quand je vois ma colocataire se déshabiller et prendre une douche sans pour autant mettre son maillot. « Va-t-elle finir par le mettre ? » (question existentielle du moment !), « Oui », juste avant d’entrer dans numéro 1 - oct 2011

l’eau… Il s’agit en fait d’une pratique très scandinave selon laquelle la nudité est la norme et le port d’un maillot de bain considéré comme antihygiénique car la chaleur et l’humidité favorisent le développement de germes (plutôt glamour, oui !). Alors si en France la nudité n’est pas de rigueur et, qu’on se le dise, plutôt mal considérée, soyez avertis de cette tradition nordique au risque de vous faire entendre dire « Ingen trøje her frøken ! » (« Pas de maillot ici mademoiselle ! »). D’ailleurs, la petite sirène d’Andersen (cidessus), posée sur son rocher au large de l’Øresund est nue elle aussi. Coïncidence ? Je ne crois pas !

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Russie

La Russie musulmane Parfum d’islam en terre d’orthodoxie

par Anthony Berginc, au Haut Collège en Economie, à Moscou.

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Il est 6h30 du matin et Ildar et moi rentrons de virée nocturne dans des rues bleutées de froid. Le petit matin tatar cisaille nos visages, et notre discussion n’en finit plus. Tout comme la moitié de la population ici, à Kazan (720 kilomètres à l’Est de Moscou), Ildar est musulman. A ses côtés tout au long de la soirée, j’ai cru comprendre, au vu de sa consommation frénétique d’alcool, qu’il pratiquait un islam très « pragmatique ». Il s’en défend, me parle de la spécificité d’être musulman dans une république – le Tatarstan – russifiée depuis presque 500 ans. C’est en effet au XVIe siècle qu’Ivan le Terrible déferla sur la ville et la conquit pour mettre fin aux hordes de conquérants tatars qui avaient envahi la Russie trois siècles durant. Dans sa fureur destructrice, Ivan le Terrible décida d’abattre toutes les mosquées, et en particulier celle de Kazan qui fut remplacée par une cathédrale orthodoxe. Symbole du renouveau de l’islam après un prosélytisme orthodoxe puis un athéisme soviétique, la toute nouvelle mosquée Qolcharif de Kazan, ouvrage blanc aux minarets bleus comme le ciel, construite face à la cathédrale orthodoxe, est devenue un des édifices les plus vastes et les plus

Photos : nouvelle mosquée Qolcharif de Kazan.

élevés de l’islam hors-Asie. Mais ce qui frappe surtout à Kazan, ce sonses allures de ville désormais fière de son passé et confiante dans son avenir. Fières et confiantes sont aussi ces femmes à l’allure vertigineuse qui se baladent sur l’avenue Lénine, là encore on ne peut se tromper, la russification du Tatarstan saute aux yeux… « Les musulmans, des Russes de souche » En février dernier, quelques semaines après les violents affrontements ethniques entre ultranationalistes et immigrés caucasiens,

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le grand Mufti de Moscou déclarait : « les musulmans sont des Russes de souche », provoquant un tollé général dans la classe politique, inévitablement teintée de nationalisme, en particulier à la droite de la droite. Pourtant c’est bien aux combattants tatars que la Russie doit la stabilisation de ses frontières sud dans la poudrière caucasienne, à la lisière d’autres pays qui prendront eux aussi la voie de l’islam. Ainsi, le territoire russe embrasse les terres musulmanes, des prestigieux khanats de Kazan, de Crimée, d’Astrakhan, du Nord du Caucase et de l’Asie centrale. Bien que dépourvue de vojagômagazine


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Russie

ses entités asiatiques à la chute de l’URSS, la Russie conserve en son sein d’importantes entités islamiques, y compris dans la capitale. Lors de la récente fête de l’Aïd fin août, des dizaines de milliers de musulmans s’étaient rassemblés pour prier dans une des quatre mosquées de la ville, le président Medvedev saluant au passage le « message de paix et d’espoir » de l’islam. Mais si les pratiques et les rites des musulmans russes épousent les contours d’une culture sunnite traditionnelle, - d’autant que la majorité des immigrés, qu’ils soient ouzbeks ou tadjiks, appartiennent à cette obédience - la Tchétchénie se distingue par une pratique de l’islam rigoureuse, instaurée d’une main de fer par le tout-puissant Ramzan Kadyrov depuis 2005. Afin de s’opposer au wahhabisme des derniers rebelles, Kadyrov a instauré à grands coups de Kalachnikovs une rigueur islamique inspirée de la tradition soufie propre à la culture tchétchène. Outre l’interdiction de la vente d’alcool 22 heures sur 24, les femmes ont reçu l’obligation de porter le foulard dans toutes les administrations publiques. Le vecteur musulman s’accompagne depuis 2005 d’une politique visant à redonner à la ville de Grozny une image respectable, entre grands travaux (dont la construction de la magnifique numéro 1 - oct 2011

mosquée d’Akhmad Kadyrov) et investissements massifs dans le club de football, le Terek Grozny, dont le président n’est autre que Kadyrov lui-même. Autre ville caucasienne et musulmane, située au Daghestan, Makhachkala semble emprunter la même voie que Grozny en prônant une utilisation de la planche à billets de roubles à outrance. Le Anji Makhachkala, club de football d’une ville où en moyenne un attentat y est revendiqué par jour, a ainsi récemment attiré l’ancien champion du monde brésilien Roberto Carlos et la star camerounaise Samuel Eto’o en échange de contrats plus que juteux, financés par des magnats caucasiens. Le football champagne s’impose comme vitrine de la rédemption. « Le balancier russe » dans le monde arabe La Russie serait donc, aussi, un pays musulman, chose que Vladimir Poutine a comprise à l’aube de son premier mandat, même si cette reconnaissance revêt surtout un caractère géopolitique. Dès 2003, Poutine participe aux travaux de l’Organisation de la Conférence Islamique (OCI), devenant le premier chef d’Etat d’un pays non musulman à y être admis et à y prendre la parole. En 2005, avec l’aide de l’Iran, de l’Egypte et de l’Arabie Saoudite (qui finançait pourtant la formation des mollahs durant la première guerre de Tchétchénie), la Russie acquiert même le statut d’observateur de l’OCI. En refusant de participer à la guerre d’Irak en 2003 et en participant de manière assidue aux réunions de l’OCI, la Russie place ses pions dans un monde arabe avec lequel elle entretenait jusqu’alors des liens distendus. Au nom d’une même solidarité islamique mais aussi énergétique, Poutine, s’appuyant sur les conseils de l’ancien Premier

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ministre Primakov (le « Lawrence d’Arabie soviétique »), entend étendre sa politique « d’étranger proche » jusqu’au Moyen-Orient, en témoignent les liens sulfureux avec l’Iran et la Syrie. Moscou tente ainsi à tout prix de se réinstaller dans ce Moyen-Orient qui a toujours constitué une orientation et une tentation pour sa politique impériale et soviétique. Mais dans l’espoir de maintenir ses partenariats stratégiques et énergétiques, la Russie se montre toujours très réticente quant à l’idée de sanctionner ses deux alliés dans l’enceinte onusienne, l’actualité syrienne le démontrant une nouvelle fois. Néanmoins, dans la société russe, le caractère musulman de la Russie fait débat. Les différents attentats de ces deux dernières années (dans le métro et l’aéroport de Domodedovo) ont lentement cristallisé les peurs, renforçant l’idée dans l’imaginaire collectif d’un islam vengeur et assassin, repris par de nombreux groupuscules nationalistes. L’immensité du territoire russe a permis une cohabitation harmonieuse des chrétiens, des musulmans, des peuples turcs, persans et slaves, mais la réalité moscovite est tout autre, là où le racisme est latent, l’image des ratonnades de Caucasiens en décembre dernier à deux pas du Kremlin restant dans les mémoires. Bien qu’étant stigmatisés plus en tant que caucasiens que musulmans, la Russie fait désormais face au défi de l’islam, d’autant qu’à l’horizon 2050, si les taux de natalité actuels se maintiennent, l’islam deviendra la première religion de la Russie, suppléant le christianisme en nombres de fidèles. De là à voir s’ériger une mosquée place Rouge entre la cathédrale Saint-Basilele-Bienheureux et le mausolée Lénine…

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EURASIE

Chine

portfolio

L’empire du Milieu par Oriane Heuillet, en université à la Beijing Foreign Studies University

« Taaaaadeeeeoo, taaadeeoo ! » C’est notre ami du quartier qui, dans son langage incompréhensible, passe à bicyclette sous nos fenêtres pour nous proposer ses services. Le problème, c’est qu’il nous réveille à 6h30 du mat’. On a essayé de lui demander pourquoi il s’acharnait à vouloir aiguiser nos couteaux si tôt mais sans succès. Les Chinois se lèvent de bonne heure. Notre ami Chang Tao dans un « hutong » de Pékin Les steppes de Mongolie intérieure.

Chameau ou dromadaire? Qu’importe, leur présence ici n’est pas très naturelle, c’est avant tout un attrape-touriste. Les steppes accueillent de nombreux Chinois en vacances. Ceux-ci se regroupent dans des camps de « yourtes » pour passer la nuit. Le cliché du touriste chinois brandissant un appareil photo à l’objectif démesuré suivant de près le guide muni d’un mégaphone n’en est pas un. Cependant c’est certainement une expérience curieuse à laquelle il faut s’essayer.

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EURASIE

Chine

L’urbanisation en Chine fait naître un dilemme, celui de la modernité face à la protection d’un héritage culturel important. La majorité des lilong de Shanghai (quartiers traditionnels) a été démolie pour laisser place aux bâtiments modernes capitalistes.

Vue sur Pudong, quartier des affaires de Shanghai

Des ouvriers de Hohhot (Mongolie intérieure) en route vers le chantier.

La condition ouvrière en Chine est incertaine, elle est la cause de nombreuses crises sociales. Cependant, ces dernières années, les grèves et autres tensions trouvent des solutions légales grâce à un droit du travail en mutation.

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PROCHE-ORIENT

Liban

Quand la « Pax Americana » se frotte au Hezbollah... par Augustin Sabran en stage au journal Al Balad, Beyrouth.

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Dans cette croisade, le Liban constitue une enclave stratégique cruciale aux yeux des Américains. Le pays est une caisse de résonnance par excellence des enjeux moyenorientaux. Il concentre sur une surface dérisoire l’ensemble des acteurs, opposants et partisans, du projet américain de « Grand Moyen-Orient ». L’actualité internationale relative à cette aire géographique, traitée par les médias occidentaux se focalise sur deux enjeux : le nucléaire iranien et le conflit israélo-palestinien. Quand est abordé le Liban et son Tribunal spécial, les journalistes jugent prudent de rappeler dans chacun de leurs articles les clés du problème de manière à ce que le lecteur ne soit pas

Les Etats-Unis ont ressorti depuis les attentats du 11 septembre un ancien instrument de domination au MoyenOrient : la démocratie. C’est brièvement ce que contient l’idée de Pax Americana, une croisade ayant pour mission de lutter contre le fanatisme religieux mais qui dessert en fait un tout autre but : la mise sous tutelle de la région.

Hassan Nasrallah, secrétaire général du Hezbollah, prononce tous ses discours par visioconférences de peur d’être assassiné.

perdu. Le sujet n’est pas très familier en Occident, et pourtant ! Le tandem d’information formé par la question du nucléaire iranien et la résolution du problème palestinien trouve un écho sans comparatif possible au pays du cèdre. C’est ici, à Beyrouth, que l’administration américaine déploie le plus d’efforts, de moyens diplomatiques pour parvenir à ses fins, et ce, pour deux raisons centrales. La première est qu’il est le seul pays du monde arabe condamné par sa mosaïque confessionnelle à une éternelle instabilité politique. Son gouvernement, composé d’une multitude de factions aussi bien favorables à la coalition occidentale que farouchement opposées, est impossible à vassali-

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ser. La seconde raison est que la scène politique libanaise est un modèle réduit du conflit régional, qui oppose l’axe israéloaméricain au nouveau modèle de résistance chapoté par l’Iran. Pour rentrer en politique au Liban, il ne s’agit pas de défendre un modèle de société plus ou moins juste, mais de se positionner dans une alliance avec l’étranger. Le Tribunal spécial pour le Liban (TSL) offre aux EtatsUnis et à tous ses alliés une arène propice à l’affirmation de son leadership sur la région. Mis en place à l’initiative de ces derniers, entériné par ses partenaires privilégiés sur place, cet instrument supposément mis au service de la justice internavojagômagazine


PROCHE-ORIENT

Liban

tionale est censé faire la lumière d’Israël, la charte de la Cour sur le Liban. sur la mort du premier ministre pénale internationale. - Le Hezbollah, princilibanais Rafic Hariri, victime pal allié de la Syrie au Liban, d’un attentat en 2005. Ce tri- Revenons-en au Tribu- aurait pu servir d’exécutant à bunal violait dès sa naissance la nal, institué comme on l’a vu de la volonté syrienne, ou agir de constitution de l’Etat libanais, manière totalement arbitraire. lui-même, sans commanditaire, puisque sa mise en place a été Qui aurait pu en vouloir à Ra- soucieux de voir disparaître un soustraite à l’approbation du fic Hariri ? Trois hypothèses dirigeant favorable à son désarprésident de la République et s’offrent à l’observateur lambda : mement. du Conseil législatif que l’on sa- - Enfin, l’Etat d’Israël, - La Syrie, forcée d’éva- vait réticents. conscient de Il ne découle pouvoir faire en aucun cas Pour rentrer en politique au Liban, il ne s’agit porter la resd’une volonté ponsabilité du de la société pas de défendre un modèle de société, mais de meurtre sur libanaise, mais le Hezbollah d’une déci- se positionner dans une alliance avec l’étranger. et d’éliminer sion prise à ainsi sa bête ses dépens par noire, dispose le Conseil de sécurité et par un cuer ses troupes du Liban peu lui aussi d’un motif. groupuscule politique libanais après l’assassinat. Fruit d’un Cette dernière option pro-occidental. accord entre les Américains, est, d’office, exclue par le TriJacques Chirac et son ami Rafic bunal. Bien que Nasrallah ait Voici la première parti- Hariri, l’ordre d’évacuation (ré- présenté des preuves de l’implicularité de la Pax Americana : solution 1559) aurait poussé le cation de l’Etat sioniste, celuiun usage unilatéral du droit in- gouvernement syrien à mettre ci ne sera pas considéré comme ternational mis à la disposition hors-jeu le Premier ministre li- suspect. On continue donc à d’un dessein hégémonique. banais, « puissant opposant » au s’en tenir à des décisions parSans gober la propagande dont maintien de la tutelle syrienne faitement arbitraires, et l’espoir fait usage Mahmoud Ahmadinejad à la tribune des Nations De gauche à droite : Hassan Nasrallah, Bachar el-Assad et Mahmoud Ahmadinejad, Unies, certaines de ses critiques les trois bêtes noires de l’Occident. à l’égard du gouvernement états-unien paraissent pertinentes. « Nous proposons que les Nations Unies instaurent un groupe indépendant d’enquêteurs sur les faits concernant les événements du 11 septembre ». Quelle idée saugrenue, n’estce-pas ? Comment envisager une seconde que le gouvernement américain permette à un groupe d’experts étrangers de venir enquêter sur son propre territoire ? Le gouvernement américain accepte l’idée d’une justice internationale dans l’unique perspective d’assouvir ses propres intérêts. C’est pourquoi il n’a pas signé, à l’instar 1. En 2005, quatre officiers libanais considérés proches de Damas sont arrêtés sur ordre du TSL. Ils sont relâchés quatre ans plus tard, sans qu’aucune charge n’ait pu être retenue contre eux. On a appris il y a peu qu’une dizaine d’agents achetés par le clan Hariri, anti-syrien et prooccidental, avaient fait de fausses dépositions.

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PROCHE-ORIENT Liban d’une justice impartiale prend l’eau. L’obstination du Tribunal sur la Syrie et son allié chiite au Liban le conduira d’ailleurs à des scandales comme l’utilisation de faux témoins1. Maintenant, quel est l’intérêt pour les Etats-Unis d’initier un tribunal intrinsèquement dirigé contre le Hezbollah ? Il est triple : Premièrement, cette stratégie s’inscrit directement dans la lignée de la politique américaine à l’égard d’Israël. Principal allié dans la région, il est le seul îlot démocratique, et le défendre fait partie de la croisade engagée par l’administration américaine contre l’obscurantisme moyen-oriental. Deuxièmement, toucher à la légitimité du Hezbollah revient à atteindre une puissance régionale d’envergure autrement plus importante : l’Iran, partie prenante du fameux « axe du Mal », l’ennemi juré des Etats-Unis, le parrain généreux du Hezbollah. Troisièmement, attiser le conflit intra-musulman entre chiites et sunnites est une

façon d’affaiblir et de déstabiliser le Moyen-Orient. Accuser le Hezbollah revient à dire que des chiites ont assassiné un dirigeant sunnite et mettre ainsi dos à dos les deux communautés : une réplique de ce qui s’est déroulé en Irak avec la mise à mort de Saddam Hussein, perçue par les sunnites comme un crime orchestré par des chiites. Le Tribunal spécial pour le Liban n’est qu’une manifestation parmi d’autres de l’impérialisme mis en œuvre par les Américains. Pour anéantir le « parti de Dieu », le combat se joue sur tous les terrains. Idéologiquement, la campagne de désinformation entretenue par les Etats-Unis autour du Hezbollah a largement façonné l’opinion publique mondiale. En faisant figurer ce parti aux côtés d’Al-Qaida dans sa liste des organisations terroristes, le Département d’Etat américain diffuse une image du Hezbollah sans commune mesure avec la réalité. Le mouvement chiite s’est certes illustré dans des attentats suicides au cours des

années 80, mais sa véritable affirmation date des années 90, de sa résistance acharnée à l’occupation israélienne et de la guerre de 2006 que le parti de Dieu clame avoir remportée. Aujourd’hui, c’est ce passif guerrier que revendique le Hezbollah, en référence constante à l’ennemi israélien, qui lui fournit un alibi de poids en violant quotidiennement le territoire libanais1. En plus d’être une force militaire, le parti chiite bénéficie d’une représentation politique s’appuyant sur une base populaire en forte progression. Occupant 50 sièges parlementaires sur 128 et 5 ministères, il fait quasiment l’unanimité au sein de la communauté chiite majoritaire au Liban. A cette base s’ajoute un soutien d’une partie des chrétiens depuis l’alliance de Nasrallah avec le chef du Courant patriotique libre, Michel Aoun, en 2005. Financièrement, Washington soutient la coalition pro-occidentale en arrosant ses campagnes à coups de

Israël accuse la Syrie d’avoir fourni des missiles Scud au Hezbollah, désormais capable d’atteindre Jérusalem.

Dahieh, banlieue sud de Beyrouth, à majorité chiite, a subi les assauts de l’armée israélienne en 2006. 1. Les journaux rapportent presque quotidiennement des violations du territoire libanais par des drones de reconnaissance israéliens. A cela s’ajoute des systèmes d’espionnage ainsi qu’un piratage des réseaux de télécommunication. Le Liban a porté plainte au Conseil de sécurité de l’ONU début décembre 2010.

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PROCHE-ORIENT

Liban

millions de dollars1. Cet apport pation. Cela n’empêchera pas a notamment permis de payer pour autant le TSL d’aller au des billets d’avion à la diaspora bout de sa logique, puisqu’il est libanaise pour lui permettre de piloté depuis l’étranger et qu’il venir voter en masse, ou même échappe ainsi à toute souveraid’acheter des votes. neté libanaise. L’acte d’accusation du TSL, qui doit être rendu public en ce début d’année Tout prête à croire que 2011, n’a rien de mystérieux ici au Liban. Il sera dirigé le pays s’achemine vers contre l’ennemi numéro un d’Israël, la plus puissante une guerre inévitable. organisation paramilitaire du tiers-monde. Les fuites2 Le scénario est explosif mises au jour par CBC (chaîne au Liban, on se croirait en 14, d’information canadienne) en pleine poudrière balkanique. n’ont fait que confirmer un ver- Tout prête à croire que le pays dict que la nature du Tribunal s’achemine vers une guerre rendait prévisible. inévitable. Les chroniques ap Nasrallah a prévenu pelant au calme dans les jourqu’il coupera les mains à qui- naux, la surenchère partisane de conque oserait s’attaquer à des chaque camp, la résignation de membres de son parti. L’Iran, certains Libanais, pour qui il n’y par la voix de son Guide su- a pas d’autre issue possible, sont prême, l’Ayatollah Khomeiny, a autant de signes annonciateurs. déclaré que toute décision éma- Les Libanais sont lasnant du Tribunal serait nulle et sés de la guerre, lassés d’être un non-avenue. Bachar Al Assad, pion indispensable à la réalisale dictateur syrien a lui aussi tion de la Pax Americana. A tel condamné la politisation du point que certains aimeraient TSL. voir leur pays tomber définiti Pour manifester leur vement sous le joug de l’Occirefus de se plier à ce qu’ils dent, comme une grande majoconsidèrent comme une paro- rité des pays arabes ( Jordanie, die de justice, les ministres de Arabie Saoudite, Emirats). Cet l’opposition ont démissionné abandon explique l’attachement en janvier. Contrairement à ce d’une partie de la population au que laisse entendre la Une du Tribunal spécial pour le Liban Figaro ce jour-là (« Le Hez- et à ses desseins manifestes bollah fait tomber le gouverne- d’affaiblissement du Hezbollah, ment ») ce n’est pas seulement dernier rempart à la vassalisale « parti de Dieu », mais tous tion. les ministres de l’opposition qui ont fait chuter la coalition prooccidentale. Depuis, le Liban n’a pas de gouvernement, la majorité d’hier, aujourd’hui dans l’opposition, refusant toute partici-

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CHRONOLOGIE

2005 14 fév: L’ex-Premier ministre Rafic Hariri

et 22 autres personnes sont tués dans un attentat à Beyrouth. L’opposition accuse Damas. Des attentats ciblent des personnalités antisyriennes. avr: Les derniers soldats syriens quittent le Liban après 29 ans de présence. juil: Gouvernement d’union incluant pour la première fois le Hezbollah. oct: La commission d’enquête de l’ONU met en cause des responsables syriens et libanais dans des rapports préliminaires.

2006

2007

2008

2009

2010

12 juil/14 août: Conflit Israël/Hezbollah (près de 1400 morts dont 1200 au Liban). nov: Démission des ministres chiites, dont ceux du Hezbollah, qui réclament une plus large participation au pouvoir. juin: Création par l’ONU du Tribunal spécial pour le Liban (TSL), chargé d’enquêter sur l’affaire et de juger les responsables de l’assassinat. nov: Expiration du mandat du président pro-syrien Emile Lahoud. Majorité et opposition ne parviennent pas à élire son successeur. 7-21 mai: Violences entre pro-Hezbollah et pro-Hariri: près de 100 morts en une semaine. Accord à Doha sur une sortie de crise. Le chef de l’armée Michel Sleimane est élu à la présidence. juil: Nouveau gouvernement d’union où le Hezbollah et ses alliés ont un droit de veto. oct: Syrie et Liban établissent pour la première fois des relations diplomatiques. avr: Le TSL ordonne la libération de quatre généraux libanais prosyriens détenus depuis 2005. juin: Election législatives remportées par la majorité antisyrienne. Saad Hariri, fils de Rafic, est nommé Premier ministre. juil: Le chef du Hezbollah Hassan Nasrallah dit s’attendre à ce que des membres du mouvement soient accusés. oct: Nasrallah exhorte les Libanais à boycotter le TSL, affirmant que toute coopération avec les enquêteurs serait une « agression » contre le Hezbollah. nov: Nasrallah menace de « couper la main » qui arrêtera des membres de son parti. déc: Le Guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei, affirme que toute décision du TSL serait « nulle et non avenue ». 2011 jan: La coalition gouvernementale de Saad Hariri s’effondre après la démission de 11 ministres, dont 10 du camp du Hezbollah.

1. De l’aveu même des responsables américains, les Etats-Unis, depuis 2006, ont débloqué plus de 500 millions de dollars pour neutraliser le Hezbollah,financant près de 700 personnalités et institutions libanaises « pour créer des alternatives à l’extrémisme et réduire l’influence du Hezbollah dans la jeunesse », ainsi que 780 millions de dollars de financement de la campagne électorale de la coalition gouvernementale en 2009. 2. En novembre 2010, la chaîne révèle que des membres du Hezbollah seront accusés de l’assassinat. Un vaste réseau de télécommunication autour de l’attentat aurait été découvert par le Tribunal, la plupart des portables appartenant à des personnalités du mouvement chiite. Nasrallah déclarait que ce réseau était piraté par les Israéliens. En 2009, un vaste coup de filet a mis à nu une trentaine d’espions libanais à la solde d’Israël dont le président d’Alfa, premier réseau télécom au Liban.

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PROCHE-ORIENT

Liban

(In)compréhensions par Alexandre Mahoudeau, en université à Beyrouth.

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Novembre 2010, à Beyrouth. Etudiants curieux et fraîchement arrivés au Liban, nous décidons de regarder un documentaire diffusé par la télévision française, « Business, tourisme et Kalachnikovs, les mille visages de Beyrouth » (authentique), qui se présente comme une analyse de la réalité libanaise. En 1h30 nous sont présentés tous les problèmes jugés centraux dans le pays : islamisme radical, réfugiés palestiniens, voisinage avec Israël, guerre civile, assassinat de Rafic

Illustration : Manon Deboise.

Hariri et des personnalités anti-syriennes entre 2005 et 2006, système économique... C’est un fiasco : l’analyse, dès les cinq premières minutes, annonce ses cartes. Nous avons donc la stupéfaction d’apprendre que le Liban est divisé entre « les entrepreneurs tournés vers l’avenir » (dont la présentation plus tard dans le film révèlera qu’ils sont tous chrétiens et francophones, à l’exception d’un seul, musulman non-pratiquant) et « la pauvreté et l’islam radical dans les camps palestiniens »

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(à conseiller, le morceau d’anthologie où le documentariste demande de but en blanc à un militant palestinien s’il entretient de bonnes relations avec Al-Qaida, et s’étonne de ce que l’autre coupe court à l’interview). Foin de ses « mille visages », la capitale libanaise n’en a qu’un, et il est religieux. Au temps pour les chrétiens pauvres et les musulmans tournés vers l’avenir. Le Liban souffre d’une grille de lecture simpliste qui vojagômagazine


PROCHE-ORIENT mine toute compréhension de la situation, des enjeux, et des acteurs. L’analyse repose sur les appartenances religieuses ou communautaires, qui définissent le système politique et juridique libanais depuis sa constitution comme province autonome de l’Empire ottoman. Ainsi, la guerre du Liban, qui opposait des conceptions diverses de la direction à donner à la diplomatie, à la politique économique et sociale, ou à la gestion des minorités au Liban est devenue, grâce au travail intense des intellectuels généralistes, une simple guerre de religion : c’est à peine si l’on ne se figure pas le leader des Forces libanaises Samir Geagea (parti majoritairement chrétien) en vigoureux croisé venu reprendre la Terre sainte et Hassan Nasrallah, le chef du Hezbollah, en sémillant soldat de l’islam monté sur son pursang et arborant son cimeterre. A l’occasion des élections des représentants étudiants, un camarade fraîchement débarqué de France nous annonçait de but en blanc son intention de voter pour telle liste politique, « pour la défense des intérêts de l’Occident ». Au dénominatif « fasciste » apposé et imposé aux mouvements chrétiens pendant la guerre répondent ainsi les paroles de la chanson si appréciée de certains Français de Beyrouth : « Chrétienté, il est temps de secourir le Liban chrétien, qui t’appelle depuis si longtemps ». Le tout se termine souvent en apothéose de propos indécemment culturalistes, dont cette perle, récupérée par une journaliste à l’occasion d’un déplacement à Chypre : « Le chrétien aime vivre dans le luxe et numéro 1 - oct 2011

Liban

la sécurité » (au temps pour le musulman qui n’aime rien tant que la misère et la précarité). Ces grilles d’analyses identitaires et religieuses sont inopérantes quand il s’agit de se confronter à la réalité du « terrain libanais », où les attaches communautaires se mèlent aux liens politiques et économiques, et les solidarités religieuses aux consciences de classe, voire parfois de race. Ces jeux de distinction se ressentent dans les discours, dans les comportements et dans l’agencement du pays et des villes. Dans le film West Beirut, qui décrit la vie d’une bande de jeunes du quartier ouest (musulman) de la ville pendant les premières années de la guerre civile, une scène rend compte de cette incompréhension : bloqué par des fedayins en conduisant son fils à l’école française, le père du personnage principal s’étonne que les miliciens lui disent que de l’autre côté, les musulmans sont arrêtés, et s’exclame : « Mais enfin, je suis de Beyrouth ! », voulant ainsi expliquer que cette guerre civile de gens des montagnes ne concerne pas les habitants de la capitale, habitués à vivre en mixité. De la même façon, les appartenances religieuses cachent des intérêts économiques : les célèbres massacres de 1861 entre druzes et chrétiens dans la montagne s’expliquent plus facilement par des inégalités économiques entre les populations que par une haine ancienne et vue comme essentielle entre deux communautés vivant en harmonie depuis des siècles sur un même territoire : le « choc des civilisations » à deux pas de chez vous.

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Aujourd’hui encore, les accointances du peuple envers les leaders communautaires sont liées à la pratique du service public privé dont on connaît les avatars avec les constructions d’écoles ou de dispensaires par différents partis et hommes politiques. Exemples frappants, le Hezbollah et les Forces Libanaises, partis politiques et milices confessionnelles, ont connu leurs croissances respectives en se « mettant le peuple dans la poche » par des aides sociales et économiques. Certes, la communauté et la religion ne doivent pas être marginalisées ou abandonnées comme éléments d’analyse. « Dites moi votre nom de famille et je devinerai votre religion, le village où vos parents votaient et le parti pour lequel ils votaient », plaisante souvent madame K, professeure de sociologie politique dans une université libanaise. De la même façon, on peut lire sur les murs des écoles chiites des rappels des mythes fondateurs de cette branche de l’islam, du massacre de Kerbala au VIIIe siècle à celui de Qana en 1996. Cependant, il s’agit de ne pas oublier que ces mobilisations religieuses cachent de banals intérêts politiques et stratégiques. A ces jeux socio-économiques et religieux, on peut ajouter les consciences nationales et raciales qui poussent les Libanais de certaines branches à s’identifier aux Phéniciens pour se différencier des peuples arabes (ce qui est d’autant plus drôle quand on sait que le mythe phénicien au Liban visait à dépasser les clivages religieux dans la recherche d’une origine mythique commune).


PROCHE-ORIENT Le Pacte National de 1943, qui entérine le rapport de forces entre chrétiens et musulmans au sein de la République libanaise est ainsi le lieu de production d’un slogan qui résume le nationalisme libanais en considérant le pays du cèdre comme un pays « à visage arabe ». Certains libanistes vont jusqu’à chercher une distinction biologique entre leur peuple et ses voisins en affirmant qu’il existe des gènes phéniciens qui se retrouvent dans la population libanaise chrétienne et pas chez les musulmans arabes. Cette distinction se retrouve jusque dans un rejet de l’arabisme par certains chrétiens qui valorisèrent longtemps l’usage de la langue française comme un outil de distinction sociale visà-vis de leurs concitoyens arabophones. C’est aujourd’hui l’anglais qui tient le rôle de cet outil de distinction, mais toujours pas l’arabe (l’ancien Premier ministre Saad Hariri était par exemple réputé comme sachant mieux parler anglais qu’arabe). Les deux blocs au cœur de la guerre civile libanaise étaient ainsi moins structurés religieusement que politiquement : au Front Libanais essentiellement conservateur, partisan d’une politique de proximité avec l’Europe et contre l’usage du Liban comme base arrière des Palestiniens dans leur lutte de libération nationale, répondait ainsi un Mouvement National pro-arabe, progressiste et favorable à une alliance avec les Palestiniens dans cette lutte. La dernière pierre politique qui conduisit à la guerre fut d’ailleurs posée en 1969 avec les Accords du Caire qui acceptaient la position du Liban comme «

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base retranchée » de l’OLP dans l’optique où, selon la phrase de Salah Khalaf, numéro deux du mouvement Fatah, « la route de Jérusalem passe par Jounieh », ville au Sud de Beyrouth. De même, les divisions actuelles au sein de la scène politique libanaise tournent moins autour des enjeux communautaires qu’autour de questions de politiques étrangère (rapprochement avec l’Occident, la Syrie, l’Iran...), le tout structuré en blocs méta-confessionnels (avec une alliance de partis sunnites et chrétiens qu’est le mouvement du 14 mars et une entente entre chiites, druzes et chrétiens dans le mouvement du 8 mars). De la scène politique libanaise, ainsi que de la société qu’elle représente (tant bien que mal), on ne peut être un expert. Une phrase lapidaire est souvent assénée à qui veut s’intéresser à ce pays : « Si vous avez compris le Liban, c’est qu’on vous l’a mal expliqué. » Cependant, la complexité de la situation et l’imbrication des appartenances, positions, volontés et points de vue rendent caduque toute explication monolithique qui verrait dans le Liban le lieu d’une perpétuelle croisade entre d’un côté « des entrepreneurs modernes et tournés vers l’avenir » et de l’autre « les camps palestiniens et l’islam radical ». Comprendre le Liban nécessiterait plus de temps que celui nécessaire à l’écriture d’un article de journal ou à la réalisation d’un reportage pour une grande chaîne nationale. Les poncifs religieux ou les distinctions traditionnelles de type « droite versus gauche », « Orient versus Occident » ou « riches versus pauvres » ne permettent de comprendre du Liban que ce

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que l’on avait déjà compris de lui en y arrivant, c’est-à-dire de renforcer ses préjugés. Or, cette grille de lecture culturaliste s’est mise à toucher tous les pays arabes : l’oppression en Syrie d’un régime composé d’alaouites sur des populations sunnites et alaouites devient un génocide anti-sunnites. Le régime laïc de Saddam Hussein en Irak devient le régime des sunnites contre les chiites. Les différentes formes de lutte contre la politique ou l’existence d’Israël deviennent autant de résurgences d’un antisémitisme qui serait ancré dans les racines même de l’islam. Le mouvement Hezbollah et le mouvement Hamas, radicalement différents, sont systématiquement reliés entre eux et à l’organisation Al-Qaida dans l’imaginaire européen car tous trois sont des mouvements qui revendiquent l’islam et pratiquent la lutte armée. En bref, tout mouvement politique dans ce que l’on appelle le monde arabe est avant tout analysé comme un fait religieux, au détriment de tous les autres (et nombreux) critères en jeu. Il ne s’agit pas ici de dire que le fait religieux n’est jamais un fait politique, ce qui serait absurde, mais de constater que, tant que nous continuerons à voir un Orient mythifié dans lequel se rejouerait sans cesse la guerre éternelle des monothéismes, nous serons incapables de voir ce qui s’y passe vraiment. L’abandon des anciens préjugés sur un pays, un rapport de forces ou un conflit est le premier pas que devrait effectuer un « esprit libre ».

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PROCHE-ORIENT

Turquie

« Mon enfant est homosexuel » Du 13 au 26 juin 2011, Istanbul a accueilli successivement la « semaine de la fierté Trans » et la « semaine de la fierté LGBTT » (lesbiennes, gays, bisexuels, travestis et transsexuels). Ateliers, projections de films, danses, Trans Pride et Gay Pride ont marqué les esprits et dénoncé les traitements infligés aux LGBTT en Turquie.

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« Nous sommes ici, habituez-vous y », « Nous sommes lesbiennes et gays », « Nous sommes travestis et transsexuels. ». Il est 17h sur la grande place de Taksim, à Istanbul. Les pancartes et les drapeaux aux couleurs de l’arcen-ciel s’agitent dans l’air au rythme des sifflés, tambourins et maracas. La 19e Gay Pride turque, autrement appelée « marche de la fierté des LGBTT» va bientôt débuter. numéro 1 - oct 2011

par Hélène Guillaume, stagiaire à l’Institut Français d’Etudes Anatoliennes (IFEA) à Istanbul. « Pour une place dans la loi constitutionnelle » Au cours de cette manifestation, les droits au mariage ou à la filiation n’ont pas été mentionnés une seule fois. Rien de bien étonnant dans un pays où l’homosexualité est encore et toujours taboue. Pour les associations et les sympathisants, il s’agit avant tout de faire respecter les droits de l’Homme, au premier rang desquels le droit à la vie.

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Chaque année, des homosexuels sont encore assassinés par leurs familles ou par leur entourage. Ces crimes d’honneur sont commis aussi bien en Anatolie « profonde » que dans les grandes villes comme Istanbul, mégalopole culturelle et économique de 14 millions d’habitants. Le meurtre d’Ahmet Yıldız, jeune homme 26 ans, est le cas le plus médiatisé en Turquie. Il a été tué par balles le 15 juillet 2008, au pied de son immeuble, alors qu’il sortait pour faire ses courses.


PROCHE-ORIENT Ibo, son compagnon, a immédiatement porté plainte. Les juridictions criminelles se dessaisissent une à une du dossier jugé trop sensible. Il faut attendre que la justice internationale s’en mêle pour qu’enfin, en mars 2011, un mandat d’arrêt international soit lancé contre le père du défunt, toujours en fuite aujourd’hui. Sans en arriver à ce paroxysme de violence, au quotidien, les LGBTT font face à des humiliations, pressions et agressions, comme le signale Amnesty International dans un rapport intitulé « Ni une maladie, ni un crime, les personnes LGBT en Turquie demandent l’égalité », publié en juin 2011. Il relate ces discriminations : aussi bien au travail que pour trouver un logement, sans parler du traitement dégradant que subissent les hommes gays appelés sous les drapeaux (cf. encadré). Bien plus, selon l’organisation, les personnes LGBTT et hétérosexuelles ne sont pas traitées à égalité devant la justice. Certes, le législateur n’a jamais criminalisé l’homosexualité ni même explicitement discriminé les LGBTT. Mais l’ONG affirme que certains juges, invoquant la notion légale de « moralité », s’en servent pour discriminer « les individus (…) à cause de leur orientation sexuelle ou de leur identité de genre ». Certains magistrats vont même jusqu’à réduire la peine des auteurs de crimes homophobes sous prétexte que « l’agressé suggérait ou offrait des relations sexuelles ». Devant cette réalité accablante, les associations LGBTT tirent la sonnette d’alarme et réclament une protection constitutionnelle comprenant « le droit à la non-

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discrimination de la personne en fonction de son orientation sexuelle et de son identité de genre ». Cependant, depuis son arrivée au pouvoir en 2002, l’AKP (parti conservateur issu de la mouvance islamique) n’en a pas tenu compte. Les occasions de réforme n’ont pourtant pas manqué. Mais le nouveau Code pénal de 2005 comme la réforme constitutionnelle de mai 2010 n’ont pas intégré les protections tant réclamées. Pour Amnesty International, « le gouvernement a échoué » à protéger les droits fondamentaux de son peuple alors même que la Turquie a ratifié la Convention européenne des droits de l’Homme. « Des transsexuelles séquestrées chez elles » Une semaine avant la Gay Pride, la Trans Pride défilait à Istanbul pour défendre les droits des travestis et transsexuels. Bien souvent, ils vivent dans des conditions d’extrême précarité. « Vous savez, explique

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Şevval Kılıç, une transsexuelle et militante de 34 ans, nous avons de grandes difficultés à trouver un travail. Pour gagner un peu d’argent, beaucoup d’entre nous n’ont alors d’autres choix que de se prostituer. J’en suis aussi passée par là. Après avoir changé de sexe à l’âge de 21 ans, j’ai ensuite passé un an à proposer des services sexuels contre une rémunération à mes amis. Mais très vite, j’ai eu la chance de rencontrer un homme qui m’a tirée de ce monde-là. Aujourd’hui, je travaille en tant qu’activiste et je perçois un salaire régulier. Je suis bien consciente d’être privilégiée ! ». Face à cette marginalisation, les travestis et transsexuels ont réagi en créant leurs propres associations : LGBTT à Istanbul et Pink Life à Ankara. « Si nous organisons une Trans Pride, c’est parce que nous estimons que la Gay Pride n’est pas suffisamment politique. Pendant la Gay Pride, les gens chantent « tout le monde danse maintenant ! ». C’est très

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PROCHE-ORIENT bien, nous aimons aussi faire la fête. Mais nous n’en avons franchement pas le cœur actuellement. Notre situation est misérable. Nous en sommes encore à un stade où nous demandons « S’il vous plaît, ne nous tuez pas ! On se croirait au MoyenAge ! » poursuit Şevval Kılıç. Elle ne pouvait pas utiliser de termes mieux appropriés. Selon Amnesty International, les travestis et les transsexuels sont régulièrement menacés, harcelés, agressés sexuellement voire tués. Comble du comble, l’organisation révèle que ces crimes sont dans de nombreux cas commis par des agents de police ! « Et cette violence n’est pas que physique, ajoute Şevval Kılıç, manifestement choquée, depuis deux ans, le gouvernement a émis un décret autorisant la police à délivrer des contraventions aux travestis et transsexuelles qui se prostituent dans la rue. Chaque jour, elles peuvent recevoir jusqu’à 10 amendes, chacune s’élevant à 70 liras turques (TL) alors qu’elles ne touchent que 10 à 20 TL par client ! Incapables de payer leurs dettes, elles n’ont plus d’autre solution que de rester chez elles. Cette séquestration à domicile est aussi une forme de violence inouïe ! C’est une entrave à la liberté de circulation et une atteinte aux droits de l’Homme ! » Un avenir proche très incertain Si les conclusions d’Amnesty International sont navrantes, les récentes actions du gouvernement turc ne rassurent en rien. En effet, Ankara a rendu public un projet de loi organisant minutieusement la censure sur internet. Ce projet numéro 1 - oct 2011

Turquie

de loi, soumis au vote en août 2011, prévoit le recours à un programme que seuls la Chine, la Corée du Nord et l’Iran osent aujourd’hui utiliser. Parmi les mots inscrits sur la liste noire, on trouve les classiques « gay », « lesbiennes », « sexe » mais aussi quelques termes surprenants comme « respiration »… « S’il est mis en œuvre, ce filtre internet va d’une part nuire au travail du sexe en ligne. D’autre part, il va isoler les personnes LGBTT qui ne peuvent s’expriment véritablement librement qu’à travers des réseaux sociaux pour LGBTT », regrette Şevval Kılıç. Une chose est certaine. En Turquie, les LGBTT ne sont pas prêts d’obtenir l’égalité de traitement avec les hétérosexuels, encore et toujours considérés comme les seuls « véritables éléments sains de la société ». Photos : Gay Pride & Trans Pride d’Istanbul, 2011.

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Etre gay et appelé sous les drapeaux Bien que l’Organisation Mondiale Santé ait retiré l’homosexualité de sa liste des maladies mentales le 17 mai 1990, l’armée turque s’entête à la percevoir comme telle. Les hommes gays qui effectuent leur service militaire sont alors bien souvent violentés, menacés voire parfois abusés sexuellement par leurs camarades ou par leurs supérieurs. Face à de telles atrocités, décrites en détails dans le rapport d’Amnesty International, nombreux sont les hommes gays turcs à demander à être réformés au motif de leur homosexualité. L’armée les soumet alors à une procédure humiliante et violant leurs droits et leurs libertés fondamentales : entretiens avec des psychiatres, questionnaires stéréotypés (ex : « Avezvous déjà rêvé d’être infirmière ? », il est évidemment conseillé par les associations LGBTT de répondre « oui »), examen anal forcé, photographies du requérant mis en scène dans l’acte sexuel avec son partenaire. L’armée finalement convaincue, leur délivre un certificat d’exemption pour « désordre psychosexuel ». Ce document, révélant au grand jour leur orientation sexuelle, est un véritable prisme social changeant le regard que l’on porte sur eux. Ibne (« pédé »), telle sera désormais l’étiquette accolée à leur identité.

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PROCHE-ORIENT

Turquie

L’Empire ottoman contre-attaque...

Kurtlar Vadisi des films de destruction massive

À l’heure où la Turquie vient d’expulser l’ambassadeur d’Israël, revenons sur un feuilleton – c’est le cas de le dire – qui a été au cœur de la crise diplomatique entre les deux pays, qui a atteint son paroxysme lors de l’attaque israélienne sur la flotille pour Gaza en 2010. La série télévisée turque « La Vallée des Loups » et les films du même nom reprennent les vieilles recettes des blockbusters américains, adaptées à la sauce turco-islamique de la Turquie d’Erdoğan, qui prétend être de retour à la tête du monde musulman.

par Amaury Bonnard en université à Istanbul

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C’est lors d’un long trajet avec le moyen de transport privilégié des Turcs, le bus, en traversant le pays d’est en ouest durant mes premières escapades, que je fus interloqué par la bombe cinématographique qui suit. Les gares routières de Turquie sont à l’image du pays : fourmillantes, bondées et cosmopolites. Seul transport viable dans le pays, comme partout au Moyen-Orient, les bus turcs rivalisent avec des lignes aériennes transatlantiques : un équipage est à votre service et vous propose des collations, et, élément contemporain incontournable, un écran de télé est ancré dans chaque dossier de voyageur. Et c’est là dans l’ambiance silencieuse d’un voyage de nuit que je fus frappé par la ferveur qui accompagnait la diffusion de Kurtlar Vadisi sur la chaîne ShowTv, non seulement auprès des Turcs, mais aussi de la part de co-voyageurs venant de Syrie et

Affiche de « La Vallée des Loups : Palestine » , sorti le 28 janvier 2011. Remarquez le « méchant » israélien avec le cache-oeil...

d’autres pays arabes. J’avais déjà saisi l’importance des séries TV turques, les dizi, dans un pays qui, dans ce

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domaine, tant au niveau de la production que de la consommation et de l’exportation, a dépassé depuis peu le Brésil, et c’est peu vojagômagazine


PROCHE-ORIENT dire. Mais l’engouement que j’ai pu voir pour cette série en particulier m’intrigua ; à mes yeux d’Européen non-turcophone, elle n’a pourtant pas grand chose de différent des nombreuses autres dizi sur lesquelles j’ai déjà zappé, construites très souvent sur le même modèle de réalisation : des intrigues allant de rebondissements en rebondissements rocambolesques, forcés par des gros plans longs, très longs, sur des personnages au regard perdu dans leurs dilemmes surhumains, accompagnés d’une musique-catastrophe digne du JT de TF1. Mais l’OCNI (« Objet Cinématographique Non-Identifié ») dont nous parlons ici est bien plus qu’une simple série télé. Kurtlar Vadisi, « La Vallée des Loups » en français, après un grand succès en tant que série, est carrément devenue une franchise cinématographique rassemblant à l’heure actuelle trois longs métrages d’action, dont la portée géopolitique est pour le moins fracassante. Le dernier en date est sorti le 28 janvier en Turquie : avec Kurtlar Vadisi : Filistin (« La Vallée des Loups : Palestine »), la société de production Pana Film persiste et signe dans un genre nouveau au Moyen-Orient qui n’a fait que confirmer le succès de la série dans les pays arabo-musulmans. Ce genre, c’est un film d’action à gros budget extrêmement osé sur le rapport avec l’actualité, et connoté d’une revanche symbolique aux relents nationalistes et islamisants, dans la pure veine (certes poussée à l’extrême) de la nouvelle politique extérieure de la Turquie portée par l’AKP. En quelques mots, ce dernier Kurtlar Vadisi relate la vengeance des Turcs sur Israël, dans une profusion de cascades et un bain de sang expiatoire, après l’assaut sur la flottille pour Gaza le 31 mai 2010 par l’armée israélienne. numéro 1 - oct 2011

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Reconstitution de l’attaque du Mavi Marmada, cargo de la flotille « Free Gaza ».

Voilà, c’est dit, c’est violent, ça fait mal et ça fait de nombreux fans en Turquie et dans les pays arabes ; et je n’ai qu’à peine simplifié l’intrigue. L’abordage par les forces de Tsahal sur la frégate Mavi Marmara, (qui a fait officiellement neuf morts et vingt-huit blessés parmi les militants, et dix blessés parmi les militaires israéliens) est en effet reconstituée au tout début du film. La suite relate l’arrivée à Jérusalem de Polat Alemdar, personnage principal de la série (qui a bien mérité son surnom de « Rambo turc »), qui va avec ses compagnons d’une unité spéciale de l’armée turque descendre des soldats israéliens à la chaîne, et tuer les dignitaires de l’Etat hébreu responsables de l’attaque. Même si le scénario du film ne le dit pas clairement, les héros turcs ne font pas que venger leur nation, ils sont de plus représentés comme des libérateurs du joug israélien sur la Palestine... Rien que ça. En effet, pas de place pour les nuances, les Israéliens dans le film sont montrés sous un jour très manichéen, tuant des enfants et des prisonniers de sang froid, ou se livrant au trafic d’armes. Les auteurs manient le symbole de manière très explicite,

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faisant éclater une Intifada, char contre pierres. Les héros viennent alors donner des fusils et des mitraillettes au peuple palestinien pour qu’il se batte à armes égales. Le symbole est fort, et il ne va pas arranger les relations diplomatiques déjà tendues entre Israël et la Turquie, son alliée de toujours. Pourtant, les producteurs de la série et des films griffés Kurtlar Vadisi n’en sont pas à leur coup d’essai. La série ainsi que les deux premiers longs métrages (« La Vallée des Loups : Irak » et « La Vallée des Loups : Gladio »), tous couronnés d’un succès notable en Turquie et dans les pays musulmans, étaient imprégnés d’une même philosophie nationaliste, islamisante, anti-américaine et anti-israélienne (pour ne pas dire antisémite). Le nationalisme ambiant ressort dans le titre même de la série : « La Vallée des Loups » fait référence au symbole de ralliement utilisé par les nationalistes turcs, le loup (que ce soit au sein du parti d’action nationaliste MHP ou du mouvement extrémiste des Loups Gris, qui se reconnaissent entre eux par un signe de la main


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Turquie

«Nous ne sommes pas venus en Israël, mais en Palestine», déclare Polat Alemdar (le « Rambo turc »), avant de décimer tout un régiment de soldats israéliens.

: l’index et l’auriculaire levés, les autres doigts se rejoignant vers l’avant, pour former la tête d’un loup). En effet, selon un mythe fondateur venu d’Asie centrale, les Turcs, originaires de cette région, seraient les descendants de l’union d’un guerrier et d’une louve. Ce symbole mis à part, les héros de la série sont les membres d’une section spéciale de l’armée turque, et sont pris dans des conspirations contre l’État turc qu’ils servent corps et âmes. La série télé insistait surtout sur des ennemis de l’intérieur, de même que le film Gladio sorti en 2009, dans lequel un ancien agent secret tente de régler ses comptes avec l’organisation secrète (le Gladio) qui l’a manipulé pour conspirer au sein de l’État. A noter que les théories du complot vont bon train en Turquie, dans un climat de paranoïa populaire qui s’est accentué avec les multiples révélations des procès Ergenekon ouverts en 2005, immense imbroglio de collusions entre les sphères militaires, politiques et médiatiques. A l’inverse, le film Irak sorti en 2006 mettait l’accent sur des ennemis de l’extérieur (peu conventionnels), avec cette fois-ci les Américains en ligne de mire : Polat Alemdar, toujours lui, vient venger son ami

membre d’une section spéciale de l’armée turque présente en Irak, et détenue par les Américains. Le film fait aussi référence à la prison d’Abu Ghraib et à d’autres faits peu glorieux de l’armée américaine en Irak, et oppose le commando turc aux soldats américains en Irak, avec le même sens du carnage que dans l’épisode Palestine. Un autre versant de ces films est donc l’anti-américanisme. Toujours dans le film Irak, le personnage du chef des mercenaires américains Sam William Marshall (interprété par Billy Zane) est très révélateur. Il critique les Turcs pour être « un peuple fier mais toujours dépendant des aides étrangères américaines » sous forme militaire et monétaire, et ingrat face à la protection apportée par les EtatsUnis contre le communisme. Il proclame aussi être entré en Irak pour « aider à la création d’un Royaume de Dieu au nom de la chrétienté ». En substance les films Kurtlar Vadisi sont aussi mêlés à une rhétorique islamisante renforcée par ces scénarios marqués de solidarité turco-arabe par le lien religieux. C’est surtout une image positive de l’islam que les auteurs veulent montrer. Toujours dans le film Irak, on voit par exemple

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un cheikh (interprété par Ghassan Massoud qui joue aussi dans Kingdom of Heaven) dissuader une jeune fille de commettre un attentat suicide car c’est contre la Charia, et empêcher la résistance irakienne de décapiter un journaliste car cela ternit l’image de l’islam. Dans Palestine ainsi que dans Irak on assiste à une cérémonie musulmane apparentée au soufisme, qui est une pratique mystique, peu contraignante et réputée ouverte de l’islam. Sur certains points, Kurtlar Vadisi frise donc le prosélytisme. Mais dans beaucoup de pays, Israël en premier, ce sont les travers antisémites qui ont été pointés du doigt, et ce même avant le film Palestine. L’antisémitisme n’a pourtant pas en Turquie une emprise historique comparable à celui de l’Europe, l’Empire ottoman ayant été une terre d’accueil pour les Sépharades chassés d’Espagne en 1492. Mais un sentiment anti-israélien s’est développé ces dernières décennies à l’image de ce que l’on peut voir dans Kurtlar Vadisi. Dans le film Irak, on voit par exemple un médecin juif voler des organes pour les envoyer à New-York, Londres et Tel-Aviv. En janvier 2010 (soit cinq mois avant l’affaire de la frégate pour Gaza et un an avant le film Palestine), la série télé a même été à l’origine d’une première crise diplomatique entre Israël et la Turquie, à cause d’épisodes où des diplomates israéliens sont à la tête d’un réseau de trafic d’enfants. S’en est suivi une rencontre diplomatique après laquelle le Premier ministre turc Tayyip Erdoğan s’est offusqué de l’accueil déplorable fait par Israël au diplomate d’Ankara, et a même demandé les excuses officielles d’Israël pour ce manque de diplomatie. Après avoir reçu la lettre d’excuses, Erdoğan a lancé une pique à Israël disant que l’Etat Hébreu devrait vojagômagazine


PROCHE-ORIENT faire davantage pour la paix dans la région. La suite on la connaît : l’assaut sur la flottille pour Gaza et les élucubrations d’Erdoğan à l’ONU. Le fait que le Premier ministre AKP défende ainsi indirectement la série est révélateur. Les scénarios osés de Kurtlar Vadisi vont, d’une manière exagérée et commerciale, dans la même direction que la nouvelle politique étrangère de la Turquie depuis 2002 avec l’arrivée au pouvoir de l’AKP, et d’autant plus depuis la prise de fonction d’Ahmet Davutoğlu aux Affaires étrangères. Cette nouvelle politique extérieure est parfois taxée de néo-ottomanisme. En effet, elle consiste en un retour de la Turquie sur la scène moyen-orientale, dans les régions autrefois sous la domination des Ottomans. Dit comme ça, on pourrait croire que Kurtlar Vadisi est une véritable propagande politique orchestrée par le gouvernement, mais on ne peut pas se lancer dans de telles spéculations. Néanmoins, on peut se poser des questions, dans un pays où beaucoup des grands titres de la presse et des médias sont aux mains de groupes dont les leaders sont proches de l’AKP et du Premier ministre Erdoğan (ce n’est pas le propre de la Turquie, me dira-t-on), par le biais notamment de la cemaat (« la communauté »), le réseau dirigé par le penseur musulman Fetullah Güllen, prônant un islam politique modéré. Le grand écart que fait l’AKP entre une perpétuation des symboles atatürkistes autoritaires et un retour de l’islam dans la société, justifié par la démocratisation nécessaire à l’intégration européenne, est jusqu’ici un succès. Il est clair que les producteurs de Pana Film ont choisi un créneau vendeur dans une société turque où le message de leurs films prend aussi facilement que la rhétorique numéro 1 - oct 2011

Turquie

de l’AKP. Les auteurs se défendent pourtant de tout embrigadement politique ou d’une quelconque opération commerciale : « C’est quelque chose qu’on a fait avec conviction en connaissance de cause. On a gagné de l’argent avec la série, on va sans doute aussi en gagner avec le film. Mais ce qui est bien c’est qu’on a fait un beau film, qui donne une voix aux opprimés, et que le monde va entendre », a déclaré Necati Sasmas qui interprète Polat Alemdar, lors de l’avant-première de « La Vallée des Loups : Palestine ». Véritables convictions ou coup marketing ? Les deux semblent en tout cas se marier merveilleusement bien, et Kurtlar Vadisi reprend dans ce sens la formule de nombre de blockbusters américains au message patriotique et ultra-violent, dont Hollywood n’a désormais plus le monopole. Soyons clairs, ces films ont toutes les caractéristiques de navets à gros budget, mais leur contenu est une mine d’or sur l’atmosphère politique populaire de la Turquie d’aujourd’hui. On n’a sûrement pas fini d’entendre parler des séries turques, qui soulèvent parfois des débats là où on ne les attend pas forcément.

Dernièrement, c’est une autre dizi portant sur la vie du sultan ottoman Soliman le Magnifique (à la manière des Tudors au RoyaumeUni) qui a soulevé un tollé chez certains intellectuels avant même sa diffusion, car elle montre un sultan peu porté sur les règles de l’islam dans son harem où l’alcool coule à flots. Ces débats sont aussi révélateurs que Kurtlar Vadisi sur une société turque qui accepte facilement que les fictions puissent se jouer du présent, mais beaucoup moins qu’elles s’attaquent aux symboles historiques officiels comme les sultans ottomans ou Atatürk. Ce rapport à un passé qui ne passe pas est similaire à celui qui touche au génocide arménien, à la question kurde, ou à d’autres épisodes sombres de l’Histoire de la Turquie contemporaine. Pas sûr que Kurtlar Vadisi contribue à faire progresser la société turque dans ce sens. Le cinéma turc a pourtant beaucoup mieux à offrir. En 2009, le film « Le Souffle : Vive la Patrie » (Nefes: Vatan Sağolsun en turc) décrivait l’angoisse de soldats turcs embarqués contre la guérilla kurde au début des années 1990 et délivrait un vrai message pacifiste, à mille lieues du militarisme nationaliste de Kurtlar Vadisi.

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Les films insistent beaucoup sur l’émotionnel, notamment en mettant en scène des enfants en péril.

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Nouvelle-Zélande

Nouvelle-Zélande :

100% pure ? par Ludivine Tomasso, en stage à Oakwell United.

Waitakere Ranges, Est d’Auckland.

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Huka falls, Waikato river, Taupo.

La Nouvelle-Zélande possède des ressources naturelles exceptionnelles : volcans, glaciers... Elle a également été un des derniers territoires à être habités lorsque les Maoris venus des îles pacifiques s’y sont installés. Depuis quelques années, le gouvernement néo-zélandais a lancé une campagne publicitaire sur le thème de la pureté du pays. Le pays présente en effet des paysages d’une grande diversité. Mais cet environnement à couper le souffle suffit-il pour décréter que la Nouvelle Zélande est pure à 100% ?

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OCEANIE

Nouvelle-Zélande Il faut noter que le pays a été un des premiers à refuser l’utilisation de la puissance nucléaire dans les années 1980 et s’est toujours battu pour que les essais nucléaires qui ont eu lieu dans le Pacifique stoppent.

Lake matheson Fox Glacier, île du Sud.

La Nouvelle-Zélande possède un éco-système très fragile qui est constitué en grande partie d’espèces endémiques à l’île. Le Kiwi, emblème du pays, a été décimé par les opossums introduits par l’homme. Aujourd’hui en voie d’extinction, il ne vit que dans des espaces protégés. Si la pollution ne se voit pas au premier coup d’œil, elle est bien présente. Mike Joy, environnementaliste à l’Université Massey à Auckland révèle des chiffres alarmants : « Concernant les cours d’eau, plus de la moitié des 50 espèces de poissons qui n’existent qu’en Nouvelle-Zélande sont aujourd’hui considérés comme en voie de disparition. » Une des causes de cette pollution est l’agriculture intensive. En effet, selon lui, 50% des lacs et 90% des cours d’eau situés en faible altitude sont pollués. Ces vingt dernières années, le phénomène s’est accéléré. Ici comme ailleurs, la pollution reste un problème que le gouvernement néo-zélandais va devoir prendre avec plus de sérieux.

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Wesport, île du Sud.

numéro 1 - oct 2011

Lake Wanaka, île du Sud.

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A propos de Vojagô Vojagô magazine est une association créée cette année par des étudiants de 3ème année de Sciences Po Aix, au cours de leur année à l’étranger, et qui, nous l’espérons, a de beaux et longs jours devant elle. Son but est de s’appuyer sur l’expérience de l’expatriation pour proposer un magazine de qualité, regroupant anecdotes, portfolios, et articles de fond. L’objectif est que ce magazine soit une plateforme d’échange et de partage quant à la 3ème année de chacun, destiné à l’ensemble des étudiants curieux mais aussi plus particulièrement aux élèves de 1ère et de 2ème année pour qui la mobilité est à venir, à prévoir et préparer. Il permettra, nous l’espérons, d’apporter un petit « rab » de voyage aux promotions de 4ème et 5ème année. Le logo est une illustration de la célèbre phrase d’Eluard « La terre est bleue comme une orange », avec un petit clin d’oeil à Tintin dont les aventures ont croisé ces étranges fruits. Vojagô signifie simplement « voyage » en ésperanto. Nous espérons que ce magazine vous a plu, et que, si votre année à l’étranger est devant vous, celui-ci a attisé votre intérêt et votre enthousiasme au point de continuer à le faire vivre en temps voulu.

Merci à tous de votre lecture et du soutien que vous apportez ainsi au projet.

Si vous souhaitez en savoir plus sur l’association, et/ou vous investir en son sein, n’hésitez pas à nous contacter par mail à vojagomagazine@gmail.com

Remerciements

pour l’impression du magazine et le soutien apporté à notre projet naissant. Julie Arnaud et le Club Photo pour l’organisation en parallèle de la grande expo des Aixpats.

d’avoir travaillé avec nous à la préparation de la « Soirée Sans Frontières ».

pour leurs précieux conseils, et pour que continue l’amicale coopération entre nos 2 projets.

Et, bien sûr, à l’équipe de l’an prochain, qui continue de faire vivre le projet : Bonne chance !

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