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Le Journal tenu entre 1836 et 1840 par la comtesse Olga Kalinowska, future princesse Ogińska (1819–1899), était jusqu’à présent inconnu des lecteurs. Et pour cause : ce manuscrit de cinq cents pages, rédigé en français, n’avait jamais été transcrit. Son intérêt est pourtant grand : il décrit la vie quotidienne de la jeune comtesse à la cour de Saint-Pétersbourg et dépeint ses états d’âme. Olga était en effet la demoiselle d’honneur de l’une des filles de l’empereur Nicolas Ier, la grande-duchesse Marie. Or en 1837 se noua une relation amoureuse entre l’héritier du trône, le grand-duc Alexandre et la jeune Polonaise. Cette passion sera assez forte pour inquiéter l’Empereur et l’Impératrice. Ils éloigneront donc Alexandre et feront tout pour marier Olga. De fait, elle épousera le prince Ireneusz Ogiński et se retirera dans l’actuelle Lituanie. Plus encore qu’une histoire sentimentale à la cour de Russie, le Journal d’Olga présente un intérêt sociologique et historique, car la jeune fille décrit son quotidien, entre chatoiement des apparences, poids des interdits et amertume des désillusions. En outre, ce Journal se présente pour partie sous la forme d’un herbier sentimental ; la présente anthologie permet au lecteur de découvrir ces émouvants témoignages du passé, fleurs séchées, dessins et souvenirs qu’Olga conserva pieusement. Irena BUCKLEY, Marie-France de PALACIO Kaunas, Université Vytautas Magnus

Irena Buckley, Marie-France de Palacio LE JOURNAL D’OLGA, COMTESSE KALINOWSKA, PRINCESSE OGIŃSKA. 1836–1840

Le Journal d’Olga Kalinowska Ogińska

Irena Buckley, Marie-France de Palacio

LE JOURNAL D’ OLGA,

Comtesse Kalinowska, Princesse Ogińska 1836–1840


Université Vytautas Magnus

Irena BUCKLEY, Marie-France de PALACIO

LE JOURNAL D’OLGA, Comtesse Kalinowska, Princesse Ogińska 1836–1840

Kaunas, 2020


Recensions : Dr Halina Beresnevičiūtė-Nosálová Prof. Vaida Kamuntavičienė

Cette publication a été décidée à l’issue de deux débats qui ont eu lieu : pour le premier lors d’une réunion du département de Lituanistique de la Faculté des Sciences Humaines de l’Université Vytautas Magnus, le 30 octobre 2020 (numéro du protocole : 8-2), pour le second à l’occasion d’une réunion de la Faculté des Sciences Humaines de l’Université Vytautas Magnus le 11 novembre 2020 (numéro du protocole : 7-3).

Le Journal d’Olga Kalinowska-Ogińska Manuscrits F1 E 387 et F1 E 388, Bibliothèque de l’Université de Vilnius, Département des manuscrits. La publication de ce livre a reçu le soutien de l’Ambassade de France en Lituanie.

L’information bibliographique de l’édition est répertoriée dans la Base de données bibliographiques (NBDB) de la Bibliothèque nationale Martynas Mažvydas de Lituanie.

ISBN 978-609-467-463-1 (Print) © Irena Buckley © Marie-France de Palacio © Université Vytautas Magnus


Remerciements

NOUS SOUHAITONS EXPRIMER ici toute notre gratitude à l’égard des personnes qui, au cours de ces dix dernières années, nous ont aidées au cours de notre recherche, en particulier : Mme Irena Krivienė, directrice de la bibliothèque de l’Université de Vilnius, qui nous a facilité l’accès au manuscrit du Journal d’Olga Kalinowska dès 2010. Sans elle, ce long travail de déchiffrement des cinq cents pages du manuscrit et de transcription d’un tiers d’entre elles aurait été impossible. Mme Nijolė Klingaitė-Dasevičienė, directrice du Département des recherches scientifiques et des recueils du patrimoine, qui a mis tous ses soins à nous procurer une version électronique du manuscrit du Journal de Joséphine Kalinowska. Ce texte nous a permis d’éclairer certains points obscurs de la vie de sa sœur Olga, et il constitue en soi un journal de voyage extrêmement intéressant. Prof. Vaida Kamuntavičienė, Dr. Halina Beresnevičiūtė-Nosálová, Dr. hab. Edyta Kociubińska, Prof. Jean de Palacio, Prof. Viktorija Skrupskelytė, Vaiva Sanchez-Crespillo, Dr. Loic Boizou, qui ont lu notre livre et nous ont donné de judicieux conseils.

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Le directeur du Musée Ogiński de Rietavas (Rietavas Oginskiai Cultural History Museum), M. Vytas Rutkauskas, qui a partagé avec nous ses connaissances sur la famille d’Olga et le milieu où elle évolua après son mariage et jusqu’à sa mort. Prof. Asija Kovtun, Dr. Piotr Daszkiewicz, qui nous ont aidées à déchiffrer les mots russes du Journal et à éclairer le contexte polonais. Nous tenons à faire une mention spéciale d’Osvaldas Daugelis (1955– 2020), muséologue, spécialiste d’histoire de l’art lituanien, ancien directeur du musée M. K. Čiurlionis. Il organisa une exposition sur l’art au manoir de Plungė, au cours de laquelle il fut possible de voir les portraits des proches d’Olga. Nous venions de placer ces mots de remerciements en tête de notre ouvrage, en juillet 2020, lorsque nous avons appris son décès, la veille même. Nous rendons un hommage ému à sa mémoire.

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Sommaire

Remerciements / 3 I/ Liminaires

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1/ Préface / 9 2/ Olga Kalinowska : chronologie et contexte / 46 3/ Quelques personnes mentionnées dans le Journal / 65 II/ L’herbier sentimental d’une jeune comtesse polonaise à la Cour de Russie / 83 III/ Olga, témoin privilégié à la Cour de Nicolas Ier  / 185

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I/ Liminaires « Qui sait, peut-être après bien des années, ces lignes seront lues par la personne qui les inspira. » (Olga Kalinowska, Journal, 1838)

« Je te répète, je t’aime, oui je t’aime, non par ambition, ce n’est pas de la coquetterie comme on le prétend, crois-moi c’est un sentiment vrai, une bonne et tendre amitié qui s’est enracinée dans nos malheureux cœurs depuis trois ans. » (Olga Kalinowska, Journal, 1839)


Couverture du premier tome du journal d’Olga

Première page du journal, tome 1, mars-avril 1836


1/ Préface

UN PRÉCIEUX TÉMOIGNAGE MANUSCRIT LE MILIEU CULTUREL au sein duquel évoluèrent les Ogiński fait depuis quelques années l’objet d’études substantielles. Le jubilé des 250 ans de la naissance de Michał Kleofas Ogiński (1765–1833) donna notamment lieu à de nombreuses publications en Lituanie1. La vie de sa belle-fille, Olga Kalinowska, n’est en revanche évoquée que par raccroc, et surtout à l’occasion de la relation amoureuse qu’elle entretint avec le futur Alexandre II.

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Plusieurs publications eurent lieu en Lituanie à l’occasion de ce jubilé. Mentionnons notamment : Danutė Ramonaitė-Mukienė, Polonezų kelias. Gyvenimas, kurio nepakartosi, Vilnius, Regionų kultūros iniciatyvų centras, 2015. Kunigaikščiai Oginskiai Lietuvos istorijoje: kultūrinės veiklos pėdsakais. Mokslo straipsnių rinkinys. Sudarytoja Ramunė Šmigelskytė-Stukienė, Vilnius, Lietuvos istorijos instituto leidykla, 2015. Veidai iš būtojo laiko. Kunigaikščių Oginskių dailės kolekcija, Kaunas, Nacionalinis M. K. Čiurlionio dailės muziejus, 2015. Kunigaikščiai Oginskiai Lietuvos istorijoje. T. 1–2. Sudarytoja Ramunė Šmigelskytė-Stukienė, Vilnius, Pedagoginio universiteto leidykla, 2010, 2016. Andžejus Zaluskis, Mykolas Kleopas Oginskis. Gyvenimas, veikla, kūryba. Iš lenkų kalbos vertė Janina Krupovič, Vilnius, Regionų kultūrinių iniciatyvų centras, 2015. Notons qu‘un article est consacré à Olga Kalinowska dans le livre d‘Anelė Butkuvienė, Garsios Lietuvos moterys, XIV–XX a. pirmoji pusė, Vilnius, Baltos lankos, 2007, p. 114–122.

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On la trouve, à ce titre, mentionnée au détour d’une page d’ouvrages russes ou français, mais il est rare de lui voir consacrer une étude particulière. Or la bibliothèque de l’Université de Vilnius possède un trésor : sur près de 500 pages d’une écriture serrée, le journal manuscrit2 d’une toute jeune fille de dix-sept à vingt-et-un ans, aristocrate d’origine polonaise, devenue demoiselle d’honneur à la cour de l’empereur Nicolas Ier : Olga Kalinowska. Olga entrera quelques années plus tard dans le clan Oginski en épousant le fils de Michał Kleofas Ogiński, et elle ira vivre sur ses terres de l’actuelle Lituanie. Mais c’est à Saint-Pétersbourg qu’elle tient son journal, entre 1836 et 1840. Sa mère, née Emilia Potocka, remariée à un officier russe après son veuvage, avait en effet quitté la Pologne en emmenant avec elle ses trois filles à Saint-Pétersbourg où elle les avait confiées aux soins d’un prestigieux Institut pour les jeunes filles nobles. Un an après sa sortie de l’Institut et son entrée au service de la grande-duchesse Marie, Olga commença à tenir quotidiennement un journal intime. Il faut rappeler que la tenue d’un journal personnel en langue française est fréquente dans l’éducation des jeunes filles de l’aristocratie, notamment en Russie. Elena Gretchanaia et Catherine Viollet, dans la préface qu’elles ont donnée à leur très intéressant travail de recherche dans les archives de Moscou et de Saint-Pétersbourg3, « Ressusciter ces voix oubliées. Journaux féminins russes en langue française (1780–1854) », précisent ce contexte qui fut aussi celui d’Olga. Elles soulignent par exemple le rôle joué par l’Institut Smolny dans cette formation culturelle. L’Institut Catherine, où Olga et ses sœurs furent éduquées, était également considéré comme une institution d’excellence pour jeunes nobles4. De nombreuses demoiselles 2 3

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Référence bibliographique du manuscrit : VUB RS, F1 E 387 et E 388. Elena Gretchanaia, Catherine Viollet, Si tu lis jamais ce journal… - Diaristes russes francophones 1780–1854, Paris, CNRS éditions, 2008. Lorsqu’Olga évoque sa formation elle écrit seulement « L’Institut ». Même chose lorsqu’elle est invitée à patronner une nouvelle pensionnaire ou à aller y écouter un concert. Ni « Smolny » ni « Sainte-Catherine » ne sont explicitement nommés. Elle parle aussi parfois de l’Institut Patriotique, mais pas nécessairement en relation avec sa propre éducation. Pourtant, des indices dispersés dans le Journal nous apprennent qu’il s’agit de l’Institut Catherine. En effet, Olga se rend aux obsèques


d’honneur sortaient diplômées de ces instituts dont les programmes d’éducation étaient exigeants5. Elles observent qu’ « En Russie comme dans bien d’autres pays, la pratique de l’écriture diaristique, ainsi d’ailleurs que celle de la correspondance, constitue une part importante de l’activité scripturale féminine ; parmi les quatre-vingts auteurs de journaux manuscrits étudiés (en français et en russe) entre 1780 et 1850, nous avons recensé 52 femmes et 28 hommes6. » En outre, l’utilisation du français au sein de l’aristocratie russe, telle qu’elle a été héritée des Lumières, possédait aussi des enjeux politiques et sociaux. Au-delà du phénomène de mode et du signe culturel, l’usage du français était aussi un moyen de communication entre pays. Pour les élites d’Europe occidentale sous domination russe, le français utilisé à la cour du «  despote  » pouvait donc aussi être perçu comme une concession, comme une atténuation du sentiment de trahison à leur égard par le recours à un idiome lié à la communication internationale. Parler français est aussi une façon… de ne pas parler russe, de ne pas imposer ce joug linguistique supplémentaire. On pourra d’ailleurs être attentif, lors de la lecture du Journal d’Olga, aux passages où se font entendre les voix de Nicolas Ier et de son fils. En général, Alexandre ne fait pas l’effort de parler le français qu’utilise Olga. Les transcriptions de ses paroles sont en russe. A l’inverse, le tsar régnant parle souvent russe mais aussi français, et c’est dans cette langue qu’il écrit un billet (que l’on trouvera ici reproduit), comme pour atténuer la forme de tyrannie de la langue, en quelque sorte, que représenterait l’écriture en russe de ce billet de gratitude envers la jeune Polonaise7. Le journal intime d’Olga entre dans cette catégorie de

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de « Mme Crampin  » en octobre 1839, il s’agit d’Amalia Yakovlevna Krempin (1778–1839), née Schroeder, ancienne inspectrice de l’Institut Smolny ensuite nommée à l’Institut Catherine. Elle donne ensuite son avis (favorable) sur Mme Rodzianko, qui prit la succession de Mme Krempin à la tête de Sainte-Catherine, jusqu’à sa mort en 1877. Olga est très impliquée dans la vie de cet institut (elle prend à son tour sous son aile une jeune pensionnaire, etc.). Op. cit., p. 11. Ibid. Nous remercions Halina Beresnevičiūtė-Nosálová pour cet éclairage bienvenu sur l’utilisation stratégique du français comme moyen de communication internationale.

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« textes inédits (autobiographiques et fictionnels) rédigés en langue française, conservés dans les archives de nombreux pays d’Europe8 » et restés inédits. Ces écrits sont depuis quelques années étudiés dans le contexte d’une « nouvelle approche de la francophonie, historique et européenne » qui a notamment fait l’objet d’un colloque et d’une publication sous le titre « La Francophonie européenne aux XVIIIe–XIXe siècles »9. L’une des particularités du journal d’Olga Kalinowska est son articulation autour de la relation amoureuse qui s’établit assez vite entre Olga et l’héritier du trône. Olga le désigne d’ailleurs souvent sous le nom de « l’Héritier » et plus rarement, dans ses moments de tendresse, par « Sacha ». Le futur Alexandre II avait dix-neuf ans lorsqu’il tomba amoureux de la demoiselle d’honneur de sa sœur la grande-duchesse Marie. L’histoire nous a appris qu’Olga n’était pas sa première conquête et qu’elle ne serait pas la dernière. Elle-même laisse éclater sa jalousie dans son journal, notamment envers « la Borozdine ». Il n’empêche : l’amour d’Alexandre pour Olga sera assez sérieux pour qu’il s’en ouvre à ses parents. Et ceux-ci s’empresseront de l’envoyer faire un grand voyage à l’étranger, pour se préparer à sa future fonction de souverain, mais aussi pour oublier la jeune comtesse et former une union plus honorifique. Docile – Olga le qualifie à plusieurs reprises dans son journal de lâche et de « bêtassin » –, Alexandre regimbera bien un peu, mais il finira par obtempérer, et par épouser, en 1841, Marie de Hesse-Darmstadt, rencontrée lors du grand tour à l’étranger. L’autre particularité du journal, liée au récit de cet amour, est qu’une cinquantaine de fleurs séchées le ponctuent. Le plus souvent en relation avec l’impérial amoureux, ces collages ont une fonction mémorielle : Olga les accompagne d’une date, d’un lieu : telle fleur a été donnée par « l’Héritier » lors d’un bal, telle autre a été cueillie lors d’une promenade à Élaguine, un 8

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Elena Gretchanaia, Alexandre Stroev, Catherine Viollet (dir.), La Francophonie européenne aux XVIIIe–XIXe siècles. Perspectives littéraires, historiques et culturelles, Bruxelles, Peter Lang, 2012, p. 14. Ibid. Nous renvoyons en particulier à l’article de Catherine Viollet, « Écrits personnels en français : une dimension européenne (fin XVIIIe – début XIXe siècle) », p. 37–50.


jour de bonheur et de beau temps… Après lecture des cinq cents pages, le lecteur demeure sous le charme de la spontanéité, de la sincérité, de l’innocence de cette jeune fille. Consciente de subir une injustice, qu’elle dénonce elle-même explicitement (le tsar régnant est l’amant officiel de l’une des amies d’Olga, mais il interdit à son fils d’entretenir une relation avec Olga), tout à fait lucide sur la malveillance des gens de cour à son égard, Olga laisse souvent entendre une plainte vraiment pathétique. L’expression de sa désillusion prématurée s’élargit de son cas personnel à la petitesse du comportement humain en général. Mais il faut en revenir au Journal, ce précieux confident d’Olga, qu’elle couvre de sa petite écriture serrée. La première feuille séchée dans l’herbier sentimental accompagne le début de l’écriture, en avril 1836. Un an après son honorifique entrée en fonction, et avant le coup de foudre de 1837, la jeune demoiselle d’honneur exprime déjà son ennui et son mécontentement d’être soumise au bon vouloir d’une Cour arrogante. Si elle est naïvement séduite par les compliments de l’Empereur, le comportement galant de celui-ci la gêne à plus d’une occasion. On verra Nicolas Ier, qui ne peut s’empêcher de faire la cour aux jolies femmes, prier Olga de lui montrer son pied, la complimenter sur ses épaules, sur ses toilettes, multiplier les observations déplacées, la mettant souvent mal à l’aise. L’herbier sentimental rythme le temps de la Cour : les saisons naturelles sont aussi des saisons sociales (bals ou jeux de salon), une feuille de lierre remplace du muguet mais les mêmes rituels culturels et sociologiques se retrouvent au fil du temps. On assiste à des concerts ou des spectacles, précédant généralement les réceptions du soir où l’on s’amuse davantage. Un « Élaguine » (le bal d’Élaguine, tellement attendu par Olga) succède à un autre, les mêmes occupations mondaines reviennent inlassablement, et Olga s’y ennuie souvent : l’hiver on joue aux « petits jeux », tels la souris, la corde et la guerre. Le jeu de la guerre est d’ailleurs manifestement le prétexte de flirts plus ou moins accentués. Alexandre et Olga en profitent pour filer dans les couloirs et s’embrasser à la dérobée tandis que l’empereur

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s’adonne à des privautés avec sa maîtresse Varinka (Barbara Nelidova)10, qui est d’ailleurs une grande amie d’Olga. Le journal d’Olga est également intéressant pour ce qu’il nous apprend de ses activités. La jeune fille est une grande lectrice, elle lit comme elle écrit, en français, souvent d’excellents auteurs, comme Chateaubriand qu’elle révère. Elle aime aussi aller au spectacle, rit bien volontiers aux vaudevilles, retourne inlassablement voir danser la Taglioni. Dans les mélodrames elle croit retrouver son histoire d’amour, et regarde dans la Loge Impériale si l’Héritier échange avec elle un regard de connivence ou un signe de complicité connu d’eux seuls. C’est qu’ils avaient fixé leurs rituels ! Outre ce discret signe de reconnaissance, il y eut l’échange d’objets (images pieuses, bague et bracelet), et une règle établie entre eux lors d’un rendez-vous  : Alexandre promit qu’il ne danserait jamais avec une autre femme qu’elle la 4e Française (l’une des nombreuses danses de salon évoquées dans le Journal, on verra qu’Olga danse aussi souvent la Mazourque avec lui). Et il tint presque parole, sauf à la fin du journal, où Olga se désole qu’il ait manqué à sa promesse. En 1840, Olga écrira que c’est une consolation pour elle de consigner quotidiennement ses impressions et que ces confidences faites au papier apaisent son âme. En cette année cruciale, à la fin du second volume, elle se rappellera déjà avec nostalgie la période où l’Héritier lui offrait des fleurs. Preuve que la fleur et la feuille séchées se voient dotées d’une charge affective qui va bien au-delà du simple symbole.

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Voir Herbier, n°28.


LE RÊVE ET LA RÉALITÉ AMOUREUX : DE SAINT-PÉTERSBOURG À RIETAVAS

LES PRÉTENDANTS D’OLGA sont esquissés au cours de ces quatre ans ; il y a ceux qu’elle ne fait que mentionner avec dédain, et il y a ceux pour qui elle éprouve de l’affection : Apraksin11, qu’elle éconduit, et Branicki, qui joue plus le rôle d’un grand frère – après tout, ils sont cousins. Xavier Branicki ne lui plaît qu’à moitié, mais en comparaison d’Alexandre tous les hommes lui paraissent falots. Il n’empêche : à la fin du journal, en 1840, elle semble décidée à accepter les fiançailles, puisqu’Alexandre doit se marier de son côté. On sait par Cosroe Dusi, un peintre italien venu faire les portraits des trois sœurs Kalinowski, qu’Olga repartit en Pologne avec les Branicki à l’été 1840, mais nous perdons alors la trace de la jeune fille. Ne subsistent que des dates et des événements, souvent tragiques, des faits bouleversants, que l’on peut ainsi résumer : sa sœur tant aimée, Joséphine, épouse Ireneusz Ogiński en 1843. Elle meurt en couches en 1844, à 28 ans. Olga épouse son beau-frère devenu veuf et part vivre sur ses terres. Sur la date du mariage, les chercheurs s’opposent12. Ainsi, pour certains, le mariage date de 1848, Olga étant enceinte il fallut trouver à la marier rapidement. Selon cette version, le père de l’enfant n’était pas Alexandre, mais son père, le tsar régnant Nicolas. A l’inverse, selon d’autres avis, le mariage d’Olga et Ireneusz eut lieu en 1845 et ils partirent ensuite en voyage de noces et revinrent en février 1846. Nous avons tendance à privilégier cette hypothèse, qui s’appuie sur les mémoires de Gabriela Puzynina (Gabrielė

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Sans doute le comte Ivan Alexandrovitch Apraksin (1819–1892), mais ni Olga ni Joséphine ne donnent son prénom, ce qui nous contraint à de simples conjectures. Par exemple, voir D. Ramonaitė-Mukienė, Polonezų kelias. Gyvenimas, kurio nepakartosi, Vilnius, Regionų kultūros iniciatyvų centras, 2015, p. 107; Anelė Butkuvienė, Garsios Lietuvos moterys, Vilnius, Baltos lankos, 2007, p. 118.

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Giunterytė-Puzinienė)13. Or, si l’on se reporte à ces mémoires14, le mariage a eu lieu en 1845, en tout cas la mémorialiste, en 1846, l’évoque comme un événement récent. Une description du manoir, telle qu’elle est rapportée par le journaliste et ethnographe Czesław Jankowski rendant compte des mémoires de G. Puzynina, nous apporte un éclairage sur ce point. En effet, la mémorialiste, qui voyage en février 1846, visite le manoir de Zalesie. Elle mentionne alors un portrait d’Olga et évoque le couple qu’elle forme avec Ogiński comme un couple déjà constitué (sur le point de rentrer d’un voyage de noces en Italie) : Une fois, sur la route, nous entrâmes à Zalesie, la demeure était vide. On ouvrit aux hôtes les salons, encore une fois rénovés. Un portrait, dans un riche cadre, « en pied » [en français dans le texte] de la princesse, deuxième épouse du prince Ireneusz, trônait dans la salle principale. Ce dernier perdit sa femme à peine une année après les noces. Il se remaria en épousant la sœur de sa femme, la belle Olga Kalinowska. C’est elle qui se tenait fièrement debout sur le portrait, regardant devant elle avec ses grands yeux bleus, dans une robe blanche en satin, près d’un panier de fleurs. Les salons étaient remplis de meubles de Gams, confortables et tapissés de couleur clair, de jardinières et de lanternes chinoises. Il n’y avait nulle part de fleurs. Les jacinthes, les tulipes, les jonquilles, en bourgeons, étaient conservés dans la glacière15. Le prince qui, non sans raison, fut appelé Monte-Christo dans le voisinage, a interdit chez lui aux fleurs de fleurir avant l’arrivée de sa femme. Le Prince 13

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Il existait un manuscrit de ce journal que Gabriela Puzynina tint de 5 à 51 ans (Moja pamięć) conservé à la Bibliothèque de Ordynacji Przezdzieckich. Il disparut dans un incendie, en 1944, durant l’insurrection de Varsovie. Les mémoires constitués par Puzynina à partir de son journal et des archives de son père furent édités en 1928 puis en 1990 sous le titre W Wilnie i w dworach litewskich. Ce journal s’achève en 1843, mais, dans l’introduction de l’édition de 1928, les éditeurs précisent que le journal va jusqu’à 1867 et qu’ils éditent la première partie. Ils avaient donc connaissance de la suite. Et, comme nous le verrons plus loin, au Polski Słownik Biograficzny de 1935. « lodownia », pièce de la maison, souvent de la cave, où on conservait les blocs de glaces, coupés à la fin de l’hiver, à des fins culinaires. Cette pratique existait aussi en France, où l’on transportait par exemple de la glace depuis les Alpes vers Paris au XIXe siècle. (Note de Piotr Daszkiewicz).


et la Princesse séjournaient à Rome. On attendait leur retour, qui devait être imminent16.

Olga a deux fils d’Ogiński, en 1848 et 1849. Le premier pourrait être le fils d’Alexandre, qui n’est pas encore empereur (il le sera sept ans plus tard). Diverses rumeurs, venant pour certaines de son fils Bogdan lui-même, vont en ce sens, mais à l’heure actuelle aucune confirmation n’existe. Ogiński meurt en 1863, laissant planer une légende sur sa mort. Olga s’éteint bien plus tard, en 1899, seule en son manoir de Lituanie, loin de Saint-Pétersbourg, dix-huit ans après l’assassinat de son cher Sacha… Elle repose dans la chapelle de Rietavas, au côté de ses fils. On peut penser qu’Olga trouva auprès d’Ogiński, si patriote, une forme de revanche sur le comportement du « Despote » et de son fils. Mais sans doute Ireneusz eut-il du mal à faire le deuil de Joséphine, dont la personnalité paraît plus attachante. Tout cela reste conjectural, les témoignages diaristiques dont nous disposons cessant en 1840. Un autre écrit autobiographique nous apporte toutefois un éclairage, évidemment subjectif, celui de l’une des belles-filles d’Olga, Maria Theresa Kaspara Ogińska née Skórzewska. Maria Theresa avait épousé à dix-neuf ans Michał Mikołaj Ogiński, le second fils d’Olga. Son mari avait reçu en héritage le manoir de Zalesie, mais la magnificence de ce lieu était déjà révolue. Michał s’installa avec sa femme à Rietavas chez son frère Bogdan, puis il acheta un manoir à Plungė17. La bonté de Maria (elle fonda même un orphelinat, une maison pour les personnes âgées, une école lituanienne) la fit chérir de la population locale. Olga, qui était au manoir voisin de Rietavas, ne vint jamais rendre visite à sa belle-fille au manoir de Plungė, car cette dernière était trop proche des gens simples. Dans ses mémoires, Maria Theresa décrit 16

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Czesław Jankowski, Powiat oszmiański : materjały do dziejów ziemi i ludzi, Petersburg, K. Grendyszyński ; Kraków, G. Gebethner, 189. T. 2, p. 61–62. Trad. de l’extrait par P. Daszkiewicz. Elle revint, pendant la première guerre mondiale, dans sa ville natale de Poznań. En 1923, tous ses biens du manoir de Plungė, y compris ses collections, furent nationalisés par le gouvernement de la République Indépendante de Lituanie. La duchesse mourut seule et pauvre à Poznań. On ignore même le lieu de sa sépulture.

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la vie à Rietavas, qu’elle juge triste et austère. Elle dépeint sa belle-mère, très soignée, assez rigide, donnant une impression de hauteur qui impressionnait les gens18. Toutefois, le portrait qu’en brosse sa belle-fille n’est pas dépréciatif, au contraire, elle exprime à plusieurs reprises une forme d’admiration. Malgré une certaine réticence, elle décrit une belle-mère qui avait été « autrefois une beauté célèbre » et était restée très belle, mais aussi pleine de cordialité, puisque dès leur première rencontre, qu’elle décrit presque comme un coup de foudre réciproque, Olga la regarda « très gentiment avec de grands yeux noirs et intelligents »19 Ailleurs, elle évoque ses qualités intellectuelles, se rappelant qu’Olga avait un esprit vif, pétillant et qu’elle avait beaucoup lu20. Maria Ogińska évoque plusieurs fois la silhouette d’Olga, restée svelte, « grande, élancée mais sans raideur21» ; « grande et se tenant droit22 » et faisant des promenades hygiéniques dans son domaine. Elle nous montre Olga tout au soin de son fabuleux jardin d’hiver, s’occupant de ses magnifiques fleurs et plantes exotiques abondamment répandues dans les nombreuses serres, palmeraies et orangeries. Cependant, note-t-elle, attentive à ce détail significatif, il n’y avait jamais la plus petite fleur dans les chambres, car Olga ne permettait pas d’apporter de vases dans l’appartement, insistant sur le fait que c’était l’esclavage et le malheur des fleurs.  Sa belle-mère, en effet, explique-t-elle, voulait que les plantes conservassent des conditions de vie naturelles, et personne n’était autorisé à cueillir la plus petite fleur des jardins. Et Maria ironise en ajoutant que malheureusement, ce soin de respecter la nature s’était étendu aux arbres, et que malgré les immenses forêts pleines de bois à chauffer, il faisait froid dans les pièces, 9 degrés au maximum dans les chambres23… C’est la même Olga qui, jeune demoiselle 18

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Maria księżna Ogińska, Moje pamiętniki ; opracował, wstępem i przypisami opatrzył Ryszard Nowicki, Poznań, Biblioteka Raczyńskich, 2019, p. 61. « dawniej sławna piękność » ; « spojrzała na mnie bardzo łaskawie dużymi, czarnymi, mądrymi oczami » (p. 46). « miała umysł żywy, dowcipny i oczytanie wielkie », ibid., p. 62. « Wysoka, szczupła niezasztywna », ibid., p. 61. « Wysokiego wzrostu, trzymająca się prosto », ibid., p. 46. Ibid., p. 61–62.


d’honneur, pestait dans son journal quand il faisait froid dans les appartements des palais impériaux, dont la température était pourtant bien supérieure ! Olga maîtresse de maison dans son manoir avait établi un rituel précis, des heures de visite et une étiquette très stricte qu’elle appliquait autant à ses proches qu’à elle-même et à tout l’environnement de Rietavas. Peut-être peut-on considérer cette rigidité comme un souvenir de la discipline qu’on lui avait imposée lorsque, au sortir de l’Institut, elle avait dû elle-même se plier aux exigences de la Cour en devenant demoiselle d’honneur de la grande-duchesse Marie.

DEMOISELLE D’HONNEUR, POUR LE MEILLEUR ET POUR LE PIRE

LES DEMOISELLES D’HONNEUR, issues de familles nobles, étaient formées à Saint-Pétersbourg dans les instituts Smolny et Sainte-Catherine. Leur statut était très clairement défini : le principal devoir étant d’être à côté de l’impératrice (ou de sa fille dans le cas d’Olga) et de satisfaire à ses demandes : l’accompagner pendant les promenades et au spectacle, amuser les invités, savoir lancer et relancer la conversation, etc. Les demoiselles d’honneur étaient « de service », selon l’expression si révélatrice, et devaient être constamment disponibles. Leur charge supposait un certain nombre d’aptitudes ; il fallait par exemple savoir répondre aux lettres et aux salutations, lire pour l’impératrice. Un tel service n’était pas évident ; il imposait de bien connaître la vie de la Cour, d’en posséder les règles, de savoir être présente sans toutefois se mettre trop en avant, de tenir sa place aux cérémonies en en connaissant bien les rituels, etc. Les statuts des demoiselles et dames d’honneur étaient inégaux : celui des « freilins » de l’impératrice était plus important que celui des demoiselles d’honneur des grandes-duchesses ; on comprend donc que le passage d’Olga du statut de demoiselle

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Irena BUCKLEY, Marie-France de PALACIO

LE JOURNAL D’OLGA, Comtesse Kalinowska, Princesse Ogińska 1836–1840 Concepteur de publication : Rasa Švobaitė Relecture et corrections par Simona Grušaitė-Šukienė Publié par l'Université Vytautas Magnus K. Donelaičio g. 58, LT-44248, Kaunas www.vdu.lt | leidyba@vdu.lt Imprimé par UAB « Vitae Litera » Savanorių pr. 137, LT-44146, Kaunas www.tuka.lt | info@tuka.lt

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Le Journal d’Olga, Comtesse Kalinowska, Princesse Ogińska 1836–1840  

Irena Buckley, Marie-France de Palacio. 2020.

Le Journal d’Olga, Comtesse Kalinowska, Princesse Ogińska 1836–1840  

Irena Buckley, Marie-France de Palacio. 2020.

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