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décembre 2012

Arpenteur,

superhéros de Valenciennes Un homme masqué vêtu d’une armure blanche sillonne les rues de Valenciennes, la nuit. Il se fait appeler Arpenteur et s’est donné pour mission d’aider ses concitoyens. Maraude avec un real-life superhero du Nord. Texte et photos Sidy Yansané

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I

l est 22 h 20. La pluie fine qui tombe sur la ville garde les Valenciennois au chaud à domicile. Sur la place d’Armes déserte, impossible de ne pas prêter attention à deux jeunes hommes. L’accoutrement de l’un d’eux est particulièrement repérable : des lunettes teintées orange, un masque cache-nez noir décoré de flammes, une capuche pour dissimuler définitivement le visage, et des protections de motocross blanches. « Au début, je cachais les

protections sous mon sweat, mais récemment j’ai décidé d’être plus repérable. Et puis le blanc, c’est un peu la couleur du bien. On fait moins peur qu’avec des couleurs sombres. » Arpenteur est un real-life superhero (en français,

superhéros de la vraie vie) ou RLSH, du nom du phénomène né aux États-Unis il y a une dizaine d’années. Cette nuit, il part en patrouille de repérage pour localiser les nouveaux refuges des sans-abri. Comme les superhéros de fiction, Arpenteur agit dans l’anonymat. Seuls quelques proches sont au courant. Il dévoile du bout des lèvres qu’il a vingt-deux ans, et est étudiant à l’université de Valenciennes.

Personne et tout le monde… Bizarrement, Arpenteur n’est pas féru de comics, ces bandes dessinées américaines à l’origine des superhéros de fiction. Mais il s’inspire de leurs choix vestimentaires. Il veut qu’on le remarque, espérant susciter le débat et pousser les gens à la réflexion. « Je peux être n’importe qui derrière le masque. Ça veut dire que tout le monde peut faire ce que je fais. » Ce soir, le jeune homme démarre sa patrouille place d’Armes. Très concentré, il balaie du regard chaque recoin isolé, ruelle sombre ou hall d’immeuble pouvant servir de refuge à une personne sans logis. Il scrute avec la même application les arrièrecour s de bâtiments, et ne manque pas d’éveiller la curiosité, voire la suspicion des passants. Ainsi, à hauteur d u r e s t a u ra n t Case-Bambou, il se fait interpeller par le gérant, étonné de voir un jeune homme déguisé fureter dans son local à poubelles. Arpenteur explique sa mission et le ton de la conversation se détend. Le restaurateur finit par féliciter le jeune homme pour son action, trouvant néanmoins un peu dommage « d’aider les gens et de rester anonyme ». Jardin de la Rhônelle, 23 heures. À cette heure tardive, le parc est désert et obscur. Seuls des oiseaux nocturnes se font entendre. Arpenteur vient souvent ici, car « des SDF s’y

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retrouvent ». Une voiture de police en patrouille apparaît et repère le superhéros... À la lumière des phares, l’un des agents contrôle l’identité du RLSH en lui demandant ce qu’il fait là. L’accoutrement suscite un peu de moquerie, sans réelle méchanceté : « On a déjà croisé des fêlés, on a vu des hommes habillés en femmes se balader dans le jardin, mais c’est bien la première fois que je vois ça. On peut prendre une photo ? »

« L’idée du costume plus voyant porte ses fruits » S’il a plus d’assurance aujourd’hui, Arpenteur était plein d’appréhension à ses débuts, il y a trois ans. Il a découvert l’existence des reallife superheroes dans un reportage télévisé sur Dark Guardian, RLSH new-yorkais. L’homme, habillé d’un costume de cuir rouge et noir, achète de sa poche de la nourriture et des couvertures, avant de les offrir aux sans-abri. Il se donne aussi une mission de justicier pourchassant à travers les rues les dealers et les individus qui lui semblent louches. Devant son téléviseur, le jeune Valenciennois est séduit par l’aspect humanitaire. Son premier contact avec les sans-abri reste un souvenir vif. « Ils étaient surpris que je les aide sans contrepartie. Je me suis rendu compte que leur situation était plus grave que je ne l’imaginais.  » Quelques recherches lui permettent de constater qu’il n’est pas le seul tenté par l’aventure des reallife superheroes. Il existe même un groupe nommé Les Défenseurs de France, dont il fait désormais partie. Arpenteur parle de son parcours tout en continuant sa maraude. Peu avant 1 heure du matin, des cris retentissent près de la place Carpeaux. Arpenteur s’y précipite. Dans la rue, un homme seul, torse nu, pousse des hurlements et donne des coups de poing et de pied dans le vide. « Il a l’air saoul ou drogué » Le héros compose le 17, car son rôle n’est pas d’intervenir. « Je ne quitte pas le suspect des yeux, mais je ne m’implique jamais, sauf s’il se montre agressif envers un passant et que la personne est vrai-

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ment en danger. Là, je m’interpose pour gagner du temps jusqu’à l’arrivée de la police. » Déjà alertée par une riveraine, la police débarque quelques minutes plus tard et embarque le passant énervé. Une demi-heure plus tard, retour sur la place d’Armes. Le héros s’apprête à mettre fin à sa ronde. Sur le chemin du retour, il remarque trois clochards, blottis dans des couvertures usées, allongés sur le pas-de-porte d’un immeuble. Mais le superhéros, qui était en patrouille de repérage, n’a emporté ni nourriture ni couverture. « Je m’en veux quand même, car j’aurais pu les aider. Ce sera pour la prochaine fois. » Le Valenciennois dresse un bilan plutôt positif de sa nuit. Il a rencontré peu de SDF, mais a éveillé la curiosité de la population. « L’idée du costume plus voyant porte ses fruits. Ça me conforte dans mon action. » Laquelle ne se limite pas à la rue. Arpenteur est plein de bonnes intentions. Il participe à des associations de prévention, voudrait lancer un programme d’éducation à destination des enfants. « Je veux leur apprendre à repérer les dangers de la rue, car parfois les parents ne prennent pas conscience de tous les risques. » Mais sans doute est-il plus dur d’être parent que superhéros…Aujourd’hui, Arpenteur forme des apprentis. D’ailleurs, cette nuit, un autre étudiant valenciennois l’accompagne. Nom de code : Avalon, « en référence à une chanson du groupe de métal Iron Maiden. Dans la légende d’Arthur, Avalon est aussi le lieu où a été forgée l’épée Excalibur ». Pour l’instant, l’apprenti se contente de cacher son visage sous un sweat à capuche rouge pour suivre les patrouilles. À vingt et un ans, il étudie l’anglais. Il a appris l’existence d’Arpenteur en visitant la page Facebook des Défenseurs de France, qu’il souhaite intégrer à son tour. Avalon est passionné de films de superhéros, « avec une préférence pour Batman, un milliardaire qui utilise sa fortune pour empêcher sa ville de tomber dans la décadence ». Les deux étudiants sont nettement moins riches financièrement, mais ne comptent pas leur temps : « On essaye de créer du lien social, pas de pratiquer la charité. » n

Une douzaine en France Impossible de chiffrer les RLSH. Les plus connus sont Les Défenseurs de France, une équipe fondée en 2010 par Blue Smash, un RLSH parisien. Ses membres sont présents un peu partout en métropole : French Citizen à Paris, Andyman à Perpignan… Ils sont une douzaine, mais depuis le succès du film Kick-Ass en 2010 – l’histoire d’un lycéen devenant un RLSH maladroit – le phénomène s’intensifie. Les Défenseurs font donc très attention au casting en refusant tout « kick-ass » (botteur de cul) en herbe qui cherche la baston et s’attaque aux voyous. Avant d’intégrer le groupe, l’apprenti accompagne un membre au contact des sans-abri sur une période variant de plusieurs semaines à plusieurs mois. Une fois confirmé, il peut se lancer dans des tâches plus compliquées, comme repérer des dealers ou prévenir des agressions.

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Arpenteur, super-héros de Valenciennes  

Sidy Yansané - NORDWAY n°34 (12_2012)

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