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NATURA MOSANA Juillet-Septembre 1~74

Vo1.27,n°3

IN MEMORIAM MERLEMONT par Françoise COULON

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Tous les botanistes connaissaient le site de Merlemont, ces pelouses sur dolomie d' une richesse exceptionnelle en orchidées. La plus belle partie, le plateau situé a l'angle de la route Philippeville-Givet et de la route qui rejoint la halte de chemin de fer de Merlemont, constituait en Belgique la seule station importante d'Orchis usrulata, qui fleurissait la par centaines de pieds alors qu ' il est en régression partout ailleurs dans notre pays. On y trouvait également Aceras anthropophorum (très abondant), Coe/og!ossum viride (très abondant), Listera ovata (très abondant), Platanthera ch!orantha, Orchis mascu!a, Gymnadenia conopsea, Dactylorhiza macu!ata subsp. meyeri, Ophrys fuciflora, Ophrys insectifera, Ophrys ap1jera, Himantoglossum hircinum, Orchis morio. D'autres pelouses, situées a l'est de la route Philippeville-Givet, constituent l'un des derniers refuges en Belgique d'Anacamptis pyramidalis (qui se rencontre aussi sporadiquement dans les environs immédiats) . On trouve également dans ces pelouses plusieurs espèces en voie de régression : Orchis morio, Platanthera bLfolia, Epipactis atropurpurea. Enfin, le bois de Rinvaux, toujours a l'est de la route Philippeville-Givet, comprend des populations importantes de Cepha!anthera damasonium, Cephalanthera !ongifolia, Orchis purpurea, Neottia nidus-avis, Epipactis he!leborine. En plus de son intérêt esthétique et géographique (admirable point de vue sur la Fagne et sur la Calestienne) et de son intérêt botanique général (pelouses sur dolomies) , cet ensemble présentait la particularité d'être le dernier refuge en Belgique de deux orchidées particulièrement rares (Orchis ustulata et Anacamptis pyramidalis) et aussi l'un des sites du pays les plus riches en espèces. En effet, si l'on retranche, des 48 espèces d'orchidées indigènes recensées en 1961 par J. BALIS et A. LAWALRÉE (Catalogue de l'ex position « L'Orchidée en Belgique »), celles qui n'ont pas été retrouvées depuis 50 ans ou plus, il en reste environ 35 espèces dont 22 étaient représentées a Merlemont, les manquantes étant, à part Ophrys sphegodes (a


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la limite de sc1n aire), Orchis militaris et Orchis simia (présents d'aifleurs dans des sites voisins) , toutes celles qui sont liées à d'autres conditions écologiques que celles des pelouses sèches. Depuis plusieurs années, quelques naturalistes, conscients de l'intérêt unique de ce site, avaient tenté d'en assurer la protection avec l'espoir de l'ériger un jour en réserve orientée vers la conservation des orchidées. Il s'agissait, comme l'on a fait en Allemagne, de sauvegarder de la disparition totale les espèces rares qui y subsistaient encore miraculeusement en abondance et toutes celles qui sont appelées à disparaître ailleurs par suite de la destruction accélérée des sites auxquels leur existence est liée. « Ardenne et Gaume », après avoir reconnu la valeur du site, avait accepté d'entreprendre la procédure de protection. Il est rapidement apparu qu'il y aurait des problèmes. En effet, s'il s'agissait de terrains communaux (en principe les plus faciles à ériger en réserves) , ceux-ci constituaient aussi des réserves d'industrie de la Société des Produits Dolomitiques de Merlemont (dont le fondé de pouvoir est également Je maire de Merlemont) . La mise en réserve, par accord avec les propriétaires, apparaissant comme difficile à obtenir, une demande de classement du site fut introduite auprès de la Commission royale des Monuments et des Sites dans le but de Je protéger, au moins partiellement, et de limiter, dans une certaine mesure, l'extension anarchique des exploitations de dolomie brute. Par ailleurs, des accords oraux avaient été pris avec le maire de Merlemont pour que, dans le cas d'une nécessaire extension de l'exploitation vers les sites en question, les dégâts soient limités dans la mesure du possible et que soit épargnée notamment la pente exposée au sud, située en dehors du gisement et particulièrement riche en espèces. Au début de cette année, la décision de proposer le classement était prise par la Commission royale des Monuments et des Sites . C'est dès lors avec une stupéfaction indignée que les représentants d'« Ardenne et Gaume », se rendant sur les lieux pour d' ultimes arrangements, constatèrent que le site en plateau avait été passé au bulldozer et entièrement détruit, au delà même des nécessités de l'exploitation puisque la pente sud avait été anéantie par Je versage des terres de surface qu 'il aurait été parfaitement possible de faire tomber de 1'autre côté du plateau. Le mal est bien entendu irrémédiable et le site à Anacamptis pyramidalis subira sans aucun doute le même sort à brève échéance puisque lui aussi est sur terrain dolomitique et par conséquent condamné. Quand un accident se produit, on cherche aussitôt les responsables . La lamentable histoire des orchidées de Merlemont est exemplaire de la


-59 façon dont la protection de la nature est assurée en Belgique . Dans

d'autres pays, des sites infiniment moins riches sont érigés en réserve depuis longtemps. Chez nous, des années d'efforts de sauvegarde ont abouti à hâter la destruction totale d'un site exceptionnel : c'est en effet parce qu ' ils étaient au courant des mesures de classement que les responsables des Produits Dolomitiques ont pris les devants , craignant des restrictions à leur exploitation, et ont fait en sorte que la décision de classement soit sans objet avant de devenir effective. Ils ont d'ailleurs agi en toute impunité puisqu ' il n'existe chez nous ni recours, ni sanction, même morale, pour les crimes de cet ordre. Ils se sont bien gardés de faire connaître leurs intentions, empêchant ainsi le sauvetage par transplantation des plantes les plus rares. Aucune réaction ni aide n'est venue, dans ces circonstances, des administrations intéressées par ces problèmes et notamment des Services de Conservation de la Nature dépendant du Ministère de l'Agriculture. Nous en appelons à tous les amis de la nature pour que de tels faits ne puissent pas se reproduire ailleurs, pour que Merlemont ne constitue pas un triste précédent à d'autres destructions, pour que d'irremplaçables richesses ne soient plus sacrifiées chez nous en toute connaissance de cause.


In Memoriam Merlemont_F.COULON