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#2 25 Novembre 2013

DR

le côté obscur de la chine PARCOURS – Wang Bing s’est imposé comme l’une des figures du Festival des 3 Continents. Deux fois Montgolfière d’or, prix du public, il revient avec un film de quatre heures sur l’univers psychiatrique en Chine. Itinéraire d’un cinéaste atypique. «  J’essaie d’être le plus invisible possible. Même si je suis dans la pièce, je n’attire pas l’attention de mes personnages afin de ne pas dénaturer leurs actions. » Wang Bing, l’homme, est à l’image du réalisateur : discret, voire secret. Invité du Festival pour la troisième fois, il a toutefois accepté de commenter pour View le travail effectué sur son dernier film  ‘Til madness do us part, un long-métrage de quatre heures tourné dans un hôpital psychiatrique. Ce qui l’intéresse : filmer le réel et montrer la part d’ombre de la Chine d’aujourd’hui. Star malgré lui En 2003, le réalisateur s’est fait connaître avec un premier film, long de neuf heures : À l’ouest des rails se déroule dans une zone industrielle au nord-est de la Chine. à mille lieues du strass et des paillettes, le cinéaste fait ainsi une entrée fracassante dans le monde du cinéma. Montgolfière d’or au Festival des 3 Continents, il décroche la 7ème place du classement des Cahiers du Cinéma pour les années 2000. Fort de ce premier succès, Wang Bing mettra cinq ans avant de revenir sur le devant de la scène avec Fengming, chronique d’une femme chinoise. Trois heures douze d’entretien avec Fengming He, face caméra, qui racontent trente années de sa vie et l’arrivée progressive de la «  nouvelle Chine  ». En 2010, le réalisateur revient avec Le Fossé, une fiction documentée sur un camp de rééducation dans le désert de Gobi. Présent lors de l’édition 2012 des 3 Continents, le réalisateur décroche à nouveau

la Montgolfière d’or pour son documentaire Three sisters, un film consacré à la vie particulièrement difficile de trois jeunes sœurs dans les montagnes chinoises. ‘Til Madness do us part L’idée d’infiltrer l’univers psychiatrique ne date pas d’hier. Qu’on songe à Frederick Wiseman ou à Raymond Depardon. En 2002, lors du montage de son film À l’Ouest des rails, le réalisateur se rend dans un hôpital de Pékin. Un asile hors normes dans tous les sens du terme : aucun médecin, des patients décharnés en liberté dans les étages. Wang Bing se souvient même des feuilles qui jonchaient le sol de l’entrée. L’idée de faire une fiction sur ces oubliés sera développée à l’occasion d’un atelier d’écriture au Festival de Cannes en 2004. «  Un scénario de fiction impossible à exécuter en Chine où les caméras ne sont pas acceptées dans les hôpitaux  », explique-t-il aujourd’hui. Il devra ensuite attendre 2009 avant de pouvoir tourner dans un asile, avec la complicité d’un médecin soucieux du bien-être de ses patients. La fiction devient donc un documentaire et voit le jour.

mouvements souvent incontrôlables et incontrôlés des pensionnaires. Aucun dialogue, ou presque. Wang Bing préfère de loin la gestuelle à la parole, une manière de s’approcher au plus près du malade. « C’est pour cela que mes films sont longs, les paroles ne m’intéressent pas. Pour comprendre les personnages, il faut les regarder ». Avec ‘Til madness do us part, on n’est pas seulement dans la cellule des détenus, mais dans la tête de Wang Bing, collé à l’objectif. Un documentaire à la fois prenant et gênant «  Abandonnez tout espoir  »  : le premier plan annonce la couleur. Pas d’autre moyen de pénétrer l’univers de ces fous que d’épouser leur mode de vie, d’approcher leur réalité en se fondant dans leur quotidien. «  Ils ne sont pas comme nous, mais chaque être humain a les mêmes besoins  : manger, dormir, se distraire…  », commente-t-il sobrement. À l’inverse, si le spectateur n’accroche pas, le documentaire devient gênant, voire oppressant, et les quatre heures semblent interminables. Un fou se met en colère, un autre chasse des mouches, Wang Bing emmène son spectateur en cellule. Et la transforme en salle de cinéma.

Une mise en scène improvisée dans l’urgence Avec ‘Til madness do us part, Wang Bing retourne à son premier amour, la durée. Cette fois, non pas neuf, mais quatre heures de documentaire. Mais quelles quatre heures  ! Caméra à l’épaule, le cinéaste filme sans arrêt. Avec plus de trois cent heures d’images tournées, il fabrique ses scènes et ses cadres, en catastrophe, en fonction des

—— Faustine Heugues & Leslie Vogt

Interprète : Aveline Amandine

Edito Regarder très vite des films parfois très longs. Ce paradoxe résume assez bien l’aventure View. Une expérience intense et salivante, comprimée dans un temps très court. Si bien qu’on reste sur notre faim. Ce festival, on a mis quasiment deux mois à l’apprivoiser, on s’est pris d’affection pour lui et on s’est amusé comme des gosses. À peine commencé et déjà fini. On aurait voulu s’éterniser sur la route des 3 Continents. Croiser d’autres Wang Bing, d’autres amoureux du cinéma. Imaginer d’autres films qui ne verront jamais le jour. Découvrir d’autres pays. Explorer d’autres pellicules. Les mots de Marie Laforêt résonnent dans notre tête  : « Toi mon amour, mon ami, quand je rêve c’est de toi ». Le temps d’une semaine, on n’a pensé qu’au Festival des 3 Continents. Il est devenu notre meilleur ami. Un vrai ami, celui dont on veut tout savoir. Celui qui nous donne envie de pleurer quand on le quitte. Peut-être parce qu’en terminer avec lui, ça veut dire en finir avec les études, et prendre des chemins différents. C’était notre dernière séance en tant qu’étudiants. «  Et le rideau sur l’écran est tombé. »

—L — a Team View


Focus - Ouagadougou reste une des grandes capitales du cinéma africain. Mais la production burkinabée souffre. Regards croisés de trois réalisateurs. « Les temps changent, le cinéma aussi ». C’est le constat que fait Berni Goldblat, réalisateur, producteur, installé au Burkina Faso et ancien participant des ateliers Produire au sud. Il fut un temps où le cinéma burkinabé était connu et reconnu en Afrique comme en Europe. De fait, les années 80 et 90 ont vu émerger, à la lumière du FESPACO — le festival panafricain de cinéma et de télévision de Ouagadougou — une poignée de cinéastes talentueux. « La génération dorée », comme la qualifie Aimé Bationo, autre jeune réalisateur burkinabé. Mais cette époque semble révolue. Depuis une dizaine d’années, l’arrivée du numérique a changé la donne. « Pas du vrai cinéma ! » La pellicule a disparu, la nouvelle technologie a fait son entrée et la production s’est transformée. Pour Aimé Bationo, «  ce n’est pas du vrai cinéma  ! Ça ressemble tout au plus à des films de télévision.  » Son discours est plutôt pessimiste mais le jeune cinéaste se dit réaliste. Il remet en cause le talent de ces « vidéastes » qui cherchent à produire au maximum et à moindre coût. Résultats ? La production audiovisuelle burkinabée compte aujourd’hui bien plus de séries destinées au petit écran — dont quelques unes sont d’ailleurs diffusées sur TV5 Monde — que de « véritables films. » Le creux de la vague

la francophonie, l’Union Européenne et le ministère de la culture du Burkina Faso ont largement réduit — voire supprimé — les subventions. Selon Berni Goldblat, ce n’est pas pour autant qu’on ne voit pas de belles productions sur le grand écran, « au contraire, on assiste à un renouveau du cinéma burkinabé. » Notamment des documentaires et des courts-métrages, mais aussi des fictions et des films d’animation.

RECETTE - Entre les 3 Continents et les autres, les vases communiquent plus qu’on ne le pense. Ang Lee est désormais un cinéaste hollywoodien reconnu — et même oscarisé  ! Danny Boyle, est passé de la Grande-Bretagne aux USA avant de venir tourner un film en Inde. Une Montgolfière d’or avant un Oscar  ? C’est possible. Nos pronostics pour les années à venir si les cinéastes des 3 Continents appliquent les méthodes qui gagnent. Bienvenue chez les Cht’inois

Un manque de moyens «  Les idées sont riches, mais les moyens manquent » ajoute Berni Goldblat. Les financements provenant de l’occident ne sont plus ce qu’ils ont pu être. La production burkinabée — et africaine en générale — non plus. Finies les histoires de magie noire, image d’une Afrique traditionnelle immobile. Aujourd’hui, les scénarios s’appuient bien plus sur des aventures urbaines très contemporaines. «  Les gens au Burkina aiment voir leur quotidien, leurs propres soucis.  » Mais ils veulent avant tout se divertir. En témoigne la sortie de Congé de mariage. Cette comédie de Boubakar Diallo a atteint 45 000 entrées en trois semaines, alors qu’elle était seulement diffusée dans deux salles du pays. Le cinéma burkinabé n’est donc pas mort. Les films peinent simplement à dépasser les frontières. Pour Adama Sorgho, jeune réalisateur, auteur d’un moyen-métrage qui essaie actuellement de promouvoir son travail en Afrique et en Europe, le problème c’est « le manque de qualité de nombreux films burkinabés. Et même s’il y a des projets prometteurs, diffuser et faire de la publicité coûte cher.  » À l’inverse, Berni Goldblat reste positif « Je suis très optimiste, l’Afrique est en mouvement, il faut juste patienter. L’important est de ne pas voir et juger les films avec des lunettes occidentales. »

Le cinéma du Burkina Faso est-il mort pour autant ? Berni Goldblat parlerait plutôt d’une période de creux. D’accord, les fonds de soutien à la production cinématographique burkinabée ne sont plus les mêmes qu’il y a vingt ans  :

En 2014, après des mois de tractations, Jet li et Jackie Chan rachètent les droits du film à Danny Boon pour l’adapter en Chine. Un jeune loup du parti communiste est envoyé en province pour se faire les dents. Les locaux ont l’air arriéré mais sont en fait très sympas et généreux.

Charlotte Garson tient enfin sa comédie et le film décroche la Montgolfière d’Argent ! Dany Boon, qui a gardé son rôle, devient une star en France. La vie d’Abdel Abdel, jeune lycéen marocain, tombe amoureux de Caïn, étudiant en philosophie aux cheveux bleus. Une histoire d’amour tourmentée par la jalousie qui s’achève sur le meurtre de Caïn. Un drame-«  pangée  » bouleversant qui traite de tous les sujets de société sensibles. Montré en avant-première à Nantes, ce film remporte le Lion et l’Ours d’Or quelques mois plus tard. Orange Manuel Voilà 15 ans qu’Eduardo cultive des oranges pour le compte de Tropicana. Son fils Manuel doit reprendre la plantation : chez les Rodriguez, on cueille des agrumes de père en fils. Pourtant, il rêve d’une carrière de cinéaste. Ce récit autobiographique de Manuel Rodriguez dénonce la condition des travailleurs mexicains et la lourdeur des carcans familiaux. Passé par les ateliers de Produire au sud, le film reçoit l’Oscar du meilleur film étranger. John McCain fait un infarctus. Rain Woman En 2020, la réalisatrice et journaliste brésilienne Joga Bonita livre un documentaire poignant sur une chaman qui s’évertue à faire tomber la pluie dans une partie de l’Amazonie, devenue aride à cause de la pollution. Le film cartonne auprès de la critique et du grand public. Les occidentaux sont enfin sensibilisés au réchauffement climatique. Jean-Vincent Placé est élu président de la république en 2022. La planète est sauvée.

—— Théodore Mareschal —— Léa Morillon

charulata : Ray majeur

Brèves

CRITIQUE - Œuvre majeure de Satyajit Ray, « Charu », comme la surnomme son riche mari, dresse le portrait d’une héroïne. Madhabi Mukherjee porte en ses traits tout le charme de l’Inde et dans ses yeux tout l’esprit des écrivains occidentaux. Une leçon de séduction qui prend la littérature pour prétexte.

>> Cochon – Si vous n’avez pas vu Sopro, sachez qu’il contient « la meilleure scène de mise à mort de cochon jamais vue ! » Parole de spectateur !

Des mains brodent avec délicatesse un tissu. Ce sont celles de Charulata, jeune bourgeoise de Calcutta qui brode ce mouchoir et le vide de ses journées. Son mari, Bhupati, la confine dans une prison dorée pendant qu’il édite avec ardeur son hebdomadaire politique, comme un enfant jouerait avec son petit train. Face à la solitude de sa princesse bengalie, il décide de convier son cousin Amal afin d’accompagner Charulata dans ses prémisses littéraires. Une opposition permanente sous-tend le récit. Le naissance des sentiments entre Charulata et Amal, dans le dos de Bhupati, alimente cette dichotomie qui vacille entre retenue et baisade. Charulata bovaryse à l’indienne, avec pourtant un époux bien moins falot que chez Flaubert. Un mari ancré dans une veine politicienne et militante face à une femme habitée par la littérature et la musique. Ballade sur une mélopée Le travail sonore est magistral, du grincement de la corde de la balançoire à la musique entêtante qui comble la solitude de Charulata. Tel un leitmotiv, la chanson lancinante de Kishore Kumar, revient aux lèvres de Charu et Amal, envoûtés. Tous ces effets sonores composent la ballade de leur amour inassouvi et mènent au jardin, hors du pesant huis-clos. La balançoire oscille comme le cœur de Charulata  ; on retrouve là une touche de Renoir et comme un lointain écho de sa Partie de campagne. Cette analogie assumée surfe

>> Sujet – Un autre à propos du même film : « Le vent, le veau, ou le pain  ? C’était quoi finalement le sujet de son film ? »

sur «  La Nouvelle vague  » de Godard et Truffaut, que le cinéaste revendique explicitement. Politique de l’auteur

>> Zzzz – Sopro-rifique  ? «  J’ai dormi, mais franchement c’était beau. »

Satyajit Ray est un auteur qui cisèle l’image cinématographique, bien qu’usant d’une mise en scène théâtrale proche de la tragédie grecque ; avec des larmes exacerbées, des corps effondrés et des yeux écarquillés. Le noir et blanc y apparaît comme chamarré. Et de prompts mouvements de caméra témoignent d’une forte vitalité dans le passage d’une échelle de plan à une autre et contraste avec certains plans-séquences apaisés. Par le truchement de l’objectif, Satyajit Ray offre sa vision du monde extérieur. À travers les jumelles de Charulata, le cinéaste contemple la vie. Et lorsque le prime kaléidoscopique surgit à l’image, c’est toute l’effervescence politique et culturelle indienne du début du 20e siècle qui survient.

* * * >> Mieux – Marcos Pimentel réalisateur de Sopro est un inconditionnel du documentaire cinématographique  : «  La réalité a des histoires aussi belles à raconter que celles qu’on peut inventer, il suffit de mieux regarder. » >> Pataquès – À partir de titres de films, faites-vous votre propre cinéma. Suggestions: «  Les chiens errants rêvent d’or à l’escale » ; « Au revoir l’été, le chant des pêcheurs jusqu’à ce que la folie nous mette en pièces » ; « Je ne suis pas lui, la vie continue les jours d’avant ».

Satyajit Ray est résolument un réalisateur national. Ainsi s’emploie-t-il à réfuter les codes et rôles traditionnels de la société indienne coloniale en signant là un véritable traité politique, porté par la figure du mari journaliste de Charulata et de son journal The Sentinal, flanqué d’un slogan incitatif « truth survives ». Satyajit Ray dessine dans cet opus majeur du cinéma d’auteur indien, le chemin de la vérité. De sa vérité. Un chef d’œuvre tout en dentelles.

>> Démon de Midi – Dogme à l’extrême. Les acteurs de Midi Z n’en sont pas. De simples individus jouent leur vie. Les personnages sont libres d’orienter la révision d’un scénario évolutif. Un réalisme percutant, en aucun cas un documentaire. Poor folk, cinéma de fiction anthropologique ?

—— Klervi Drouglazet DR

>> Convalescence – Après le tournage de Three sisters, Wang Bing est tombé malade et a décidé un retour aux sources. Petit budget et équipe réduite. Un film de quatre heures, mais en toute simplicité !

View - Un regard sur le Festival des 3 Continents par les étudiants d’Infocom Nantes Conception graphique : Marie Beaudoin, Servane Crossouard, Angéline Davy, Pauline De Grandpré, Louise Leclerc, Chloé Liétard, Théodore Mareschal et Anaïs Oger Rédaction en chef : Théodore Mareschal Encadrement pédagogique : Patrice Allain, Nicolas de La Casinière, Philipe Dossal, Xavier Relations Festival : Nina Leclaire et Chloé Liétard Drouaud et Francis Mizio Merci au Festival des 3 continents, au département Information - Communication de l’Université Secrétariat de rédaction : Pauline De Grandpré et Jeanne Hutin de Nantes UFR Lettres et Langages - Imprimé par Parenthèses Site Web : www.3continents2013.info Directeur de publication : Philippe Dossal

Jean-Gabriel Aubert

DR

burkina : après l’âge d’or

Million dollar movie


View #2