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À l’autre bout du monde, en Terre de Feu, les arbres sont soumis à des conditions de vie extrêmes : sol aride, vents violents et permanents. Avec mon ami Philip, nous randonnons sur les rives du canal de Beagle, au sud d’Ushuaia. Dans ce passage qui relie l’Atlantique au Pacifique, les lengas et autres hêtres endémiques ont un port en « drapeau », toutes les branches sont orientées d’un seul côté du tronc, à l’opposé de la direction des vents dominants. Les peuples premiers ne s’y sont pas trompés : Yamanas et Alakaloufs tirèrent leurs ressources de l’océan plutôt que de la forêt. Plus proche de notre belle Alsace, se trouve un autre sanctuaire : la forêt primaire de Bialowieza en Pologne. Autrefois réserve de chasse des tsars, dernier carré de forêt non exploité par l’homme, Bialowieza constitue aujourd’hui un refuge pour une faune exceptionnelle : les derniers bisons d’Europe, les derniers chevaux sauvages – les tarpans –, la cigogne noire, la loutre s’y reproduisent. Des forestiers alsaciens l’ont visitée à la fin des années soixantedix, pour y découvrir des alternatives aux coupes à blanc. Hubert et Gérard doivent se souvenir de notre voyage de l’autre côté du rideau de fer. Le premier fut émerveillé par le potentiel de chasse que représente la faune d’une forêt encore vierge. Le second, probablement inspiré par la beauté du spectacle des cigognes sur lacs de Mazurie, deviendra un des acteurs de la réintroduction de la cigogne blanche en Alsace et en Lorraine. Depuis la nuit des temps, les forêts furent toujours le meilleur allié de l’homme, et pour ma part je reste convaincu qu’elles nous seront toujours indispensables. Mais notre attitude face au poumon de la planète a changé ! De sujet, la forêt est devenue objet : elle est transformée par l’homme en ressource dotée d’une valeur marchande, suscitant ainsi une ambition collective, celle d’extraire dans un minimum de temps un maximum de bois, pour un maximum de profit ! Gerry, un ami de Terre-Neuve « émigré » en Colombie Britannique et à qui je demandais pourquoi cette exploitation intensive, me répondit : « mais voyons, ces arbres mourront un jour au l’autre, alors autant les récolter, et puis, nous reboiserons » ! Mais au Canada comme ailleurs, ce jardinage n’est productif qu’accompagné de désherbant et d’engrais. Ce faisant s’ajoute au problème de l’érosion celui de la pollution des sols, des eaux et de l’atmosphère. Enfin ces jeunes et fragiles plantations sont souvent victimes d’insectes ravageurs, qui au Canada ont détruits récemment plus de treize millions d’hectares de forêts. La liste des agressions subies par les forêts se rallonge d’autant plus dangereusement que notre planète se réchauffe. À l’heure où j’écris ces lignes, l’hypothèse moyenne de réchauffement

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de l’atmosphère pour notre planète d’ici à la fin de ce siècle est de l’ordre de 3° C. Réchauffement de l’air, mais aussi de l’eau, entraînent la fonte des glaciers et la montée du niveau des océans. Visiteur de l’Arctique depuis une quinzaine d’années, j’ai avec d’autres, été le témoin du recul du glacier d’Illulissat au Groenland, ou encore de la fonte dramatique du Bear Glacier en Colombie Britannique.

A chaque homme son arbre  

Extrait du livre de Marie-Hélène et Frédéric Engel (photos © Frédéric Engel)

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