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Frédéric et Marie-Hélène Engel

arbre

à chaque homme son

Un itinéraire végétal et humain


arbre

à chaque homme son

Un itinéraire végétal et humain


Frédéric et Marie-Hélène Engel

arbre

à chaque homme son

Un itinéraire végétal et humain

Photographies de Frédéric Engel


Sommaire Préface de Joël Schmidt.............................................. p.XX

Les arbres et l’aventure humaine

Gilles Varnier, croqueur de pommes................................................................................................ p.XX Filmer la forêt........................................................................................ p.XX

Grandir près d'une forêt............................................... p.XX

Manuel Petrazoller, artisan-sabotier à Philippsbourg................................................................................. p.XX

Arbre et zone rouge, la forêt de l’Est face à l’histoire................................................... p.XX

Les maisons à colombage....................................... p.XX

La généalogie : parcours dans l’intimité de l’arbre......................................................................................................... p.XX

Arbre et spiritualité

Entre histoire et récits, les arbres fabuleux de Cons-la-Grandville................... p.XX

De l’intime au sublime : l’arbre du monastère............................................................ p.XX

L’exemple du village de la Grande Fosse ou comment l’arbre a redonné de l’énergie à toute une communauté.......................................... p.XX

La pomme de la Genèse.............................................. p.XX

Les arbres de Schoppenwihr............................ p.XX

Isabelle Horber, Pasteur

Mireille Biret, professeur d’histoire

Mme Horber, Pasteur

Bois et harmonie d’énergie.................................... p.XX La parole des arbres............................................................. p.XX

Arbrothérapie : l’arbre du bien être..... p.XX

L’arbre mort et la forêt...................................................... p.XX

J.-L. Imbs, naturaliste : De l’amour des arbres et de leur avenir.................................. p.XX

Olivier Rose, entomologiste

Travailler avec l’arbre et la forêt

Un jardin et un arbre au millieu du jardin................................................................... p.XX Danielle Mathieu-Baranoff, théologienne

La réflexion d’un bûcheron 3e génération.......................................................................................... p.XX

Légendes et histoires de forêts

Hubert Holveck, garde-forestier : L’arbre qui cache la forêt............................................ p.XX

Arbres et forêts dans les légendes alsaciennes...................... p.XX

Le charpentier des rivières.................................... p.XX Daniel Viry, débusqueur débardeur en forêt................................................................................................................ p.XX La forêt, l’apiculteur et l’abeille, l’équilibre fragile............................................................................. p.XX Jean-Christophe Mertz, feuillagiste à Petersbach............................................. p.XX

Mireille Biret, professeur d’histoire

Des arbres d’histoire et de légende dans l’Est de la France..................................................... p.XX Frédéric Pire, horticulteur


De l’amour des arbres

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et de leur avenir… Par Jean-Louis IMBS, naturaliste alsacien Voyageurs de l’Arctique et de l’Antarctique, visiteurs assidus de la Terre de Feu dans l’hémisphère sud et du grand nord canadien dans l’hémisphère opposée, il n’y eu pas un instant d’hésitation lorsqu’AnneChristine et moi-même avons choisi notre lieu de paix : ce sera la forêt pluviale tempérée du nord-ouest de la Colombie Britannique, à la frontière du Canada et de l’Alaska. C’est dans cette forêt que nous faisons escale plusieurs fois par an, c’est ici que nous posons notre sac à dos pour nous connecter à l’univers. Les forêts ont toujours fait partie de notre vie : celles feuillues de l’Alsace Bossue pour moi-même, les sapinières des Vosges du sud pour Anne-Christine.

Dimanche premier novembre. Tandis que l’Europe fête la Toussaint, les enfants canadiens fêtent Halloween, l’occasion pour eux de faire le tour du village et de récolter des friandises, règle à laquelle il vaut mieux se plier, faute de quoi ils vous jettent un sort. Vous avez dit un sort ? Dans l’immensité de la forêt canadienne, l’imaginaire des hommes est en connexion avec les arbres et le monde secret de la forêt : ours, loups, lynx, castors, aigles, saumons, gloutons, renards, tous font partie de la mythologie, tous hantent l’imaginaire collectif. Mais pas seulement, car quotidiennement, au détour d’une frondaison, vous pouvez vous trouver nez à nez avec l’un de ces habitants de la forêt. Hier samedi, alors que j’observais la remontée des saumons dans Rainey Creek dans le village de Stewart, j’entends des chiens aboyer. Bagarre entre canidés ? Que non ! Les chiens avaient flairé l’ours bien avant que je ne le voie. Le voilà qui avance dans ma direction, je m’abrite de son regard derrière un cèdre rouge plusieurs fois centenaire, et le spectacle qui s’offre à moi me fait vibrer, frissonner ! Il me fait réfléchir aussi. Ne sommes-nous pas des

intrus, nous les humains qui avons conquis ces grands espaces sans trop de considération pour leurs habitants, nous qui jour après jour grignotons le territoire des autres pour des besoins pas toujours justifiés ? Afin d’éveiller les consciences, de sensibiliser à la fragilité des écosystèmes et ainsi éviter dans le futur les conflits entre les ours et les hommes, j’ai pris l’initiative d’ouvrir un centre d’initiation à la nature et à la connaissance des ours et de leur écosystème. Il s’agit d’un lieu d’accueil pour les écoliers et les habitants de la région, ainsi que pour les nombreux touristes qui viennent visiter la Colombie Britannique. Abrité dans un bâtiment construit par les premiers chercheurs d’or arrivés dans le coin vers 1898, le Bear River Interpretive Centre (c’est son nom) est le lieu où j’apporte ma contribution : jour après jour, tout l’été durant, j’anime des conférences, organise des ateliers, et avec l’aide de jeunes biologistes, nous étudions la distribution géographique des ours, leurs habitudes alimentaires, leur état de santé. Nous proposons également des programmes de formation pour une meilleure compréhension 9


des ours et qui s’adressent aux personnes amenées à travailler dans la forêt tels les bûcherons et les compagnies d’exploration minières.

Mon ami George, adopté comme un frère blanc au sein du Clan des Ours chez le Peuple Tlingit, me raconte souvent comment les Peuples Premiers de la côte Pacifique du Canada et de l’Alaska reconnaissent dans ces forêts une force supérieure, spirituelle. Vénérés, les arbres leur fournissent à la fois le bois pour construire leurs habitations et pour fabriquer leurs embarcations, une source de chaleur pour les longs hivers, ainsi qu’un lieu de chasse et de pêche pour nourrir leurs familles. Ce sont aussi ces mêmes arbres qui deviennent totems, à la fois symboles et témoins de l’histoire des Amérindiens de la côte Pacifique. En retrait de l’océan, à l’est de la chaîne des montagnes côtières et à la frontière sud du Yukon, d’autres tribus ont mêlé leur histoire à celle d’un lieu géologique à caractère exceptionnel, baptisé « Spatsizi » 10

dans la langue des Indiens Tahltan ce qui signifie « le territoire de la chèvre rouge ». Ici les chèvres blanches des montagnes se roulent dans une poussière volcanique qui leur donne cette couleur ocre et leur procure ainsi un mimétisme parfait dans le paysage. Dans cet écosystème unique prennent naissance trois rivières essentielles à la vie des saumons : la Stikine qui se jette dans le Pacifique en Alaska, la Nass et la Skeena qui elles se jettent dans l’océan en Colombie Britannique. Ce Serengeti du nord comme le parc régional de Spatsizi est souvent nommé, abrite tous les grands mammifères : ours, loups, caribou, élans, chèvres des montagnes. L’équilibre proies-prédateurs ainsi que l’équilibre du milieu qui les supporte –rivières et forêts – est ici préservé. Mais voilà que depuis peu cet équilibre est menacé par l’exploration du sous-sol pour l’extraction future


de gaz naturel. Cet enjeu économique divise la communauté Indienne : les anciens sont plutôt enclins à la préservation du milieu, les jeunes eux souhaitent accéder au pouvoir d’achat supplémentaire que représentent les licences d’extraction concédées à une multinationale. Le défrichage de la forêt a démarré, et seule une action devant les tribunaux a provisoirement arrêté les bulldozers. Mais pour combien de temps ? Ces mêmes forêts attirèrent l’homme blanc sur le continent nord-américain dès le 17e siècle, essentiellement pour la récolte des fourrures de castor. Bien avant la fondation des Etats-Unis d’Amérique, Français et Anglais s’engagèrent ici dans une compétition sans merci entre la Compagnie de la Baie d’Hudson et la Compagnie des Cent Associés. Plus tard, les colons européens en quête d’un avenir meilleur se mirent en marche vers l’ouest, déboisant au passage le continent pour le transformer en terre agricole. Mon ami Joe, aujourd’hui à la retraite et grand trappeur devant l’éternel, faisait partie de ses bataillons de coupeurs d’arbres, avançant parfois au rythme de trois cent arbres abattus par jour et par bûcheron ! Pourtant, certains lieux furent épargnés car trop au nord, trop froids et trop couverts de neige. C’est ainsi qu’au fond du Portland Canal, cet immense fjord qui sert de frontière entre l’Alaska au nord et le Canada au sud, survit une forêt majestueuse, la forêt pluviale tempérée, le dernier refuge des grizzlys. Cramponnée au granite de la chaîne des montagnes côtières qui se jette à pic dans l’océan, cette forêt a la tête dans les nuages à près de deux mille cinq cent mètres d’altitude, trempe ses pieds dans les eaux salées du Pacifique, et dans ses veines coule les eaux glacées de la Bear River et de la Salmon River.

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Cette forêt, il faut l’écouter, l’observer et l’apprivoiser au fil des saisons pour espérer la comprendre un jour. L’hiver, recouverte d’un manteau de dix mètres de neige, elle est impénétrable. Au printemps, le dégel et les eaux de fonte la rendent inaccessible. L’été, une végétation annuelle luxuriante et des nuées de moustiques vous dissuadent de toute tentative. La meilleure période reste l’automne, lorsque la végétation se met au ralenti et que les premiers frimas l’ont habillée de couleurs chatoyantes. En cet après-midi d’octobre, nous pénétrons avec le plus grand respect dans ce sanctuaire vivant. Nous avançons sous les frondaisons, nos pieds s’enfoncent dans un tapis spongieux, prêt à nous absorber. Autour de nous, cèdres, peupliers géants et aulnes s’élancent vers les nuages. Nous faisons halte au pied d’un cèdre rouge géant : pour l’enlacer, il faudrait bien cinq personnes qui se donneraient la main. Ses racines ont enlacé le granite, ses bras sont couverts d’une épaisse mousse et sa tête nous est inaccessible, perdue dans la canopée. Son âge ? Probablement l’équivalent de dix vies humaines ! Notre arbre a connu des générations d’Amérindiens, rencontré l’explorateur Dawson et Kate Ryan, une des rares femmes chercheur d’or, et aujourd’hui quelques rares naturalistes en quête de l’ultime refuge. À ses pieds coule Rainey Creek, un ruisseau qui se jette dans le fjord un kilomètre plus à l’ouest. Les saumons cohos ont maintenant quitté le Pacifique pour revenir sur leur lieu de naissance afin de se reproduire. Les mâles, tout de rouge parés, mènent le ballet incessant de la parade nuptiale ; des poissons morts sur les berges signalent le passage d’un grizzly ou d’un aigle pêcheur. Leur décomposition apportera au sol à

l’entour les minéraux nécessaire à la croissance d’une végétation luxuriante : la boucle est bouclée. À mi-chemin entre l’Amérique du nord et l’Europe, dans l’océan glacial arctique, se situe le Groenland. J’ai découvert la plus grande île au monde voilà une quinzaine d’années, pour y retourner régulièrement depuis. Nous sommes au nord du cercle polaire arctique : ici, point d’arbres, et le seul bois disponible est un bois de flottage, charrié par l’océan depuis la Sibérie, ou encore du bois d’oeuvre importé du Canada. À l’opposé des peuples premiers de la côte Pacifique, les Inuits du Groenland avaient appris à vivre sans les arbres, en tirant leurs ressources de l’océan. Graisse de phoque et viande de baleine pour la nourriture, peaux de phoque et os de baleine pour l’habitation, peaux de morses pour les embarcations, graisse de phoque pour la chaleur et la lumière. Si le Groenland offre une nature grandiose –glaciers, icebergs géants, banquise – l’absence de forêts me fait toujours apprécier le retour en Alsace. Comme souvent dans la vie, l’absence révèle, renforce et embellit ce dont nous sommes séparé ; tel un rituel, le besoin de marcher en forêt, d’humer les senteurs et de toucher l’écorce ou la feuille d’un chêne plus que centenaire se fait sentir. C’est lors d’un voyage au Groenland que j’ai fait la connaissance d’Albert, un entrepreneur islandais. Voilà une île au climat rude, dont les habitants ont surexploité la forêt au fil des siècles pour construire des habitations, des bateaux et des églises. Pour Albert, replanter des arbres aujourd’hui est plus qu’un investissement : c’est un devoir, une cause nationale, un sentiment d’appartenance, une fierté !

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À l’autre bout du monde, en Terre de Feu, les arbres sont soumis à des conditions de vie extrêmes : sol aride, vents violents et permanents. Avec mon ami Philip, nous randonnons sur les rives du canal de Beagle, au sud d’Ushuaia. Dans ce passage qui relie l’Atlantique au Pacifique, les lengas et autres hêtres endémiques ont un port en « drapeau », toutes les branches sont orientées d’un seul côté du tronc, à l’opposé de la direction des vents dominants. Les peuples premiers ne s’y sont pas trompés : Yamanas et Alakaloufs tirèrent leurs ressources de l’océan plutôt que de la forêt. Plus proche de notre belle Alsace, se trouve un autre sanctuaire : la forêt primaire de Bialowieza en Pologne. Autrefois réserve de chasse des tsars, dernier carré de forêt non exploité par l’homme, Bialowieza constitue aujourd’hui un refuge pour une faune exceptionnelle : les derniers bisons d’Europe, les derniers chevaux sauvages – les tarpans –, la cigogne noire, la loutre s’y reproduisent. Des forestiers alsaciens l’ont visitée à la fin des années soixantedix, pour y découvrir des alternatives aux coupes à blanc. Hubert et Gérard doivent se souvenir de notre voyage de l’autre côté du rideau de fer. Le premier fut émerveillé par le potentiel de chasse que représente la faune d’une forêt encore vierge. Le second, probablement inspiré par la beauté du spectacle des cigognes sur lacs de Mazurie, deviendra un des acteurs de la réintroduction de la cigogne blanche en Alsace et en Lorraine. Depuis la nuit des temps, les forêts furent toujours le meilleur allié de l’homme, et pour ma part je reste convaincu qu’elles nous seront toujours indispensables. Mais notre attitude face au poumon de la planète a changé ! De sujet, la forêt est devenue objet : elle est transformée par l’homme en ressource dotée d’une valeur marchande, suscitant ainsi une ambition collective, celle d’extraire dans un minimum de temps un maximum de bois, pour un maximum de profit ! Gerry, un ami de Terre-Neuve « émigré » en Colombie Britannique et à qui je demandais pourquoi cette exploitation intensive, me répondit : « mais voyons, ces arbres mourront un jour au l’autre, alors autant les récolter, et puis, nous reboiserons » ! Mais au Canada comme ailleurs, ce jardinage n’est productif qu’accompagné de désherbant et d’engrais. Ce faisant s’ajoute au problème de l’érosion celui de la pollution des sols, des eaux et de l’atmosphère. Enfin ces jeunes et fragiles plantations sont souvent victimes d’insectes ravageurs, qui au Canada ont détruits récemment plus de treize millions d’hectares de forêts. La liste des agressions subies par les forêts se rallonge d’autant plus dangereusement que notre planète se réchauffe. À l’heure où j’écris ces lignes, l’hypothèse moyenne de réchauffement

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de l’atmosphère pour notre planète d’ici à la fin de ce siècle est de l’ordre de 3° C. Réchauffement de l’air, mais aussi de l’eau, entraînent la fonte des glaciers et la montée du niveau des océans. Visiteur de l’Arctique depuis une quinzaine d’années, j’ai avec d’autres, été le témoin du recul du glacier d’Illulissat au Groenland, ou encore de la fonte dramatique du Bear Glacier en Colombie Britannique.


Ce qui devrait caractériser les climats du futur, c’est avant tout l’amplification des valeurs extrêmes : précipitations plus fortes, suivies de périodes de sécheresse plus intenses et plus longues, ainsi qu’une plus grande amplitude des températures journalières. Les impacts du réchauffement seront nombreux, avec quatre types principaux : des impacts physiques – climat, sols, eaux-, des impacts

écologiques – migrations du vivant, plantes, insectes, poissons, oiseaux, mammifères-, des impacts sociaux – migration des peuples, conditions de vie plus difficiles pour l’humanité-, et enfin des impacts économiques car les coûts induits par les changements climatiques seront exorbitants !

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En Alsace, le tournant du siècle fut dramatique pour nos forêts qui n’ont pas à ce jour cicatrisé les blessures infligées par la tempête Lothar. Après la canicule de 2003, l’été 2006 fut le plus chaud jamais enregistré dans la région. Ces années là en forêt, c’était novembre au mois d’août, car les arbres perdaient leurs feuilles en plein été ! Aujourd’hui, les moyennes des températures à Strasbourg sont celles de Lyon au milieu du siècle dernier. Le nombre de jours consécutifs à plus de 30° C ne cessera d’augmenter et à l’inverse, le nombre de jours avec des températures négatives sera en très forte régression. Des hivers moins longs, moins rigoureux et l’absence de manteau neigeux rendront nos forêts vulnérables, particulièrement les plantations de sapins. Les parasites passent mieux l’hiver, deviennent plus agressifs : scolytes et chenilles processionnaires ont entamés leur grande marche et cernent inexorablement le grand quart nord-est de la France. Contrairement aux glaciers qui payent comptant le réchauffement climatique, les arbres ont un temps de réaction plus long et il faut y regarder de près pour en mesurer les impacts. Cela nous donne parfois l’illusion que nos forêts résisteraient aux changements en cours. La productivité des massifs forestiers est liée aux conditions climatiques et risque de baisser. À l’inverse, la consommation de bois pour la construction et le chauffage augmente, au point que dès 2007 l’ONF annonçait la couleur lors d’une vente aux enchères en Alsace Bossue : « il n’y aura pas de bois pour tout le monde ». L’inflation des prix du bois se fait d’ores et déjà sentir. Les exploitants forestiers raisonnent sur des durées moyennes de soixante à cent vingt ans, et nous le savons, il faut un à deux siècles pour qu’un arbre arrive à l’âge adulte. Beaucoup de forêts n’arriveront jamais à maturité. « L’or vert » représente une part importante du budget des communes forestières qui jusqu’à présent comptaient sur le fruit de la vente du bois pour financer leurs investissements : faudra-t-il compenser par l’impôt ou attendre des jours meilleurs, lorsque la planète se sera refroidie ? Nos arbres étant aussi des puits de carbone, leur affaiblissement général risque d’accélérer le phénomène du réchauffement climatique. La règle d’or serait de planter le bon arbre au bon endroit, au bon moment, chaque essence ayant ses exigences propres. Mais qui aujourd’hui peut dire quelles seront les essences de demain ? Qui se risquerait à lancer une prévision sur un siècle ? Nous le voyons, les écosystèmes, mais aussi les hommes qui les gèrent sont soumis à un stress inhabituel. Avec l’appauvrissement de nos forêts, la biodiversité est menacée, et l’homme fait partie de cette biodiversité : nous respirons le même air, nous consommons la même eau que nos forêts. Ce processus est-il inéluctable, sans espoir ? Où serons-nous capables de sauver nos forêts ? 16


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Je voudrais croire que nous avons pris conscience à la fois de la gravité de la situation et de notre responsabilité face aux générations futures. Mais les faits sont têtus : en Alsace, le Parc Régional des Vosges du Nord, classé réserve de la biosphère, est progressivement cerné par des sites industriels. Au Canada, les forêts des parcs nationaux et provinciaux – jusque là plutôt bien protégés – risquent d’être mises en exploitation, et du côté d’Ushuaia en Terre de Feu l’on déboise sans discernement pour l’urbanisation et l’exportation des grumes. Ah, j’oubliais un changement majeur : dans le sud du Groenland, là où les effets du réchauffement

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climatique se font sentir depuis quelques années, une expérience pilote vient de démarrer : la plantation d’une centaine d’hectares d’essences d’arbres différents, histoire de voir lesquels s’adapteront le mieux dans le futur. Oh paradoxe, l’espoir viendrait-il donc du côté des Inuits, de ce peuple qui a toujours vécu sans nos amis les arbres et qui mieux que d’autres, aurait compris l’avantage décisif que représentent les forêts pour une civilisation ?


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Arbre et zone rouge,

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la forêt de l’Est face à l’Histoire Texte : Frédéric Engel avec la participation de Marie-Hélène ENGEL 1918, la guerre s’achève enfin, la « der des ders » fait découvrir à l’Humanité une violence à grande échelle. Les pertes humaines et militaires donnent le vertige, 8 700 000 morts pour tous les belligérants, 1 390 000 morts rien que pour la France, 740 000 mutilés français. L’Allemagne aussi est à bout de souffle, elle dénombre 1 900 000 morts sur 13 000 000 de mobilisés. Les champs de bataille ont tué et mutilé des millions d’hommes, mais elle a fait une autre victime : la nature. Des milliers d’hectares ne ressemblent plus à rien, certains spécialistes comparent cela aux effets d’un violent tremblement de terre : sols bouleversés, villages ensevelis, pollution majeure des sols par les gaz, par le plomb mais aussi par le mercure contenu dans les amorces des douilles et des obus, terres mélangées aux cadavres, aux munitions, impossibles à réhabiliter pour l’agriculture. Un désastre, une situation totalement nouvelle pour le gouvernement français de l’époque. L’Etat français s’étant engagé à indemniser les dommages de Guerre, doit trouver une solution, les députés et sénateurs votent une loi le 17 avril 1919 qui fixe trois types de zones selon leur gravité de destruction, une zone bleue, une zone jaune et la plus problématique : la zone rouge. Cette zone est dite rouge lorsque la ligne de front a concentré les dommages majeurs : plus d’infrastructures routières, ferroviaires, industrielles, plus de ponts, de ports, de canaux. Il s’agit de onze départements pour tout ou partie, soit environ 120 000 hectares de champs de bataille. La Meuse est très touchée, mais également les Vosges, la Moselle, le Haut-Rhin, le Bas-Rhin. Les services de Clémenceau rachètent les terres impropres et indemnisent les propriétaires. Une fois acquises, ces espaces sont strictement règlementés,

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les seules activités autorisées en zone rouge sont la sylviculture, l’activité militaire !, le tourisme de mémoire et culturel. Certaines pressions agricoles feront que les zones rouges seront réduites dans certains départements et les interdictions seront parfois contournées. Mais cette loi explique en partie pourquoi certaines forêts existent aujourd’hui de façon si importante dans l’Est de la France. À Vimy, entre Arras et Lens, une forêt a été plantée sur 91 hectares, le terrain accordé aux autorités canadiennes, nos alliés, est transformé en une immense forêt chargée de symbole puisque 11 285 pins y sont plantés en souvenir de plus de dix mille Canadiens tués lors du conflit. Le cas de Verdun est lui aussi édifiant. Verdun, lieu absolu de la folie guerrière de cette première Guerre Mondiale, a concentré une quantité vertigineuse

d’obus sur une surface restreinte. Parcourir les sentiers aujourd’hui autour de Verdun permet encore très bien de mesurer la quantité d’impacts et d’explosions subis dans ce secteur : 60 millions d’obus sont tombés sur Verdun… 15 millions n’ont pas encore explosé en 1919. Un travail énorme de nettoyage et de reboisement a été effectué. Aujourd’hui, le territoire qui entoure Verdun est effectivement très boisé pour cette raison et même si les séquelles écologiques de la Guerre ne sont pas encore effacés – le mercure, le plomb, le zinc – ne sont pas biodégradables, c’est la forêt qui a redonné un paysage décent à ces départements meurtris. Cette forêt est notre histoire, avec ses blessures, et néanmoins son élan de vie.

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Ils sont photographe, cinéaste, entomologiste, feuillagiste, professeur d’histoire, naturaliste, dessinatrice, pasteur, bûcheron, moine… mais dans la diversité de leur profession ou de leur vocation, toujours, l’arbre. Choix ou nécessité, passion, tradition, innovation, ils nous livrent leur point de vue, en toute liberté, né d’une réflexion, d’une pratique, d’un amour de ces arbres sans lesquels ils ne peuvent vivre. Mais ces témoignages, bien qu’intimes, nous concernent tous. L’arbre apparaît bien comme un révélateur de nos choix de société. Comme l’écrit en effet Olivier Rose dans ce livre, « étudier les rapports entretenus entre les humains et la forêt permet de se pencher sur notre façon culturelle d’être présents au monde ».

Un livre grand format (24,5 x 29 cm) de 192 pages, relié sous couverture matelassée. Parution nationale octobre 2011.

ISBN 978-2-84574-115-7 Prix public en librairie 35 € TTC

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A chaque homme son arbre