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COMPENDIUM THEOLOGIAE RÉSUMÉ DE LA THÉOLOGIE PAR SAINT THOMAS D'AQUIN DOCTEUR DE L'EGLISE

Rédigé de 1260 à 1272, cette petite somme de théologie est une oeuvre de maturité du Maître. Elle reste inachevée, suite à une extase mystique qui lui fit cesser tout travail d'écriture. Mais cette œuvre contient la pensée de saint Thomas sur l’eschatologie qui n’est pas profondément différente de celle qui transparaît dans son Commentaire des Sentences, au début de son enseignement. Édition numérique à partir de la traduction du Père Jean Kreit, Missionnaire de la Congrégation du cœur immaculé de Marie (Scheut) 1985

Édition numérique, http://docteurangelique.free.fr, 2008 Les œuvres complètes de saint Thomas d'Aquin

PRÉSENTATION DE L’ŒUVRE PAR ALINE LIZOTTE ______________________________________ 7 LES GRANDES DIVISIONS DU COMPENDIUM _________________________________________________ 10 L’espérance ________________________________________________________________________________ 17 Comment faut-il lire saint Thomas ? _____________________________________________________________ 17

AVANT-PROPOS DU PÈRE KREIT POUR UN COMPLÉMENT AU COMPENDIUM _______________ 18 RÉSUMÉ DE LA THÉOLOGIE PAR SAINT THOMAS ______________________________________ 19 Chapitre 1 — PRÉAMBULE DE SAINT THOMAS ________________________________________________ 19

PREMIÈRE PARTIE — LA FOI ______________________________________________________ 20 PREMIER TRAITÉ — DIEU ET L'HOMME __________________________________________________ 21 Chapitre 2 — PLAN DE LA DOCTRINE SUR LA FOI ______________________________________________ 21 A — Dieu (Chapitres 3 à 67) ____________________________________________________________________ 21 1° Dieu et le Père (chapitre 3 à 36) ____________________________________________________________ 21 Chapitre 3 — QUE DIEU EST _______________________________________________________________ 21 Chapitre 4 — NE SE MEUT PAS ____________________________________________________________ 22 Chapitre 5 — DIEU EST ÉTERNEL ___________________________________________________________ 23 Chapitre 6 — L’EXISTENCE DE DIEU S’IMPOSE D’ELLE-MÊME ____________________________________ 23 Chapitre 7 — DIEU EST TOUJOURS _________________________________________________________ 23 Chapitre 8 — IL N’Y A PAS DE SUCCESSION EN DIEU ___________________________________________ 24 Chapitre 9 — DIEU EST SIMPLE ____________________________________________________________ 24 Chapitre 10 — DIEU EST SON ESSENCE ______________________________________________________ 25 Chapitre 11 — L’ESSENCE EN DIEU N’EST PAS AUTRE QUE SON ÊTRE ______________________________ 25 Chapitre 12 — DIEU N’EST PAS UNE ESPÈCE SOUS UN GENRE ___________________________________ 26 Chapitre 13 — DIEU NE PEUT ÊTRE GENRE DE QUELQUE CHOSE _________________________________ 26 Chapitre 14 — DIEU N’EST PAS UNE ESPÈCE ATTRIBUABLE A DE NOMBREUX INDIVIDUS ______________ 27 Chapitre 15 — IL EST NÈCESSAIRE DE DIRE QUE DIEU EST UN ____________________________________ 27 Chapitre 16 — DIEU N’EST PAS UN CORPS ___________________________________________________ 28

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Chapitre 17 — IL EST IMPOSSIBLE QU’IL SOIT FORMÉ D’UN CORPS OU VERTU DANS UN CORPS ________________________________________________________________________________ 28 Chapitre 18 — DIEU EST INFINI SELON SON ESSENCE __________________________________________ 29 Chapitre 19 — L’INFINIE PUISSANCE DE DIEU _________________________________________________ 30 Chapitre 20 — L’INFINI DE DIEU NE CONTIENT AUCUNE IMPERFECTION ___________________________ 30 Chapitre 21 — EN DIEU SE TROUVENT LES PERFECTIONS DES CHOSES D’UNE MANIÈRE ÈMINENTE _____________________________________________________________________________ 31 Chapitre 22 — TOUTES LES PERFECTIONS EN DIEU SONT UNE SEULE ET MÊME CHOSE _______________ 32 Chapitre 23 — EN DIEU NE SE TROUVE AUCUN ACCIDENT ______________________________________ 32 Chapitre 24 — LA MULTITUDE DES NOMS DONNÉS A DIEU NE S’OPPOSE PAS A SA SIMPLICITÉ ____________________________________________________________________________ 33 Chapitre 25 — LES NOMS DIVERS DONNÉS A DIEU NE SONT PAS SYNONYMES ______________________ 33 Chapitre 26 — LE SENS DE CES MÊMES NOMS NE DÉFINIT PAS CE QUE EST DIEU ____________________ 34 Chapitre 27 — LES NOMS ET AUTRES CHOSES AU SUJET DE DIEU NE SONT PAS TOUT A FAIT UNIVOQUES NI ÉQUIVOQUES _____________________________________________________________ 34 Chapitre 28 — DIEU EST INTELLIGENT _______________________________________________________ 35 Chapitre 29 — L’INTELLIGENCE EN DIEU N’EST NI UNE POTENTIALITÉ, NI UNE HABITUDE, MAIS UN ACTE _________________________________________________________________________ 36 Chapitre 30 — DIEU NE PENSE QUE PAR SON ESSENCE ET NON PAR IMAGE INTELLECTUELLE __________ 36 Chapitre 31 — EST CE QU’IL PENSE ?________________________________________________________ 37 Chapitre 32 — DIEU EST VOLONTÉ _________________________________________________________ 37 Chapitre 33 — CETTE VOLONTÉ EN DIEU NE DIFFÈRE PAS DE SON INTELLIGENCE ____________________ 38 Chapitre 34 — LA VOLONTÉ EN DIEU EST SON VOULOIR MÊME __________________________________ 38 Chapitre 35 — TOUT CE QUI A ÉTÉ DIT PLUS HAUT EST CONTENU DANS UN SEUL ___________________ 38 Article DE FOI __________________________________________________________________________ 38 Chapitre 36 — TOUT CE QUI PRÉCÈDE SE TROUVE DÉJÀ CHEZ LES PHILOSOPHES ____________________ 39 2° Le Verbe (chapitre 37 à 45) _______________________________________________________________ 39 Chapitre 37 — QU’ENTEND-ON PAR VERBE DANS LES CHOSES DIVINES ? __________________________ 39 Chapitre 38 — EN LE VERBE EST CONÇU _____________________________________________________ 40 Chapitre 39 — COMMENT LE VERBE EST-IL COMPARÉ AU PÈRE ?_________________________________ 40 Chapitre 40 — COMMENT FAUT-IL COMPRENDRE LA GÉNÉRATION EN DIEU ? ______________________ 40 Chapitre 41 — LE VERBE OU FILS A LE MÊME ÊTRE ET LA MÊME ESSENCE QUE LE PÈRE _______________ 41 Chapitre 42 — CATHOLIQUE ENSEIGNE CES CHOSES ___________________________________________ 41 Chapitre 43 — EN IL N’Y A PAS DE DIFFÉRENCE DU VERBE ET DU PÈRE SELON LE TEMPS, L’ESPÈCE OU LA NATURE _________________________________________________________________ 41 Chapitre 44 — CONCLUSION DES PRÉMISSES _________________________________________________ 43 Chapitre 45 — DIEU EST EN LUI-MÊME COMME L’AIMÉ DANS L’AMANT ___________________________ 43 3° L’Esprit Saint (chapitre 46 à 49) ____________________________________________________________ 43 Chapitre 46 — L’AMOUR EN DIEU S’APPELLE ESPRIT ___________________________________________ 43 Chapitre 47 — L’ESPRIT QUI EST EN EST SAINT ________________________________________________ 44 Chapitre 48 — L’AMOUR EN N’INTRODUIT AUCUN ACCIDENT ___________________________________ 45 Chapitre 49 — L’ESPRIT SAINT PROCÈDE DU PÈRE ET DU FILS ____________________________________ 45 4° Les relations divines (chapitre 50 à 67) ______________________________________________________ 46 Chapitre 50 — LA TRINITÉ EN NE RÉPUGNE PAS À SON UNITÉ ___________________________________ 46 Chapitre 51 — IL SEMBLE QU’IL Y AIT RÉPUGNANCE À UNE TRINITÉ DES PERSONNES EN DIEU _________ 46 Chapitre 52 — RÉPONSE A L’OBJECTION — IL N’Y A DE DISTINCTIONS EN QUE LES RELATIONS _________ 47 Chapitre 53 — LES RELATIONS PAR LESQUELLES SE DISTINGUENT LE PÉRE ET LE FILS ET L’ESPRIT SAINT SONT RÉLLES ET PAS SEULEMENT DE RAISON ____________________________________ 50 Chapitre 54 — CES RELATIONS NE SONT PAS DES ACCIDENTS ____________________________________ 50 Chapitre 55 — CES RELATIONS PRODUISENT EN UNE DISTINCTION PERSONNELLE ___________________ 51 Chapitre 56 — IL N’Y A QUE TROIS PERSONNES EN DIEU ________________________________________ 51 Chapitre 57 — DES PROPRIÉTÉS OU NOTIONS EN ET COMBIEN SONT-ELLES DANS LE PÈRE ? ___________ 52 Chapitre 58 — DES PROPRIÉTÉS DU FILS ET DE L’ESPRIT SAINT — QUELLES SONT-ELLES ET COMBIEN ? ____________________________________________________________________________ 53 Chapitre 59 — POURQUOI CES PROPRIÉTÉS SONT-ELLES DITES NOTIONS ? _________________________ 53 Chapitre 60 — BIEN QUE LES RELATIONS SUBSISTANTES EN SOIENT AU NOMBRE DE QUATRE, IL N’Y A CEPENDANT QUE TROIS PERSONNES _________________________________________ 54

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Chapitre 61 — SI PAR LA PENSÉE ON ÉCARTE LES PROPRIÉTÉS PERSONNELLES IL N’Y A PLUS D’HYPOSTASES _________________________________________________________________________ 56 Chapitre 62 — ÉCARTANT EN ESPRIT LES PROPRIÉTÉS PERSONNELLES L’ESSENCE DIVINE DEMEURE _____________________________________________________________________________ 56 Chapitre 63 — DU RAPPORT DES ACTES PERSONNELS AUX PROPRIÉTÉS PERSONNELLES ______________ 57 Chapitre 64 — CE QUE SIGNIFIE LA GÉNÉRATION POUR LE PÉRE ET POUR LE FILS ____________________ 58 Chapitre 65 — LES ACTES NOTIONNELS NE DIFFÈRENT DES PERSONNES QUE SELON LA RAISON _______________________________________________________________________________ 58 Chapitre 66 — LES PROPRIÉTÈS RELATIVES SONT L’ESSENCE MÊME DE DIEU _______________________ 59 Chapitre 67 — LES RELATIONS NE SONT PAS QUELQUE CHOSE AJOUTÉ DE L’EXTÉRIEUR, COMME LE PRÉTENDENT LES DISCIPLES DE GILBERT DE LA PORRÉE _______________________________ 59 B — Les oeuvres de Dieu — la Création (chapitre 68 à 94) ___________________________________________ 60 1° En général (chapitre 68 à 70) ______________________________________________________________ 60 Chapitre 68 — L’ÊTRE, EFFET PREMIER DE LA DIVINITÉ _________________________________________ 60 Chapitre 69 — EN CRÉANT N’A PAS UTILISÉ DE MATIÈRE _______________________________________ 61 Chapitre 70 — DIEU SEUL PEUT CRÉER ______________________________________________________ 62 2° Les choses matérielles (chapitre 71 à 74) ____________________________________________________ 62 Chapitre 71 — LA DIVERSITÉ DE LA MATIÈRE N’EST PAS CAUSE DE LA DIVERSITÉ DES CHOSES__________ 62 Chapitre 72 — COMMENT PRODUIT LES DIVERSES CHOSES ET QUELLE EST LA CAUSE DE LEUR PLURALITÉ _____________________________________________________________________________ 63 Chapitre 73 — DE LA DIVERSITÉ, DU DEGRÉ, DE L’ORDRE DES CHOSES ____________________________ 63 Chapitre 74 — PARMI LES CRÉATURES IL Y EN A QUI SONT PLUS EN PUISANCE QU’EN ACTE, POUR D’AUTRES C’EST LE CONTRAIRE _______________________________________________________ 64 3° Les créatures spirituelles (chapitre 75 à 94) __________________________________________________ 65 a) Les anges (chapitre 75 à 78) ____________________________________________________________ 65 Chapitre 75 — LES ÉTRES SUPÉRIEURS A LA MATIÈRE ONT EN PROPRE LA CONNAISSANCE INTELLECTUELLE ________________________________________________________________________ 65 Chapitre 76 — DE TELLES SUBSTANCES SONT LIBRES D’ARBITRE _________________________________ 66 Chapitre 77 — DANS CES SUBSTANCES EXISTE UN ORDRE ET DES DEGRÉS SELON LA PERFECTION DE LEUR NATURE ____________________________________________________________ 66 Chapitre 78 — COMMENT ENTENDRE ORDRE ET DEGRÉ DANS LEUR ACTE INTELLIGENT ? _____________ 67 b) Les hommes (chapitre 79-94) ___________________________________________________________ 67 Chapitre 79 — LA SUBSTANCE QUI FAIT L’HOMME INTELLIGENT EST LA MOINDRE PARMI LES INTELLECTUELLES _______________________________________________________________________ 67 Chapitre 80 — DIFFÉRENCE DANS L’INTELLECT ET LE MODE DE PENSER ___________________________ 68 Chapitre 81 — L’INTELLECT POSSIBLE DE L’HOMME REÇOIT LES FORMES INTELLIGIBLES A PARTIR DES CHOSES SENSIBLES ____________________________________________________________ 69 Chapitre 82 — L’HOMME A BESOIN POUR PENSER DE PUISSANCES SENSITIVES _____________________ 69 Chapitre 83 — IL EST NÉCESSAIRE D’ADMETTRE L’EXISTENCE D’UN INTELLECT AGENT ________________ 70 Chapitre 84 — L’ÂME HUMAINE EST INCORRUPTIBLE __________________________________________ 71 Chapitre 85 — N’Y A-T-IL QU’UN INTELLECT POSSIBLE ? ________________________________________ 72 Chapitre 86 — L’INTELLECT AGENT N’EST PAS UNIQUE POUR TOUS _______________________________ 76 Chapitre 87 — L’INTELLECT POSSIBLE ET L’INTELLECT AGENT S’ENRACINENT DANS L’ESSENCE DE L’ÂME _____________________________________________________________________________ 76 Chapitre 88 — COMMENT CES DEUX PUISSANCES SE TROUVENT DANS UNE MÊME ESSENCE DE L’ÂME _____________________________________________________________________________ 77 Chapitre 89 — TOUTES LES PUISSANCES ONT LEUR RACINE DANS L’ÂME __________________________ 78 Chapitre 90 — UNE SEULE ÂME EN UN SEUL CORPS ___________________________________________ 79 Chapitre 91 — LES RAISONS QUI SEMBLERAIENT INDIQUER QU’IL Y AURAIT PLUSIEURS ÂMES DANS L’HOMME ________________________________________________________________________ 80 Chapitre 92 — SOLUTION DE CES DIFFICULTÈS ________________________________________________ 81 Chapitre 93 — L’ÂME RATIONNELLE N’EST PAS PRODUITE PAR TRANSMISSION NATURELLE ___________ 83 Chapitre 94 — L’ÂME RATIONNELLE N’EST PAS DE SUBSTANCE DIVINE ____________________________ 84 C — Les créatures et leur relation à Dieu (chapitre 95 à 147) _________________________________________ 85 1° En général (chapitre 95 à 104) _____________________________________________________________ 85 Chapitre 95 — DIEU EST L’AUTEUR IMMÉDIAT DE CES CHOSES QUI SONT DITES EXISTER PAR UN POUVOIR EXTERNE ___________________________________________________________________ 85

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Chapitre 96 — N’AGIT PAS PAR NÈCESSITÉ NATURELLE MAIS VOLONTAIREMENT ____________________ 86 Chapitre 97 — DANS SON ACTION EST IMMUABLE ____________________________________________ 87 Chapitre 98 — MOTIF EN FAVEUR D’UN MOUVEMENT ÉTERNEL ET LA SOLUTION ___________________ 87 Chapitre 99 — LA MATIÈRE AURAIT-ELLE EXISTÉ ETERNELLEMENT AVANT LA CRÉATION DU MONDE ? _____________________________________________________________________________ 89 Chapitre 100 — DIEU FAIT TOUTES CHOSES POUR UNE FIN _____________________________________ 91 Chapitre 101 — LA BONTÉ DIVINE EST LA FIN DERNIÈIŒ DE TOUTES LES CHOSES ____________________ 91 Chapitre 102 — LA DIVINE RESSEMBLANCE EST CAUSE DE LA DIVERSITÉ DES CHOSES ________________ 92 Chapitre 103 — EN PLUS DE LA CAUSALITÉ DES CHOSES, LA BONTÉ DIVINE EST LA CAUSE DE LEUR MOUVEMENT ET DE LEUR ACTIVITÉ ___________________________________________________ 93 Chapitre 104 — IL Y A DANS LES CHOSES UNE DOUBLE PUISSANCE A LAQUELLE CORRESPOND UN DOUBLE INTELLECT ET DE LA FIN DE LA CRÉATURE INTELLECTUELLE _______________ 95 2° La fin de l’homme (chapitre 105 à 110) ______________________________________________________ 97 Chapitre 105 — COMMENT LA FIN DERNIÈRE DE LA CRÉATURE INTELLECTUELLE EST DE VOIR PAR ESSENCE ET COMMENT CELA EST POSSIBLE ______________________________________________ 97 Chapitre 106 — LE DÉSIR NATUREL S’APAISE DANS LA VISION DIVINE PAR ESSENCE, EN QUOI CONSISTE LA BÉATITUDE _________________________________________________________________ 98 Chapitre 107 — QUE LE MOUVEMENT VERS POUR LA POSSESSION DE LA BÉATITUDE S’APPARENTE AU MOUVEMENT NATUREL ET QUE LA BÉATITUDE CONSISTE PANS UN ACTE DE L’INTELLIGENCE ______________________________________________________________________ 98 Chapitre 108 — DE L’ERREUR DE CEUX QUI METFENT LEUR FÉLICITÉ DANS LES CRÉATURES ___________ 99 Chapitre 109 — QUE SEUL EST BON ESSENTIELLEMENT ET LES CRÉATURES PAR PARTICIPATION ________________________________________________________________________100 Chapitre 110 — DIEU NE PEUT PAS PERDRE SA BONTÉ ________________________________________100 3° Le mal dans les créatures (chapitre 111 à 122) _______________________________________________101 Chapitre 111 — LA CRÉATURE PEUT PERDRE SA BONTÉ _______________________________________101 Chapitre 112 — COMMENT LES CRÉATURES PERDENT LEUR BONTÉ PAR LEURS OPÉRATIONS _________101 Chapitre 113 — D’UN DOUBLE PRINCIPE D’ACTION ET COMMENT OU CHEZ QUI IL PEUT Y AVOIR DÉFECTION _____________________________________________________________________102 Chapitre 114 — QU’ENTEND-ON PAR BIEN OU MAL DANS LES CHOSES ? _________________________103 Chapitre 115 — IL EST IMPOSSIBLE QUE LE MAL CONSTITUE UNE NATURE ________________________103 Chapitre 116 — COMMENT LE BIEN ET LE MAL SONT DES DIFFÉRENCES DE L’ÊTRE, DES CONTRAIRES ET DES GENRES DE CONTRAIRES _______________________________________________104 Chapitre 117 — RIEN N’EST ESSENTIELLEMENT MAUVAIS OU TRES MAUVAIS MAIS EST UNE CORRUPTION DU BIEN __________________________________________________________________105 Chapitre 118 — LE MAL S’APPUIE SUR LE BIEN COMME SON SUJET ______________________________106 Chapitre 119 — IL Y A DEUX SORTES DE MAUX ______________________________________________107 Chapitre 120 — DE TROIS SORTES D’ACTIONS ET DE LA CULPABILITÉ _____________________________107 Chapitre 121 — QU’UN MAL REVÊT UN CARACTÈRE DE PEINE NON DE FAUTE _____________________108 Chapitre 122 — TOUTE PEINE NE CONTRARIE PAS LA VOLONTÉ DE LA MÊME MANIÈRE _____________108 4° De la divine providence (chapitre 123 à 147) ________________________________________________109 Chapitre 123 — TOUT EST SOUMIS A LA PROVIDENCE DIVINE __________________________________109 Chapitre 124 — PAR LES CRÉATURES SUPÉRIEURES RÉGIT LES INFÉRIEURES _______________________110 Chapitre 125 — LES SUBSTANCES INTELLECTUELLES SUPÉRIEURES RÉGISSENT LES INFÉRIEURES __________________________________________________________________________111 Chapitre 126 — DE LA HIÉRARCHIE CÉLESTE _________________________________________________111 Chapitre 127 — LES CORPS SUPÉRIEURS AGISSENT SUR LES CORPS INFÉRIEURS NON SUR L’INTELLIGENCE DE L’HOMME ____________________________________________________________114 Chapitre 128 — LES PUISSANCES SENSITIVES QUI PERFECTIONNENT INDIRECTEMENT L’INTELLECT HUMAIN FONT QUE CELUI-CI EST AUSSI INDIRECTEMENT SOUMIS AUX CORPS CÉLESTES _____________________________________________________________________________114 Chapitre 129 — SEUL MEUT LA VOLONTÉ DE L’HOMME ET NON LA CRÉATURE ____________________115 Chapitre 130 — DIEU GOUVERNE TOUTES LES CHOSES ET IL EN MEUT CERTAINES PAR LES CAUSES SECONDES _____________________________________________________________________117 Chapitre 131 — DIEU DISPOSE TOUT DIRECTEMENT SANS PRÉJUDICE DE SA SAGESSE _______________118 Chapitre 132 — RAISONS QUI PARAISSENT MONTRER QUE DIEU NE S’OCCUPE PAS DES CHOSES PARTICULIÈRES _________________________________________________________________118

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Chapitre 133 — SOLUTION DE CES DIFFICULTÉS______________________________________________119 Chapitre 134 — SEUL CONNAIT EN PARTICULIER LES FUTURS CONTINGENTS ______________________121 Chapitre 135 — SE TROUVE PARTOUT PAR SA PUISSANCE, SON ESSENCE ET SA PRÉSENCE, IL DISPOSE DE TOUT DIRECTEMENT _________________________________________________________121 Chapitre 136 — IL EST JUSTE QUE FASSE DES MIRACLES _______________________________________122 Chapitre 137 — DES CHOSES QUI SONT FORTUITES OU ACCIDENTELLES __________________________123 Chapitre 138 — LE DESTIN EST-IL UNE NATURE ET QU’EST-IL ? __________________________________124 Chapitre 139 — QU’EST-CE-QUE LA CONTINGENCE ? _________________________________________125 Chapitre 140 — LA DIVINE PROVIDENCE ÉTANT MAINTENUE BEAUCOUP DE CHOSES SONT CONTINGENTES _______________________________________________________________________125 Chapitre 141 — CETFE CERTITUDE N’EXCLUT PAS LE MAL ______________________________________126 Chapitre 142 — SI DIEU PERMET LE MAL, AUCUNE ATFEINTE N’EST FAITE A SA BONTÉ ______________127 Chapitre 143 — C’EST PAR SA GRACE QUE DIEU EXERCE SA PROVIDENCE ENVERS L’HOMME _________127 Chapitre 144 — DIEU PAR DES DONS GRATUITS REMET LES PÉCHÉS MÊME CEUX QUI TUENT LA GRÂCE ____________________________________________________________________________129 Chapitre 145 — LES PÉCHÉS SONT RÉMISSIBLES _____________________________________________130 Chapitre 146 — DIEU SEUL PEUT REMETFRE LES PÉCHÉS ______________________________________130 Chapitre 147 — ARTICLES DE FOI QUI TRAITENT DES EFFETS DU GOUVERNEMENT DIVIN ____________131 D — La consommation des siècles (chapitre 148 à 162) ____________________________________________131 1° L’homme est la fin des êtres (chapitre 148 à 153) ____________________________________________131 Chapitre 148 — TOUT A ÈTÉ FAIT POUR L’HOMME ___________________________________________131 Chapitre 149 — QUELLE EST LA FIN DERNIÈRE DE L’HOMME ? __________________________________132 Chapitre 150 — COMMENT L’HOMME PARVIENT-IL A L’ÉTERNITÉ COMME EN SON ACHÈVEMENT ? _______________________________________________________________________133 Chapitre 151 — POUR JOUIR DE LA PARFAITE BÉATITUDE L’ÂME DOIT ÈTRE UNIE AU CORPS _________133 Chapitre 152 — CETTE SÉPARATION EST EN PARTIE NATURELLE ET EN PARTIE CONTRE NATURE ______________________________________________________________________________134 Chapitre 153 — L’ÂME REPRENDRA ABSOLUMENT LE MÊME CORPS ET NON D’UNE AUTRE NATURE ______________________________________________________________________________135 2° Notre résurrection (chapitre 154 à 162) ____________________________________________________135 Chapitre 154 — PAR LA SEULE VERTU DIVINE, L’ÂME REPRENDRA UN MÊME CORPS IDENTIQUE ___________________________________________________________________________135 Chapitre 155 — NOUS NE RESSUSCITERONS PAS AU MÊME MODE DE VIE ________________________138 Chapitre 156 — APRÈS LA RÉSURRECTION L’USAGE DE LA NOURRITURE ET DE LA GÉNÉRATION CESSERA __________________________________________________________________139 Chapitre 157 — CEPENDANT TOUS NOS MEMBRES RESSUSCITERONT ____________________________140 Chapitre 158 — NOUS RESSUSCITERONS SANS AUCUN DÉFAUT LA CONSOMMATION DES SIÈCLES ______________________________________________________________________________141 Chapitre 159 — L’HOMME RESSUSCITERA DANS LA SEULE VÉRITÉ DE SA NATURE __________________141 Chapitre 160 — DIEU SUPPLÉERA TOUT DANS LE CORPS AINSI RÉFORMÉ ET TOUT CE QUI MANQUE A LA MATIÈRE ________________________________________________________________142 Chapitre 161 — SOLUTION DE QUELQUES OBJECTIONS _______________________________________142 Chapitre 162 — L’ARTICLE DU SYMBOLE CONCERNANT LA RÉSURRECTION DES MORTS _____________144 E — La vie future (chapitre 163 à 184) __________________________________________________________144 Chapitre 163 — QUELLE SERA L’ACTIVITÉ DES RESSUSCITÉS ____________________________________144 Chapitre 164 — SERA VU DANS SON ESSENCE ET NON PAR SIMILITUDE __________________________145 Chapitre 165 — VOIR DIEU EST LA SUPRÊME PERFECTION ET JOUISSANCE ________________________145 Chapitre 166 — QUE TOUT CE QUI VOIT EST CONFIRMÉ DANS LE BIEN ___________________________146 Chapitre 167 — LE CORPS SERA ENTIÈREMENT SOUMIS A L’ÂME ________________________________147 Chapitre 168 — DES PRIVILÈGES ACCORDÉS AUX CORPS GLORIFIÉS ______________________________147 Chapitre 169 — L’HOMME SERA ALORS RENOUVELÉ ET TOUTE LA CRÉATURE CORPORELLE __________148 Chapitre 170 — QUELLES CRÉATURES SERONT RENOUVELÉES ET QUELLES CRÉATURES DEMEURERONT ? ______________________________________________________________________148 Chapitre 171 — LES CORPS CÉLESTES CESSERONT LEUR MOUVEMENT ___________________________150 La rétribution (chapitres 172-183) ___________________________________________________________152 Chapitre 172 — DE LA RÉCOMPENSE OU DU MALHEUR DE L’HOMME SELON SES ŒUVRES ___________152 Chapitre 173 — LA RÉCOMPENSE ET LE CHÂTIMENT VIENNENT DANS L’AUTRE VIE _________________153

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Chapitre 174 — LE CHÂTIMENT DE L’HOMME QUANT A LA PEINE DU DAM _______________________154 Chapitre 175 — LES PÉCHÉS MORTELS NE SONT PAS REMIS APRÈS CE VIE, MAIS BIEN LES VÉNIELS ______________________________________________________________________________156 Chapitre 176 — LES CORPS DES DAMNÉS SOUFFRIRONT ET DEMEURERONT INTACTS SANS LES DONS ____________________________________________________________________________156 Chapitre 177 — LES CORPS DES DAMNÉS QUOIQUE SOUFFRANT DEMEURERONT INCORRUPTIBLES ______________________________________________________________________157 Chapitre 178 — LE CHÂTIMENT DES DAMNÉS EXISTE AVANT MÊME LA RÉSURRECTION _____________158 Chapitre 179 — LA PEINE DES DAMNÉS EST CORPORELLE ET SPIRITUELLE _________________________158 Chapitre 180 — L’ÂME PEUT-ELLE SOUFFRIR DU FEU ? ________________________________________159 Chapitre 181 — APRÈS CETTE VIE IL Y A DES PEINES PURIFICATRICES NON ÉTERNELLES POUR EXPIER LES PEINES DUES AUX PÉCHÉS MORTELS NON SATISFAITES EN CETFE VIE ___________________160 Chapitre 182 — LES PÉCHÉS VÉNIELS DOIVENT AUSSI AVOIR LEUR PURIFICATION __________________160 Chapitre 183 — POUR UNE FAUTE TEMPORELLE, RÉPUGNE-T-IL A LA JUSTICE DIVINE QU’ON SUBISSE UNE PEINE ÉTERNELLE ? _________________________________________________________161 Chapitre 184 — CE QU’ON A DIT PRÉCÉDEMMENT CONVIENT AUSSI AUX AUTRES SUBSTANCES SPIRITUELLES COMME AUX ÂMES ______________________________________________162

SECOND TRAITÉ — L'HUMANITE DU CHRIST _____________________________________________ 162 Chapitre 185 — DE LA FOI DANS L’HUMANITÈ DU CHRIST _____________________________________162 A — Le régne du péché (chapitre 186 à 198) _____________________________________________________163 Chapitre 186 — DES PRÉCEPTES DONNÉS AU PREMIER HOMME ET DE LA PERFECTION DE CELUI-CI EN SON PREMIER ÉTAT __________________________________________________________163 Chapitre 187 — CE PARFAIT ÉTAT AVAIT NOM : JUSTICE ORIGINELLE, ET DE L’ENDROIT OÙ L’HOMME FUT PLACÉ ___________________________________________________________________164 Chapitre 188 — DE L’ARBRE DE LA SCIENCE DU BIEN ET DU MAL ET DU PREMIER PRÉCEPTE DONNÉ A L’HOMME ____________________________________________________________________165 Chapitre 189 — LE DIABLE SÉDUIT ÉVE _____________________________________________________165 Chapitre 190 — QU’EST-CE QUI A SÉDUIT LA FEMME _________________________________________166 Chapitre 191 — COMMENT LE PÉCHÉ PARVINT JUSQU’A L’HOMME _____________________________166 Chapitre 192 — CONSÉQUENCE DE LA FAUTE — RÉBELLION DES FORCES INFÉRIEURES A LA. RAISON ______________________________________________________________________________166 Chapitre 193 — DE LA PEINE PORTÉE QUANT A LA NÉCESSITÉ DE MOURIR ________________________167 Chapitre 194 — DES AUTRES DÉFAUTS CONSÉCUTIFS DANS L’INTELLIGENCE ET LA VOLONTÉ _________167 Chapitre 195 — COMMENT CES DÉFAUTS SE SONT TRANSMIS A LA POSTÉRITÉ ____________________168 Chapitre 196 — LA PRIVATION DE LA JUSTICE ORIGINELLE ENTRAÎNE T ELLE UNE CULPABILITÉ CHEZ LES DESCENDANTS ? ____________________________________________________168 Chapitre 197 — TOUS LES PÉCHÉS NE SONT PAS TRANSMIS AUX DESCENDANTS ___________________169 Chapitre 198 — LE MÉRITE D’ADAM NE FUT PAS UTILE A SES DESCENDANTS POUR LA RÉPARATION __________________________________________________________________________170 B — Le mystère de l’incarnation (chapitre 199 à 220) ______________________________________________170 1° Les motifs (chapitre 199 à 201) ___________________________________________________________170 Chapitre 199 — LA RÉPARATION DE LA NATURE HUMAINE PAR LE CHRIST ________________________171 Chapitre 200 — C’EST PAR SEUL INCARNÉ QUE LA NATURE A DÛ ÊTRE RÉPAREE ___________________171 Chapitre 201 — DES AUTRES MOTIFS DE L’INCARNATION DU FILS DE DIEU ________________________172 2° Les erreurs théologiques (chapitre 202 â 208) _______________________________________________172 Chapitre 202 — DE L’ERREUR DE PHOTIN AU SUJET DE L’INCARNATION __________________________173 Chapitre 203 — L’ERREUR DE NESTORIUS AU SUJET DE L’INCARNATION ET SA RÉPROBATION ________173 Chapitre 204 — L’ERREUR D’ARIUS AU SUJET DE L’INCARNATION ET SA RÉFUTATION _______________174 Chapitre 205 — DE L’ERREUR D’APOLLINAIRE ET SA RÉFUTATION AU SUJET DE L’INCARNATION _______________________________________________________________________176 Chapitre 206 — DE L’ERREUR D’EUTYCHÈS QUI POSE UNE UNION DE NATURE _____________________176 Chapitre 207 — CONTRE L’ERREUR MANICHÉENNE QUI DIT QUE LE CHRIST N’EUT PAS DE CORPS MAIS SEULEMENT UNE APPARENCE _________________________________________________177 Chapitre 208 — CONTRE VALENTIN — LE CHRIST EUT UN VRAI CORPS QUI N’ÉTAIT PAS DU CIEL _________________________________________________________________________________178 3° Qu’est-ce que l’Incarnation ? (chapitres 209 à 212) ___________________________________________179

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Chapitre 209 — QUE DIT AU SUJET DE L’INCARNATION ? ______________________________________179 Chapitre 210 — IL N’Y A PAS EN LUI DEUX HYPOSTASES _______________________________________181 Chapitre 211 — DANS LE CHRIST IL N’Y A QU’UN SUPPÔT ET QU’UNE PERSONNE __________________182 Chapitre 212 — DE CE QUI EST DIT DANS LE CHRIST UN OU MULTIPLE ___________________________185 4° La grâce du Christ (chapitre 213 à 216) _____________________________________________________188 Chapitre 213 — IL FALLAIT QUE LE CHRIST FÛT PARFAIT EN GRÂCE ET EN SAGESSE DE VÉRITÉ ________188 Chapitre 214 — LA PLÉNITUDE DE GRÂCE DU CHRIST _________________________________________189 Chapitre 215 — LA GRÂCE DU CHRIST EST INFINIE ____________________________________________192 Chapitre 216 — DE LA PLÉNITUDE DE LA SAGESSE DU CHRIST __________________________________195 5° La nature humaine du Christ et sa conception (chapitre 217 à 226) ______________________________199 Chapitre 217 — DE LA MATIÈRE DU CORPS DU CHRIST ________________________________________199 Chapitre 218 — LA FORMATION DU CORPS DU CHRIST N’EST PAS SÉMINALE ______________________201 Chapitre 219 — QU’EST-CE QUI A FORMÉ LE CORPS DU CHRIST ? _______________________________201 Chapitre 220 — EXPOSITION DE L’ARTICLE DU SYMBOLE SUR LA CONCEPTION ET LA NAISSANCE DU CHRIST __________________________________________________________________202 Chapitre 221 — IL CONVENAIT QUE LE CHRIST NAQUIT D’UNE VIERGE ___________________________203 Chapitre 222 — LA BIENHEUREUSE VIERGE EST LA MÈRE DU CHRIST _____________________________204 Chapitre 223 — L’ESPRIT SAINT N’EST PAS LE PÈRE DU CHRIST __________________________________205 Chapitre 224 — DE LA SANCTIFICATION DE LA MÈRE DU CHRIST ________________________________206 Chapitre 225 — DE LA PERPÉTUELLE VIRGINITÉ DE LA MÈRE DE DIEU ____________________________208 C- La passion du Christ (Ch 226-235) ____________________________________________________________210 Chapitre 226 — DES DÉFECTUOSITÉS DU CHRIST _____________________________________________210 Chapitre 227 — POURQUOI LE CHRIST A-T-IL VOULU MOURIR ? ________________________________213 Chapitre 228 — DE LA MORT DE LA CROIX __________________________________________________214 Chapitre 229 — LA MORT DU CHRIST ______________________________________________________215 Chapitre 230 — LA MORT DU CHRIST A ÉTÉ VOLONTAIRE ______________________________________216 Chapitre 231 — DE LA PASSION DU CHRIST QUANT A SON CORPS _______________________________217 Chapitre 232 — L’ÂME SOUFFRANTE DU CHRIST _____________________________________________219 Chapitre 233 — LA PRIÈRE DU CHRIST A L’AGONIE ___________________________________________221 Chapitre 234 — LA SÉPULTURE DU CHRIST __________________________________________________222 Chapitre 235 — LA DESCENTE DU CHRIST AUX ENFERS ________________________________________223 D- La résurrection et l’ascension (chapitre 236 à 240) ______________________________________________223 Chapitre 236 — LA RÉSURRECTION ET LE TEMPS DE LA RÉSURRECTION DU CHRIST _________________223 Chapitre 237 — DE LA QUALITÉ DU CHRIST RESSUSCITÉ _______________________________________225 Chapitre 238 — Y A-T-IL DES PREUVES CONVAINCANTES DE LA RÉSURRECTION DU CHRIST ? _________226 Chapitre 239 — DES DEUX VIES RESTAURÉES EN L’HOMME PAR LE CHRIST ________________________227 Chapitre 240 — DE LA DOUBLE RÉCOMPENSE DE L’HUMILIATION DU CHRIST, C’EST-A-DIRE LA RÉSURRECTION ET L’ASCENSION _______________________________________________________229 E — Le jugement (chapitre 241 à 245) __________________________________________________________230 Chapitre 241 — LE CHRIST JUGERA SELON SA NATURE HUMAINE _______________________________230 Chapitre 242 — CELUI QUI CONNAÎT L’HEURE A REMIS LE JUGEMENT AU FILS _____________________232 Chapitre 243 — TOUS SERONT-ILS JUGÉS ? _________________________________________________234 Chapitre 244 — L’EXAMEN LORS DU JUGEMENT NE VIENT PAS DE CE QUE LE CHRIST DEVRAIT ÊTRE INFORMÉ. LA MANIÈRE ET LE LIEU DU JUGEMENT _______________________________236 Chapitre 245 — LES SAINTS JUGERONT _____________________________________________________238 F — Répartition des articles du symbole (chapitre 246)_____________________________________________239 Chapitre 246 — COMMENT SE RÉPARTISSENT LES ARTICLES DU SYMBOLE D’APRÈS CE QUI A ÉTÉ DIT PLUS HAUT ____________________________________________________________________239

DEUXIÈME PARTIE — L’ESPÉRANCE _______________________________________________ 240 A — En général (chapitre 1 à 4) _____________________________________________________________240 Chapitre 1 — LA VERTU D’ESPÉRANCE EST NÉCESSAIRE À LA PERFECTION DE LA VIE CHRÉTIENNE __________________________________________________________________________240 Chapitre 2 — C’EST AVEC RAISON QU’UNE PRIÈRE A ÉTÉ PRESCRITE QUI NOUS FAIT OBTENIR CE QUE NOUS ESPÉRONS DE DIFFÉRENCE ENTRE LA PRIÈRE ADRESSÉE A ET AUX HOMMES ___________241 Chapitre 3 — POUR LA PERFECTION DE NOTRE ESPÉRANCE, IL CONVENAIT QUE LE CHRIST NOUS APPRENNE LA MANIÈRE DE PRIER ___________________________________________________242

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Chapitre 4 — POURQUOI CE QUE NOUS ESPÉRONS NOUS DEVONS LE DEMANDER A DANS LA PRIÈRE _______________________________________________________________________________243 B — La prière du pater (chapitre 5 à 10) _________________________________________________________245 Chapitre 5 — A QUI NOUS DEMANDONS CE QUE NOUS ESPÉRONS EN PRIANT DOIT ÊTRE APPELÉ PAR CELUI QUI PRIE — "NOTRE PERE" ET NON PAS MON PERE ___________________________245 Chapitre 6 — QUE NOTRE PÈRE QUE NOUS PRIONS PUISSE NOUS ACCORDER CE QUE NOUS ESPÉRONS C’EST CE QUE DISENT LES MOTS : QUI ES AUX CIEUX _________________________________246 Chapitre 7 — DES CHOSES QU’IL FAUT ESPÉRER DE ET DE LA NATURE DE L’ESPÉRANCE ______________248 Chapitre 8 — DE LA PREMIÈRE DEMANDE OÙ NOUS DÉSIRONS QUE LA CONNAISSANCE DE COMMENCÉE EN NOUS SE PERFECTIONNE ET DE SA POSSIBILITÉ ________________________________249 Chapitre 9 — LA SECONDE DEMANDE EST QUE NOUS FASSE PARTICIPER A LA GLOIRE _______________246 Chapitre 10 — IL EST POSSIBLE D’OBTENIR LE RÊGNE : LA VISION DE DIEU ________________________263 Ici s'achève le Compendium. Suite à une extase pendant la messe, le frère Thomas s'est refusé à poursuivre sa dictée, disant — "Face à ce que j'ai vu, tout ce que j'ai écrit est paille." La suite est une compilation de Frère Réginald. __________________________________________________________263

TROISIÈME PARTIE — LA CHARITÉ ________________________________________________ 269 Article 1 — EST-ELLE QUELQUE CHOSE DE CRÉÉ DANS L'AME ? _________________________________269 Article 2 — LA CHARITÉ EST-ELLE UNE VERTU ? ______________________________________________272 Article 3 — LA CHARITÉ EST-ELLE FORME DES VERTUS ? _______________________________________274 Article 4 — LA CHARITÉ EST-ELLE UNE UNIQUE VERTU ? _______________________________________275 Article 5 — LA CHARITÉ EST-ELLE UNE VERTU SPÉCIALE DISTINCTE DES AUTRES ? __________________277 Article 6 — LA CHARITÉ PEUT-ELLE EXISTER AVEC LE PÉCHÉ MORTEL ? ___________________________278 Article 7 — LA NATURE RATIONNELLE PEUT-ELLE ÊTRE AIMÉE PAR CHARITÉ ? _____________________279 Article 8 — L’AMOUR DES ENNEMIS EST-IL DE LA PERFECTION DE CONSEIL ? ______________________281 Article 9 — Y A-T-IL UN CERTAIN ORDRE DANS LA CHARITÉ ? ___________________________________283 Article 10 — LA CHARITÉ PEUT-ELLE ÊTRE PARFAITE EN CETTE VIE ? _____________________________285 Article 11 — TOUT LE MONDE EST-IL TENU A LA CHARITÉ PARFAITE ? ____________________________286 Article 12 — LA CHARITÉ UNE FOIS ACQUISE PEUT-ELLE SE PERDRE ? ____________________________287 Article 13 — LA CHARITÉ SE PERD-ELLE PAR UN SEUL PÉCHÉ MORTEL ? __________________________290

PRÉSENTATION DE L’ŒUVRE PAR ALINE LIZOTTE « C’est par la foi que nous saisissons que les siècles ont été préparés à recevoir la parole de Dieu : ainsi deviennent-ils visibles grâce aux choses invisibles » (Hébreux 11, 3) L’œuvre que vous avez entre les mains est un Compendium. C’est-à-dire un abrégé, un raccourci de la foi catholique. Thomas d’Aquin l’a écrit pour son très cher « Socius », son très cher fils dans la foi, Réginald. Il l’a écrit lors de son deuxième séjour à Paris, entre 1269-1272. A ce moment Thomas est au sommet de sa puissance intellectuelle. Il a achevé les deux premières parties de la Somme Théologique. La plupart des Commentaires philosophiques sur Aristote sont terminés. La Somme contre les Gentils est aussi finie. Les grands opuscules, les grandes Questions disputées ont été menés à terme. Bref, saint Thomas a une vision complète, dans son intelligence, de ce qu’il va enseigner à son fidèle compagnon, à celui qui a été témoin de son labeur, de ses souffrances, des grâces exceptionnelles qu’il a reçues. Celui, aussi, qui l’accompagnera fidèlement jusqu’aux portes de la mort. Au milieu des luttes que représente ce deuxième séjour à Paris, au moment où il doit se battre contre Siger de Brabant et tous les Averroïstes sur la doctrine de l’intelligence, et aussi, contre ceux que l’on est convenu

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d’appeler les Augustiniens1[1], Thomas trouve encore le temps d’écrire cette œuvre pour son bien-aimé Réginald afin que, comme il le dit lui-même « tu puisses l’avoir devant les yeux ». C’est là le testament d’un saint, d’un docteur dans la foi, de celui que récemment Pie XI appelait à la suite de saint Pie V, le docteur commun. Est-ce uniquement un acte de piété filiale qui nous fait aujourd’hui, en notre époque, publier ce Compendium ? Non, certes ! Saint Thomas lui-même en introduisant son œuvre montre que l’humilité de Dieu lui fit « enfermer la doctrine du Salut sous un court résumé ». Ce court résumé c’est le Symbole ou le Credo. Quels que soient les temps, nous récitons toujours, du moins à la messe, notre Credo. Mais comprenons-nous toujours ce qu’il proclame de notre foi ? De plus, nous savons avec saint Paul, que toute la perfection de la vie chrétienne est contenue dans la vie selon la foi, selon l’espérance, et selon la charité. Être chrétien c’est vivre de ces trois vertus. Donner à Réginald, la présentation complète, en abrégé, des exigences de ces trois vertus, c’était l’intention de saint Thomas. La mort l’empêcha de compléter son œuvre. Mais nous trouvons encore aujourd’hui, dans l’enseignement de Thomas d’Aquin, que ce soit directement à travers les lignes du Compendium, que ce soit au travers d’autres écrits sur l’espérance et la charité, une connaissance profonde et sûre du fondement de la doctrine que l’Église nous propose pour vivre une vie chrétienne. La connaissance de cet écrit de Thomas d’Aquin n’est donc pas donnée simplement comme un document d’archives pour faire connaître à quelques érudits ce qu’a pu être la tradition de l’École au Moyen Age, ou encore, quelles ont été les thèses fondamentales sur lesquelles s’est appuyé le Concile de Trente pour nous donner le Catéchisme qui en est sorti. On ne peut étudier cette œuvre, comme toute la pensée de saint Thomas, comme on fait pour quelque autre docteur ou maître de l’Antiquité ou du Moyen Age. Certes, le style de cette présentation de la foi n’a rien qui flatte l’imagination ou les sens. Certes, les mots, bien qu’ils ne soient pas difficiles, ont perdu une certaine actualité à cette époque qui est la nôtre, où le langage d’une philosophie phénoménologiste ou personnaliste séduit l’intelligence. Parler de forme et de matière, de substance et d’accident, d’âme, d’intelligence, de volonté, cela résonne comme un langage « dépassé », voire scolastique. Cependant, quels que soient les mérites d’une traduction, - celle qui est présentée dans ce livre se tient très près du texte - aucun écrit moderne ne peut faire l’impasse sur ce vocabulaire propre à la structure intellectuelle d’Aristote à laquelle saint Thomas emprunte son langage. Mais ces mots ont l’avantage d’être très près de l’expérience courante d’un homme ou d’une femme qui, même aujourd’hui, parle plus volontiers selon le langage qu’utilise la philosophie classique que dans les mots recherchés et quelque peu difficiles d’autres philosophies. Aussi, celui qui ouvrira ce Compendium, simplement pour y découvrir une présentation de la foi dans un style scolastique, risque de passer à côté des trésors qu’il a entre les mains. Pourquoi? Parce qu’aujourd’hui bien plus qu’hier, la doctrine de saint Thomas, sa méthode et sa pédagogie ont été remises en valeur dans l’actualité de l’Église. Faut-il rappeler ce que Paul VI écrivait au Maître de l’ordre des Dominicains, le Père Vincent de Couesnongle (2) : « Il ne nous échappe pas que souvent la défiance ou l’aversion à l’égard de saint Thomas provient d’une approche superficielle et occasionnelle et, en certains cas, de l’absence complète de lecture directe et d’étude de ses œuvres. C’est pourquoi nous aussi nous recommandons avec Pie XI à qui désire se faire une conviction personnelle sur l’attitude à prendre à l’égard de cette matière : Aller à Thomas ! Recherchez et lisez les œuvres de saint Thomas... » 1[1]

Cf André Clément, La sagesse de Thomas d’Aquin, Nouvelles Éditions Latines, 1985, page 105.

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Et parmi les mérites que signalait Paul VI, il en est un, en particulier qu’il faut mettre en évidence, comme introduction à la lecture du Compendium : « Nous voulons signaler enfin un dernier mérite qui contribue pour une bonne part, à la validité permanente de la doctrine de saint Thomas : la propriété du langage, limpide, sobre, essentiel, qu’il est parvenu à se forger dans l’exercice de l’enseignement, la discussion et la composition de ses ouvrages. Il suffit à ce propos de reprendre ce qu’on dit dans l’ancienne liturgie dominicaine de la fête de l’Aquinate : "Un style concis, un exposé agréable, une pensée profonde, claire, robuste." Et ce n’est certainement pas la moindre raison de se tourner vers saint Thomas, en un temps comme le nôtre où l’on use souvent de langage ou trop compliqué et tortueux, ou trop frustre ou franchement ambiguë, pour pouvoir y reconnaître le rayonnement de la pensée et le moyen de communication entre esprits appelés à l’échange et à la communication de la vérité. » Faut-il mentionner encore que l’actualité de saint Thomas a été mise en évidence au moins deux fois à l’occasion du Concile Vatican II, et qui plus est, Jean-Paul II luimême, signale à plusieurs reprises l’importance de la connaissance et de l’approfondissement de la doctrine de saint Thomas. A l’occasion de la clôture du huitième congrès de l’Académie Pontificale saint Thomas d’Aquin, le 13 septembre 1980, Jean-Paul II dans son allocution disait : « Il n’est pas possible de passer en revue toutes les raisons qui ont amené le magistère à choisir saint Thomas d’Aquin comme guide sûr dans les disciplines théologiques et philosophiques. L’une d’elles toutefois, est certainement le fait qu’il a établi les principes de valeur universelle qui régissent les rapports entre la raison et la foi2[2]. » La synthèse des vérités de la foi, de l’espérance et de la charité que l’on trouvera dans ce Compendium est en fait celle que depuis des siècles l’Église propose à ses fidèles. Saint Thomas la présente dans une explication et un langage qui assure l’intelligence et conforte la volonté. Mais toute cette synthèse est aussi celle du Catéchisme du Concile de Trente. Lors de son allocution à Paris, le cardinal Joseph Ratzinger, a bien exprimé cela : « La cohésion interne entre la parole et l’organisme qui la porte trace le chemin à la catéchèse. Sa structure apparaît à travers les événements principaux de la vie de l’Église qui correspondent aux dimensions essentielles de l’existence chrétienne. Ainsi est née dès les premiers temps une structure catéchétique dont le noyau remonte aux origines de l’Église. Luther a utilisé cette structure pour son catéchisme aussi naturellement que les auteurs du Catéchisme du Concile de Trente l’ont fait. Cela fut possible parce qu’il ne s’agissait pas d’un système artificiel, mais simplement de la synthèse du matériel mnémonique indispensable à l’Eglise : le symbole des Apôtres, les Sacrements, le Décalogue, la prière du Seigneur. Ces quatre composantes classiques et maîtresses de la catéchèse ont servi pendant des siècles comme dispositifs et résumé de l’enseignement catéchétique; ils ont aussi ouvert l’accès à la Bible comme à la vie de l’Église. Nous venons de dire qu’elles correspondent aux dimensions de l’existence chrétienne. C’est ce qu’affirme le Catéchisme Romain, en disant qu’on y trouve ce que le chrétien doit croire (symbole)3[3], espérer (Notre Père)4[4], faire (décalogue)5[5], et dans quel espace vital il doit l’accomplir (Sacrement et Eglise)6[6]. »

2[2]

Traduction de Francesa Farina paru dans « La Sagesse de Thomas d'Aquin» (op. cil.,) page 351. 3[3] Le Credo. Commentaire de saint Thomas et traduction par un moine de Fontgombault, collection Docteur Commun. 4[4] Le Pater et l'Ave. Idem. 5[5] Les Commandements. Idem. 6[6] Transmission de la foi et sources de la foi. Téqui, page 34.

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Cette synthèse des vérités à croire et des biens à espérer que le Compendium présente et que saint Thomas a expressément voulu rattacher aux articles du Credo et aux demandes du « Notre Père» forme donc, même’ pour notre temps, un catéchisme pour adultes. Pour quiconque veut comprendre et approfondir, sans pour autant s’exercer au métier de théologien, tout ce que comporte l’expérience de la vie chrétienne, celui qui non seulement veut le comprendre pour lui mais l’enseigner à autrui, trouvera dans cette œuvre de Thomas d’Aquin, la’ lumière pour l’intelligence et la certitude particulière que compte la foi. La foi en tant qu’elle est vertu théologale et disposition donnée par Dieu à l’intelligence de l’homme, éclaire cette même intelligence. La foi est certitude. Mais la certitude qu’elle comporte n’est pas simplement un acte de la volonté qui contraint l’intelligence à adhérer à ce qu’on lui propose sans qu’elle n’en prenne aucune part. La foi en raison de l’élévation de la vérité à laquelle elle adhère reste une épreuve pour l’intelligence dans la mesure où par les seules forces de sa nature, l’homme ne peut trouver d’argument qui démontrerait, selon les limites de son esprit, la validité de ce qui lui est proposé. Mais cette épreuve que comporte la foi n’exige pas cependant que l’intelligence de l’homme soit à ce point abaissée, à ce point contrainte que la vérité à laquelle elle adhère ne soit pas pour elle une lumière qui augmente sa vision. Autrement dit, la foi n’abaisse pas l’intelligence de l’homme, la foi, par sa lumière, rend l’homme plus intelligent. A condition, bien entendu, que l’homme utilise la totalité de son intelligence pour aller, dans la lumière de la foi, à la rencontre de la vérité révélée que Dieu lui propose. Aussi, aller à la rencontre de la vérité révélée en suivant saint Thomas d’Aquin, .cela permet, de surcroît, à l’intelligence humaine de recevoir avec plus d’abondance et de la manière la plus proportionnée possible, la vision que propose ce don reçu au baptême. La foi présentée par saint Thomas d’Aquin permet à l’esprit de l’homme d’adhérer non seulement avec tout son amour mais dans la plénitude de l’être de l’intelligence ! LES GRANDES DIVISIONS DU COMPENDIUM Selon l’intention de Thomas d’Aquin, le Compendium devait comprendre trois grandes parties : la première partie devait exposer les vérités de la foi, la deuxième, les biens de l’espérance; la troisième, les exigences de la charité. La première partie, les vérités de la foi, est complète. Cette première partie se divise en quatre grandes parties. On y retrouve les grandes vérités que propose le Credo : PREMIÈRE PARTIE : CE QUE LA RAISON PEUT DIRE DE DIEU (chap. 2 à 36) Dans ces trente-quatre premiers chapitres, le Docteur Angélique propose à notre intelligence des vérités sur Dieu. Elles ne nécessitent pas la foi pour être acceptées, bien que la lumière de la foi permette, à la plupart des croyants, de recevoir cet enseignement avec plus de facilité, moins d’erreurs et une plus grande certitude. Saint Thomas commence d’abord par montrer que Dieu existe. On y rencontrera les preuves classiques, mais simplement résumées, de l’existence de Dieu. Puis il montre que ce Dieu qui existe a des attributs tels la simplicité, l’unité, une infinie perfection, et principalement le fait que tout ce qui est en Lui, est Lui et surtout est aussi son existence. Le raisonnement par lequel saint Thomas explique ce que l’on peut dire de Dieu, et le sens des noms qu’on peut lui attribuer, est fondamentalement philosophique.

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Est-ce à dire que toute cette philosophie est inutile ? Ici, il faudrait répondre avec ce que Jean-Paul II vient de nous dire concernant la catéchèse : « ... les passages de l’Ecriture Sainte à travers lesquels cette -révélation de la foi a été donnée, nous enseigne que l’homme possède la faculté de connaître Dieu par sa seule raison : il est capable d’une certaine « science sur Dieu » bien que d’une manière indirecte et non immédiate. Donc, près du « Je crois » se trouve un certain « je sais ». Ce « je sais » regarde l’existence de Dieu et aussi jusqu’à un certain degré, son essence. Cette connaissance intellectuelle de Dieu est traitée d’une manière systématique par une science appelée « théologie naturelle » qui a un caractère philosophique et jaillit sur le terrain de la métaphysique, c’est-à-dire de la philosophie de l’être. Elle se concentre sur la connaissance, de Dieu comme Cause Première et de même comme Fin ultime de l’univers. (...) Donc selon l’Église, toute notre pensée d’après la foi, a également un caractère « rationnel » et « intelligible ». Et l’athéisme lui-même reste dans le cercle de certaines références au concept de Dieu. En effet s’il nie l’existence de Dieu, il doit également être informé sur Celui dont il nie l’existence. Il est clair que la connaissance à travers la foi est différente de la connaissance purement rationnelle. Toutefois, Dieu n’aurait pu se révéler à l’homme si celui-ci n’élit été déjà naturellement capable de connaître quelque chose de vrai à son sujet »7[7]. Ces mots du Saint-Père doivent donner aux chrétiens le courage intellectuel d’approfondir leur foi en commençant par former leur intelligence sur la base de ce qui peut être dit de certain et de démontrable sur Dieu. Cet exercice de l’intelligence, cette métaphysique de t’Être divin, permettent de comprendre ce qu’enseigne la foi, ils ne viennent pas obscurcir l’esprit de l’homme mais lui apporter une vérité plus grande sur un Etre, dont il connaît l’existence et dont il pressent la perfection. LA DEUXIÈME PARTIE : LA TRINITÉ (chap. 37 à 67) Si nous croyons en un seul Dieu, la foi nous révèle que ce Dieu est Père, Fils ou Verbe, et Esprit. C’est là l’essence même de ce Dieu dont on sait par ailleurs que cette essence est son existence. Déjà, dans la première partie, la méditation philosophique nous a appris que Dieu est essentiellement Celui qui se pense Lui-même et dont l’acte de la volonté aime son propre Être. Saint Thomas nous apprendra que si Dieu se pense, Il se dit lui-même, et que se disant, Il fait naître en Lui un Verbe expression ou Image parfaite de tout ce qu’il Est. Mais le Verbe réfère à une Parole qui s’exprime. Cette Parole qui s’exprime est principe et elle est principe comme le Père dans la génération est principe de Fils. L’Être de Dieu n’est pas seulement Pensée, il est aussi Amour et l’amour exige une relation entre un Aimant et un Aimé. Cette relation ne peut pas être extérieure à Dieu. Qui est l’Aimant en Dieu? C’est le Père et le Fils, qui dans la mutuelle attraction qui les porte l’un vers l’autre expriment l’un pour l’autre un amour parfait en tant qu’ils sont l’un et l’autre la totalité de la perfection divine. Cette mutuelle spiration du Père et du fils fait que Dieu en tant que Dieu est aussi éternellement l’Aimé, mais comme Aimé, il est le « principe » de l’exhalaison de l’Aimant, ou mieux, il procède de cette essentielle convergence d’amour du Père vers le Fils et du Fils vers le Père. Cette convergence que saint Thomas appelle spiration d’amour fait que, pour l’éternité, l’Esprit Saint est Dieu Amour. Ce que saint Thomas nous fait comprendre par les mots qu’il utilise et qui resteront toujours inadéquats à signifier l’être divin, c’est que cette façon d’exprimer la Révélation de la Trinité est celle qui correspond le mieux à la certitude de la Foi et à ce 7[7]

Jean Paul II, Catéchèse du Mercredi, audience du 20 mars 1985, ORF, 26/03/85.

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qu’elle nous enseigne. Saint Thomas montre bien la réalité des trois Personnes divines, il ne s’agit pas de trois façons différentes de parler de Dieu, mais d’un Dieu qui est réellement Père, Fils et Esprit. Il nous fait saisir que les relations en Dieu sont réelles, qu’elles sont la seule source de la distinction dans l’essence divine et que cette distinction tout en étant réelle et personnelle ne rompt en rien l’unité de la divinité. Sur ce point les lecteurs trouveront peut-être difficiles les derniers dix chapitres de cette partie où saint Thomas, parle des actes notionnels ou des propriétés qui sont en Diep. Il faut bien savoir que les actes notionnels signifient les propriétés que l’on peut attribuer à Dieu en tant que la Révélation nous dit qu’il est Trinité. Le terme « notion » signifie définition. Mais on ne peut définir l’essence divine. Cependant, nous savons par la Révélation quelque chose de cette essence à savoir l’existence en elle de la Paternité, de la Filiation, de la Spiration. Par cela, la raison peut connaître certaines « propriétés » de l’essence de Dieu et ainsi les lui appliquer. C’est comme si elle avait ainsi une certaine « notion » de son essence. Ces propriétés sont au nombre de cinq. Il y a d’abord la paternité qui convient à Dieu le Père et par quoi il se distingue du Fils, il y a l’innascibilité qui convient aussi au Père car il est le seul qui soit principe n’étant ni engendré comme le Fils ni procédant, comme l’Esprit Saint. Et enfin, il y a une troisième propriété qui appartient au Père et au Fils de façon commune et qui les distingue de l’Esprit Saint. C’est la Spiration. Le Fils se distingue du Père en tant qu’il est engendré, d’où la filiation lui est propre : Il a une propriété par laquelle avec le Père, il se distingue du Saint-Esprit, et c’est la Spiration. Enfin il n’y a qu’une seule propriété dite de l’Esprit Saint et c’est la procession car lui seul procède du Père et du Fils. La précision des concepts à laquelle nous entraîne Thomas d’Aquin, est-elle quelque chose d’accessoire à notre foi ? Il faut ici répondre avec une certaine force que ce n’est pas accessoire. Il faut que nous soyons capables d’affirmer que le Père est vraiment différent du Fils et comment il l’est. Il faut de même savoir que le Fils est différent du Père en tant qu’il est son Verbe et son Image. Troisièmement, il faut savoir que l’Esprit Saint diffère du Père et du Fils en tant qu’il en est l’Amour procédant. Et il faut comprendre ce que ces mots veulent dire. Et c’est cela que nous explique saint Thomas. TROISIÈME PARTIE : L’ŒUVRE DE DIEU A L’EXTÉRIEUR DE LUI-MËME La Trinité est dans sa perfection l’être intime de Dieu. Les relations de connaissance et d’amour du Père, du Fils et de l’Esprit Saint suffisent à l’infinie perfection de la Divinité. Mais Dieu veut, d’une façon complètement gratuite faire partager son être et sa bonté. C’est pourquoi il va créer et gouverner ce qu’il crée. A) la création (chap. 68 à 122) 1° - Considérations générales Dans cette longue partie du Compendium, saint Thomas expose ce qu’est la création comme l’acte propre de Dieu appelant à l’existence tout ce à quoi il donne d’être et l’appelant à partir de rien. Son acte ne présuppose aucune matière préexistante, Dieu est au fondement par sa seule intelligence et sa seule volonté de toute la diversité des choses dans leur espèce, leur ordre et leur degré de perfection. Dieu crée donc des êtres purement spirituels comme les anges, des êtres dont la spiritualité est jointe à une matière comme les hommes, des êtres purement matériels comme les animaux, les plantes et les minéraux. Certains, parmi les lecteurs, trouveront étrange que saint Thomas considère les astres comme des êtres incorruptibles. Il le fait à partir de la cosmologie aristotélicienne qui voyant dans les corps célestes des êtres 13


matériels mais dont la puissance n’était ordonnée qu’à un changement de lieu et qui seraient, en raison de la perfection de leur forme, soustraits à toute altération physique. Cela entraînait une incorruptibilité de la matière. Il est sûr que cette cosmologie ne peut plus être retenue aujourd’hui. Cependant, il faut dire que tout n’est pas à rejeter en elle. Certes ! Il y a des changements chimiques à l’intérieur de tout astre, qu’ils soient étoiles ou planètes. Cependant, il faut d’abord considérer que la stabilité des mouvements astraux permettrait de penser pour qui, à la manière d’Aristote ou de saint Thomas n’aurait d’autre expérience que celle qui vient des sens, qu’il y a là incorruptibilité de la matière. Cette évolution des « théories » physiques ne touche en rien à la certitude des principes communs de la philosophie d’Aristote comme de celle de saint Thomas. Les corps célestes sont corruptibles soit, mais le mouvement local reste encore le premier mouvement de l’univers et le fondement de l’ordre de ses parties ! 2° - La création de l’homme Ayant montré la place de l’homme au sein de l’univers, saint Thomas va maintenant s’attarder à expliquer ce qu’est l’homme en son corps et en son âme. Parmi toutes les formes d’intelligence, partant de l’intelligence divine en passant par l’intelligence angélique, l’intelligence humaine qui donne à l’homme sa spécificité comme être, est la plus infime dans l’ordre de la perfection naturelle. Mais nous sommes des hommes ! Et saint Thomas considère qu’il faut comprendre ce que nous sommes. C’est pourquoi il va s’attarder à nous faire saisir ce qu’est notre intelligence. D’un côté elle est cette lumière créée par Dieu, en nous, par laquelle l’homme peut voir dans toute réalité ce qui est intelligible et le tirer du sensible. De l’autre, elle est cette capacité de recevoir en elle pour en former un verbe ou un concept, toute la perfection des choses créées. Ces deux puissances de notre unique intelligence, celle qui se comporte comme une lumière (l’intellect agent), et celle qui se comporte comme une puissance qui reçoit (l’intellect possible), forment l’intelligence qui est propre à chaque être humain. En effet, saint Thomas défend, contre tous ceux qui voudraient qu’il n’y ait qu’un intellect agent et même qu’un intellect possible, la doctrine, importante pour la foi, de l’individualité de l’intelligence à chaque personne humaine. L’homme a aussi une volonté, des sens, un corps. Cette multitude de puissances d’action est-elle commandée par une seule âme principe d’existence et de spécification de chaque individu et en même temps cause première de tout ce qu’ils font par l’intermédiaire de leur faculté? Saint Thomas répond avec sûreté : Chaque personne humaine n’a qu’une âme et cette âme lui permet d’être un être corporel doué de la vie végétative, un être sensible doué des richesses d’une sensibilité et un être intelligent, capable de penser et d’aimer. L’être humain n’est pas un composé de ces trois degrés d’existence. L’être humain est un être unique capable de toutes les opérations, de tous les actes que posent les êtres inférieurs à lui mais capables en plus d’une pensée spirituelle et de l’amour également spirituel. C’est pourquoi dira saint Thomas l’être humain n’a qu’une seule âme. A ce point nos lecteurs seront peut-être étonnés de cette théorie par laquelle l’Aquinate montre que dans la formation de l’enfant dans le sein maternel, il y aurait, selon sa propre expression, succession de trois âmes. D’abord une âme végétative, ensuite une âme sensible, ensuite une âme intellective. Sans entrer dans les détails de cette question, disons tout de suite que la biologie moderne donne, en quelque sorte, raison au Docteur Angélique. Bien qu’il y ait dès le début, dès l’instant de la fécondation toute la détermination de la matière à l’achèvement complet de l’être conçu, la biologie reconnaîtra que les opérations de nutrition et de croissance par division cellulaire, apparaissent avant que n’apparaissent les opérations de la vie sensible, lesquelles se 14


développent avant même que~ l’être humain soit complètement achevé dans la formation du cerveau, c’est-à-dire, dans la formation de l’instrument qui pourra lui permettre d’avoir la matière propre d’une intellection. C’est ce qui fait dire à saint Thomas que la vie humaine dans toute sa perfection ne se trouve pas dans la cellule embryonnaire dès l’instant de la conception et par le fait même l’âme humaine dans toute sa perfection ne s’y trouve pas non plus. Cela ne signifie pas que la vie de l’embryon et celle du fœtus pourraient être qualifiées de vie non humaine. Pas plus que dans l’être achevé, ni la vie végétative dont il est animé, ni la vie sensible qui est la sienne ne sont des vies non humaines. La vie qui anime l’embryon et celle du fœtus sont ordonnées à la vie de l’intelligence et de la volonté. Et à ce titre, elles sont essentiellement humaines. Il en est de même des formes transitives que saint Thomas appelle, à juste titre, âme. Elles sont humaines en tant qu’elles sont ordonnées à l’être qui se développe et qui atteint, bien avant la naissance, son achèvement comme être humain. Il ne faudrait pas faire dire ici, à saint Thomas ce qu’il ne dit pas. Ni interpréter sa pensée dans un sens trop fixiste qui ne voit pas dans l’être intra-utérin l’ordination des formes nécessaires au plein accomplissement de la perfection de la vie humaine. 3° - La finalité de la création : Dieu lui-même en sa bonté Il est impossible que Dieu agisse pour une fin autre que Lui. Cela signifierait que l’on peut trouver de la bonté en dehors de Dieu et que par conséquent Dieu ne soit pas infiniment bon. Tout ce que Dieu crée, Il l’ordonne à Lui. Il ordonne à Lui d’une façon immédiate les êtres intelligents comme les hommes et les anges et d’une manière immédiate, les autres êtres non intelligents. C’est pourquoi l’homme a le désir naturel d.’être uni à son principe qui est Dieu. Cela est pour Lui le plus grand bien. Ce bien, il l’obtiendra d’une manière parfaite dans la vision béatifique si, mourant dans l’amour de Dieu il a le désir de le recevoir. Mais, si tout est créé pour la bonté, comment le mal peut-il exister? Sur l’existence du mal, saint Thomas répond (chap. 114-122) que, d’une part le mal n’est jamais une nature en soi, c’est-à-dire quelque chose ayant une existence déterminée et une essence propre -cela contredit le manichéisme- et que, d’autre part, le mal est toujours, par rapport au bien, une privation comme la cécité est une privation de la. Cette privation concerne soit une forme ou une propriété qu’un sujet devrait avoir. Un homme devrait voir; s’il est aveugle, il est privé de la vue. La privation peut aussi concerner une fin qui n’est pas atteinte. Ainsi en est-il de l’étudiant qui échoue à un examen. La privation qui fait naître le mal est toujours dans un sujet. Ce sujet atteint soit une forme qui lui était convenable, soit une fin contraire à celle à laquelle il était ordonné. C’est en ce sens que le mal se fonde toujours sur un certain bien. Il n’est jamais sans un bien. C’est ce qui permet à saint Thomas de dire que dans l’ordre de la nature le mal est fondé dans le bien comme dans son sujet. Si le lion doit se nourrir, il faut que la gazelle périsse. Et si le grain de blé ne meurt, l’épi ne peut germer ! Mais qu’en est-il du mal moral? Ce dernier n’est pas le mal des êtres soumis à la génération et à la corruption, mais le mal de celui qui n’atteint pas une fin à laquelle il était ordonné. Si l’homme n’atteint pas une fin à laquelle il était ordonné, c’est en raison du péché. Le péché concerne essentielle ment le mal dans la volonté, la faute mesure le degré de responsabilité d’une volonté mauvaise et la peine concerne les conséquences qui résultent des œuvres faites par une mauvaise volonté. Toute la création tend donc au bien, même le mal qui est dans la nature. Et si la créature raisonnable n’atteint pas sa fin, c’est en raison du poids de sa responsabilité qu’elle exerce dans une faute personnelle. B) Du gouvernement de Dieu par la divine Providence (chap. 123 à 184) 15


Ce que Dieu a créé, il le gouverne pour que chaque chose puisse atteindre sa fin. Tout ce qui est créé est ainsi soumis à la divine Providence. Dieu gouverne toute chose mais Il gouverne différemment les unes et les autres, selon qu’il s’agit d’êtres purement spirituels comme les anges ou d’êtres purement corporels comme les plantes et les animaux. Quant à l’homme, qui est à la fois spirituel et corporel, Dieu le gouverne de façon spéciale. Dieu gouverne l’intelligence et la volonté de l’ange et de l’homme en tant qu’Il est la causé de leur existence d’une part et d’autre part en leur donnant la lumière et la possibilité d’aimer. Dieu en gouvernant respecte l’ordre naturel des êtres qu’Il a créés. Il gouverne donc les créatures inférieures par les créatures supérieures. Ainsi, comme l’enseigne saint Thomas, les anges existent selon une hiérarchie qui leur permet selon l’ordre des opérations, de rendre gloire à Dieu. Cette hiérarchie permet aussi aux anges les plus élevés en dignité de gouverner par la puissance de Dieu, les anges inférieurs. Les êtres purement, matériels, Dieu les gouverne par l’intermédiaire des mouvements du ciel, c’et-à-dire, par ce qui est le plus fondamental et le plus stable dans la nature ; le mouvement des corps célestes. Qu’en est-il de l’homme? Comme il est corporel, il est d’une certaine façon, soumis au mouvement des astres. Mais comme l’homme a le gouvernement de son corps par son intelligence et sa volonté, il est capable de libre arbitre. Il est donc soumis comme créature spirituelle au gouvernement des créatures spirituelles. Son intelligence est créée par Dieu et sa volonté est créée par Dieu. Par conséquent, l’homme reçoit des anges des illuminations intérieures qui lui font comprendre ou qui dispose son intelligence à l’influx de la divine Providence. Plus encore, il est soumis au gouvernement particulier de Dieu qui le dirige dans ses actes singuliers, qui l’ordonne quant à sa vie future et qui surtout, par sa grâce donnée gratuitement, lui remet toutes ses fautes et lui pardonne tous ses péchés. En agissant ainsi, Dieu ne fait aucun obstacle à la liberté de l’homme car l’ayant créé libre, c’est comme un être libre qu’Ille gouverne. Ce qui n’empêche pas la Providence de connaître dans l’éternité des actes libres qui bien qu’ils soient posés dans un temps, restent toujours libres. Si Dieu gouverne l’homme pour qu’il atteigne la plénitude de la liberté, en le connaissant et en l’aimant, Dieu gouverne toutes les autres choses inférieures à l’homme pour l’homme lui-même. Et c’est ainsi que toute la nature purement matérielle atteint sa propre fin. Elle a été voulue par Dieu pour l’être humain que nous sommes. L’Homme et la Femme sont à Dieu ! L’être humain ordonné à Dieu c’est celui dont l’âme est glorifiée par Sa Grâce et dont le corps, au dernier jour, ressuscite. A l’intérieur du traité de la divine Providence, saint Thomas va donc traiter spécialement de la résurrection des corps (chap. 151 à 184). Le traité sur la résurrection permet de comprendre, d’une part que la résurrection est l’œuvre de Dieu, mais d’autre part, que l’homme ressuscité existera dans la vérité de sa nature et l’identité de sa personne. Il possédera son vrai corps dans toute son intégrité, qui lui sera pleinement et entièrement soumis. De sorte qu’il en possédera la spiritualité (agilité), la gloire (clarté), et l’incorruptibilité (impassibilité). A ces corps nouveaux, correspondront des cieux nouveaux et une terre nouvelle. Saint Thomas considère que demeurera tout ce qui est incorruptible, d’une part pour la joie de l’homme et d’autre part dans la mesure où cela a un rapport essentiel au corps humain. Les astres demeureront, car selon la physique aristotélicienne, ils sont incorruptibles. Les éléments matériels demeureront car ils sont nécessaires à la vérité du corps. Mais les astres seront sans mouvement car ils n’auront plus à régler les actes de la génération et de la corruption ! Tout cela peut sembler étrange !

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Ici, il ne faut point se laisser aller à l’imagination mais bien prendre ce que saint Thomas veut dire, quelle que soit la cosmologie à laquelle il emprunte l’expression de sa pensée. La matière demeure et par conséquent, la terre demeure aussi ! Mais elle est nouvelle dans le sens où plus rien ne peut, encore, être soumis à la corruption. Tout ce qui existera, aura un mode d’existence entièrement soumis à la vie spirituelle. Comment cela se passera-t-il en réalité? Personne ne peut l’imaginer ! Les cieux nouveaux et la terre nouvelle sont pour les êtres ressuscités qui partagent la gloire de l’âme. Mais il est aussi de foi de croire que ceux qui sont damnés ressusciteront. Ils partageront alors dans leur corps, la peine éternelle à laquelle ils se sont eux-mêmes soumis. QUATRIÈME PARTIE : L’HUMANITÉ DU CHRIST Dieu crée, Il gouverne, Il ordonne l’homme à sa propre fin, Il pardonne les péchés à tous ceux qui reçoivent sa grâce et se laissent, dans leur liberté, diriger par sa divine Providence. Mais si Dieu peut accomplir cette œuvre chez des hommes, c’est en raison de l’Œuvre de son propre Fils qui s’est incarné, qui a souffert pour nous et qui est ressuscité. Dieu gouverne, donc, tous les hommes dans l’humanité de son Fils : JésusChrist. Le traité de saint Thomas sur Jésus-Christ s’ouvre par une considération sur le péché originel (chap. 186 à 198). Car c’est cette faute qui nous a valu un tel Rédempteur. Saint Thomas considère que l’homme fut créé dans un état de justice originelle et qu’en raison de la désobéissance des premiers parents, perpétrée à l’instigation du diable séduisant Eve, laquelle entraîne son époux à la suivre, l’homme ayant perdu la grâce de Dieu, se trouve en tant que chef de l’humanité dans un état d’incapacité de retrouver, par ses seules forces, l’intimité avec Dieu. La faute d’Adam se transmet à tous les hommes en raison de la solidarité de la génération qui fait que toute matière humaine disposée à recevoir une âme vient de l’hérédité que lui transmet les parents qui engendrent. La matière étant une part de la nature humaine, chaque enfant qui naît est affecté d’une nature blessée. L’homme incapable d’aimer parfaitement et surtout d’aimer infiniment ne peut, par lui-même réparer une offense faite à un Dieu d’Amour infiniment parfait. C’est pourquoi il était nécessaire que le Fils de Dieu s’incarne. Le traité de l’Incarnation lui-même s’ouvre par l’exposé des erreurs théologiques qui ont faussé la doctrine sur la personne de Jésus-Christ. Certains n’ont vu dans le Christ qu’un homme déifié par la Grâce, d’autres n’ont vu dans le Christ que le Fils de Dieu qui apparaît sous forme d’homme ou que le Fils de Dieu qui habite selon la Grâce dans l’homme. D’autres ont pensé qu’il n’y a qu’une nature divine sur laquelle se greffe l’âme et le corps du Christ. Saint Thomas montre le défaut de toutes ces hérésies, puis exposant la foi catholique, il enseigne à la suite des Conciles que le Christ est une personne divine assumant une nature humaine et qu’en Lui s’il y a deux natures, il n’y a qu’un « suppôt» c’est-à-dire personne. Mais il y a cependant dans le Christ, deux intelligences : l’intelligence qui est propre à la nature divine et l’intelligence qui est propre à une nature humaine. De même, il y a deux volontés : la volonté qui est propre à la nature divine et la volonté qui est propre à la nature humaine. Ce qui intéresse saint Thomas n’est pas de savoir comment se comporte l’intelligence divine dans le Christ ni sa volonté divine, mais de réfléchir sur les rapports entre une intelligence d’homme et une volonté d’homme unie si étroitement à une personne de nature divine. Considérant que la mission du Christ est non seulement de réparer la faute de l’homme mais de devenir le chef de toute l’humanité, saint Thomas enseigne que Jésus devait avoir une nature parfaite et être disposé à recevoir la Grâce destinée à tout homme, intégralement et parfaitement. Et c’est dès cette terre qu’il devait la recevoir. L’intelligence de 17


l’homme est faite pour atteindre à la vision de Dieu. Elle est aussi faite pour être le reflet de toute la création. Le Docteur Angélique enseigne donc avec beaucoup de mesure, que le Christ a reçu la plénitude de la sagesse et de la science et que son intelligence selon sa lumière la plus élevée est toujours intimement unie à l’intelligence de Dieu. Il en reçoit la lumière de la façon la plus totale, selon laquelle il peut être donné à une intelligence humaine de recevoir la vision de Dieu. Cela ne peut être infini, mais cela est plénier. Certains ont objecté que Jésus, s’il avait ainsi joui sur cette terre de la vision béatifique, n’aurait pas assumé en totalité notre existence humaine et les conditions de misère qui s’attachent à notre pèlerinage sur terre. En particulier, disentils, le Christ n’eut pas réellement souffert si dans son intelligence il avait joui de la vision parfaite de Dieu. Avec beaucoup de maîtrise et de sagesse, saint Thomas d’Aquin répondrait à ces objections ce qu’il a déjà dit, à savoir que c’est par une volonté pleinement libre que le Christ accepte non seulement son état de pèlerin terrestre avec toutes les misères communes à notre humanité souffrante, mais aussi qu’il consent au don de sa vie. En parfaite union avec l’intelligence du Père dont il voyait l’ordre de Sagesse et la Volonté du Père dont il accepte l’Amour, il consent à abandonner à la souffrance et à la mort, toute son âme et son corps humain, sans que cela altère, en aucun cas, la contemplation qu’il a de la Sagesse du Père et la Joie de faire Sa Volonté. La réalité de la nature humaine du Christ est manifestée par un signe indubitable : c’est sa conception et sa naissance. Le corps de Jésus fut un vrai corps humain auquel il ne manquait rien des organes essentiels qui font la parfaite intégrité du corps. Comme nous l’enseigne la foi catholique, ce corps fut formé dans le sein virginal de Marie par l’action de l’Esprit Saint. Cela ne signifie pas que l’Esprit Saint est le Père de Jésus, mais la formation du corps est attribuée à l’action d’Amour en Dieu qui est personnellement celle de l’Esprit Saint. Cependant saint Thomas enseigne que toute la Trinité concourt à l’assomption d’une nature humaine en la personne du Verbe. De même, Jésus né de Marie est véritablement son Fils et elle est véritablement sa Mère. Elle a donné ce que toute femme, devenant mère, donne à l’être qui est formé en elle. Mais les lecteurs seront peut-être surpris du langage de saint Thomas qui enseigne que la relation de filiation n’est pas égale entre le Fils et la Mère et entre la Mère et le Fils. La relation de maternité est réelle du côté de Marie. La relation de filiation est de raison du côté du Fils. Il faut bien comprendre ici, ce que veut dire le Docteur Angélique. La relation s’adresse à la personne. Or, Marie n’engendre pas la personne du Fils car cette personne est divine. Et cette personne divine est déjà le Fils de Dieu. Donc Marie ne peut donner à Jésus son être de Fils. Il l’est éternellement par sa relation au Père. Mais en voulant naître de Marie, le Fils, reçoit d’elle tout ce que donne une mère. Ce Fils déjà Fils devient ainsi réellement uni à Marie comme à sa Mère. Marie devient ainsi réellement Mère de Jésus, non seulement en tant qu’elle le met au monde, mais en tant qu’elle reçoit de Lui sa relation de maternité. Et, bien que Jésus naisse réellement de Marie, il ne reçoit pas d’elle son état de filiation, puisqu’il l’a de toute éternité. Pour exprimer cela, saint Thomas dit, très justement que la relation du Fils à la Mère est une relation de raison alors que la relation de la Mère et du Fils est une relation réelle. La maternité de Marie est celle d’une vierge. Saint Thomas redit ici la foi de toute l’Église. Mais encore une fois, on sera peut-être surpris d’apprendre que saint Thomas ne pensait pas que Marie fut Immaculée dès sa conception. Il faut encore une fois bien comprendre ici, la position du Docteur Angélique. D’un côté, le dogme de l’Immaculée conception n’a pas encore été prononcé. D’un autre côté, les arguments par lesquels saint Thomas pense que Marie n’est pas Immaculée dès sa conception, sont d’un poids tel qu’il faudra l’infaillibilité de Pierre pour les surmonter. En effet, l’Aquinate croit que 18


Marie doit recevoir toute sa purification de la Rédemption de son Fils. Elle ne pourrait, sans rejeter son Fils, recevoir une nature intègre comme celle d’Adam. Il faut donc, pense Thomas d’Aquin, que Marie reçoive une nature infectée par la faute originelle ce qui permet à la personne d’être entièrement purifiée, presque immédiatement après la conception. L’Église, on le sait, a levé cette objection importante en montrant que l’universalité des mérites de la Rédemption permet à Marie d’être purifiée à l’instant de sa conception, ni avant, ni après. Par conséquent, tout en gardant sauve la doctrine de saint Thomas, l’universalité de la Rédemption, le dogme de l’Immaculée conception donne à Marie toute sa dignité. Si la souffrance et la mort du Christ furent de vraies souffrances, la Résurrection n’en est pas moins réelle. Saint Thomas montre bien que Jésus fut vraiment ressuscité, que cette résurrection est une victoire sur le péché et la mort et que, avec l’Ascension elle constitue ce que saint Paul affirme être une exaltation. Jésus est exalté, par la Résurrection, de l’humiliation causée par la mort et la souffrance et par l’Ascension, de l’humiliation causée par sa mise au tombeau. Enfin terminant cette partie du Compendium sur l’humanité du Christ, saint Thomas montre ce que sera le jugement dernier. Il appartient au Christ de juger en vertu de sa nature humaine car c’est en elle et par elle qu’il nous a rachetés. Mais le Christ ne sera pas le seul juge ! Jugeront aussi les Apôtres, saint Paul et tous les Saints qui sur terre auront exercé un « apostolat » ou, un gouvernement. L’espérance L’espérance, comme l’enseigne saint Thomas, est la substance des biens auxquels la foi nous fait adhérer. Espérer c’est aussi demander à Dieu que ces biens nous soient accordés. C’est pourquoi la prière propre de l’espérance est celle du Notre Père car c’est en elle que le Seigneur nous fait demander au Père, qui est dans les cieux, c’est-à-dire qui est tout puissant, les biens de l’âme et du corps dans un ordre conforme à sa volonté. Saint Thomas n’a pas eu le temps de terminer l’exposé du Notre Père. Le Compendium s’achève au chapitre 10 avec la deuxième demande du Pater : Que votre règne arrive. Mais le traducteur, le Père Kreit, a eu la bonne idée de continuer à partir d’autres textes de saint Thomas, l’exposé de la vertu d’espérance de même que celle de la vertu de la charité. Les lecteurs auront donc en main l’œuvre complète que saint Thomas aurait pu écrire si comme le dit frère Réginald, la mort prématurée n’avait pas, ô douleur, interrompu son œuvre. Comment faut-il lire saint Thomas ? Devant une œuvre aussi magistrale, dont la pensée est aussi dense, on peut, légitimement, se sentir déconcerté. Au premier abord il semble que la lettre soit facile. Puis tout devient difficile et la pensée de saint Thomas demandant une longue persévérance dans l’étude on se décourage et on abandonne. Il faut bien se rendre compte qu’étudier saint Thomas c’est aborder l’enseignement de l’un des plus grands docteurs de l’Église et même de celui dont on nous dit qu’il est le docteur commun. Par conséquent l’effort qu’il demande est payé d’une juste récompense : la joie d’une intelligence formée et l’approfondissement incomparable de la foi. Par ailleurs il faut savoir aussi que la pensée de saint Thomas a quelques caractères personnels qu’il vaut mieux connaître avant de l’aborder. Sa pensée est toujours exprimée d’une manière universelle. Saint Thomas recherche et trouve l’argument le plus élevé, celui qui ne souffre aucune exception, celui qui est le plus juste et le plus capable de montrer à l’intelligence la vérité. L’universalité de 19


l’argumentation, n’est pas une pensée abstraite mais une doctrine intellectuellement et spirituellement très profonde, c’est-à-dire, qui touche ou qui apporte les raisons les plus fondamentales. L’argumentation de saint Thomas touche donc toujours l’intelligence. Le Docteur Angélique fait rarement appel à un mouvement de la sensibilité ou à un élan du cœur. Cela ne signifie pas que son verbe soit sec et sans chaleur. Cela signifie bien, au contraire, que l’amour pour être réel demande que l’intelligence reçoive plus en plénitude la lumière qui vient de Dieu et dirige la volonté. De sorte que si l’on a le courage de lire ce qu’enseigne le Docteur Angélique, la joie naît au bout de l’effort. Cette joie n’est pas simplement la récompense d’un effort. Elle est celle de l’intelligence qui devient remplie d’admiration et d’action de grâce, lorsqu’elle entrevoit la grandeur du mystère de Dieu. La deuxième caractéristique de la pensée de saint Thomas est sa rigueur, saint Thomas recherche l’argument qui par sa valeur peut déterminer l’intelligence. Cet argument est souvent un argument philosophique car plus que tout autre, saint Thomas sait que l’intelligence droitement formée par une philosophie qui lui permet de contempler la création, est ensuite capable de s’avancer à l’écoute de la Parole Révélée. Cependant l’argument théologique n’est pas fondé sur la philosophie. Il est celui de la Révélation. Et sur ce point, saint Thomas est très conscient de la qualité d’une argumentation philosophique et de la qualité d’une argumentation théologique. Ne mêlant jamais l’un et l’autre, il fait ressortir l’importance de l’un et l’autre. En lisant le texte de saint Thomas, il faut toujours éviter de se laisser emporter par l’imagination ou par la recherche d’une confirmation dans la sensibilité. Si l’on veut comprendre il faut chercher sur quoi saint Thomas s’appuie pour avancer la conclusion à laquelle il parvient. Quand on a saisi l’argument, quand on a compris la raison profonde de sa doctrine, on peut mieux en juger. Et la plupart de toutes les objections tombent quand on voit ce que le Docteur Angélique a réellement enseigné. Enfin la troisième qualité de l’enseignement est son objectivité, saint Thomas ne présente pas une psychologie de la foi ni une spiritualité de la foi. Saint Thomas présente l’objectivité de la foi dans l’exposition des vérités qu’il a reçu de l’enseignement de l’Eglise. Chercher en premier lieu comment doit se comporter le croyant dans la foi ou dans l’espérance déconcertera tout lecteur. Car saint Thomas ne nous dit pas quelle doit être l’attitude du sujet. Ce n’est pas là le sens de la vocation du Docteur Angélique. Mais celui qui prendra la peine de lire à fond ce Compendium, celui qui, dans l’espérance, recevra, la lumière qui en jaillit, celui-là découvrira peu à peu, au secret de sa prière et dans le cours de sa vie, comment le Docteur Angélique n’est pas simplement celui qui enseigne. Il verra comment il est aussi un maître de la vie spirituelle; comment, formant l’intelligence, il atteint la personne tout entière; comment il ne laisse pas le cœur indifférent ni la volonté sans amour. A tous ceux qui voudront recevoir, pour leur croissance dans la foi, la lumière que donne saint Thomas d’Aquin, je souhaite la joie et le don de l’Esprit. Aline Lizotte

AVANT-PROPOS DU PÈRE KREIT POUR UN COMPLÉMENT AU COMPENDIUM Comme le fait remarquer la fin du Compendium, l’œuvre de saint Thomas reste inachevée ainsi que d’autres travaux qu’il avait sur le métier, soit comme le dit l’éditeur, qu’il en ait été empêché par la mort, soit que plus probablement il ait cessé d’écrire. Car le saint avait eu une extase dans laquelle il pouvait dire comme saint Paul qu’il avait vu 20


des choses qu’il n’est pas permis aux hommes de communiquer. Dès avant sa convocation au concile général de Lyon qui s’ouvrirait le 7 mai 1274, saint Thomas a cessé tout travail : on situe la chose après le 6 décembre 1273 ; et son départ pour le concile aura lieu en février 1274 ; sa mort se plaçant le 7 mars. Donnons la chronologie de ce qui s’est passé entre le 6 décembre et le 7 mars. Un mercredi, le 6 décembre 1273, en la fête de saint Nicolas, saint Thomas se lève de bonne heure, à son accoutumée ; pendant sa messe il est soudain agité et pris d’un trouble si profond qu’il en est comme tout changé. Après cette messe, dit son historien ou biographe, Barthélémy de Capoue, il n’a plus rien écrit ni dicté ; saint Thomas ferme son écritoire quand il en était encore au traité de la Pénitence de la Tertia Pars de la Somme théologique. Son fidèle secrétaire et confesseur, frère Réginald de Piperno s’apercevant du changement si subit dans la manière de vivre du docteur angélique lui demande : « Mon Père, pourquoi avez-vous mis de côté un si grand travail entrepris pour la ‘louange de Dieu et l’édification du monde? » Là-dessus réponse de Thomas : « Réginald, je ne peux plus ». Réginald, craignant que le saint par tant de travaux n’ait perdu son équilibre mental, insiste pour qu’il continue d’écrire et revienne à sa manière de vivre précédente, fut-ce avec plus de ménagement. Mais plus Réginald insiste plus saint Thomas se fait impatient jusqu’à ce qu’il réponde : « Réginald, je ne peux pas parce que tout ce que j’ai écrit me paraît tel que de la paille. » Réginald en est troublé mais Thomas pensait sérieusement : il ne pouvait plus continuer; il n’était plus en état ni corporellement ni mentalement. Il ne lui restait plus que la prière et l’acceptation de son incapacité de travail. Thomas cependant, fin décembre ou début janvier, avait pu se rendre à grand peine chez sa sœur, la comtesse Théodora de San Severino ; celle-ci fut stupéfaite de l’état de son frère qui l’avait à peine saluée; ce dont elle fit part au frère Réginald qui de nouveau insiste et prie Thomas de lui dire pourquoi il refusait ainsi d’écrire et comment il se faisait qu’il était comme égaré. Après plusieurs demandes et menaces Thomas dit enfin : « Promets-moi, par le Dieu vivant et tout puissant, par fidélité à notre Ordre et par ton amour pour moi, que jamais aussi longtemps que je vivrai tu ne trahiras pas ce que je vais te dire : Tout ce que j’ai écrit n’est que de la paille en regard de ce qui m’a été révélé. » Ce n’est que plus d’un mois après cette visite chez sa sœur, donc au début de février que le saint docteur prendra la route pour le concile de Lyon. Un incident qu’il est bon de noter marqua encore ce voyage. Barthélémy de Capoue raconte que lorsque Thomas et ses compagnons étaient en route vers Borgonuovo, chevauchant probablement un âne, il vint à être frappé d’une branche d’arbre qui surplombait la route; il en fut à moitié étourdi et pouvait difficilement se tenir debout. Sur ces entrefaites on arrive à Fossanova au monastère des Cisterciens; son état s’étant aggravé, Thomas meurt le 7 mars. On voit donc dans quel sens il faut interpréter l’interruption du Compendium. C’est pour réaliser le plan de saint Thomas qu’il est plausible de rechercher dans les œuvres du Saint ce qui correspond le mieux à son but et dans l’esprit de sa doctrine. Certaines œuvres qu’on peut qualifier de mineures pourraient y satisfaire; mais elles ne représentent pas l’esprit dans lequel saint Thomas avait conçu le Compendium : c’est un condensé de la foi catholique offert en reconnaissance à son fidèle collaborateur Réginald de Piperno pour tout son dévouement sans lequel saint Thomas n’aurait pu mener à bien son immense effort de faire connaître sa pensée et sa conception de la connaissance en général et de la foi en particulier.

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Pour compléter la seconde partie du Compendium on s’est servi des indications d’une édition allemande8[8] qui renvoie, au ch. 10 sur l’espérance, aux autres œuvres du saint docteur. Pour la troisième partie on a traduit le traité de la charité des Questions disputées, sans cependant introduire les questions par les objections que d’habitude saint Thomas met en avant de l’exposition; car il s’agissait de leçons publiques ou de disputes devant l’auditoire universitaire selon un dispositif stéréotypé. Comme notre intention est de donner au public actuel une vue d’ensemble de la foi chrétienne, comme sans doute saint Thomas lui-même l’avait envisagé par le truchement de son secrétaire, nous intitulons le Compendium : DOCTRINE CHRÉTIENNE ou « Résumé de la foi catholique selon saint Thomas d’Aquin ». Nous espérons qu’ainsi cette œuvre ne sera pas perdue mais qu’elle servira à l’édification des hommes de bonne volonté. R.P. Jean Kreit

RÉSUMÉ DE LA THÉOLOGIE PAR SAINT THOMAS

Textum Taurini 1954 editum ac automato translatum a Roberto Busa SJ in taenias magneticas denuo recognovit Enrique Alarcón atque instruxit

Édition numérique à partir de la traduction du Père Joseph Kreit, Missionnaire de la Congrégation du cœur immaculé de Marie (Scheut), 1985

Caput 1

Chapitre 1 — PRÉAMBULE DE SAINT THOMAS Le verbe du Père éternel, embrassant toutes choses en son immensité, afin de rétablir l’homme, amoindri par le péché, en la grandeur de la gloire divine, voulut se faire petit en assumant notre petitesse sans abandon de sa majesté. Et pour que personne ne trouve excuse de ne pas devoir acquérir l’enseignement de la divine parole qu’il avait transmise abondamment et clairement à l’intention des studieux en divers livres de la Sainte Ecriture, pour ceux qui étaient trop occupés, il enferma la doctrine du salut de l’homme sous un court résumé. En effet le salut de l’homme consiste 1° d’abord dans la connaissance de la vérité pour que diverses erreurs n’obscurcissent

[69960] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 1 Aeterni patris verbum sua immensitate universa comprehendens, ut hominem per peccata minoratum in celsitudinem divinae gloriae revocaret, breve fieri voluit nostra brevitate assumpta, non sua deposita maiestate. Et ut a caelestis verbi capessenda doctrina nullus excusabilis redderetur, quod pro studiosis diffuse et dilucide per diversa Scripturae sanctae volumina tradiderat, propter occupatos sub brevi summa humanae salutis doctrinam conclusit. Consistit enim humana salus in veritatis cognitione, ne per diversos errores intellectus obscuretur humanus; in debiti finis intentione, ne indebitos fines 8[8]

Thomas von Aquin, COMPENDIUM THEOLOGIAE. Grundriss der G1aubenslehre deutsch-Iateinisch. Ubersetzt von Hans Louis Flih. Herausgege ben von Rudolf Tannhof Heidelberg: Kerle Verlag. 1962.

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sectando, a vera felicitate deficiat; in iustitiae observatione, ne per vitia diversa sordescat. Cognitionem autem veritatis humanae saluti necessariam brevibus et paucis fidei articulis comprehendit. Hinc est quod apostolus ad Roman. IX, 28, dicit: verbum abbreviatum faciet Deus super terram. Et hoc quidem est verbum fidei, quod praedicamus. Intentionem humanam brevi oratione rectificavit: in qua dum nos orare docuit, quomodo nostra intentio et spes tendere debet, ostendit. Humanam iustitiam quae in legis observatione consistit, uno praecepto caritatis consummavit. Plenitudo enim legis est dilectio. Unde apostolus, I Cor. XIII, 13, in fide, spe et caritate, quasi in quibusdam salutis nostrae compendiosis capitulis, totam praesentis vitae perfectionem consistere docuit, dicens: nunc autem manent fides, spes, caritas. Unde haec tria sunt, ut beatus Augustinus dicit, quibus colitur Deus. Ut igitur tibi, fili carissime Reginalde, compendiosam doctrinam de Christiana religione tradam, quam semper prae oculis possis habere, circa haec tria in praesenti opere tota nostra versatur intentio. Primum de fide, secundo de spe, tertio vero de caritate agemus. Hoc enim et apostolicus ordo habet, et ratio recta requirit. Non enim amor rectus esse potest, nisi debitus finis spei statuatur; nec hoc esse potest, si veritatis agnitio desit. Primo igitur necessaria est fides, per quam veritatem cognoscas; secundo spes, per quam in debito fine tua intentio collocetur; tertio necessaria est caritas, per quam tuus affectus totaliter ordinetur.

pas l’intelligence humaine; 2° ensuite dans la recherche de la fin nécessaire, de peur qu’en poursuivant des fins étrangères on ne manque la vraie félicité; 3° enfin dans l’observance de la justice, pour échapper à la souillure des vices. 1° FOI : Or cette connaissance nécessaire au salut de l’homme, le Verbe l’a condensée en quelques brefs articles de foi. D’où cette parole de l’Apôtre aux Romains : "En raccourci, la parole du Seigneur va retentir sur la terre" (9, 28) et "C’est le verbe de la foi que nous prêchons" (10, 8). 2° ESPERANCE : La recherche humaine, il l’a rectifiée en une courte prière, dans laquelle il nous apprend à prier et où il nous montre à quoi doivent tendre notre volonté et notre espérance. 3° CHARITE : L’humaine justice qui consiste dans l’observance de la loi, il la porte à sa perfection dans l’unique précepte de la charité "en effet la plénitude de la loi est la charité" (Rom 13, 10). D’où l’Apôtre enseigne que dans la foi, l’espérance et la charité, comme en un résumé de notre salut, consiste toute la perfection de la vie présente. Et il dit : "Maintenant demeurent la foi, l’espérance et la charité" (1 Cor 13, 13). C’est donc par ces trois choses, dit saint Augustin (Enchapitre chapitre 3), que nous honorons Dieu. Afin donc de te donner un abrégé de la doctrine au sujet de la religion chrétienne, mon très cher fils Reginald, et pour que tu puisses l’avoir sous les yeux, toute mon intention dans le présent ouvrage se tournera vers ces trois choses : d’abord la foi, ensuite l’espérance, enfin la charité. C’est cet ordre que suit l’Apôtre et que la droite raison réclame. Car l’amour pour être droit doit proposer à l’espérance une fin qui lui est dûment proposée, ce qui ne peut être sans la connaissance de la vérité. D’abord donc nécessité de la foi qui te fera connaître la vérité. Ensuite l’espérance qui dirigera ton intention vers la fin. Enfin nécessité de la charité qui réglera entièrement ton coeur.

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Liber 1

PREMIÈRE PARTIE — LA FOI PREMIER TRAITÉ — DIEU ET L'HOMME

Caput 2 [69961] Compendium theologiae, Chapitre 2 — PLAN DE LA lib. 1 cap. 2 tit. Ordo dicendorum circa DOCTRINE SUR LA FOI La foi est l’avant-goût de cette fidem connaissance qui doit nous rendre heureux [69962] Compendium theologiae, lib. 1 dans le siècle futur. L’Apôtre dit qu’"elle cap. 2 Fides autem praelibatio quaedam est la substance des choses qu’on doit est illius cognitionis quae nos in futuro espérer" (Hébreux 11, 1). C’est comme si beatos facit. Unde et apostolus dicit quod elle faisait subsister en nous et en son est substantia sperandarum rerum: quasi commencement la future béatitude. Cette iam in nobis sperandas res, idest futuram con naissance béatifiante, nous enseigne le beatitudinem, per modum cuiusdam Seigneur, peut se ramener à deux points : inchoationis subsistere faciens. Illam la divine Trinité et l’humanité du Christ. autem beatificantem cognitionem circa D’où sa prière au Père : "Ceci est la vie duo cognita dominus consistere docuit, éternelle : qu’ils te connaissent toi le vrai scilicet circa divinitatem Trinitatis, et Dieu et celui que tu as envoyé le Seigneur humanitatem Christi; unde ad patrem Jésus" (Jean 17, 3). loquens, dicit: haec est vita aeterna, ut Autour de ces deux points se concentre cognoscant te Deum verum, et quem toute la connaissance de foi. Ce qui n’est misisti Iesum Christum. Circa haec ergo pas étonnant car l’humanité du Christ est la duo tota fidei cognitio versatur: scilicet voie qui conduit au Père. Il faut donc tant circa divinitatem Trinitatis, et qu’on est en voyage connaître la voie par humanitatem Christi. Nec mirum: quia laquelle/on peut arriver au but; et dans la Christi humanitas via est qua ad patrie divine on ne pour rait dignement divinitatem pervenitur. Oportet igitur et in rendre grâce sans avoir connu la voie par via viam cognoscere, per quam possit laquelle on est sauvé. D’où ces paroles du perveniri ad finem; et in patria Dei Sauveur à ses Apôtres : "Et vous savez où gratiarum actio sufficiens non esset, nisi je vais et vous en connaissez la voie." (Jean viae, per quam salvati sunt, cognitionem 14, 4) haberent. Hinc est quod dominus Sur la divinité, il faut connaître trois choses discipulis dixit: et quo ego vado scitis, et : l’unité d’essence, la Trinité des viam scitis. Circa divinitatem vero tria personnes, les oeuvres de la divinité. cognosci oportet. Primo quidem essentiae unitatem, secundo personarum Trinitatem, tertio divinitatis effectus.

A — Dieu (Chapitres 3 à 67)

1° Dieu et le Père (chapitre 3 à 36) Caput 3 [69963] Compendium theologiae, Chapitre 3 — QUE DIEU EST lib. 1 cap. 3 tit. Quod Deus sit A propos de l’unité de l’essence divine, la première chose à croire est que Dieu est; ce [69964] Compendium theologiae, lib. 1 qui peut être manifesté par la raison. Nous cap. 3 Circa essentiae quidem divinae voyons en effet que toutes les choses qui unitatem primo quidem credendum est sont mues le sont par d’autres, les Deum esse; quod ratione conspicuum est. inférieures par les supérieures comme les Videmus enim omnia quae moventur, ab éléments par les corps célestes. Et dans les 24


aliis moveri: inferiora quidem per superiora, sicut elementa per corpora caelestia; et in elementis quod fortius est, movet id quod debilius est; et in corporibus etiam caelestibus inferiora a superioribus aguntur. Hoc autem in infinitum procedere impossibile est. Cum enim omne quod movetur ab aliquo, sit quasi instrumentum quoddam primi moventis; si primum movens non sit, quaecumque movent, instrumenta erunt. Oportet autem, si in infinitum procedatur in moventibus et motis, primum movens non esse. Igitur omnia infinita moventia et mota erunt instrumenta. Ridiculum est autem etiam apud indoctos, ponere instrumenta moveri non ab aliquo principali agente: simile enim est hoc ac si aliquis circa constitutionem arcae vel lecti ponat serram vel securim absque carpentario operante. Oportet igitur primum movens esse, quod sit omnibus supremum; et hoc dicimus Deum.

éléments, le plus fort meut ce qui est plus faible; et aussi dans les corps célestes, les inférieurs sont sous la motion des supérieurs. Or il est impossible de remonter à l’infini. En effet puisque tout ce qui est mû par quelque chose est comme l’instrument d’un premier moteur, s’il n’y a pas de premier moteur, toutes les choses qui meuvent seront des instruments. Or si on procède à l’infini dans ce qui meut et ce qui est mû, il n’y aura pas de premier moteur; alors les réalités en nombre infini qui meuvent et qui sont mues seront des instruments. N’est-il pas ridicule même pour des ignorants, d’affirmer que des instruments ne sont pas mus par quelque agent principal ? En effet cela est semblable à celui qui, pour la construction d’un coffre ou d’un lit, ferait intervenir la scie ou la hachette sans l’opération même du menuisier. Il faut donc qu’un premier moteur existe, qui soit au-dessus de tous, et ce premier moteur nous l’appelons Dieu.

Caput 4 [69965] Compendium theologiae, Chapitre 4 — NE SE MEUT PAS lib. 1 cap. 4 tit. Quod Deus est immobilis Il faut donc admettre que Dieu ne se meut pas lui qui meut tout le reste. Comme il est [69966] Compendium theologiae, lib. 1 le premier moteur, s’il était en mouvement, cap. 4 Ex hoc apparet quod necesse est il devrait se mouvoir lui-même ou l’être Deum moventem omnia, immobilem esse. par un autre. Il ne peut être mû par un autre Cum enim sit primum movens, si avant lui puisqu’il est le premier moteur. moveretur, necesse esset se ipsum vel a se S’il se meut lui-même, il y a deux ipso, vel ab alio moveri. Ab alio quidem hypothèses : ou qu’il soit en même temps moveri non potest: oporteret enim esse mû et moteur ou qu’une partie de lui-même aliquid movens prius eo; quod est contra soit mue et l’autre la meuve. Dans le rationem primi moventis. A se ipso autem premier cas puisque tout ce qui est mû, si movetur, hoc potest esse dupliciter. Vel comme tel, est en puissance et que ce qui quod secundum idem sit movens et meut est en acte, s’il est moteur et à la fois motum; aut ita quod secundum aliquid sui mû, il serait à la fois puissance et acte; ce sit movens, et secundum aliquid motum. qui est impossible. Dans le second cas, il y Horum quidem primum esse non potest. aurait une partie qui meut et l’autre mue et Cum enim omne quod movetur, il ne serait plus en lui-même le premier inquantum huiusmodi, sit in potentia; moteur mais seulement en fonction de la quod autem movet, sit in actu; si partie qui meut. Or ce qui est par soi-même secundum idem esset movens et motum, existe avant ce qui n’est pas par soi. Il ne oporteret quod secundum idem esset in peut donc pas être le premier moteur si en potentia et in actu; quod est impossibile. raison seulement de sa partie cela lui Secundum etiam esse non potest. Si enim convient. Il faut donc que le premier esset aliquod movens, et alterum motum, moteur soit totalement immobile. On peut non esset ipsum secundum se primum faire la même constatation dans tout ce qui 25


movens, sed ratione suae partis quae movet. Quod autem est per se, prius est eo quod non est per se. Non potest igitur primum movens esse, si ratione suae partis hoc ei conveniat. Oportet igitur primum movens omnino immobile esse. Ex iis etiam quae moventur et movent, hoc ipsum considerari potest. Omnis enim motus videtur ab aliquo immobili procedere, quod scilicet non movetur secundum illam speciem motus; sicut videmus quod alterationes et generationes et corruptiones quae sunt in istis inferioribus, reducuntur sicut in primum movens in corpus caeleste, quod secundum hanc speciem motus non movetur, cum sit ingenerabile et incorruptibile et inalterabile. Illud ergo quod est primum principium omnis motus, oportet esse immobile omnino.

meut et est mû. En effet tout mouvement provient de quelque chose qui est immobile, c’est-à-dire qui n’est pas mû selon cette sorte de mouvement. Il en est ainsi des altérations, des générations, des corruptions dans le domaine des choses inférieures; celles-ci sont ramenées comme à leur premier moteur à un agent céleste qui lui non plus n’est pas mû selon cette sorte de mouvement mais qui est sans génération, sans corruption et sans altération. Ce qui donc est le premier principe de tout mouvement doit être absolument immobile.

Caput 5 [69967] Compendium theologiae, Chapitre 5 — DIEU EST ÉTERNEL lib. 1 cap. 5 tit. Quod Deus est aeternus Ceci nous amène à conclure que Dieu est éternel. En effet, tout ce qui commence ou [69968] Compendium theologiae, lib. 1 cesse d’exister, l’est par mouvement ou par cap. 5 Ex hoc autem apparet ulterius mutation. Seul le mouvement, seul le Deum esse aeternum. Omne enim quod changement ont un commencement et une incipit esse vel desinit, per motum vel per fin. Or nous avons montré que Dieu est mutationem hoc patitur. Ostensum est absolument immobile; il est donc éternel. autem quod Deus est omnino immobilis. Est ergo aeternus. Caput 6 [69969] Compendium theologiae, Chapitre 6 — L’EXISTENCE DE DIEU lib. 1 cap. 6 tit. Quod Deum esse per se S’IMPOSE D’ELLE-MÊME est necessarium On en conclut aussi que l’existence de Dieu est de soi nécessaire. En effet tout ce [69970] Compendium theologiae, lib. 1 qui peut être ou ne pas être est changeant. cap. 6 Per hoc autem ostenditur, quod Or nous avons établi que Dieu ne peut Deum esse sit necessarium. Omne enim absolument pas changer; donc il n’est pas quod possibile est esse et non esse, est possible que Dieu soit et ne soit pas. Tout mutabile. Sed Deus est omnino ce qui est et qui ne peut pas ne pas être doit immutabilis, ut ostensum est. Ergo Deum nécessairement être par lui-même. Car être non est possibile esse et non esse. Omne nécessairement et ne pouvoir ne pas être autem quod est, et non est possibile ipsum c’est la même chose. Il est donc nécessaire non esse, necesse est ipsum esse: quia que Dieu soit. necesse esse, et non possibile non esse, De même tout ce qui peut être ou n’être idem significant. Ergo Deum esse est pas exige qu’un autre le fasse exister; car necesse. Item. Omne quod est possibile quant à lui-même il y est indifférent. Or ce esse et non esse, indiget aliquo alio quod qui fait que quelque chose est, lui est faciat ipsum esse: quia quantum est in se, antérieur. Donc à ce qui peut être ou n’être 26


se habet ad utrumque. Quod autem facit aliquid esse, est prius eo. Ergo omni quod est possibile esse et non esse, est aliquid prius. Deo autem non est aliquid prius. Ergo non est possibile ipsum esse et non esse, sed necesse est eum esse. Et quia aliqua necessaria sunt quae suae necessitatis causam habent, quam oportet eis esse priorem; Deus, qui est omnium primum, non habet causam suae necessitatis: unde Deum esse per se ipsum est necesse.

pas il y a quelque chose d’antérieur. Or rien n’est antérieur à Dieu. Donc il ne lui est pas possible d’être ou de n’être pas mais il est nécessaire qu’il soit. Et comme il y a des choses nécessaires qui ont une cause à leur nécessité et qui leur est antérieure, Dieu lui qui est le premier de toutes choses n’a pas de cause à sa nécessité. D’où il est nécessaire que Dieu soit de lui-même.

Caput 7 [69971] Compendium theologiae, Chapitre 7 — DIEU EST TOUJOURS lib. 1 cap. 7 tit. Quod Deus semper est Par là il est manifeste que Dieu est toujours. En effet tout ce qui est [69972] Compendium theologiae, lib. 1 nécessairement est toujours; car ce qui ne cap. 7 Ex his autem manifestum est quod peut n’être pas il est impossible qu’il ne Deus est semper. Omne enim quod soit pas et ainsi il est toujours. Mais il est necesse est esse, semper est: quia quod nécessaire que Dieu soit, comme on l’a non possibile est non esse, impossibile est montré (chapitre 6). Dieu est donc non esse, et ita nunquam non est. Sed toujours. necesse est Deum esse, ut ostensum est. De plus rien ne commence ni ne cesse que Ergo Deus semper est. Adhuc. Nihil par mouvement et changement. Or Dieu est incipit esse aut desinit nisi per motum vel absolument immuable, comme on l’a mutationem. Deus autem omnino est montré (chapitre 4). Il est donc impossible immutabilis, ut probatum est. Impossibile qu’Il ait commencé ou cesse d’exister. De est igitur quod esse inceperit, vel quod même ce qui ne fut pas toujours, s’il esse desinat. Item. Omne quod non commence i exister a besoin d’un autre qui semper fuit, si esse incipiat, indiget aliquo le fasse exister. Rien en effet ne peut quod sit ei causa essendi: nihil enim se passer de soi- même de la puissance à ipsum educit de potentia in actum, vel de l’acte ou du non-être à l’être. Or Dieu ne non esse in esse. Deo autem nulla potest peut avoir une cause puisqu’Il est l’être esse causa essendi, cum sit primum ens; premier. En effet la cause est antérieure à causa enim prior est causato. Necesse est ce qui est causé. Il est donc nécessaire que igitur Deum semper fuisse. Amplius. Dieu ait toujours été. Quod convenit alicui non ex aliqua causa De plus ce qui convient à quelqu'un non en extrinseca, convenit ei per se ipsum. Esse vertu d’une cause extérieure lui appartient autem Deo non convenit ex aliqua causa essentiellement. Que Dieu existe ne lui extrinseca, quia illa causa esset eo prior. vient pas d’une cause extérieure, car alors Deus igitur habet esse per se ipsum. Sed cette cause lui serait antérieure. Dieu a ea quae per se sunt, semper sunt, et ex donc de lui-même son être. Mais les choses qui sont par elles-mêmes, sont de toujours necessitate. Igitur Deus semper est. et de nécessité. Dieu est donc depuis toujours. Caput 8 [69973] Compendium theologiae, Chapitre 8 — IL N’Y A PAS DE lib. 1 cap. 8 tit. Quod in Deo non est SUCCESSION EN DIEU Par là aussi il est manifeste qu’il n’y a pas aliqua successio de succession en Dieu, mais que tout son 27


[69974] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 8 Per hoc autem manifestum est quod in Deo non est aliqua successio; sed eius esse totum est simul. Successio enim non invenitur nisi in illis quae sunt aliqualiter motui subiecta; prius enim et posterius in motu causant temporis successionem. Deus autem nullo modo est motui subiectus, ut ostensum est. Non igitur est in Deo aliqua successio, sed eius esse est totum simul. Item. Si alicuius esse non est totum simul, oportet quod ei aliquid deperire possit, et aliquid advenire. Deperit enim illud quod transit, et advenire ei potest illud quod in futurum expectatur. Deo autem nihil deperit nec accrescit, quia immobilis est. Igitur esse eius est totum simul. Ex his autem duobus apparet quod proprie est aeternus. Illud enim proprie est aeternum quod semper est, et eius esse est totum simul; secundum quod Boetius dicit, quod aeternitas est interminabilis vitae tota simul et perfecta possessio.

être est en une fois : la succession en effet n’existe qu’en ceux qui en quelque manière sont sujets au mouvement; en effet l’avant et l’après du mouvement sont la cause de la succession dans le temps. Or Dieu n’est pas sujet au mouvement, comme on l’a montré; il n’y a donc en Dieu aucune succession mais son être tout entier est en même temps. De même : si l’être de quelque chose n’est pas tout entier en même temps c’est que quelque chose en lui vient à disparaître et que quelque chose lui advient. Disparaît en effet ce qui passe et ce qui lui advient est une chose à venir. Or pour Dieu rien ne dépérit ni ne s’accroît car il est immobile; donc son être est tout entier à la fois. Or ces deux choses sont propres à l’éternité. Cela en effet est proprement éternel qui est depuis toujours et dont l’être est tout entier et à fois, selon ce que dit Boèce : "L’éternité est la possession parfaite, toute à la fois, d’une vie sans fin" (La consolation de la philosophie, 5. 6).

Caput 9 [69975] Compendium theologiae, Chapitre 9 — DIEU EST SIMPLE lib. 1 cap. 9 tit. Quod Deus est simplex De là aussi il apparaît que le premier moteur doit être simple. Car en toute [69976] Compendium theologiae, lib. 1 composition il faut deux choses : qu'ils cap. 9 Inde etiam apparet quod oportet soient mutuellement l’une par rapport à primum movens simplex esse. Nam in l’autre puissance et acte. Dans le premier omni compositione oportet esse duo, quae moteur, s’il est tout à fait immobile, on ne ad invicem se habeant sicut potentia ad peut y trouver la potentialité avec actum. In primo autem movente, si est l’actuation, car tout ce qui est en puissance omnino immobile, impossibile est esse est mobile : il est donc impossible que le potentiam cum actu; nam unumquodque premier moteur soit composé. ex hoc quod est in potentia, mobile est. De plus : pour tout composé il faut Impossibile igitur est primum movens nécessairement que quelque chose lui soit compositum esse. Adhuc. Omni antérieur, car ses composants sont composito necesse est esse aliquid prius: naturellement antérieurs au composé; celui nam componentia naturaliter sunt donc qui est le premier de tous les êtres ne composito priora. Illud igitur quod peut être composé. Nous constatons aussi omnium entium est primum, impossibile dans l’ordre des choses composées que les est esse compositum. Videmus etiam in plus simples existent d’abord, car leurs ordine eorum quae sunt composita, éléments sont naturellement antérieurs aux simpliciora priora esse: nam elementa sunt corps mixtes. De même aussi parmi les naturaliter priora corporibus mixtis. Item éléments, le feu est premier à cause de sa etiam inter ipsa elementa primum est très grande simplicité. Plus antérieurs ignis, quod est simplicissimum. Omnibus encore sont les corps célestes parce que autem elementis prius est corpus caeleste, constitués d’une plus grande simplicité 28


quod in maiori simplicitate constitutum étant purs de toute contrariété. Il reste donc est, cum ab omni contrarietate sit purum. que de tous les êtres le premier doit être Relinquitur igitur quod primum entium absolument simple. oportet omnino simplex esse. Caput 10 [69977] Compendium Chapitre 10 — DIEU EST SON theologiae, lib. 1 cap. 10 tit. Quod Deus ESSENCE Il s’en suit ultérieurement que Dieu est son est sua essentia essence. En effet l’essence de chaque [69978] Compendium theologiae, lib. 1 chose est ce que signifie sa définition. Or cap. 10 Sequitur autem ulterius quod Deus ce dont on donne la définition est identique sit sua essentia. Essentia enim à ce qu’il est en réalité, à moins que par uniuscuiusque rei est illud quod significat accident cette définition se voie affectée de definitio eius. Hoc autem est idem cum re ce qui n’est pas son être; qu’un homme soit cuius est definitio, nisi per accidens, blanc cela est étranger à son être rationnel inquantum scilicet definito accidit aliquid et mortel; d’où animal rationnel et mortel quod est praeter definitionem ipsius; sicut est même chose qu’homme mais n’est pas homini accidit albedo praeter id quod est identique à homme blanc en tant que blanc. animal rationale et mortale: unde animal En toute chose donc où ne se trouve pas de rationale et mortale est idem quod homo, dualité où l’un est par soi et l’autre par sed non idem homini albo inquantum est accident, il faut que l’essence lui soit album. In quocumque igitur non est absolument identique. Or en Dieu comme invenire duo, quorum unum est per se et Il est simple on ne trouve pas de dualité aliud per accidens, oportet quod essentia dont l’un est par soi et l’autre par accident; eius sit omnino idem cum eo. In Deo il faut donc que son essence soit autem, cum sit simplex, ut ostensum est, absolument identique à lui-même. non est invenire duo quorum unum sit per De même en toute essence il n’y a pas se, et aliud per accidens. Oportet igitur absolue identité avec la chose dont elle est quod essentia eius sit omnino idem quod l’essence; on y trouve quelque chose par ipse. Item. In quocumque essentia non est manière de puissance et quelque chose par omnino idem cum re cuius est essentia, est manière d’acte car l’essence se rapporte invenire aliquid per modum potentiae, et formellement à la chose dont elle est aliquid per modum actus, nam essentia l’essence comme l’humanité pour formaliter se habet ad rem cuius est l’homme; or en Dieu on ne trouve ni essentia, sicut humanitas ad hominem: in puissance ni acte, mais il est acte pur; il est Deo autem non est invenire potentiam et lui-même sa propre essence. actum, sed est actus purus; est igitur ipse sua essentia. Caput 11 [69979] Compendium Chapitre 11 — L’ESSENCE EN DIEU theologiae, lib. 1 cap. 11 tit. Quod Dei N’EST PAS AUTRE QUE SON ÊTRE essentia non est aliud quam suum esse Ensuite il s’impose que l’essence de Dieu ne soit pas autre que son être. En toute [69980] Compendium theologiae, lib. 1 chose en effet où autre est l’essence et cap. 11 Ulterius autem necesse est quod autre est son être, il faut que ce qu’elle est, Dei essentia non sit aliud quam esse soit autre que ce en quoi elle est; car par ipsius. In quocumque enim aliud est son être on dit de toute chose qu’elle est, essentia, et aliud esse eius, oportet quod par son essence on dit ce en quoi elle est. aliud sit quod sit, et aliud quo aliquid sit: D’où la définition qui signifie l’essence nam per esse suum de quolibet dicitur montre ce en quoi une chose est. Or en 29


quod est, per essentiam vero suam de quolibet dicitur quid sit: unde et diffinitio significans essentiam, demonstrat quid est res. In Deo autem non est aliud quod est, et aliud quo aliquid est; cum non sit in eo compositio, ut ostensum est. Non est igitur ibi aliud eius essentia, quam suum esse. Item. Ostensum est quod Deus est actus purus absque alicuius potentialitatis permixtione. Oportet igitur quod eius essentia sit ultimus actus: nam omnis actus qui est circa ultimum, est in potentia ad ultimum actum. Ultimus autem actus est ipsum esse. Cum enim omnis motus sit exitus de potentia in actum, oportet illud esse ultimum actum in quod tendit omnis motus: et cum motus naturalis in hoc tendat quod est naturaliter desideratum, oportet hoc esse ultimum actum quod omnia desiderant. Hoc autem est esse. Oportet igitur quod essentia divina, quae est actus purus et ultimus, sit ipsum esse.

Dieu autre n’est pas ce qui est et autre ce en quoi quelque chose est, puisqu’il n’y a pas en lui de composition, comme on l’a montré (chapitre 9). Chez lui donc son essence n’est autre que son être. De même. On a montré (chapitre 4 et 9) que Dieu est acte pur sans mélange de puissance. Il faut donc que son essence soit l’acte dernier, car un acte qui est vers ce qui est dernier est en puissance à l’acte dernier. Or l’acte der nier est l’être luimême. En effet, comme tout mouvement est sortie de la puissance vers l’acte, cela doit être l’acte dernier ce vers quoi tend tout le mouvement; et comme le mouvement naturel tend vers ce qui est naturellement désiré, cela sera l’acte dernier ce que toutes les choses désirent. Et c’est l’être. LI faut donc que l’essence divine qui est l’acte pur et dernier soit l’être même.

Caput 12 [69981] Compendium Chapitre 12 — DIEU N’EST PAS UNE theologiae, lib. 1 cap. 12 tit. Quod Deus ESPÈCE SOUS UN GENRE D’où il appert que Dieu n’est pas dans un non est in aliquo genere sicut species genre tel une espèce. Car la différence [69982] Compendium theologiae, lib. 1 ajoutée au genre constitue l’espèce; donc cap. 12 Hinc autem apparet quod Deus l’essence de n’importe quelle espèce ajoute non sit in aliquo genere sicut species. quelque chose au genre. Mais l’être même Nam differentia addita generi constituit qui est l’essence de Dieu ne contient rien speciem, ergo cuiuslibet speciei essentia en soi qui s’ajoute à un autre. Dieu donc habet aliquid additum supra genus. Sed n’est pas espèce de quelque genre. ipsum esse, quod est essentia Dei, nihil in De même. Puisque le genre a la possibilité se continet, quod sit alteri additum. Deus de contenir des différences, dans tout ce igitur non est species alicuius generis. qui est constitué de genre et de différences Item. Cum genus contineat differentias se trouve un acte mêlé de puissance. Or on potestate, in omni constituto ex genere et a montré (chapitre 4 et 9) que Dieu est acte differentiis est actus permixtus potentiae. pur sans mélange aucun de puissance. Son Ostensum est autem Deum esse purum essence n’est donc pas constituée de genre actum absque permixtione potentiae. Non et de différences; et ainsi Il n’est pas dans est igitur eius essentia constituta ex genere un genre. et differentiis; et ita non est in genere. Caput 13 [69983] Compendium Chapitre 13 — DIEU NE PEUT ÊTRE theologiae, lib. 1 cap. 13 tit. Quod GENRE DE QUELQUE CHOSE impossibile est Deum esse genus alicuius Ultérieurement il faut montrer qu’il n’est pas non plus possible que Dieu soit un [69984] Compendium theologiae, lib. 1 genre. Le genre en effet ne fait pas qu’une cap. 13 Ulterius autem ostendendum est, chose est, mais ce qu’elle est. Car c’est par 30


quod neque possibile est Deum esse genus. Ex genere enim habetur quid est res, non autem rem esse: nam per differentias specificas constituitur res in proprio esse; sed hoc quod Deus est, est ipsum esse. Impossibile est ergo quod sit genus. Item. Omne genus differentiis aliquibus dividitur. Ipsius autem esse non est accipere aliquas differentias: differentiae enim non participant genus nisi per accidens, inquantum species constitutae per differentias genus participant. Non potest autem esse aliqua differentia quae non participet esse, quia non ens nullius est differentia. Impossibile est igitur quod Deus sit genus de multis speciebus praedicatum.

les différences spécifiques qu’une chose est constituée en son être propre. Mais cela qui est Dieu c’est l’être même. Il est donc impossible qu’Il soit un genre. De même. Tout genre se répartit en plusieurs espèces. Or on ne doit pas accepter de différences de l’être lui- même; les différences en effet ne participent pas à u genre, si ce n’est accidentellement en tant que les espèces constituées par leur différence spécifique participent à un genre : or toute différence doit participer à l’être parce que le non-être n’est pas différence de quelque chose9[9]. Il est donc impossible que Dieu soit un genre qu’on attribuerait à de nombreuses espèces.

Caput 14 [69985] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 14 tit. Quod Deus non est aliqua species praedicata de multis individuis

Chapitre 14 — DIEU N’EST PAS UNE ESPÈCE ATTRIBUABLE A DE NOMBREUX INDIVIDUS Et il n’est pas non plus possible qu’Il soit comme une espèce attribuable à beaucoup d’individus. En effet ceux-ci sont communs à une même essence et se distinguent par autre chose qui n’est pas de leur essence spécifique; comme les hommes ont en commun l’humanité, mais ils se distinguent entre eux par quelque chose d’autre que leur humanité; or cela ne peut arriver en Dieu, car Dieu lui-même est son essence, comme on l’a montré (chapitre 10). Il est donc impossible que Dieu soit une espèce qui soit attribuée à plusieurs individus. De même. Plusieurs individus contenus sous une même espèce ont chacun leur propre existence bien qu’ils soient de la même essence. Partout donc où il y a plusieurs individus sous une seule espèce, il faut qu’autre soit l’être et autre l’essence spécifique. Or en Dieu l’être et l’essence sont la même chose, comme on l’a montré (chapitre 11). Il est donc impossible que Dieu constitue une espèce attribuable à plusieurs.

[69986] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 14 Neque est possibile quod sit sicut una species de multis individuis praedicata. Individua enim diversa quae conveniunt in una essentia speciei, distinguuntur per aliqua quae sunt praeter essentiam speciei; sicut homines conveniunt in humanitate, sed distinguuntur ab invicem per id quod est praeter rationem humanitatis. Hoc autem in Deo non potest accidere: nam ipse Deus est sua essentia, ut ostensum est. Impossibile est igitur quod Deus sit species quae de pluribus individuis praedicetur. Item. Plura individua sub una specie contenta differunt secundum esse, et tamen conveniunt in una essentia. Ubicumque igitur sunt plura individua sub specie una, oportet quod aliud sit esse, et aliud essentia speciei. In Deo autem idem est esse et essentia, ut ostensum est. Impossibile est igitur quod Deus sit quaedam species de pluribus praedicata.

9[9]

Par exemple ce qui est dit inanimé n’est pas quelque chose; c’est un concept qui veut exprimer le contraire de ce qui est animé.

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Caput 15 [69987] Compendium Chapitre 15 — IL EST NÈCESSAIRE theologiae, lib. 1 cap. 15 tit. Quod necesse DE DIRE QUE DIEU EST UN De ceci aussi il appert qu’il est nécessaire est dicere Deum esse unum qu’il n’y ait qu’un seul Dieu Car [69988] Compendium theologiae, lib. 1 supposons qu’il y ait beaucoup de dieux, cap. 15 Hinc etiam apparet quod necesse on le dira dans un sens équivoque ou dans est unum Deum solum esse. Nam si sint un sens univoque. Équivoque, ce sens n’est multi dii, aut aequivoce aut univoce ici d’aucun secours : En effet rien dicuntur. Si aequivoce, hoc non est ad n’empêche que ce que nous appelons propositum: nihil enim prohibet quod nos pierre, d’autres l’appellent Dieu; univoque, appellamus lapidem, alios appellare il faut qu’ils aient en commun ou le genre Deum. Si autem univoce, oportet quod ou l’espèce. Or on a montré (chapitre 13 et conveniant vel in genere vel in specie. 14) que Dieu ne : peut être ni genre ni Ostensum est autem, quod Deus non espèce attribuables à plusieurs. Il est donc potest esse genus neque species plura sub impossible qu’il y ait plu sieurs dieux. se continens. Impossibile est igitur esse De même. Ce par quoi une essence plures deos. Item. Illud quo essentia commune s’individualise ne peut convenir communis individuatur, impossibile est à plusieurs : d’où, bien qu’il puisse y avoir pluribus convenire: unde licet possint esse plusieurs hommes, cependant cet homme plures homines, impossibile tamen est (donné) ne sera jamais que cet homme hunc hominem esse nisi unum tantum. Si unique. Si donc une essence vient à être igitur essentia per se ipsam individuatur, individualisée en elle-même et non en et non per aliquid aliud, impossibile est vertu d’autre chose il ne sera pas possible quod pluribus conveniat. Sed essentia qu’elle con vienne à plusieurs. Mais divina per se ipsam individuatur, quia in l’essence divine est par elle-même Deo non est aliud essentia et quod est, individualisée parce qu’en Dieu l’essence cum ostensum sit quod Deus sit sua n’est pas autre que l’être; on a montré en essentia: impossibile est ergo quod sit effet que Dieu est son essence (chapitre Deus nisi unus tantum. Item. Duplex est 10). Il est donc impossible que Dieu ne soit modus quo aliqua forma potest pas unique. multiplicari: unus per differentias, sicut De même, il y a deux manières pour forma generalis, ut color in diversas qu’une forme soit multiple : d’une part par species coloris; alius per subiectum, sicut ses différences, comme la forme générale, albedo. Omnis ergo forma quae non potest comme la couleur en diverses espèces de multiplicari per differentias, si non sit couleurs; d’autre part par le sujet, soit la forma in subiecto existens, impossibile est blancheur. Donc toute forme qui ne se quod multiplicetur, sicut albedo, si multiplie pas par ses différences, si elle subsisteret sine subiecto, non esset nisi n’est pas une forme existant en un sujet, il una tantum. Essentia autem divina est est impossible qu’elle se multiplie, comme ipsum esse, cuius non est accipere la blancheur qui subsisterait hors d’un sujet differentias, ut ostensum est. Cum igitur serait alors unique. Or l’essence divine est ipsum esse divinum sit quasi forma per se l’être même où il n’y a pas place pour des subsistens, eo quod Deus est suum esse, différences comme on l’a montré impossibile est quod essentia divina sit (chapitres 11 et 13). Comme donc l’être nisi una tantum. Impossibile est igitur esse même divin est une forme subsistait par plures deos. elle-même en ce que Dieu est à soi l’être, il n’est pas possible que l’essence divine soit autre qu’une seule. Il est donc impossible qu’il y ait plusieurs dieux.

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Caput 16 [69989] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 16 tit. Quod impossibile est Deum esse corpus [69990] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 16 Patet autem ulterius quod impossibile est ipsum Deum esse corpus. Nam in omni corpore compositio aliqua invenitur: omne enim corpus est partes habens. Id igitur quod est omnino simplex, corpus esse non potest. Item. Nullum corpus invenitur movere nisi per hoc quod ipsum movetur, ut per omnia inducenti apparet. Si ergo primum movens est omnino immobile, impossibile est ipsum esse corpus.

Chapitre 16 — DIEU N’EST PAS UN CORPS Il est de plus évident que Dieu ne peut être un corps. Car en tout corps se trouve quelque composition; tout corps en effet est fait de parties. Donc ce qui est tout à fait simple ne peut être un corps. De même toute l’expérience nous apprend qu’aucun corps ne meut que s’il n’est mû lui-même. Si donc le premier moteur est tout à fait immobile il est impossible qu’il soit un corps.

Caput 17 [69991] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 17 tit. Quod impossibile est esse formam corporis, aut virtutem in corpora [69992] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 17 Neque etiam est possibile ipsum esse formam corporis, aut aliquam virtutem in corpore. Cum enim omne corpus mobile inveniatur, oportet corpore moto, ea quae sunt in corpore moveri saltem per accidens. Primum autem movens non potest nec per se nec per accidens moveri, cum oporteat ipsum omnino esse immobile, ut ostensum est. Impossibile est igitur quod sit forma, vel virtus in corpore. Item. Oportet omne movens, ad hoc quod moveat, dominium super rem quae movetur, habere: videmus enim quod quanto magis virtus movens excedit virtutem mobilis, tanto velocior est motus. Illud igitur quod est omnium moventium primum, oportet maxime dominari super res motas. Hoc autem esse non posset, si esset mobili aliquo modo alligatum; quod esse oporteret, si esset forma eius, vel virtus. Oportet igitur primum movens neque corpus esse, neque virtutem in corpore, neque formam in corpore. Hinc est quod Anaxagoras posuit intellectum immixtum, ad hoc quod imperet, et omnia moveat.

Chapitre 17 — IL EST IMPOSSIBLE QU’IL SOIT FORMÉ D’UN CORPS OU VERTU DANS UN CORPS De même il n’est pas possible qu’Il soit forme d’un corps ou vertu dans un corps. En effet comme tout corps est mobile, s’il est mû, tout ce qui est de lui doit de même être mobile au moins par accident. Or le premier moteur ne peut être mû ni par soi ni par accident, puisqu’il doit être luimême tout à fait immobile, comme on l’a montré (chapitre 4). Donc il est impossible qu’il soit forme ou vertu10[10] dans un corps. De même. Pour mouvoir, tout moteur doit être maître de la chose qu’il meut. Nous constatons en effet que plus la vertu motrice excède la vertu du mobile, plus aussi est rapide le mouvement. Celui donc qui est le premier moteur parmi tous les autres doit maîtriser au maximum les choses mises en mouvement; or cela ne serait pas passible s’il était un tant soit peu lié au mobile; ce qui serait le cas s’il en était la forme ou la force. Il faut donc que le premier moteur ne soit pas un corps, ni une force dans un corps, ni une forme dans un corps. Anaxagore en a tiré la conclusion d’une intelligence indépendante qui puisse commander et mouvoir toutes choses.

Caput 18 [69993] Compendium Chapitre 18 — DIEU EST INFINI theologiae, lib. 1 cap. 18 tit. Quod Deus SELON SON ESSENCE 10[10] Vertu = pouvoir, faculté.

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est infinitus secundum essentiam [69994] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 18 Hinc etiam considerari potest ipsum esse infinitum, non privative quidem secundum quod infinitum est passio quantitatis, prout scilicet infinitum dicitur quod est natum habere finem ratione sui generis, sed non habet; sed negative, prout infinitum dicitur quod nullo modo finitur. Nullus enim actus invenitur finiri nisi per potentiam, quae est vis receptiva: invenimus enim formas limitari secundum potentiam materiae. Si igitur primum movens est actus absque potentiae permixtione, quia non est forma alicuius corporis, nec virtus in corpore, necessarium est ipsum infinitum esse. Hoc etiam ipse ordo qui in rebus invenitur, demonstrat: nam quanto aliqua in entibus sunt sublimiora, tanto suo modo maiora inveniuntur. Inter elementa enim quae sunt superiora, maiora quantitative inveniuntur, sicut etiam in simplicitate; quod eorum generatio demonstrat, cum multiplicata proportione ignis ex aere generetur, aer ex aqua, aqua autem ex terra. Corpus autem caeleste manifeste apparet totam quantitatem elementorum excedere. Oportet igitur id quod inter omnia entia primum est, et eo non potest esse aliud prius, infinitae quantitatis suo modo existere. Nec mirum, si id quod est simplex, et corporea quantitate caret, infinitum ponatur, et sua immensitate omnem corporis quantitatem excedere, cum intellectus noster, qui est incorporeus et simplex, omnium corporum quantitatem vi suae cognitionis excedat, et omnia circumplectatur. Multo igitur magis id quod est omnium primum, sua immensitate universa excedit, omnia complectens. Caput

19

[69995]

On peut de là en inférer qu’Il est infini : il ne s’agit pas de l’infini par privation qui est une passion de la quantité, c’est-à-dire d’après ce qu’on dit infini, ce qui de sa nature a une fin à cause de son genre, mais n’en a pas’. Mais il s’agit de l’infini par négation selon que ce qui est dit infini n’est en aucune manière finie. Aucun acte en effet n’est fini que par la puissance qui est une aptitude réceptive. Nous constatons en effet que les formes sont limitées selon la potentialité de la matière11[11]. Si donc le premier moteur est un acte sans mélange de potentialité, car il n’est pas forme d’un corps ni une vertu dans un corps, il est nécessaire qu’il soit lui-même infini. C’est aussi ce que démontre l’ordre même que l’on rencontre dans les choses : car parmi les êtres ceux qui sont plus élevés sont aussi plus importants à leur manière. Parmi les éléments en effet ceux qui sont supérieurs sont plus importants par la quantité, comme aussi en simplicité; ce que démontre leur genèse, comme par dilatation le feu naît de l’air, celui-ci de l’eau et l’eau de la terre. Or le corps céleste apparaît manifestement excéder toute la quantité des éléments. Ce qui donc parmi tous les êtres est premier et que rien d’autre ne peut précéder, doit être à sa manière d’une infinie grandeur. Quoi d’étonnant si ce qui est simple et exempt de quantité corporelle soit tenu pour infini et dépasse par son immensité toute quantité corporelle; c’est aussi le cas pour notre intelligence qui est simple et incorporelle parce qu’elle connaît, elle surpasse toute quantité corporelle et elle embrasse tout. A bien plus forte raison donc celui qui est le premier de tous les êtres surpasse-t-il par son immensité tout l’univers et tout ce qu’il renferme.

Compendium Chapitre 19 — L’INFINIE PUISSANCE

11[11] La matière n’est pas infinie elle est, dit s. Jean Damascène, limitée (donc privée) par le lieu et le temps ou ce qu’on peut lui attribuer, tandis que Dieu est infini par ce qu’on ne peut pas le limiter (négativement) ni quant au temps, ni quant au lieu, ni quant à toute autre qualité ou propriété comme sa puissance, sa sagesse, etc.

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theologiae, lib. 1 cap. 19 tit. Quod Deus DE DIEU est infinitae virtutis D’où il apparaît aussi que Dieu possède une puissance infinie. En effet la puissance [69996] Compendium theologiae, lib. 1 d’une chose vient de son essence. Car tout cap. 19 Hinc etiam apparet Deum infinitae ce qui est, agit selon son mode d’être. Si virtutis esse. Virtus enim consequitur donc Dieu selon son essence est infini, sa essentiam rei: nam unumquodque puissance doit être aussi infinie. secundum modum quo est, agere potest. Ceci apparaît de même si l’on considère Si igitur Deus secundum essentiam attentivement l’ordre des choses. Car tout infinitus est, oportet quod eius virtus sit ce qui est en puissance, l’est selon la vertu infinita. Hoc etiam apparet, si quis rerum passive qu’il a de recevoir; et selon qu’il ordinem diligenter inspiciat. Nam est actué il possède une vertu active. Ce unumquodque quod est in potentia, qui est donc uniquement en puissance, soit secundum hoc habet virtutem receptivam la matière première, possède un pouvoir et passivam; secundum vero quod actu est, infini de réception mais elle ne participe en habet virtutem activam. Quod igitur est in rien au pouvoir d’acte. Et au-dessus de la potentia tantum, scilicet materia prima, matière première, plus une chose a de habet virtutem infinitam ad recipiendum, formalité, plus aussi est grand son pouvoir nihil de virtute activa participans; et supra d’action. C’est pourquoi le feu est parmi ipsam quanto aliquid formalius est, tanto tous les éléments actifs le plus actif. Dieu id abundat in virtute agendi: propter quod donc qui est acte pur sans aucun mélange ignis inter omnia elementa est maxime de potentialité jouit d’une infinie puissance activus. Deus igitur, qui est actus purus, d’action par-dessus toutes choses. nihil potentialitatis permixtum habens, in infinitum abundat in virtute activa super alia. Caput 20 [69997] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 20 tit. Quod infinitum in Deo non importat imperfectionem [69998] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 20 Quamvis autem infinitum quod in quantitatibus invenitur, imperfectum sit, tamen quod Deus infinitus dicitur, summam perfectionem in ipso demonstrat. Infinitum enim quod est in quantitatibus ad materiam pertinet, prout fine privatur. Imperfectio autem accidit rei secundum quod materia sub privatione invenitur; perfectio autem omnis ex forma est. Cum igitur Deus ex hoc infinitus sit quod tantum forma vel actus est, nullam materiae vel potentialitatis permixtionem habens, sua infinitas ad summam

Chapitre 20 — L’INFINI DE DIEU NE CONTIENT AUCUNE IMPERFECTION L’infini que nous découvrons dans les quantités comporte de l’imperfection; cependant quand on dit que Dieu est infini on veut dire qu’en lui se trouve la plus haute perfection. En effet l’infini des quantités ressortit à la matière d’après qu’elle n’a pas de fin12[12]. Or l’imperfection d’une chose lui vient selon que la matière inclut une privation; et toute perfection vient de la forme. Puis donc que Dieu est infini parce qu’il est forme ou acte sans mélange aucun de matière ni de potentialité son infini atteint à la suprême perfection. On peut aussi le constater par analogie des choses habituelles; car bien que dans une et

12[12] L’infini, qui est dans les quantités, signifie le désir insatisfait de la matière vers sa détermination.

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perfectionem ipsius pertinet. Hoc etiam ex rebus aliis considerari potest. Nam licet in uno et eodem, quod de imperfecto ad perfectum perducitur, prius sit aliquid imperfectum quam perfectum, sicut prius est puer quam vir, tamen oportet quod omne imperfectum a perfecto trahat originem: non enim oritur puer nisi ex viro, nec semen nisi ex animali vel planta. Illud igitur quod est naturaliter omnibus prius, omnia movens, oportet omnibus perfectius esse.

même chose, qui est amenée de l’imparfait au parfait, vienne d’abord l’imparfait avant le parfait, comme par exemple l’enfant avant l’homme fait, cependant toute imperfection tire son origine de ce qui est parfait. En effet l’enfant ne peut naître que de l’homme fait : toute semence vient d’un animal ou d’une plante. Donc celui qui est à l’origine de toutes choses et qui les meut ne peut ne pas être infiniment parfait.

Caput 21 [69999] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 21 tit. Quod in Deo est omnimoda perfectio quae est in rebus, et eminentius

Chapitre 21 — EN DIEU SE TROUVENT LES PERFECTIONS DES CHOSES D’UNE MANIÈRE ÈMINENTE

[70000] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 21 Unde etiam apparet quod omnes perfectiones in quibuscumque rebus inventas, necesse est originaliter et superabundanter in Deo esse. Nam omne quod movet aliquid ad perfectionem, prius habet in se perfectionem ad quam movet, sicut magister prius habet in se doctrinam quam aliis tradit. Cum igitur Deus sit primum movens, et omnia alia immoveat in suas perfectiones, necesse est omnes perfectiones rerum in ipso praeexistere superabundanter. Item. Omne quod habet aliquam perfectionem, si alia perfectio ei desit, est limitatum sub aliquo genere vel specie: nam per formam, quae est perfectio rei, quaelibet res in genere, vel specie collocatur. Quod autem est sub specie et genere constitutum, non potest esse infinitae essentiae: nam oportet quod ultima differentia per quam in specie ponitur, terminet eius essentiam; unde et ratio speciem notificans, definitio vel finis dicitur. Si ergo divina essentia infinita est, impossibile est quod alicuius tantum generis vel speciei perfectionem habeat, et aliis privetur, sed oportet quod omnium generum vel specierum perfectiones in ipso existant.

De là aussi il apparaît que toutes les perfections de toutes les choses doivent se trouver originairement et en surabondance en Dieu. Car tout ce qui meut une autre vers sa perfection, possède déjà cette perfection qu’il veut produire, tel le maître qui possède la science avant de la communiquer au disciple. Dieu donc qui est le premier moteur et dirige toutes les choses vers leur perfection doit nécessairement posséder déjà toutes leurs perfections et d’une manière éminente. De même. Tout ce qui possède quelque perfection sans les avoir toutes est limité sous un genre ou une espèce. Car par la forme qui est perfection d’une chose, toute chose se trouve sous un genre ou une espèce; une telle chose ne peut pas être d’une essence infinie; car la toute dernière différence qui la situe dans une espèce met un terme à son essence; c’est pourquoi le concept qui fait connaître l’espèce est dit définition ou fin. Si donc la divine essence est infinie, il est imposé qu’elle ait la perfection seulement d’un genre ou des espèces et soit privée des autres; mais il faut que les imperfections de tous les genres et de toutes les espèces existent en elle.

Caput

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Compendium Chapitre 36

22

TOUTES

LES


theologiae, lib. 1 cap. 22 tit. Quod in Deo PERFECTIONS EN DIEU SONT UNE omnes perfectiones sunt unum secundum SEULE ET MÊME CHOSE En conclusion des choses dites plus haut, il rem est manifeste que Dieu possède toutes les [70002] Compendium theologiae, lib. 1 perfections comme une seule et même cap. 22 Si autem colligamus ea quae chose. On a montré plus haut (chapitre 9) superius dicta sunt, manifestum est quod que Dieu est simple; mais ce qui est simple omnes perfectiones in Deo sunt unum ne peut être diversifié selon les choses qui secundum rem. Ostensum est enim supra, s’y trouvent. Si donc en Dieu se trouvent Deum simplicem esse. Ubi autem est les perfections de toutes choses, il est simplicitas, diversitas eorum quae insunt, impossible qu’elles soient diverses en lui. esse non potest. Si ergo in Deo sunt Il reste donc que toutes sont une en lui. omnium perfectiones, impossibile est Cela est manifeste quand on considère ce quod sint diversae in ipso: relinquitur ergo qui se passe dans les facultés de quod omnes sint unum in eo. Hoc autem connaissance. Car une force supérieure, en manifestum fit consideranti in virtutibus un seul et même acte, connaît toutes les cognoscitivis. Nam superior vis secundum choses que connaissent les forces unum et idem est cognoscitiva omnium inférieures selon leur diversité en effet tout quae ab inferioribus viribus secundum ce que la vue, l’ouïe et les autres sens diversa cognoscuntur: omnia enim quae perçoivent, l’intelligence les distingue visus, auditus, et ceteri sensus percipiunt, d’une unique et simple vertu. Il en va de intellectus una et simplici virtute même dans les sciences. Car comme les diiudicat. Simile etiam apparet in sciences inférieures sont multiples selon scientiis: nam cum inferiores scientiae les divers genres de choses au sujet secundum diversa genera rerum circa quae desquelles elles appliquent leur effort versatur eorum intentio, multiplicentur, cependant leur est supérieure une unique una tamen scientia est in eis superior, ad science qui embrasse tout et qu’on appelle omnia se habens, quae philosophia prima philosophie première. dicitur. Apparet etiam idem in Il en est de même chez les puissances de ce potestatibus: nam in regia potestate, cum monde. Car dans le pouvoir royal, qui est sit una, includuntur omnes potestates quae un, sont inclus tous les pouvoirs qui sont per diversa officia sub dominio regni répartis en diverses charges sous la distribuuntur. Sic igitur et perfectiones souveraineté du royaume. Ainsi donc les quae in inferioribus rebus secundum perfections qui sont multiples dans les diversitatem rerum multiplicantur, oportet choses inférieures selon leur diversité quod in ipso rerum vertice, scilicet Deo, même doivent se réunir au sommet des choses, c’est-à-dire en Dieu. uniantur. Caput 23 [70003] Compendium Chapitre 23 — EN DIEU NE SE theologiae, lib. 1 cap. 23 tit. Quod in Deo TROUVE AUCUN ACCIDENT nullum accidens invenitur De là aussi apparaît qu’en Dieu ne peut exister aucun accident. En effet si en lui [70004] Compendium theologiae, lib. 1 toutes les perfections sont une et que la cap. 23 Inde etiam apparet quod in Deo perfection c’est d’être, de pouvoir et d’agir nullum accidens esse potest. Si enim in eo et le reste, il est nécessaire que tout soit en omnes perfectiones sunt unum, ad lui comme l’être identique à son essence. perfectionem autem pertinet esse, posse, Aucune de ces choses donc n’est en lui un agere, et omnia huiusmodi, necesse est accident. omnia in eo idem esse quod eius essentia. De même, il est impossible d’être infini en Nullum igitur eorum in eo est accidens. perfection si à cette perfection peut s’y 37


Item. Impossibile est infinitum esse perfectione, cuius perfectioni aliquid adiici potest. Si autem aliquid est cuius aliqua perfectio sit accidens, cum omne accidens superaddatur essentiae, oportet quod eius essentiae aliqua perfectio adiici possit. Non igitur invenitur in eius essentia perfectio infinita. Ostensum est autem, Deum secundum suam essentiam infinitae perfectionis esse. Nulla igitur in eo perfectio accidentalis esse potest, sed quidquid in eo est, substantia eius est. Hoc etiam facile est concludere ex summa simplicitate illius, et ex hoc quod est actus purus, et ex hoc quod est primum in entibus. Est enim aliquis compositionis modus accidentis ad subiectum. Id etiam quod subiectum est, non potest esse actus purus, cum accidens sit quaedam forma vel actus subiecti. Semper etiam quod est per se, prius est eo quod est per accidens. Ex quibus omnibus secundum supradicta haberi potest, quod in Deo nihil est quod secundum accidens dicatur.

ajouter quelque chose. Or si quelque chose doit sa perfection à un accident et comme tout accident s’ajoute à l’essence, il faut que cette perfection soit ajoutée à son essence. On ne trouve donc pas en son essence une perfection infinie. Or on a montré (chapitres 18 et 20) que Dieu selon son essence est d’une infinie perfection. En lui donc ne peut se trouver aucune perfection accidentelle, mais tout ce qui est en lui est sa substance. C’est aussi ce qu’on peut déduire de sa suprême simplicité, et de ce qu’il est l’acte pur et le premier de tous les êtres. Entre l’accident et son sujet existe en effet une sorte de composition. De même un sujet ne peut être acte pur puisque l’accident est une certaine forme ou acte du sujet. Toujours aussi ce qui est par soi-même est antérieur à l’accident. De tout ce qui précède il ressort à l’évidence que rien d’accidentel ne peut exister en Dieu.

Caput 24 [70005] Compendium Chapitre 24 — LA MULTITUDE DES theologiae, lib. 1 cap. 24 tit. Quod NOMS DONNÉS A DIEU NE multitudo nominum quae dicuntur de Deo, S’OPPOSE PAS A SA SIMPLICITÉ non repugnat simplicitati eius Par là apparaît la raison des nombreux [70006] Compendium theologiae, lib. 1 noms dont Dieu est appelé, bien qu’en luicap. 24 Per hoc autem apparet ratio même il soit absolument simple. Comme multitudinis nominum quae de Deo en effet notre intelligence ne suffit pas à dicuntur, licet ipse in se sit omnimode saisir son essence même, elle arrive à le simplex. Cum enim intellectus noster connaître par les choses qui nous entourent essentiam eius in se ipsa capere non où se trouve les diverses perfections dont sufficiat, in eius cognitionem consurgit ex la racine unique et l’origine sont en Dieu, rebus quae apud nos sunt, in quibus comme on l’a montré (chapitre 22). Et inveniuntur diversae perfectiones, quarum comme nous ne pouvons nommer que ce omnium radix et origo in Deo una est, ut que nous saisissons par l’intelligence — les ostensum est. Et quia non possumus noms en effet sont les signes des idées — aliquid nominare nisi secundum quod nous ne pouvons nommer Dieu que par les intelligimus (sunt enim nomina perfections que nous trouvons dans les intellectuum signa), Deum non possumus choses, dont l’origine est en lui. Et parce nominare nisi ex perfectionibus in aliis que ces perfections sont multiples on doit rebus inventis, quarum origo in ipso est: et bien donner à Dieu des noms multiples. quia hae in rebus istis multiplices sunt, Si nous pouvions voir son essence même, oportet multa nomina Deo imponere. Si la multitude des noms ne serait pas autem essentiam eius in se ipsa nécessaire; cette connaissance serait très videremus, non requireretur nominum simple, comme simple est son essence. 38


multitudo, sed esset simplex notitia eius, sicut est simplex essentia eius: et hoc in die gloriae nostrae expectamus, secundum illud Zachar. ultimo: in illa die erit dominus unus, et nomen eius unum.

C’est ce que nous attendons dans la gloire, selon ce que dit le prophète Zacharie : "En ce jour-là il y aura un seul Seigneur et unique sera son nom (14, g)."

Caput 25 [70007] Compendium Chapitre 25 — LES NOMS DIVERS theologiae, lib. 1 cap. 25 tit. Quod licet DONNÉS A DIEU NE SONT PAS diversa nomina dicantur de Deo, non SYNONYMES tamen sunt synonima De ce qui vient d’être dit nous pouvons considérer trois choses, dont la première [70008] Compendium theologiae, lib. 1 est que les noms divers donnés à Dieu ne cap. 25 Ex his autem tria possumus sont cependant pas des synonymes. En considerare. Quorum primum est, quod effet pour que des noms soient synonymes, diversa nomina, licet idem in Deo ils doivent signifier une même chose et secundum rem significent, non tamen sunt représenter le même concept dans synonima. Ad hoc enim quod nomina l’intelligence. Que si une même chose est aliqua sint synonima, oportet quod conçue sous divers aspects, soit les saisies significent eamdem rem, et eamdem que l’intelligence en a, ce ne sont pas des intellectus conceptionem repraesentent. noms synonymes; car ce n’est pas tout à Ubi vero significatur eadem res secundum fait la même signification puisque les noms diversas rationes, idest apprehensiones signifient directement des concepts de quas habet intellectus de re illa, non sunt l’intelligence et qui sont des similitudes nomina synonima, quia non est penitus des choses. significatio eadem, cum nomina Et donc les divers noms que l’on donne à immediate significent conceptiones Dieu signifient diverses conceptions que intellectus, quae sunt rerum similitudines. notre intelligence en a; ils ne sont pas Et ideo cum diversa nomina dicta de Deo synonymes, bien qu’ils s’appliquent significent diversas conceptiones quas absolument à la même chose. intellectus noster habet de ipso non sunt synonima, licet omnino eamdem rem significent. Caput 26 [70009] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 26 tit. Quod per definitiones ipsorum nominum non potest definiri id quod est in Deo [70010] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 26 Secundum est: quod cum intellectus noster secundum nullam earum conceptionum quas nomina dicta de Deo significant, divinam essentiam perfecte capiat, impossibile est quod per definitiones horum nominum definiatur id quod est in Deo, sicut quod definitio sapientiae sit definitio potentiae divinae, et similiter in aliis. Quod alio modo etiam est manifestum. Omnis enim definitio ex genere et differentiis constat: id etiam

Chapitre 26 — LE SENS DE CES MÊMES NOMS NE DÉFINIT PAS CE QUE EST DIEU La seconde chose est que notre intelligence ne pouvant saisir parfaitement l’essence divine selon quelqu’une de ces conceptions que signifient les noms qu’on lui appli que, il est impossible de définir ce qu’est Dieu, comme la sagesse ne définit pas la puissance de Dieu et de même quant aux autres noms. Ce qui est évident aussi d’une autre manière. En effet toute définition est faite de genre et d’espèce; aussi ce qui est proprement défini c’est l’espèce. Or on a montré (chapitres 12 et 14) que 1’essenc divine n’est pas comprise sous quelque genre ni sous quelqu’espèce; d’où elle ne 39


quod proprie definitur, species est. peut être sous quelque définition. Ostensum est autem, quod divina essentia non concluditur sub aliquo genere, nec sub aliqua specie. Unde non potest eius esse aliqua definitio. Caput 27 [70011] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 27 tit. Quod nomina de Deo et aliis, non omnino univoce, nec aequivoce dicuntur [70012] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 27 Tertium est quod nomina de Deo et aliis rebus dicta, non omnino univoce, nec omnino aequivoce dicuntur. Univoce namque dici non possunt, cum definitio eius quod de creatura dicitur, non sit definitio eius quod dicitur de Deo: oportet autem univoce dictorum eamdem definitionem esse. Similiter autem nec omnino aequivoce. In his enim quae sunt a casu aequivoca, idem nomen imponitur uni rei, nullo habito respectu ad rem aliam: unde per unum non potest ratiocinari de alio. Haec autem nomina quae dicuntur de Deo et de aliis rebus, attribuuntur Deo secundum aliquem ordinem quem habet ad istas res, in quibus intellectus significata eorum considerat; unde et per alias res ratiocinari de Deo possumus. Non igitur omnino aequivoce dicuntur ista de Deo et de aliis rebus, sicut ea quae sunt a casu aequivoca. Dicuntur igitur secundum analogiam, idest secundum proportionem ad unum. Ex eo enim quod alias res comparamus ad Deum sicut ad suam primam originem, huiusmodi nomina quae significant perfectiones aliarum, Deo attribuimus. Ex quo patet quod licet quantum ad nominis impositionem huiusmodi nomina per prius de creaturis dicantur, eo quod ex creaturis intellectus nomina imponens ascendit in Deum; tamen secundum rem significatam per nomen, per prius dicuntur de Deo, a quo perfectiones descendunt in alias res. Caput 13[13]

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Chapitre 27 — LES NOMS ET AUTRES CHOSES AU SUJET DE DIEU NE SONT PAS TOUT A FAIT UNIVOQUES NI ÉQUIVOQUES La troisième chose au sujet des noms donnés à Dieu est qu’ils ne sont pas tout à fait univoques ni équivoques. Ils ne sont pas univoques : car ce qui est dit de la créature n’est pas la définition de ce qu’on dit de Dieu. Or il faut une même définition quand il s’agit de noms univoques. De même ils ne sont pas tout à fait équivoques. Dans les choses en effet qui sont fortuitement équivoques, un même nom est donné à une chose sans aucun rapport avec une autre de sorte qu’on ne peut raisonner de l’une à l’autre. Les noms qui sont donnés à Dieu et aux choses sont attribués à Dieu selon un certain rapport qu’il a avec elles et dans lesquelles notre intelligence considère leur signification; et donc nous pouvons raisonner au sujet de Dieu par d’autres choses. Il n’y a donc pas équivoque totale comme c’est le cas des équivoques fortuites. On s’exprime donc par analogie, c’est-à-dire selon une proportion commune à Dieu et à la créature13[13]. En effet de ce que nous rapportons les choses à Dieu, comme à leur première origine, ces noms qui signifient les perfections des autres choses nous les attribuons à Dieu. Bien que ces noms conviennent d’abord à la créature, du fait que des créatures l’intelligence impose un nom pour monter vers Dieu, en réalité cependant ces noms sont dits de Dieu par priorité, duquel les perfections descendent vers les choses.

Compendium Chapitre

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DIEU

Par exemple, être sage pour l’homme a quelque rapport avec la sagesse en Dieu.

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EST


theologiae, lib. 1 cap. 28 tit. Quod oportet INTELLIGENT Deum esse intelligentem Il faut ultérieurement montrer que Dieu est intelligent. Or on a montré (chapitre 21) [70014] Compendium theologiae, lib. 1 qu’en lui préexistent toutes les perfections cap. 28 Ulterius autem ostendendum est, de tous les êtres de façon surabondante. Or quod Deus est intelligens. Ostensum est parmi toutes les perfections des êtres, la enim, quod in ipso praeexistunt omnes pensée excelle puisque les choses perfectiones quorumlibet entium intellectuelles sont supérieures à toutes les superabundanter. Inter omnes autem autres; il faut donc que Dieu soit perfectiones entium ipsum intelligere intelligent. praecellere videtur, cum res intellectuales De même : on a montré plus haut sint omnibus aliis potiores. Igitur oportet (chapitres 4 et 9) que Dieu est acte pur sans Deum esse intelligentem. Item. Ostensum mélange de potentialité, la matière étant un est supra, quod Deus est actus purus être en puissance. Dieu doit donc être tout absque potentialitatis permixtione. à fait exempt de matière; or cette Materia autem est ens in potentia. Oportet exemption de matière est la cause de igitur Deum esse omnino immunem a l’intellectualité; la preuve en est que les materia. Immunitas autem a materia est formes matérielles deviennent causa intellectualitatis: cuius signum est effectivement intelligibles parce que nous quod formae materiales efficiuntur les séparons par abstraction de la matière et intelligibiles actu per hoc quod des conditions matérielles. Dieu est donc abstrahuntur a materia et a materialibus intelligent. conditionibus. Est igitur Deus intelligens. De même : on a montré que Dieu est Item. Ostensum est, Deum esse primum premier moteur (chapitre 5). Ce qui est le movens. Hoc autem videtur esse proprium propre de l’intelligence; car l’intelligence intellectus, nam intellectus omnibus aliis se sert de toutes les autres choses comme videtur uti quasi instrumentis ad motum: d’instruments d’action. D’où l’homme unde et homo suo intellectu utitur quasi utilise au moyen de son intelligence, instrumentis et animalibus et plantis et comme d’instruments, les animaux, les rebus inanimatis. Oportet igitur Deum, qui plan tes et les choses inanimées. Il faut donc que Dieu qui est le premier moteur est primum movens, esse intelligentem. soit intelligent.

Caput 29 [70015] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 29 tit. Quod in Deo non est intellectio nec in potentia nec in habitu, sed in actu [70016] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 29 Cum autem in Deo non sit aliquid in potentia, sed in actu tantum, ut ostensum est, oportet quod Deus non sit intelligens neque in potentia neque in habitu, sed actu tantum: ex quo patet quod nullam in intelligendo patitur successionem. Cum enim aliquis intellectus successive multa intelligit, oportet quod dum unum intelligit actu,

Chapitre 29 — L’INTELLIGENCE EN DIEU N’EST NI UNE POTENTIALITÉ, NI UNE HABITUDE, MAIS UN ACTE Nous avons vu qu’en Dieu rien n’est en puissance mais uniquement en acte (chapitres 4 et 9); il faut donc aussi que son intelligence exclue toute potentialité ou habitude quel conque, mais soit seulement acte. Il ressort de là qu’il ne supporte aucune succession dans ce qu’il pense. Lorsqu’en effet notre intelligence pense beaucoup de choses successivement il faut bien, pendant qu’elle pense une chose en acte qu’une autre pensée reste en 41


alterum intelligat in potentia. Inter ea enim quae simul sunt, non est aliqua successio. Si igitur Deus nihil intelligit in potentia, absque omni successione est eius intelligentia: unde sequitur quod omnia quaecumque intelligit, simul intelligat; et iterum, quod nihil de novo intelligat. Intellectus enim de novo aliquid intelligens, prius fuit intelligens in potentia. Inde etiam oportet quod intellectus eius non discursive intelligat, ut ex uno in cognitionem alterius deveniat, sicut intellectus noster ratiocinando patitur. Discursus enim talis in intellectu est, dum ex noto pervenimus in cognitionem ignoti, vel eius quod prius actu non considerabamus: quae in intellectu divino accidere non possunt.

puissance. En effet simultanéité et succession sont contradictoires. Si donc Dieu ne pense rien en puissance son intelligence ne connaîtra pas de succession. D’où il suit que tout ce qu’il pense, il le pense en une fois et qu’il ne revient pas sur sa pensée. Car l’intellect qui pense derechef fut d’abord pensant en puissance. Il faut aussi que son intellect ne pense pas discursivement de sorte qu’il en arriverait à penser une chose, puis une autre comme c’est le cas pour nous qui subissons la loi du raisonnement. En effet, un tel dis cours se trouve dans l’intelligence en ce qu’elle va du connu à l’inconnu, ou que nous ne considérions pas d’abord en acte; toutes choses qui dans l’intellect divin ne peuvent se produire.

Caput 30 [70017] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 30 tit. Quod Deus non intelligit per aliam speciem quam per essentiam suam

Chapitre 30 — DIEU NE PENSE QUE PAR SON ESSENCE ET NON PAR IMAGE INTELLECTUELLE Il ressort de ce qu’on a dit que Dieu ne pense pas par un autre concept que son essence. En effet toute intelligence pense par concepts autres qu’elle-même; elle est à ces concepts comme la puissance à l’acte puisque le concept est ce qui la perfectionne la faisant penser en acte. Puis donc qu’en Dieu rien n’est en puissance, mais qu’il est acte pur, il faut bien qu’il ne pense pas par un autre concept que sa propre essence : d’où il suit que ce qu’il pense directement et principalement c’est lui-même. En effet l’essence d’une chose ne conduit pas proprement et directement en la connaissance de quelque chose sinon de cette même essence; ainsi définir l’homme c’est proprement connaître l’homme, définir le cheval c’est savoir ce qu’est un cheval. Si donc Dieu pense par son essence il faut que ce qu’il pense soit directement et principalement Dieu lui-même. Et comme lui-même est son essence il s’en suit que chez lui celui qui pense, et ce par quoi il pense et ce qui est pensé sont tout une et même chose.

[70018] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 30 Patet etiam ex praedictis, quod Deus non intelligit per aliam speciem quam per essentiam suam. Omnis enim intellectus intelligens per speciem aliam a se, comparatur ad illam speciem intelligibilem sicut potentia ad actum, cum species intelligibilis sit perfectio eius faciens ipsum intelligentem actu. Si igitur in Deo nihil est in potentia, sed est actus purus, oportet quod non per aliam speciem, sed per essentiam suam intelligat; et inde sequitur quod directe et principaliter se ipsum intelligat. Essentia enim rei non ducit proprie et directe in cognitionem alicuius nisi eius cuius est essentia: nam per definitionem hominis proprie cognoscitur homo, et per definitionem equi, equus. Si igitur Deus est per essentiam suam intelligens, oportet quod id quod est intellectum ab eo directe et principaliter, sit ipse Deus. Et cum ipse sit sua essentia, sequitur quod in eo intelligens et quo intelligit et intellectum sint omnino idem.

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Caput 31 [70019] Compendium Chapitre 31 — EST CE QU’IL PENSE theologiae, lib. 1 cap. 31 tit. Quod Deus ? Il faut aussi que Dieu lui-même soit sa est suum intelligere propre pensée. Penser est un acte second [70020] Compendium theologiae, lib. 1 comme par ex. considérer (le premier acte cap. 31 Oportet etiam quod ipse Deus sit en effet est l’intellect ou le savoir) tout suum intelligere. Cum enim intelligere sit intellect qui n’est pas sa pensée se compare actus secundus, ut considerare (primus à ce qu’il pense comme la puissance à enim actus est intellectus vel scientia), l’acte. Car toujours dans le domaine des omnis intellectus qui non est suum puissances et des actes ce qui est d’abord intelligere, comparatur ad suum intelligere est en puissance du suivant et le dernier est sicut potentia ad actum. Nam semper in achèvement, entendons d’une et même ordine potentiarum et actuum quod est chose, bien que dans les choses diverses on prius, est potentiale respectu sequentis, et ait l’inverse, car le moteur et l’agent sont à ultimum est completivum, loquendo in ce qui est mû ou agi comme l’agent à la uno et eodem, licet in diversis sit e puissance. Or en Dieu comme il est acte converso: nam movens et agens pur il n’y a rien qui puisse être comparé à comparatur ad motum et actum, sicut autre chose comme la puissance à l’acte. Il agens ad potentiam. In Deo autem, cum sit faut donc que Dieu lui-même soit sa propre actus purus, non est aliquid quod pensée. comparetur ad alterum sicut potentia ad De même : l’intelligence est à la pensée actum. Oportet ergo quod ipse Deus sit comme l’essence à l’être; mais Dieu est la suum intelligere. Item. Quodammodo pensée par essence; or son essence est son comparatur intellectus ad intelligere sicut être; donc son être est sa pensée, et ainsi essentia ad esse. Sed Deus est intelligens parce qu’il est intelligent on ne trouve en per essentiam; essentia autem sua est lui aucune composition, puisqu’en lui suum esse. Ergo eius intellectus est suum l’intelligence, la pensée et le concept sont intelligere; et sic per hoc quod est identiques. Et ceux-ci ne sont autres que intelligens, nulla compositio in eo ponitur, son essence. cum in eo non sint aliud intellectus, intelligere, et species intelligibilis. Et haec non sunt aliud quam eius essentia. Caput 32 [70021] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 32 tit. Quod oportet Deum esse volentem [70022] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 32 Ulterius autem manifestum est quod necesse est Deum esse volentem. Ipse enim se ipsum intelligit, qui est bonum perfectum, ut ex dictis patet. Bonum autem intellectum ex necessitate diligitur. Hoc autem fit per voluntatem. Necesse est igitur Deum volentem esse. Item. Ostensum est supra, quod Deus est primum movens. Intellectus autem non utique movet nisi mediante appetitu; appetitus autem sequens intellectum, est voluntas. Oportet igitur Deum esse volentem.

Chapitre 32 — DIEU EST VOLONTÉ Il en résulte ultérieurement que Dieu est nécessairement volontaire. En effet il se pense lui-même qui est le bien parfait, comme il est clair par ce qu’on a dit (chapitres 20, 21, 30). Or le bien qui est pensé on l’aime nécessairement, ce qui se fait par la volonté; il est donc de nécessité que Dieu soit volontaire. De même : on a vu plus haut (chapitre 3) que Dieu est premier moteur; or l’intelligence ne peut mouvoir qu’au moyen d’un appétit; or l’appétit qui suit l’intelligence est la volonté. Il faut donc que Dieu soit volontaire.

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Caput 33 [70023] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 33 tit. Quod ipsam Dei voluntatem oportet nihil aliud esse quam eius intellectum [70024] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 33 Patet autem quod oportet ipsam Dei voluntatem nihil aliud esse quam eius intellectum. Bonum enim intellectum, cum sit obiectum voluntatis, movet voluntatem, et est actus et perfectio eius. In Deo autem non differt movens et motum, actus et potentia, perfectio et perfectibile, ut ex superioribus patet. Oportet igitur voluntatem divinam esse ipsum bonum intellectum. Idem autem est intellectus divinus et essentia divina. Voluntas igitur Dei non est aliud quam intellectus divinus et essentia eius. Item. Intra alias perfectiones rerum praecipuae sunt intellectus et voluntas, cuius signum est quod inveniuntur in rebus nobilioribus. Perfectiones autem omnium rerum sunt in Deo unum, quod est eius essentia, ut supra ostensum est. Intellectus igitur et voluntas in Deo sunt idem quod eius essentia.

Chapitre 33 — CETTE VOLONTÉ EN DIEU NE DIFFÈRE PAS DE SON INTELLIGENCE Cette volonté en Dieu ne diffère pas de son intelligence. En effet, le bien saisi par l’intelligence étant l’objet de la volonté, meut la volonté et est son acte et sa perfection; or en Dieu le moteur et ce qui est mû, l’acte et la puissance, perfection et perfectible s’identifient comme on l’a montré (chapitre 4 et 9); il faut donc que la volonté divine soit le bien saisi par l’intelligence. Or intelligence divine et essence divine sont identiques; donc la volonté en Dieu est identique à l’intelligence divine et à son essence. De même : parmi toutes les perfections des choses, les principales sont l’intelligence et la volonté dont le signe est qu’on les trouve dans les natures plus nobles; or les perfections de toutes les choses sont une en Dieu et c’est son essence (chapitre 22 et 23). L’intelligence et la volonté en Dieu sont donc identiques à son essence.

Caput 34 [70025] Compendium Chapitre 34 — LA VOLONTÉ EN theologiae, lib. 1 cap. 34 tit. Quod DIEU EST SON VOULOIR MÊME voluntas Dei est ipsum eius velle D’où il apparaît aussi que la volonté divine est son vouloir même. On vient de voir [70026] Compendium theologiae, lib. 1 (chapitre 33) que la volonté en Dieu cap. 34 Hinc etiam patet quod voluntas s’identifie au bien voulu par lui; or cela divina est ipsum velle Dei. Ostensum est suppose que son vouloir est identique à sa enim, quod voluntas in Deo est idem quod volonté puisque vouloir appartient à la bonum volitum ab ipso. Hoc autem esse volonté de par l’objet voulu; donc la non posset, nisi velle esset idem quod volonté en Dieu est son vouloir. voluntas, cum velle insit voluntati ex De même : la volonté de Dieu est identique volito. Est igitur Dei voluntas suum velle. à son intelligence et à son essence; or son Item. Voluntas Dei idem est quod eius intelligence est sa pensée et son essence, intellectus et eius essentia. Intellectus son être; il faut donc que la volonté soit autem Dei est suum intelligere, et essentia son vouloir. Et ainsi il est clair que la est suum esse. Ergo oportet quod voluntas volonté en Dieu ne répugne pas à sa sit suum velle. Et sic patet quod voluntas simplicité. Dei simplicitati non repugnat. Caput 35 [70027] Compendium Chapitre 35 — TOUT CE QUI A ÉTÉ theologiae, lib. 1 cap. 35 tit. Quod omnia DIT PLUS HAUT EST CONTENU 44


supradicta uno comprehenduntur

fidei

articulo DANS UN SEUL Article DE FOI De tout ce qui a été dit auparavant nous [70028] Compendium theologiae, lib. 1 pouvons conclure à l’unité de Dieu, à sa cap. 35 Ex his autem omnibus quae simplicité, à sa perfection et qu’il est infini, praedicta sunt, colligere possumus, quod intelligent et volontaire. Et tout cela est Deus est unus, simplex, perfectus, compris dans un court article du Symbole infinitus, intelligens et volens. Quae de Foi, lorsque nous professons "Croire en quidem omnia in symbolo fidei brevi un seul Dieu tout-puissant". En effet articulo comprehenduntur, cum nos comme le mot vient du mot grec "theos", profitemur credere in Deum unum lequel a sa racine en "theasthai" qui veut omnipotentem. Cum enim hoc nomen dire "voir" ou "considérer", dans le nom Deus a nomine Graeco quod dicitur même de Dieu il ressort qu’il est intelligent Theos, dictum videatur, quod quidem a et par conséquent volontaire. En disant theaste dicitur, quod est videre vel qu’il est "un", on exclut toute pluralité des considerare; in ipso Dei nomine patet dieux et toute composition; en effet n’est quod sit intelligens, et per consequens simplement un sinon celui qui est simple. volens. In hoc autem quod dicimus eum En disant "Tout-puissant", on exprime son unum, excluditur et deorum pluralitas, et infinie vertu à laquelle rien n’échappe, en omnis compositio: non enim est quoi est indu qu’il est et infini et parfait, simpliciter unum nisi quod est simplex. car la vertu d’une chose est consécutive à Per hoc autem quod dicimus, la perfection de son essence. omnipotentem, ostenditur quod sit infinitae virtutis, cui nihil subtrahi possit, in quo includitur quod sit et infinitus et perfectus: nam virtus rei perfectionem essentiae consequitur. Caput 36 [70029] Compendium Chapitre 36 — TOUT CE QUI theologiae, lib. 1 cap. 36 tit. Quod haec PRÉCÈDE SE TROUVE DÉJÀ CHEZ omnia a philosophis posita sunt LES PHILOSOPHES Ces choses qui dans ce qui précède ont trait [70030] Compendium theologiae, lib. 1 à Dieu, les philosophes païens les ont dites cap. 36 Haec autem quae in superioribus de façon très subtile, bien que d’aucuns de Deo tradita sunt, a pluribus quidem aient erré sur certains points. Et ceux qui gentilium philosophis subtiliter ont dit la vérité ne purent y parvenir que considerata sunt, quamvis nonnulli eorum par une longue et laborieuse recherche. circa praedicta erraverint: et qui in iis Or il y a dans la religion chrétienne révélée verum dixerunt, post longam et par Dieu des vérités qu’ils n’ont pu laboriosam inquisitionem ad veritatem connaître et que notre sens humain ne peut praedictam vix pervenire potuerunt. Sunt nous enseigner. Et c’est ceci : alors que autem et alia nobis de Deo tradita in Dieu est un et simple, comme on l’a vu, doctrina Christianae religionis, ad quam Dieu est cependant Dieu le Père, et Dieu le pervenire non potuerunt, circa quae Fils, et Dieu le Saint Esprit et ces trois ne secundum Christianam fidem ultra sont pas trois dieux, mais un seul Dieu. humanum sensum instruimur. Est autem C’est ce que, dans la mesure de nos hoc: quod cum sit Deus unus et simplex, possibilités, nous allons tenter de ut ostensum est, est tamen Deus pater, et considérer. Deus filius, et Deus spiritus sanctus, et ii tres non tres dii, sed unus Deus est: quod 45


quidem, quantum possibile nobis est, considerare intendimus.

2° Le Verbe (chapitre 37 à 45) Caput 37 [70031] Compendium Chapitre 37 — QU’ENTEND-ON PAR theologiae, lib. 1 cap. 37 tit. Qualiter VERBE DANS LES CHOSES DIVINES ponatur verbum in divinis ? De ce qui a été dit plus haut on en tire que [70032] Compendium theologiae, lib. 1 Dieu se pense et s’aime lui-même (chapitre cap. 37 Accipiendum autem est ex his 30, 32, 33). De même sa pensée et son quae supra dicta sunt, quod Deus se ipsum vouloir ne sont autres que son être. Parce intelligit et diligit. Item quod intelligere in que Dieu se pense et que toute pensée est ipso et velle non sit aliud quam eius esse. en celui qui pense, il s’en suit que Dieu Quia vero Deus se ipsum intelligit, omne doit être en lui-même comme la pensée autem intellectum in intelligente est, dans le pensant. Selon que la pensée est en oportet Deum in se ipso esse sicut celui qui pense cette pensée est verbe de intellectum in intelligente. Intellectum l’intelligence. autem prout est in intelligente, est verbum Ce qu'en effet nous signifions par le verbe quoddam intellectus: hoc enim exteriori extérieur est ce que nous comprenons par verbo significamus quod interius in l’intellect intérieurement. Les vocables intellectu comprehendimus. Sunt enim, sont, selon le Philosophe, les signes de nos secundum philosophum, voces signa pensées. Ils sont donc mettre en Dieu son intellectuum. Oportet igitur in Deo ponere propre Verbe. verbum ipsius.

Caput 38 [70033] Compendium Chapitre 38 — EN LE VERBE EST theologiae, lib. 1 cap. 38 tit. Quod verbum CONÇU in divinis conceptio dicitur Ce qu est contenu dans l’intelligence comme verbe intérieur s’appelle selon [70034] Compendium theologiae, lib. 1 l’usage commun une conception de cap. 38 Id autem quod in intellectu l’intelligence. Car on dit conçu selon le continetur, ut interius verbum, ex corps ce qui est formé dans un animal par communi usu loquendi conceptio une force vitale sous l’action du mâle et la intellectus dicitur. Nam corporaliter passion de la femelle, de sorte que la chose aliquid concipi dicitur quod in utero conçue appartient à la nature de l’un et de animalis viventis vivifica virtute formatur, l’autre et comme conforme selon l’espèce. mare agente, et femina patiente, in qua fit Or ce que comprend l’intellect est formé en conceptio, ita quod ipsum conceptum lui : l’intelligible en guise d’agent et pertinet ad naturam utriusque quasi l’intellect en guise de patient. Et cela secundum speciem conforme. Quod autem même que l’intellect comprend, existant intellectus comprehendit, in intellectu dans l’intellect, est conforme tant à formatur, intelligibili quasi agente, et l’intelligible qui meut dont il est une intellectu quasi patiente. Et ipsum quod similitude qu’à l’intellect patient selon intellectu comprehenditur, intra qu’il possède l’être intelligible. Ainsi ce intellectum existens, conforme est et que l’intelligence comprend s’appelle à intelligibili moventi, cuius quaedam bon droit conception de l’intelligence. similitudo est, et intellectui quasi patienti, secundum quod esse intelligibile habet. Unde id quod intellectu comprehenditur, non immerito conceptio intellectus 46


vocatur. Caput 39 [70035] Compendium Chapitre 39 — COMMENT LE VERBE theologiae, lib. 1 cap. 39 tit. Quomodo EST-IL COMPARÉ AU PÈRE ? verbum comparatur ad patrem Mais ici il y a une distinction à faire. Car comme ce que conçoit l’intelligence est la [70036] Compendium theologiae, lib. 1 ressemblance de la chose qui est saisie, cap. 39 In hoc autem consideranda est représentation de son espèce, c’est un peu differentia. Nam cum id quod intellectu comme sa progéniture. Lors donc que concipitur, sit similitudo rei intellectae, l’intelligence saisit autre chose qu’elleeius speciem repraesentans, quaedam même, la chose qu’elle saisit est comme le proles ipsius esse videtur. Quando igitur père du verbe conçu en elle et intellectus intelligit aliud a se, res l’intelligence fait plutôt fonction de mère intellecta est sicut pater verbi in intellectu puisque la conception y a lieu. Mais quand concepti; ipse autem intellectus magis l’intelligence se saisit elle-même, le verbe gerit similitudinem matris, cuius est ut in qui est conçu est à celui qui saisit, comme ea fiat conceptio. Quando vero intellectus la progéniture au père. Comme donc nous intelligit seipsum, verbum conceptum parlons du Verbe selon que Dieu se saisit comparatur ad intelligentem sicut proles lui-même il faut que le Verbe lui-même ad patrem. Cum igitur de verbo loquamur soit à Dieu, dont il est verbe, comme le fils secundum quod Deus se ipsum intelligit, est au père. oportet quod ipsum verbum comparetur ad Deum, cuius est verbum, sicut filius ad patrem. Caput 40 [70037] Compendium Chapitre 40 — COMMENT FAUT-IL theologiae, lib. 1 cap. 40 tit. Quomodo COMPRENDRE LA GÉNÉRATION intelligitur generatio in divinis EN DIEU ? De là vient que dans la règle de la foi [70038] Compendium theologiae, lib. 1 catholique, on nous apprend à confesser le cap. 40 Hinc est quod in regula Catholicae Père et le Fils en Dieu lorsqu’on dit : Je fidei, patrem et filium in divinis confiteri crois en Dieu le Père et en son Fils. Et pour docemur, cum dicitur: credo in Deum qu’en entendant les noms de Père et de Fils patrem et filium eius. Et ne aliquis audiens on ne soupçonne pas une génération nomen patris et filii, carnalem charnelle, comme lorsque nous disons père generationem suspicaretur, secundum et fils, Jean l’évangéliste, à qui ont été quam apud nos pater dicitur et filius, révélés les secrets célestes, au lieu de Fils a Ioannes Evangelista, cui revelata sunt mis "Verbe" pour qu’on reconnaisse une secreta caelestia, loco filii ponit verbum, génération intelligible. ut generationem intelligibilem cognoscamus. Caput 41 [70039] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 41 tit. Quod verbum, quod est filius, idem esse habet cum Deo patre, et eamdem essentiam

Chapitre 41 — LE VERBE OU FILS A LE MÊME ÊTRE ET LA MÊME ESSENCE QUE LE PÈRE Il est à considérer que comme en nous l’être naturel est autre que la pensée, il faut [70040] Compendium theologiae, lib. 1 que le verbe conçu en notre esprit, et qui cap. 41 Considerandum est autem, quod est un être intelligible seulement, soit autre cum in nobis sit aliud esse naturale et que notre esprit qui a une existence 47


intelligere, oportet quod verbum in nostro intellectu conceptum, quod habet esse intelligibile tantum, alterius naturae sit quam intellectus noster, qui habet esse naturale. In Deo autem idem est esse et intelligere. Verbum igitur Dei quod est in Deo, cuius verbum est secundum esse intelligibile, idem esse habet cum Deo, cuius est verbum. Et per hoc oportet quod sit eiusdem essentiae et naturae cum ipso, et quod omnia quaecumque de Deo dicuntur, verbo Dei conveniant.

naturelle. Or en Dieu l’être et la pensée sont identiques. Le Verbe donc de. Dieu et qui est en Dieu dont il est le Verbe selon, l’être intelligible a le même être que Dieu dont il est le Verbe. Et par là il faut qu’il soit de même nature et essence avec lui et que tout ce qui est dit de Dieu lui convienne.

Caput 42 [70041] Compendium Chapitre 42 — CATHOLIQUE theologiae, lib. 1 cap. 42 tit. Quod ENSEIGNE CES CHOSES Catholica fides haec docet De là vient que dans la règle de foi catholique nous confessons le Fils [70042] Compendium theologiae, lib. 1 "consubstantiel au Père". Deux choses cap. 42 Et inde est quod in regula sont ainsi exclues. D’abord qu’on Catholicae fidei docemur confiteri filium n’entende pas Père et Fils selon la consubstantialem patri, per quod duo génération de la chair qui serait comme excluduntur. Primo quidem ut non une séparation de la substance d’un fils à intelligatur pater et filius secundum partir d’un père, de sorte que le Fils ne carnalem generationem, quae fit per serait pas consubstantiel au Père. Ensuite aliquam decisionem substantiae filii a aussi pour que nous n’entendions pas le patre, ut sic oporteat filium non esse patri Père et le Fils selon une génération consubstantialem. Secundo ut etiam non intelligible comme le verbe est conçu dans intelligamus patrem et filium secundum notre esprit, survenant quasi generationem intelligibilem, prout verbum accidentellement à l’intelligence et n’étant in mente nostra concipitur, quasi pas de son essence. accidentaliter superveniens intellectui, et non de eius essentia existens. Caput 43 [70043] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 43 tit. Quod in divinis non est differentia verbi a patre secundum tempus, vel speciem, vel naturam [70044] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 43 Eorum autem quae in essentia non differunt, impossibile est esse differentiam secundum speciem, tempus et naturam. Quia ergo verbum patri est consubstantiale, necesse est quod secundum nihil dictorum a patre differat. Et quidem secundum tempus differre non potest. Cum enim hoc verbum in Deo ponatur per hoc quod Deus se ipsum intelligit, sui verbum intelligibile

Chapitre 43 — EN IL N’Y A PAS DE DIFFÉRENCE DU VERBE ET DU PÈRE SELON LE TEMPS, L’ESPÈCE OU LA NATURE Chez ceux qui sont identiques dans l’essence aucune différence n’est possible selon l’espèce, le temps ou la nature. Parce que le Verbe est consubstantiel, il s’en suit nécessairement qu’il n’y a pas de différence avec le Père selon ces trois choses. Et vraiment selon le temps, car ce Verbe est en Dieu du fait que Dieu se pense lui-même, se concevant à lui-même un verbe intelligible. Or s’il fut un temps où le Verbe de Dieu n’était pas, Dieu aurait cessé de penser. Or Dieu s’est pensé depuis toujours puisque sa pensée est son essence; 48


concipiendo, oportet quod si aliquando Dei verbum non fuit, quod tunc Deus se ipsum non intellexerit. Semper autem quando Deus fuit, se intellexit, quia eius intelligere est eius esse. Semper ergo et verbum eius fuit: et ideo in regula Catholicae fidei dicimus: ex patre natum ante omnia saecula. Secundum speciem etiam est impossibile verbum Dei a Deo quasi minoratum differre, cum Deus seipsum non minus intelligat quam sit. Verbum autem perfectam speciem habet: quia id cuius est verbum, perfecte intelligitur. Oportet igitur Dei verbum omnino perfectum secundum speciem divinitatis esse. Inveniuntur autem quaedam quae ex aliis procedunt, perfectam eorum speciem non consequi, ex quibus procedunt. Uno modo sicut in generationibus aequivocis: a sole enim non generatur sol, sed quoddam animal. Ut ergo talis imperfectio a generatione divina excludatur, confitemur natum Deum de Deo. Alio modo quod procedit ex aliquo, differt ab eo propter defectum puritatis, dum scilicet ab eo quod est in se simplex et purum, per applicationem ad extraneam materiam aliquid producitur a prima specie deficiens: sicut ex domo quae est in mente artificis, fit domus quae est in materia; et a lumine recepto in corpore terminato, fit color; et ex igne adiuncto aliis elementis, fit mixtum; et ex radio per oppositionem corporis opaci, fit umbra. Ut hoc ergo a divina generatione excludatur, additur lumen de lumine. Tertio modo quod ex aliquo procedit, non consequitur speciem eius propter defectum veritatis, quia scilicet non vere recipit eius naturam, sed quamdam eius similitudinem tantum, sicut imago in speculo vel sculptura, aut etiam similitudo rei in intellectu vel sensu. Non enim imago hominis dicitur verus homo, sed similitudo; nec lapis est anima, ut dicit philosophus, sed species lapidis. Ut igitur haec a divina generatione excludantur,

toujours donc fut aussi son Verbe : et c’est pourquoi dans la règle de foi catholique nous disons : "Né du Père avant tous les siècles." Selon l’espèce, il est impossible que le Verbe diffère comme moindre que le Père puisque Dieu ne se pense pas moins qu’il n’est. Or le Verbe est d’une espèce parfaite parce que ce dont il est Verbe cela est parfaitement pensé. Il faut donc que le Verbe de Dieu soit absolument parfait selon l’espèce divine. On trouve des choses qui procèdent des autres et qui n’ont pas la parfaite espèce de ce dont elles procèdent. D’une part comme dans les générations équivoques : le soleil en effet n’engendre pas le soleil, mais un animal14[14]. Donc pour exclure une telle imperfection dans la génération divine nous professons : "Dieu, né de Dieu." D’autre part ce qui procède de quelque chose en diffère par défaut de pureté; comme à partir de ce qui est simple et pur, car ce qui est appliqué à une matière extérieure, est quelque chose de déficient par rapport à son modèle : comme la maison qui est dans l’esprit de l’architecte et qui devient une maison dans la matière; ou la lumière reçue dans un corps limité qui se change en couleur; ou le rayon rencontrant un obstacle devient ombre. Pour exclure cela de la génération en Dieu on ajoute : "Lumière née de la lumière." Enfin ce qui procède d’un autre n’en a pas l’espèce, par manque de vérité, parce qu’il n’en reçoit pas la nature mais seulement sa ressemblance comme l’image dans le miroir, ou une peinture, ou une sculpture, ou la ressemblance d’une chose dans l’intelligence ou les sens. En effet l’image d’un homme n’est pas un vrai homme mais une ressemblance; et la pierre n’est pas dans mon âme, comme dit Aristote, mais son image. Pour exclure ces choses de la génération divine, on ajoute : "Dieu né du vrai Dieu." Aussi selon la nature, le Verbe ne peut

14[14]

On doit l’entendre de l’action solaire non sur la génération, mais comme une condition de la vie animale (2 Th I, 91, 2 ad 2).

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additur: Deum verum de Deo vero. Secundum naturam etiam impossibile est verbum a Deo differre, cum hoc sit Deo naturale quod se ipsum intelligat. Habet enim omnis intellectus aliqua quae naturaliter intelligit, sicut intellectus noster habet prima principia. Multo ergo magis Deus, cuius intelligere est suum esse, seipsum naturaliter intelligit. Verbum ergo ipsius naturaliter ex ipso est, non sicut ea quae praeter naturalem originem procedunt, ut a nobis procedunt res artificiales, quas facere dicimur. Quae vero naturaliter a nobis procedunt, dicimur generare, ut filius. Ne igitur Dei verbum non naturaliter a Deo procedere intelligatur, sed secundum potestatem suae voluntatis, additur: genitum, non factum.

différer de Dieu puisqu’il est naturel à Dieu de se penser. En effet toute intelligence possède certaines choses qu’elle pense naturellement, comme notre intelligence des premiers principes. Dieu donc à plus forte raison dont la pensée est son être se pense-t-il naturellement. Son Verbe donc vient de lui naturellement, non pas comme ces choses qui procèdent non d’une origine naturelle, comme le sont chez nous les choses artificielles, que nous faisons; mais celles qui pro cèdent de nous naturellement sont dites engendrées, comme le fils. Afin donc qu’on ne comprenne pas que le Verbe de Dieu ne procèderait pas naturellement de Dieu, mais selon quelque pouvoir de sa volonté, on ajoute : "Engendré non pas créé."

Caput 44 [70045] Compendium Chapitre 44 — CONCLUSION DES theologiae, lib. 1 cap. 44 tit. Conclusio ex PRÉMISSES praemissis Puis donc qu’il est clair de ce qui précède (chapitre 41 et 43) que toutes les [70046] Compendium theologiae, lib. 1 conditions de la susdite génération divine cap. 44 Quia ergo, ut ex praemissis patet, font conclure à la consubstantialité du Fils omnes praedictae divinae generationis avec le Père, on ajoute donc en résumé de conditiones ad hoc pertinent quod filius tout cela : "Consubstantiel au Père." est patri consubstantialis, ideo post omnia subiungitur quasi summa universorum: consubstantialem patri. Caput 45 [70047] Compendium Chapitre 45 — DIEU EST EN LUItheologiae, lib. 1 cap. 45 tit. Quod Deus MÊME COMME L’AIMÉ DANS est in se ipso sicut amatum in amante L’AMANT De même que la pensée est en celui qui [70048] Compendium theologiae, lib. 1 pense en tant qu’elle est pensée, ainsi celui cap. 45 Sicut autem intellectum est in qui est aimé doit être dans celui qui l’aime intelligente inquantum intelligitur, ita et en tant qu’il est aimé. En effet celui qui amatum esse debet in amante inquantum aime est en quelque sorte mû par celui qui amatur. Movetur enim quodammodo est aimé comme par un mouvement amans ab amato quadam intrinseca intérieur. D’où comme ce qui meut est en motione. Unde cum movens contingat id contact avec ce qui est mû, il est nécessaire quod movetur, necesse est amatum que celui qui est aimé soit intérieur à celui intrinsecum esse amanti. Deus autem sicut qui aime. Or de même que Dieu se pense intelligit seipsum, ita necesse est quod ainsi faut-il qu’Il s’aime lui- même. En seipsum amet: bonum enim intellectum effet le bien pensé est en lui-même secundum se amabile est. Est igitur Deus aimable. Dieu est donc en lui-même comme l’aimé dans l’amant. in seipso tanquam amatum in amante.

3° L’Esprit Saint (chapitre 46 à 50


49) Caput 46 [70049] Compendium Chapitre 46 — L’AMOUR EN DIEU theologiae, lib. 1 cap. 46 tit. Quod amor in S’APPELLE ESPRIT Deo dicitur spiritus Comme ce qui est pensé est dans celui qui pense et celui qui est aimé dans celui qui [70050] Compendium theologiae, lib. 1 aime, diverse étant leur façon d’être dans cap. 46 Cum autem intellectum sit in l’autre, il faut considérer de part et d’autre intelligente, et amatum in amante, diversa ce qu’il en est. Car comme penser se fait ratio eius quod est esse in aliquo, par assimilation du penseur à la chose utrobique consideranda est. Cum enim pensée, celle-ci doit nécessairement être intelligere fiat per assimilationem aliquam dans le penseur selon qu’il y a en lui une intelligentis ad id quod intelligitur, ressemblance. Mais l’amour est produit necesse est id quod intelligitur, in selon un mouvement de l’amant à partir de intelligente esse, secundum quod eius l’aimé. Celui-ci en effet tire après lui similitudo in ea consistit. Amatio autem l’amant. Il n’y a donc pas dans l’amour une fit secundum quamdam motionem amantis similitude de l’aimé, comme dans la ab amato: amatum enim trahit ad seipsum pensée est reproduite la ressemblance15[15] amantem. Igitur non perficitur amatio in de la chose pensée; mais il y a une similitudine amati, sicut perficitur attraction de celui qui aime vers l’aimé. intelligere in similitudine intellecti, sed La transmission de la ressemblance perficitur in attractione amantis ad ipsum principale se fait par génération univoque amatum. Traductio autem similitudinis selon laquelle chez les vivants celui qui principalis fit per generationem univocam, engendre est père et l’engendré fils. Chez secundum quam in rebus viventibus eux aussi le mouvement premier se produit generans pater, et genitus filius nominatur. selon leur espèce. De même donc que dans In eisdem etiam prima motio fit secundum les choses divines la manière par laquelle speciem. Sicut igitur in divinis modus ille Dieu est en Dieu comme la pensée dans le quo Deus est in Deo ut intellectum in pensant s’exprime en notre langage en intelligente, exprimitur per hoc quod disant Fils qui est le Verbe de Dieu, ainsi la dicimus filium, qui est verbum Dei; ita manière par laquelle Dieu est en Dieu modum quo Deus est in Deo sicut amatum comme l’aimé dans l’amant nous in amante exprimimus per hoc quod l’exprimons posant là l’Esprit qui est ponimus ibi spiritum, qui est amor Dei: et l’amour de Dieu; et voilà pourquoi selon la ideo secundum regulam Catholicae fidei règle de la foi catholique devons-nous credere in spiritum iubemur. croire dans l’Esprit. Caput 47 [70051] Compendium Chapitre 47 — L’ESPRIT QUI EST EN theologiae, lib. 1 cap. 47 tit. Quod EST SAINT spiritus, qui est in Deo, est sanctus Il faut considérer que puisque le bien qu’on aime a rai son de fin et que de la fin le [70052] Compendium theologiae, lib. 1 mouvement volontaire est rendu bon ou cap. 47 Considerandum est autem, quod mauvais, il est nécessaire que l’amour du cum bonum amatum habeat rationem bien suprême qui est Dieu obtienne une finis, ex fine autem motus voluntarius bonté éminente, qu’on exprime du nom de bonus vel malus reddatur, necesse est sainteté, soit que par saint on entende pur, 15[15] Ressemblance principale c’est-à-dire du père et du fils, en opposition à la ressemblance éloignée qui existe entre la pensée d’une oeuvre et son exécution, par exemple le plan d’une maison et sa réalisation.

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quod amor quo ipsum summum bonum amatur, quod Deus est, eminentem quamdam obtineat bonitatem, quae nomine sanctitatis exprimitur, sive dicatur sanctum quasi purum, secundum Graecos, quia in Deo est purissima bonitas ab omni defectu immunis: sive dicatur sanctum, idest firmum, secundum Latinos, quia in Deo est immutabilis bonitas, propter quod omnia quae ad Deum ordinantur, sancta dicuntur, sicut templum et vasa templi, et omnia divino cultui mancipata. Convenienter igitur spiritus, quo nobis insinuatur amor quo Deus se amat, spiritus sanctus nominatur. Unde et regula Catholicae fidei spiritum praedictum nominat sanctum, cum dicitur credo in spiritum sanctum.

en grec, parce qu’en Dieu est la bonté toute pure, préservée de toute déficience; soit qu’on entende ‘ferme' en latin parce qu’en Dieu est la bonté immuable c’est pour cela que tout ce qui a rapport à Dieu est dit saint, comme le temple et les vases du temple et tout ce qui est affecté au culte divin. L’esprit par lequel l’amour en nous s’insinue et par lequel Dieu s’aime luimême est à juste titre appelé Esprit Saint. D’où la régie de la foi catholique appelle saint cet esprit en disant : "Je crois au Saint-Esprit."

Caput 48 [70053] Compendium Chapitre 48 — L’AMOUR EN theologiae, lib. 1 cap. 48 tit. Quod amor in N’INTRODUIT AUCUN ACCIDENT divinis non importat accidens De même que la pensée en Dieu est son être ainsi aussi est son amour. Dieu donc [70054] Compendium theologiae, lib. 1 ne s’aime pas lui-même selon quelque cap. 48 Sicut autem intelligere Dei est chose survenant à son essence, mais selon suum esse, ita et eius amare. Non igitur son essence. Donc comme il s’aime luiDeus amat seipsum secundum aliquid même selon ce qu’il est en lui-même, suae essentiae superveniens, sed comme l’aimé dans l’amant, il n’est pas secundum suam essentiam. Cum igitur Dieu aimé en Dieu qui s’aime par manière amet seipsum secundum hoc quod ipse in d’accident, comme les choses aimées sont seipso est ut amatum in amante, non est en nous qui les aimons de façon Deus amatus in Deo amante per modum accidentelle, mais Dieu est en lui-même accidentalem, sicut et res amatae sunt in comme l’aimé dans l’amant nobis amantibus accidentaliter, sed Deus substantiellement. Donc l’Esprit Saint luiest in seipso ut amatum in amante même par qui nous est insinué l’amour substantialiter. Ipse ergo spiritus sanctus, divin n’est pas quelque chose d’accidentel quo nobis insinuatur divinus amor, non est en Dieu, mais il est réellement subsistant aliquid accidentale in Deo, sed est res dans l’essence divine, comme le sont le subsistens in essentia divina, sicut pater et Père et le Fils. Et donc dans la règle de foi filius. Et ideo in regula Catholicae fidei catholique on montre qu’il doit être adoré ostenditur coadorandus, et simul et glorifié.., en même temps que le Père et glorificandus cum patre et filio. le Fils.

Caput 49 [70055] Compendium Chapitre 49 — L’ESPRIT SAINT theologiae, lib. 1 cap. 49 tit. Quod spiritus PROCÈDE DU PÈRE ET DU FILS sanctus a patre filioque procedit Il faut aussi considérer que la pensée procède du pouvoir de l’entendement selon [70056] Compendium theologiae, lib. 1 quoi, lorsqu’il pense, ce qu’il pense est en 52


cap. 49 Est etiam considerandum, quod ipsum intelligere ex virtute intellectus procedit. Secundum autem quod intellectus actu intelligit, est in ipso id quod intelligitur. Hoc igitur quod est intellectum esse in intelligente, procedit ex virtute intellectiva intellectus, et hoc est verbum ipsius, ut supra dictum est. Similiter etiam id quod amatur est in amante secundum quod amatur actu. Quod autem aliquid actu ametur, procedit et ex virtute amativa amantis, et ex bono amabili actu intellecto. Hoc igitur quod est amatum esse in amante, ex duobus procedit: scilicet ex principio amativo, et ex intelligibili apprehenso, quod est verbum conceptum de amabili. Cum igitur in Deo seipsum intelligente et amante verbum sit filius; is autem cuius est verbum, sit verbi pater, ut ex dictis patet, necesse est quod spiritus sanctus, qui pertinet ad amorem, secundum quod Deus in seipso est ut amatum in amante, ex patre procedat, et filio: unde et in symbolo dicitur: qui ex patre filioque procedit.

lui. Ce qui donc procède du pouvoir de l’entendement et lui est immanent nous l’avons appelé verbe (chapitre 37). De même aussi ce qui est aimé est dans l’amant qui l’aime en acte. Or que quelque chose soit aimé en acte cela procède du pouvoir d’aimer de l’amant et du bien aimable pensé en acte. Donc le fait que l’aimé est dans l’amant procède de deux choses c’est-à-dire du principe qui aime (l’amant) et de l’intelligible appréhendé qui est le verbe conçu de la chose aimable. Comme donc en Dieu qui se pense luimême et qui s’aime, le Verbe est Fils, et que celui dont est le Verbe, est Père du Verbe, comme on l’a vu (chapitre 39), il est nécessaire que l’Esprit Saint, qui appartient à l’amour selon que Dieu est en lui-même comme l’aimé dans l’amant, procède du Père et du Fils; d’où on dit dans le Symbole : "procède du Père et du Fils."

4° Les relations divines (chapitre 50 à 67) Caput 50 [70057] Compendium Chapitre 50 — LA TRINITÉ EN NE theologiae, lib. 1 cap. 50 tit. Quod in RÉPUGNE PAS À SON UNITÉ divinis Trinitas personarum non repugnat De tout ce qui a été dit (chapitres 37 à 49) unitati essentiae nous devons conclure à une trinité dans la divinité qui cependant ne répugne pas à [70058] Compendium theologiae, lib. 1 l’unité ni à la simplicité de l’essence. En cap. 50 Ex omnibus autem quae dicta effet on doit admettre un Dieu comme sunt, colligi oportet, quod in divinitate existant en sa nature et qui se connaît et qui quendam trinarium ponimus, qui tamen s’aime lui-même. Cependant cela se passe unitati et simplicitati essentiae non en Dieu autrement qu’en nous. Car en effet repugnat. Oportet enim concedi Deum dans sa nature l’homme est une substance esse ut existentem in sua natura, et mais sa pensée et son amour ne sont pas de intellectum et amatum a seipso. Aliter sa substance; considéré dans sa nature il est autem hoc accidit in Deo et in nobis. Quia une chose subsistante, mais selon ce qui est enim in sua natura homo substantia est, en son intellect il n’est pas chose intelligere autem et amare eius non sunt subsistante, et semblablement selon ce qui eius substantia, homo quidem, secundum est en lui comme l’aimé dans l’amant. quod in natura sua consideratur, quaedam Ainsi donc en l’homme on peut considérer res subsistens est; secundum autem quod trois choses : l’homme existant en sa est in suo intellectu, non est res nature, l’homme existant en son subsistens, sed intentio quaedam rei intelligence, et l’homme existant dans subsistentis, et similiter secundum quod l’amour : et cependant ces trois choses ne est in seipso ut amatum in amante. Sic sont pas une, parce que sa pensée n’est pas 53


ergo in homine tria quaedam considerari possunt: idest homo in natura sua existens, et homo in intellectu existens, et homo in amore existens; et tamen hi tres non sunt unum, quia intelligere eius non est eius esse, similiter autem et amare: et horum trium unus solus est res quaedam subsistens, scilicet homo in natura sua existens. In Deo autem idem est esse, intelligere, et amare. Deus ergo in esse suo naturali existens, et Deus existens in intellectu, et Deus existens in amore suo, unum sunt; unusquisque tamen eorum est subsistens. Et quia res subsistentes in intellectuali natura personas Latini nominare consueverunt, Graeci vero hypostases, propter hoc in divinis Latini dicunt tres personas, Graeci vero tres hypostases, patrem scilicet, et filium, et spiritum sanctum.

son être et ainsi de l’amour et de ces trois une seule est subsistante, l’homme existant en sa nature. Or en Dieu sont identiques son être, la pensée et l’amour. Dieu donc existant en son être naturel, et Dieu existant dans sa pensée, et Dieu existant dans son amour sont un, cependant chacune de ces choses est subsistante. Et parce que les choses subsistant dans une nature intellectuelle ont été appelées selon les Latins des PERSONNES et selon les Grecs des HYPOSTASES, voilà pour quoi en Dieu les Latins disent trois personnes et les Grecs trois hypostases, c’est-à-dire le Père, le Fils et l’Esprit Saint.

Caput 51 [70059] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 51 tit. Quomodo videtur esse repugnantia Trinitatis personarum in divinis

Chapitre 51 — IL SEMBLE QU’IL Y AIT RÉPUGNANCE À UNE TRINITÉ DES PERSONNES EN DIEU Il semble qu’après ce qui a été dit (chapitres 37 à 50) certaines difficultés surgissent. Si en effet un nombre ternaire est introduit en Dieu, ce nombre comme tout nombre vient d’une division. Il faudra donc introduire en Dieu une différence qui distingue les trois personnes entre elles et donc en Dieu il n’y aura pas leur suprême simplicité. Car si les trois conviennent en quelque chose et diffèrent par ailleurs, nécessairement il y a composition, ce qui contredit ce qu’on a vu plus haut (chapitre 9). D’autre part, s’il est nécessaire qu’il n’y ait qu’un seul Dieu, comme on l’a montré plus haut (chapitres 13 à 15) et qu’aucune chose unique ne puisse se produire ou procéder d’elle-même, il paraît impossible que Dieu soit engendré ou procédant. C’est donc à tort que l’on introduit en Dieu le nom de Père, et celui de Fils, et celui d’Esprit qui procède.

[70060] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 51 Videtur autem ex praedictis repugnantia quaedam suboriri. Si enim in Deo ternarius aliquis ponitur, cum omnis numerus divisionem aliquam consequatur, oportebit in Deo aliquam differentiam ponere, per quam tres ab invicem distinguantur: et ita non erit in Deo summa simplicitas. Nam si in aliquo tres conveniunt, et in aliquo differunt, necesse est ibi esse compositionem, quod superioribus repugnat. Rursus si necesse est esse unum solum Deum, ut supra ostensum est, nulla autem res una oritur vel procedit a seipsa, impossibile videtur quod sit Deus genitus, vel Deus procedens. Falso igitur ponitur in divinis nomen patris et filii, et spiritus procedentis.

Caput 52 [70061] Compendium Chapitre 52 — RÉPONSE A theologiae, lib. 1 cap. 52 tit. Solutio L’OBJECTION — IL N’Y A DE rationis: et quod in divinis non est DISTINCTIONS EN QUE LES 54


distinctio nisi secundum relationes [70062] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 52 Principium autem ad dissolvendum hanc dubitationem, hinc sumere oportet, quia secundum diversitatem naturarum est in diversis rebus diversus modus aliquid ex alio oriendi vel procedendi. In rebus enim vita carentibus, quia non sunt seipsa moventia, sed solum extrinsecus possunt moveri, oritur unum ex altero quasi exterius alteratum et immutatum, sicut ab igne generatur ignis, et ab aere aer. In rebus vero viventibus, quarum proprietas est ut seipsas moveant, generatur aliquid in ipso generante, sicut foetus animalium et fructus plantarum. Est autem considerare diversum modum processionis secundum diversas vires et processiones earumdem. Sunt enim quaedam vires in eis, quarum operationes non se extendunt nisi ad corpora, secundum quod materialia sunt, sicut patet de viribus animae vegetabilis, quae sunt nutritiva et augmentativa et generativa: et secundum hoc genus virium animae non procedit nisi aliquid corporale corporaliter distinctum, et tamen aliquo modo coniunctum in viventibus ei a quo procedit. Sunt autem quaedam vires, quarum operationes etsi corpora non transcendant, tamen se extendunt ad species corporum, sine materia eas recipiendo, sicut est in omnibus viribus animae sensitivae. Est enim sensus susceptivus specierum sine materia, ut philosophus dicit. Huiusmodi autem vires, licet quodammodo immaterialiter formas rerum suscipiant, non tamen eas suscipiunt absque organo corporali. Si qua igitur processio in huiusmodi viribus animae inveniatur, quod procedit, non erit aliquod corporale, vel corporaliter distinctum, vel coniunctum ei a quo procedit, sed incorporaliter et immaterialiter quodammodo, licet non omnino absque adminiculo organi corporalis. Sic enim procedunt in animalibus formationes rerum imaginatarum, quae quidem sunt in

RELATIONS Pour résoudre ce doute il faut poser en principe que selon la diversité des natures il y a en diverses choses un mode différent de naître d’un autre ou d’en procéder. En effet dans les choses qui n’ont pas la vie parce qu’elles ne se meuvent pas d’ellesmêmes mais seulement peuvent l’être extérieurement, l’une naît de l’autre comme altérée et changée extérieurement ainsi le feu produit le feu et l’air produit l’air. Dans les êtres vivants, dont le propre est de se mouvoir eux-mêmes, quelque chose est engendré chez celui qui engendre comme le foetus chez l’animal et le fruit dans la plante. Or il faut considérer un mode différent de procession selon leurs différents pouvoirs et processions. Chez eux en effet il y a des pouvoirs dont les opérations ne s’étendent qu’aux corps en tant qu’ils sont maté riels, comme cela est clair dans l’âme végétative : pouvoirs nutritifs, de croissance et de génération; et selon ce genre de pouvoirs de l’âme, ne peut provenir que du corporel distinct corporellement, et cependant d’une certaine façon conjoint à ce dont il procède dans les vivants. Il y a des forces qui, bien que leurs opérations ne dépassent pas le corps, s’étendent cependant aux espèces des corps et qui les reçoivent sans la matière, comme c’est le cas dans l’âme sensitive. En effet le sens perçoit les impressions (des choses) sans leur matérialité, comme le dit Aristote. Si l’opération est immatérielle, elle ne se fait pas cependant sans un organe corporel. Si donc on trouve quelque procession dans les forces de telle âme, ce qui en procède ne sera pas quelque chose de corporel ou corporellement distinct, ou uni à ce dont il procède, mais d’une certaine façon, incorporel et immatériel bien que non tout à fait privé de l’aide d’un organe corporel. Ainsi en effet proviennent chez les animaux les formes imaginaires des choses, elles sont sans doute dans l’imagination non comme un corps dans le corps, mais d’une certaine manière 55


imaginatione non sicut corpus in corpore, sed quodam spirituali modo: unde et ab Augustino imaginaria visio spiritualis nominatur. Si autem secundum operationem imaginationis procedit aliquid non per modum corporalem, multo fortius hoc accidet per operationem partis intellectivae, quae nec etiam in sui operatione indiget organo corporali, sed omnino eius operatio immaterialis est. Procedit enim verbum secundum operationem intellectus, ut in ipso intellectu dicentis existens, non quasi localiter in eo contentum, nec corporaliter ab eo separatum, sed in ipso quidem existens secundum ordinem originis: et eadem ratio est de processione quae attenditur secundum operationem voluntatis, prout res amata existit in amante, ut supra dictum est. Licet autem vires intellectivae et sensitivae secundum propriam rationem sint nobiliores viribus animae vegetabilis, non tamen in hominibus aut in aliis animalibus secundum processionem imaginativae partis, aut sensitivae procedit aliquid subsistens in natura speciei eiusdem, sed hoc solum accidit per processionem quae fit secundum operationem animae vegetabilis: et hoc ideo est, quia in omnibus compositis ex materia et forma, multiplicatio individuorum in eadem specie fit secundum materiae divisionem. Unde in hominibus, et aliis animalibus, cum ex forma et materia componantur secundum corporalem divisionem, quae invenitur secundum processionem quae est secundum operationem animae vegetabilis, et non in aliis operationibus animae, multiplicantur individua secundum eamdem speciem. In rebus autem quae non sunt ex materia et forma compositae, non potest inveniri nisi distinctio formalis tantum. Sed si forma, secundum quam attenditur distinctio, sit substantia rei, oportet quod illa distinctio sit rerum subsistentium quarumdam; non autem si forma illa non sit rei subiecta. Est 16[16]

spirituelle. D’où chez saint Augustin16[16] la vision imaginaire est-elle appelée spirituelle. Si selon l’opération de l’imagination quelque chose en procède non selon un mode corporel, combien à plus forte raison cela arrivera-t-il pour l’opération de la partie intellectuelle qui aussi n’a pas besoin d’un organe corporel, mais son opération est tout à fait immatérielle. En effet le verbe procède selon l’opération de l’intellect comme existant dans l’intellect de celui qui le dit, non contenu localement ni séparé corporellement mais existant en lui selon un ordre d’origine; et on peut en dire autant de la procession qui se fait selon l’opération de la volonté en tant que la chose aimée est en celui qui aime, comme on l’a vu plus haut (chapitre 45). Bien que les forces intellectuelles et sensitives selon leur propre nature soient plus nobles que les végétatives cependant chez les hommes et les animaux par procession de leurs parties imaginative ou sensitive rien de subsistant ne procède en leur nature spécifique; mais cela se fait seulement par procession selon l’opération de l’âme végétative; et cela parce que dans tous les composés de matière et de forme la multiplication des individus dans la même espèce se fait par division de la matière. D’où chez les hommes et les animaux, comme ils sont composés de matière et de forme les individus sont multipliés selon la même espèce par division de la matière; et ceci a lieu pour l’opération de l’âme végétative mais non pour les autres opérations de l’âme Parmi les choses qui ne sont pas composées de matière et de forme on ne trouve pas de distinction sinon formelle seulement. Mais si la forme dont on considère la distinction est la substance de la chose en procède selon le mode corporel, combien à plus forte raison cela arrivera-t-il pour l’opération de la partie intellectuelle qui aussi n’a pas besoin d’un organe corporel, mais son opération est tout-à-fait immatérielle. En effet le verbe

Gen ad litt. 12, 6.

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igitur commune in omni intellectu, ut ex dictis patet, quod oportet id quod in intellectu concipitur, ab intelligente quodammodo procedere, inquantum intelligens est, et sua processione ab ipso quodammodo distinguitur, sicut conceptio intellectus quae est intentio intellecta, distinguitur ab intellectu intelligente; et similiter oportet quod affectio amantis, per quam amatum est in amante, procedat a voluntate amantis inquantum est amans. Sed hoc proprium habet intellectus divinus, quod cum intelligere eius sit esse ipsius, oportet quod conceptio intellectus, quae est intentio intellecta, sit substantia eius, et similiter est de affectione in ipso Deo amante. Relinquitur ergo quod intentio intellectus divini, quae est verbum ipsius, non distinguitur a producente ipsum in hoc quod est esse secundum substantiam, sed solum in hoc quod est esse secundum rationem processionis unius ex alio: et similiter est de affectione amoris in Deo amante, quae ad spiritum sanctum pertinet. Sic igitur patet quod nihil prohibet verbum Dei, quod est filius, esse unum cum patre secundum substantiam, et tamen distinguitur ab eo secundum relationem processionis, ut dictum est. Unde et manifestum est quod eadem res non oritur neque procedit a seipsa: quia filius, secundum quod a patre procedit, ab eo distinguitur; et eadem ratio est de spiritu sancto per comparationem ad patrem et filium.

procède selon l’opération de l’intellect comme existant dans l’intellect de celui qui le dit, non contenu localement ni séparé corporellement mais existant en lui selon l’ordre d’origine ; et on peut en dire autant de la procession qui se fait selon l’opération de la volonté en tant que la chose aimée est en celui qui aime, comme on l’a vu plus haut (ch. 45). Bien que les forces intellectuelles et sensitives selon leur propre nature soient plus nobles que les végétatives cependant chez les hommes et les animaux par procession de leurs parties imaginatives et sensitives rien de subsistant ne procède en leur nature spécifique ; mais cela se fait seulement par procession selon l’opération de l’âme végétative ; et parce que dans tous les composés de matière et de forme, la multiplication des individus se fait par division de la matière. D’où chez les hommes et chez les animaux, comme ils sont composés de matière et de forme, les individus sont multipliés dans la même espèce par division de la matière ; et ceci a lieu pour l’opération de l’âme végétative mais non pour les autres opérations de l’âme17[17]. Parmi les choses qui ne sont pas composées de matière et de forme, on ne trouve pas de distinction sinon formelle seulement. Mais si la forme dont on considère la distinction est la substance de la chose, il faut que cette distinction soit celle de choses subsistantes; mais non pas si cette forme n’est pas substance (sujet) de la chose18[18]. Il est donc commun à tout intellect, comme il ressort de ce qu’on vient de dire, que ce qu’il conçoit procède en quelque sorte de celui qui pense en tant qu’il pense et il en est en quelque sorte distinct par sa procession... comme la conception de l’intellect qui est image intellectuelle, se distingue de l’intellect qui pense. Et

17[17]

En bref, la partie intellectuelle et la partie sensible, d’une part chez l’homme, d’autre part dans l’animal, ne se multiplient pas à l’instar de la partie corporelle. 18[18] Les formes de connaissance et de désir chez les créatures, formes fondant la distinction de ce qui engendre et de ce qui est engendré : du côté du premier est l’être de la substance; du côté du second l’être de ce qui est connu et désiré. Mais ce dernier dans les créatures est présent d’une existence accidentelle. Il n’y a donc pas distinction de choses subsistantes.

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semblablement il faut que l’affection de l’amant par laquelle l’aimé est dans l’amant procède de la volonté de l’amant en tant que tel. Mais ceci est propre à l’intelligence divine, sa pensée étant son être même, que la conception de l’intellect qui est image intellectuelle soit sa substance et semblablement en est-il de l’affection en le même Dieu qui aime. Il reste donc que l’image intellectuelle divine et qui est son Verbe, ne se distingue pas de celui qui la produit en ce qu’elle est l’être selon la substance, mais seulement (s’en distingue) selon la manière de procéder l’un de l’autre; et semblablement en est-il de l’affection amoureuse en Dieu qui aime et qui appartient à l’Esprit Saint. Ainsi donc est-il clair que rien n’empêche que le Verbe de Dieu, qui est le Fils, soit un avec le Père selon la substance et cependant soit distinct selon la relation de procession, comme on l’a dit (chapitres 41 à 44 et 49). D’où aussi est-il manifeste qu’une même chose ne naît ni ne procède d’elle-même; car le Fils selon qu’il procède du Père en est distinct et il en est de même pour l’Esprit Saint comparé au Père et au Fils. Caput 53 [70063] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 53 tit. Quod relationes quibus pater et filius et spiritus sanctus distinguuntur, sunt reales, et non rationis tantum [70064] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 53 Istae autem relationes, quibus pater et filius et spiritus sanctus ab invicem distinguuntur, sunt relationes reales et non rationis tantum. Illae enim relationes sunt rationis tantum quae non consequuntur ad aliquid quod est in rerum natura, sed ad aliquid quod est in apprehensione tantum, sicut dextrum et sinistrum in lapide non sunt relationes reales, sed rationis tantum, quia non consequuntur aliquam virtutem realem in lapide existentem, sed solum acceptionem apprehendentis lapidem ut sinistrum quia

Chapitre 53 — LES RELATIONS PAR LESQUELLES SE DISTINGUENT LE PÉRE ET LE FILS ET L’ESPRIT SAINT SONT RÉLLES ET PAS SEULEMENT DE RAISON En effet ces relations-là sont de raison seulement qui ne résultent pas de quelque chose de naturel, mais de quelque chose qui est seulement dans une appréhension de l’esprit, comme la droite et la gauche d’une pierre ne sont pas des relations réelles, mais seulement de raison, parce quelles ne résultent pas de quelque faculté réelle existant dans la pierre mais seulement selon le point de vue de celui qui saisit la pierre comme étant à gauche, parce qu’elle est à gauche de quelqu’animal; mais la gauche et la droite dans l’animal sont des relations réelles qui résultent de certaines réalités qui se 58


est alicui animali ad sinistram; sed sinistrum et dextrum in animali sunt relationes reales, quia consequuntur virtutes quasdam in determinatis partibus animalis inventas. Cum igitur relationes praedictae, quibus pater et filius et spiritus sanctus distinguuntur, sint realiter in Deo existentes, oportet quod relationes praedictae sint relationes reales, non rationis tantum.

trouvent être des parties déterminées d’un animal. Comme les relations susdites qui distinguent le Père et le Fils et l’Esprit Saint existent réellement en Dieu, de telles relations doivent être réelles et non pas seulement de raison.

Caput 54 [70065] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 54 tit. Quod huiusmodi relationes non sunt accidentaliter inhaerentes

Chapitre 54 — CES RELATIONS NE SONT PAS DES ACCIDENTS Il n’est pas possible qu’elles soient des accidents dont elles, les personnes divines, sont affectées soit parce que les relations qui en sont l’origine sont la substance même de Dieu soit parce que comme on l’a montré (chapitre 23) en Dieu il ne peut y avoir d’accident. Si donc ces relations sont en Dieu réellement, elles ne peuvent être accidentellement inhérentes, mais subsistantes. On a vu plus haut comment ce qui est accident dans les autres choses peut être en Dieu substantiellement (chapitres 22 et 23).

[70066] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 54 Non est autem possibile quod sint accidentaliter inhaerentes: tum quia operationes ad quas sequuntur directe relationes, sunt ipsa Dei substantia, tum etiam quia supra ostensum est quod in Deo nullum accidens esse potest. Unde si relationes praedictae realiter sunt in Deo, oportet quod non sint accidentaliter inhaerentes, sed subsistentes. Quomodo autem id quod est in aliis rebus accidens, in Deo substantialiter esse possit, ex praemissis manifestum est. Caput 55 [70067] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 55 tit. Quod per praedictas relationes in Deo personalis distinctio constituitur [70068] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 55 Quia ergo in divinis distinctio est per relationes quae non accidunt, sed sunt subsistentes, rerum autem subsistentium in natura quacumque intellectuali est distinctio personalis, necesse est quod per praedictas relationes in Deo personalis distinctio constituatur. Pater igitur et filius et spiritus sanctus sunt tres personae, et similiter tres hypostases, quia hypostasis significat aliquid subsistens completum. Caput

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[70069]

Chapitre 55 — CES RELATIONS PRODUISENT EN UNE DISTINCTION PERSONNELLE Or comme en choses divines il y a distinction par relations non accidentelles mais subsistantes et qu’en toute nature intellectuelle ce qui est subsistant constitue la distinction de personne il faut nécessairement qu’en Dieu en vertu des dites relations soit constituée une distinction personnelle. Donc le Père et le Fils et l’Esprit Saint sont trois personnes, et également trois hypostases19[19] car l’hypostase signifie quelque chose de complet et de subsistant.

Compendium Chapitre 56 — IL N’Y A QUE TROIS

19[19] Hypo : en dessous; stase : ce qui est debout; ce qui se tient en dessous.

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theologiae, lib. 1 cap. 56 tit. Quod PERSONNES EN DIEU impossibile est plures personas esse in Qu’il y ait plus de trois personnes en Dieu c’est impossible, comme il n’est pas divinis quam tres possible que soient multipliées les [70070] Compendium theologiae, lib. 1 personnes par divisions de la substance cap. 56 Plures autem in divinis personas divine; mais seulement par relation de tribus esse impossibile est, cum non sit procession, ni de n’importe quelle possibile divinas personas multiplicari per procession mais telle qu’elle ne se termine substantiae divisionem, sed solum per pas à quelque chose d’extérieur. Car dans alicuius processionis relationem, nec ce cas, ce quelque chose n’aurait pas la cuiuscumque processionis, sed talis quae nature divine et donc ne pourrait pas être non terminetur ad aliquod extrinsecum. une personne ou hypostase divine. Or une Nam si terminaretur ad aliquod pro- cession en Dieu si elle ne se termine extrinsecum, non haberet naturam pas à l’extérieur, ne peut être qu’une divinam, et sic non posset esse persona opération intellectuelle, telle la procession aut hypostasis divina. Processio autem in du verbe, ou une opération de la volonté Deo ad exterius non terminata non potest telle celle de l’amour, comme on l’a dit accipi nisi aut secundum operationem (chapitre 52). Il n’est donc pas possible intellectus, prout procedit verbum; aut qu’une personne divine procède sinon secundum operationem voluntatis, prout comme verbe que nous appelons Fils, ou procedit amor, ut ex dictis patet. Non comme amour que nous appelons Esprit igitur potest esse aliqua persona divina Saint. procedens, nisi vel ut verbum, quod De plus, étant donné que Dieu d’un seul dicimus filium, vel ut amor, quod dicimus regard de son intelligence embrasse tout et spiritum sanctum. Rursus. Cum Deus que d’un seul acte de sa volonté il aime omnia uno intuitu per suum intellectum tout ce qui est, il ne peut y avoir en Dieu comprehendat, et similiter uno actu plusieurs verbes ni plusieurs amours. Si voluntatis omnia diligat, impossibile est in donc le Fils pro cède en tant que verbe et Deo esse plura verba aut plures amores. Si l’Esprit Saint en tant qu’amour il ne peut y igitur filius procedit ut verbum, et spiritus avoir en Dieu plusieurs Fils ni plusieurs sanctus procedit ut amor, impossibile est Esprits Saints. in Deo esse plures filios, vel plures De même. Parfait est ce hors duquel rien spiritus sanctos. Item. Perfectum est extra n’est. Ce qui donc en dchors de soi quod nihil est. Quod igitur extra se aliquid suppose un autre de son genre n’est pas sui generis patitur, non simpliciter simplement parfait. A cause de cela les perfectum est, propter quod et ea quae choses qui sont parfaites de leur nature ne sunt simpliciter in suis naturis perfecta, se multiplient pas, tels Dieu, le soleil et la numero non multiplicantur, sicut Deus, lune, etc. Il faut donc que le Fils et l’Esprit sol et luna, et huiusmodi. Oportet autem Saint soient parfaits simplement puisque tam filium quam spiritum sanctum esse l’un et l’autre sont Dieu, comme on l’a simpliciter perfectum, cum uterque eorum montré (chapitres 41 et 48). Il est donc sit Deus, ut ostensum est. Impossibile est impossible qu’il y ait plusieurs Fils ou igitur esse plures filios, aut plures spiritus plusieurs Esprits Saints. sanctos. Praeterea. Illud per quod aliquid En outre, ce par quoi quelque chose qui subsistens est hoc aliquid, et ab aliis subsiste est ce quelque chose, et distinct distinctum, impossibile est quod numero des autres ne peut être multiplié multiplicetur, eo quod individuum de numériquement, car l’individuel ne peut pluribus dici non potest. Sed filiatione être attribué à plusieurs. Mais par sa filius est haec persona divina in se filiation le Fils est cette personne divine en subsistens et ab aliis distincta, sicut per soi subsistante et distincte des autres, 60


principia individuantia, Socrates est haec persona humana. Sicut ergo principia individuantia, quibus Socrates est hic homo, non possunt convenire nisi uni, ita etiam filiatio in divinis non potest nisi uni convenire. Et simile est de relatione patris et spiritus sancti. Impossibile est igitur in divinis esse plures patres, aut plures filios, aut plures spiritus sanctos. Adhuc. Ea quae sunt unum secundum formam non multiplicantur numero nisi per materiam, sicut multiplicatur albedo per hoc quod est in pluribus subiectis. In divinis autem non est materia. Quidquid igitur est unum specie et forma in divinis, impossibile est multiplicari secundum numerum. Huiusmodi autem sunt paternitas et filiatio et spiritus sancti processio. Impossibile est igitur in divinis esse plures patres, aut filios, aut spiritus sanctos.

comme par des principes individuants Socrate est cette personne humaine. De même que les principes individuants qui, font que Socrate est cet homme ne peuvent convenir qu’à lui seul, ainsi aussi dans les choses divines la filiation ne peut convenir qu’à un seul; et on peut en dire autant de la relation du Père et de l’Esprit Saint. Il n’y a donc pas en Dieu plusieurs pères, ni plusieurs fils, ni plusieurs esprits saints. Enfin : les choses qui sont une selon la forme ne se multiplient numériquement que par la matière, comme la couleur appliquée à plusieurs objets; donc tout ce qui est un par l’espèce et la forme en Dieu ne peut être multiplié numériquement : telles la paternité, la filiation et la pro cession de l’Esprit Saint. Il est donc impossible qu’en Dieu il y ait plusieurs pères, ou fils, ou esprits saints.

Caput 57 [70071] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 57 tit. De proprietatibus seu notionibus in divinis, et quot sunt numero in patre

Chapitre 57 — DES PROPRIÉTÉS OU NOTIONS EN ET COMBIEN SONTELLES DANS LE PÈRE ? Après avoir fixé le nombre des personnes en Dieu, il faut savoir par quelles propriétés elles diffèrent entre elles et leur nombre. Il y en a trois qui conviennent au Père : une par laquelle il se distingue du Fils seul et c’est la paternité; une seconde qui le distingue des deux autres soit le Fils et l’Esprit Saint et c’est l’innascibilité parce le Père n’est pas un Dieu procédant d’un autre, or le Fils et l’Esprit Saint procèdent du Père; une troisième (propriété) par laquelle le Père lui-même avec le Fils est distinct de l’Esprit Saint : et c’est la spiration commune. Il n’y a pas de propriété par laquelle le Père est distinct du Saint Esprit seul, parce que le Père et le Fils sont un seul principe de l’Esprit Saint comme on l’a montré (chapitre 49).

[70072] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 57 Huiusmodi autem existente numero personarum in divinis, necesse est personarum proprietates, quibus ab invicem distinguuntur, in aliquo numero esse, quarum tres oportet patri convenire. Una qua distinguatur a filio solo, et haec est paternitas; alia qua distinguatur a duobus, scilicet filio et spiritu sancto, et haec est innascibilitas, quia pater non est Deus procedens ab alio, filius autem et spiritus sanctus ab alio procedunt; tertia est qua ipse pater cum filio a spiritu sancto distinguitur; et haec dicitur communis spiratio. Proprietatem autem qua pater differat a solo spiritu sancto, non est assignare, eo quod pater et filius sunt unum principium spiritus sancti, ut ostensum est. Caput 58 [70073] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 58 tit. De proprietatibus filii et spiritus sancti, quae et quot sunt

Chapitre 58 — DES PROPRIÉTÉS DU FILS ET DE L’ESPRIT SAINT — QUELLES SONT-ELLES ET COMBIEN ? 61


[70074] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 58 Filio autem necesse est duas convenire. Unam scilicet qua distinguatur a patre, et haec est filiatio; aliam qua simul cum patre distinguatur a spiritu sancto, quae est communis spiratio. Non autem est assignare proprietatem qua distinguatur a solo spiritu sancto, quia, ut iam dictum est, filius et pater sunt unum principium spiritus sancti. Similiter etiam non est assignare proprietatem unam qua spiritus sanctus et filius simul distinguantur a patre. Pater enim ab eis distinguitur una proprietate, scilicet innascibilitate, inquantum est non procedens. Sed quia filius et spiritus sanctus non una processione procedunt, sed pluribus, duabus proprietatibus a patre distinguuntur. Spiritus autem sanctus habet unam proprietatem tantum, qua distinguitur a patre et filio, et dicitur processio. Quod autem non possit esse aliqua proprietas qua spiritus sanctus distinguatur a filio solo, vel a patre solo, ex dictis patet. Sunt igitur quinque quae personis attribuuntur: scilicet innascibilitas, paternitas, filiatio, spiratio et processio.

Deux (propriétés) conviennent nécessairement au Fils : celle où il se distingue du Père et c’est la filiation et celle où avec le Père il se distingue de l’Esprit Saint et c’est la spiration commune. Mais il ne faut pas lui assigner de propriété qui le distingue de l’Esprit Saint, parce que comme on vient de le voir (chapitre 57) le Fils et le Père sont un unique principe de l’Esprit Saint. De même aussi ne faut-il pas assigner une propriété par laquelle l’Esprit Saint et le Fils sont ensemble distincts du Père. Le Père en effet est distinct de ceux-ci par une propriété, c’est-à-dire l’innascibilité en tant qu’il n’est pas procédant. Mais comme le Fils et l’Esprit Saint ne procèdent pas d’une seule procession, mais de plusieurs, ils se distinguent du Père par deux propriétés. Le Saint-Esprit n’a qu’une propriété par laquelle il est distinct du Père et du Fils et on l’appelle procession. Qu’il ne puisse y avoir de propriété par laquelle l’Esprit Saint est distinct du seul Père ou du seul Fils cela est clair par ce qu’on a dit (chapitres 57 et 58). Elles sont donc cinq qui sont attribuées : c’est à dire l’innascibilité, la paternité, la filiation, la spiration et la procession.

Caput 59 [70075] Compendium Chapitre 59 — POURQUOI CES theologiae, lib. 1 cap. 59 tit. Quare illae PROPRIÉTÉS SONT-ELLES DITES proprietates dicantur notiones NOTIONS ? On peut parler de cinq notions parce [70076] Compendium theologiae, lib. 1 qu’elles nous permettent de distinguer en cap. 59 Haec autem quinque notiones Dieu des personnes. Cependant des cinq ne personarum dici possunt, eo quod per eas peuvent pas être dites propriétés dans le nobis innotescit in divinis distinctio sens que “propre” voudrait dire ce qui personarum, non tamen haec quinque convient à un seul; car une commune possunt dici proprietates, si hoc in spiration convient au Père et au Fils. Mais proprietatis ratione observetur, ut selon la manière que quelque chose est dit proprium esse dicatur quod convenit uni propre à quelques-uns par rapport à un soli: nam communis conspiratio patri et autre comme bipède à l’homme et à filio convenit. Sed secundum illum l’oiseau par rapport aux quadrupèdes, ainsi modum quo aliquid dicitur proprium rien n’empêche de dire aussi comme aliquibus per respectum ad aliud sicut propriété leur commune spiration. bipes homini et avi per respectum ad Mais comme ce sont les relations seules quadrupedia, nihil prohibet etiam qui distinguent les personnes divines et que communem spirationem proprietatem dici. les notions, elles, nous font connaître Quia vero in divinis personae solis comment sont ces relations, il est 62


relationibus distinguuntur, notiones autem sunt quibus divinarum personarum distinctio innotescit, necesse est notiones aliqualiter ad relationem pertinere. Sed earum quatuor verae relationes sunt, quibus divinae personae ad invicem referuntur. Quinta vero notio, scilicet innascibilitas, ad relationem pertinet, sicut relationis negatio; nam negationes ad genus affirmationum reducuntur, et privationes ad genus habituum, sicut non homo ad genus hominis, et non album ad genus albedinis. Sciendum tamen quod relationum, quibus personae ad invicem referuntur, quaedam nominatae sunt, ut paternitas et filiatio, quae proprie relationem significant; quaedam vero innominatae, illae scilicet quibus pater et filius ad spiritum sanctum referuntur, et spiritus sanctus ad eos; sed loco relationum utimur nominibus originum. Manifestum est enim quod communis spiratio et processio originem significant; non autem relationes originem consequentes: quod potest perpendi ex relationibus patris et filii. Generatio enim significat activam originem, quam consequitur paternitatis relatio; nativitas vero significat passivam filii, quam consequitur relatio filiationis. Similiter igitur ad communem spirationem sequitur aliqua relatio, et etiam ad processionem. Sed quia relationes innominatae sunt, utimur nominibus actuum pro nominibus relationum.

nécessaire que les notions soient quelque peu des relations; mais celles-là seules sont des relations vraies qui se rapportent aux personnes divines l’une envers l’autre et il y en a quatre. La cinquième notion est une négation de relation soit l’innascibilité; car les négations peuvent se ramener au genre des affirmations et les privations au genre des habitus comme ne pas être homme se rapporte au genre homme et n’être pas blanc au genre blancheur. On doit savoir cependant que parmi les relations qui font se rapporter les personnes divines entre elles, certaines ont un nom, telles : paternité et filiation, qui proprement signifient des relations; d’autres n’ont pas de noms : celles -par lesquelles le Père et le Fils se rapportent à l’Esprit Saint et celui-ci à eux; mais au lieu de relations nous nous servons de noms d’origine. Il est évident en effet que la spiration et la procession signifient une origine, mais ne disent rien des relations qui résultent de l’origine. On peut s’en rendre compte aux relations de père et de fils. La génération exprime une origine active dont on tire la relation de paternité; la naissance exprime au con traire, le côté passif de l’origine chez le fils, d’où la relation de filiation. Semblablement la commune spiration est en conséquence une relation, comme aussi la procession. Mais parce que ces relations n’ont pas de nom approprié nous employons à leur place le nom de leurs activités20[20].

Caput 60 [70077] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 60 tit. Quod licet relationes in divinis subsistentes sint quatuor, tamen non sunt nisi tres personae

Chapitre 60 — BIEN QUE LES RELATIONS SUBSISTANTES EN SOIENT AU NOMBRE DE QUATRE, IL N’Y A CEPENDANT QUE TROIS PERSONNES [70078] Compendium theologiae, lib. 1 Bien que les relations subsistantes en Dieu

20[20] Les relations sont constituées par une opposition. Le Père, le Fils, le Saint-Esprit forment trois réalités distinctes entre elles à cause de la relation de chacune avec les autres. Bien que paternité et filiation soient une même chose en réalité avec l’essence divine, cependant la paternité et la filiation impliquent dans leurs raisons propres, des rapports qui s’opposent. C’est pourquoi elles se distinguent l’une de l’autre. Il y a quatre relations, deux pour chaque procession : Paternité et Filiation pour la procession de l’intelligence; Spiration et Procession pour la procession de la volonté.

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cap. 60 Considerandum autem, quod quamvis relationes subsistentes in divinis sint ipsae personae divinae, ut supra dictum est, non tamen oportet esse quinque, vel quatuor personas secundum numerum relationum. Numerus enim distinctionem aliquam consequitur. Sicut autem unum est indivisibile vel indivisum, ita pluralitas est divisibile vel divisum. Ad pluralitatem enim personarum requiritur quod relationes vim distinctivam habeant ratione oppositionis, nam formalis distinctio non est nisi per oppositionem. Si ergo praedictae relationes inspiciantur, paternitas et filiatio oppositionem ad invicem habent relativam, unde non se compatiuntur in eodem supposito: propter hoc oportet quod paternitas et filiatio sint duae personae subsistentes. Innascibilitas autem opponitur quidem filiationi, non autem paternitati: unde paternitas et innascibilitas possunt uni et eidem personae convenire. Similiter communis spiratio non opponitur neque paternitati, neque filiationi, nec etiam innascibilitati. Unde nihil prohibet communem spirationem inesse et personae patris, et personae filii. Propter quod communis spiratio non est persona subsistens seorsum a persona patris et filii. Processio autem oppositionem relativam habet ad communem spirationem. Unde, cum communis spiratio conveniat patri et filio, oportet quod processio sit alia persona a persona patris et filii. Hinc autem patet quare Deus non dicitur quinus, propter quinarium numerum notionum, sed dicitur trinus propter trinarium personarum. Quinque enim notiones non sunt quinque subsistentes res, sed tres personae sunt tres res subsistentes. Licet autem uni personae plures notiones aut proprietates conveniant, una tamen sola est quae personam constituit. Non enim sic constituitur persona proprietatibus quasi ex pluribus constituta, sed eo quod proprietas ipsa relativa subsistens persona est. Si igitur intelligerentur plures proprietates ut seorsum per se subsistentes, essent iam plures personae,

soient les personnes divines elles-mêmes, comme on l’a vu (chapitre 55) cependant il n’y a pas quatre ou cinq personnes selon le nombre des relations. Le nombre en effet suppose une distinction. De même en effet que l’unité est indivise et indivisible, ainsi la pluralité est divisible et divisée. Pour la pluralité des personnes il est requis que les relations tirent leur distinction sous forme d’opposition; car il n’y a de distinction formelle que par opposition. Or si nous examinons les dites relations, la paternité et la filiation ont entre elles une opposition de relation, d’où elles ne sont pas compatibles dans un seul sujet; à cause de cela il faut que la paternité et la filiation soient deux personnes subistantes. L’innascibilité s’oppose à la filiation, mais non à la paternité et donc la paternité et l’innascibilité peuvent convenir à une et même personne. De même la commune spiration ne s’oppose ni à la paternité, ni à la filiation, ni aussi à l’innasCibilité. D’où rien n’empêche que la commune spiration, se trouve tant chez le Père que chez le Fils. Or la procession comporte une opposition relative à la commune spiration. D’où comme la commune spiration con vient au Père et au Fils, il faut que cette procession soit une personne autre que le Père et le Fils. D’où il est clair que Dieu n’est pas dit “cinq” suite au nombre cinq des notions mais trine de par la trinité des personnes. Car les cinq notions ne sont pas cinq choses subsistantes, mais les trois personnes sont trois choses subsistantes. Si même à une seule personne conviennent plusieurs notions ou propriétés une seule cependant constitue la personne. La personne en effet n’est pas ainsi, constituée de propriétés multiples mais de ce que la propriété même de relation subsistante est une personne. Si l’on figurait plusieurs propriétés comme subsistantes séparément, il y aurait alors plusieurs personnes et non une seule. Il faut donc comprendre que de plusieurs propriétés ou notions qui conviennent à une personne, c’est celle qui 64


et non una. Oportet igitur intelligi, quod plurium proprietatum seu notionum uni personae convenientium illa quae procedit secundum ordinem naturae, personam constituit; aliae vero intelliguntur ut personae iam constitutae inhaerentes. Manifestum est autem quod innascibilitas non potest esse prima notio patris quae personam eius constituat, tum quia nihil negatione constituitur, tum quia naturaliter affirmatio negationem praecedit. Communis autem spiratio ordine naturae praesupponit paternitatem et filiationem, sicut processio amoris processionem verbi. Unde nec communis spiratio potest esse prima notio patris, sed nec filii. Relinquitur ergo quod prima notio patris sit paternitas, filii autem filiatio, spiritus autem sancti sola processio notio est. Relinquitur igitur quod tres sunt notiones constituentes personas, scilicet paternitas, filiatio et processio. Et has quidem notiones necesse est proprietates esse. Id enim quod personam constituit, oportet soli illi personae convenire, principia enim individuationis non possunt pluribus convenire. Dicuntur igitur praedictae tres notiones personales proprietates, quasi constituentes tres personas modo praedicto. Aliae vero dicuntur proprietates seu notiones personarum, non autem personales, quia personam non constituunt.

procède selon l’ordre de nature qui constitue la personne, les autres sont inhérentes à la personne déjà constituée. Or il est manifeste que I’innascibilité ne peut pas être la première notion de Père et puisse constituer une personne; car d’abord rien n’est constitué par négation, ensuite l’affirmation prime la négation naturellement. La commune spiration selon l’ordre naturel présuppose la paternité et la filiation, comme la procession d’amour la procession du verbe. D’où la commune spiration ne peut être la première notion du Père ni du Fils. Il reste donc que la première notion du Père est la paternité, celle du Fils la filiation, quant au Saint-Esprit sa seule notion est la procession. Il y a donc en tout trois notions constituant les personnes. Et ces notions sont nécessairement des propriétés. Ce qui en effet constitue la personne doit convenir à cette seule personne. Car les principes d’individuation ne peuvent s’appliquer à plusieurs. Ces trois notions sont donc dites propriétés personnelles, constituant trois personnes, comme nous l’avons dit. Les autres propriétés, ou notions des personnes ne sont pas personnelles ne constituant pas de personne.

Caput 61 [70079] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 61 tit. Quod remotis per intellectum proprietatibus personalibus, non remanent hypostases

Chapitre 61 — SI PAR LA PENSÉE ON ÉCARTE LES PROPRIÉTÉS PERSONNELLES IL N’Y A PLUS D’HYPOSTASES Il ressort de cela que si par la pensée on écarte les propriétés personnelles il n’y a plus d’hypostases. En effet dans l’abstraction qui se fait dans l’intelligence, la forme étant écartée, le sujet de la forme demeure, de même que en écartant la blancheur, la surface demeure; cette dernière écartée reste la substance, dont si l’on retire la forme reste la matière première; mais si l’on supprime le sujet plus rien ne reste. Or les propriétés personnelles sont les personnes elles-

[70080] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 61 Ex hoc autem apparet quod remotis per intellectum proprietatibus personalibus, non remanent hypostases. In resolutione enim quae fit per intellectum, remota forma, remanet subiectum formae, sicut remota albedine remanet superficies, qua remota, remanet substantia, cuius forma remota remanet materia prima; sed remoto subiecto nihil remanet. Proprietates autem personales sunt ipsae

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personae subsistentes, nec constituunt personas, quasi praeexistentibus suppositis advenientes: quia nihil in divinis potest esse distinctum quod absolute dicitur, sed solum quod relativum est. Relinquitur igitur quod proprietatibus remotis personalibus per intellectum, non remanent aliquae hypostases distinctae; sed remotis notionibus non personalibus, remanent hypostases distinctae.

mêmes subsistantes et elles ne constituent pas des personnes comme quelque Chose s’ajoutant à des sujets préexistants. Car dans les personnes divines ce qui est absolu ne peut être distinct mais seulement ce qui est relatif. Il reste donc que si l’on retire par l’intelligence les propriétés personnelles, il n’y a plus d’hypostases distinctes; quant aux autres notions non personnelles, même retirées, les hypostases restent distinctes.

Caput 62 [70081] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 62 tit. Quomodo, remotis per intellectum proprietatibus personalibus, remaneat essentia divina

Chapitre 62 — ÉCARTANT EN ESPRIT LES PROPRIÉTÉS PERSONNELLES L’ESSENCE DIVINE DEMEURE Si quelqu’un s’enquerrait, une fois écartées par la pensée les propriétés personnelles, si l’essence divine demeurerait, il faut distinguer. Car l’intelligence peut abstraire de deux manières21[21]. On peut abstraire la forme de la matière et l’on va ainsi de ce qui est plus formel à ce qui est plus matériel; car ce qui est d’abord sujet, reste en dernier lieu; mais la forme ultime est d’abord enlevée. L’abstraction ensuite peut se faire de l’universel à partir du particulier, ce qui est en quelque sorte l’ordre contraire. Car d’abord sont écartées les conditions matérielles individuantes pour obtenir ce qui est commun. Bien qu’en Dieu il n’y ait ni matière ni forme, ni l’universel ni le particulier, il y a cependant ce qui est commun et ce qui est propre, et le sujet d’une commune nature (chapitre 10). En effet les personnes sont à l’essence, selon notre mode de penser, comme les individus à la nature commune. Et donc selon la première abstraction qui écarte les propriétés personnelles, et qui sont les personnes subsistantes, il n’y a

[70082] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 62 Si quis autem quaerat, utrum remotis per intellectum proprietatibus personalibus remaneat essentia divina, dicendum est quod quodam modo remanet, quodam vero modo non. Est enim duplex resolutio quae fit per intellectum. Una secundum abstractionem formae a materia, in qua quidem proceditur ab eo quod formalius est, ad id quod est materialius: nam id quod est primum subiectum, ultimo remanet; ultima vero forma primo removetur. Alia vero resolutio est secundum abstractionem universalis a particulari, quae quodammodo contrario ordine se habet: nam prius removentur conditiones materiales individuantes, ut accipiatur quod commune est. Quamvis autem in divinis non sit materia et forma, neque universale et particulare, est tamen in divinis commune et proprium, et suppositum naturae communi. Personae enim comparantur ad essentiam,

21[21] Il y a deux sortes d’abstraction : la formelle dégage une détermination d’un être de ce qu’il est : par exemple la blancheur du mur blanc, ou la mobilité du corps en mouvement (cf. chapitre 61); la totale dégage l’universel du singulier, où demeure un tout après l’abstraction, qu’est (ce tout) composé d’un sujet et d’une forme : par exemple si je fais abstraction chez Socrate de la matière constituante, il reste "l’homme" (être vivant doué de raison); si je dégage de l’homme la différence spécifique "doué de raison", il reste "le vivant". Si l’abstraction appauvrit le contenu il y a compensation par une plus grande profondeur de la connaissance : l’essentiel est rendu visible et dégage du concret.

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secundum modum intelligendi, sicut plus de nature commune; mais bien dans le supposita propria ad naturam communem. second cas22[22]. Secundum igitur primum modum resolutionis quae fit per intellectum, remotis proprietatibus personalibus, quae sunt ipsae personae subsistentes, non remanet natura communis; modo autem secundo remanet. Caput 63 [70083] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 63 tit. De ordine actuum personalium ad proprietates personales [70084] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 63 Potest autem ex dictis manifestum esse, qualis sit ordo secundum intellectum actuum personalium ad proprietates personales. Proprietates enim personales sunt subsistentes personae: persona autem subsistens in quacumque natura agit communicando suam naturam in virtute suae naturae; nam forma speciei est principium generandi simile secundum speciem. Cum igitur actus personales ad communicationem naturae divinae pertineant, oportet quod persona subsistens communicet naturam communem virtute ipsius naturae. Et ex hoc duo possunt concludi. Quorum unum est quod potentia generativa in patre sit ipsa natura divina, nam potentia quodcumque agendi, est principium cuius virtute aliquid agitur. Aliud est quod actus personalis, scilicet generatio, secundum modum intelligendi praesupponit et naturam divinam et proprietatem personalem patris, quae est ipsa hypostasis patris, licet huiusmodi proprietas, inquantum relatio est, ex actu consequatur. Unde si in patre attendatur quod subsistens persona est, dici potest, quod quia pater est, generat; si autem attendatur quod relationis est, e converso dicendum videtur, quod quia generat,

Chapitre 63 — DU RAPPORT DES ACTES PERSONNELS AUX PROPRIÉTÉS PERSONNELLES De ce qui a été dit on voit clairement quel rapport existe, selon l’intelligence, entre les actes personnels et les propriétés personnelles. En effet les propriétés personnel les sont des personnes subsistantes : or une personne subsistante quelque soit sa nature agit en communiquant sa nature en vertu même de sa nature, car la forme spécifique est le principe de la génération du semblable selon l’espèce. Comme donc les actes personnels appartiennent à la communication de la nature divine, il faut que la personne subsistante communique une nature commune en vertu de la nature même. On peut en tirer une double conclusion : dont une est : que le pouvoir générateur du Père est la nature divine elle-même. Car tout pouvoir d’agir est le principe de ce qui est fait. La seconde conclusion est que l’acte personnel, c’est-à-dire, la génération, d’après notre mode de penser, présuppose et la nature divine et la propriété personnelle du Père et qui est son hypostase même, quoique une telle propriété en tant que relation vienne après l’acte. D’où en considérant dans le Père la personne subsistante on peut dire qu’il est Père parce qu’il engendre. Mais si on considère la relation il faudra dire au contraire que parce qu’il engendre il est Père23[23].

22[22] En d’autres termes, Dieu est intrinsèquement "un", c’est-à-dire qu’il n’y a pas trois Dieu, mais un seul. 23[23] La relation comme telle n’a pas de quoi subsister ou faire subsister; cela en effet ressortit à la substance seule. Les relations distinguent comme relations : ainsi comportent-elles une apposition. Donc la paternité en tant qu’elle constitue la personne du Père — ce qu’il a en tant

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pater est. Caput 64 [70085] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 64 tit. Quomodo oportet recipere generationem respectu patris, et respectu filii [70086] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 64 Sciendum est tamen, quod alio modo oportet accipere ordinem generationis activae ad paternitatem, alio modo generationis passivae, sive nativitatis ad filiationem. Generatio enim activa praesupponit ordine naturae personam generantis; sed generatio passiva sive nativitas ordine naturae praecedit personam genitam, quia persona genita nativitate sua habet ut sit. Sic igitur generatio activa secundum modum intelligendi praesupponit paternitatem, secundum quod est constitutiva personae patris; nativitas autem non praesupponit filiationem, secundum quod est constitutiva personae filii, sed secundum intelligendi modum praecedit eam utroque modo, scilicet et secundum quod est constitutiva personae, et secundum quod est relatio. Et similiter intelligendum est de his quae pertinent ad processionem spiritus sancti. Caput 65 [70087] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 65 tit. Quomodo actus notionales a personis non differunt nisi secundum rationem [70088] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 65 Ex ordine autem assignato inter actus notionales et proprietates notionales, non intendimus quod actus notionales, secundum rem a proprietatibus personalibus differant, sed solum secundum modum intelligendi. Sicut enim intelligere Dei est ipse Deus intelligens, ita et generatio patris est ipse pater generans, licet alio modo significentur.

Chapitre 64 — CE QUE SIGNIFIE LA GÉNÉRATION POUR LE PÉRE ET POUR LE FILS Il faut entendre d’une autre façon la génération active à partir de la paternité et d’une autre façon la génération passive, soit la naissance en relation avec la filiation. La génération active présuppose naturellement existante la personne qui engendre; mais la génération passive ou la naissance précède naturellement la personne engendrée parce que celle-ci a l’être de par sa naissance. Ainsi donc, d’après notre mode de penser, la génération active, pré suppose la paternité, selon qu’elle est constitutive de la personne du Père tandis que la naissance ne présuppose pas la filiation selon qu’elle est constitutive de la personne du Fils, mais selon notre manière de penser elle la précède de deux façons, c’est-à-dire selon qu’elle est constitutive de la personne et selon qu’elle signifie une relation. Et semblablement doit-on l’entendre des choses qui concernent la procession de l’Esprit Saint.

Chapitre 65 — LES ACTES NOTIONNELS NE DIFFÈRENT DES PERSONNES QUE SELON LA RAISON Selon l’ordre assigné entre les actes notionnels et les propriétés notionnelles nous n’entendons pas que les actes notionnels diffèrent réellement des propriétés personnelles mais seulement selon le mode de penser. En effet de même que penser, en Dieu c’est Dieu lui-même qui pense, ainsi aussi la génération chez un père est identique au géniteur, le père, quoique de signification différente. De même, bien qu’une personne possède

qu’il est la même que la substance divine —, est antécédente à la génération; selon qu’elle distingue, la génération est antécédente à la paternité (Pot 8, 3 ad 7).

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Similiter etiam licet una persona plures notiones habeat, non tamen in ea est aliqua compositio. Innascibilitas enim, cum sit proprietas negativa, nullam compositionem facere potest. Duae vero relationes quae sunt in persona patris, scilicet paternitas et communis spiratio, sunt quidem idem secundum rem prout comparantur ad personam patris: sicut enim paternitas est pater, ita et communis spiratio in patre est pater, et in filio est filius. Differunt autem secundum ea ad quae referuntur: nam paternitate pater refertur ad filium, communi spiratione ad spiritum sanctum; et similiter filius filiatione quidem ad patrem, communi vero spiratione ad spiritum sanctum.

plusieurs notions, cependant il n’y a chez elle aucune composition. L’innascibilité étant une propriété négative il n’y a pas de composition possible. Quant aux deux relations, chez le Père, de paternité et de commune spiration, elles sont une et même chose dans le réel en tant qu’elles se rapportent à la personne du Père. Car de même que la paternité est le Père, ainsi la commune spiration est le Père en tant qu’elle est dans le Père et elle est le Fils en tant qu’elle est dans le Fils. Elles diffèrent entre elles sans doute dans la mesure où elles signifient une relation différente; car par la paternité le Père se trouve en relation avec le Fils et par la commune spiration avec le Saint-Esprit. Et semblablement le Fils par la filiation se rapporte au Père, par la commune spiration au Saint-Esprit.

Caput 66 [70089] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 66 tit. Quod proprietates relativae sunt ipsa divina essentia

Chapitre 66 — LES PROPRIÉTÈS RELATIVES SONT L’ESSENCE MÊME DE DIEU Les propriétés qui définissent une relation constituent nécessairement la divine essence. Elles sont déjà identiques aux personnes subsistantes; or en Dieu une personne subsistante ne peut être autre que la divine essence (chapitre 10). La divine essence est Dieu lui-même. D’où il suit que les propriétés de relation sont en réalité identiques à Dieu. De même ce qui s’ajoute à l’essence de quelque chose est comme un accident; or en Dieu, comme on l’a vu, tout est son être (chapitre 23). Donc les propriétés relatives en Dieu ne sont pas autre chose que son essence.

[70090] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 66 Oportet autem quod ipsae proprietates relativae sint ipsa divina essentia. Proprietates enim relativae sunt ipsae personae subsistentes. Persona autem subsistens in divinis non potest esse aliud quam divina essentia: essentia autem divina est ipse Deus, ut supra ostensum est. Unde relinquitur quod proprietates relativae sint secundum rem idem quod divina essentia. Item. Quidquid est in aliquo praeter essentiam eius, inest ei accidentaliter. In Deo autem nullum accidens esse potest, ut supra ostensum est. Proprietates igitur relativae non sunt aliud ab essentia divina secundum rem. Caput 67 [70091] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 67 tit. Quod relationes non sunt exterius affixae, ut Porretani dixerunt

Chapitre 67 — LES RELATIONS NE SONT PAS QUELQUE CHOSE AJOUTÉ DE L’EXTÉRIEUR, COMME LE PRÉTENDENT LES DISCIPLES DE GILBERT DE LA PORRÉE

[70092] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 67 Non autem dici potest quod On ne peut pas dire que les dites propriétés proprietates praedictae non sint in n’existe pas dans les personnes divines 69


personis, sed exterius ad eas se habeant, sicut Porretani dixerunt. Relationes enim reales oportet esse in rebus relatis, quod quidem in creaturis manifestum est: sunt enim relationes reales in eis sicut accidentia in subiectis. Relationes autem istae quibus personae distinguuntur in divinis, sunt relationes reales, ut supra ostensum est. Igitur oportet quod sint in personis divinis, non quidem sicut accidentia: nam et alia quae in creaturis sunt accidentia, ad Deum translata a ratione accidentium cadunt, ut sapientia et iustitia, et alia huiusmodi, ut supra ostensum est. Praeterea. In divinis non potest esse distinctio nisi per relationes: nam quaecumque absolute dicuntur, communia sunt. Si igitur relationes exterius se habeant ad personas, nulla in ipsis personis distinctio remanebit. Sunt igitur proprietates relativae in personis, ita tamen quod sunt ipsae personae, et etiam ipsa essentia divina; sicut sapientia et bonitas dicuntur esse in Deo, et sunt ipse Deus et essentia divina, ut supra ostensum est.

mais elles leur seraient, extérieures, comme disent les disciples de Gilbert de la Porrée. En effet dans les choses qui sont en relation, 'relations doivent être réelles. Ce qui est manifeste dans créatures où les relations réelles en elles sont comme accidents dans leurs sujets. Or ces relations qui distinguent les personnes en Dieu sont des relations réelles comme on l’a vu (chapitre 53). Il faut donc qu’elles soient dans les personnes divines non comme des accidents; car les autres choses qui sont des accidents dans les créat transférées en Dieu perdent leur condition d’accidents, telles la sagesse, la justice et autres, comme on l’a montré. (chapitre 23). En outre, en Dieu il ne peut se trouver de distinction ce n’est au moyen des relations; car tout ce qui est absolument est commun aux trois personnes. Si donc les relations sont ajoutées de l’extérieur aux personnes, il ne restera rien qui distingue les personnes. Il y a donc des propriétés relatives dans les personnes et qui sont les personnes elles-mêmes, comme aussi la sagesse et la bonté sont en Dieu et sont Dieu lui-même et son essence, comme on l’a exposé.

B — Les oeuvres de Dieu — la Création (chapitre 68 à 94)

1° En général (chapitre 68 à 70) Caput 68 [70093] Compendium Chapitre 68 — L’ÊTRE, EFFET theologiae, lib. 1 cap. 68 tit. De effectibus PREMIER DE LA DIVINITÉ Après avoir étudié ce qui a trait à Dieu et à divinitatis, et primo de esse la Trinité des personnes il reste à traiter des [70094] Compendium theologiae, lib. 1 oeuvres de la Trinité. La première oeuvre cap. 68 His igitur consideratis quae ad de Dieu dans les choses est l’être lui-même unitatem essentiae divinae pertinent et ad que toutes les autres oeuvres présupposent personarum Trinitatem, restat de et sur lequel elles sont fondées. Il est effectibus Trinitatis considerandum. nécessaire que ce qui est de quelque Primus autem effectus Dei in rebus est manière soit de Dieu. Dans les choses qui ipsum esse, quod omnes alii effectus ont un ordre on trouve ceci communément praesupponunt, et supra quod fundantur. que ce qui est premier et le plus parfait Necesse est autem omne quod aliquo dans cet ordre, est la cause de ce qui en cet modo est, a Deo esse. In omnibus autem ordre vient après comme le feu, qui est très ordinatis hoc communiter invenitur, quod I chaud, cause la chaleur dans les autres id quod est primum et perfectissimum in corps chauds. Toujours en effet ce qui est aliquo ordine, est causa eorum quae sunt imparfait a son origine en ce qui est parfait, post in ordine illo; sicut ignis, qui est telles les semences des animaux et des 70


maxime calidus, est causa caliditatis in reliquis corporibus calidis. Semper enim imperfecta a perfectis inveniuntur habere originem, sicut semina ab animalibus et plantis. Ostensum est autem supra, quod Deus est primum et perfectissimum ens: unde oportet quod sit causa essendi omnibus quae esse habent. Adhuc. Omne quod habet aliquid per participationem, reducitur in id quod habet illud per essentiam, sicut in principium et causam; sicut ferrum ignitum participat igneitatem ab eo quod est ignis per essentiam suam. Ostensum est autem supra, quod Deus est ipsum suum esse, unde esse convenit ei per suam essentiam, omnibus autem aliis convenit per participationem: non enim alicuius alterius essentia est suum esse, quia esse absolutum et per se subsistens non potest esse nisi unum, ut supra ostensum est. Igitur oportet Deum esse causam existendi omnibus quae sunt.

plantes. Or on a vu plus haut (chapitres 3, 18, 20 et 21) que Dieu est le premier être et le plus parfait; d’où il faut qu’il soit la cause de l’être de tout ce qui est. Encore : tout ce qui possède quelque chose par participation doit être ramené à ce qui est par essence, comme en son principe et sa cause, comme le fer en fusion partage sa propriété nouvelle à partir de ce qui est le feu par essence. Or on a montré plus haut (chapitre 11) que Dieu est l’être même et dont l’être est son essence tandis que toi le reste tient son être par participation. Car aucune essence des choses n’est leur être; l’être absolu et subsitant par lui-même ne peut être qu’un seul, comme on l'a vu (chapitre 15). Dieu est donc nécessairement la cause de tout ce qui est.

Caput 69 [70095] Compendium Chapitre 69 — EN CRÉANT N’A PAS theologiae, lib. 1 cap. 69 tit. Quod Deus in UTILISÉ DE MATIÈRE Ceci nous fait admettre que Dieu comme creando res non praesupponit materiam créateur n'a pas été soumis à quelque [70096] Compendium theologiae, lib. 1 matière préexistante pour en façonner cap. 69 Hoc autem ostendit quod Deus in quelque chose. Car aucun agent ne creando res non praeexigit materiam ex préexige pour son action ce qu’il produit qua operetur. Nullum enim agens par cette action, mais seulement ce qu’il ne praeexigit ad suam actionem id quod per peut produire par Son action. En effet un suam actionem producit, sed solum ea constructeur a besoin au préalable de pierre praeexigit quae sua actione producere non et de bois pour son travail parce qu’il ne potest: aedificator enim lapides et ligna ad petit lui-même i s produire. Il faut donc suam actionem praeexigit, quia ea sua qu’aussi la matière soit produite par Dieu, actione producere non potest; domum puisque nous avons montré (chapitre 68) autem producit in agendo, sed non que tout ce qui est de quelque façon a Dieu praesupponit. Necesse est autem materiam comme cause de son existence. Il reste produci per actionem Dei, cum ostensum donc qu’en agissant Dieu n’a pas utilisé de sit, quod omne quod quolibet modo est, matière. Deum habeat causam existendi. Encore : l’acte de sa nature est avant la Relinquitur igitur quod Deus in agendo puissance d’où lui revient d’abord d’être le materiam non praesupponit. Adhuc. Actus principe. Et tout principe qui dans la naturaliter prior est potentia, unde et per création en suppose un autre n’a que par prius competit sibi ratio principii. Omne après d’être principe. Puisque Dieu est le autem principium quod in creando aliud principe des choses comme leur acte principium praesupponit, per posterius premier et la matière comme l’être en habet rationem principii. Cum igitur Deus puissance, il ne convient pas que Dieu dans sit principium rerum sicut actus primus, son action présuppose une matière. 71


materia autem sicut ens in potentia, inconveniens est quod Deus in agendo materiam praesupponat. Item. Quanto aliqua causa est magis universalis, tanto effectus eius est universalior. Nam causae particulares, effectus universalium causarum ad aliquid determinatum appropriant, quae quidem determinatio ad effectum universalem comparatur sicut actus ad potentiam. Omnis igitur causa quae facit aliquid esse in actu, praesupposito eo quod est in potentia ad actum illum, est causa particularis respectu alicuius universalioris causae. Hoc autem Deo non competit, cum ipse sit causa prima, ut supra ostensum est. Non igitur praeexigit materiam ad suam actionem. Ipsius igitur est producere res in esse ex nihilo, quod est creare: et inde est quod fides Catholica eum creatorem confitetur.

De même. Plus une cause est universelle, plus universel est son effet. Car les causes particulières adaptent à quel que chose de déterminé l’action des causes universelles; cette détermination est à l’effet universel comme l’acte à la puissance. Donc toute cause qui fait être quelque chose en acte, étant présupposé ce qui est en puissance à cet acte, est une cause particulière par rapport à une cause plus universelle. Ce qui ne peut être en Dieu puisqu’il est cause premières comme on l’a montré (chapitre 3 et 68). La matière donc ne préexiste pas à son action. A lui donc appartient de produire l’être du néant, ce qui est proprement créer. Et voilà pourquoi la foi catholique reconnaît qu’il est Créateur.

Caput 70 [70097] Compendium Chapitre 70 — DIEU SEUL PEUT theologiae, lib. 1 cap. 70 tit. Quod creare CRÉER soli Deo convenit Ceci est aussi évident : Dieu seul a le [70098] Compendium theologiae, lib. 1 pouvoir de créer. Car créer suppose chez cap. 70 Hoc etiam apparet, quod soli Deo son auteur qu’il n’est pas conditionné par convenit esse creatorem. Nam creare illi une autre cause plus universelle. Et c’est ce causae convenit quae aliam qui se vérifie en Dieu, comme on vient de universaliorem non praesupponit, ut ex le voir. Il est donc seul créateur. dictis patet. Hoc autem soli Deo competit. De même. Plus une puissance est éloignée Solus igitur ipse est creator. Item. Quanto de l’acte, plus aussi doit être grand le potentia est magis remota ab actu, tanto pouvoir qui la réduit en acte. oportet esse maiorem virtutem per quam Mais quelque grande que soit la distance reducatur in actum. Sed quantacumque de la puissance à l’acte elle reste toujours distantia potentiae ad actum detur, semper plus grande si la puissance elle- même lui remanet maior distantia, si ipsa potentia est soustraite. Donc créer quelque chose de subtrahatur. Creare igitur aliquid ex nihilo rien requiert un pouvoir infini. Mais Dieu requirit infinitam virtutem. Sed solus seul possède un pouvoir infini puisqu’il Deus est infinitae virtutis, cum ipse sit possède une essence infinie. Dieu seul infinitae essentiae. Solus igitur Deus donc peut créer. potest creare.

2° Les choses matérielles (chapitre 71 à 74) Caput 71 [70099] Compendium Chapitre 71 — LA DIVERSITÉ DE LA theologiae, lib. 1 cap. 71 tit. Quod MATIÈRE N’EST PAS CAUSE DE LA materiae diversitas non est causa DIVERSITÉ DES CHOSES diversitatis in rebus Ce qui vient d’être dit montre à l’évidence 72


[70100] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 71 Manifestum est autem ex praeostensis, quod causa diversitatis in rebus non est materiae diversitas. Ostensum est enim, quod materia non praesupponitur actioni divinae, qua res in esse producit. Causa autem diversitatis rerum non est ex materia, nisi secundum quod materia ad rerum productionem praeexigitur, ut scilicet secundum diversitatem materiae diversae inducantur formae. Non igitur causa diversitatis in rebus a Deo productis est materia. Adhuc. Secundum quod res habent esse, ita habent pluralitatem et unitatem, nam unumquodque secundum quod est ens, est etiam unum. Sed non habent esse formae propter materiam, sed magis materiae propter formas: nam actus melior est potentia, id autem propter quod aliquid est, oportet melius esse. Neque igitur formae ideo sunt diversae ut competant materiis diversis, sed materiae ideo sunt diversae, ut competant diversis formis.

que la cause de la diversité des choses n’est pas la diversité de la matière. On a montré en effet (chapitre 69) qu’aucune matière ne conditionne l’action divine qui produit l’être des choses. Mais la cause de la diversité des choses ne vient pas de la matière pour autant qu’elle est préexigée à leur production c’est-à-dire selon que par sa diversité des formes diverses seraient produites. Donc la matière n’est pas la cause de la diversité des choses que Dieu produit. Encore. Selon que les choses ont l’être ainsi ont-elles pluralité et unité, car toute chose selon qu’elle est un être, est aussi une. Mais les formes n’ont pas l’être à cause de la matière mais plutôt les matières à cause des formes; car l’acte vaut plus que la puissance et ce pourquoi quelque chose est doit prévaloir. Et donc les formes ne sont pas diverses pour convenir aux matières, mais les matières sont diverses pour convenir à des formes diverses.

Caput 72 [70101] Compendium Chapitre 72 — COMMENT PRODUIT theologiae, lib. 1 cap. 72 tit. Quomodo LES DIVERSES CHOSES ET QUELLE Deus diversa produxit, et quomodo EST LA CAUSE DE LEUR pluralitas rerum causata est PLURALITÉ Si les choses sont ainsi à l’unité et à la [70102] Compendium theologiae, lib. 1 multitude comme elles sont à l’être, et cap. 72 Si autem hoc modo se habeant res comme tout être des choses dépend de ad unitatem et multitudinem, sicut se Dieu, comme on l’a montré (chapitres 68 et habent ad esse, totum autem esse rerum 69), il faut aussi que la cause de cette dependet a Deo, ut ostensum est, pluralité vienne de Dieu. Ce qui peut se pluralitatis rerum causam ex Deo esse montrer comme suit : il est nécessaire en oportet. Quod quidem qualiter sit, effet que tout agent produise quelque chose considerandum est. Necesse est enim de semblable à soi-même autant que quod omne agens agat sibi simile, possible; or il n’était pas possible à Dieu de secundum quod possibile est. Non autem produire des choses qui reproduisent sa erat possibile quod similitudinem divinae boni... selon la simplicité qui est en lui. Il bonitatis res a Deo productae fallut donc que celui qui est un et simple consequerentur in ea simplicitate fut représenté dans les choses produites de secundum quam invenitur in Deo: unde diverses manières et différemment. Il fut oportuit quod id quod est unum et donc nécessaire que la diversité existât simplex, repraesentaretur in rebus causatis dans les choses produites par Dieu pour diversimode et dissimiliter. Necesse igitur qu’à leur manière elles imitent la fuit diversitatem esse in rebus a Deo perfection divine. productis, ut divinam perfectionem rerum De même : tout ce qui a une cause est fini; diversitas secundum suum modum Dieu seul possède une essence infinie, 73


imitaretur. Item. Unumquodque causatum finitum est: solius enim Dei est essentia infinita, ut supra ostensum est. Quodlibet autem finitum per additionem alterius redditur maius. Melius igitur fuit diversitatem in rebus creatis esse, ut sic plura bona essent, quam quod esset unum tantum genus rerum a Deo productum. Optimi autem est optima adducere. Conveniens igitur fuit Deo quod in rebus diversitatem produceret.

comme on l’a vu (chapitre 18). Tout ce qui est fini peut grandir par ajout d’un autre. Il était donc plus opportun que parmi les choses créées intervienne la diversité pour qu’ainsi il y eut plusieurs biens plutôt qu’un seul genre de choses que Dieu aurait créées. Celui qui est le meilleur devait donc produire les meilleures choses. Il convenait donc que Dieu produisit la diversité des choses.

Caput 73 [70103] Compendium Chapitre 73 — DE LA DIVERSITÉ, DU theologiae, lib. 1 cap. 73 tit. De diversitate DEGRÉ, DE L’ORDRE DES CHOSES rerum, gradu et ordine La multiplicité des choses exigeait aussi qu’un ordre y fut instauré en sorte qu’il y [70104] Compendium theologiae, lib. 1 en eut de plus excellentes. Il convient en cap. 73 Oportuit autem diversitatem in effet à l’abondante bonté de Dieu de rebus cum ordine quodam institui, ut communiquer une ressemblance de sa scilicet quaedam aliis essent potiora. Hoc bonté aux choses dont il est la cause, dans enim ad abundantiam divinae bonitatis la mesure du possible. Dieu n’est pas pertinet, ut suae bonitatis similitudinem seulement bon en lui-même, il dépasse rebus causatis communicet, quantum infiniment les autres choses en bonté et il possibile est. Deus autem non tantum in se leur communique sa bonté. bonus est, sed etiam alia in bonitate Pour rendre plus parfaite avec Dieu la excellit, et ea ad bonitatem adducit. Ut ressemblance des choses créées, il était igitur perfectior esset rerum creatarum nécessaire que certaines soient mieux similitudo ad Deum, necessarium fuit, ut gratifiées et que d’aucunes agissent sur quaedam res aliis constituerentur d’autres pour les amener à la perfection. La meliores, et ut quaedam in alia agerent, ea diversité fondamentale des choses consiste ad perfectionem ducendo. Prima autem principalement dans la diversité des diversitas rerum principaliter in diversitate formes; ce qui donne les contraires. Le formarum consistit. Formalis autem genre en effet se partage en espèces diversitas secundum contrarietatem est. diverses par des différences contraires. Or Dividitur enim genus in diversas species dans ces contraires il faut un certain ordre, differentiis contrariis. In contrarietate car un contraire est toujours plus parfait autem ordinem necesse est esse, nam qu’un autre (voir chapitre 116, fin). Il a semper alterum contrariorum perfectius donc fallu que la diversité des choses soit est. Oportet igitur rerum diversitatem cum établie par Dieu dans un certain ordre, quodam ordine a Deo esse institutam, ut c’est-à-dire que certaines soient placées auscilicet quaedam sint aliis potiora. dessus des autres. Caput 74 [70105] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 74 tit. Quomodo res creatae quaedam plus habent de potentia, minus de actu, quaedam e converso

Chapitre 74 — PARMI LES CRÉATURES IL Y EN A QUI SONT PLUS EN PUISANCE QU’EN ACTE, POUR D’AUTRES C’EST LE CONTRAIRE [70106] Compendium theologiae, lib. 1 Toute chose est d’autant plus noble et cap. 74 Quia vero unumquodque intantum parfaite qui se rapproche davantage de la nobile et perfectum est, inquantum ad ressemblance divine. Or Dieu est l’acte pur 74


divinam similitudinem accedit, Deus autem est actus purus absque potentiae permixtione; necesse est ea quae sunt suprema in entibus, magis esse in actu, et minus de potentia habere, quae autem inferiora sunt magis in potentia esse. Hoc autem qualiter sit, considerandum est. Cum enim Deus sit sempiternus et incommutabilis in suo esse, illa sunt in rebus infima, utpote de similitudine divina minus habentia, quae sunt generationi et corruptioni subiecta, quae quandoque sunt, et quandoque non sunt. Et quia esse sequitur formam rei, sunt quidem huiusmodi quando formam habent, desinunt autem esse quando forma privantur. Oportet igitur in eis esse aliquid quod possit quandoque formam habere, quandoque vero forma privari, quod dicimus materiam. Huiusmodi igitur quae sunt in rebus infima, oportet esse ex materia et forma composita. Illa vero quae sunt suprema in entibus creatis, ad similitudinem divini esse maxime accedunt, nec est in eis potentia ad esse et non esse, sed a Deo per creationem sempiternum esse adepta sunt. Cum autem materia hoc ipsum quod est, sit potentia ad esse quod est per formam, huiusmodi entia in quibus non est potentia ad esse et non esse, non sunt composita ex materia et forma, sed sunt formae tantum subsistentes in suo esse, quod acceperunt a Deo. Necesse est autem huiusmodi substantias incorporales incorruptibiles esse. In omnibus enim corruptibilibus est potentia ad non esse. In iis autem non est, ut dictum est. Sunt igitur incorruptibiles. Item. Nihil corrumpitur nisi per separationem formae ab ipso, nam esse semper consequitur formam. Huiusmodi autem substantiae, cum sint formae subsistentes, non possunt separari a suis formis, et ita esse amittere non possunt. Ergo sunt incorruptibiles. Sunt autem inter utraque praedictorum quaedam media, in quibus etsi non sit potentia ad esse et non esse, est tamen in eis potentia ad ubi. Huiusmodi autem sunt corpora caelestia, quae generationi et corruptioni non

sans mélange de potentialité. Il est donc nécessaire que les êtres suprêmes soient davantage en acte et moins en puissance tandis que les inférieurs sont davantage en puissance. Qu’entend-on par là ? Puisque Dieu est éternel et immuable en son être celles-là sont les moindres parmi les choses en tant qu’ayant moins de la ressemblance divine; elles sont sujettes à la génération et à la corruption; elles sont pour un temps puis ne sont plus. Et parce que l’être est en fonction de la forme, de telles choses existent quand elles ont leur forme et elles cessent d’être quand elles en sont privées. Il faut donc qu’il y ait en elles ce qui fait qu’elles puissent avoir une forme ou de ne pas en avoir et c’est ce que nous appelons la matière. Ces choses donc qui sont les moindres sont nécessairement composées de matière et de forme. Celles qui sont plus nobles se rapprochent au maximum de la ressemblance divine; d’où elles sont libres de toute possibilité de perdre leur existence; bien plus, de par leur création par Dieu elles ont obtenu une existence sans fin. Or ce qu’est la matière c’est d’être en puissance à l’être qui est par la forme; ces êtres donc qui ne sont pas en puissance à être ou ne pas être ne sont pas composés de matière ni de forme; bien plus, ce sont de pures formes qui dans leur être reçu de Dieu possèdent en elles mêmes leur subsistance. Il est nécessaire que ces substances incorporelles soient incorruptibles. Dans toutes les choses corruptibles en effet il y a possibilité au non-être. Or en celles-là la potentialité n’entre pas; elles sont donc incorruptibles. De même : rien ne se corrompt si ce n’est par séparation de sa forme; les substances dont il s’agit, étant d formes subsistantes par elles-mêmes, ne sont pas séparables de leur forme et ainsi ne peuvent perdre l’existence elles sont donc incorruptibles. Il y a d’ailleurs entre ces deux degrés d’être des substances mixtes; dans lesquelles bien qu’il n’y ait pas de puissance à l’être et au non être, il y a cependant en elles une possibilité de lieu. Ce sont les corps célestes qui eux ne sont 75


subiiciuntur, quia in iis contrarietates non inveniuntur, et tamen sunt mutabilia secundum locum: sic autem invenitur in aliquibus materia sicut et motus, est enim motus actus existentis in potentia. Habent igitur huiusmodi corpora materiam non subiectam generationi et corruptioni, sed solum loci mutationi.

pas sujets à génération ni corruption, parce qu’en eux on ne trouve pas de contraires, mais ils se meuvent localement; ainsi en trouve-t-on qui ont mouvement et matière, car “le mouvement est l’actuation d’une puissance en devenir”24[24]. De tels corps ont une matière qui n’est pas sujette à la corruption comme à la génération, mais seulement au changement local.

3° Les créatures spirituelles (chapitre 75 à 94) Caput 75 [70107] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 75 tit. Quod quaedam sunt substantiae intellectuales, quae immateriales dicuntur [70108] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 75 Praedictas autem substantias, quas immateriales diximus, necesse est etiam intellectuales esse. Ex hoc enim aliquid intellectuale est quod immune est a materia, quod ex ipso intelligendi modo percipi potest. Intelligibile enim in actu et intellectus in actu sunt unum. Manifestum est autem aliquid esse actu intelligibile per hoc quod est a materia separatum: nam et de rebus materialibus intellectualem cognitionem habere non possumus nisi per abstractionem a materia. Unde oportet idem iudicium de intellectu esse, ut scilicet quae sunt immaterialia, sint intellectualia. Item. Substantiae immateriales sunt primae et supremae in entibus, nam actus naturaliter est prior potentia. Omnibus autem rebus apparet intellectus esse superior: intellectus enim utitur corporalibus quasi instrumentis. Oportet igitur substantias immateriales intellectuales esse. Adhuc. Quanto aliqua sunt superiora in entibus, tanto magis pertingunt ad similitudinem divinam. Videmus enim res quasdam infimi gradus participare divinam similitudinem quantum ad esse tantum, velut inanimata; quaedam autem quantum ad esse et

a) Les anges (chapitre 75 à 78) Chapitre 75 — LES ÉTRES SUPÉRIEURS A LA MATIÈRE ONT EN PROPRE LA CONNAISSANCE INTELLECTUELLE Ces substances dont nous avons parlé et qui sont immatérielles sont nécessairement aussi intellectuelles. Est intellectuel en effet ce qui est exempt de matière; leur mode de penser le prouve. En effet l’intelligible en acte et l’intelligence en acte ne font qu’un. Il est manifeste que quelque chose est intelligible en acte du fait qu’il est séparé de la matière; car des choses matérielles nous en avons connaissance par abstraction de la matière (Comp. chapitre 83). Or on doit faire la même supposition pour l’intelligence c’està-dire ce qui est immatériel est aussi intelligent. De même : les êtres immatériels sont premiers et suprêmes parmi les êtres. Car l’acte est naturellement avant la potentialité. Or l’intelligence apparaît supérieure à toutes les choses; elle se sert en effet des choses corporelles comme d’instruments. Il faut donc que les substances immatérielles soient intellectuelles. Encore : plus une chose occupe un rang élevé dans la série des êtres plus grande aussi est sa ressemblance avec Dieu. Il y en a qui n’ont de ressemblance que par le fait : de leur existence, comme les minéraux; d’autres parce qu’ils ont l’être et la vie,

24[24] Aristote : Phys 3. 1 [a 10-15].

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vivere, ut plantae; quaedam autem quantum ad sentire, ut animalia; supremus autem modus est per intellectum, et maxime Deo conveniens. Supremae igitur creaturae sunt intellectuales: et quia inter caeteras creaturas magis ad Dei similitudinem accedunt, propter hoc dicuntur ad imaginem Dei constitutae

comme les plantes; d’autres parce qu’ils sont sensibles, comme les animaux; au sommet est la connaissance intellectuelle laquelle est suprêmement en Dieu; donc les créatures les plus hautes sont intellectuelles en Dieu. Et parce que parmi toutes les créatures celles-ci sont le plus semblables à Dieu, nous sommes dits "créés à l’image de Dieu ".

Caput 76 [70109] Compendium Chapitre 76 — DE TELLES theologiae, lib. 1 cap. 76 tit. Quomodo SUBSTANCES SONT LIBRES tales substantiae sunt arbitrio liberae D’ARBITRE Par là on démontre qu’elles sont libres [70110] Compendium theologiae, lib. 1 d’arbitre. L’intelligence en effet n’agit pas cap. 76 Per hoc autem ostenditur, quod et ne désire pas sans jugement, comme les sunt arbitrio liberae. Intellectus enim non choses inanimées; et le jugement de agit aut appetit sine iudicio, sicut l’intelligence ne vient pas d’une impulsion inanimata; neque est iudicium intellectus naturelle comme chez les brutes, mais par ex naturali impetu, sicut in brutis, sed ex propre appréhension car l’intelligence propria apprehensione: quia intellectus et connaît la fin et ce qui conduit à la fin et le finem cognoscit, et id quod est ad finem, rapport de l’une à l’autre; et donc elle peut et habitudinem unius ad alterum; et ideo être cause de son jugement par lequel elle ipse sui iudicii causa esse potest, quo désire et fait quel que chose pour une fin. appetat et agat aliquid propter finem. Et nous appelons libre ce qui est sa propre Liberum autem dicimus quod sui causa cause. L’intelligence donc désire et agit est. Appetit igitur et agit intellectus libero d’un jugement libre et cela est être libre iudicio, quod est esse liberum arbitrio. d’arbitre. Donc les substances suprêmes Supremae igitur substantiae sunt arbitrio sont libres d’arbitre25[25]. liberae. Adhuc. Liberum est quod non est De plus, libre est ce qui n’est pas obligatum ad aliquid unum determinatum. déterminé à quelque chose d’unique; or le Appetitus autem substantiae intellectivae désir de la substance intellectuelle n’est pas non est obligatus ad aliquid unum tenu à quelque bien déterminé, car il suit determinatum bonum: sequitur enim l’appréhension de l’intelligence qui perçoit apprehensionem intellectus, quae est de le bien universellement. Donc le désir de la bono universaliter. Igitur appetitus substance intelligente est libre comme se substantiae intelligentis est liber, utpote portant indifféremment vers tout ce qui est communiter se habens ad quodcumque bon. bonum. Caput 77 [70111] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 77 tit. Quod in eis est ordo et gradus secundum perfectionem naturae

Chapitre 77 — DANS CES SUBSTANCES EXISTE UN ORDRE ET DES DEGRÉS SELON LA PERFECTION DE LEUR NATURE De même que ces substances intellectuelles [70112] Compendium theologiae, lib. 1 surpassent d’un certain degré les autres cap. 77 Sicut autem hae substantiae substances ainsi aussi ces mêmes 25[25] Libres de leur décision.

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intelligentes quodam gradu aliis substantiis praeponuntur, ita etiam ipsas substantias necesse est aliquibus gradibus ab invicem distare. Non enim ab invicem differre possunt materiali differentia, cum materia careant: unde si in eis est pluralitas, necesse est eam per distinctionem formalem causari, quae diversitatem speciei constituit. In quibuscumque autem est speciei diversitatem accipere, necesse est in eis gradum quemdam et ordinem considerare: cuius ratio est, quia sicut in numeris additio vel subtractio unitatis speciem variat, ita per additionem et subtractionem differentiarum res naturales specie differentes inveniuntur; sicut quod est animatum tantum, ab eo differt quod est animatum et sensibile; et quod est animatum et sensibile tantum, ab eo quod est animatum, sensibile et rationale. Necesse est igitur praedictas immateriales substantias secundum quosdam gradus et ordines esse distinctas.

substances entre elles doivent se distancer par quelques degrés. Elles ne peuvent en effet différer entre elles par une différence matérielle, comme elles sont exemptes de la matière. Donc s’il s’y trouve une pluralité cela vient nécessairement de leur distinction formelle qui constitue la diversité de l’espèce. Or n’importe où il y a diversité de l’espèce on doit y découvrir un ordre et des degrés; la raison en est que comme dans les nombres l’addition ou la soustraction d’une unité fait varier l’espèce, ainsi par l’addition et la soustraction de leur différence les choses naturelles se trouvent être différentes par l’espèce, comme ce qui est seulement animé diffère de ce qui est animé et sensible, et ce dernier de ce qui est au plus rationnel. Il est donc nécessaire que les dites substances immatérielles soient distinctes selon des degrés et des ordres.

Caput 78 [70113] Compendium Chapitre 78 — COMMENT theologiae, lib. 1 cap. 78 tit. Qualiter est ENTENDRE ORDRE ET DEGRÉ in eis ordo et gradus in intelligendo DANS LEUR ACTE INTELLIGENT ? Et parce que le mode substantiel d’une [70114] Compendium theologiae, lib. 1 chose détermine son mode d’opération il cap. 78 Et quia secundum modum faut que celles qui sont supérieures pensent substantiae rei est modus operationis, plus noblement comme ayant des formes necesse est quod superiores earum intelligibles et des vertus plus universelles nobilius intelligant, utpote formas et plus unifiées (celles qui sont inférieures intelligibiles et virtutes magis universales sont de pensée plus débile et elles ont des et magis unitas habentes: inferiores autem formes plus nombreuses et moins esse debiliores in intelligendo, et habere universelles). formas magis multiplicatas et minus universales. b) Les hommes (chapitre 79-94) Caput 79 [70115] Compendium Chapitre 79 — LA SUBSTANCE QUI theologiae, lib. 1 cap. 79 tit. Quod FAIT L’HOMME INTELLIGENT EST substantia per quam homo intelligit, est LA MOINDRE PARMI LES infima in genere substantiarum INTELLECTUELLES intellectualium Comme il n’existe nulle part de processus [70116] Compendium theologiae, lib. 1 à l’infini, de même qu’on trouve des êtres cap. 79 Cum autem non sit in rebus in qui approchent très près de Dieu, ainsi en infinitum procedere, sicut est invenire trouve-t-on dans les êtres intellectuels qui supremam in praedictis substantiis, quae se rapprochent très près de la matière. On 78


propinquissime accedit ad Deum, ita necesse est inveniri infimam, quae maxime appropinquat materiae corporali. Et hoc quidem taliter potest esse manifestum. Intelligere enim homini supra alia animalia convenit. Manifestum est enim quod homo solus universalia considerat, et habitudines rerum, et res immateriales, quae solum intelligendo percipiuntur. Impossibile est autem quod intelligere sit actus exercitus per organum corporale, sicut visio exercetur per oculum. Necesse est enim quod omne instrumentum virtutis cognoscitivae careat illo genere rerum quod per ipsum cognoscitur, sicut pupilla caret coloribus ex sua natura: sic enim cognoscuntur colores, inquantum colorum species recipiuntur in pupilla; recipiens autem oportet esse denudatum ab eo quod recipitur. Intellectus autem cognoscitivus est omnium naturarum sensibilium. Si igitur cognosceret per organum corporale, oporteret illud organum esse denudatum ab omni natura sensibili, quod est impossibile. Item. Omnis ratio cognoscitiva eo modo cognoscitur quo species cogniti est apud ipsam, nam haec est sibi principium cognoscendi. Intellectus autem cognoscit res immaterialiter, etiam eas quae in sua natura sunt materiales, abstrahendo formam universalem a materialibus conditionibus individuantibus. Impossibile est ergo quod species rei cognitae sit in intellectu materialiter: ergo non recipitur in organo corporali, nam omne organum corporale est materiale. Idem etiam apparet ex hoc quod sensus debilitatur et corrumpitur ab excellentibus sensibilibus, sicut auditus a magnis sonis, et visus a rebus valde fulgidis, quod accidit, quia solvitur organi harmonia. Intellectus autem magis roboratur ex excellentia intelligibilium: nam qui intelligit altiora intelligibilium, non minus potest intelligere alia, sed magis. Si igitur homo inveniatur intelligens, et intelligere hominis non sit per organum corporale, oportet quod sit aliqua substantia

peut s’en rendre compte de la façon suivante. Penser met l’homme au- dessus des autres animaux. Il est manifeste en effet que seul l’homme considère les choses universellement comme aussi leurs rapports et les choses immatérielles qui ne sont perçues que par la pensée. Or il est impossible que penser soit un acte exercé par un organe corporel, comme la vision qui se sert de l’oeil. Il est nécessaire en effet que tout instrument d’une vertu cognitive soit exempt de ce genre de choses par quoi il connaît, comme la pupille par nature n’est pas colorée. Ainsi en effet les couleurs sont connues en tant que leurs images sont reçues dans l’œil; ce qui perçoit doit être dépouillé des choses qu’il reçoit. Or l’intelligence connaît toutes les choses sensibles. Si donc elle connaissait par un organe corporel, il faudrait que cet organe soit dépouillé de toute nature sensible; Ce qui est impossible. De même, toute faculté de connaissance connaît selon que l’image de la chose connue est en elle car cette image est pour elle principe de connaissance. Or l’intelligence connaît les choses sans la matière, même celles qui de leur nature sont faites de matière, en abstrayant la forme universelle des conditions matérielles individuantes. Il est donc impossible que l’image de la chose connue soit matériellement dans l’intelligence. Donc elle n’est pas reçue dans un organe corporel, car tout organe cor est matériel. De même : les sens s’affaiblissent et se corrompent si leur objet est trop violent comme l’ouïe par des sons trop stridents ou la vue par des objets trop brillants; cela arrive parce que les éléments de l’organe sont atteints dans leur structure. Or l’intelligence se fortifie au contraire par l’excellence des choses intelligibles; car celui qui saisit des choses plus élevées n’est pas moins capable d’en comprendre d’autres, bien au contraire. Ainsi donc comme l’homme est intelligent et que penser pour lui ne se fait pas par un organe corporel il faut qu’il y ait une substance 79


incorporea, per quam homo intelligat. Nam quod per se potest operari sine corpore, etiam eius substantia non dependet a corpore. Omnes enim virtutes et formae quae per se subsistere non possunt sine corpore, operationem habere non possunt sine corpore: non enim calor per se calefacit, sed corpus per calorem. Haec igitur substantia incorporea per quam homo intelligit, est infima in genere substantiarum intellectualium, et maxime materiae propinqua.

incorporelle par laquelle l’homme pense. Car ce qui peut opérer par soi-même sans un corps, sa substance aussi ne dépend pas du corps. En effet toutes les facultés et formes qui ne peuvent subsister par ellesmêmes sans un corps ne peuvent avoir d’opération sans un corps. En effet la chaleur ne chauffe pas en elle-même mais un corps qui est chaud donne de la chaleur. Donc cette substance incorporelle par laquelle l’homme pense est la plus humble dans le genre des substances intellectuelles et très proche de la matière.

Caput 80 [70117] Compendium Chapitre 80 — DIFFÉRENCE DANS theologiae, lib. 1 cap. 80 tit. De differentia L’INTELLECT ET LE MODE DE intellectus, et modo intelligendi PENSER Comme ce qui est intelligible est au-dessus [70118] Compendium theologiae, lib. 1 de ce qui est sensible, tout comme cap. 80 Cum autem esse intelligibile sit l’intelligence est au-dessus des sens, ceux supra esse sensibile, sicut intellectus supra qui sont inférieurs parmi les êtres imitent sensum, ea autem quae sunt inferiora in autant que possible les êtres supérieurs, tels entibus, imitantur ut possunt superiora, les corps engendrés et corruptibles qui en sicut corpora generabilia et corruptibilia quelque sorte imitent le mouvement des imitantur aliquo modo circulationem corps célestes : il est donc nécessaire que caelestium corporum, necesse est et ce qui est sensible soit à sa manière sensibilia intelligibilibus suo modo assimilé à ce qui est intelligible et ainsi par assimilari; et sic ex similitudine analogie nous pouvons des choses sensibilium utcumque possumus devenire sensibles en arriver quelque peu à la in notitiam intelligibilium. Est autem in connaissance des choses intelligibles. Or sensibilibus aliquid quasi supremum quod dans les choses sensibles il y a quelque est actus, scilicet forma, et aliquid chose quasi extrême qui est leur acte ou infimum quod est potentia tantum, scilicet leur forme et quelque chose d’infime qui materia, et aliquid medium, scilicet est uniquement potentialité soit la matière compositum ex materia et forma. Sic et il y a quelque chose de mixte soit le etiam in esse intelligibili considerandum composé de matière et de forme. Ainsi est: nam supremum intelligibile, quod est aussi faut-il considérer l’être intelligible. Deus, est actus purus; substantiae vero Car l’intelligible suprême c’est Dieu qui intellectuales aliae sunt habentes aliquid est l’acte pur. Les autres substances de actu et de potentia secundum esse intellectuelles selon l’être intelligible sont intelligibile; infima vero intellectualium en possession d’acte et de potentialité; la substantiarum, per quam homo intelligit, plus humble des substances intelligibles, est quasi in potentia tantum in esse celle par quoi l’homme pense, est presque intelligibili. Huic etiam attestatur quod uniquement potentialité dans l’être homo invenitur a principio potentia intelligible. La preuve en est aussi que, au tantum intelligens, et postmodum début, l’homme ne pense qu’en puissance paulatim reducitur in actum; et inde est seulement, et ensuite peu-à-peu il est quod id per quod homo intelligit, vocatur amené à l’acte; de la vient que ce par quoi l’homme pense est appelé intellect intellectus possibilis. possible. 80


Caput 81 [70119] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 81 tit. Quod intellectus possibilis in homine accipit formas intelligibiles a rebus sensibilibus

Chapitre 81 — L’INTELLECT POSSIBLE DE L’HOMME REÇOIT LES FORMES INTELLIGIBLES A PARTIR DES CHOSES SENSIBLES

[70120] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 81 Quia vero, ut dictum est, quanto substantia intellectualis est altior, tanto formas intelligibiles universaliores habet, consequens est ut intellectus humanus, quem possibilem diximus, inter alias intellectuales substantias formas habeat minus universales, et inde est quod formas intelligibiles a rebus sensibilibus accipit. Hoc etiam aliter consideranti manifestum esse potest. Oportet enim formam esse proportionatam susceptibili. Sicut igitur intellectus possibilis humanus inter omnes substantias intellectuales propinquior invenitur materiae corporali, ita necesse est quod eius formae intelligibiles rebus materialibus sint maxime propinquae.

Parce que, comme on l’a vu (chapitre 76), plus une intelligence est élevée, plus universelles sont en elles les formes intelligibles, il s’en suit que l’intellect humain, que nous avons qualifié de possible, possédera parmi les autre substances intellectuelles des formes moins universelles, et de la vient qu’il reçoit les formes intelligibles à partir des choses sensibles. On peut aussi envisager la chose sous un autre aspect. Il faut en effet que la forme Soit proportionnée à ce qui la reçoit. De même donc que l’intellect possible de l’homme parmi toutes les substances intellectuelles se trouve plus proche de la matière corporelle, ainsi est-il nécessaire que ses formes intelligibles soient les plus proches des choses matérielles.

Caput 82 [70121] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 82 tit. Quod homo indiget potentiis sensitivis ad intelligendum

Chapitre 82 — L’HOMME A BESOIN POUR PENSER DE PUISSANCES SENSITIVES Il faut noter que les formes des choses corporelles sont particulières et ont un être matériel; mais dans l’intelligence elles sont universelles et immatérielles; c’est ce que démontre le mode de penser. Nous pensons en effet les choses universellement et immatériellement. Notre mode de penser doit nécessairement correspondre aux espèces intellectuelles par lesquelles nous pensons. Comme on ne passe d’un extrême à l’autre que par un milieu, il faut donc que les formes à partir des choses corporelles parviennent à l’intelligence par des intermédiaires. Or de cette nature sont les puissances sensitives qui reçoivent les formes des choses matérielles sans la matière; l’image de la pierre est dans l’oeil, mais non la matière; cependant les formes des choses sont reçues particulièrement dans les puissances sensitives; car par celles-ci nous connaissons seulement le

[70122] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 82 Considerandum autem quod formae in rebus corporeis particulares sunt, et materiale esse habentes; in intellectu vero universales sunt, et immateriales: quod quidem demonstrat intelligendi modus. Intelligimus enim universaliter et immaterialiter. Modus autem intelligendi speciebus intelligibilibus, quibus intelligimus, necesse est quod respondeat. Oportet igitur, cum de extremo ad extremum non perveniatur nisi per medium, quod formae a rebus corporeis ad intellectum perveniant per aliqua media. Huiusmodi autem sunt potentiae sensitivae, quae formas rerum materialium recipiunt sine materia: fit enim in oculo species lapidis, sed non materia, recipiuntur tamen in

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potentiis sensitivis formae rerum particulariter, nam potentiis sensitivis non nisi particularia cognoscimus. Necesse igitur fuit hominem, ad hoc quod intelligat, etiam sensus habere. Huius autem signum est quod cui deficit unus sensus, deficit scientia sensibilium quae illo sensu comprehenduntur, sicut caecus natus de coloribus scientiam habere non potest.

particulier. Il fat donc nécessaire que l’homme pour penser ait aussi des sens. La preuve en est que celui qui est privé d’un de ses sens ne peut connaître les choses sensibles qui sont saisies par ce sens, comme l’aveugle-né ne peut avoir la science des couleurs.

Caput 83 [70123] Compendium Chapitre 83 — IL EST NÉCESSAIRE theologiae, lib. 1 cap. 83 tit. Quod necesse D’ADMETTRE L’EXISTENCE D’UN est ponere intellectum agentem INTELLECT AGENT De là ressort manifestement que la [70124] Compendium theologiae, lib. 1 connaissance des choses dans notre cap. 83 Inde manifestum fit quod scientia intellect ne se fait pas par participation ou rerum in intellectu nostro non causatur per influx de quelques formes intelligibles en participationem aut influxum aliquarum acte et subsistantes par elles-mêmes, formarum actu intelligibilium per se comme les Platoniciens et leurs adeptes subsistentium, sicut Platonici posuerunt, l’ont prétendu; mais cette connaissance et alii quidam ipsos sequentes, sed l’intelligence l’acquiert à partir des choses intellectus acquirit eam a rebus sensibles par le moyen des sens; mais sensibilibus, mediantibus sensibus. Sed comme dans les puissances sensitives les cum in potentiis sensitivis formae rerum formes des choses sont particulières, sint particulares, ut dictum est, non sunt comme on l’a dit (chapitre 82) elles ne sont intelligibiles actu, sed potentia tantum. pas intelligibles en acte mais seulement en Intellectus enim non nisi universalia puissance. L’intelligence en effet ne pense intelligit. Quod autem est in potentia, non que les choses universelles. Or ce qui est reducitur in actum nisi ab aliquo agente. en puissance n’est amené à l’acte que par Oportet igitur quod sit aliquod agens quod quelqu’agent qui fera que les images des species in potentiis sensitivis existentes facultés sensitives soient intelligibles en faciat intelligibiles actu. Hoc autem non acte. C’est ce que ne peut faire l’intellect potest facere intellectus possibilis, ipse possible; lui en effet est plutôt en puissance enim magis est in potentia ad intelligibilia aux intelligibles qu’actif à les rendre quam intelligibilium activus. Necesse est intelligibles. Il est donc nécessaire igitur ponere alium intellectum, qui d’admettre un autre intellect qui fasse species intelligibiles in potentia faciat intelligibles en acte les espèces intelligibles intelligibiles actu, sicut lumen facit en puissance, comme la lumière rend colores visibiles potentia, esse visibiles visibles en acte les couleurs visibles en actu, et hunc dicimus intellectum puissance : et cet intellect nous l’appelons agentem, quem ponere non esset necesse, agent, qu’il ne faudrait pas poser, si les si formae rerum essent intelligibiles actu, formes des choses étaient intelligibles en sicut Platonici posuerunt. Sic igitur ad acte, comme le veulent les Platoniciens. intelligendum primo necessarius est nobis Ainsi donc pour penser il faut d’abord un intellectus possibilis, qui est receptivus intellect possible capable de recevoir les specierum intelligibilium; secundo espèces intelligibles, ensuite un intellect intellectus agens qui facit intelligibilia agent qui les fasse intelligibles en acte. actu. Cum autem intellectus possibilis iam Une fois l’intellect possible en possession fuerit per species intelligibiles perfectus, des espèces intelligibles, on l’appelle 82


vocatur intellectus in habitu, cum species intelligibiles iam sic habet ut eis possit uti cum voluerit, medio quodam modo inter potentiam puram et actum completum. Cum vero praedictas species in actu completo habuerit, vocatur intellectus in actu. Sic enim actu intelligit res, cum species rei facta fuerit forma intellectus possibilis: propter quod dicitur quod intellectus in actu est intellectum in actu

intellect habituel, lorsqu’il possède les espèces ainsi qu’il puisse s’en servir quand il veut, tenant en quelque sorte le milieu entre la pure puissance et l’acte complet. C’est alors qu’il est appelé intellect en acte lorsqu’il possède les espèces complètement en acte... Ainsi en effet il pense les choses en acte quand l’image de la chose sera devenue la forme de l’intellect possible. C’est pourquoi on dit que l’intellect en acte est la pensée en acte.

Caput 84 [70125] Compendium Chapitre 84 — L’ÂME HUMAINE EST theologiae, lib. 1 cap. 84 tit. Quod anima INCORRUPTIBLE humana est incorruptibilis De ce qu’on vient de dire il est évident que l’intelligence par laquelle l’homme pense [70126] Compendium theologiae, lib. 1 est incorruptible. Chaque agent en effet cap. 84 Necesse est autem secundum opère selon sa nature; or l’intelligence agit praemissa, intellectum quo homo sans communication avec un corps comme intelligit, incorruptibilem esse. on l’a vu (chapitre 79). C’est donc qu’elle Unumquodque enim sic operatur agit par elle-même. Elle est donc une secundum quod habet esse. Intellectus substance subsistant en son être. Or on a autem habet operationem in qua non montré plus haut (chapitre 74) que les communicat sibi corpus, ut ostensum est, substances intellectuelles sont ex quo patet quod est operans per incorruptibles; donc l’intelligence par seipsum. Ergo est substantia subsistens in laquelle l’homme pense est incorruptible. suo esse. Ostensum est autem supra, quod De plus : le sujet propre de la génération et substantiae intellectuales sunt de a corruption est la matière; plus donc incorruptibiles. Ergo intellectus quo homo une chose est éloignée de la corruption, intelligit, est incorruptibilis. Adhuc. plus elle est éloignée de la matière; car ce Proprium subiectum generationis et qui est composé de matière et de forme est corruptionis est materia. Intantum igitur de soi corruptible; les formes matérielles unumquodque a corruptione recedit, sont corruptibles par acquis dent et non de inquantum recedit a materia: ea enim quae soi; les formes immatérielles, qui excèdent sunt composita ex materia et forma, sunt la matière sont absolument incorruptibles. per se corruptibilia; formae autem Or l’intelligence selon sa nature s’élève materiales sunt corruptibiles per accidens, absolument au-dessus de la matière, et non per se; formae autem immateriales, comme son opération le montre. En effet quae materiae proportionem excedunt, nous ne pensons rien que nous ne le sunt incorruptibiles omnino. Intellectus séparions de la matière; l’intelligence est autem omnino secundum suam naturam donc de sa nature incorruptible. supra materiam elevatur, quod eius De même la corruption ne va pas sans son operatio ostendit: non enim intelligimus contraire; rien en effet ne se corrompt que aliqua nisi per hoc quod ipsa a materia par ce qui lui est contraire, d’où les corps separamus. Est igitur intellectus célestes qui eux n’ont pas de contraires secundum naturam incorruptibilis. Item. sont incorruptibles (chapitre 74). Mais la Corruptio absque contrarietate esse non contrariété est étran gère à la nature de potest, nihil enim corrumpitur nisi a suo l’intelligence en tant que les choses qui contrario: unde corpora caelestia, in sont de soi contraires ne le sont pas dans quibus non est contrarietas, sunt l’intelligence. En effet il est de la nature 83


incorruptibilia. Sed contrarietas longe est a natura intellectus, in tantum quod ea quae secundum se sunt contraria, in intellectu contraria non sunt: est enim contrariorum ratio intelligibilis una, quia per unum intelligitur aliud. Impossibile est igitur quod intellectus sit corruptibilis.

des contraires de ne se rapporter qu’à un seul concept, car l’un fait comprendre l’autre26[26]. Il est donc impossible que l’intelligence soit corruptible.

Caput 85 [70127] Compendium Chapitre 85 — N’Y A-T-IL QU’UN theologiae, lib. 1 cap. 85 tit. De unitate INTELLECT POSSIBLE ? intellectus possibilis Quelqu’un dira peut-être que sans doute l’intelligence est incorruptible mais qu’elle [70128] Compendium theologiae, lib. 1 est une pour tous les hommes. Et ce qui cap. 85 Forte autem aliquis dicet, quod reste après la corruption de toute intellectus quidem incorruptibilis est, sed l’humanité ne peut être qu’une seule chose est unus in omnibus hominibus, et sic (une seule intelligence). Or qu’il n’y ait quod post corruptionem omnium qu’un seul intellect pour tous peut être hominum remanet, non est nisi unum. démontré de beaucoup de manières : on Quod autem sit unus tantum intellectus in nous dira donc d’abord du côté de omnibus, multipliciter adstrui potest. l’intelligible que si autre est mon intellect Primo quidem ex parte intelligibilis. Quia et autre le tien, il faudra que soit différente si est alius intellectus in me, alius in te, l’image intelligible chez toi et chez moi et oportebit quod sit alia species intelligibilis par conséquent autre ma pensée et autre la in me, et alia in te, et per consequens aliud tienne. Le contenu de pensée27[27] sera donc intellectum quod ego intelligo, et aliud multiplié selon le nombre des individus et quod tu. Erit ergo intentio intellecta ainsi il ne sera pas universel mais multiplicata secundum numerum individuel. D’où il paraît que cette pensée individuorum, et ita non erit universalis, n’est pas en acte mais en puissance; car les sed individualis. Ex quo videtur sequi contenus individuels sont intelligibles en quod non sit intellecta in actu, sed in puissance, et non pas en acte. Ensuite, potentia tantum: nam intentiones comme on l’a montré, l’intelligence est une individuales sunt intelligibiles in potentia, substance subsistant en son être (chapitre non in actu. Deinde quia, cum ostensum 74 et 79); or les substances intellectuelles sit quod intellectus est substantia ne sont pas multiples dans une même subsistens in suo esse, substantiae autem espèce, comme on l’a montré plus haut intellectuales plures numero non sint in (chapitre 77); il s’en suit que si autre est specie una, ut supra etiam ostensum est, l’intelligence en moi, et autre en toi sequitur quod si alius est intellectus in me numériquement qu’elle est aussi d’une et alius in te secundum numerum, quod sit autre espèce et nous ne sommes donc pas etiam alius specie, et sic ego et tu non de la même espèce. De même : comme 26[26]

Dans l’âme intellective il ne peut y avoir de contrariété : elle reçoit en effet selon son mode d’être. Ces choses qu’elle reçoit sont sans contrariété parce que les natures mêmes des contraires dans l’intelligence ne sont pas contraires, mais il n’y a qu’une science des contraires (2 Th I 75, 6). 27[27] Traduction de l’expression : "Intentio intellecta" que saint Thomas définissait : "ce que l’intellect conçoit en lui-même de la chose saisie". Laquelle n’est pas en nous la chose ellemême qu’on saisit, ou la substance de l’intellect mais une ressemblance conçue par l’intellect de la chose saisie et que les paroles extérieures signifient d’où "l’intention est appelée le verbe intérieur qui est signifié par le verbe extérieur ". (Conttra Gentilles 4. 11 : cf. Schultz : Thomas Lexikon, p. 422.)

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sumus eiusdem speciei. Item. Cum in natura speciei omnia individua communicent, oportet poni aliquid praeter naturam speciei, secundum quod ab invicem individua distinguuntur. Si igitur in omnibus hominibus est unus intellectus secundum speciem, plures autem secundum numerum, oportet ponere aliquid quod faciat numero differre unum intellectum ab alio. Hoc autem non potest esse aliquid quod sit de substantia intellectus, cum intellectus non sit compositus ex materia et forma. Ex quo sequitur quod omnis differentia quae accipi posset secundum id quod est de substantia intellectus, sit differentia formalis et diversificans speciem. Relinquitur ergo quod intellectus unius hominis non possit esse alius numero ab intellectu alterius, nisi propter diversitatem corporum. Corruptis ergo corporibus diversis, videtur quod non remaneant plures intellectus, sed unus tantum. Hoc autem quod impossibile sit, evidenter apparet. Ad quod ostendendum, procedendum est sicut proceditur contra negantes principia, ut ponamus aliquid quod omnino negari non possit. Ponamus igitur quod hic homo, puta Socrates vel Plato, intelligat: quod negare non posset respondens, nisi intelligeret esse negandum. Negando igitur ponit: nam affirmare et negare intelligentis est. Si autem hic homo intelligit, oportet quod id quo formaliter intelligit, sit forma eius, quia nihil agit nisi secundum quod est actu. Illud ergo quo agit agens, est actus eius, sicut calor quo calidum calefacit, est actus eius. Intellectus igitur quo homo intelligit, est forma huius hominis, et eadem ratione illius. Impossibile est autem quod forma eadem numero sit diversorum secundum numerum, quia diversorum secundum numerum, non est idem esse. Unumquodque autem habet esse per suam formam. Impossibile est igitur quod intellectus quo homo intelligit, sit unus in omnibus. Huius autem rationis 28[28]

dans une même nature spécifique tous les individus communiquent, il faut au-delà de cette nature poser quelque chose qui distingue les individus entre eux. Si donc chez tous les hommes il y a un seul intellect selon l’espèce et plusieurs numériquement28[28], il faut admettre quelque chose qui fasse qu’un intellect diffère d’un autre; or cela ne peut se trouver dans la substance de l’intellect qui n’est pas composé de matière et de forme. D’où il suit que toute différence possible selon la substance est une différence formelle et diversifiant l’espèce. Il reste donc que l’intelligence d’un homme ne peut différer numériquement de l’intelligence d’un autre si ce n’est à cause dé la diversité des corps. Donc une fois corrompus il semble bien qu’il ne reste plus plusieurs intelligences, mais une seule. Que tout cela soit impossible c’est l’évidence même. Pour le montrer il faut procéder comme on le fait avec ceux qui nient les principes, en affirmant une chose qu’on ne peut absolument pas nier. Nous supposons donc que cet homme que voici, Socrate ou Platon, pense; ce que notre objectant ne peut nier que s’il admet la possibilité de mer. Donc tout en niant il admet; car affirmer et nier est le fait de celui qui pense. Si donc cet homme pense il faut que ce qu’il pense formellement soit sa forme, car rien n’agit qu’en étant en acte. Ce que donc l’agent fait est son acte, comme la chaleur est l’acte de ce qui produit la chaleur. Donc l’intelligence par laquelle l’homme pense est la forme de cet homme, comme aussi de l’autre. Or il est impossible que la même forme numériquement le soit de divers numériquement, car ces choses qui sont diverses numériquement n’ont pas le même être; chacune a son être par sa forme. Il est donc impossible que l’intelligence par laquelle l’homme pense soit la même et unique chez tous. Se rendant compte de la difficulté de

Comme sont différents les nombres.

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difficultatem aliqui cognoscentes, conantur invenire viam evadendi. Dicunt enim, quod intellectus possibilis, de quo supra est habitum, recipit species intelligibiles, quibus fit in actu. Species autem intelligibiles sunt quodammodo in phantasmatibus. Inquantum igitur species intelligibilis est in intellectu possibili et in phantasmatibus quae sunt in nobis, intantum intellectus possibilis continuatur et unitur nobiscum, ut sic per ipsum intelligere possimus. Haec autem responsio omnino nulla est. Primo quidem, quia species intelligibilis secundum quod est in phantasmatibus, est intellecta in potentia tantum, secundum autem quod est in intellectu possibili, est intellecta in actu. Secundum igitur quod est in intellectu possibili non est in phantasmatibus, sed magis a phantasmatibus abstracta. Nulla ergo remanet unio intellectus possibilis ad nos. Deinde dato quod sit aliqua unio, non tamen sufficeret ad hoc quod faceret nos intelligentes. Per hoc enim quod species alicuius est in intellectu, non sequitur quod se ipsum intelligat, sed quod intelligatur: non enim lapis intelligit, etiam si eius species sit in intellectu possibili. Neque igitur per hoc quod species phantasmatum quae sunt in nobis, sunt in intellectu possibili, sequitur quod nos simus intelligentes, sed magis quod nos simus intellecti, vel potius phantasmata quae sunt in nobis. Hoc autem evidentius apparet, si quis consideret comparationem quam facit Aristoteles in III de anima, dicens, quod intellectus se habet ad phantasmata sicut visus ad colores. Manifestum est autem quod per hoc quod species colorum qui sunt in pariete, sunt in visu, non habet paries quod videat, sed magis videatur. Neque ergo etiam ex hoc quod species phantasmatum quae sunt in nobis, fiunt in intellectu, sequitur quod nos simus intelligentes, sed quod simus intellecti. Amplius, si nos per intellectum formaliter intelligimus, oportet quod ipsum intelligere intellectus, sit intelligere

pouvoir y répondre certains tentent d’y échapper. Ils disent en effet que l’intellect possible, dont on a traité plus haut (chapitre 81) entre en acte par les espèces intelligibles qu’il reçoit. Or ces espèces sont d’une certaine façon dans des phantasmes. En tant donc que l’image intelligible se trouve dans l’intellect possible, et dans les phantasmes qui sont en nous, par là même il y a un lien direct et une union entre l’intellect possible et nous, de sorte que par lui tous puis sent penser. Cette réponse est tout à fait nulle. D’abord parce que l’image intelligible selon qu’elle se trouve dans les phantasmes n’est pensée qu’en puissance; or selon qu’elle est dans l’intellect possible, elle est pensée en acte; elle n’est donc plus dans les phantasmes mais plutôt abstraite à partir de ceux-ci; il n’y a donc plus d’union de l’intellect possible avec nous. Ensuite, même s’il y avait quelqu’union elle ne serait pas capable de nous faire penser. Car de ce que l’image intelligible d’une chose se trouve dans l’intellect il ne s’en suit pas que cette chose se connaisse mais seulement qu’elle est connue; en effet la pierre ne pense pas, même si son image est dans l’intellect possible. Donc de ce que les images des phantasmes qui sont en nous soient aussi dans l’intellect possible il ne s’en suit pas que nous sommes pensant mais plutôt pensés, ou mieux encore, les phantasmes qui sont en nous. Cela devient encore plus évident si on considère la comparaison d’Aristote au livre 3 "de anima" que l’intellect est aux phantasmes comme la vue aux couleurs. Or il e manifeste de ce que les images des couleurs qui sont sur la muraille sont dans l’oeil que ce n’est pas la muraille qui voit mais qu’elle est plutôt vue. Donc aussi de ce que les images des phantasmes qui sont en nous se produisent dans l’intellect il ne s’en suit pas que nous sommes pensants mais que nous sommes pensés. De plus si nous pensons formellement par l’intelligence, il faut que la pensée même de l’intelligence soit la pensée de l’homme comme c’est la même chaleur du feu et de qui chauffe. Si donc 86


hominis, sicut eadem est calefactio ignis et caloris. Si igitur idem est intellectus numero in me et in te, sequitur de necessitate quod respectu eiusdem intelligibilis sit idem intelligere meum et tuum, dum scilicet simul aliquid idem intelligimus; quod est impossibile: non enim diversorum operantium potest esse una et eadem numero operatio. Impossibile est igitur quod sit unus intellectus in omnibus. Sequitur ergo quod si intellectus est incorruptibilis, ut ostensum est, quod destructis corporibus remaneant plures intellectus secundum numerum hominum. Ea vero quae in contrarium obiiciuntur, facile est solvere. Prima enim ratio multipliciter deficit. Primo quidem concedimus idem esse intellectum ab omnibus hominibus: dico autem intellectum id quod est intellectus obiectum; obiectum autem intellectus non est species intelligibilis, sed quidditas rei. Non enim scientiae intellectuales omnes sunt de speciebus intelligibilibus, sed sunt de naturis rerum, sicut etiam obiectum visus est color, non species coloris, quae est in oculo. Quamvis igitur sint plures intellectus diversorum hominum, non tamen est nisi unum intellectum apud omnes, sicut unum coloratum est quod a diversis inspicientibus videtur. Secundo, quia non est necessarium, si aliquid est individuum, quod sit intellectum in potentia et non in actu, sed hoc est verum in illis tantum quae individuantur per materiam: oportet enim illud quod est intellectum in actu, esse immateriale. Unde substantiae immateriales, licet sint quaedam individua per se existentia, sunt tamen intellecta in actu: unde et species intelligibiles, quae sunt immateriales, licet sint aliae numero in me et in te, non propter hoc perdunt quin sint intelligibiles actu; sed intellectus intelligens per eas suum obiectum reflectitur supra se ipsum intelligendo ipsum suum intelligere, et speciem qua intelligit. Deinde considerandum est, quod si ponatur unus intellectus omnium hominum, adhuc est eadem difficultas, quia adhuc remanet

l’intellect est le même en toi et moi numériquement il s’en suit nécessairement que par rapport au même intelligible ma pensée et la tienne soit la même, c’est-àdire que nous pensons en même temps même chose; ce qui est impossible; en effet de divers agents il n’y a pas d’opération une et même numériquement. Il est donc impossible qu’il y ait un seul pour tous. On en conclut donc que si l’intellect est incorruptible, comme on l’a montré (chapitre 84), les corps étant détruits, il reste autant d’intellects numériquement qu’il y a d’hommes. Ce qu’on apporte de contraire est facilement réfutable. La première raison apportée est plus d’une fois déficiente. D’abord nous voulons bien admettre que tous les hommes pensent de même, j’entends par là l’objet de leur pensée : or cet objet de l’intellect n’est pas l’image intelligible mais la quiddité de la chose, c’est-à-dire ce qu’elle est. En effet toutes les connaissances intellectuelles ne sont pas des espèces intellectuelles, mais elles portent sur la nature des choses, comme aussi l’objet de la vue est la couleur (telle qu’elle existe) et non l’image de la couleur qui est dans l’oeil. Donc bien qu’il y ait plusieurs intellects de divers hommes, il n’y a cependant qu’une chose pensée chez tous, de même qu’il n’y a qu’une seule chose colorée que plusieurs observent. Ensuite parce qu’il n’est pas nécessaire, si quelque chose est individuel, qu’il soit pensé en puissance et non en acte, mais cela est vrai seulement pour ces choses qui sont individualisées par la matière; il faut en effet que ce qui est pensé en acte soit immatériel. C’est pourquoi les substances immatérielles bien qu’elles soient des individus existant en soi, sont cependant pensées en acte; d’où les images intelligibles aussi qui sont immatérielles, bien qu’elles soient autres numériquement en moi et en toi, n’en conservent pas moins leur intelligibilité en acte. Mais l’intellect qui par elles pense son objet fait retour sur lui- même pensant sa propre pensée et l’image par laquelle il pense. 87


multitudo intellectuum, cum sint plures substantiae separatae intelligentes, et ita sequeretur secundum eorum rationem quod intellecta essent secundum numerum diversa, et per consequens individualia, et non intellecta in actu primo. Patet igitur quod praemissa ratio si aliquid necessitatis haberet, auferret pluralitatem intellectuum simpliciter, et non solum in hominibus. Unde cum haec conclusio sit falsa, manifestum est quod ratio non ex necessitate concludit. Secunda ratio solvitur facile, si quis consideret differentiam intellectualis animae ad substantias separatas. Anima enim intellectiva ex natura suae speciei hoc habet ut uniatur alicui corpori ut forma, unde et in definitione animae cadit corpus, et propter hoc secundum habitudinem ad diversa corpora diversificantur animae secundum numerum, quod non est in substantiis separatis. Ex quo etiam patet qualiter tertia ratio sit solvenda. Non enim anima intellectiva ex natura suae speciei habet corpus partem sui, sed unibilitatem ad ipsum: unde per hoc quod est unibilis diversis corporibus, diversificatur secundum numerum, quod etiam manet in animabus, corporibus destructis: sunt enim unibiles corporibus diversis, licet non actu unitae.

Ensuite qu’on y pense bien, même si l’on admet une seule intelligence pour tous les hommes, on est devant la même difficulté. Car la multitude des intellects demeure, puisqu’il y a plusieurs substances séparées qui pensent; et ainsi il s’en suivrait, selon leur raison, que les choses pensées seraient numériquement diverses et par conséquent individuelles et non pas pensées directement en acte. Il est donc clair que la raison invoquée si elle avait quelque nécessité enlèverait tout simplement la pluralité des intelligences et non seulement chez les hommes. Or une telle conclusion est fausse et donc une telle raison ne conclut nullement. La deuxième raison se résout facilement si l’on considère la différence entre l’âme intellectuelle et les substances séparées. En effet l’âme intellective par sa nature spécifique a d’être unie à un corps comme sa forme. D’où dans sa définition intervient le corps; et à cause de cela d’après leur relation à divers corps les âmes se diversifient numériquement; ce qui n’est pas le cas pour les substances séparées. De là doit se résoudre la troisième raison. En effet l’âme intellective de par sa nature spécifique ne fait pas partie avec le corps, mais lui est unie. D’où comme elle peut être unie à divers corps se diversifie-t-elle numériquement; ce qui aussi subsiste dans les âmes après la destruction des corps. Elles peuvent en effet s’unir à divers corps, bien que non unies en acte.

Caput 86 [70129] Compendium Chapitre 86 — L’INTELLECT AGENT theologiae, lib. 1 cap. 86 tit. De intellectu N’EST PAS UNIQUE POUR TOUS agente, quod non est unus in omnibus Il y en a qui tout en ne concédant pas un intellect possible unique pour tous les [70130] Compendium theologiae, lib. 1 hommes admettent cependant un intellect cap. 86 Fuerunt autem quidam, qui licet agent unique pour tous. Cette opinion quoi concederent intellectum possibilem que plus admissible que la précédente, peut diversificari in hominibus, posuerunt cependant se réfuter par les mêmes tamen intellectum agentem unum respectu arguments. En effet l’action de l’intellect omnium esse. Quae quidem opinio licet possible est de recevoir les espèces sit tolerabilior quam praemissa, similibus intelligibles et de les comprendre; or tamen rationibus confutari potest. Est l’activité de l’intellect agent est d’effectuer enim actio intellectus possibilis recipere les espèces intelligibles en les abstrayant. intellecta et intelligere ea; actio autem L’une et l’autre chose conviennent à tel 88


intellectus agentis facere intellecta in actu abstrahendo ipsa. Utrumque autem horum huic homini convenit: nam hic homo, ut Socrates vel Plato, et recipit intellecta, et abstrahit, et intelligit abstracta. Oportet igitur quod tam intellectus possibilis quam intellectus agens uniatur huic homini ut forma, et sic oportet quod uterque multiplicetur numero secundum numerum hominum. Item. Agens et patiens oportet esse ad invicem proportionata, sicut materia et forma, nam materia fit in actu ab agente; et inde est quod cuilibet potentiae passivae respondet potentia activa sui generis. Actus enim et potentia unius generis sunt. Intellectus autem agens comparatur ad possibilem sicut potentia activa ad passivam, ut ex dictis patet. Oportet igitur utrumque esse unius generis. Cum igitur intellectus possibilis non sit secundum esse separatus a nobis, sed unitus nobis ut forma, et multiplicetur secundum multitudinem hominum, ut ostensum est, necesse est etiam quod intellectus agens sit aliquid unitum nobis formaliter, et multiplicetur secundum numerum hominum.

homme, soit Pla ton, soit Socrate; et il reçoit ce qui est compris, il l’abs trait et il comprend cette abstraction. Il faut donc que tant l’intellect possible que l’intellect agent deviennent la forme de cet homme et que tous deux soient multipliés numériquement pour le nombre d’hommes. De même. L’agent et le patient doivent se correspondre, comme la matière et la forme, car la matière est actuée par la forme; et de la vient que pour toute puissance passive correspond une puissance active du même genre. En effet l’acte et la puissance sont de même genre. L’intellect agent peut se comparer à l’intellect possible comme puissance active, comme on l’a montré (chapitre 83). Il faut donc que tous deux soient du même genre. Puis donc que l’intellect possible dans son être n’est pas séparé de nous, mais fait un avec nous comme forme, et est multiplié selon la multitude des hommes, comme on l’a montré (chapitre 85), il est aussi nécessaire que l’intellect agent nous soit formellement uni et qu’il le soi autant de fois qu’il y a d’hommes.

Caput 87 [70131] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 87 tit. Quod intellectus possibilis et agens fundantur in essentia animae

Chapitre 87 — L’INTELLECT POSSIBLE ET L’INTELLECT AGENT S’ENRACINENT DANS L’ESSENCE DE L’ÂME Puisque l’intellect agent et l’intellect possible nous sont formellement unis il faut dire qu’ils sont dans la seule et même essence de l’âme. En effet tout ce qui est formellement uni à un autre lui est uni comme forme substantielle ou comme forme accidentelle. Si c’est comme forme substantielle, comme il ne peut y avoir qu’une forme substantielle d’une chose, il est nécessaire de dire que les intellects possible et agent sont une seule essence formelle qui est l’âme. Si l’on supposait qu’ils sont unis à l’homme par mode de forme accidentelle il devient manifeste qu’aucun des deux ne peut être accident du corps; et de ce que leurs Opérations se font sans organe corporel, comme on l’a montré (chapitre 74) il s’en suit que l’un et l’autre

[70132] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 87 Cum autem intellectus agens et possibilis nobis formaliter uniantur, necesse est dicere quod in eadem essentia animae conveniant. Omne enim quod alicui unitur formaliter, unitur ei per modum formae substantialis, aut per modum formae accidentalis. Si igitur intellectus possibilis et agens uniantur homini per modum formae substantialis, cum unius rei non sit nisi una forma substantialis, necesse est dicere quod intellectus possibilis et agens conveniant in una essentia formae, quae est anima. Si vero uniantur homini per modum formae accidentalis, manifestum est quod neutrum potest esse accidens corpori; et

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ex hoc quod operationes eorum sunt absque organo corporali, ut supra ostensum est, sequitur quod uterque eorum sit accidens animae. Non est autem in uno homine nisi una anima. Oportet igitur quod intellectus agens et possibilis in una essentia animae conveniant. Item. Omnis actio quae est propria alicui speciei, est a principiis consequentibus formam quae dat speciem. Intelligere autem est operatio propria humanae speciei. Oportet igitur quod intellectus agens et possibilis, qui sunt principia huius operationis, sicut ostensum est, consequantur animam humanam, a qua homo habet speciem. Non autem sic consequuntur eam quasi ab ipsa procedentia in corpus, quia, ut ostensum est, praedicta operatio est sine organo corporali. Cuius autem est potentia, eius et actio. Relinquitur ergo quod intellectus possibilis et agens conveniant in una essentia animae.

est accident pour l’âme. Or il n’y a en tout homme qu’une âme. Il faut donc que les intellects agent et possible se rencontrent en la même essence de l’âme. De même. Toute action qui est propre à une espèce vient des principes consécutifs à la forme qui donne l’espèce. Or penser est une opération propre à l’espèce humaine. Il faut donc que les intellects agent et possible, qui sont les principes de cette opération (chapitres 79 et 83) soient consécutifs à l’âme humaine de laquelle l’homme tient son espèce. Mais ils ne lui sont pas consécutifs comme s’ils procédaient de l’âme dans le corps parce que comme on l’a vu (chapitre 79) cette opération se fait sans organe corporel. Or ce à quoi est la puissance, à cela aussi est l’action. Il reste donc que les deux intellects s’enracinent dans l’essence même de l’âme.

Caput 88 [70133] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 88 tit. Qualiter istae duae potentiae conveniant in una essentia animae

Chapitre 88 — COMMENT CES DEUX PUISSANCES SE TROUVENT DANS UNE MÊME ESSENCE DE L’ÂME Il reste donc à considérer comment cela peut se faire. Ici en effet une difficulté se soulève. L’intellect possible est en puissance à tous les intelligibles. Or l’intellect agent fait que les choses intelligibles en puissance soient intelligibles en acte et donc il faut qu’il soit à ces choses comme l’acte à la puissance. Or il ne paraît pas possible que le même soit en acte et en puissance par rapport au même. Ainsi donc il semble impossible que dans une même substance de l’âme se rencontrent intellect agent et intellect possible. Mais on résout facilement cette difficulté si l’on considère comment l’intellect possible est en puissance par rap port aux choses intelligibles et comment l’intellect agent Y les fait être en acte. En effet l’intellect possible n’a pas naturellement de forme déterminée des choses sensibles il est comme l’oeil qui est en puissance à toutes les couleurs. Pour autant donc que les

[70134] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 88 Considerandum autem relinquitur quomodo hoc possit esse. Videtur enim circa hoc aliqua difficultas suboriri. Intellectus enim possibilis est in potentia ad omnia intelligibilia. Intellectus autem agens facit intelligibilia in potentia esse intelligibilia in actu, et sic oportet quod comparetur ad ea sicut actus ad potentiam. Non videtur autem possibile quod idem respectu eiusdem sit in potentia et in actu. Sic igitur impossibile videtur quod in una substantia animae conveniant intellectus possibilis et agens. Haec autem dubitatio de facili solvitur, si quis consideret qualiter intellectus possibilis sit in potentia respectu intelligibilium, et qualiter intellectus agens faciat ea esse in actu. Est enim intellectus possibilis in potentia ad intelligibilia secundum quod non habet in sui natura aliquam

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determinatam formam rerum sensibilium, sicut pupilla est in potentia ad omnes colores. Inquantum ergo phantasmata a rebus sensibilibus abstracta sunt similitudines determinatarum rerum sensibilium, comparantur ad intellectum possibilem sicut actus ad potentiam: sed tamen phantasmata sunt in potentia ad aliquid quod anima intellectiva habet in actu, scilicet esse abstractum a materialibus conditionibus. Et quantum ad hoc anima intellectiva comparatur ad ipsam ut actus ad potentiam. Non est autem inconveniens quod aliquid respectu eiusdem sit in actu et in potentia secundum diversa: propter hoc enim naturalia corpora agunt et patiuntur ad invicem, quia utrumque est in potentia respectu alterius. Sic igitur non est inconveniens quod eadem anima intellectiva sit in potentia respectu omnium intelligibilium, prout ponitur in ea intellectus possibilis, et comparetur ad ea ut actus, prout ponitur in ea intellectus agens. Et hoc manifestius apparebit ex modo quo intellectus facit intelligibilia in actu. Non enim intellectus agens sic facit intelligibilia in actu quasi ab ipso effluant in intellectum possibilem. Sic enim non indigeremus phantasmatibus et sensu ad intelligendum; sed facit intelligibilia in actu abstrahendo ea a phantasmatibus, sicut lumen facit quodammodo colores in actu, non quasi habeat eos apud se, sed inquantum dat eis quodammodo visibilitatem. Sic igitur aestimandum est unam esse animam intellectivam quae caret naturis rerum sensibilium et potest eas recipere per modum intelligibilem, et quae phantasmata facit intelligibilia in actu abstrahendo ab eis species intelligibiles. Unde potentia eius secundum quam est receptiva intelligibilium specierum, dicitur intellectus possibilis; potentia autem eius secundum quam abstrahit species intelligibiles a phantasmatibus, vocatur intellectus agens, qui est quasi quoddam

phantasmes abstraits des choses sensibles sont des ressemblances de ces choses, ils sont à l’intellect possible comme l’acte à la puissance mais ces phantasmes sont en puissance à quelque chose que l’âme intellective a en acte, c’est-à-dire l’être abstrait des conditions matérielles. Et quant à cela l’âme intellective est à elle-même comme l’acte à la puissance. Or il n’y a pas d’inconvénient que le même par rapport au même soit en acte et en puissance selon la différence des points de vue; c’est pour cela en effet que les corps naturels agissent et pâtissent l’un sur l’autre parce que chacun des deux est en puissance par rapport à l’autre. Ainsi donc il n’y a pas d’inconvénient que la même âme intellective soit en puissance à tous les intelligibles, selon qu’on met en elle un intellect possible et qu’elle leur soit comparée comme acte, selon qu’on met en elle un intellect agent. Et cela apparaîtra plus manifeste par la manière dont l’intellect fait les intelligibles en acte. En effet l’intellect agent ne fait pas que les intelligibles soient en acte comme s’ils s’écoulaient de lui dans l’intellect possible. Alors en effet nous n’aurions pas besoin de phantasmes ni de sens pour connaître; mais il les rend intelligibles en acte par abstraction des phantasmes, comme la lumière fait en quelque sorte que les couleurs soient actuées, non comme si elle les avait auprès d’elle, mais en tant qu’elle leur donne en quelque sorte la visibilité. Ainsi donc faut-il admettre l’existence d’une âme intellective qui sans posséder en elle la nature des choses sensibles peut les recevoir par mode intelligible et qui rend les phantasmes intelligibles en abstrayant de ceux-ci les espèces intelligibles. D’où la puissance selon laquelle elle reçoit les espèces intelligibles est appelée intellect possible et la puissance selon laquelle elle abstrait les mêmes espèces de leurs phantasmes est appelée intellect agent, qui est comme une lumière intelligible à laquelle l’âme intellective participe en

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lumen intelligibile, quod anima ressemblance des substances intellectuelles intellectiva participat ad imitationem supérieures29[29]. superiorum substantiarum intellectualium. Caput 89 [70135] Compendium Chapitre 89 — TOUTES LES theologiae, lib. 1 cap. 89 tit. Quod omnes PUISSANCES ONT LEUR RACINE potentiae in essentia animae radicantur DANS L’ÂME Ce ne sont pas seulement les intellects [70136] Compendium theologiae, lib. 1 agent et possible qui se rencontrent en la cap. 89 Non solum autem intellectus même essence de l’âme, mais encore toutes agens et possibilis in una essentia animae les autres puissances qui sont les principes humanae conveniunt, sed etiam omnes de l’activité de l’âme. Toutes ces aliae potentiae, quae sunt principia Puissances en effet sont comme enracinées operationum animae. Omnes enim dans l’âme; certaines comme les huiusmodi potentiae quodammodo in puissances de la partie végétative et anima radicantur: quaedam quidem, sicut sensitive, sont dans l’âme comme en leur potentiae vegetativae et sensitivae partis, principe, dans le composé comme en leur in anima sunt sicut in principio, in sujet parce que les opérations sont du coniuncto autem sicut in subiecto, quia composé et pas seulement de l’âme, car earum operationes coniuncti sunt, et non l’action appartient à la puissance Certaines solum animae: cuius est enim actio, eius puissances sont dans l’âme, et comme leur est potentia; quaedam vero sunt in anima principe et comme leur sujet, parce que sicut in principio et in subiecto, quia leur activité vient de l’âme sans organe earum operationes sunt animae absque corporel et ce sont les opérations de la organo corporali, et huiusmodi sunt partie intellective Or il ne peut y avoir potentiae intellectivae partis. Non est Plusieurs âmes dans l’homme. Donc toutes autem possibile esse plures animas in les puissances de l’âme ressortissent à une homine. Oportet igitur quod omnes même âme. potentiae animae ad eamdem animam pertineant. Caput 90 [70137] Compendium Chapitre 90 — UNE SEULE ÂME EN theologiae, lib. 1 cap. 90 tit. Quod unica UN SEUL CORPS est anima in uno corpore Qu’il soit impossible qu’il y aient plusieurs âmes en un seul corps en Voici la preuve. [70138] Compendium theologiae, lib. 1 Il est manifeste en effet que l’âme est la cap. 90 Quod autem impossibile sit esse forme substantielle de celui qui a une âme, plures animas in uno corpore, sic en ce que par l’âme ce qui est animé probatur. Manifestum est enim animam obtient genre et espèce. Or il est impossible esse formam substantialem habentis qu’il y ait Plusieurs formes substantielles animam, ex hoc quod per animam dans le même être d’une chose. En effet la animatum genus et speciem sortitur. forme substantielle diffère de la forme Impossibile est autem plures formas accidentelle en ce que la forme substantiales eiusdem esse rei. Forma substantielle fait ce quelque chose enim substantialis in hoc differt ab simplement; et la forme accidentelle est accidentali, quia forma substantialis facit adjointe à ce qui est déjà ce quelque chose esse hoc aliquid simpliciter; forma autem : elle lui donne la qualité, la quantité ou 29[29] C’est-à-dire les anges.

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accidentalis advenit ei quod iam est hoc aliquid, et facit ipsum esse quale vel quantum, vel qualiter se habens. Si igitur plures formae substantiales sint unius et eiusdem rei, aut prima earum facit hoc aliquid, aut non. Si non facit hoc aliquid, non est forma substantialis. Si autem facit hoc aliquid, ergo omnes formae consequentes adveniunt ei quod iam est hoc aliquid. Nulla igitur consequentium erit forma substantialis, sed accidentalis. Sic igitur patet quod impossibile est formas substantiales esse plures unius et eiusdem rei. Neque igitur possibile est plures animas in uno et eodem esse. Adhuc: patet quod homo dicitur vivens secundum quod habet animam vegetabilem, animal autem secundum quod habet animam sensitivam, homo autem secundum quod habet animam intellectivam. Si igitur sunt tres animae in homine, scilicet vegetabilis, sensibilis et rationalis, sequitur quod homo secundum aliam animam ponatur in genere, et secundum aliam speciem sortiatur. Hoc autem est impossibile: sic enim ex genere et differentia non fieret unum simpliciter, sed unum per accidens, vel quasi congregatum, sicut musicum et album, quod non est esse unum simpliciter. Necesse est igitur in homine unam tantum animam esse.

toute autre qualification. Si donc une seule et même chose a plusieurs formes substantielles, la première fait ou ne fait pas ce quelque chose : si elle ne le fait pas, elle n’est pas la forme substantielle; si elle le fait, toutes les autres formes adviennent à ce qui est déjà ce quelque chose; aucune donc n’en sera forme substantielle mais accidentelle. Si cela est, appliquant la chose à l’âme il n’est pas possible qu’il y ait plusieurs âmes dans un seul et même être. Encore. Il est clair que l’homme est vivant en tant qu’ayant une âme végétative; il est animal selon son âme sensitive; il est homme selon son âme intellective. Si donc il y avait trois âmes en l’homme, c’est-àdire végétative, sensitive et intellective il s’en suivrait que l’homme selon une âme serait dans le genre et que selon une autre âme il serait de l’espèce. Or cela est impossible; alors en effet il ne serait pas simplement par le genre et l’espèce, mais un par accident, ou comme un assemblage, comme musicien blanc, ce qui n’est pas être simplement. Il est donc nécessaire qu’il n’y ait qu’une seule âme en l’homme.

Caput 91 [70139] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 91 tit. Rationes quae videntur probare quod in homine sunt plures animae

Chapitre 91 — LES RAISONS QUI SEMBLERAIENT INDIQUER QU’IL Y AURAIT PLUSIEURS ÂMES DANS L’HOMME

[70140] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 91 Videntur autem quaedam huic sententiae adversari. Primo quidem quia differentia comparatur ad genus ut forma ad materiam. Animal autem est genus hominis, rationale autem est differentia constitutiva eius. Cum igitur animal sit corpus animatum anima sensitiva, videtur quod corpus animatum anima sensitiva adhuc sit in potentia respectu animae rationalis, et sic anima rationalis esset anima alia a sensitiva. Item. Intellectus

Certains motifs sembleraient s’opposer à cette sentence. 1° Parce que la différence est au genre comme la forme à la matière. Or l’animal est le genre chez l’homme, le rationnel est la différence qui le Constitue. Comme donc l’animal est un corps animé par une âme sensitive, il semble que le corps ainsi animé soit encore en puissance à l’âme rationnelle; et celle-ci serait donc autre que l’âme sensitive. 2° L’intelligence n’a pas d’organe corporel 93


non habet organum corporale; sensitivae autem potentiae et nutritivae habent organum corporale. Impossibile igitur videtur quod eadem anima sit et intellectiva et sensitiva, quia non potest esse idem separatum et non separatum. Adhuc. Anima rationalis est incorruptibilis, ut supra ostensum est, vegetabilis autem anima et sensibilis sunt corruptibiles, quia sunt actus corruptibilium organorum. Non est igitur eadem anima vegetabilis et sensibilis et rationalis, cum impossibile sit idem esse corruptibile et incorruptibile. Praeterea. In generatione hominis apparet vita, quae est per animam vegetabilem, antequam conceptum appareat esse animal per sensum et motum, et prius demonstratur animal esse per motum et sensum quam habeat intellectum. Si igitur est eadem anima per quam conceptum primo vivit vita plantae, secundo vita animalis, et tertio vita hominis, sequeretur quod vegetabilis, sensibilis et rationalis sint ab exteriori principio, vel etiam intellectiva sit ex virtute quae est in semine. Utrumque autem horum videtur inconveniens: quia cum operationes animae vegetabilis et sensibilis non sint sine corpore, nec earum principia sine corpore possunt esse; operatio autem animae intellectivae est sine corpore, et sic impossibile videtur quod aliqua virtus in corpore sit eius causa. Impossibile igitur videtur quod eadem anima sit vegetabilis, sensibilis et rationalis.

or les puissances sensitives et nutritives en ont. Il semble donc impossible que la même âme soit et intellective et sensitive; car elle ne peut pas en même temps être séparée d’un organe et le posséder en même temps. 3° L’âme rationnelle est incorruptible, on l’a montré plus haut (chapitre 84); or l’âme végétative et l’âme sensitive sont corruptibles parce qu’elles sont des actes d’organes corporels. Ce n’est donc pas la même âme végétative, et sensitive et rationnelle, puisqu’il est impossible qu’une même chose soit corruptible et incorruptible. 4° Dans la génération de l’homme apparaît la vie qui vient de l’âme végétative avant que ce qui est conçu apparaisse être animal par les sens et le mouvement et il se montre tel avant que d’être intellectif. Si donc c’est la même âme par laquelle ce qui est conçu vit d’abord de la vie de la plante, ensuite de la vie animale et enfin de la vie de l’homme, il s’en suivrait que la vie végétative, sensitive et rationnelle vient d’un principe extérieur ou que la vie intellective vient d’une vertu qui se trouve dans la semence; or ni l’un ni l’autre ne semble se justifier; car comme les actions de l’âme végétative et de l’âme sensitive ne sont pas sans le corps leurs principes non plus sont pas sans le corps; or l’opération de l’âme intellective se fait sans le corps; et ainsi il paraît impossible que sa cause se trouve dans une aptitude du corps. Il semble donc impossible que la même âme soit végétative, sensitive et rationnelle.

Caput 92 [70141] Compendium Chapitre 92 — SOLUTION DE CES theologiae, lib. 1 cap. 92 tit. Solutio DIFFICULTÈS rationum praemissarum Donc pour lever ces doutes il faut considérer que comme dans les nombres [70142] Compendium theologiae, lib. 1 leur espèce est différente selon qu’on y cap. 92 Ad huiusmodi igitur dubitationes ajoute quelque chose, ainsi dans les choses tollendas considerandum est, quod sicut in matérielles une espèce excède l’autre en numeris species diversificantur per hoc perfection. En effet tout ce qui est quod una earum super alteram addit, ita perfection dans le monde inanimé, les etiam in rebus materialibus una species plantes l’ont et quelque chose en plus et de aliam in perfectione excedit. Quidquid nouveau, ce que les plantes ont, les 94


enim perfectionis est in corporibus inanimatis, hoc habent plantae, et adhuc amplius; et rursus quod habent plantae, habent animalia, et aliquid plus; et sic quousque veniatur ad hominem, qui est perfectissimus inter creaturas corporeas. Omne autem quod est imperfectum, se habet ut materia respectu perfectioris. Et hoc quidem in diversis manifestum est. Nam elementa sunt materia corporum similium partium; et rursus corpora similium partium sunt materia respectu animalium. Et similiter in uno et eodem considerandum est. Quod enim in rebus naturalibus ad altiorem gradum perfectionis attingit, per suam formam habet quidquid perfectionis convenit inferiori naturae, et per eamdem habet id quod eidem de perfectione superadditur, sicut planta per suam animam habet quod sit substantia, et quod sit corporea, et ulterius quod sit animatum corpus. Animal autem per suam animam habet haec omnia, et ultra, quod sit sentiens; homo autem super haec omnia habet per suam animam quod sit intelligens. Si igitur in re aliqua consideretur id quod ad inferioris gradus perfectionem pertinet, erit materiale respectu eius quod pertinet ad perfectionem superioris gradus, puta, si consideretur in animali quod habet vitam plantae, hoc est quodammodo materiale respectu eius quod pertinet ad vitam sensitivam, quae est propria animali. Genus autem non est materia, alioquin non praedicaretur de toto, sed est aliquid a materia sumptum: denominatio enim rei ab eo quod est materiale in ipsa, est genus eius; et per eumdem modum differentia sumitur a forma. Et propter hoc, corpus vivum seu animatum, est genus animalis, sensibile autem differentia constitutiva ipsius; et similiter animal est genus hominis, et rationale differentia constitutiva eius. Quia igitur forma superioris gradus habet in se omnes perfectiones inferioris gradus, non est alia forma secundum rem a qua sumitur genus, et a qua sumitur differentia, sed ab eadem forma, secundum quod habet inferioris

animaux l’ont et quelque chose de plus; et ainsi on en vient à l’homme qui est la plus par faite des créatures corporelles. Or tout ce qui est imparfait est comme la matière par rapport â ce qui est plus parfait. Et cela est manifeste en diverses choses. Car les éléments sont la matière de corps aux parties semblables; et de nouveau ces corps aux parties semblables sont matière par rapport aux animaux. Cela on peut aussi le considérer dans une et même chose. Dans les choses naturelles en effet ce qui atteint un plus haut degré de perfection possède par sa forme toute la perfection qui convient à la nature inférieure, et par la même forme il possède de quoi la perfectionner, telle la plante qui par son âme est une substance corporelle et de plus un corps animé. L’animal possède tout cela par son âme et de plus il sent; et l’homme en plus de tout cela de par son âme est intelligent. Si donc on considère dans une chose ce qui appartient à la perfection d’un grade inférieur ce sera comme la matière par rapport à ce qui appartient à la perfection d’un degré supérieur, par exemple dans l’animal qui possède la vie de la plante, laquelle est en quelque sorte la matière par rapport à ce qui appartient à la vie sensitive propre à l’animal. Mais le genre n’est pas matière, car il ne serait pas attribut du tout, mais il est quelque chose pris hors de la matière; la dénomination en effet d’une chose à partir de ce qui est matériel en elle est son genre, et de la même manière ce qui fait la différence vient de la forme Et à cause de cela le corps vivant ou anime est le genre animal, ce qui est sensible en constitue la différence; et semblablement ce qui est animal est le genre de l’homme et ce qui est rationnel en constitue la différence Puis donc que la forme d’un degré supérieur a en elle toutes les perfections du degré inférieur ce n’est pas une autre forme en réalité d’ou vient le genre et d’ou vient la différence. Ainsi, bien que l’animalité soit le genre pour l’homme et le rationnel sa différence constitutive, il est clair cependant qu’il ne 95


gradus perfectionem, sumitur genus; secundum vero quod habet perfectionem superioris gradus, sumitur ab ea differentia. Et sic patet quod quamvis animal sit genus hominis, et rationale sit differentia constitutiva eius, non tamen oportet quod sit in homine alia anima sensitiva et alia intellectiva, ut prima ratio obiiciebat. Per eadem autem apparet solutio secundae rationis. Dictum est enim quod forma superioris speciei comprehendit in se omnes inferiorum graduum perfectiones. Considerandum est autem, quod tanto species materialis est altior, quanto minus fuerit materiae subiecta, et sic oportet quod quanto aliqua forma est nobilior, tanto magis super materiam elevetur: unde anima humana, quae est nobilissima materialium formarum, ad summum elevationis gradum pertingit, ut scilicet habeat operationem absque communicatione materiae corporalis; tamen quia eadem anima inferiorum graduum perfectiones comprehendit, habet nihilominus et operationes in quibus communicat materia corporalis. Manifestum est autem quod operatio procedit a re secundum eius virtutem. Oportet igitur quod anima humana habeat aliquas vires sive potentias quae sunt principia operationum quae exercentur per corpus, et has oportet esse actus aliquarum partium corporis, et huiusmodi sunt potentiae vegetativae et sensitivae partis. Habet etiam aliquas potentias quae sunt principia operationum quae sine corpore exercentur, et huiusmodi sunt intellectivae partis potentiae, quae non sunt actus aliquorum organorum. Et ideo intellectus tam possibilis quam agens dicitur separatus, quia non habent organa quorum sunt actus, sicut visus et auditus, sed sunt tantum in anima, quae est corporis forma. Unde non oportet, propter hoc quod intellectus dicitur separatus et caret organo corporali, non autem sensus, quod alia sit anima intellectiva et sensitiva in homine. Ex quo etiam patet quod nec ex hoc cogimur ponere aliam animam

faut pas en l’homme une âme sensitive et une autre intellective comme le prétendait la première objection. Pour les mêmes raisons est résolue la seconde difficulté. En effet on a dit que la forme d’une espèce supérieure comprend en elle toutes les perfections des degrés inférieurs. Or il faut noter que plus l’espèce matérielle est élevée d’autant moins estelle soumise à la matière et ainsi il faut que, plus noble est une forme, plus élevée est-elle au- dessus de la matière. Donc l’âme humaine qui est la plus noble des formes matérielles atteint au plus haut degré d’élévation : c’est-à-dire que son activité ne communique pas avec la matière corporelle; cependant comme cette âme comprend aussi des perfections d’un degré inférieur elle a néanmoins des opérations où communique la matière corporelle. Il est manifeste que l’activité d’une chose en procède selon sa possibilité. Il faut donc que l’âme humaine ait des ressources ou des puissances qui soient des principes d’opérations exercées par le corps et qui doivent être les actes de certaines parties du corps, telles les puissances végétatives et sensitives. Elle a aussi des puissances qui sont les principes d’opérations exercées sans le corps telles les puissances de la partie intellective qui ne sont pas des actes organiques. Et par conséquent tant l’intellect possible que l’intellect agent sont dits séparés parce qu’ils n’ont pas d’organes dont sont des actes, comme la vue et l’ouïe, mais ils sont uniquement dans l’âme qui est la forme du corps. De ce que l’intellect est dit séparé et n’a pas d’organe corporel, contrairement aux sens, il ne faut pas conclure qu’autre est chez l’homme l’âme intellective et autre la sensitive. D’où il est clair aussi qu’il n’y a pas chez l’homme deux âmes, l’une intellective, l’autre sensitive, de ce que, comme le prétendait la troisième objection, l’une est incorruptible l’autre corruptible. En effet l’incorruptibilité est propre à la partie intellective en tant que séparée. De même donc que dans une même essence de 96


intellectivam et aliam sensitivam in homine, quia anima sensitiva est corruptibilis, intellectiva incorruptibilis, ut alia ratio procedebat. Esse enim incorruptibile competit intellectivae parti inquantum est separata. Sicut igitur in eadem essentia animae fundantur potentiae quae sunt separatae, ut dictum est, et non separatae, ita nihil prohibet quasdam potentiarum animae simul cum corpore deficere, quasdam autem incorruptibiles esse. Secundum etiam praedicta patet solutio quartae obiectionis. Nam omnis motus naturalis paulatim ex imperfecto ad perfectum procedit; quod tamen aliter accidit in alteratione et generatione. Nam eadem qualitas suscipit magis et minus: et ideo alteratio, quae est motus in qualitate, una et continua existens, de potentia ad actum procedit de imperfecto ad perfectum. Forma vero substantialis non recipit magis et minus, quia esse substantiale uniuscuiusque est indivisibiliter se habens. Unde naturalis generatio non procedit continue per multa media de imperfecto ad perfectum, sed oportet esse ad singulos gradus perfectionis novam generationem et corruptionem. Sic igitur in generatione hominis conceptum quidem primo vivit vita plantae per animam vegetabilem; deinde remota hac forma per corruptionem, acquirit quadam alia generatione animam sensibilem, et vivit vita animalis; deinde remota hac anima per corruptionem, introducitur forma ultima et completa, quae est anima rationalis, comprehendens in se quidquid perfectionis in praecedentibus formis erat.

l’âme s’enracinent des puissances séparées, comme on l’a vu (chapitre 89) et d’autres non séparées, ainsi rien n’empêche que des puissances de l’âme disparaissent avec le corps et que d’autres soient incorruptibles. Selon ces mêmes principes on a la réponse à la quatrième difficulté. Car tout mouvement naturel procède insensiblement de l’imparfait au parfait; cependant il en est autrement pour l’altération et la génération. Car une même qualité est susceptible de plus ou de moins; et donc l’altération qui est mouvement dans la qualité, demeurant semblable à elle-même de la puissance à l’acte, procède de l’imparfait au parfait. Mais la forme substantielle n’est pas susceptible de plus ou de moins; car tout être substantiel se tient dans l’indivisibilité. D’où la génération naturelle ne procède pas de façon continue et par nombre de degrés de l’imparfait au parfait; mais pour chaque degré nouveau de perfection une génération et une corruption nouvelles sont nécessaires. Ainsi donc dans la génération de l’homme ce qui est conçu vit d’abord de la vie végétative; ensuite cette première forme étant éliminée par corruption il acquiert par une autre génération une âme sensible pour vivre d’une vie animale; enfin l’âme sensible éliminée par corruption une dernière forme inter vient qui est complète, c’est-à-dire l’âme rationnelle comprenant en elle toutes les perfections des formes précédentes30[30].

Caput 93 [70143] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 93 tit. De productione animae rationalis, quod non sit ex traductione

Chapitre 93 RATIONNELLE PRODUITE PAR NATURELLE

— L’ÂME N’EST PAS TRANSMISSION

30[30] Telle fut la position d’Aristote et des anciens scholastiques. Ce qui semble assez étrange si l’on tient compte qu’une forme substantielle possède en elle toute la vertu spécifique de ce qu’elle informe (voir chapitre 93, § 4). Ce n’est, semble-t-il, que par un jeu de l’imagination que l’on distingue des étapes dans une forme métaphysiquement parfaite par définition. Il n’est même pas besoin de recourir aux découvertes de la biologie pour apprendre qu’il en est bien ainsi; ces découvertes servent de confirmation, mais non de preuve philosophique.

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[70144] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 93 Haec autem ultima et completa forma, scilicet anima rationalis, non educitur in esse a virtute quae est in semine, sed a superiori agente. Virtus enim quae est in semine, est virtus corporis cuiusdam. Anima autem rationalis excedit omnem corporis naturam et virtutem, cum ad eius intellectualem operationem nullum corpus pertingere possit. Cum igitur nihil agat ultra suam speciem, eo quod agens est nobilius patiente, et faciens facto, impossibile est quod virtus alicuius corporis producat animam rationalem: neque igitur virtus quae est in semine. Adhuc. Secundum quod unumquodque habet esse de novo, sic de novo competit ei fieri: nam eius est fieri cuius est et esse, ad hoc enim aliquid fit ut sit. Eis igitur quae secundum se habent esse, competit per se fieri, sicut rebus subsistentibus; eis autem quae per se non habent esse, non competit per se fieri, sicut accidentibus, et formis materialibus. Anima autem rationalis secundum se habet esse, quia secundum se habet operationem, ut ex dictis patet. Animae igitur rationali secundum se competit fieri. Cum igitur non sit composita ex materia et forma, ut supra ostensum est, sequitur quod non possit educi in esse nisi per creationem. Solius autem Dei est creare, ut supra ostensum est. A solo igitur Deo anima rationalis in esse producitur. Hoc etiam rationabiliter accidit. Videmus enim in artibus ad invicem ordinatis, quod suprema ars inducit ultimam formam; artes autem inferiores disponunt materiam ad ultimam formam. Manifestum est autem quod anima rationalis est ultima et perfectissima forma quam potest consequi materia generabilium et corruptibilium. Convenienter igitur naturalia agentia in inferiora causant praecedentes dispositiones et formas; supremum vero agens, scilicet Deus, causat ultimam formam, quae est anima rationalis.

Cette dernière forme complète c’est-à-dire l’âme relationnelle n’arrive pas à l’existence par un pouvoir qui se trouverait dans la semence mais par un agent supérieur. Le pouvoir de la semence est celui d’un corps. Or l’âme rationnelle excède le pouvoir d’une nature corporelle puisque pour son activité intellectuelle aucun corps n’y peut atteindre. Comme donc rien n’agit au-delà de son espèce parce que l’agent est plus noble que le patient et celui qui fait, plus que ce qui est fait, aucun pouvoir corporel ne pourra produire une âme rationnelle; pas davantage non plus le pouvoir qui est dans la semence. De plus, selon que toute chose acquiert un nouvel être, ainsi lui arrive-t-il un nouveau devenir; car l’être est la raison du devenir; en effet quelque chose devient en vue d’exister. Aux choses donc qui par ellesmêmes ont l’existence le devenir leur est propre, comme c’est le cas pour les choses subsistantes. A celles qui par elles-mêmes n’ont pas l’être il ne leur appartient pas de devenir de par elles- mêmes, comme les accidents et les formes matérielles. Or l’âme rationnelle possède l’être par ellemême en ce sens que son opération lui est propre, comme on l’a dit (chapitre 84). Donc il appartient à l’âme rationnelle de devenir par elle-même. Or comme elle n’est pas composée de matière et de forme il s’ensuit qu’elle ne peut être amenée à l’existence que par création; Dieu seul peut créer; donc Dieu seul crée l’âme rationnelle en son être. Nous constatons cela aussi par analogie. Nous voyons en effet dans les métiers une sorte de hiérarchie : c’est le dernier artisan qui produit la forme ultime, les artisans inférieurs préparant la matière en vue de la dernière forme. Or il est manifeste que l’âme humaine est la forint la plus parfaite et ultime que peut atteindre la matière de ce qui est engendré ou qui se corrompt. Il est donc convenable que les agents naturels inférieurs préparent ce qui dispose à recevoir la dernière forme. L’agent suprême, c’est-à-dire Dieu est la cause de 98


la dernière forme qui est l’âme rationnelle.

Caput 94 [70145] Compendium Chapitre 94 — L’ÂME theologiae, lib. 1 cap. 94 tit. Quod anima RATIONNELLE N’EST PAS DE rationalis non est de substantia Dei SUBSTANCE DIVINE Cependant il ne faut pas croire que l’âme [70146] Compendium theologiae, lib. 1 rationnelle soit de substance divine, cap. 94 Non tamen credendum est animam comme certains l’ont prétendu erronément. rationalem esse de substantia Dei, On a montré en effet (chapitre 9) que Dieu secundum quorumdam errorem. Ostensum est simple et indivisible. Il n’unit donc pas est enim supra quod Deus simplex et l’âme au corps comme s’il la détachait de indivisibilis est. Non igitur animam sa substance à lui. rationalem corpori unit quasi eamdem a De même, on l’a vu plus haut (chapitre 17), sua substantia separando. Item. Ostensum il est impossible pour Dieu d’être la forme est supra quod impossibile est Deum esse d’un corps. Or l’âme rationnelle est unie au formam alicuius corporis. Anima autem corps en tant que sa forme. Elle n’est donc rationalis unitur corpori ut forma. Non pas de la substance de Dieu. igitur est de substantia Dei. Adhuc. Et encore, on a montré plus haut (chapitre Ostensum est supra quod Deus non 4) que Dieu ne se meut ni par lui-même ni movetur neque per se neque per accidens, par accident; c’est ce qui se passe dans cuius contrarium in anima rationali l’âme rationnelle; elle passe en effet de apparet: mutatur enim de ignorantia ad l’ignorance à la connaissance et du vice à scientiam, et de vitio ad virtutes. Non est la vertu. Elle n’est donc pas de la substance de Dieu. igitur de substantia Dei.

C — Les créatures et leur relation à Dieu (chapitre 95 à 147)

1° En général (chapitre 95 à 104) Caput 95 [70147] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 95 tit. Quod illa quae dicuntur inesse a virtute extrinseca, sunt immediate a Deo [70148] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 95 Ex his autem quae supra ostensa sunt, ex necessitate concluditur, quod illa quae non possunt produci in esse nisi per creationem, a Deo immediate sint. Manifestum est autem quod corpora caelestia non possunt produci in esse nisi per creationem. Non enim potest dici quod ex materia aliqua praeiacenti sunt facta, quia sic essent generabilia et corruptibilia et contrarietati subiecta, quod eis non competit, ut motus eorum declarat: moventur enim circulariter, motus autem circularis non habet contrarium. Relinquitur igitur quod corpora caelestia sint immediate in esse a Deo producta. Similiter etiam elementa secundum se tota

Chapitre 95 — DIEU EST L’AUTEUR IMMÉDIAT DE CES CHOSES QUI SONT DITES EXISTER PAR UN POUVOIR EXTERNE De ce qui a été dit au chapitre précédent, on en conclut nécessairement que ces choses qui ne peuvent arriver à l’existence sinon que par création, viennent directement de Dieu. Les corps célestes ne peuvent être produits que par création, c’est évident. En effet on ne peut pas dire qu’ils sont faits d’une matière préexistante; car alors ils seraient soumis au devenir et à la disparition et à leur contraire, ce qui ne leur convient pas comme leur mouvement le fait apparaître : ils se meuvent en circuit; or le mouvement circulaire n’a pas de contraire. Il reste donc que les corps célestes ont été produits en leur être immédiatement par Dieu. De même aussi les premiers éléments en leur entièreté ne viennent pas d’une 99


non sunt ex aliqua materia praeiacenti, quia illud quod praeexisteret, haberet aliquam formam; et sic oporteret quod aliquod corpus aliud ab elementis esset prius eis in ordine causae materialis. Si tamen materia praeexistens elementis haberet formam aliam, oporteret quod unum eorum esset aliis prius in eodem ordine, si materia praecedens formam elementi haberet formam aliam. Oportet igitur etiam ipsa elementa immediate esse a Deo producta. Multo igitur magis impossibile est substantias incorporeas et invisibiles ab aliquo alio creari: omnes enim huiusmodi substantiae immateriales sunt. Non enim potest esse materia nisi dimensioni subiecta, secundum quam materia distinguitur, ut ex una materia fieri possint. Unde impossibile est quod ex materia praeiacenti causentur. Relinquitur igitur quod per creationem solum a Deo producuntur in esse: et propter hoc fides Catholica confitetur Deum esse creatorem caeli et terrae, et omnium visibilium, nec non etiam invisibilium.

matière préexistante; car ce qui préexisterait aurait une forme; et ainsi il faudrait qu’un corps autre que les éléments précède ceux-ci dans l’ordre de la cause matérielle. Si cependant la matière préexistant aux éléments avait une autre forme, il faudrait que l’un d’eux soit avant les autres dans le même ordre, à supposer que la matière ait une autre forme que la forme de l’élément qui doit suivre. Il faut donc qu’aussi les éléments eux-mêmes soient immédiatement produits par Dieu. Il est donc encore beaucoup plus impossible que les substances incorporelles et invisibles soient créées par quelqu’un d’autre; en effet ces substances sont toutes immatérielles. En effet il n’existe pas de matière sans dimension, laquelle fait la distinction de la matière; elles ne sont pas multiples selon la matière. Il est donc impossible qu’une matière préexistante en soit leur cause. Il reste donc que par création seulement Dieu leur a donné l’existence. Et c’est pour cela que la foi catholique con fesse que Dieu est"le créateur du ciel et de la terre, de toutes les choses visibles ", et aussi"des invisibles ".

Caput 96 [70149] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 96 tit. Quod Deus non agit naturali necessitate, sed a voluntate

Chapitre 96 — N’AGIT PAS PAR NÈCESSITÉ NATURELLE MAIS VOLONTAIREMENT De là on montre aussi que Dieu n’a pas produit les choses dans leur être par nécessité naturelle mais par volonté. En effet tout agent naturel ne peut produire dans l’immédiat qu’une seule chose; mais un agent volontaire peut en produire plusieurs; la raison en est que tout agent agit en vertu de sa forme. Or une forme naturelle par quoi quelque chose agit naturellement est uniforme en son action; les formes intellectives par lesquelles on agit volontairement ont plus d’un effet. Puis donc que Dieu produit plusieurs choses immédiatement dans leur être, il est évident qu’Il les produit dans leur être par sa volonté et non par nécessité naturelle. Encore : celui qui agit par intelligence et volonté vient avant celui qui agit pas nécessité naturelle dans l’ordre des agents;

[70150] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 96 Ex hoc autem ostenditur quod Deus res in esse produxerit non naturali necessitate, sed voluntate. Ab uno enim naturali agente non est immediate nisi unum; agens autem voluntarium diversa producere potest: quod ideo est, quia omne agens agit per suam formam. Forma autem naturalis, per quam naturaliter aliquid agit, unius una est; formae autem intellectivae, per quas aliquid voluntate agit, sunt plures. Cum igitur a Deo immediate plura producantur in esse, ut iam ostensum est, manifestum est quod Deus in esse res produxit voluntate, et non naturali necessitate. Adhuc. Agens per intellectum et voluntatem est prius in

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ordine agentium agente per necessitatem naturae: nam agens per voluntatem praestituit sibi finem propter quem agit; agens autem naturale agit propter finem sibi ab alio praestitutum. Manifestum est autem ex praemissis, Deum esse primum agens. Est igitur agens per voluntatem, et non per necessitatem naturae. Item. Ostensum est in superioribus, Deum esse infinitae virtutis. Non igitur determinatur ad hunc effectum vel illum, sed indeterminate se habet ad omnes. Quod autem indeterminate se habet ad diversos effectus, determinatur ad unum producendum per desiderium, vel per determinationem voluntatis; sicut homo qui potest ambulare et non ambulare, quando vult ambulat. Oportet igitur quod effectus a Deo procedant secundum determinationem voluntatis. Non igitur agit per necessitatem naturae, sed per voluntatem. Inde est quod fides Catholica Deum omnipotentem non solum creatorem, sed etiam factorem nominat: nam facere proprie est artificis qui per voluntatem operatur. Et quia omne agens voluntarium, per conceptionem sui intellectus agit, quae verbum ipsius dicitur, ut supra ostensum est, verbum autem Dei filius est: ideo fides Catholica confitetur de filio, quod per eum omnia facta sunt.

car il s’est proposé une fin pour laquelle il agit; mais l’agent naturel agit en vertu d’une fin qui lui est fournie par un autre. Or il est évident par ce qu’on a dit (chapitre 3) que Dieu est le premier moteur. Il agit donc par sa volonté et non par nécessité de nature. De même : on a montré plus haut (chapitre 19) que Dieu possède un Pouvoir infini. Il n’est donc pas déterminé à tel effet plutôt qu’à un autre, mais est indifférent à tout effet quelconque. Or il peut y être décide par un désir ou une détermination de sa volonté, comme quelqu’un qui peut aller se promener ou non selon qu’il le veut. Il faut donc que les oeuvres divines procèdent selon une détermination de la volonté de Dieu et non par nécessité naturelle. D’où la foi catholique dit que Dieu est toutpuissant, non seulement créateur mais aussi "facteur". Car faire est le propre de l’artisan qui opère par sa volonté. Et parce que l’agent volontaire agit selon la conception de son intelligence qui est dite son "verbe", comme on l’a montré plus haut (chapitre 38) et que le Verbe de Dieu est son Fils, la foi catholique confesse donc au sujet du Fils que "par lui tout a été fait ".

Caput 97 [70151] Compendium Chapitre 97 — DANS SON ACTION theologiae, lib. 1 cap. 97 tit. Quod Deus in EST IMMUABLE De ce que Dieu par sa volonté produit sua actione est immutabilis l’être des choses, il est manifeste qu’il peut [70152] Compendium theologiae, lib. 1 produire sans changement en lui-même de cap. 97 Ex hoc autem quod voluntate res nouvelles choses dans leur être. Telle est in esse producit, manifestum est quod en effet la différence entre un agent naturel absque sui mutatione res de novo in esse et un agent volontaire que l’agent naturel producere potest. Haec est enim agit toujours de la même manière aussi differentia inter agens naturale et agens longtemps qu’il est tel parce qu’étant tel, voluntarium: quod agens naturale eodem ainsi il agit; tandis que l’agent volontaire modo agit quamdiu eodem modo se habet, fait ce qu’il veut. Il peut lui arriver, sans eo quod quale est, talia agit; agens autem qu’il change, de vouloir agir maintenant et voluntarium agit qualia vult. Potest autem qu’avant il ne le voulait pas. Rien n’empê contingere absque eius mutatione quod che en effet que quelqu’un veuille faire velit nunc agere, et prius non agere. Nihil quelque chose plus tard, même quand il ne enim prohibet adesse alicui voluntatem de le fait pas, sans pour cela qu’il y ait 101


operando in posterum, etiam quando non operatur, absque sui mutatione. Ita absque Dei mutatione contingere potest quod Deus, quamvis sit aeternus, res in esse produxerit non ab aeterno.

changement chez lui. Ainsi sans changement pour Dieu il peut arriver que Dieu, bien qu’éternel, ait produit l’être des choses non de toute éternité.

Caput 98 [70153] Compendium Chapitre 98 — MOTIF EN FAVEUR theologiae, lib. 1 cap. 98 tit. Ratio probans D’UN MOUVEMENT ÉTERNEL ET motum ab aeterno fuisse, et solutio eius LA SOLUTION Il semble que si Dieu de volonté éternelle [70154] Compendium theologiae, lib. 1 et immuable pouvait produire une nouvelle cap. 98 Videtur autem quod si Deus oeuvre celle-ci devrait être précédée de voluntate aeterna et immutabili novum quelque mouvement. Nous ne voyons pas effectum producere possit, tamen oporteat en effet que la volonté remette à plus tard quod novum effectum aliquis motus ce qu’elle veut faire si ce n’est à cause de praecedat. Non enim videmus quod quelque chose qui est mainte nant et voluntas illud quod vult facere, retardet, cessera par la suite, ou qui n’est pas encore nisi propter aliquid quod nunc est et cessat et qu’on attend dans le futur, comme celui in posterum, vel quod non est, et qui projette en été de se vêtir en hiver d’un expectatur futurum; sicut homo in aestate vêtement qu’il ne mettra qu’en hiver parce habet voluntatem ut induat se aliquo que maintenant il fait suffisamment chaud. indumento, quod tamen ad praesens Si donc Dieu a voulu de toute éternité induere non vult, sed in futurum, quia produire un effet, mais que de toute nunc est calor, qui cessabit frigore éternité il n’a pas produit, il semble que ou adveniente in posterum. Si igitur Deus ab bien quelque chose était attendu qui n’était aeterno voluit aliquem effectum pas encore, ou bien une autre chose devait producere, et non ab aeterno produxit, disparaître qui existait alors. Or ni l’un ni videtur quod vel aliquid expectaretur l’autre ne peut se faire sans mouvement. Il futurum quod nondum erat, vel esset aliud semble donc qu’avec une volonté auferendum, quod tunc erat. Neutrum précédente on ne puisse produire dans autem horum sine motu contingere potest. l’avenir sans quelque mouvement qui Videtur igitur quod a voluntate précède. Et ainsi si la volonté de Dieu fut praecedente non posset effectus aliquis éternelle de produire les choses, et les produci in posterum nisi aliquo motu choses ne sont pas éternellement, il faut praecedente: et sic si voluntas Dei fuit qu’un mouvement précède leur production aeterna de rerum productione, et res non et par conséquent elles sont mobiles. Si sunt ab aeterno productae, oportet quod elles sont produites par Dieu mais non de nouveau d’autres earum productionem praecedat motus, et éternelles, per consequens mobilia; quae si a Deo mouvements et des choses mobiles devront producta sunt, et non ab aeterno, iterum préexister indéfiniment. La réponse à cette oportet praeexistere alios motus et mobilia objection est aisée si l’on veut bien faire la usque in infinitum. Huius autem distinction entre un agent universel et un obiectionis solutio facile potest perpendi, agent particulier. Car l’agent particulier si quis differentiam consideret universalis règle et mesure son action selon les et particularis agentis. Nam agens directives de l’agent universel, comme particulare habet actionem proportionatam c’est le cas dans les affaires civiles. Car la regulae et mensurae quam agens loi que propose le législateur est comme la universale praestituit, quod quidem in règle et la mesure que le juge particulier civilibus apparet. Nam legislator proponit devra appliquer. Or le temps est la mesure legem quasi regulam et mensuram, des actions qui se font dans son 102


secundum quam iudicari oportet ab aliquo particulari iudice. Tempus autem est mensura actionum quae fiunt in tempore. Agens enim particulare habet actionem tempori proportionatam, ut scilicet nunc et non prius agat propter aliquam determinatam rationem. Agens autem universale, quod Deus est, huiusmodi mensuram, quae tempus est, instituit, et secundum suam voluntatem. Inter res igitur productas a Deo etiam tempus est. Sicut igitur talis est uniuscuiusque rei quantitas et mensura, qualem Deus ei tribuere voluit, ita et talis est quantitas temporis qualem ei Deus dare voluit: ut scilicet tempus et ea quae sunt in tempore tunc inciperent quando Deus ea esse voluit. Obiectio autem praemissa procedit de agente quod praesupponit tempus et agit in tempore, non autem instituit tempus. Quaestio ergo qua quaeritur quare voluntas aeterna producit effectum nunc, et non prius, praesupponit tempus praeexistens, nam nunc et prius partes sunt temporis. Circa universalem igitur rerum productionem, inter quas etiam consideratur tempus, non est quaerendum quare nunc et non prius, sed quare huius temporis voluit esse mensuram: quod ex divina voluntate dependet, cui indifferens est vel hanc quantitatem vel aliam tempori assignare. Quod quidem et circa quantitatem dimensivam mundi considerari potest. Non enim quaeritur quare Deus corporalem mundum in tali situ constituit et non supra vel subtus vel secundum aliam positionis differentiam, quia non est locus extra mundum; sed hoc ex divina voluntate provenit quod talem quantitatem mundo corporali tribueret, ut nihil eius esset extra hunc situm secundum quamcumque positionis differentiam. Licet autem ante mundum tempus non fuerit, nec extra mundum sit locus, utimur tamen tali modo loquendi, ut si dicamus, quod antequam mundus esset, nihil erat nisi Deus, et quod extra mundum non est aliquod corpus, non intelligentes per ante et extra, tempus aut locum nisi secundum imaginationem

écoulement. En effet l’agent particulier exerce une activité proportionnée au temps c’est-à-dire que c’est maintenant et non pas avant qu’il agit pour une raison déterminée. Quant à l’agent universel qu’est Dieu il est l’auteur de cette mesure qu’est le temps et il l’a voulu ainsi. Le temps est donc aussi une créature de Dieu. Etant donné la quantité et la mesure que Dieu a voulu attribuer à chaque chose ainsi en sera-t-il de la quantité de temps que Dieu aura voulu lui accorder; c’est-à-dire que le temps et ce qui y est indu commenceront quand Dieu l’aura voulu. L’objection présuppose le temps chez un agent qui agit dans le temps mais qui n’en est pas l’auteur. Quand donc on interroge Pourquoi la volonté éternelle produit tel effet maintenant et non pas avant on préjuge d’un temps préexistant, car le maintenant et l’avant sont des parties du temps. Au sujet donc de la production universelle des choses parmi lesquelles le temps vient en considération il ne faut pas chercher le pourquoi du maintenant et du plus tôt, mais pourquoi Dieu a voulu établir la mesure du temps; or comme telle est sa volonté il lui est indifférent d’assigner telle ou telle autre quantité au temps. Ce qui peut aussi très bien s’appliquer à la quantité mesurable du monde. On ne doit donc pas demander pourquoi Dieu a établi le monde des corps en telle position, que ce soit au-dessus ou en-bas ou toute autre position; car hors du monde il n’y a pas de lieu, mais c’est de la volonté de Dieu que provient la grandeur du monde des corps de sorte que rien ne soit en dchors de tel endroit, quelque différente que soit sa position. Bien qu’avant le monde le temps n’ait pas existé, ni hors du monde le lieu, nous usons cependant d’une telle manière de parler, comme de dire avant que le monde fût rien n’existait sinon Dieu, ou que hors du monde il n’y a pas de corps, nous n’entendons pas par avant et après, le temps ou le lieu si ce n’est seulement par l’imagination.

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tantum. Caput 99 [70155] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 99 tit. Rationes ostendentes quod est necessarium materiam ab aeterno creationem mundi praecessisse, et solutiones earum [70156] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 99 Videtur autem quod etsi rerum perfectarum productio ab aeterno non fuerit, quod materiam necesse sit ab aeterno fuisse. Omne enim quod habet esse post non esse, mutatur de non esse ad esse. Si igitur res creatae, ut puta caelum et terra et alia huiusmodi, ab aeterno non fuerint, sed inceperunt esse postquam non fuerant, necesse est dicere eas mutatas esse de non esse ad esse. Omnis autem mutatio et motus subiectum aliquod habet: est enim motus actus existentis in potentia; subiectum autem mutationis per quam aliqua res in esse producitur, non est ipsa res producta, hoc enim est terminus motus; non est autem idem motus terminus et subiectum; sed subiectum praedictae mutationis est id quo res producitur, quod materia dicitur. Videtur ergo, si res in esse productae sint postquam non fuerant, quod oporteat eis materiam praeextitisse: quae si iterum producta est postquam non fuerat, oportet quod habeat aliam materiam praecedentem. Non autem est procedere in infinitum. Relinquitur igitur quod oporteat devenire ad aliquam materiam aeternam, quae non sit producta postquam non fuerat. Item. Si mundus incepit postquam non fuerat, antequam mundus esset, aut erat possibile mundum esse vel fieri, aut non possibile. Si autem non possibile erat esse vel fieri, ergo ab aequipollenti impossibile erat mundum esse vel fieri. Quod autem impossibile est fieri, necesse est non fieri. Necesse est igitur mundum non esse factum. Quod cum manifeste sit falsum, necesse est dicere, quod si mundus incepit esse postquam non fuerat, quod possibile erat antequam esset, ipsum esse vel fieri. Erat igitur aliquid in

Chapitre 99 — LA MATIÈRE AURAIT-ELLE EXISTÉ ETERNELLEMENT AVANT LA CRÉATION DU MONDE ? Bien que la production des choses accomplie par Dieu ne soit pas depuis l’éternité il semble nécessaire que la matière soit éternelle. En effet tout ce qui a l’être après le non-être change du non-être à l’être. Si donc les choses créées, comme le ciel et la terre et le reste, ne furent pas depuis l’éternité, mais commencèrent d’être après n’avoir pas été il est nécessaire d’admettre qu’elles furent changées du non-être à l’être. Or tout changement ou mouvement se trouve en un sujet : le mouvement en effet est l’acte de ce qui est en puissance; or le sujet du changement par quoi une chose vient à être, n’est pas la chose elle-même produite, terme du mouvement; et le terme du mouvement n’est pas le même que le sujet; mais le sujet du dit changement est ce par quoi la chose est produite et qui s’appelle matière. Il semble donc, si les choses furent produites après n’avoir pas été, que la matière les a précédées; laquelle si elle est de nouveau produite après n’avoir pas été, il faut une autre matière précédente mais on ne peut pas remonter ainsi indéfiniment II reste donc qu’il faille en venir à une matière éternelle qui n’a pas été produite après n’avoir pas été. De même. Si le monde a commencé après n’avoir pas été, avant qu’il ne fût, ou bien il était possible qu’il soit ou devienne ou bien ce n’était pas possible. Or si ce n’était pas possible qu’il soit ou devienne cela veut dire équivalemment qu’il était impossible que le monde soit ou devienne. Or ce qui ne peut être nécessairement ne peut devenir. Il s’en suit donc nécessairement que le monde n’a pas été fait. Comme ceci est évidemment faux, il faut dire que si le monde a commencé après n’avoir pas été, qu’il était possible, avant qu’il ne fût, d’exister ou de devenir. Il y avait donc quelque chose en puissance

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potentia ad fieri et esse mundi. Quod autem est in potentia ad fieri et esse alicuius, est materia eius, sicut lignum se habet ad scamnum. Sic igitur videtur quod necesse est materiam semper fuisse, etiam si mundus semper non fuit. Sed cum ostensum sit supra quod etiam materia non est nisi a Deo, pari ratione fides Catholica non confitetur materiam esse aeternam, sicut nec mundum aeternum. Oportet enim hoc modo exprimi in ipsis rebus causalitatem divinam, ut res ab eo productae esse inciperent postquam non fuerant. Hoc enim evidenter et manifeste ostendit eas non a se ipsis esse, sed ab aeterno auctore. Non autem praemissis rationibus arctamur ad ponendum aeternitatem materiae: non enim universalis rerum productio proprie mutatio dici potest. In nulla enim mutatione subiectum mutationis per mutationem producitur, quia non est idem subiectum mutationis et terminus, ut dictum est. Cum igitur universalis productio rerum a Deo, quae creatio dicitur, se extendat ad omnia quae sunt in re, huiusmodi productio rationem mutationis proprie habere non potest, etiam si res creatae producantur in esse postquam non fuerant. Esse enim post non esse non sufficit ad veram rationem mutationis, nisi supponatur quod subiectum nunc sit sub privatione, et nunc sub forma: unde in quibusdam invenitur hoc post illud, in quibus proprie ratio motus aut mutationis non est, sicut cum dicitur quod ex die fit nox. Sic igitur etsi mundus esse inceperit postquam non fuerat, non oportet quod hoc per aliquam mutationem sit factum, sed per creationem, quae vere mutatio non est, sed quaedam relatio rei creatae, a creatore secundum suum esse dependentis, cum ordine ad non esse praecedens. In omni enim mutatione oportet esse aliquid idem, aliter et aliter se habens, utpote quod nunc sit sub uno extremo, et postmodum sub alio: quod quidem in creatione secundum rei veritatem non invenitur, sed solum secundum imaginationem, prout

au devenir et à l’existence du monde. Or ce qui est ainsi en puissance est la matière, comme le bois par rapport au banc. Ainsi donc il est nécessaire que la matière ait toujours été, même si le monde n’a pas toujours été. Mais puisqu’on a montré plus haut (chapitre 69) que la matière est aussi créée par Dieu, pour la même raison la foi catholique ne confesse pas que la matière est éternelle, comme aussi le monde. Il faut en effet exprimer la causalité divine de cette manière que les choses commencèrent d’être produites par Dieu après n’avoir pas été. Cela en effet montre à l’évidence et manifestement qu’elles n’ont pas été d’elles-mêmes mais par l’auteur éternel. Et nous ne sommes pas contraints par les raisons qu’on vient d’apporter d’admettre l’éternité de la matière; c effet la production universelle des choses n’est pas à proprement parler un changement. En nul changement en effet le sujet du changement n’est le produit du changement parce que le sujet du changement n’est pas le même que le terme, comme on l’a dit plus haut. Puis donc qu la production universelle des choses par Dieu, et s’appelle création, s’étend à tout ce qui existe, en une telle production ne peut proprement pas être changement, même si les choses créées sont proc après n’avoir pas été. Être en effet après n’avoir pas n’est pas la raison suffisante du changement, à moins supposer que le sujet se trouve actuellement sous privation et maintenant sous une forme; d’où en certaines choses on retrouve ceci après cela, bien que proprement la notion de changement ne s’y trouve pas, comme quand on dit que la nuit succède au jour. Ainsi donc quoique le monde ait commencé après n’avoir pas été il n’a pas fallu que cela se fit par une mutation, mais par création, qui en vérité n’est pas une mutation, mais une relation de la chose créée, dépendant de son créateur pour son être et par rapport à son non-être précédent. En effet en tout changement il y a nécessairement quelque

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imaginamur unam et eamdem rem prius non fuisse, et postmodum esse: et sic secundum quamdam similitudinem creatio mutatio dici potest. Similiter etiam secunda obiectio non cogit. Licet enim verum sit dicere quod antequam mundus esset, possibile erat mundum esse vel fieri, non tamen oportet hoc secundum aliquam potentiam dici. Dicitur enim possibile in enuntiabilibus quod significat aliquem modum veritatis: quod scilicet neque est necessarium neque impossibile: unde huiusmodi possibile non secundum aliquam potentiam dicitur, ut philosophus docet in VII Metaphysic. Si autem secundum aliquam potentiam dicitur possibile mundum esse, non est necessarium quod dicatur secundum potentiam passivam, sed secundum potentiam activam: ut quod dicitur, quod mundum possibile fuit esse antequam esset, sic intelligatur quod Deus potuit mundum in esse producere antequam produceret: unde non cogimur ponere materiam praeextitisse mundo. Sic ergo fides Catholica nihil Deo coaeternum ponit, et propter hoc creatorem et factorem omnium visibilium et invisibilium confitetur.

chose d’identique se comportant tantôt ainsi tantôt autrement, en tant que maintenant il est sous un extrême et ensuite sous un autre; ce qui n’a pas lieu en réalité dans la création, mais selon notre imagination, d’après que nous imaginons une et même chose n’avoir pas d’abord été et par après être. Et ainsi selon une certaine ressemblance la création peut être dite un changement. De même aussi la seconde objection ne tient pas. En effet bien qu’on puisse dire qu’avant que le monde fût, il était possible qu’il soit ou devienne, ce ne doit pas être entendu d’une quelconque possibilité. En effet est dit possible dans le discours ce qui signifie un mode de la vérité comme quelque chose qui n’est ni nécessaire ni impossible; d’où un tel possible n’est pas entendu d’une quelconque possibilité, comme l’enseigne le philosophe au Livre des Métaphysiques (Liv. 4, chapitre 12). Quand on parle donc de possibilité pour l’être du monde on ne doit pas entendre nécessairement une possibilité passive, mais active, sorte que quand on dit que le monde était possible avant qu’il ne soit, on entend par là que Dieu peut produire l’être du monde avant même de le produire; d’où rien ne nous force à admettre que la matière ait préexisté au monde. Ainsi donc la foi catholique affirme que rien n’est coéternel à Dieu et pour cela elle confesse qu’il est "le créateur et l’auteur de toutes les choses visibles invisibles".

Caput 100 [70157] Compendium Chapitre 100 — DIEU FAIT TOUTES theologiae, lib. 1 cap. 100 tit. Quod Deus CHOSES POUR UNE FIN operatur omnia propter finem Puisqu’on a montré (chapitre 96) que Dieu produit l’être des choses non par nécessité [70158] Compendium theologiae, lib. 1 de nature mais avec intelligence et volonté cap. 100 Quoniam autem supra ostensum et qu’un tel agent agit pour une fin — car est quod Deus res in esse produxit non per l’opération intelligente a comme principe necessitatem naturae, sed per intellectum d’agir pour un fin — il faut donc que tout et voluntatem, omne autem tale agens agit ce que Dieu fait soit fait pour une fin. De propter finem, operativi enim intellectus plus, la production des choses par Dieu est finis principium est: necesse est igitur la meilleure qui soit; en effet c’est le omnia quae a Deo sunt facta, propter propre du plus parfait de faire chaque finem esse. Adhuc. Productio rerum a Deo chose au plus parfait. Or c’est mieux de optime facta est: optimi enim est optime faire quelque chose pour une fin que sans 106


facere unumquodque. Melius est autem fieri aliquid propter finem quam absque finis intentione: ex fine enim est ratio boni in his quae fiunt. Sunt igitur res a Deo factae propter finem. Huius etiam signum apparet in his quae a natura aguntur, quorum nihil in vanum est, sed propter finem unumquodque. Inconveniens autem dicere est, magis ordinata esse quae fiunt a natura quam ipsa institutio naturae a primo agente, cum totus ordo naturae exinde derivetur. Manifestum est igitur res a Deo productas esse propter finem.

intention de la fin; car c’est de la fin que provient la bonté des choses qui sont faites. Les choses sont donc faites par Dieu en vue d’une fin. On en trouve aussi une preuve dans les choses que la nature produit dans lesquelles rien n’est inutile mais chacune ayant sa raison d’être. Or il ne convient pas qu’on dise que ce que fait la nature est mieux ordonné que l’institution même de cette nature par le premier agent, puis que tout l’ordre de la nature dérive de lui. Il est donc évident que les choses sont produites par Dieu en vue d’une fin.

Caput 101 [70159] Compendium Chapitre 101 — LA BONTÉ DIVINE theologiae, lib. 1 cap. 101 tit. Quod EST LA FIN DERNIÈIŒ DE TOUTES ultimus finis omnium est divina bonitas LES CHOSES Or il faut que la fin dernière de toutes les [70160] Compendium theologiae, lib. 1 choses soit la bonté divine. En effet des cap. 101 Oportet autem ultimum finem choses qu’un agent fait volontairement leur rerum divinam bonitatem esse. Rerum dernière fin est ce que l’agent veut d’abord enim factarum ab aliquo agente per et en soi, et c’est pour cela que l’agent fait voluntatem, ultimus finis est quod est ce qu’il fait. Or la première chose que veut primo et per se volitum ab agente, et la divine volonté c’est sa bonté, comme il propter hoc agit agens omne quod agit. est clair par ce qu’on a dit plus haut Primum autem volitum divinae voluntatis (chapitre 32). Il est donc nécessaire que de est eius bonitas, ut ex superioribus patet. toutes les choses faites par Dieu la fin Necesse est igitur omnium rerum factarum dernière soit la bonté divine. a Deo, ultimum finem divinam bonitatem De même. La fin de la génération de toute esse. Item. Finis generationis chose engendrée est sa forme, laquelle une uniuscuiusque rei generatae est forma fois obtenue, la génération cesse. En effet ce qui est engendré soit eiusdem, hac enim adepta generatio tout quiescit. Unumquodque enim generatum, artificiellement, soit naturellement sive per artem sive per naturam, ressemble en manière à son auteur, car tout secundum suam formam similatur aliquo agent produit en une certaine mesure modo agenti, nam omne agens agit quelque chose qui lui ressemble. En effet la aliqualiter sibi simile. Domus enim quae maison matérielle provient du modèle qui est in materia, procedit a domo quae est in est dans l’esprit de l’artisan. Dans les mente artificis. In naturalibus etiam homo choses de la nature également, un homme generat hominem; et si aliquid sit genitum engendre un homme; et si quelque chose vel factum secundum naturam, quod non est fait ou engendré selon la nature qui ne sit simile generanti secundum speciem, soit pas semblable â son auteur quant à similatur tamen suis agentibus sicut l’espèce il ressemble cependant à auteurs imperfectum perfecto. Ex hoc enim comme l’imparfait au parfait. En effet il contingit quod generatum generanti arrive que ce qui est engendré ne ressemble secundum speciem non similatur, quia ad pas à ce qui engendre parce qu’il ne peut eius perfectam similitudinem non possit parvenir à sa ressemblance par faite, il y cependant imparfaitement, pervenire, sed aliqualiter eam imperfecte participe participat; sicut animalia et plantae quae comme certains animaux ou plantes sous 107


generantur ex virtute solis. Omnium igitur quae fiunt, finis generationis sive perfectionis est forma facientis vel generantis, ut scilicet ad eius similitudinem perveniatur. Forma autem primi agentis, scilicet Dei, non est aliud quam eius bonitas. Propter hoc igitur omnia facta sunt ut divinae bonitati assimilentur.

l’action du soleil. La fin de la génération ou de la perfection de toutes les choses qu se font est la forme de leur auteur ou de leur géniteur c’est-à-dire qu’elles puissent parvenir à sa ressemblance. Or la forme du premier agent, c’est-à-dire Dieu, n’est autre que sa bonté. A cause de cela donc toutes les choses ont été faites pour être assimilées à la divine bonté.

Caput 102 [70161] Compendium Chapitre 102 — LA DIVINE theologiae, lib. 1 cap. 102 tit. Quod divina RESSEMBLANCE EST CAUSE DE LA assimilatio est causa diversitatis in rebus DIVERSITÉ DES CHOSES [70162] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 102 Ex hoc igitur accipienda est ratio diversitatis et distinctionis in rebus. Quia enim divinam bonitatem perfecte repraesentari impossibile fuit propter distantiam uniuscuiusque creaturae a Deo, necessarium fuit ut repraesentaretur per multa, ut quod deest ex uno, suppleretur ex alio. Nam et in conclusionibus syllogisticis quando per unum medium non sufficienter demonstratur conclusio, oportet media multiplicari ad conclusionis manifestationem, ut in syllogismis dialecticis accidit. Nec tota tamen universitas creaturarum perfecte divinam bonitatem repraesentat per aequiparantiam, sed secundum perfectionem creaturae possibilem. Item. Illud quod inest causae universali simpliciter et unite, invenitur in effectibus multipliciter et distincte: nobilius est enim aliquid in causa quam in effectibus. Divina autem bonitas una et simplex principium est et radix totius bonitatis quae in creaturis invenitur. Necesse est igitur sic creaturas divinae bonitati assimilari sicut multa et indistincta assimilantur uni et simplici. Sic igitur multitudo et distinctio provenit in rebus non casualiter aut fortuito, sicut nec rerum productio est a casu vel a fortuna, sed propter finem. Ex eodem enim principio est esse et unitas et multitudo in rebus. Neque enim distinctio rerum causatur ex materia: nam prima rerum institutio est per creationem, quae materiam non

De là vient la diversité et la distinction dans les choses. Car il était impossible que la divine bonté soit parfaitement représentée dans la créature infiniment distante de Dieu. Il était donc nécessaire qu’elle soit représentée en beaucoup de choses afin que ce qui manque à l’une soit suppléé par l’autre. Car dans les argumentations, quand par un terme moyen on ne peut arriver à conclure, il faut multiplier les termes pour pouvoir conclure, comme c’est le cas dans le syllogisme dialectique. Ni cependant toute l’universalité des choses ne parvient pas à égaler la divine bonté parfaitement mais selon une perfection relative. De même, ce qui se trouve simplement et de manière unique dans la cause universelle se retrouve dans ses effets d’une manière multiple et distincte; car une c se trouve plus noblement dans la cause que dans se effets. L’unique et simple bonté divine est le principe et h source de tout le bien qui se trouve dans les Donc il est nécessaire que les créatures soient assimilées à la bonté divine comme les choses multiples et indistincte le sont à l’unique et au simple. Ainsi donc la multiplicité et la distinction ne vient pas du hasard et fortuitement dans les choses comme aussi ne l’est leur production par le hasard et fortuitement mais en vertu d’une fin. Du même principe vient en effet l’être et l’unité et la multipicité dans les choses. Et en effet la distinction des choses n’a pas sa cause dans la matière; car leur première

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requirit. Similiter quae solum ex necessitate materiae proveniunt, casualia esse videntur. Similiter autem neque multitudo in rebus causatur propter ordinem mediorum agentium, puta quod ab uno primo simplici procedere immediate non potuerit nisi unum, distans tamen a primo in simplicitate, ita quod ex eo iam procedere potuerit multitudo, et sic deinceps quanto magis a primo simplici receditur, tanto numerosior multitudo invenitur, ut aliqui posuerunt. Iam enim ostensum est quod plura sunt quae in esse prodire non potuerunt nisi per creationem, quae solius Dei est, ut supra ostensum est. Unde relinquitur quod ab ipso Deo sunt plura immediate creata. Manifestum est etiam quod secundum hanc positionem, rerum multitudo et distinctio casualis esset, quasi non intenta a primo agente. Est enim multitudo rerum et distinctio ab intellectu divino excogitata et instituta in rebus ad hoc quod diversimode divina bonitas a rebus creatis repraesentetur, et eam secundum diversos gradus diversa participarent, ut sic ex ipso diversarum rerum ordine quaedam pulchritudo resultet in rebus quae divinam sapientiam commendaret.

formation s’est produite par création laquelle ne requiert pas la matière. De même ce qui provient de la seule matiière, se produit au hasard. De même ni la multiplicité dans les choses n’est produite par succession d’agents intermédiaires, par exemple qu’à partir d’un être premier simple ne peut procéder immédiatement qu’un seul être, distant cependant en simplicité de sorte que de lui puisse désormais procéder la multitude et ainsi de suite, et plus on s’éloigne du premier qui est simple plus grande est la multiplicité, comme certains l’ont avancé. En effet on a déjà montré (chapitre 95) que le multiple peut, seulement par création, venir à l’existence; ce qui appartient uniquement à Dieu, comme on l’a vu (chapitre 70). D’où il ressort que c’est Dieu lui-même qui peut directement créer le multiple. Selon leur position, il est évident que la multitude des choses et leur distinction seraient l’oeuvre du hasard, n’étant pas voulues par leur premier auteur. Car cette multiplicité et cette distinction ont été conçues par l’intellect divin et réalisées dans les choses dans le but de représenter diversement la bonté divine; par leur création et par leur diversité elles y participent selon divers degrés. Et ainsi de l’ordonnance même des différentes choses il en résulte une beauté des choses qui met en valeur la Sagesse divine.

Caput 103 [70163] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 103 tit. Quod non solum divina bonitas est causa rerum, sed etiam omnis motus et operationis

Chapitre 103 — EN PLUS DE LA CAUSALITÉ DES CHOSES, LA BONTÉ DIVINE EST LA CAUSE DE LEUR MOUVEMENT ET DE LEUR ACTIVITÉ Non seulement la fin de la formation des choses est la bonté de Dieu, mais celle-ci est aussi le but de toute activité et mouvement de toutes les créatures. En effet tout ce qui est, agit selon la nature, comme ce qui est chaud produit de la chaleur. Or toute chose créée selon sa forme participe à une certaine ressemblance de la bonté de Dieu comme on l’a montré (chapitre 101). Donc toute

[70164] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 103 Non solum autem institutionis rerum finis est divina bonitas, sed etiam omnis operationis et motus creaturae cuiuslibet necesse est divinam bonitatem finem esse. Unumquodque enim quale est talia agit, sicut calidum calefacit. Quaelibet autem res creata secundum suam formam similitudinem quamdam participat divinae bonitatis, ut ostensum

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est. Ergo et omnis actio et motus creaturae cuiuslibet in divinam bonitatem ordinatur sicut in finem. Praeterea. Omnis motus et operatio rei cuiuslibet in aliquid perfectum tendere videtur. Perfectum autem habet rationem boni, perfectio enim cuiuslibet rei est bonitas eius. Omnis igitur motus et actio rei cuiuslibet ad bonum tendit. Bonum autem quodlibet est similitudo quaedam summi boni, sicut et ens quodlibet est similitudo primi entis. Igitur motus et actio cuiuslibet rei tendit in assimilationem bonitatis divinae. Praeterea. Si sint multa agentia ordinem habentia, necesse est quod omnium agentium actiones et motus ordinentur in bonum primi agentis sicut in finem ultimum. Cum enim a superiori agente inferiora agentia moveantur, et omne movens moveat ad finem proprium, oportet quod actiones et motus inferiorum agentium tendant in finem primi agentis: sicut in exercitu omnium ordinum actiones ordinantur sicut in ultimum ad victoriam, quae est finis ducis. Ostensum autem est supra quod primum movens et agens est Deus; finis autem eius non est aliud quam sua bonitas, ut etiam supra ostensum est. Necesse est igitur quod omnes actiones et motus quarumcumque creaturarum sint propter divinam bonitatem, non quidem causandam, neque augendam, sed suo modo acquirendam, participando siquidem aliquam similitudinem eius. Divinae autem bonitatis similitudinem res creatae per suas operationes diversimode consequuntur, sicut et diversimode secundum suum esse ipsam repraesentant: unumquodque enim operatur secundum quod est. Quia igitur omnibus creaturis commune est ut divinam bonitatem repraesentent inquantum sunt, ita omnibus commune est ut per operationes suas consequantur divinam similitudinem in conservatione sui esse et communicatione sui esse ad alterum. Unaquaeque enim creatura in sua operatione primo quidem se in esse perfecto secundum quod est possibile conservare nititur, in quo suo

action ou mouvement de n’importe quelle créature est ordonné au bien divin comme en vue d’une fin. En outre, tout mouvement ou activité de n’importe qu’elle chose tend vers quelque chose de parfait. Or qui est parfait a raison de bien, car la perfection de la chose est ce qui fait sa bonté. Donc tout mouvement ou action d’une chose tend vers le bien. Or tout bien est une ressemblance du bien suprême tout comme l’être est similitude de l’être premier. Donc le mouvement ou l’activité de n’importe quelle chose est ordonné à la bonté comme à sa fin. En outre, s’il y a beaucoup d’agents ordonnés entre eux, il est nécessaire que les actions et mouvements de tous les agents soient ordonnés au bien du premier agent comme vers leur fin dernière. Comme en effet un agent supérieur qui met en mouvement les agents inférieurs et que tout moteur meut vers sa propre fin, il faut que les actions et les mouvements des agents inférieurs tendent à la fin du premier agent, comme dans une armée les actions de tous ont comme dernier but la victoire qui est la fin par le chef. Or, on a montré plus haut (chapitre 3) que le premier moteur et auteur est Dieu; et sa fin n’est autre que sa bonté, comme on l’a montré (chapitres 32 et 101). Il est donc nécessaire que toutes les actions et mouvements de n’importe quelle créature se fassent en vue de la bonté divine, non pour la causer ou pour l’augmenter, mais pour l’acquérir selon leur manière comme une Participation à sa ressemblance. Diversement les choses créées par leur activité obtiennent-elles la ressemblance divine, comme diversement aussi selon leur être elles la représentent; en effet chaque chose opère selon ce qu’elle est. Parce que donc il est commun à toutes les créatures de représenter la bonté divine en tant qu’elles existent ainsi est-il commun à toutes d’arriver par leurs opérations à la divine ressemblance tant pour la conservation de leur être que pour le communiquer à d’autres. En effet toute créature dans son activité s’efforce d’abord

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modo tendit in similitudinem divinae perpetuitatis. Secundo vero per suam operationem unaquaeque creatura suum esse perfectum alteri communicare conatur secundum suum modum, et per hoc tendit in similitudinem divinae causalitatis. Sed creatura rationalis per suam operationem tendit in divinam similitudinem singulari quodam modo prae ceteris, sicut et prae ceteris creaturis nobilius esse habet: esse enim creaturarum ceterarum, cum sit per materiam constrictum, est finitum, ut infinitatem non habeat nec actu nec potentia. Omnis vero natura rationalis infinitatem habet vel actu vel potentia, secundum quod intellectus continet in se intelligibilia. In nobis igitur intellectualis natura in suo primo esse considerata est in potentia ad sua intelligibilia, quae cum sint infinita, infinitatem quamdam habent in potentia. Unde intellectus est species specierum, quia non habet tantum speciem determinatam ad unum, ut lapis, sed speciem omnium specierum capacem. Natura vero intellectualis in Deo infinita est in actu, utpote in se praehabens totius entis perfectionem, ut supra ostensum est. Creaturae vero aliae intellectuales medio modo se habent inter potentiam et actum. Tendit igitur intellectualis creatura per suam operationem in divinam similitudinem, non in hoc solum quod se in esse conservet, vel suum esse quodammodo communicando multiplicet, sed ut in se habeat actu quod per naturam in potentia habet. Est igitur finis intellectualis creaturae, quem per suam operationem consequitur, ut intellectus eius totaliter efficiatur in actu secundum omnia intelligibilia quae in potentia habet: secundum hoc enim maxime Deo similis erit.

de conserver son être aussi parfaitement que possible; en cela elle tend à sa manière de ressembler à la perpétuité divine; ensuite par son opération chaque créature s’efforce selon son mode de communiquer à une autre son être parfait selon sa manière et en cela elle tend à ressembler à la causalité divine. Quant à la créature rationnelle, elle tend par son opération à la ressemblance divine d’une façon singulière au-dessus des autres créatures, de même qu’au-dessus d’elles elle jouit d’une plus noble existence. En effet l’être des autres créatures étant restreint par la matière, il est fini de sorte qu’il ne possède l’infini ni en acte ni en puissance. Toute nature rationnelle au contraire possède cet infini soit en acte soit en puissance selon que l’intellect contient en soi les choses intelligibles. Chez nous donc la nature intelligible considérée dans son être premier est en puissance à ses intelligibles qui étant infinis possèdent l’infini au moins en puissance. D’où l’intelligence est représention d’images qui n’est pas déterminée à une seule image comme la pierre mais elle est capable de représenter toutes les images des choses. Mais la nature intellectuelle en Dieu est infinie en acte en tant qu’elle possède dans la perfection de tout l’être, comme on l’a montré haut (chapitre 21). Mais les autres créatures intellectuelles tiennent le milieu entre la puissance et l’acte La nature intellectuelle tend donc par son opération vers la ressemblance divine non seulement en ce qu’elle conserve son être ou qu’elle la multiplie à sa manière en le communiquant mais pour posséder en acte ce que par sa elle a en puissance. La fin donc de la créature intellectuelle, qu’elle obtient par son opération propre, est de faire que son intelligence réalise totalement en acte tous les intelligibles qu’elle a en puissance; c’est ainsi en effet qu’elle se rendra la plus semblable à Dieu.

Caput 104 [70165] Compendium Chapitre 104 — IL Y A DANS LES theologiae, lib. 1 cap. 104 tit. De duplici CHOSES UNE DOUBLE PUISSANCE potentia, cui in rebus respondet duplex A LAQUELLE CORRESPOND UN 111


intellectus, et quis sit finis intellectualis DOUBLE INTELLECT ET DE LA FIN creaturae DE LA CRÉATURE INTELLECTUELLE [70166] Compendium theologiae, lib. 1 Quelque chose est en puissance de deux cap. 104 Est autem aliquid in potentia manières d’une part naturellement c’est-àdupliciter: uno modo naturaliter, respectu dire par rapport aux choses qu’un agent eorum scilicet quae per agens naturale naturel peut réduire en acte; d’autre part possunt reduci in actum; alio modo quant aux choses qui ne peuvent pas être respectu eorum quae reduci non possunt réduites en acte par un agent naturel mais in actum per agens naturale, sed per par un autre; ce qui apparaît dans les aliquod aliud agens, quod quidem in rebus choses naturelles. corporalibus apparet. Quod enim ex puero En effet qu’un enfant devienne un homme fiat vir, est in potentia naturali, vel quod ou que d’une semence provienne un animal ex semine fiat animal. Sed quod ex ligno il s’agit d’une puissance naturelle. Mais fiat scamnum, vel ex caeco fiat videns, que du bois devienne un banc ou qu’un non est in potentia naturali. Sic autem et aveugle Voie n’est pas dans la puissance circa intellectum nostrum accidit. Est naturelle. Or il en est ainsi de notre enim intellectus noster in potentia naturali intellect. En effet notre intelligence est en respectu quorumdam intelligibilium, quae puissance naturelle à des intelligibles qui scilicet reduci possunt in actum per peuvent être actués par l’intellect agent qui intellectum agentem, qui est principium nous est un principe inné afin que par lui innatum nobis, ut per ipsum efficiamur nous devenions intelligents en acte. intelligentes in actu. Est autem Mais il est impossible que nous obtenions impossibile nos ultimum finem consequi la fin dernière du fait que notre intellect est per hoc quod intellectus noster sic ainsi actué; car c’est le propre de l’intellect reducatur in actum: nam virtus intellectus agent de faire.que les phantasme qui sont agentis est ut phantasmata, quae sunt des intelligibles en puissance deviennent intelligibilia in potentia, faciat des intelligibles en acte, comme on l’a vu intelligibilia in actu, ut ex superioribus plus haut (chapitre 83). Or les phantasmes patet. Phantasmata autem sunt accepta per nous viennent des sens. Par l'intellect agent sensum. Per intellectum igitur agentem notre intelligence est réduite en acte par les intellectus noster in actum reducitur seuls intelligibles venus des choses respectu horum intelligibilium tantum in sensibles. Or il est impossible que dans une quorum notitiam per sensibilia possumus telle connaissance puisse consister la fin devenire. Impossibile est autem in tali dernière de l’homme. Car la fin dernière cognitione ultimum hominis finem étant atteinte, tout désir naturel vient à consistere. Nam ultimo fine adepto, cesser. Or aussi loin que quelqu’un desiderium naturale quiescit. progresse dans l’intelligence des choses, Quantumcumque autem aliquis proficiat selon ce mode de connaissance qui puise la intelligendo secundum praedictum science à partir des sens, le désir naturel de modum cognitionis quo a sensu scientiam connaître d’autres choses demeure. En percipimus, adhuc remanet naturale effet y a bien des choses que nos sens ne desiderium ad alia cognoscenda. Multa peuvent atteindre ou qui ne nous en enim sunt ad quae sensus pertingere non donnent qu’une faible notion, comme peutpotest, de quibus per sensibilia non nisi être de savoir qu’elles sont mais non pas ce modicam notitiam accipere possumus, ut qu’elles sont; car les quiddités des forte sciamus de eis quod sint, non autem substances immatérielles sont autres que quid sint, eo quod substantiarum celles des choses sensibles et elles les immaterialium quidditates alterius generis dépassent presque sans comparaison sunt a quidditatibus rerum sensibilium, et possible. 112


eas quasi improportionabiliter transcendentes. Circa ea etiam quae sub sensum cadunt, multa sunt quorum rationem cognoscere per certitudinem non possumus, sed quorumdam quidem nullo modo, quorumdam vero debiliter. Unde semper remanet naturale desiderium respectu perfectioris cognitionis. Impossibile est autem naturale desiderium esse vanum. Consequimur igitur ultimum finem in hoc quod intellectus noster fiat in actu, aliquo sublimiori agente quam sit agens nobis connaturale, quod quiescere faciat desiderium quod nobis inest naturaliter ad sciendum. Tale est autem in nobis sciendi desiderium, ut cognoscentes effectum, desideremus cognoscere causam, et in quacumque re cognitis quibuscumque eius circumstantiis, non quiescit nostrum desiderium, quousque eius essentiam cognoscamus. Non igitur naturale desiderium sciendi potest quietari in nobis, quousque primam causam cognoscamus, non quocumque modo, sed per eius essentiam. Prima autem causa Deus est, ut ex superioribus patet. Est igitur finis ultimus intellectualis creaturae, Deum per essentiam videre.

Quant à ces choses qui tombent sous les sens, il y en a beaucoup dont nous ne pouvons connaître la nature avec certitude; certaines ne sont nullement connues et d’autres faiblement. D’où le désir naturel demeure toujours d’une connaissance plus parfaite. Or il n’est pas possible que le désir naturel soit vain. Nous obtenons donc notre dernière fin en ce que notre intelligence passe à l’acte par un agent supérieur à celui qui nous est connaturel et qui fasse cesser en nous le désir naturel de connaître. Or tel est en nous le désir de con naître que connaissant un effet nous désirons en connaître la cause; et en toute chose, connaissant toutes les circonstances, notre désir ne cesse que nous n’ayons saisi son essence. Donc ce désir naturel de savoir ne peut être assouvi en nous que si nous connaissons la cause première, non pas n’importe comment mais par son essence. Or la cause première est Dieu, comme on l’a vu plus haut (chapitres 3 et 68). La fin dernière de la créature intellectuelle est donc de voir Dieu par essence.

2° La fin de l’homme (chapitre 105 à 110) Caput 105 [70167] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 105 tit. Quomodo finis ultimus intellectualis creaturae est Deum per essentiam videre, et quomodo hoc possit [70168] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 105 Hoc autem quomodo possibile sit considerandum est. Manifestum est autem quod cum intellectus noster nihil cognoscat nisi per aliquam speciem eius, impossibile est quod per speciem rei unius cognoscat essentiam alterius; et quanto magis species per quam cognoscit intellectus, plus distat a re cognita, tanto intellectus noster imperfectiorem cognitionem habet de essentia rei illius, ut puta, si cognosceret bovem per speciem asini, cognosceret eius essentiam imperfecte, scilicet quantum ad genus

Chapitre 105 — COMMENT LA FIN DERNIÈRE DE LA CRÉATURE INTELLECTUELLE EST DE VOIR PAR ESSENCE ET COMMENT CELA EST POSSIBLE Or il nous faut savoir comment cela est possible. Et comme il est manifeste que notre intelligence ne peut con naître une chose que par son espèce, il est impossible que l’espèce de l’une en fasse connaître une autre. Et plus l’espèce par laquelle l’intelligence connaît diffère de la chose connue, d’autant plus aussi notre intelligence connaîtra-t-elle imparfaitement l’essence de cette chose : par exemple savoir ce qu’est un boeuf sachant ce qu’est un âne, on en connaîtrait l’essence imparfaitement, c’est-à-dire quant à son genre seulement; et encore moins si elle ne connaît que l’espèce de la pierre qui est un

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tantum; magis autem imperfecte si cognosceret per lapidem, quia cognosceret per genus magis remotum. Si autem cognosceret per speciem alicuius rei quae nulli bovi communicaret in genere, nullo modo essentiam bovis cognosceret. Manifestum est autem ex superioribus quod nullum creatum communicat cum Deo in genere. Per quamcumque igitur speciem creatam non solum sensibilem, sed intelligibilem, Deus cognosci per essentiam non potest. Ad hoc igitur quod ipse Deus per essentiam cognoscatur, oportet quod ipse Deus fiat forma intellectus ipsum cognoscentis, et coniungatur ei non ad unam naturam constituendam, sed sicut species intelligibilis intelligenti. Ipse enim sicut est suum esse, ita est sua veritas, quae est forma intellectus. Necesse est autem quod omne quod consequitur aliquam formam, consequatur dispositionem aliquam ad formam illam. Intellectus autem noster non est ex ipsa sua natura in ultima dispositione existens respectu formae illius quae est veritas, quia sic a principio ipsam assequeretur. Oportet igitur quod cum eam consequitur, aliqua dispositione de novo addita elevetur, quam dicimus gloriae lumen: quo quidem intellectus noster a Deo perficitur, qui solus secundum suam naturam hanc propriam formam habet, sicut nec dispositio caloris ad formam ignis potest esse nisi ab igne: et de hoc lumine in Psal. XXXV, 10, dicitur: in lumine tuo videbimus lumen.

genre encore plus éloigné. Si elle connaissait par l’espèce d’une chose qui n’aurait rien du boeuf en aucun genre, elle ne connaîtrait aucunement ce que peut être un boeuf. Il est évident par ce qu’on a dit plus haut (chapitres 12, 13 et 14) qu’aucune créature ne communique en genre avec Dieu. Aucune espèce créée, non seulement sensible mais intelligible, ne peut me faire connaître ce que Dieu est. Pour ce faire il faut alors que Dieu devienne forme de mon intelligence et qu’il lui soit uni non pour constituer une nature mais comme espèce intelligible en celui qui connaît. Lui-même en effet comme il est son être, est aussi sa vérité laquelle est la forme de l’intelligence. Or il faut pour tout ce qui acquiert une forme qu’il y soit disposé. Or de par sa nature l’intelligence n’est pas dans l’ultime disposition par rapport à cette forme qu’est la vérité, car dès le début elle l’aurait atteinte. Il faut donc que pour l’atteindre elle soit élevée par une nouvelle disposition et que nous appelons lumière de gloire, par quoi Dieu parfait notre intelligence, lui seul ayant naturellement cette forme qui lui est propre, tout comme la dis position à la forme du feu ne peut Venir que du feu. Et de cette lumière il est question au Ps 35 : "En ta lumière nous verrons la lumière"

Caput 106 [70169] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 106 tit. Quomodo naturale desiderium quiescit ex divina visione per essentiam, in qua beatitudo consistit

Chapitre 106 — LE DÉSIR NATUREL S’APAISE DANS LA VISION DIVINE PAR ESSENCE, EN QUOI CONSISTE LA BÉATITUDE Cette fin une fois atteinte il est nécessaire que le désir naturel soit au repos, car l’essence divine qui de cette façon est jointe à l’intelligence de celui qui voit Dieu est le principe suffisant de toute connaissance et la source de tout bien en sorte qu’il ne reste plus rien à désirer. Et c’est aussi le mode le plus parfait d’atteindre à la ressemblance divine c’est-

[70170] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 106 Hoc autem fine adepto, necesse est naturale desiderium quietari, quia essentia divina, quae modo praedicto coniungetur intellectui Deum videntis, est sufficiens principium omnia cognoscendi, et fons totius bonitatis, ut nihil restare

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possit ad desiderandum. Et hic etiam est perfectissimus modus divinam similitudinem consequendi, ut scilicet ipsum cognoscamus eo modo quo se ipse cognoscit, scilicet per essentiam suam, licet non comprehendamus ipsum sicut ipse se comprehendit: non quod aliquam partem eius ignoremus, cum partem non habeat, sed quia non ita perfecte ipsum cognoscemus sicut cognoscibilis est, cum virtus intellectus nostri in intelligendo non possit adaequari veritati ipsius secundum quam cognoscibilis est, cum eius claritas seu veritas sit infinita, intellectus autem noster finitus. Intellectus autem eius infinitus est, sicut et veritas eius, et ideo ipse tantum se cognoscit quantum cognoscibilis est. Sicut conclusionem demonstrabilem ille comprehendit qui eam per demonstrationem cognoscit, non autem qui cognoscit eam imperfectiori modo, scilicet per rationem probabilem. Et quia ultimum finem hominis dicimus beatitudinem, in hoc consistit hominis felicitas, sive beatitudo, quod Deum videat per essentiam, licet in perfectione beatitudinis multum distet a Deo, cum hanc beatitudinem Deus per suam naturam habeat, homo vero eam consequatur per divini luminis participationem, ut supra dictum est.

à-dire que nous le connaissions de la même manière qu’il se connaît, soit par son essence, bien que nous ne le comprenions pas comme il se connaît. Non que nous en ignorerions une partie puisqu’il n’a pas de partie, mais parce que nous ne le connaissons pas aussi parfaitement qu’il est connaissable; car le pouvoir de notre intelligence dans son acte de penser ne peut égaler sa vérité selon qu’elle est connaissable; sa clarté ou sa verité est infinie et notre intelligence est finie. Or son intelligence est infinie comme aussi sa vérité et donc lui se connaît autant qu’il est connaissable. Comme celui qui comprend une conclusion démontrable parce qu’il en saisit la démonstration, mais non pas celui qui la connaît de manière plus imparfaite c’est-à-dire par une raison probable. Et parce que nous appelons béatitude la fin dernière de l’homme en cela consiste la félicité ou la béatitude de l’homme qu’il voit Dieu en son essence, bien que dans la perfection de la béatitude il soit très distant de Dieu. Cette béatitude, Dieu la possède naturellement et l’homme l’obtient par participation à la lumière divine.

Caput 107 [70171] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 107 tit. Quod motus in Deum ad beatitudinem consequendam assimilatur motui naturali, et quod beatitudo est in actu intellectus

Chapitre 107 — QUE LE MOUVEMENT VERS POUR LA POSSESSION DE LA BÉATITUDE S’APPARENTE AU MOUVEMENT NATUREL ET QUE LA BÉATITUDE CONSISTE PANS UN ACTE DE L’INTELLIGENCE Puisque passer de la puissance à l’acte est un mouvement, ou quelque chose de semblable, il faudra considérer le passage vers la béatitude comme quand il s’agit d’un mouvement ou d’un changement naturel. Dans celui-ci en effet ce qu’on considère d’abord est une propriété qui le proportionne ou l’incline vers telle fin, comme la gravité terrestre qui attire vers le bas. Quelque chose en effet ne se meut pas naturellement vers une fin s’il n’a pas de

[70172] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 107 Considerandum est autem, quod cum procedere de potentia in actum vel sit motus, vel sit simile motui, circa processum huius beatitudinis consequendum similiter se habet sicut in motu vel in mutatione naturali. In motu enim naturali primo quidem consideratur aliqua proprietas per quam proportionatur vel inclinatur mobile ad talem finem, sicut gravitas in terra ad hoc quod feratur deorsum: non enim moveretur aliquid

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naturaliter ad certum finem, nisi haberet proportionem ad illum. Secundo autem consideratur ipse motus ad finem. Tertio autem ipsa forma vel locus. Quarto autem quies in forma vel in loco. Sic igitur in intellectuali motu ad finem, primum quidem est amor inclinans in finem; secundum autem est desiderium, quod est quasi motus in finem, et operationes ex tali desiderio provenientes; tertium autem est ipsa forma, quam intellectus consequitur; quartum autem est delectatio consequens, quae nihil est aliud quam quietatio voluntatis in fine adepto. Sicut igitur naturalis generationis finis, est forma et motus localis locus, non autem quies in forma vel loco, sed hoc est consequens finem, et multo minus motus est finis, vel proportio ad finem: ita ultimus finis creaturae intellectualis est videre Deum, non autem delectari in ipso, sed hoc est comitans finem, et quasi perficiens ipsum. Et multo minus desiderium vel amor possunt esse ultimus finis, cum etiam hoc ante finem habeatur.

proportion à celle-ci. Ensuite on considère le mouvement lui-même vers la fin; en troisième lieu la forme elle-même ou l’endroit; enfin le repos dans la forme ou da l’endroit. Ainsi dans le mouvement intellectuel vers la fin on d’abord l’amour qui porte vers la fin; ensuite le désir qui est comme le mouvement vers la fin et les opérations proviennent d’un tel désir; en troisième lieu la forme que l’intelligence atteint; enfin la délectation conséquente qui n’est autre que le repos de la volonté dans la fin obtenue. De même donc que la forme est la fin de la naturelle et le lieu la fin du mouvement local, et non le repos dans la forme ou le lieu qui est la conséquence de la fin obtenue, et beaucoup moins encore le mouvement est une fin ou proportion à la fin : ainsi la fin de la créature intellectuelle est de voir Dieu et non de se délecter en lui, mais cela accompagnant la fin et comme le perfectionnant. Et beaucoup moins le désir ou l’amour être la fin dermère puisqu’ils ont lieu avant la fin.

Caput 108 [70173] Compendium Chapitre 108 — DE L’ERREUR DE theologiae, lib. 1 cap. 108 tit. De errore CEUX QUI METFENT LEUR ponentium felicitatem in creaturis FÉLICITÉ DANS LES CRÉATURES Il est donc manifeste que c’est à tort que [70174] Compendium theologiae, lib. 1 c'est à tort que certains recherchent la cap. 108 Manifestum est ergo quod félicité s’ils la recherchent en tout autre felicitas falso a quibusdam quaeritur, in chose que Dieu : soit dans les plaisirs quibuscumque praeter Deum quaeratur, charnels qui leur sont communs avec les sive in voluptatibus corporalibus, quae animaux; soit dans les richesses qui sont sunt et brutis communes; sive in divitiis, ordonnées à la conservation de ceux qui les quae ad conservationem habentium possèdent, ce qui est la fin commune à tout proprie ordinantur, quae est communis ce qui est créa- turc; soit dans le pouvoir finis omnis entis creati; sive in qui est ordonné à communiquer sa potestatibus, quae ordinantur ad perfection aux autres, ce que nous avons communicandam perfectionem suam aliis, aussi dit être commun à tous (chapitre quod etiam diximus omnibus esse 103); soit dans les honneurs ou la commune; sive in honoribus vel fama, renommée que l’on doit à quelqu’un selon quae alicui debentur secundum quod qu’il a déjà atteint sa fin ou qu’il y est bien finem iam habet, vel ad finem bene disposé; ni même enfin dans la dispositus est; sed nec in cognitione connaissance de choses fussent-elles auquarumcumque rerum etiam supra dessus de l’homme, puisqu’aussi bien c’est hominem existentium, cum in sola divina dans la seule connaissance de Dieu que le cognitione desiderium hominis quietetur. désir de l’homme trouve son repos. 116


Caput 109 [70175] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 109 tit. Quod solus Deus est bonus per essentiam, creaturae vero per participationem [70176] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 109 Ex praemissis igitur apparet quod diversimode se habent ad bonitatem Deus et creaturae, secundum duplicem modum bonitatis quae in creaturis potest considerari. Cum enim bonum habeat rationem perfectionis et finis, secundum duplicem perfectionem et finem creaturae attenditur duplex eius bonitas. Attenditur enim quaedam creaturae perfectio secundum quod in sua natura persistit, et haec est finis generationis aut factionis ipsius. Alia vero perfectio ipsius attenditur, quam consequitur per suum motum vel operationem, et haec est finis motus vel operationis ipsius. Secundum utramque vero creatura deficit a bonitate divina: nam cum forma et esse rei sit bonum et perfectio ipsius secundum quod in sua natura consideratur, substantia composita neque est sua forma neque suum esse; substantia vero simplex creata etsi sit ipsa forma, non tamen est suum esse. Deus vero est sua essentia et suum esse, ut supra ostensum est. Similiter etiam omnes creaturae consequuntur perfectam bonitatem ex fine extrinseco. Perfectio enim bonitatis consistit in adeptione finis ultimi. Finis autem ultimus cuiuslibet creaturae est extra ipsam, qui est divina bonitas, quae quidem non ordinatur ad ulteriorem finem. Relinquitur igitur quod Deus modis omnibus est sua bonitas, et est essentialiter bonus; non autem creaturae simplices, tum quia non sunt suum esse, tum quia ordinantur ad aliquid extrinsecum sicut ad ultimum finem. In substantiis vero compositis manifestum est quod nullo modo sunt sua bonitas. Solus igitur Deus est sua bonitas et essentialiter bonus; alia vero dicuntur bona secundum participationem aliquam ipsius.

Chapitre 109 — QUE SEUL EST BON ESSENTIELLEMENT ET LES CRÉATURES PAR PARTICIPATION De ce que nous venons de dire, il apparaît donc que Dieu et les créatures se rapportent diversement à la bonté, selon le double mode de bonté que l’on peut considérer dans les créatures. Puisqu’en effet le bien a raison de perfection et de fin, selon une double perfection et fin qu'on peut noter dans la créature, double aussi est sa bonté. Car on peut considérer la perfection de la créature selon qu’elle persiste en sa nature qui est la fin de sa génération ou de sa production; l’autre perfection est celle qu’elle atteint par son propre mouvement ou opération et c’est la fin de son mouvement ou de son opération. Dans ces deux cas la créature se sépare de la bonté divine : car comme la forme et l’être d’une chose est son bien et sa perfection selon qu’elle est considérée dans sa nature, une substance composée n’est ni sa forme ni son être. Quant à une substance simple créée même si elle est sa propre forme, elle n’est cependant pas son propre être. Mais Dieu est son essence et son être, comme on l’a montré plus haut (chapitre 10 et 11). De même aussi toutes les créatures atteignent à leur bonté parfaite par une fin qui leur est extérieure. En effet la bonté parfaite consiste dans la fin dernière. Or celle-ci est extérieure à la créature et c’est la divine bonté qui elle n’est pas ordonnée à une fin ultérieure. Il reste donc que Dieu est sa propre bonté absolument il est essentiellement bon. Les créatures simples ne le sont pas et parce qu’elles ne sont pas leur être et parce qu’elles sont ordon nées à quelque chose d’extérieur comme à leur fin dernière. Quant aux créatures composées il est évident qu’elles ne sont en aucune façon leur propre bonté. Dieu seul donc est sa propre bonté, il est bon essentiellement; les autres choses sont dites bonnes par une certaine participation avec Lui.

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Caput 110 [70177] Compendium Chapitre 110 — DIEU NE PEUT PAS theologiae, lib. 1 cap. 110 tit. Quod Deus PERDRE SA BONTÉ D’où il ressort que Dieu ne peut en aucune non potest suam bonitatem amittere façon perdre sa bonté. Car ce qui appartient [70178] Compendium theologiae, lib. 1 à quelque chose essentiellement ne peut lui cap. 110 Per hoc autem apparet quod faire défaut, comme l’animalité ne peut Deus nullo modo potest deficere a être séparée de l’homme. Donc aussi il bonitate. Quod enim alicui essentialiter n’est pas possible que Dieu ne soit pas bon. inest, non potest ei abesse, sicut animal Et pour nous servir d’un exemple encore non potest ab homine removeri. Neque plus adéquat, de même qu’un homme ne igitur Deum possibile est non esse bonum. peut pas ne pas être homme ainsi il ne se Et ut magis proprio utamur exemplo, sicut peut que Dieu ne soit pas parfaitement bon. non potest esse quod homo non sit homo, ita non potest esse quod Deus non sit perfecte bonus

3° Le mal dans les créatures (chapitre 111 à 122) Caput 111 [70179] Compendium Chapitre 111 — LA CRÉATURE PEUT theologiae, lib. 1 cap. 111 tit. Quod PERDRE SA BONTÉ creatura possit deficere a sua bonitate Il faut maintenant considérer dans les créatures comment elles peuvent perdre [70180] Compendium theologiae, lib. 1 leur bonté. Il est manifeste que quelque cap. 111 In creaturis autem chose est inséparable de la créature de considerandum est, qualiter possit esse deux manières : d’une part de ce que la bonitatis defectus. Manifestum est autem bonté est de son essence; d’autre part de ce quod duobus modis aliqua bonitas qu’elle est déterminée à une chose. Donc inseparabiliter inest creaturae: uno modo de la première manière dans les substances ex hoc quod ipsa bonitas est de essentia simples la bonté même qui leur est forme eius; alio modo ex hoc quod est en est inséparable puisqu’elles sont determinata ad unum. Primo ergo modo in essentiellement des formes. De la seconde substantiis simplicibus ipsa bonitas, quae manière le bien qui est leur être elles ne est forma, inseparabiliter se habet ad peuvent le perdre. La forme en effet n’est ipsas, cum ipsae essentialiter sint formae. pas comme la matière qui peut être ou ne Secundo autem modo bonum quod est pas être, mais la forme est conséquence de esse, amittere non possunt. Non enim l’être, même si elle n’est pas l’être luiforma est sicut materia, quae se habet ad même. D’où il est clair que les substances esse et non esse, sed forma consequitur simples ne peuvent perdre le bien naturel esse, etsi etiam non sit ipsum esse. Unde en quoi elles subsistent mais elles s’y patet quod substantiae simplices bonum tiennent immuablement. Quant aux naturae in qua subsistunt amittere non substances composées, comme elles ne possunt, sed immutabiliter se habent in sont pas à elles-mêmes leur forme ni leur illo. Substantiae vero compositae, quia être elles peuvent perdre le bien naturel, à non sunt suae formae nec suum esse, l’exception de celles où la potentialité de la bonum naturae amissibiliter habent, nisi in matière est déterminée à une seule forme illis in quibus potentia materiae non se comme à être ou ne pas être, comme cela habet ad diversas formas, neque ad esse et est clair dans les corps célestes. non esse, sicut in corporibus caelestibus patet. Caput

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Compendium Chapitre 112 — COMMENT LES 118


theologiae, lib. 1 cap. 112 tit. Quomodo CRÉATURES PERDENT LEUR deficiunt a bonitate secundum suas BONTÉ PAR LEURS OPÉRATIONS Et parce que la bonté de la créature se operationes trouve non seulement en ce qui constitue sa [70182] Compendium theologiae, lib. 1 nature, mais en ce que la perfection de sa cap. 112 Et quia bonitas creaturae non nature est d’être ordonnée à une fin et cela solum consideratur secundum quod in sua par son opération, il reste à savoir natura subsistit, sed perfectio bonitatis comment les créatures manquent à leur ipsius est in hoc quod ordinatur ad finem, bonté selon leurs opérations qui les ad finem autem ordinatur per suam conduisent à leur fin. Ici il faut d’abord operationem, restat considerare quomodo considérer qu’il en est des opérations creaturae deficiant a sua bonitate comme de la nature qui est leur principe. Si secundum suas operationes, quibus donc leur nature ne peut faire défaut, pas ordinantur ad finem. Ubi primo davantage dans leurs opérations naturelles considerandum est, quod de operationibus ne pourra-t-il se trouver quelque défection. naturalibus idem est iudicium sicut et de D’où pour les substances incorruptibles, natura, quae est earum principium: unde soit corporelles soit incorporelles, aucune quorum natura defectum pati non potest, défection ne sera possible dans leur action nec in operationibus eorum naturalibus naturelle. En effet chez les anges, toujours defectus accidere potest; quorum autem leur pouvoir naturel est en mesure natura defectum pati potest, etiam d’exercer ses opérations; de même pour les operationes eorum deficere contingit. mouvements des corps célestes, ils suivent Unde in substantiis incorruptibilibus, sive toujours leur trajectoire. Mais dans les incorporeis sive corporeis, nullus defectus corps inférieurs, on trouve nombre de naturalis actionis contingere potest: in défections dans leur action naturelle Angelis enim semper virtus naturalis causées par les corruptions et les défections manet potens ad suas operationes qui s’y produisent. Il arrive en effet par le exercendas; similiter motus corporum défaut du principe naturel que des plantes caelestium nunquam exorbitare invenitur. soient stériles, que des monstres naissent In corporibus vero inferioribus multi chez les animaux et ainsi d’autres defectus naturalium actionum contingunt désordres. propter corruptiones et defectus in naturis eorum accidentes. Ex defectu enim alicuius naturalis principii contingit plantarum sterilitas, monstruositas in generatione animalium, et aliae huiusmodi inordinationes. Caput 113 [70183] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 113 tit. De duplici principio actionis, et quomodo aut in quibus potest defectus esse [70184] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 113 Sunt autem quaedam actiones quarum principium non est natura, sed voluntas, cuius obiectum est bonum, et finis quidem principaliter, secundario autem quod est ad finem. Sic igitur se habet operatio voluntaria ad bonum, sicut

Chapitre 113 — D’UN DOUBLE PRINCIPE D’ACTION ET COMMENT OU CHEZ QUI IL PEUT Y AVOIR DÉFECTION Or il y a des actions dont le principe n’est pas la nature mais la volonté dont l’objet est le bien et principalement la fin, secondairement ce qui se rapporte à la fin. Ainsi donc l’opération volontaire est au bien, comme l’opération naturelle est à la forme par laquelle une chose agit. De même donc qu’un défaut des actions

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se habet naturalis operatio ad formam per quam res agit. Sicut igitur defectus naturalium actionum accidere non potest in illis quae non patiuntur defectum secundum suas formas, sed solum in corruptibilibus, quorum formae deficere possunt: ita voluntariae actiones deficere possunt in illis in quibus voluntas potest a fine deficere. Sicubi autem non potest voluntas a fine deficere, manifestum est quod ibi defectus voluntariae actionis esse non potest. Voluntas autem deficere non potest respectu boni quod est ipsius volentis natura: quaelibet enim res suo modo appetit suum esse perfectum, quod est bonum uniuscuiusque; respectu boni vero exterioris deficere potest bono sibi connaturali contenta. Cuius igitur volentis natura est ultimus finis voluntatis ipsius, in hoc defectus voluntariae actionis contingere non potest. Hoc autem solius Dei est: nam eius bonitas, quae est ultimus finis rerum, est sua natura. Aliorum autem volentium natura non est ultimus finis voluntatis eorum: unde potest in eis defectus voluntariae actionis contingere per hoc quod voluntas remanet fixa in proprio bono non tendendo ulterius in summum bonum, quod est ultimus finis. In omnibus igitur substantiis intellectualibus creatis potest defectus voluntariae actionis contingere.

naturelles dans ces choses qui ne subissent pas de défection dans leurs formes, mais seulement dans les choses corruptibles dont les formes peuvent faire défaut, ainsi les actions volontaires peuvent faire défaut dans ces choses où la volonté peut manquer à la fin. S’il se trouve une volonté qui ne peut faire défaut à la fin il est manifeste qu’il ne peut y avoir de défection dans l’action volontaire. Or la volonté ne peut faire défaut quant au bien qui fait partie de la nature de celui qui veut : car toute chose désire à sa manière la perfection de son être et qui est le bien de chaque être; quant au bien extérieur elle peut faire défection se contentant d’un bien connaturel. Si donc la nature de celui qui veut constitue la fin dernière de sa volonté il ne peut se rencontrer de défaut dans l’action volontaire. Or cela n’appartient qu’à Dieu : car sa bonté qui est la fin dernière des choses constitue sa nature. Mais la nature des autres êtres doués de volonté ne constitue pas la fin dernière de leur volonté; il peut donc se trouver chez eux un défaut d’action volontaire en ce que leur volonté se fixe en leur propre bien sans tendre ultérieurement vers le bien suprême qui est leur fin dernière. Chez toutes les substances intellectuelles créées peut donc se trouver quelque défection de la part de la volonté.

Caput 114 [70185] Compendium Chapitre 114 — QU’ENTEND-ON PAR theologiae, lib. 1 cap. 114 tit. Quid BIEN OU MAL DANS LES CHOSES ? nomine boni vel mali intelligatur in rebus Puisque sous l’appellation de bien on entend ce qui est parfait, sous l’appellation [70186] Compendium theologiae, lib. 1 de mal on doit entendre toute privation en cap. 114 Est igitur considerandum, quod ce qui doit être parfait. Car dans le propre sicut nomine boni intelligitur esse sens du terme la privation regarde ce qui perfectum, ita nomine mali nihil aliud est de la nature d’un être, le quand et le intelligitur quam privatio esse perfecti. comment de cet être. Il est dont manifeste Quia vero privatio proprie accepta, est que quelque chose est un mal s’il n’atteint eius quod natum est, et quando natum est, pas à la perfection qu’il doit avoir. Ainsi et quomodo natum est haberi, manifestum quand un homme ne voit pas c’est pour lui est quod ex hoc aliquid dicitur malum un mal, mais non pour une pierre parce que quod caret perfectione quam debet habere. sa nature n'est pas de voir. Unde homo si visu careat, malum est ei, non autem malum est lapidi, quia non est natus visum habere. 120


Caput 115 [70187] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 115 tit. Quod impossibile est esse aliquam naturam malum [70188] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 115 Impossibile est autem malum esse aliquam naturam. Nam omnis natura vel est actus, vel potentia, aut compositum ex utroque. Quod autem est actus, perfectio est, et boni obtinet rationem, cum id quod est in potentia, appetat naturaliter esse actu: bonum vero est quod omnia appetunt. Unde et compositum ex actu et potentia, inquantum participat actum, participat bonitatem. Potentia autem inquantum ordinatur ad actum, bonitatem habet: cuius signum est quod quanto potentia est capacior actus et perfectionis, tanto magis commendatur. Relinquitur igitur quod nulla natura secundum se sit malum. Item. Unumquodque secundum hoc completur quod fit in actu, nam actus est perfectio rei. Nullum autem oppositorum completur per admixtionem alterius, sed magis destruitur vel minuitur, et sic neque malum completur per participationem boni. Omnis autem natura completur per hoc quod habet esse in actu: et sic cum esse bonum sit ab omnibus appetibile, omnis natura completur per participationem boni. Nulla igitur natura est malum. Adhuc. Quaelibet natura appetit conservationem sui esse, et fugit destructionem quantum potest. Cum igitur bonum sit quod omnia appetunt, malum vero e contrario quod omnia fugiunt, necesse est dicere, quod esse unamquamque naturam sit bonum secundum se, non esse vero malum. Esse autem malum non est bonum, sed magis non esse malum sub boni comprehenditur ratione. Nulla igitur natura est malum. Caput 116 [70189] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 116 tit. Qualiter bonum et malum sunt differentiae entis, et contraria, et genera contrariorum

Chapitre 115 — IL EST IMPOSSIBLE QUE LE MAL CONSTITUE UNE NATURE Il est impossible que le mal soit une nature. Car toute nature est soit acte ou puissance ou un compose des deux Ce qui est acte est perfection et a raison de bien, tandis que ce qui est en puissance désire naturellement son être en acte, et le bien est ce que tous désirent D’ou ce qui est composé d’acte et de puissance en tant qu’il participe à l’acte participe au bien. La puissance, en tant qu’ordon née à l’acte, possède la bonté, dont le signe est que plus la puissance est capable d’acte et de perfection, plus elle se valorise. Il reste donc qu’aucune nature n’est en elle-même un mal. De même. Tout être se complète selon qu’il est en acte, car l’acte est la perfection d’une chose. Or aucun opposé n’est achevé par mélange de l’autre opposé, mais est plu tôt détruit ou diminué et ainsi le mal ne se complète pas par participation du bien. Toute nature est achevée par ce qu’elle a d’être en acte; et ainsi comme toute chose veut être bonne, toute nature trouve son achèvement en participation au bien. Aucune nature donc n’est un mal. De plus. Toute nature désire conserver son être et elle fuit sa destruction autant qu’elle le peut. Comme le bien est ce que tout être désire et le mal au contraire ce qu’il fait, il est nécessaire de dire qu’il est bon en soi que soit toute nature et qu’il serait mal qu’elle ne soit pas. Or que doit-on entendre par bien sinon que ce qui est un mal ne peut être un bien, mais plutôt que n’être pas mal est compris dans la notion de bien. Donc aucune nature n’est mauvaise.

Chapitre 116 — COMMENT LE BIEN ET LE MAL SONT DES DIFFÉRENCES DE L’ÊTRE, DES CONTRAIRES ET DES GENRES DE

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[70190] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 116 Considerandum igitur restat quomodo bonum et malum dicantur contraria, et contrariorum genera, et differentiae aliquas species, scilicet habitus morales, constituentes. Contrariorum enim utrumque est aliqua natura. Non ens enim non potest esse neque genus neque differentia, cum genus praedicetur de re in eo quod quid, differentia vero in eo quod quale quid. Sciendum est igitur, quod sicut naturalia consequuntur speciem a forma, ita moralia a fine, qui est voluntatis obiectum, a quo omnia moralia dependent. Sicut autem in naturalibus uni formae adiungitur privatio alterius, puta formae ignis privatio formae aeris, ita in moralibus uni fini adiungitur privatio finis alterius. Cum igitur privatio perfectionis debitae sit malum in naturalibus, formam accipere cui adiungitur privatio formae debitae, malum est, non propter formam, sed propter privationem ei adiunctam: sicut igniri malum est ligno. Et in moralibus etiam inhaerere fini cui adiungitur privatio finis debiti, malum est, non propter finem, sed propter privationem adiunctam; et sic duae actiones morales, quae ad contrarios fines ordinantur, secundum bonum et malum differunt, et per consequens contrarii habitus differunt bono et malo quasi differentiis existentibus, et contrarietatem ad invicem habentibus, non propter privationem ex qua dicitur malum, sed propter finem cui privatio adiungitur. Per hunc etiam modum quidam intelligunt ab Aristotele dictum, quod bonum et malum sunt genera contrariorum, scilicet moralium. Sed si recte attendatur, bonum et malum in genere moralium magis sunt differentiae quam species. Unde melius videtur dicendum, quod bonum et malum dicuntur genera secundum positionem

CONTRAIRES Il faut maintenant considérer comment le bien et le mal sont dits contraires, des genres de contraires et des différences constituant des espèces c’est-à-dire les dispositions morales. En effet les contraires ont chacun leur nature. Le non-être en effet ne peut être ni genre ni différence puisque le genre est attribut de la chose qui est et la différence du comment elle est. Il faut donc savoir que comme les choses naturelles tiennent leur espèce de la forme, ainsi aussi les choses morales de leur fin qui est objet de la volonté et dont dépendent toutes les choses morales. Or de même que dans les choses naturelles à une forme donnée est adjointe la privation d’une autre forme comme par exemple le feu qui est accompagné d’une privation d’air, ainsi dans les choses morales à une fin donnée s’oppose la privation d’une autre fin31[31]. Puisque la perte d’une perfection qui leur est due est un mal dans les choses naturelles, c’est un mal d’acquérir une forme à laquelle s’adjoint la perte d’une forme qui leur est due, non à cause de la forme mais à cause de la privation qui y est ajdointe, par exemple il est mauvais pour le bois de brûler. Et de même dans les choses morales adhérer à une fin à laquelle s’adjoint la perte d’une fin obligée est un mal, non à cause de cette fin mais à cause de la privation qui l’accompagne. Et ainsi deux actions morales qui sont ordonnées à des fins contraires diffèrent en bien ou en mal comme étant des différences qui sont contraires l’une à l’autre, non à cause de la privation qui qualifie le mal mais à cause de la fin à laquelle est jointe une privation. C’est dans ce sens aussi que certains entendent ce que dit Aristote (Categ. c. 11) que le bien et le mal sont des genres de contraires c’est-à-dire de choses morales. Mais à bien faire attention, le bien et le mal

31[31]

Pour qu’une chose puisse opérer il lui faut certaines autres : donc la forme de la première dépend de la forme des autres, comme pour le feu il lui faut de l’air (ou de l’oxygène). Donc de même en ce qui est moralité, il y a des conditions définies qui sont des fins, si une de ces fins est absente, l’acte est mauvais.

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Pythagorae, qui omnia reduxit ad bonum et malum sicut ad prima genera: quae quidem positio habet aliquid veritatis, inquantum omnium contrariorum unum est perfectum, et alterum diminutum, ut patet in albo et nigro, dulci et amaro, et sic de aliis. Semper autem quod perfectum est, pertinet ad rationem boni, quod autem diminutum ad rationem mali.

dans le genre des choses morales sont plutôt des différences32[32] que des espèces. D’où il vaut mieux dire que le bien et le mal sont des genres, selon la position de Pythagore qui ramène toutes les choses au bien et au mal en tant que genres premiers. Cette position a quelque chose de vrai en tant que de tous les contraires l’un est parfait et l’autre diminué, comme le blanc et le noir, le doux et l’amer et autres. Toujours ce qui est parfait est bon, ce qui est moindre est mal33[33].

Caput 117 [70191] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 117 tit. Quod nihil potest esse essentialiter malum, vel summe, sed est corruptio alicuius boni

Chapitre 117 — RIEN N’EST ESSENTIELLEMENT MAUVAIS OU TRES MAUVAIS MAIS EST UNE CORRUPTION DU BIEN Si donc on admet que le mal est une privation d’une perfection nécessaire il devient manifeste dans quel sens le mal peut corrompre le bien c’est-à-dire en tant qu’il est sa privation, comme on dit que la cécité corrompt la vue parce qu’elle est la privation même de la vue. Cependant elle ne corrompt pas tout le bien; car on a dit plus haut (chapitre 115) que non seulement la forme est bonne, mais encore la puissance à la forme, et cette puissance est sujet de privation comme aussi de forme. D’où il faut que le sujet du mal soit un bien qui n’est pas l’opposé du mal mais qui est en puissance au mal. D’où aussi il ressort que ce n’est pas n’importe quel bien qui puisse être sujet du mal mais seulement le bien qui est en puissance par rapport à une perfection donnée et dont il peut être privé. D’où dans les choses qui ne sont qu’acte ou dans celles où l’acte ne peut être séparé de la puissance, pour elles il ne peut y avoir du mal. Il ressort aussi de cela que rien ne peut être essentiellement mauvais puisqu’il faut que toujours le mal ait un fondement dans un bien. Et par là rien n’est le mal suprême, au

[70192] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 117 Habito igitur quod malum est privatio perfectionis debitae, iam manifestum est qualiter malum bonum corrumpit, inquantum scilicet est eius privatio, sicut et caecitas dicitur corrumpere visum, quia est ipsa visus privatio. Nec tamen totum bonum corrumpit: quia supra dictum est quod non solum forma est bonum, sed etiam potentia ad formam, quae quidem potentia est subiectum privationis, sicut et formae. Unde oportet quod subiectum mali sit bonum, non quidem quod est oppositum malo, sed quod est potentia ad ipsum. Ex quo etiam patet quod non quodlibet bonum potest esse subiectum mali, sed solum bonum quod est in potentia respectu alicuius perfectionis qua potest privari: unde in his quae solum actus sunt, vel in quibus actus a potentia separari non potest, quantum ad hoc non potest esse malum. Patet etiam ex hoc, quod non potest esse aliquid quod sit essentialiter malum, cum semper oporteat malum in alio subiecto bono fundari: ac per hoc nihil potest esse summe malum, sicut est 32[32]

Différence est synonyme de diversité et le contraire de similitude. Des choses différentes ont quelque chose où elles conviennent; elle consiste en une distinction dans la forme (cf. Schulz, p. 228). 33[33] D’où l’adage : "Bonum ex integra causa, malum ex quocumque defectu."

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summe bonum, quod est essentialiter bonum. Secundum idem etiam patet quod malum non potest esse desideratum, nec aliquid agere nisi virtute boni adiuncti. Desiderabile enim est perfectio et finis, principium autem actionis est forma. Quia vero uni perfectioni vel formae adiungitur privatio alterius perfectionis aut formae, contingit per accidens quod privatio seu malum desideratur, et est alicuius actionis principium, non inquantum est malum, sed propter bonum adiunctum, sicut musicus aedificat non inquantum musicus, sed inquantum domificator. Ex quo etiam patet quod impossibile est malum esse primum principium, eo quod principium per accidens est posterius eo quod est per se.

contraire du bien suprême qui est essentiellement bon. Pour la même raison, il est clair que le mal ne peut être désiré et qu’il ne fait rien qu’en vertu du bien qui lui est adjoint. Ce qui est désirable en effet sont la perfection et la fin; or la forme est le principe de l’action. Parce que à une perfection ou forme peut s’adjoindre la privation d’une autre perfection ou forme, il arrive accessoirement que cette privation ou ce mal sont désirés et deviennent principe d’une action non comme étant un mal mais à cause du bien qui accompagne, comme un musicien construit une maison non comme musicien mais comme constructeur. II ressort aussi de cela que le mal ne peut être le premier principe parce que le principe accidentel vient après celui qui l’est en soi.

Caput 118 [70193] Compendium Chapitre 118 — LE MAL S’APPUIE theologiae, lib. 1 cap. 118 tit. Quod SUR LE BIEN COMME SON SUJET Quelqu’un pourrait peut-être objecter que malum fundatur in bono sicut in subiecto le bien ne peut être sujet du mal et que de [70194] Compendium theologiae, lib. 1 deux choses opposées l’une ne peut de cap. 118 Si quis autem contra praedicta l’autre en être le sujet et qu’on ne trouvera obiicere velit, quod bonum non potest jamais ensemble les autres opposés’. Or on esse subiectum mali, et quod unum répond qu’en ce dernier cas les oppositions oppositorum non sit subiectum alterius, sont dans un genre déterminé34[34], et que le nec unquam in aliis oppositis invenitur bien et le mal sont pris en général35[35]. Car quod sint simul, considerare debet, quod tout être en tant que tel est bon; or toute alia opposita sunt alicuius generis privation en tant que telle est mauvaise. De determinati, bonum autem et malum même donc que le sujet d’une privation est communia. Nam omne ens, inquantum nécessairement l’être, ainsi est-il bon, mais 34[34]

Les opposés relèvent de genres déterminés comme de leurs espèces par exemple le blanc et le noir relèvent du genre couleur, de même les opposés de relation, les contradictoires, de l’affirmation (non homme, être homme). Avoir ou être privé, relèvent de l’avoir (la cécité par rapport à la vue) (id.). 3. Tout ce qui est, est comme tel bon; contrairement, ce qui est mauvais n’est pas général, comme si tout ce qui est, serait mauvais; mais parce qu’il peut se classer sous tout genre, mais toujours privation d’un être (Id.). 35[35] L’opposition embrasse en dehors des contraires (blanc-noir; doux-amer, etc.) aussi la contradiction (homme-non homme; blanc-pas blanc) l’avoir et ta privation (la vue-la cécité) et les opposés par relation (le maître-le serviteur). L’un des opposés n’est pas porteur de l’autre le noir n’est jamais blanc; la vue n’est jamais aveugle, etc. Quant aux autres opposés (à l’exception de bon et mauvais), ils ne vont jamais ensemble dans le même sujet. Un corps n’est jamais en même temps blanc et noir; blanc ou non blanc, personne n’est capable de voir et d’être aveugle en même temps.

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huiusmodi, bonum est; omnis autem privatio, inquantum talis, est mala. Unde sicut subiectum privationis oportet esse ens, ita et bonum; non autem subiectum privationis oportet esse album, aut dulce, aut videns, quia haec non dicuntur de ente inquantum huiusmodi; et ideo nigrum non est in albo, nec caecitas in vidente; sed malum est in bono, sicut et caecitas est in subiecto visus; sed quod subiectum visus non dicatur videns, hoc est quia videns non est commune omni enti.

il n’est pas nécessaire que le sujet d’une privation soit blanc, ou doux, ou voyant, parce que ce n’est pas dit de l’être en tant que tel; c’est pourquoi le noir n’est pas dans le blanc, ni la cécité dans le voyant; mais le mal est dans le bien comme la cécité est dans le sujet de la vue; mais que le sujet de la vue ne soit pas dit voyant c’est parce que voir n’est pas commun à tout être.

Caput 119 [70195] Compendium Chapitre 119 — IL Y A DEUX SORTES theologiae, lib. 1 cap. 119 tit. De duplici DE MAUX genere mali Puis donc que le mal est privation et défaut il ressort de ce qu’on a dit (chapitres 111 à [70196] Compendium theologiae, lib. 1 112) qu’un défaut peut se trouver dans une cap. 119 Quia igitur malum est privatio et chose non seulement selon qu’on la con defectus; defectus autem, ut ex dictis sidère dans sa nature, mais aussi selon patet, potest contingere in re aliqua non l’action qui la conduit à sa fin. La solum secundum quod in natura sua conséquence en est que nous avons ainsi consideratur, sed etiam secundum quod deux sortes de maux, c’est-à-dire selon le per actionem ordinatur ad finem, défaut en la chose même d’après que la consequens est ut malum utroque modo cécité est dite le mal de l’animal et selon dicatur, scilicet secundum defectum in un défaut dans l’action d’après que la ipsa re, prout caecitas est quoddam malum claudication signifie une action animalis, et secundum defectum in actione défectueuse. Donc une action ordonnée à prout claudicatio significat actionem cum une fin si elle est mauvaise parce qu’elle defectu. Malum igitur actionis ad aliquem n’est pas ordonnée convenablement à cette finem ordinatae, ad quem non debito fin est dite faute, dans les choses de la modo se habet, peccatum dicitur tam in volonté comme dans les choses naturelles. voluntariis quam in naturalibus. Peccat En effet un médecin est en faute s’il ne s’y enim medicus in actione sua, dum non prend pas bien en vue de la guérison; et la operatur convenienter ad sanitatem; et nature aussi est fautive si elle n’amène pas, natura etiam peccat in sua operatione, dans son action, à la disposition et à la dum ad debitam dispositionem et formam forme voulues la chose engendrée, comme rem generatam non perducit, sicut cum quand dans la nature se produisent des accidunt monstra in natura. monstres. Caput 120 [70197] Compendium Chapitre 120 — DE TROIS SORTES theologiae, lib. 1 cap. 120 tit. De triplici D’ACTIONS ET DE LA genere actionis, et de malo culpae CULPABILITÉ Mais il faut savoir que parfois l’action est [70198] Compendium theologiae, lib. 1 au pouvoir d’un agent, comme sont toutes cap. 120 Et sciendum, quod aliquando est les actions volontaires. Or je dis action actio in potestate agentis, ut sunt omnes volontaire celle dont le principe est dans un voluntariae actiones. Voluntariam autem agent qui connaît ce en quoi son action actionem dico, cuius principium est in consiste. Mais il a des actions qui ne sont agente sciente ea in quibus actio consistit. pas volontaires, telles les actions violentes 125


Aliquando vero actiones non sunt voluntariae: huiusmodi sunt actiones violentae, quarum principium est extra, et actiones naturales, vel quae per ignorantiam aguntur, quia non procedunt a principio cognoscitivo. Si igitur in actionibus non voluntariis ordinatis ad finem defectus accidat, peccatum tantum dicitur; si autem in voluntariis, dicitur non solum peccatum, sed culpa, eo quod agens voluntarium, cum sit dominus suae actionis, vituperio dignus est et poena. Si quae vero actiones sunt mixtae, habentes scilicet aliquid de voluntario et aliquid de involuntario, tanto ibi minoratur culpa, quanto plus de involuntario admiscetur. Quia vero naturalis actio naturam rei consequitur, manifestum est quod in rebus incorruptibilibus, quarum natura transmutari non potest, naturalis actionis peccatum accidere non potest. Voluntas autem intellectualis creaturae defectum pati potest in voluntaria actione, ut supra ostensum est. Unde relinquitur quod licet carere malo naturae omnibus incorruptibilibus sit commune, carere tamen ex necessitate suae naturae malo culpae, cuius sola rationalis natura est capax, solius Dei proprium invenitur.

dont le principe est extérieur, et les actions naturelles ou celles qui se font par ignorance parce qu’elles ne proviennent pas d’un principe qui connaît. Si donc dans les actions non volontaires ordonnées à une fin se trouve une défection on n’a qu’une faute; s’il s’agit d’actions volontaires, non seulement il y a faute mais encore coulpe parce que l’agent volontaire étant maître de son acte est digne de reproche et d’une peine. S’il s’agit d’actions où le volontaire et l’involontaire sont mêlés, la culpabilité sera d’autant moindre qu’il y aura mêlé davantage d’involontaire. Comme une action naturelle est consécutive à la nature de la chose, il est évident que dans les choses incorruptibles, dont la nature ne peut être changée, il ne peut se produire de faute dans cette action naturelle. Or la volonté d’une créature intellectuelle peut souffrir défection dans son action volontaire, comme on l’a montré plus haut (chapitre 113). D’où il reste que si même il est commun à tout ce qui est incorruptible d’être exempt du mal naturel, cependant être exempt de par nécessité naturelle de culpabilité, ce dont seule la créature rationnelle est susceptible, on ne peut le trouver proprement qu’en Dieu.

Caput 121 [70199] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 121 tit. Quod aliquod malum habet rationem poenae, et non culpae

Chapitre 121 — QU’UN MAL REVÊT UN CARACTÈRE DE PEINE NON DE FAUTE De même qu’un défaut dans l’acte volontaire revêt un caractère de faute et de coulpe ainsi la privation d’un bien par suite d’une faute et imposé contre la volonté qui la subit revêt un caractère de peine. La peine en effet est appliquée comme remède pour une faute commise et elle en est comme son redressement. C’est un remède en ce que l’homme évite la faute à cause de la peine; et pour ne pas devoir subir ce qui contrarie sa volonté il abandonne un acte désordonné qui plairait à sa volonté. C’est aussi son redressement parce que par la faute l’homme transgresse les limites de l’ordre naturel attribuant à sa volonté plus qu’il ne faut. On revient ainsi à l’ordre de

[70200] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 121 Sicut autem defectus actionis voluntariae constituit rationem peccati et culpae, ita defectus cuiuslibet boni pro culpa illatus contra voluntatem eius cui infertur, poenae obtinet rationem. Poena enim infertur ut medicina culpae, et ut ordinativa eius. Ut medicina quidem, inquantum homo propter poenam retrahitur a culpa dum ne patiatur quod est suae contrarium voluntati, dimittit agere inordinatam actionem, quae suae foret placita voluntati. Est etiam ordinativa ipsius, quia per culpam homo

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transgreditur metas ordinis naturalis, plus suae voluntati tribuens quam oportet. Unde ad ordinem iustitiae fit reductio per poenam, per quam subtrahitur aliquid voluntati. Unde patet quod conveniens poena pro culpa non redditur, nisi plus contrarietur voluntati poena quam placeat culpa.

la justice par le moyen de la peine qui soustrait quelque chose à la volonté. Il est clair donc qu’une peine pour être proportionnée à la faute doit contrarier la volonté plus que le plaisir de la faute.

Caput 122 [70201] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 122 tit. Quod non eodem modo omnis poena contrariatur voluntati

Chapitre 122 — TOUTE PEINE NE CONTRARIE PAS LA VOLONTÉ DE LA MÊME MANIÈRE Toute peine n’est pas de la même manière contraire à la volonté. Il est une peine qui contrarie ce que l’homme veut actuellement et une telle peine est fortement ressentie. Il y a une autre peine qui ne contrarie pas la volonté actuelle mais habituelle comme quand quelqu’un est privé d’une chose, d’un fils par exemple, ou d’une possession, mais à son insu. D’où rien n’est fait actuellement contre la volonté, mais serait contraire s’il le savait. Mais j arrive que la peine contrarie la volonté selon la nature même de la volonté. En effet la volonté de par sa nature est ordonnée au bien; d’où si quelqu’un n’est pas vertueux, ou bien ce ne sera pas contraire à son vouloir actuel parce que peut-être il méprise la vertu, ou bien non plus contre sa volonté habituelle parce que peut-être dispositions habituelles le portent à agir contre la vertu; c’est cependant contraire à la rectitude de la volonté qu fait que l’homme naturellement recherche la vertu. D’où il est clair aussi que les degrés des peines peuvent se mesurer de deux manières : d’une part selon la quantité de bien dont nous prive la peine; d’autre part selon le plus ou moins grand déplaisir de la volonté. En effet la privation d’un bien plus grand contrarie plus que celle d’un moindre.

[70202] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 122 Non eodem autem modo omnis poena est contra voluntatem. Quaedam enim poena est contra id quod homo actu vult, et haec poena maxime sentitur. Quaedam vero non contrariatur voluntati in actu, sed in habitu, sicut cum aliquis privatur re aliqua, puta filio, vel possessione, eo ignorante. Unde per hoc non agitur actu aliquid contra eius voluntatem, esset autem contrarium voluntati, si sciret. Quandoque vero poena contrariatur voluntati secundum naturam ipsius potentiae. Voluntas enim naturaliter ordinatur ad bonum. Unde si aliquis privatur virtute, quandoque quidem non est contra actualem voluntatem eius, quia virtutem forte contemnit, neque contra habitualem, quia forte est dispositus secundum habitum ad volendum contraria virtuti; est tamen contra naturalem rectitudinem voluntatis, qua homo naturaliter appetit virtutem. Ex quo etiam patet quod gradus poenarum dupliciter mensurari possunt: uno modo secundum quantitatem boni quod per poenam privatur; alio modo secundum quod magis vel minus est contrarium voluntati: est enim magis contrarium voluntati maiori bono privari quam privari minori.

4° De la divine providence (chapitre 123 à 147) Caput 123 [70203] Compendium Chapitre 123 — TOUT EST SOUMIS A theologiae, lib. 1 cap. 123 tit. Quod omnia LA PROVIDENCE DIVINE De tout ce qui précède on peut se rendre reguntur divina providentia compte que la divine providence gouverne 127


[70204] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 123 Ex praedictis autem manifestum esse potest quod omnia divina providentia gubernantur. Quaecumque enim ordinantur ad finem alicuius agentis, ab illo agente diriguntur in finem, sicut omnes qui sunt in exercitu, ordinantur ad finem ducis, qui est victoria, et ab eo diriguntur in finem. Supra autem ostensum est quod omnia suis actibus tendunt in finem divinae bonitatis. Ab ipso igitur Deo, cuius hic finis proprius est, omnia diriguntur in finem. Hoc autem est providentia alicuius regi et gubernari. Omnia igitur divina providentia reguntur. Adhuc. Ea quae deficere possunt, et non semper eodem modo se habent, ordinari inveniuntur ab his quae semper eodem modo se habent, sicut omnes motus corporum inferiorum, qui defectibiles sunt, ordinem habent secundum invariabilem motum caelestis corporis. Omnes vero creaturae mutabiles et defectibiles sunt. Nam in creaturis intellectualibus, quantum ex eorum natura est, defectus voluntariae actionis inveniri potest; creaturae vero aliae motum participant vel secundum generationem et corruptionem, vel secundum locum tantum: solus autem Deus est in quem nullus defectus cadere potest. Relinquitur igitur quod omnia alia ordinantur ab ipso. Item. Ea quae sunt per participationem, reducuntur in id quod est per essentiam, sicut in causam: omnia enim ignita suae ignitionis ignem causam habent aliquo modo. Cum igitur solus Deus per essentiam sit bonus, cetera vero omnia per quamdam participationem complementum obtineant bonitatis, necesse est quod omnia ad complementum bonitatis perducantur a Deo. Hoc autem est regi et gubernari; secundum hoc enim aliqua gubernantur vel reguntur, quod in ordine boni statuuntur. Omnia ergo gubernantur et reguntur a Deo.

toutes choses. En effet tout ce qu’un agent entreprend pour une fin il le dirige vers cette fin, comme tous ceux qui sont sous les armes sont organisés pour la fin du chef qui est la victoire et c’est par lui qu’ils y sont dirigés. Or on a montré plus haut (chapitre 103) que tous les êtres par leurs actes tendent à réaliser la divine bonté. Donc c’est par Dieu lui-même dont cette fin lui est propre que toutes choses sont dirigées vers cette fin; c’est ce qui s’appelle être régi et gouverné par la providence de quelqu’un. Toutes choses sont donc régies par la divine providence. Encore. Tout ce qui peut faire défection et qui n’est pas toujours stable doit être ordonné par ce qui est stable, comme les mouvements des corps inférieurs qui s défectibles reçoivent leur ordonnance selon le mouvement invariable des corps célestes. Or toutes les créatures changeantes et défectibles. Car dans les natures intellectuelles en tant que naturelles on peut y trouver une déficience de l’action volontaire; quant aux autres créatures, elles participent au changement soit par génération ou corruption, soit localement. Dieu seul est celui chez qui aucune déficience n’est possible. Il reste donc que tout le reste est ordonné par Lui. De même. Ce qui est par participation est ramené à ce qui est par essence comme en sa cause; en effet tout ce qui brûle a d’une certaine façon comme cause le feu. Comme donc Dieu seul est bon essentiellement et quE tout le reste reçoit par une certaine participation son complément de bonté, il est nécessaire que toutes choses reçoivent de Dieu leur complément de bonté. C’est cela être régi et gouverné. En effet cela est régi et gouverné qui est établi en vue du bien. Toutes les choses sont donc gouver nées et régies par Dieu.

Caput 124 [70205] Compendium Chapitre 124 — PAR LES theologiae, lib. 1 cap. 124 tit. Quod Deus CRÉATURES SUPÉRIEURES RÉGIT per superiores creaturas regit inferiores LES INFÉRIEURES 128


[70206] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 124 Secundum hoc autem apparet quod inferiores creaturae a Deo per superiores reguntur. Secundum hoc enim aliquae creaturae superiores dicuntur quod in bonitate perfectiores existunt: ordinem autem boni creaturae consequuntur a Deo inquantum reguntur ab ipso. Sic igitur superiores creaturae plus participant de ordine gubernationis divinae quam inferiores. Quod autem magis participat quamcumque perfectionem comparatur ad id quod minus ipsam participat, sicut actus ad potentiam, et agens ad patiens. Superiores igitur creaturae comparantur ad inferiores in ordine divinae providentiae sicut agens ad patiens. Per superiores igitur creaturae inferiores gubernantur. Item. Ad divinam bonitatem pertinet quod suam similitudinem communicet creaturis; sic enim propter suam bonitatem Deus omnia dicitur fecisse, ut ex supradictis patet. Ad perfectionem autem divinae bonitatis pertinet et quod in se bonus sit, et quod alia ad bonitatem reducat. Utrumque igitur creaturae communicat: et quod in se bona sit, et quod una aliam ad bonum inducat. Sic igitur per quasdam creaturas, alias ad bonum inducit: has autem oportet esse superiores creaturas. Nam quod participat ab aliquo agente similitudinem formae et actionis, perfectius est eo quod participat similitudinem formae, et non actionis, sicut luna perfectius recipit lumen a sole, quae non solum fit lucida, sed etiam illuminat, quam corpora opaca, quae illuminantur tantum, et non illuminant. Deus igitur per creaturas superiores inferiores gubernat. Adhuc. Bonum multorum melius est quam bonum unius tantum, et per consequens est magis divinae bonitatis repraesentativum, quae est bonum totius universi. Si autem creatura superior, quae abundantiorem bonitatem a Deo participat, non cooperaretur ad bonum inferiorum creaturarum, illa abundantia bonitatis esset unius tantum: per hoc autem fit

Or d’après cela il apparaît que les créatures inférieures sont régies de Dieu par les supérieures. En effet on peut dire que des créatures sont supérieures selon qu’elles sont d’une plus parfaite bonté; or les créatures obtiennent de Dieu leur ordonnance au bien en tant que Lui les régit. Ainsi donc les créatures supérieures ont une plus grande part au gouvernement divin que les inférieures. Or ce qui participe davantage à quelque perfection est comparable à ce qui y participe moins, comme l’acte à la puissance et comme l’agent au patient. Donc les créatures supérieures sont aux inférieures dans l’ordre de la divine providence comme l’agent l’est au patient. Donc les créatures supérieures gouvernent les inférieures. De même. C’est propre à la bonté divine de communiquer sa ressemblance à des créatures; c’est en effet ainsi que Dieu a fait toutes choses en vue de sa bonté, comme on l’a vu plus haut (chapitre 101). Or il importe à la perfection de la bonté divine et qu’Il soit bon en lui-même et qu’Il en amène d’autres à la bonté. Et donc il communique ces deux choses à la créature et d’être bonne en elle- même et que l’une conduise une autre au bien. Ainsi donc par certaines créatures il en conduit d’autres au bien; j faut donc que celles-là soient supérieures. Car ce qui participe à partir d’un agent en ressemblance de forme et d’action est plus parfait que de lui ressembler en sa f seulement, telle la lune, qui reçoit du soleil la lumière et qui illumine, est plus parfaite que les corps opaques qui reçoivent la lumière sans illuminer. Dieu gouverne donc les créatures inférieures par les supérieures. De plus. Le bien de beaucoup vaut mieux que le bien d’un seul et par suite il représente mieux la bonté divine qui est le bien de tout l’univers. Si la créature qui a une plus grande part à la bonté de Dieu ne coopérait pas bien des créatures inférieures leur abondance de bien demeurerait isolée; et cette abondance devient commune à beaucoup si elle est communiquée au bien de beaucoup.

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communis multorum quod ad bonum Il importe donc à la divine bonté que Dieu multorum cooperatur. Pertinet igitur hoc régisse les créatures inférieures par les ad divinam bonitatem ut Deus per supérieures. superiores creaturas inferiores regat. Caput 125 [70207] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 125 tit. Quod inferiores substantiae intellectuales reguntur per superiores [70208] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 125 Quia igitur intellectuales creaturae ceteris creaturis sunt superiores, ut ex praemissis patet, manifestum est quod per creaturas intellectuales omnes aliae creaturae gubernantur a Deo. Item. Cum inter ipsas creaturas intellectuales quaedam aliis sint superiores, per superiores inferiores reguntur a Deo. Unde fit ut homines, qui infimum locum secundum naturae ordinem in substantiis intellectualibus tenent, gubernantur per superiores spiritus, qui ex eo quod divina hominibus nuntiant, Angeli vocantur, idest nuntii. Ipsorum etiam Angelorum inferiores per superiores reguntur, secundum quod in ipsis diversae hierarchiae, idest sacri principatus, et in singulis hierarchiis diversi ordines distinguuntur.

Chapitre 125 — LES SUBSTANCES INTELLECTUELLES SUPÉRIEURES RÉGISSENT LES INFÉRIEURES Les créatures intellectuelles étant donc supérieures aux autres créatures, comme il est clair par ce qui précède (chapitres 74 et 75), il est évident que Dieu gouverne les autres créatures par les créatures intellectuelles. De même. Comme parmi les créatures intellectuelles certaines sont supérieures à d’autres Dieu gouverne les inférieures par les supérieures. D’où il se fait que les hommes, qui tiennent le bas de l’échelle dans l’ordre naturel des choses parmi les substances intellectuelles, sont gouvernés par les esprits supérieurs qui sont appelés anges, c’est-à-dire messagers parce qu’ils annoncent aux hommes les choses divines. Et ceux qui sont inférieurs parmi les anges sont régis par ceux qui sont supérieurs ainsi y a-t-il chez eux diverses hiérarchies c’est-à-dire des principats sacrés et ces hiérarchies se distinguent en divers ordres.

Caput 126 [70209] Compendium Chapitre 126 — DE LA HIÉRARCHIE theologiae, lib. 1 cap. 126 tit. De gradu et CÉLESTE ordine Angelorum Parce que toute opération intellectuelle en tant que telle procède de l’intelligence il [70210] Compendium theologiae, lib. 1 faut qu’on trouve d’après le mode différent cap. 126 Et quia omnis substantiae de connaissance une diversité d’opération, intellectualis operatio, inquantum de prééminence et de rang parmi les huiusmodi, ab intellectu procedit, oportet substances intellectuelles. Plus une quod secundum diversum intelligentiae intelligence est élevée en dignité d’autant modum diversitas operationis et plus peut-elle considérer dans une cause praelationis et ordinis in substantiis plus élevée et plus universelle les raisons intellectualibus inveniatur. Intellectus de ses effets. On a dit aussi plus haut autem quanto est sublimior seu dignior, (chapitre 78) qu’une intelligence tanto magis in altiori et universaliori causa supérieure a des idées plus universelles. rationes effectuum considerare potest. Donc le premier mode de connaissance qui Superius etiam dictum est quod superior conviennent aux substances intellectuelles intellectus species intelligibiles est de participer dans la cause première universaliores habet. Primus igitur même, c’est-à-dire Dieu, à la raison de ses intelligendi modus substantiis effets, et, en conséquence, de ses oeuvres 130


intellectualibus conveniens est, ut in ipsa prima causa, scilicet Deo, effectuum rationes participent, et per consequens suorum operum, cum per eas Deus inferiores effectus dispensat. Et hoc est proprium primae hierarchiae, quae in tres ordines dividitur secundum tria quae in qualibet operativa arte considerantur: quorum primum est finis, ex quo rationes operum sumuntur; secundum est rationes operum in mente artificis existentes; tertium est applicationes operum ad effectus. Primi ergo ordinis est in ipso summo bono, prout est ultimus finis, rerum de effectibus edoceri: unde ab ardore amoris Seraphim dicuntur, quasi ardentes vel incendentes: amoris enim obiectum est bonum. Secundi vero ordinis est effectus Dei in ipsius rationibus intelligibilibus contemplari, prout sunt in Deo: unde Cherubim dicuntur a plenitudine scientiae. Tertii vero ordinis est considerare in ipso Deo, quomodo a creaturis participetur rationibus intelligibilibus ad effectus applicatis: unde ab habendo in se Deum insidentem throni sunt dicti. Secundus autem intelligendi modus est rationes effectuum prout sunt in causis universalibus considerare, et hoc est proprium secundae hierarchiae, quae etiam in tres ordines dividitur secundum tria quae ad universales causas, et maxime secundum intellectum agentes pertinent. Quorum primum est praeordinare quae agenda sunt, unde in artificibus supremae artes praeceptivae sunt, quae architectonicae vocantur: et ex hoc primus ordo hierarchiae huius dicuntur dominationes: domini enim est praecipere et praeordinare. Secundum vero quod in causis universalibus invenitur, est aliquid primo movens ad opus quasi principatum executionis habens, et ex hoc secundus ordo huius hierarchiae principatus vocatur, secundum Gregorium, vel virtutes secundum Dionysium, ut virtutes intelligantur ex eo quod primo operari maxime est virtuosum. Tertium autem quod in causis universalibus invenitur, est aliquid impedimenta executionis

puisque par elles Dieu dispense les effets inférieurs. Ce qui est propre à la premiere hiérarchie qui se divise en trois ordres selon les trois choses qui interviennent en toute activité artistique : la première chose est la fin qui justifie ces oeuvres; la seconde ce que ces oeuvres sont dans l’esprit de l’artisan; en troisième lieu les applications des oeuvres à leurs effets. Au premier ordre donc il appartient d’être instruit dans le bien suprême lui-même, en tant que fin dernière des choses, des effets; d’où ils sont appelés Séraphins à cause de leur ardent amour, c’est-à-dire brûlant et enflammant, en effet l’objet de l’amour est le bien. Il appartient au second ordre de contempler les oeuvres de Dieu dans les raisons intelligibles comme elles sont en Dieu; et ils sont appelés Chérubins à cause de la plénitude de leur science. Il appartient au troisième ordre de considérer en Dieu même comment les raisons intelligibles sont réparties aux créatures et réalisées; de ce qu’ils possèdent Dieu qui réside en eux ces anges sont appelés trônes. Le deuxième mode de connaissance est de considérer la raison des effets dans leurs causes universelles et c’est le propre de la seconde hiérarchie, qui est aussi divisée en trois ordres selon les trois causes universelles, principalement selon l’intelligence; de ces trois ordres le premier est de disposer d’avance ce qui doit être fait; d’où chez les artisans l’art suprême est préceptif ou architectonique; et dans cet ordre on a ceux qu’on appelle les Domi nations (ou Maîtrises) car le maître prescrit et préordonne. La deuxième chose qui se trouve dans les causes universelles est comme le premier moteur de l’oeuvre ou l’exécutant principal et ce second ordre est celui des Principautés, selon Grégoire le Grand (In Evang. 2, 34) ou des Vertus, selon Denys; (De cael. hier. c. 6); on veut par là faire entendre que pour les débuts d’une oeuvre il y faut une très grande vertu ou pouvoir. La troisième chose qui intervient dans les causes universelles est ce qui écarte les obstacles à l’exécution; d’où le troisième ordre dans cette

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removens, unde tertius ordo huius hierarchiae est potestatum, quarum officium est omne quod possit obviare executioni divini imperii, coercere; unde et Daemones arcere dicuntur. Tertius vero modus intelligendi est rationes effectuum in ipsis effectibus considerare, et hoc est proprium tertiae hierarchiae, quae immediate nobis praeficitur, qui ex effectibus cognitionem de ipsis effectibus accipimus: et haec etiam tres ordines habet. Quorum infimus Angeli dicuntur, ex eo quod hominibus nuntiant ea quae ad eorum gubernationem pertinent, unde et hominum custodes dicuntur. Supra hunc autem est ordo Archangelorum, per quem hominibus ea quae sunt supra rationem nuntiantur, sicut mysteria fidei. Supremus autem huius hierarchiae ordo secundum Gregorium virtutes dicuntur, ex eo quod ea quae sunt supra naturam operantur, in argumentum eorum quae nobis supra rationem nuntiantur: unde ad virtutes pertinere dicitur miracula facere. Secundum Dionysium vero supremus ordo huius hierarchiae principatus dicitur, ut principes intelligamus qui singulis gentibus praesunt, Angelos qui singulis hominibus, Archangelos qui singularibus hominibus ea quae sunt ad communem salutem pertinentia denuntiant. Et quia inferior potentia in virtute superioris agit, inferior ordo ea quae sunt superioris exercet, inquantum agit eius virtute; superiores vero ea quae sunt inferiorum propria excellentius habent. Unde omnia sunt in eis quodammodo communia, tamen propria nomina sortiuntur ex his quae unicuique secundum se conveniunt. Infimus autem ordo commune nomen sibi retinuit quasi in virtute omnium agens. Et quia superioris est in inferiorem agere, actio vero intellectualis est instruere vel docere, superiores Angeli inquantum inferiores instruunt, dicuntur eos purgare, illuminare, et perficere. Purgare quidem, inquantum nescientiam removent; illuminare vero, inquantum suo lumine inferiorum intellectus confortant ad aliquid altius capiendum; perficere vero,

hiérarchie est celui des Puissances dont l’office est d’aller à l’encontre de ce qui peut mettre obstacle à l’exécution de l’ordre divin et ce sont elles qui sont dites écarter les démons. Le troisième mode de connaissance considère les effets produits ou résultats de l’action divine; ce qui est le propre de la troisième hiérarchie à laquelle nous sommes directement soumis, nous qui des résultats en connaissons la cause. Cette hiérarchie compte aussi trois ordres, dont le plus inférieur sont les anges parce qu’ils annoncent aux hommes leur conduite à tenir et ils sont appelés nos anges gardiens. Au-dessus de cet ordre sont les archanges qui font savoir aux hommes ce qui est audessus de la raison, tels les mystères de la foi. L’ordre suprême de cette hiérarchie sont les vertus, selon Grégoire le Grand. Elles opèrent ce qui est au-dessus de la nature en preuve des choses qui nous sont annoncées dépassant la raison; et c’est aux vertus qu’on attribue le pouvoir des miracles. Mais selon Denys l’ordre suprême dans cette hiérarchie sont les Principautés, en entendant par Princes ceux qui président aux nations; par anges, ceux qui (veillent) sur chaque homme et par archanges, ceux qui à des particuliers annoncent ce qui a trait au salut en général. Et parce que la puissance inférieure agit en vertu de la puissance supérieure, l’ordre inférieur exécute les choses de l’ordre supérieur en tant qu’il agit par sa vertu. Ceux qui sont supérieurs possèdent plus excellemment ce qui est propre aux inférieurs. Bien que tout leur soit en quelque sorte commun, cependant ils ont des dénominations propres selon ce qui convient à chacun. Mais l’ordre inférieur garde pour lui le nom commun (ange) comme agissant en vertu de tous. Et parce que le supérieur agit sur l’inférieur et que l’action intellectuelle consiste à instruire et à enseigner, les Anges supérieurs en tant qu’ils instruisent les inférieurs sont dits les purifier, les illuminer et les perfectionner. Ils les purifient, en écartant d’eux l’ignorance; ils

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inquantum eos ad superioris scientiae perfectionem perducunt. Nam haec tria ad assumptionem scientiae pertinent, ut Dionysius dicit. Nec tamen per hoc removetur quin omnes Angeli, etiam infimi, divinam essentiam videant. Licet enim unusquisque beatorum spirituum Deum per essentiam videat, unus tamen alio perfectius eum videt, ut ex superioribus potest patere. Quanto autem aliqua causa perfectius cognoscitur, tanto plures effectus eius cognoscuntur in ea. De effectibus igitur divinis quos superiores Angeli cognoscunt in Deo prae aliis, inferiores instruunt, non autem de essentia divina, quam immediate vident omnes.

les illuminent en renforçant de leur lumière les intelligences des inférieurs pour saisir des choses plus élevées; ils les perfectionnent en les amenant à la perfection de la connaissance supérieure. Car ces trois choses, selon Denys, contribuent à l’acquisition de la science. Et il n’est pas question que les anges, même les moindres, soient exclus de la vision de Dieu. En effet bien que chacun des esprits bien heureux voie Dieu par essence, cependant l’un le voit plus parfaitement que l’autre, comme il peut ressortir de ce qu’on a dit plus haut (chapitre 106). Or plus on connaît parfaitement une cause plus on connaît les effets qui s’y trouvent. Donc quant aux effets divins que les anges supérieurs connaissent en Dieu de préférence aux autres, ils en instruisent les inférieurs, mais non pas l’essence divine que tous connaissent.

Caput 127 [70211] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 127 tit. Quod per superiora corpora, inferiora, non autem intellectus humanus, disponuntur

Chapitre 127 — LES CORPS SUPÉRIEURS AGISSENT SUR LES CORPS INFÉRIEURS NON SUR L’INTELLIGENCE DE L’HOMME De même donc que parmi les substances intellectuelles l’une gouverne l’autre en Dieu, c’est-à-dire l’inférieure par la supérieure, ainsi aussi en Dieu les corps supérieurs dis posent des corps inférieurs D’ou tout mouvement des corps inférieurs agit sous la motion des corps célestes et par la vertu des corps célestes ces corps inférieurs acquièrent leurs formes et leurs espèces tout comme les raisons intelligibles des choses sont transmises aux esprits inférieurs par les esprits supérieurs. Or comme dans l’ordre des choses la substance intellectuelle surpasse tous les corps il n’est pas juste selon l’ordre de la providence qu’une substance intellectuelle, quelle qu’elle soit, soit régie par Dieu au moyen d’une substance corporelle. Puisque l’âme humaine est une substance intellectuelle il est impossible selon qu’elle pense et veut, d’être disposée sous la motion des corps célestes. Donc les corps célestes ne peuvent agir directement ou impressionner, soit l’intelligence humaine,

[70212] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 127 Sicut igitur intellectualium substantiarum una per aliam divinitus gubernatur, inferior scilicet per superiorem, ita etiam inferiora corpora per superiora divinitus disponuntur. Unde omnis motus inferiorum a motibus corporum caelestium causatur, et ex virtute caelestium corporum haec inferiora formas et species consequuntur, sicut et rationes rerum intelligibiles ad inferiores spiritus per superiores deveniunt. Cum autem intellectualis substantia in ordine rerum omnibus corporibus praeferatur, non est conveniens secundum praedictum providentiae ordinem ut per aliquam corporalem substantiam intellectualis quaecumque substantia regatur a Deo. Cum igitur anima humana sit intellectualis substantia, impossibile est secundum quod est intelligens et volens, ut secundum motus corporum caelestium disponatur. Neque igitur in intellectum humanum

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neque in voluntatem corpora caelestia directe agere possunt vel imprimere. Item. Nullum corpus agit nisi per motum. Omne igitur quod ab aliquo corpore patitur, movetur ab eo. Animam autem humanam secundum intellectivam partem, in qua est voluntas, impossibile est motu corporali moveri, cum intellectus non sit actus alicuius organi corporalis. Impossibile igitur est quod anima humana secundum intellectum aut voluntatem a corporibus caelestibus aliquid patiatur. Adhuc. Ea quae ex impressione corporum caelestium in istis inferioribus proveniunt, naturalia sunt. Si igitur operationes intellectus et voluntatis ex impressione caelestium provenirent, ex naturali instinctu procederent, et sic homo non differret in suis actibus ab aliis animalibus, quae naturali instinctu moventur ad suas actiones, et periret liberum arbitrium et consilium et electio, et omnia huiusmodi quae homo prae ceteris animalibus habet.

soit la volonté. De même. Tout corps n’agit que par mouvement; tout ce qui donc subit l’action d’un corps est mû par celui-ci. Or l’âme humaine selon sa partie intellective, où se trouve la volonté, ne peut être mue d’un mouvement corporel, puisque l’intellect n’est pas l’acte d’un organe corporel. Il est donc impossible que l’âme humaine selon l’intelligence ou la volonté ait quelque chose à subir de la part des corps célestes. De plus. Ce qui se produit dans les corps inférieurs sous l’influence des corps célestes est naturel. Si donc les opérations de l’intelligence et de la volonté provenaient de l’influence des corps célestes, elles procéderaient alors par instinct naturel et ainsi l’homme ne différerait pas, dans ses actes, des autres animaux qui par instinct naturel se meuvent vers leurs activités. Et il n’y aurait plus ni libre arbitre, ni conseil, ni élection et autres choses semblables qui distinguent l’homme des autres animaux.

Caput 128 [70213] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 128 tit. Quomodo intellectus humanus perficitur mediantibus potentiis sensitivis, et sic indirecte subditur corporibus caelestibus

Chapitre 128 — LES PUISSANCES SENSITIVES QUI PERFECTIONNENT INDIRECTEMENT L’INTELLECT HUMAIN FONT QUE CELUI-CI EST AUSSI INDIRECTEMENT SOUMIS AUX CORPS CÉLESTES Il faut savoir que les puissances sensitives sont à l’on gifle de nos connaissances; si donc la partie représentant les phantasmes, l’imagination ou la mémoire de l’âme vient à être troublée, troublée aussi sera la connaissance intellective; mais si elles sont en bon état la perception de l’intelligence sera aussi meilleure. De même aussi un changement dans l’appétit sensitif peut influencer la volonté qui est l’appétit de la raison, en ce sens que le bien appréhendé est objet de la volonté. En effet selon que nous sommes diversement disposés du côté de la concupiscence, la colère, la crainte et les autres passions, diversement aussi quelque chose nous paraîtra bon ou mauvais. Or toutes les puissances de la partie

[70214] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 128 Est autem considerandum, quod intellectus humanus a potentiis sensitivis accipit suae cognitionis originem: unde perturbata phantastica et imaginativa vel memorativa parte animae, perturbatur cognitio intellectus, et praedictis potentiis bene se habentibus, convenientior fit acceptio intellectus. Similiter etiam immutatio appetitus sensitivi aliquid operatur ad mutationem voluntatis, quae est appetitus rationis, ex ea parte qua bonum apprehensum est obiectum voluntatis. Ex eo enim quod diversimode dispositi sumus secundum concupiscentiam, iram et timorem, et alias passiones, diversimode nobis aliquid bonum vel malum videtur. Omnes autem potentiae sensitivae partis, sive sint

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apprehensivae, seu appetitivae, quarumdam corporalium partium actus sunt, quibus immutatis, necesse est per accidens ipsas quoque potentias immutari. Quia igitur immutatio inferiorum corporum subiacet motui caeli, eidem etiam motui potentiarum sensitivarum operationes, licet per accidens, subduntur, et sic indirecte motus caelestis aliquid operatur ad actum intellectus et voluntatis humanae, inquantum scilicet per passiones voluntas ad aliquid inclinatur. Sed quia voluntas passionibus non subditur ut earum impetum ex necessitate sequatur, sed magis in potestate sua habet reprimere passiones per iudicium rationis, consequens est ut nec etiam impressionibus corporum caelestium voluntas humana subdatur, sed liberum iudicium habet eas sequi et resistere, cum videbitur expedire, quod tantum sapientium est. Sequi vero passiones corporales et inclinationes est multorum, qui scilicet sapientia et virtute carent

sensitive soit d’appréhension soit d’appétit sont des activités de parties corporelles et si celles-ci sont changées il est nécessaire par accident qu’il y ait un changement dans les puissances elles-mêmes. Donc comme le changement des corps inférieurs est soumis au mouvement céleste, à ce même mouvement seront soumises par accident les opérations des puissances sensitives; et ainsi indirectement le mouvement du ciel agit en quelque chose sur l’acte de l’intelligence et de la volonté humaines c’est-à-dire en tant que les passions ont une influence sur la volonté. Mais comme la volonté n’est pas soumise aux passions de telle sorte qu’elle suivrait nécessairement leur impulsion mais plutôt qu’il est en son pouvoir de les réprimer par le jugement de la raison il s’en suit que la volonté de l’homme n’est pas soumise aux influences des corps célestes mais qu’elle juge librement de les suivre ou d’y résister comme il semble bon, ce qui est seulement le fait des sages. Suivre les passions du corps et ses inclinations est le fait de beaucoup c’est-à-dire qui n’ont ni sagesse ni vertu.

Caput 129 [70215] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 129 tit. Quod solus Deus movet voluntatem hominis, non res creata

Chapitre 129 — SEUL MEUT LA VOLONTÉ DE L’HOMME ET NON LA CRÉATURE Comme tout ce qui est changeant et varié se ramène à un être immobile et unique comme en sa cause et que l’intelligence et la volonté de l’homme sont changeantes et variables il est nécessaire qu’elles soient ramenées à lui cause supérieure immobile et uniforme. Et parce qu’elles, ne sont pas réductibles aux corps célestes comme causes il faut les ramener à des causes plus élevées. Mais il faut distinguer en cela l’intelligence de la volonté, car l’acte de l’intelligence fait que les choses connues sont dans l’intelligence; l’acte de la volonté consiste en une inclination de la volonté vers les choses voulues. L’intelligence s’achève donc naturellement en que chose qui lui est extérieur et auquel elle se rapporte comme en puissance. D’où l’homme pour l’acte

[70216] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 129 Cum autem omne mutabile et multiforme, in aliquod primum immobile et unum reducatur sicut in causam, hominis autem intellectus et voluntas mutabilis et multiformis appareat, necesse est quod in aliquam superiorem causam immobilem et uniformem reducantur. Et quia non reducuntur sicut in causam in corpora caelestia, ut ostensum est, oportet eas reducere in causas altiores. Aliter autem se habet circa intellectum et voluntatem: nam actus intellectus est secundum quod res intellectae sunt in intellectu, actus autem voluntatis attenditur secundum inclinationem voluntatis ad res volitas. Intellectus igitur

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natus est perfici ab aliquo exteriori, quod comparatur ad ipsum sicut ad potentiam: unde homo ad actum intellectus adiuvari potest a quolibet exteriori, quod est magis perfectum secundum esse intelligibile, non solum a Deo, sed etiam ab Angelo, et etiam ab homine magis instructo, aliter tamen et aliter. Homo enim adiuvatur ab homine ad intelligendum per hoc quod unus eorum alteri proponit intelligibile quod non considerabat, non autem ita quod lumen intellectus unius hominis ab altero homine perficiatur, quia utrumque lumen naturale est unius speciei. Sed quia lumen naturale Angeli est secundum naturam sublimius naturali lumine hominis, homo ab Angelo potest iuvari ad intelligendum non solum ex parte obiecti quod ei ab Angelo proponitur, sed etiam ex parte luminis, quod per lumen Angeli confortatur. Non tamen lumen naturale hominis ab Angelo est, cum natura rationalis animae, quae per creationem esse accepit, non nisi a Deo instituta sit. Deus autem ad intelligendum hominem iuvat non solum ex parte obiecti, quod homini proponitur a Deo, vel per additionem luminis, sed etiam per hoc quod lumen naturale hominis, quo intellectualis est, a Deo est, et per hoc etiam quod cum ipse sit veritas prima, a qua omnis alia veritas certitudinem habet, sicut secundae propositiones a primis in scientiis demonstrativis, nihil intellectui certum fieri potest nisi virtute divina, sicut nec conclusiones fiunt certae in scientiis nisi secundum virtutem primorum principiorum. Sed cum actus voluntatis sit inclinatio quaedam ab interiori ad exterius procedens, et comparetur inclinationibus naturalibus, sicut inclinationes naturales rebus naturalibus solum insunt a causa suae naturae, ita actus voluntatis a solo Deo est, qui solus causa est naturae rationalis voluntatem habentis. Unde patet quod non est contra arbitrii libertatem, si Deus voluntatem hominis movet, sicut non est contra naturam quod Deus in rebus naturalibus operatur, sed tam inclinatio naturalis quam voluntaria a Deo

d'intelligence peut être aidé par toute chose extérieure qui est plus parfaite dans l’ordre de la connaissance, non seulement par Dieu, mais aussi par un ange et aussi par un homme plus instruit, mais de manière différente. En effet un homme est aidé par un autre dans l’ordre de la connaissance qu’il n’avait pas, mais non dans ce sens que l’intelligence de l’un soit capable d’éclairer l’autre et la parfaire; leurs deux intelligences en effet sont de même espèce. Mais parce l’ange est de par sa nature éclairé supérieurement à l’homme il peut aider l’homme dans l’ordre de la connaissance non seulement du côté de l’objet qui est proposé par l’ange mais du côté de l’illumination qui est départie à l’ange et qui renforce celle de l’homme. Cependant l’illumination naturelle de l’homme ne lui vient pas de l’ange, puisque la nature rationnelle de l’âme, qui tient son être par création, a été constituée par Dieu seul. Or Dieu dans l’ordre de la con naissance aide l’homme non seulement du côté de l’objet que Dieu propose à l’homme en ajoutant à son illumination, mais encore en ce que l’illumination naturelle de l’homme par laquelle il est intelligent lui vient de Dieu et aussi en ce que lui-même est la vérité première de laquelle toute autre vérité tient sa certitude comme le sont les propositions secondes à partir des premières dans les sciences. Rien ne peut être certain à notre intelligence qu’en Dieu, comme ne peuvent être certaines les conclusions scientifiques qu’en vertu des premiers principes. Mais comme l’acte de la volonté est une inclination procédant de l’intérieur vers l’extérieur et qu’il est comparable aux inclinations naturelles, de même que les inclinations naturelles se trouvent seulement dans les choses naturelles en vertu de leur nature ainsi l’acte de la volonté vient de Dieu qui seul est la cause de la nature rationnelle volontaire. D’où sans porter atteinte au libre arbitre Dieu meut la volonté de l’homme, comme il n’est pas contraire à la nature que Dieu

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est, utraque proveniens secundum conditionem rei cuius est: sic enim Deus res movet secundum quod competit earum naturae. Patet igitur ex praedictis quod in corpus humanum et virtutes eius corporeas imprimere possunt corpora caelestia, sicut et in alia corpora, non autem in intellectum, sed hoc potest creatura intellectualis. In voluntatem autem solus Deus imprimere potest.

opère dans les choses naturelles; mais et l’inclination naturelle, et l’inclination volontaire sont de Dieu selon les conditions qui leurs sont propres; ainsi en effet Dieu meut les choses selon qu’il convient à leur nature. De ce qui a été dit (chapitres 127, 128 et 129) il est clair que les corps célestes peuvent influencer le corps humain et ses facultés corporelles, comme les autres corps, mais non l’intelligence, ce que peut faire la créature intellectuelle. Mais sur la volonté Dieu seul peut avoir une influence.

Caput 130 [70217] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 130 tit. Quod Deus omnia gubernat, et quaedam movet mediantibus causis secundis

Chapitre 130 — DIEU GOUVERNE TOUTES LES CHOSES ET IL EN MEUT CERTAINES PAR LES CAUSES SECONDES Comme les causes secondes n’agissent qu’en vertu de la cause première, ainsi que les instruments selon les règles de l’art, il est nécessaire que tous les agents qui remplis sent leur rôle assigné par Dieu agissent en vertu même de Dieu. Donc l’agir de chacun d’eux a sa cause en Dieu comme le mouvement d’un mobile en vertu de l’action du moteur. Or le mouvement et le moteur sont simultanés. Il faut donc que Dieu soit présent à tout agent comme agissant en lui en le poussant à agir. De plus. Non seulement l’action des agents subalternes vient de Dieu mais aussi leur être même comme on l’a montré (chapitre 68). Mais que Dieu cause l’être des choses ne doit pas être compris comme le constructeur est cause de la maison, laquelle subsiste après le constructeur. Celui-ci en effet n’est la cause de la maison qu’autant qu’il y a mis la main et par là il en est la cause directe; laquelle cesse avec le départ du constructeur. Or Dieu est essentiellement la cause de l’être et directement comme s’il communiquait l’être à tout, comme le soleil communique la lumière dans l’atmosphère et à tout ce qu’il illumine. Et de même que pour conserver la lumière est requise une continuelle illumination du soleil, ainsi pour que les choses gardent leur être est-il

[70218] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 130 Quia vero causae secundae non agunt nisi virtute primae causae, sicut instrumenta agunt per directionem artis, necesse est quod omnia alia agentia, per quae Deus ordinem suae gubernationis adimplet, virtute ipsius Dei agant. Agere igitur cuiuslibet ipsorum a Deo causatur, sicut et motus mobilis a motione moventis. Movens autem et motum oportet simul esse. Oportet igitur quod Deus cuilibet agenti adsit interius quasi in ipso agens, dum ipsum ad agendum movet. Adhuc. Non solum agere agentium secundorum causatur a Deo, sed ipsum eorum esse, sicut in superioribus ostensum est. Non autem sic intelligendum est quod esse rerum causetur a Deo sicut esse domus causatur ab aedificatore, quo remoto adhuc remanet esse domus. Aedificator enim non causat esse domus nisi inquantum movet ad esse domus, quae quidem motio est factio domus, unde directe est causa fieri ipsius domus, quod quidem cessat aedificatore remoto. Deus autem est per se causa directe ipsius esse, quasi esse communicans omnibus rebus, sicut sol communicat lumen aeri, et aliis quae ab ipso illuminantur. Et sicut ad conservationem luminis in aere requiritur

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perseverans illuminatio solis, ita ad hoc quod res conserventur in esse, requiritur quod Deus esse incessanter tribuat rebus, et sic omnia non solum inquantum esse incipiunt, sed etiam inquantum in esse conservantur, comparantur ad Deum sicut factum ad faciens. Faciens autem et factum oportet esse simul, sicut movens et motum. Oportet igitur Deum adesse omnibus rebus inquantum esse habent. Esse autem est id quod rebus omnibus intimius adest. Igitur oportet Deum in omnibus esse. Item. Quicumque exequitur suae providentiae ordinem per aliquas medias causas, necesse est quod effectus illarum mediarum causarum cognoscat et ordinet, alioquin extra ordinem suae providentiae caderent: et tanto perfectior est providentia gubernantis, quanto eius cognitio et ordinatio magis descendit ad singularia, quia si aliquid singularium a cognitione gubernantis subtrahitur, determinatio ipsius singularis eius providentia diffugiet. Ostensum est autem supra quod necesse est omnia divinae providentiae subdi; et manifestum est quod divina providentia perfectissima est, quia quidquid de Deo dicitur, secundum maximum convenit ei. Oportet igitur quod ordinatio providentiae ipsius se extendat usque ad minimos effectus.

requis que Dieu accorde continuellement leur être aux choses. Et ainsi toutes choses en tant qu’elles sont, non seulement reçoivent leur commencement, mais encore pour leur conservation sont par rap port à Dieu comme ce qui est fait à ce qui le fait Or celui qui fait et ce qui est fait sont inséparables, comme le mouvement de son moteur. Il faut donc que Dieu préside à toutes choses dans leur être même. Or l’être est ce qu’il y a de plus intérieur aux choses. Il faut donc que Dieu soit en toutes les choses. De même. Quiconque fait exécuter ses desseins par des causes intermédiaires doit connaître et ordonner les effets de ces causes, autrement ils échapperaient à ce qu’il avait prévu. Et d’autant plus parfaite est la providence de celui qui gouverne que sa connaissance et son ordonnance s’étendent aux détails Car si quelque détail est soustrait à sa connaissance la détermination de ce détail s’écartera des prévisions. Or on a montré plus haut (chapitre 123) que tout doit être soumis à la divine providence et celle-ci est manifestement la plus parfaite qui soit, car tout ce qui est dit de Dieu lui convient souverainement. Il faut donc que les desseins de la divine providence s’étendent jusqu’aux moindres effets.

Caput 131 [70219] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 131 tit. Quod Deus omnia disponit immediate, nec diminuit suam sapientiam

Chapitre 131 — DIEU DISPOSE TOUT DIRECTEMENT SANS PRÉJUDICE DE SA SAGESSE Donc d’après cela bien que le gouvernement des choses se fasse par Dieu au moyen des causes secondes pour l’exécution de sa providence, cependant il est clair que la disposition même de l’ordination de la divine providence s’étend à tout directement. En effet, il n’ordonne pas du premier au dernier échelon de telle sorte que ce qui vient en dernier lieu et ce qui est du détail il le confierait à d’autres. Cela en effet se fait chez les hommes à cause de la pauvreté de leur connaissance qui ne peut tout embrasser à la fois. D’où les dirigeants supérieurs s’occupent-ils des choses

[70220] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 131 Secundum hoc igitur patet quod licet rerum gubernatio fiat a Deo mediantibus causis secundis, quantum pertinet ad providentiae executionem, tamen ipsa dispositio seu ordinatio divinae providentiae immediate se extendit ad omnia. Non enim sic prima et ultima ordinat ut ultima et singularia aliis disponenda committat: hoc enim apud homines agitur propter debilitatem cognitionis ipsorum, quae non potest simul vacare pluribus: unde superiores

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gubernatores disponunt de magnis et minima aliis committunt disponenda; sed Deus simul multa potest cognoscere, ut supra ostensum est, unde non retrahitur ab ordinatione maximorum per hoc quod dispensat minima.

importantes et confient à d’autres le soin des petites. Mais Dieu peut à la fois en connaître beaucoup, comme on l’a montré (chapitres 29 et 96), sans être empêché du soin des plus grandes tout en s’occupant des petites.

Caput 132 [70221] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 132 tit. Rationes quae videntur ostendere quod Deus non habet providentiam de particularibus

Chapitre 132 — RAISONS QUI PARAISSENT MONTRER QUE DIEU NE S’OCCUPE PAS DES CHOSES PARTICULIÈRES Quelqu’un pensera peut-être que Dieu ne s’occupe pas des choses en particulier. Personne en effet ne s’occupe que de ce qu’il connaît. Or il semble que la connaissance des choses en particulier lui fait défaut du fait que les choses particulières sont seulement connues des sens et non de l’intelligence. Or en Dieu qui est tout-à-fait incorporel ne peut exister qu’une connaissance intellective et non sensitive. Voilà pourquoi il pourrait sembler que les choses particulières ne tombent pas sous sa providence. De même. Comme les choses particulières sont en nombre infini qu’on ne peut connaître (car l’infini comme tel ne peut être connu) il semble que les choses particulières échappent à la connaissance et à la providence divines. De plus. Parmi les choses particulières beaucoup sont contingentes, dont on ne peut avoir une connaissance certaine. Puis donc que la science de Dieu doit être des plus certaines il semble qu’Il ne les connaît ni ne s’en occupe En outre. Les choses particulières n’existent pas toutes à la fois : les unes se succèdent, les autres se corrompent. Or il n’y a pas de science de choses qui ne sont pas. Si donc Dieu connaît les choses particulières il s’en suit qu’il commence à en connaître certaines et puis qu’il cesse de les connaître. Dieu serait donc changeant. Donc il ne semble pas qu’il connaisse et dispose des choses en particulier.

[70222] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 132 Posset tamen alicui videri quod singularia non disponantur a Deo. Nullus enim per suam providentiam disponit nisi quae cognoscit. Deo autem cognitio singularium videri potest deesse, ex hoc quod singularia non intellectu, sed sensu cognoscuntur. In Deo autem, qui omnino incorporeus est, non potest esse sensitiva, sed solum intellectiva cognitio. Potest igitur alicui videri ex hoc quod singularia a divina providentia non ordinentur. Item. Cum singularia sint infinita, infinitorum autem non possit esse cognitio (infinitum enim ut sic est ignotum), videtur quod singularia divinam cognitionem et providentiam effugiant. Adhuc. Singularium multa contingentia sunt. Horum autem non potest esse certa scientia. Cum igitur scientiam Dei oporteat esse certissimam, videtur quod singularia non cognoscantur, nec disponantur a Deo. Praeterea. Singularia non omnia simul sunt, quia quibusdam succedentibus alia corrumpuntur. Eorum autem quae non sunt, non potest esse scientia. Si igitur singularium Deus scientiam habeat, sequitur quod quaedam scire incipiat et desinat, ex quo sequitur eum esse mutabilem. Non igitur videtur singularium cognitor et dispositor esse.

Caput 133 [70223] Compendium Chapitre 133 — SOLUTION DE CES theologiae, lib. 1 cap. 133 tit. Solutio DIFFICULTÉS Mais on y répond facilement si l’on veut praedictarum rationum 139


[70224] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 133 Sed haec facile solvuntur, si quis rei veritatem consideret. Cum enim Deus seipsum perfecte cognoscat, oportet quod cognoscat omne quod in ipso est quocumque modo. Cum autem ab eo sit omnis essentia et virtus entis creati, quod autem est ab aliquo, virtute in ipso est, necesse est quod seipsum cognoscens cognoscat essentiam entis creati et quidquid in eo virtute est; et sic cognoscit omnia singularia quae virtute sunt in ipso et in aliis suis causis. Nec est simile de cognitione intellectus divini et nostri, ut prima ratio procedebat. Nam intellectus noster cognitionem de rebus accipit per species abstractas, quae sunt similitudines formarum, et non materiae, nec materialium dispositionum, quae sunt individuationis principia: unde intellectus noster singularia cognoscere non potest, sed solum universalia. Intellectus autem divinus cognoscit res per essentiam suam, in qua sicut in primo principio virtute continentur non solum forma, sed etiam materia; et ideo non solum universalium, sed etiam singularium cognitor est. Similiter etiam non est inconveniens Deum infinita cognoscere, quamvis intellectus noster infinita cognoscere non possit. Intellectus enim noster non potest simul actu plura considerare, et sic si infinita cognosceret, considerando ea, oporteret quod numeraret infinita unum post unum, quod est contra rationem infiniti; sed virtute et potentia intellectus noster infinita cognoscere potest, puta omnes species numerorum vel proportionum, inquantum habet sufficiens principium ad omnia cognoscenda. Deus autem multa simul cognoscere potest, ut supra ostensum est, et id per quod omnia cognoscit, scilicet sua essentia, sufficiens est principium omnia cognoscendi non solum quae sunt, sed quae esse possunt. Sicut igitur intellectus noster potentia et virtute cognoscit infinita, quorum cognitionis principium habet, ita Deus omnia infinita actu considerat.

bien considérer la réalité. En effet comme Dieu se connaît parfaitement, il doit connaître tout ce qui de quelque manière est en Lui. Or comme c’est de Lui qu’est toute essence et vertu de l’être créé — ce qui est de quelqu’un est en lui virtuellement — il est nécessaire que se connaissant lui- même il connaisse aussi l’essence de la créature et tout ce qui est virtuellement en elle. Et ainsi il connaît tous les particuliers qui sont virtuellement en lui et dans leurs autres causes. Et il n’en va pas de même de la connaissance de l’être divin et de la nôtre, comme l’avançait la première objection. Car notre intelligence prend connaissance des choses par des images abstraites, similitudes des formes et non de la matière ni des conditions matérielles qui sont principes d’individuation. D’où notre intelligence ne peut pas connaître les choses particulières mais seulement les universelles. Or l’intelligence divine connaît les choses par leur essence dans laquelle comme dans leur principe sont contenues virtuellement non seulement les formes mais aussi la matière et donc il connaît non seulement les choses universelles mais aussi les particulières. Semblablement rien n’empêche que Dieu connaisse les choses infinies, bien que notre intelligence ne puisse les connaître. Notre intelligence ne peut connaître à la fois et en acte plusieurs choses. Et ainsi si elle connaissait les choses infinies en les considérant elle devrait les énumérer une à une, ce qui est contraire à la définition de l’infini. Mais c’est virtuellement et en puissance que nous pouvons connaître l’infini; par exemple les nombres et les proportions en tant qu’en principe nous pouvons toujours y ajouter mais successivement. Or Dieu peut connaître tout en une fois, comme on l’a vu (chapitres 29 et 96); et ce par quoi il connaît toutes choses qui est son essence est le principe suffisant de sa connaissance non seulement de ce qui est mais de ce qui peut être. De même donc que nous pouvons connaître virtuellement et

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Manifestum est etiam quod licet singularia corporalia et temporalia non simul sint, tamen simul eorum Deus cognitionem habet: cognoscit enim ea secundum modum sui esse, quod est aeternum et sine successione. Sicut igitur materialia immaterialiter, et multa per unum cognoscit, sic et quae non simul sunt, uno intuitu conspicit: et sic non oportet quod eius cognitioni aliquid addatur vel subtrahatur, per hoc quod singularia cognoscit. Ex quo etiam manifestum fit quod de contingentibus certam cognitionem habet, quia etiam antequam fiant, intuetur ea prout sunt actu in suo esse, et non solum prout sunt futura et virtute in suis causis, sicut nos aliqua futura cognoscere possumus. Contingentia autem licet prout sunt in suis causis virtute futura existentia, non sunt determinata ad unum, ut de eis certa cognitio haberi possit, tamen prout sunt actu in suo esse, iam sunt determinata ad unum, et potest de eis certa haberi cognitio. Nam Socratem sedere dum sedet, per certitudinem visionis cognoscere possumus. Et similiter per certitudinem Deus cognoscit omnia, quaecumque per totum discursum temporis aguntur, in suo aeterno: nam aeternitas sua praesentialiter totum temporis decursum attingit, et ultra transcendit, ut sic consideremus Deum in sua aeternitate fluxum temporis cognoscere, sicut qui in altitudine speculae constitutus totum transitum viatorum simul intuetur.

Caput

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potentiellement l’infini des choses dont nous avons le principe de connaissance, ainsi, Dieu lui les connaît toutes actuellement. Il est évident aussi, malgré que toutes les choses particulières corporelles et temporelles ne soient pas toutes à la fois, que Dieu cependant en a la connaissance actuelle; il les connaît en effet selon son mode d’être qui est éternel et sans succession. De même donc qu’Il connaît immatériellement les choses matérielles, et toutes les choses en une seule, ainsi aussi connaît-Il d’un seul coup d’oeil toute la succession des choses. Et ainsi rien ne doit s’ajouter ou être retranché à ce qu’Il connaît puisqu’Il connaît tous les singuliers. D’où aussi il est évident que des choses contingentes il en a une connaissance certaine; car même avant qu’elles ne soient, Il les regarde, étant en acte dans son être et non seulement en tant qu’elles seront et en vertu de leurs causes, comme nous qui pouvons aussi connaître certaines choses à venir. Bien que les Contingents en tant que virtuels dans leurs causes ne soient pas déterminés à telle chose pour qu’on puisse en avoir une connaissance certaine, cependant en tant qu’actuellement existant ils ont été déjà déterminés à cette chose et on peut en avoir une connaissance certaine36[36]. Car nous pouvons savoir de certitude de vision que Socrate est assis étant assis maintenant. Et de même Dieu connaît tout avec certitude quoi que ce soit à travers le cours du temps dans son éternité. Car celle-ci atteint présentement tout le cours du temps et lui est transcendant. Et ainsi nous pourrions imaginer Dieu dans son éternité connaissant le cours du temps comme quelqu’un qui du haut d’un observatoire embrasse d’un regard tout le trafic des passants.

Compendium Chapitre 134 — SEUL CONNAIT EN

36[36] Le futur contingent n’est pas encore parce que la cause doit en être posée, mais il existe déjà dans sa future particularité et c’est ainsi que Dieu le connaît parce qu’il en connaît la cause.

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theologiae, lib. 1 cap. 134 tit. Quod Deus PARTICULIER LES FUTURS solus cognoscit singularia futura CONTINGENTS Connaître ainsi les futurs contingents contingentia d’après qu’ils sont actuellement dans leur [70226] Compendium theologiae, lib. 1 être, ce qui est en avoir la certitude, c’est là cap. 134 Manifestum est autem quod hoc ce qui est propre à Dieu seul. C’est à lui modo futura contingentia cognoscere, qu’appartient, en propre et vraiment, prout sunt actu in suo esse, quod est l’éternité. D’où la prédiction certaine des certitudinem de ipsis habere, solius Dei choses à venir est la marque certaine de la proprium est, cui proprie et vere competit divinité, comme le dit Isaïe : "Annoncezaeternitas: unde futurorum praenuntiatio nous ce qui doit arriver dans l’avenir et certa ponitur esse divinitatis signum, nous saurons que vous êtes des dieux" (41, secundum illud Isaiae XLI, 23: annuntiate 23). D’autres peuvent connaître les choses quae ventura sunt in futurum, et sciemus à venir dans leurs causes ce qui ne quia dii estis vos. Sed cognoscere futura constitue pas une certitude mais plutôt une in suis causis etiam aliis competere potest; conjecture, à moins d’une relation sed haec cognitio non est certa, sed nécessaire de cause à effet : et de cette coniecturalis magis, nisi circa effectus qui manière le médecin prédit la maladie et le de necessitate ex suis causis sequuntur: et marin les tempêtes. per hunc modum medicus praenuntiat infirmitates futuras, et nauta tempestates. Caput 135 [70227] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 135 tit. Quod Deus omnibus adest per potentiam, essentiam et praesentiam, et omnia immediate disponit [70228] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 135 Sic igitur nihil impedit quin Deus etiam singularium effectuum cognitionem habeat, et eos immediate ordinet per seipsum, licet per causas medias exequatur. Sed etiam in ipsa executione quodammodo immediate se habet ad omnes effectus, inquantum omnes causae mediae agunt in virtute causae primae, ut quodammodo ipse in omnibus agere videatur, et omnia opera secundarum causarum ei possunt attribui, sicut artifici attribuitur opus instrumenti: convenientius enim dicitur quod faber facit cultellum quam martellus. Habet etiam se immediate ad omnes effectus, inquantum ipse est per se causa essendi, et omnia ab ipso servantur in esse. Et secundum hos tres immediatos modos dicitur Deus in omnibus esse per essentiam, potentiam et praesentiam. Per essentiam quidem, inquantum esse cuiuslibet est quaedam participatio divini esse, et sic essentia

Chapitre 135 — SE TROUVE PARTOUT PAR SA PUISSANCE, SON ESSENCE ET SA PRÉSENCE, IL DISPOSE DE TOUT DIRECTEMENT Ainsi donc rien n’empêche que Dieu ait aussi connaissance des choses particulières et qu’Il en dispose directement, bien qu’il les fasse exécuter par des causes intermédiaires. Mais aussi dans l’exécution elle-même intervient-Il en quelque sorte immédiatement pour tous. les effets en tant que toutes les causes intermédiaires agissent sous l’influence de la cause première; d’une certaine façon on peut dire que lui-même agit en tout et toutes les oeuvres des causes secondes lui sont attribuables, comme à un artisan le travail de l’instrument; en effet il est plus juste de dire que le fabricant a fait le contenu plutôt que son marteau, Il est directement en rapport avec tout ce qui se fait en tant qu’Il est essentiellement cause de l’être et que tout garde son être de Lui. Et Dieu se trouve en toutes choses selon ces trois modes immédiats : par son essence, sa puissance et sa présence. Par son essence, en tant que l’être de quelque chose est une participation à l’être divin et ainsi l’essence

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divina cuilibet existenti adest, inquantum habet esse, sicut causa proprio effectui; per potentiam vero, inquantum omnia in virtute ipsius agunt; per praesentiam vero, inquantum ipse immediate omnia ordinat et disponit.

divine se trouve en tout ce qui existe en tant qu’ayant l’être, comme la cause en son propre effet. Par sa puissance en tant que tout agit par sa vertu. Par sa présence en ce qu’Il ordonne et dispose tout immédiatement.

Caput 136 [70229] Compendium Chapitre 136 — IL EST JUSTE QUE theologiae, lib. 1 cap. 136 tit. Quod soli FASSE DES MIRACLES Deo convenit miracula facere Puis donc que tout l’ordre des causes secondes et leur vertu vient de Dieu et que [70230] Compendium theologiae, lib. 1 lui-même ne produit rien par nécessité cap. 136 Quia igitur totus ordo causarum mais librement comme on l’a montré plus secundarum et virtus earum est a Deo, haut (chapitre 96), il est clair qu’Il peut ipse autem non producit suos effectus per agir au-delà de ces causes, comme necessitatem, sed liberam voluntatem, ut lorsqu’Il guérit ceux qui selon les lois supra ostensum est, manifestum est quod naturelles ne peuvent être guéris ou opère praeter ordinem causarum secundarum d’autres prodiges de ce genre en dchors des agere potest, sicut quod sanet illos qui causes naturelles. C’est cependant selon secundum operationem naturae sanari non l’ordre de la providence divine, par cela possunt, vel faciat aliqua huiusmodi quae même que parfois Dieu agit au-delà de non sunt secundum ordinem naturalium l’ordre des causes naturelles en vue d’une causarum, sunt tamen secundum ordinem fin. Quand de telles choses se produisent divinae providentiae, quia hoc ipsum quod on dit que ce sont des miracles; car il est aliquando a Deo fiat praeter ordinem étrange de voir un effet sans en connaître la naturalium causarum, a Deo dispositum cause. Comme Dieu est la cause cachée par est propter aliquem finem. Cum autem excellence si quelque chose se produit enaliqua huiusmodi divinitus fiunt praeter dchors des causes connues de nous on dit ordinem causarum secundarum, talia facta simplement qu’il y a miracle proprement miracula dicuntur: quia mirum est, cum dit. Si la cause n’est inconnue que de tel ou effectus videtur, et causa ignoratur. Cum tel ce n’est plus à proprement parler un igitur Deus sit causa simpliciter nobis miracle, mais bien pour celui qui ignore la occulta, cum aliquid ab eo fit praeter cause. D’où il arrive que quelque chose ordinem causarum secundarum nobis paraît étrange à l’un qui ne l’est pas pour notarum, simpliciter miracula dicuntur. Si un autre qui en connaît la cause. autem fiat aliquid ab aliqua alia causa Agir ainsi en dchors de l’ordre des causes occulta huic vel illi, non est simpliciter secondes appartient à Dieu seul qui est miraculum, sed quoad illum qui causam l’auteur de cet ordre auquel il n’est pas ignorat: unde contingit quod aliquid tenu. Mais tout le reste y est soumis; d’où apparet mirum uni, quod non est alii faire des miracles appartient seulement à mirum, qui causam cognoscit. Sic autem Dieu, comme le dit le Psalmiste : "Lui qui praeter ordinem causarum secundarum fait seul de grandes merveilles" (Ps 72, operari solius Dei est, qui est huius ordinis 18). Lors donc que des miracles sont institutor, et huic ordini non obligatur. apparemment faits par une créature, ou Alia vero omnia huic ordini subduntur, bien ce ne sont pas de vrais miracles parce unde miracula facere, solius Dei est, qu’ils sont dûs à quelques causes naturelles secundum illud Psalmistae: qui facit qui nous sont cachées, comme les miracles mirabilia magna solus. Cum igitur ab des démons et qui sont de la magie; ou aliqua creatura miracula fieri videntur, vel bien si ce sont de vrais miracles, ils ont été non sunt vera miracula, quia fiunt per obtenus par quelqu’un qui les aura 143


aliquas virtutes naturalium rerum, licet nobis occultas, sicut est de miraculis Daemonum, quae magicis artibus fiunt; vel si sunt vera miracula, impetrantur per aliquem a Deo, ut scilicet talia operetur. Quia igitur huiusmodi miracula solum divinitus fiunt, convenienter in argumentum fidei assumuntur, quae soli Deo innititur. Quod enim aliquid prolatum ab homine auctoritate divina dicatur, nunquam convenientius ostenditur quam per opera quae solus Deus facere potest. Huiusmodi autem miracula, quamvis praeter ordinem causarum secundarum fiant, tamen non sunt simpliciter dicenda contra naturam, quia hoc ipsum naturalis ordo habet ut inferiora actionibus superiorum subdantur. Unde quae in corporibus inferioribus ex impressione caelestium corporum proveniunt, non dicuntur simpliciter esse contra naturam, licet forte sint quandoque contra naturam particularem huius vel illius rei, sicut patet de motu aquae in fluxu et refluxu maris, qui accidit ex lunae actione. Sic igitur et ea quae in creaturis accidunt Deo agente, licet videantur esse contra particularem ordinem causarum secundarum, sunt tamen secundum ordinem universalem naturae. Non igitur miracula sunt contra naturam.

demandés à Dieu dans la prière. Donc comme les miracles ont Dieu seul comme auteur il est juste de les élever en arguments de la foi qui s’appuie sur Dieu seul. En effet si un homme avance quelque chose en s’appuyant sur l’autorité divine cela n’est jamais mieux prouvé que par des oeuvres que Dieu seul peut accomplir. Mais ces miracles bien qu’accomplis audelà de l’ordre des causes secondes, on ne peut pas dire simplement qu’ils sont contre nature parce que l’ordre naturel lui- même veut que les choses inférieures soient soumises à l’action des êtres supérieurs. D’où ce qui advient aux corps inférieurs sous l’influence des corps célestes n’est pas simplement contre nature bien que peut-être ce soit parfois contraire à la nature particulière de telle ou telle chose comme le flux et le reflux de l’eau lors des marées et qui se produit sous l’action de la lune. Ainsi donc ce qui arrive aux créatures par l’action de Dieu, bien qu’apparemment contraire à l’ordre des causes secondes est cependant conforme à l’ordre universel naturel. Les miracles ne sont donc pas contraires à la nature.

Caput 137 [70231] Compendium Chapitre 137 — DES CHOSES QUI theologiae, lib. 1 cap. 137 tit. Quod SONT FORTUITES OU dicantur esse aliqua casualia et fortuita ACCIDENTELLES Bien que Dieu dispose de toutes choses [70232] Compendium theologiae, lib. 1 même des moindres, comme on l’a montré cap. 137 Quamvis autem omnia etiam (chapitres 123, 130, 131, 133-135), rien minima divinitus dispensentur, ut n’empêche cependant que certaines ostensum est, nihil tamen prohibet aliqua n’arrivent par hasard ou fortuitement. Il accidere a casu et fortuna. Contingit enim peut arriver que quel que chose soit fortuit aliquid respectu inferioris causae esse ou accidentel par rapport à une cause fortuitum vel casuale, dum praeter eius inférieure lorsque quelque chose se fait auintentionem aliquid agitur, quod tamen delà de l’intention et qui n’est cependant non est fortuitum vel casuale respectu pas fortuit ni accidentel pour la cause superioris causae, praeter cuius supérieure et donc n’échappe pas à ses intentionem non agitur; sicut patet de vues, comme le maître qui envoie deux domino, qui duos servos ad eumdem serviteurs au même endroit de telle façon locum mittit, ita quod unus ignoret de que l’un ne sait rien de l’autre, leur alio: horum concursus casualis est rencontre est un hasard pour eux, non pour 144


quantum ad utrumque, non autem quantum ad dominum. Sic igitur cum aliqua accidunt praeter intentionem causarum secundarum, fortuita sunt vel casualia habito respectu ad illas causas, et simpliciter casualia dici possunt, quia effectus simpliciter denominantur secundum conditionem proximarum causarum. Si vero habeatur respectus ad Deum, non sunt fortuita, sed provisa.

le maître. Ainsi donc lorsque des choses arrivent au-delà de l’ordre des causes secondes elles sont fortuites ou accidentelles par rapport à ces causes et on peut dire qu’elles sont dues au hasard simplement en se tenant aux causes les plus proches. Mais pour Dieu elles ne sont pas fortuites mais prévues.

Caput 138 [70233] Compendium Chapitre 138 — LE DESTIN EST-IL theologiae, lib. 1 cap. 138 tit. Utrum UNE NATURE ET QU’EST-IL ? fatum sit aliqua natura, et quid sit De ceci il ressort ce qu’est le destin. Comme en effet nombre d’effets [70234] Compendium theologiae, lib. 1 proviennent accidentellement selon qu’on cap. 138 Ex hoc autem apparet quae sit considère les causes secondes, d’aucuns ne ratio fati. Cum enim multi effectus veulent les ramener à aucune cause inveniantur casualiter provenire secundum supérieure qui les ordonne et donc il faut considerationem secundarum causarum, bien qu’ils nient l’existence du destin. quidam huiusmodi effectus in nullam D’autres ont voulu ramener ces effets qui superiorem causam ordinantem eos paraissent être du hasard et fortuits à une reducere volunt, quos totaliter negare cause supérieure qui les ordonne; mais fatum necesse est. Quidam vero hos comme ils ne s’élevaient pas au-dessus de effectus qui videntur casuales et fortuiti, l’ordre corporel, ils attribuèrent cette in superiorem causam ordinantem eos ordination aux corps premiers, c’est-à-dire reducere voluerunt, sed corporalium célestes, et ils dirent que le destin provenait ordinem non transcendentes, attribuerunt du pouvoir qu’aurait la position des astres, ordinationem corporibus primis, scilicet d’où, disaient-ils, ces effets produits. Mais caelestibus: et hi fatum esse dixerunt vim comme on a montré (chapitres 127-129) positionis siderum, ex qua huiusmodi que l’intelligence et la volonté, principes effectus contingere dicebant. Sed quia propres des actes humains, ne sont pas ostensum est, quod intellectus et voluntas, proprement soumis aux corps célestes, on quae sunt propria principia humanorum ne peut plus dire que ce qui paraît actuum, proprie corporibus caelestibus accidentel ou fortuit dans les choses non subduntur, non potest dici, quod ea humaines se ramène aux corps célestes quae casualiter vel fortuito in rebus comme cause qui les ordonne. humanis accidere videntur, reducantur in Or le destin ne semble se produire que dans corpora caelestia sicut in causam les choses humaines dans lesquelles est ordinantem. Fatum autem non videtur esse aussi le hasard. En effet il y en a qui nisi in rebus humanis, in quibus est et s’interrogent à leur sujet et veulent fortuna. De his enim solent aliqui connaître l’avenir et les devins ont quaerere, futura cognoscere volentes, et de coutume de donner une réponse; et c’est his a divinantibus responderi consuevit: pourquoi on fait dériver le mot unde et fatum a fando est appellatum, et latin"fatum"du verbe"fan"qui signifie dire. ideo sic fatum ponere est alienum a fide. Et donc entendre ainsi le destin est Sed quia non solum res naturales, sed contraire à la foi. etiam res humanae divinae providentiae Mais comme les choses naturelles et aussi subduntur, quae casualiter in rebus humaines sont soumises à la divine humanis accidere videntur, in providence, quand quelque chose arrive 145


ordinationem divinae providentiae reducere oportet. Et sic necesse est ponere fatum ponentibus divinae providentiae omnia subiacere. Fatum enim sic acceptum se habet ad divinam providentiam sicut proprius eius effectus. Est enim explicatio divinae providentiae rebus adhibita, secundum quod Boetius dicit, quod fatum est dispositio, idest ordinatio immobilis rebus mobilibus inhaerens. Sed quia cum infidelibus quantum possumus, nec nomina debemus habere communia, ne a non intelligentibus erroris occasio sumi possit, cautius est fidelibus ut fati nomen reticeant, propter hoc quod fatum convenientius et communius secundum primam acceptionem sumitur. Unde et Augustinus dicit V de civitate Dei, quod si quis secundo modo fatum esse credat, sententiam teneat et linguam corrigat.

fortuitement dans les choses humaines il faut les ramener à une disposition de la divine providence dans ce sens ceux qui admettent que tout est soumis à la divine providence doivent admettre le destin. En effet le destin ainsi entendu est mis en rapport avec la divine providence comme étant son effet propre; c’est une explication de la divine providence appliquée aux choses, selon ce que dit Boèce (Consol. philos. 4, 6) que le destin est "une disposition" c’est-à-dire une ordination "immobile inhérente aux choses mobiles". Mais parce que, autant qu’il est possible, nous ne devons pas adopter un langage commun avec les infidèles, pour ne pas donner l’occasion d’erreur aux non-initiés, pour les fidèles il sera plus sûr d’éviter l’emploi de ce mot qui convient mieux à la première acception qui est assez commune. D’où ce que dit saint Augustin au cinquième livre de la Cité de Dieu (chapitre 1) si quelqu’un entend le destin dans son second sens "qu’il retienne le sens et en corrige l’expression".

Caput 139 [70235] Compendium Chapitre 139 — QU’EST-CE-QUE LA theologiae, lib. 1 cap. 139 tit. Quod non CONTINGENCE ? omnia sunt ex necessitate Bien que l’ordre assigné aux choses par la divine providence soit certain, en raison de [70236] Compendium theologiae, lib. 1 quoi Boèce disait : "Le destin est une cap. 139 Quamvis autem ordo divinae disposition immobile attachée aux choses providentiae rebus adhibitus certus sit, mobiles", cependant on ne peut dire que ratione cuius Boetius dicit quod fatum est tout arrive nécessairement. Car les effets dispositio immobilis rebus mobilibus nécessaires ou contingents le sont en raison inhaerens, non tamen propter hoc sequitur des causes prochaines. Il est manifeste en omnia de necessitate accidere. Nam effet que si une première cause est effectus necessarii vel contingentes nécessaire et la suivante contingente, dicuntur secundum conditionem l’effet sera contingent; si par exemple on proximarum causarum. Manifestum est attribue la génération des corps inférieurs à enim quod si causa prima fuerit l’action des corps célestes qui se produit necessaria, et causa secunda fuerit nécessairement, cependant la génération et contingens, effectus sequitur contingens, la corruption des choses inférieures se sicut prima causa generationis in rebus produira ou non parce que les causes corporalibus inferioribus est motus secondes ou inférieures sont contingentes caelestis corporis, qui licet ex necessitate et peuvent faire défaut. Or on a montré proveniat, generatio tamen et corruptio in (chapitres 124 à 130) que Dieu exécute istis inferioribus provenit contingenter, l’ordre de sa providence au moyen des propter hoc quod causae inferiores causes inférieures. Il y aura donc des effets contingentes sunt, et deficere possunt. de la divine providence contingents selon 146


Ostensum est autem quod Deus suae la condition des causes inférieures ou providentiae ordinem per causas inferiores secondes. exequitur. Erunt igitur aliqui effectus divinae providentiae contingentes secundum conditionem inferiorum causarum. Caput 140 [70237] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 140 tit. Quod divina providentia manente, multa sunt contingentia [70238] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 140 Nec tamen effectuum contingentia vel causarum, certitudinem divinae providentiae perturbare potest. Tria enim sunt quae providentiae certitudinem praestare videntur: scilicet infallibilitas divinae praescientiae, efficacia divinae voluntatis, et sapientia divinae dispositionis, quae vias sufficientes ad effectum consequendum adinvenit, quorum nullum contingentiae rerum repugnat. Nam scientia Dei infallibilis est etiam contingentium futurorum, inquantum Deus intuetur in suo aeterno futura, prout sunt actu in suo esse, ut supra expositum est. Voluntas etiam Dei, cum sit universalis rerum causa, non solum est de hoc quod aliquid fiat, sed ut sic fiat. Hoc igitur ad efficaciam divinae voluntatis pertinet non solum ut fiat quod Deus vult, sed ut hoc modo fiat quomodo illud fieri vult. Vult autem quaedam fieri necessario et quaedam contingenter, quia utrumque requiritur ad completum esse universi. Ut igitur utroque modo res provenirent, quibusdam adaptat necessarias causas, quibusdam vero contingentes, ut sic dum quaedam fiunt necessario, quaedam contingenter, divina voluntas efficaciter impleatur. Manifestum est etiam quod per sapientiam divinae dispositionis, providentiae certitudo servatur, contingentia rerum manente. Nam si hoc per providentiam hominis fieri potest ut causae quae deficere potest ab effectu, sic ferat auxilium ut interdum indeficienter sequatur effectus, sicut patet in medico

Chapitre 140 — LA DIVINE PROVIDENCE ÉTANT MAINTENUE BEAUCOUP DE CHOSES SONT CONTINGENTES Cependant la contingence des causes et de leurs effets ne peut perturber la certitude de la providence divine. Il y a en effet trois choses qui contribuent à cette certitude l’infaillibilité de la prescience de Dieu, l’efficacité de sa volonté, et la sagesse de ses dispositions qui trouve les voies suffisantes pour atteindre le résultat; aucune de ces trois choses ne répugne à la contingence des choses. Car la science de Dieu quant aux futurs contingents est infaillible en tant qu’Il les voit futurs dans son éternité, étant en acte en son être à lui, comme on l’a vu (chapitre 133). De même la volonté de Dieu étant la cause universelle des choses ne fait pas seulement que quelque chose soit mais aussi qu’elle soit ainsi. Cela donc appartient à l’efficacité de sa volonté que non seulement se fasse ce que Dieu veut mais de telle manière qu’il veut. Il veut que des choses soient nécessaires et d’autres contingentes parce que l’une et l’autre sont nécessaires à l’achèvement de l’univers. Donc pour que de ces deux manières puissent se produire les choses, à certaines il adapte des causes nécessaires, à d’autres des causes contingentes; la présence d’effets nécessaires et d’effets contingents permet à la volonté de Dieu d’être efficace. Il est manifeste aussi que la sagesse des dispositions divines assure la certitude de sa providence, la contingence des choses étant sauve. Car si l’homme par sa pré voyance peut corriger la défaillance des causes pour qu’elles obtiennent éventuellement leurs effets comme chez le médecin qui guérit et chez le vigneron qui remédie à la stérilité de sa vigne, combien

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sanante, et in vineae cultore contra sterilitatem vitis adhibendo remedium, multo magis hoc ex sapientia divinae dispositionis contingit, ut quamvis causae contingentes deficere possint quantum est de se ab effectu, tamen quibusdam adminiculis adhibitis indeficienter sequatur effectus, quod eius contingentiam non tollit. Sic ergo patet quod rerum contingentia divinae providentiae certitudinem non excludit.

à plus forte raison arrive-t-il de par la sagesse de Dieu que même si les causes contingentes viennent à faire défaut quant à leurs effets cependant par l’emploi de correctifs elles obtiennent leurs effets, leur contingence restant sauve. Ainsi donc il est clair que la contingence des choses n’exclut pas la certitude providentielle de Dieu.

Caput 141 [70239] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 141 tit. Quod divinae providentiae certitudo non excludit mala a rebus

Chapitre 141 — CETFE CERTITUDE N’EXCLUT PAS LE MAL De la même manière on peut se rendre compte qu’étant sauve la divine providence, des maux peuvent se produire dans le monde à cause de la déficience des causes secondes. Nous constatons en effet dans l’ordre des causes qu’un mauvais effet vient d’un défaut de l’ordre d’une cause prochaine, défaut qui n’est nullement produit par une première cause, par exemple la claudication produite par une courbature de la jambe n’a pas sa cause dans la vertu motrice de l’âme. D’où le mouvement qui accompagne la claudication vient sans doute de la vertu motrice mais ce qui s’y trouve de travers vient d’une mauvaise courbure de la jambe. Et c’est pourquoi tout mal qui arrive dans les choses, quant à ce qui s’y trouve d’être, d’espèce ou de nature doit être attribué à Dieu comme en leur cause; car le mal ne peut être que si le bien existe, comme on l’a vu (chapitre 118). Quant à ce qui s’y trouve de déficience ce doit être ramené à une cause inférieure déficiente. Et ainsi bien qu’Il soit la cause universelle de toutes choses Dieu n’est cependant pas la cause des maux comme tels, mais ce qui s’y trouve de bien a sa cause en Dieu.

[70240] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 141 Eodem etiam modo perspici potest, quod divina providentia manente, mala in mundo accidere possunt propter defectum causarum secundarum. Videmus enim in causis ordinatis accidere malum in effectu ex defectu causae secundae, qui tamen defectus a causa prima nullo modo causatur, sicut malum claudicationis causatur a curvitate cruris, non autem a virtute animae motiva. Unde quidquid est in claudicatione de motu, refertur in virtutem motivam sicut in causam, quod autem est ibi de obliquitate, non causatur a virtute motiva, sed a cruris curvitate. Et ideo quidquid malum in rebus accidit, quantum ad hoc quod esse vel speciem vel naturam aliquam habet, reducitur in Deum sicut in causam: non enim potest esse malum nisi in bono, ut ex supradictis patet. Quantum vero ad id quod habet de defectu, reducitur in causam inferiorem defectibilem. Et sic licet Deus sit universalis omnium causa, non tamen est causa malorum inquantum sunt mala, sed quidquid boni eis adiungitur, causatur a Deo.

Caput 142 [70241] Compendium Chapitre 142 — SI DIEU PERMET LE theologiae, lib. 1 cap. 142 tit. Quod non MAL, AUCUNE ATFEINTE N’EST derogat bonitati Dei, quod mala permittat FAITE A SA BONTÉ Cependant il ne répugne pas à la bonté [70242] Compendium theologiae, lib. 1 divine qu’elle permette le mal dans les 148


cap. 142 Nec tamen hoc divinae bonitati repugnat quod mala esse permittit in rebus ab eo gubernatis. Primo quidem quia providentiae non est naturam gubernatorum perdere, sed salvare. Requirit autem hoc perfectio universi ut sint quaedam in quibus malum non possit accidere, quaedam vero quae defectum mali pati possint secundum suam naturam. Si igitur malum totaliter excluderetur a rebus, providentia divina non regerentur res secundum earum naturam, quod esset maior defectus quam singulares defectus qui tollerentur. Secundo, quia bonum unius non potest accidere sine malo alterius, sicut videmus quod generatio unius non est sine corruptione alterius, et nutrimentum leonis non est sine occisione alterius animalis, et patientia iusti non est sine persecutione iniusti. Si igitur malum totaliter excluderetur a rebus, sequeretur quod multa etiam bona tollerentur. Non igitur pertinet ad divinam providentiam ut malum totaliter excludatur a rebus, sed ut mala quae proveniunt, ad aliquod bonum ordinentur. Tertio, quia ex ipsis malis particularibus commendabiliora redduntur bona dum eis comparantur, sicut ex obscuritate nigri magis declaratur claritas albi. Et sic per hoc quod permittit mala esse in mundo, divina bonitas magis declaratur in bonis, et sapientia in ordinatione malorum ad bona.

choses qu’elle gouverne. D’abord parce que ce n’est pas son rôle de laisser périr la nature des choses qu’elle gouverne, mais de la sauver. Or il est requis à la perfection de l’univers qu’il y ait des choses où le mal ne peut arriver et d’autres qui puissent souffrir une déficience du mal selon leur nature. Si donc le mal était totalement exclu, les choses ne seraient plus régies selon leur nature par la providence divine; ce qui constituerait un plus grand défaut que de supprimer chaque défaut. Ensuite parce que le bien de l’un ne va pas sans le mal de l’autre, comme nous voyons que la génération de l’un n’est pas sans que l’autre se corrompe; et la nourriture du lion sans la mort d’un autre animal; et la patience du juste sans la persécution de l’injuste. Si donc le mal était totalement exclu, beaucoup de bien serait aussi supprimé. Ce n’est donc pas le rôle de la divine providence que le mal soit totalement exclu des choses mais que les maux qui arrivent soient ordonnés à un bien. Enfin les maux particuliers rendent les biens plus valables par comparaison comme l’obscurité fait ressortir la lumière. Et ainsi parce qu’elle permet que des maux existent dans le monde la divine bonté éclate davantage dans les biens, et sa sagesse qui ordonne les maux vers le bien.

Caput 143 [70243] Compendium Chapitre 143 — C’EST PAR SA theologiae, lib. 1 cap. 143 tit. Quod Deus GRACE QUE DIEU EXERCE SA specialiter homini providet per gratiam PROVIDENCE ENVERS L’HOMME Étant donné que la divine providence [70244] Compendium theologiae, lib. 1 pourvoit à chaque chose selon son mode et cap. 143 Quia igitur divina providentia que la créature rationnelle est maîtresse de rebus singulis secundum earum modum ses actes par le libre arbitre, ce dont ne providet, creatura autem rationalis per jouissent pas les autres créatures, il est liberum arbitrium est domina sui actus nécessaire qu’elle y pourvoie d’une façon prae ceteris creaturis, necesse est ut et ei singulière à deux choses : d’abord pour singulari modo provideatur quantum ad l’aide que Dieu lui accorde en ses actes; duo. Primo quidem quantum ad adiumenta ensuite pour ce qui lui est rétribué pour ses operis, quae ei dantur a Deo; secundo oeuvres. En effet aux créatures quantum ad ea quae pro suis operibus ei irrationnelles, seuls sont accordés des redduntur. Creaturis enim irrationabilibus secours par Dieu qui les meuvent dans leur haec solum adiumenta dantur divinitus ad agir naturel; aux créatures rationnelles sont 149


agendum quibus naturaliter moventur ad agendum; creaturis vero rationabilibus dantur documenta et praecepta vivendi. Non enim praeceptum dari competit nisi ei qui est dominus sui actus, quamvis etiam creaturis irrationabilibus praecepta per quamdam similitudinem Deus dare dicatur, secundum illud Psal. CXLVIII, 6: praeceptum posuit et non praeteribit: quod quidem praeceptum nihil aliud est quam dispositio divinae providentiae movens res naturales ad proprias actiones. Similiter etiam actiones creaturarum rationalium imputantur eis ad culpam vel ad laudem, pro eo quod habent dominium sui actus, non solum hominibus ab homine praesidente, sed etiam a Deo, cum homines non solum regantur ab homine, sed etiam a Deo. Cuiuscumque autem regimini aliquis subditur, ab eo sibi imputatur quod laudabiliter vel culpabiliter agit. Et quia pro bene actis debetur praemium, culpae vero debetur poena, ut supra dictum est, creaturae rationales secundum iustitiam divinae providentiae et puniuntur pro malis, et praemiantur pro bonis. In creaturis autem irrationabilibus non habet locum poena nec praemium, sicut nec laudari nec culpari. Quia vero ultimus finis creaturae rationalis facultatem naturae ipsius excedit, ea vero quae sunt ad finem, debent esse fini proportionata secundum rectum providentiae ordinem, consequens est ut creaturae rationali etiam adiutoria divinitus conferantur, non solum quae sunt proportionata naturae, sed etiam quae facultatem naturae excedunt. Unde supra naturalem facultatem rationis imponitur homini divinitus lumen gratiae, per quod interius perficitur ad virtutem et quantum ad cognitionem, dum elevatur mens hominis per lumen huiusmodi ad cognoscendum ea quae rationem excedunt, et quantum ad actionem et affectionem, dum per lumen huiusmodi affectus hominis supra creata omnia elevatur ad Deum diligendum, et sperandum in ipso, et ad agendum ea quae talis amor requirit. Huiusmodi autem

donnés des enseignements et des préceptes de vie. En effet on ne donne de préceptes qu’à celui qui est maître de ses actes, bien que par analogie Dieu est dit donner des préceptes aux créatures irrationnelles, selon le Psaume 148 : "Il a commandé (à la mer) et elle ne débordera pas." Un tel précepte n’est autre qu’une disposition de la divine providence qui meut les agents naturels dans leur propre domaine. De même les actions des créatures rationnelles leur sont imputées à leur louange ou comme faute du fait qu’elles sont responsables de leurs actes non seulement dans le gouvernement des hommes entre eux, mais aussi de Dieu; 1, les hommes en effet sont régis par l’homme et aussi par Dieu. A quelque régime que l’on appartienne on lui est rendu redevable de ce qu’on fait de louable et de répréhensible. Et comme pour les bonnes actions une récompense est due et pour les fautes une peine, comme on l’a dit plus haut (chapitre 121) selon la justice divine les créatures rationnelles sont punies pour le mal et récompensées pour le bien. Chez les créatures irrationnelles il ne peut être question ni de peine ni de récompense, comme non plus d’être louées ou d’être inculpées. Mais parce que la fin dernière de la créature rationnelle excède le pouvoir de sa nature et que les choses qui sont pour la fin doivent être proportionnées à cette fin, selon une juste disposition de la providence, il s’en suit que pour la créature rationnelle aussi des secours lui sont accordés en plus de ceux qui sont proportionnés à sa nature, et donc qui excèdent son pouvoir naturel. D’où audessus de la faculté naturelle de la raison est accordée par Dieu la lumière de la grâce qui perfectionne l’homme intérieur en vue de la vertu; quant à la connaissance lors- que l’esprit de l’homme est élevé aux choses qui excèdent la raison; quant à l’action et aux affections, lorsque l’affection de l’homme se porte par cette lumière au- dessus de toutes les créatures par amour de Dieu, pour espérer en lui et accomplir ce qu’un tel amour demande.

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dona, sive auxilia supernaturaliter homini data, gratuita vocantur duplici ratione. Primo quidem quia gratis divinitus dantur: non enim potest in homine aliquid inveniri cui condigne huiusmodi auxilia debeantur, cum haec facultatem humanae naturae excedant. Secundo vero quia speciali quodam modo per huiusmodi dona homo efficitur Deo gratus. Cum enim dilectio Dei sit causa bonitatis in rebus non a praeexistente bonitate provocata, sicut est dilectio nostra, necesse est quod quibus aliquos speciales effectus bonitatis largitur, respectu horum specialis ratio dilectionis divinae consideretur. Unde eos maxime et simpliciter diligere dicitur quibus tales bonitatis effectus largitur per quos ad ultimum finem veniant, quod est ipse, qui est fons bonitatis.

Ces dons ou secours surnaturels sont dits gratuits pour une double raison. D’abord parce que Dieu nous les donne gratuitement. Car on ne peut rien trouver en l’homme qui lui mérite strictement en justice ces secours puisqu’ils excèdent le pouvoir de l’humaine nature. Ensuite parce que d’une manière spéciale l’homme par de tels dons est rendu agréable à Dieu. Puisqu’en effet l’amour de Dieu est cause de la bonté des choses, amour que n’a pas pu provoquer une bonté préalable — comme quand nous aimons — il est nécessaire, pour ceux qui jouissent depreuves spéciales de cette bonté, d’admettre de la part de Dieu un amour de prédilection. D’où ceux-là sont-ils surtout et simplement aimés auxquels sont faites de telles largesses qui les conduisent à leur fin dernière qui est Dieu lui-même, source de la bonté.

Caput 144 [70245] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 144 tit. Quod Deus per dona gratuita remittit peccata, quae etiam gratiam interimunt

Chapitre 144 — DIEU PAR DES DONS GRATUITS REMET LES PÉCHÉS MÊME CEUX QUI TUENT LA GRÂCE Et comme le péché consiste en ce que les actions s’écartent de l’ordre dû à la fin et comme l’homme est ordonné à la fin non seulement par des secours naturels mais aussi gratuits, il est nécessaire qu’aux péchés des hommes soient opposés des secours non seulement naturels mais aussi gratuits. Or les contraires s’excluent. Si donc les péchés enlèvent à l’homme ces secours gratuits il faut aussi qu’ils puissent être restitués par des dons gratuits; sinon la malice de l’homme qui pèche en rejetant la grâce pourrait plus que la bonté divine qui écarte le péché par le don de sa grâce. De même. Dieu pourvoit aux choses selon leur nature. Or telle est la nature des choses changeantes que les contraires peuvent y alterner comme la génération et la corruption dans la matière corporelle, le blanc et le noir dans les corps colorés. Or l’homme est changeant en sa volonté aussi longtemps qu’il est en cette vie. Ainsi donc Dieu fait à l’homme des dons gratuits qu’il peut perdre par le péché et ainsi l’homme

[70246] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 144 Et quia peccata contingunt ex hoc quod actiones deficiunt a recto ordine ad finem, ad finem autem ordinatur homo non solum per naturalia auxilia, sed per gratuita, necesse est quod peccata hominum non solum naturalibus auxiliis, sed etiam gratuitis contrarientur. Contraria autem se invicem expellunt. Unde sicut per peccata huiusmodi auxilia gratuita ab homine tolluntur, ita per gratuita dona peccata homini remittuntur: alioquin malitia hominis in peccando plus posset dum removet gratiam divinam, quam divina bonitas ad removendum peccata per gratiae dona. Item. Deus rebus providet secundum earum modum. Hic autem est modus mutabilium rerum, ut in eis contraria alternari possint, sicut generatio et corruptio in materia corporali, et album et nigrum in corpore colorato. Homo autem est mutabilis secundum voluntatem quamdiu in hac vita vivit. Sic

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igitur divinitus gratuita dona homini dantur, ut ea possit per peccatum amittere: et sic peccata perpetrat, ut ea per gratuita dona remitti possint. Praeterea. In iis quae supra naturam aguntur, possibile et impossibile attenditur secundum potentiam divinam, non secundum potentiam naturalem: quod enim caecus illuminari possit vel mortuus resurgere, non est naturalis potentiae, sed divinae. Dona autem gratuita sunt supernaturalia. Quod igitur ea aliquis consequi possit, ad divinam potentiam pertinet. Dicere igitur quod aliquis post peccatum gratuita dona consequi non possit, est divinae potentiae derogare. Gratuita autem dona simul cum peccato esse non possunt, cum per gratuita dona homo ordinetur ad finem, a quo per peccatum avertitur. Dicere igitur peccata remissibilia non esse, divinae potentiae contrariatur.

commet des pêches que Dieu remet par des dons gratuits. En outre dans les choses qui sont au-dessus de la nature, ce qui est possible ou impossible dépend de la puissance divine et non de la puissance de la nature. Qu’un aveugle puisse voir ou qu’un mort ressuscite ce n’est pas de puissance naturelle mais divine. Or les dons gratuits sont surnaturels. Que l’on puisse les obtenir cela dépend de la puissance divine. Dire qu’après le péché on ne puisse obtenir des dons gratuits c’est déroger à la puissance divine. Cependant les dons gratuits ne peuvent exister en même temps que le péché puisque par eux l’homme est ordonné à la fin dont il se détourne par le péché. Dire que les péchés sont irrémissibles est donc contraire à la puissance de Dieu.

Caput 145 [70247] Compendium Chapitre 145 — LES PÉCHÉS SONT theologiae, lib. 1 cap. 145 tit. Quod RÉMISSIBLES Si quelqu’un prétend que les péchés ne peccata non sunt irremissibilia peuvent être pardonnés, sans toutefois [70248] Compendium theologiae, lib. 1 mettre en cause la puissance divine, mais cap. 145 Si quis autem dicat peccata parce que la justice divine veut que celui irremissibilia esse non propter divinam qui succombe au péché ne puisse plus impotentiam, sed quia hoc habet divina rentrer en grâce c’est évidemment faux. En iustitia ut qui cadit a gratia, ulterius non effet l’ordre de la justice divine n’est pas revertatur ad ipsam; hoc patet esse falsum. qu’aussi longtemps qu’on est voyageur on Non enim hoc habet ordo divinae iustitiae doive en même temps recevoir ce qui quod quandiu aliquis est in via, sibi detur regarde le terme du voyage. Or ne plus quod pertinet ad terminum viae. changer dans le bien ou dans le mal Immobiliter autem se habere vel in bono regarde le terme du voyage; en effet vel in malo pertinet ad terminum viae: l’immobilité ou le repos sont termes du immobilitas enim et quies est terminus mouvement et toute notre vie est un motus, tota autem praesens vita est status voyage; ce que montre bien le changement viae, quod demonstrat mutabilitas hominis de l’homme et quant au corps et quant à et quantum ad corpus et quantum ad son âme. Ce n’est donc pas selon la justice animam. Non igitur hoc habet divina divine que l’homme après le péché iustitia ut homo post peccatum demeure immobile dans son péché. Encore. immobiliter maneat in eo. Adhuc. Ex Les bienfaits divins, surtout s’ils sont très divinis beneficiis periculum homini non grands, ne sont pas un danger pour irrogatur, et praecipue ex maximis. Esset l’homme. Or il serait dangereux pour autem periculosum homini mutabilem l’homme en cette vie changeante de vitam agenti gratiam accipere, si post recevoir la grâce et qu’après la grâce, ayant gratiam peccare posset, et iterum redire ad péché, il ne puisse de nouveau rentrer en gratiam non posset, praesertim cum grâce, surtout si l’on considère que les 152


peccata quae gratiam praecedunt, remittantur per gratiam, quae interdum maiora sunt his quae post gratiam susceptam homo committit. Non est igitur dicendum quod peccata hominis irremissibilia sint, sive ante sive post committantur.

péchés commis avant la grâce et remis par elle sont parfois plus grands que ceux commis après avoir reçu la grâce. On ne peut donc dire que les péchés de l’homme sont irrémissibles, qu’ils aient été commis avant ou après.

Caput 146 [70249] Compendium Chapitre 146 — DIEU SEUL PEUT theologiae, lib. 1 cap. 146 tit. Quod solus REMETFRE LES PÉCHÉS Deus potest remittere peccata Dieu seul peut remettre les péchés. La faute en effet commise contre quelqu’un ne [70250] Compendium theologiae, lib. 1 peut être remise que par lui. En effet les cap. 146 Peccata vero remittere solus péchés sont imputés à l’homme comme Deus potest. Culpa enim contra aliquem faute, non seulement par l’homme mais commissa ille solus remittere potest contra aussi par Dieu, comme on l’a montré plus quem committitur. Peccata enim haut (chapitre 143). C’est en ce sens qu’il imputantur homini ad culpam non solum s’agit ici de péchés selon qu’ils sont ab homine, sed etiam a Deo, ut supra imputés à l’homme par Dieu. Donc Dieu dictum est. Sic autem nunc agimus de seul peut remettre les péchés. peccatis, prout imputantur homini a Deo. Encore. Comme par le péché l’homme Deus igitur solus peccata remittere potest. n’est plus ordonné à sa fin dernière, le Adhuc. Cum per peccata homo péché ne sera pardonné que si l’homme est deordinetur ab ultimo fine, remitti non de nouveau ordonné à sa fin. Ce que font possunt, nisi homo reordinetur in finem. les dons gratuits qui viennent uniquement Hoc autem fit per gratuita dona, quae sunt de Dieu puisqu’ils excèdent notre faculté solum a Deo, cum excedant facultatem naturelle. naturae. Solus igitur Deus potest peccata De même. Le péché est imputé à l’homme remittere. Item. Peccatum homini comme faute en tant que volontaire. Or imputatur ad culpam, inquantum Dieu seul peut changer la volonté; donc voluntarium. Voluntatem autem immutare aussi remettre seul les péchés. solus Deus potest. Solus igitur ipse vere potest remittere peccata. Caput 147 [70251] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 147 tit. De quibusdam articulis fidei qui sumuntur penes effectus divinae gubernationis [70252] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 147 Hic est igitur secundus Dei effectus, gubernatio rerum, et specialiter creaturarum rationalium, quibus et gratiam tribuit et peccata remittit: qui quidem effectus in symbolo fidei tangitur et quantum ad hoc quod omnia in finem divinae bonitatis ordinantur, per hoc quod spiritum sanctum profitemur Deum, nam Deo est proprium ad finem suos subditos ordinare; et quantum ad hoc quod omnia

Chapitre 147 — ARTICLES DE FOI QUI TRAITENT DES EFFETS DU GOUVERNEMENT DIVIN Le gouvernement des choses est donc le second effet de Dieu et spécialement quant aux créatures rationnelles aux quelles il accorde sa grâce et remet les péchés. Ces effets sont contenus dans le Symbole de la foi : et quant à tout ce qui est ordonné en vue de la bonté divine, en professant que le Saint-Esprit est Dieu : car c’est le propre d Dieu d’ordonner ses sujets à leur fin; et quant à ce qu’il meut en disant : "Et qui vivifie." De même en effet que l’âme donne le mouvement au corps et est sa vie, de même le mouvement par lequel Dieu meut

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movet, per hoc quod dicit, et vivificantem. Sicut enim motus qui est ab anima in corpus, est vita corporis, ita motus quo universum movetur a Deo, est quasi quaedam vita universi. Et quia tota ratio divinae gubernationis a bonitate divina sumitur, quae spiritui sancto appropriatur, qui procedit ut amor, convenienter effectus divinae providentiae circa personam spiritus sancti ponuntur. Quantum autem ad effectum supernaturalis cognitionis, quam per fidem in hominibus Deus facit, dicitur, sanctam Ecclesiam Catholicam: nam Ecclesia congregatio fidelium est. Quantum vero ad gratiam quam hominibus communicat, dicitur, sanctorum communionem. Quantum vero ad remissionem culpae dicitur, peccatorum remissionem.

tout l’univers est comme la vie de l’univers. Et parce que toute la rai- son du gouvernement divin vient de la bonté divine qui est approprié à l’Esprit Saint, qui procède comme amour, il est juste que les effets de la divine providence soient attribués à la personne de l’Esprit Saint. Quant à la connaissance surnaturelle que Dieu nous donne par la foi, il est dit : "La Sainte Eglise catholique" : car l’Église est le rassemblement de ceux qui croient, des fidèles. Quant à la grâce que Dieu communique aux hommes il est dit : "La communion des saints ". Quant à la rémission des péchés il est dit : "La rémission des péchés".

D — La consommation siècles (chapitre 148 à 162)

des

1° L’homme est la fin des êtres (chapitre 148 à 153) Caput 148 [70253] Compendium Chapitre 148 — TOUT A ÈTÉ FAIT theologiae, lib. 1 cap. 148 tit. Quod omnia POUR L’HOMME sunt facta propter hominem Puisque toutes choses sont ordonnées à la bonté divine (chapitre 101) comme vers [70254] Compendium theologiae, lib. 1 leur fin et que, parmi celles qui sont cap. 148 Cum autem omnia, sicut ordonnées à la fin, certaines sont plus ostensum est, in divinam bonitatem proches de cette fin en ce qu’elles ordinentur sicut in finem, eorum autem participent plus pleinement de la bonté quae ad hunc finem ordinantur, quaedam divine, il s’en suit que ce qui est inférieur aliis propinquiora sunt fini, quae plenius parmi les choses créées et qui participe divinam bonitatem participant, moins de la bonté divine ait en quelque consequens est ut ea quae sunt inferiora in sorte comme fin les êtres supérieurs. En rebus creatis, quae minus de bonitate effet dans l’ordre des fins ce qui est plus divina participant, ordinentur proche de la fin dernière est aussi fin pour quodammodo sicut in fines in entia ce qui est plus éloigné de la fin, comme par superiora. In omni enim ordine finium, exemple une potion médicinale sert à quae sunt propinquiora ultimo fini, sunt purger, la purge fait maigrir; et maigrir, etiam fines eorum quae sunt magis donne la santé : et ainsi la maigreur est la remota: sicut potio medicinae est propter fin de la purge, et celle-ci de la potion. Ce purgationem, purgatio autem propter qui est bien compréhensible. De même en maciem, macies autem propter sanitatem, effet que dans l’ordre des causes agissantes et sic macies finis est quodammodo la vertu du premier agissant parvient aux purgationis, sicut etiam potionis purgatio. derniers effets par les causes Et hoc rationabiliter accidit. Sicut enim in intermédiaires, ainsi dans l’ordre des fins ordine causarum agentium virtus primi ce qui en est le plus éloigné atteint la agentis pervenit ad ultimos effectus per dernière fin par ce qui en est le plus 154


medias causas, ita in ordine finium, quae sunt magis remota a fine, pertingunt ad ultimum finem mediantibus his quae sunt magis propinqua fini: sicut potio non ordinatur ad sanitatem nisi per purgationem. Unde et in ordine universi inferiora consequuntur praecipue ultimum finem inquantum ordinantur ad superiora. Hoc etiam manifeste apparet ipsum rerum ordinem consideranti. Cum enim ea quae naturaliter fiunt, sicut nata sunt agi, sic agantur, videmus autem imperfectiora cedere ad usum nobiliorum, utpote quod plantae nutriuntur ex terra, animalia ex plantis, haec autem ad usum hominis cedunt, consequens est ut inanimata sint propter animata, et plantae propter animalia, et haec propter hominem. Cum autem ostensum sit quod natura intellectualis sit superior corporali, consequens est ut tota natura corporalis ad intellectualem ordinetur. Inter naturas autem intellectuales, quae maxime corpori est vicina, est anima rationalis, quae est hominis forma. Igitur quodammodo propter hominem, inquantum est rationabile animal, tota natura corporalis esse videtur. Ex consummatione igitur hominis consummatio totius naturae corporalis quodammodo dependet.

proche, comme la potion médicinale n’est ordonnée à la santé que par la purge. Ainsi dans l’ordre universel des choses inférieures atteignent principalement la fin ultime parce qu’elles sont ordonnées aux supérieures. Cela devient évident à qui considère l’ordre même des choses. Puisqu’en effet ces choses, qui se font naturellement, agissent d’après ce qu’elles sont, nous voyons les plus imparfaites servirent les plus nobles, comme les plan tes que la terre nourrit; comme les animaux que les plan tes nourrissent, et ces choses sont au profit de l’homme. En conséquence les choses inanimées sont pour les choses animées, et les plantes pour les animaux et ceux-ci pour l’homme. Puisqu’on a montré (chapitre 74) que la nature intellectuelle est supérieure et la nature corporelle, il s’en suit que celle-ci toute entière est ordonnée au bien de la première. Parmi les natures intellectuelles celle qui est la plus proche du corps est l’âme rationnelle qui est la forme de l’homme. C’est donc en quelque sorte à cause de l’homme, en tant qu’animal rationnel, que toute la créature corporelle existe. C’est donc dans la perfection de l’homme que toute la nature corporelle trouve en quelque sorte sa perfection.

Caput 149 [70255] Compendium Chapitre 149 — QUELLE EST LA FIN theologiae, lib. 1 cap. 149 tit. Quis est DERNIÈRE DE L’HOMME ? ultimus finis hominis Or la perfection de l’homme est l’obtention de la fin dernière qui est la parfaite [70256] Compendium theologiae, lib. 1 béatitude ou félicité et qui consiste dans la cap. 149 Consummatio autem hominis est vision de Dieu, comme on l’a montré in adeptione ultimi finis, qui est perfecta (chapitres 105 et 107). Et l’immutabilité de beatitudo sive felicitas, quae consistit in l’intelligence et de la volonté est la divina visione, ut supra ostensum est. conséquence de cette vision. De Visionem autem divinam consequitur l’intelligence, car une fois parvenue à la immutabilitas intellectus et voluntatis. première cause où tout peut être connu, la Intellectus quidem: quia cum perventum recherche intellectuelle cesse. La mobilité fuerit ad primam causam in qua omnia de la volonté cesse aussi, car la fin dernière cognosci possunt, inquisitio intellectus atteinte, où se trouve la bonté en sa cessat. Mobilitas autem voluntatis cessat, plénitude, il ne reste plus rien à désirer. Si quia adepto fine ultimo, in quo est la volonté est mobile c’est parce qu’elle plenitudo totius bonitatis, nihil est quod désire ce quelque chose qu’elle cherche. Il desiderandum restet. Ex hoc autem est donc manifeste que l’ultime 155


voluntas mutatur quia desiderat aliquid accomplissement de l’homme consiste quod nondum habet. Manifestum est igitur dans la parfaite quiétude et immobilité de quod ultima consummatio hominis in l’intelligence et de la volonté. perfecta quietatione vel immobilitate consistit et quantum ad intellectum, et quantum ad voluntatem. Caput 150 [70257] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 150 tit. Quomodo homo ad aeternitatem pervenit ut ad consummationem [70258] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 150 Ostensum est autem in praemissis, quod aeternitatis ratio ex immobilitate consequitur. Sicut enim ex motu causatur tempus, in quo prius et posterius invenitur, ita oportet quod remoto motu cesset prius et posterius, et sic aeternitatis ratio relinquitur, quae est tota simul. In ultima igitur sua consummatione homo aeternitatem vitae consequitur non solum quantum ad hoc quod immortaliter secundum animam vivat, quod habet anima rationalis ex sua natura, ut supra ostensum est, sed etiam ad hoc quod ad perfectam immobilitatem perducatur. Caput 151 [70259] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 151 tit. Quomodo ad perfectam beatitudinem animae rationalis oportet eam corpori reuniri [70260] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 151 Considerandum est autem, quod non potest esse omnimoda immobilitas voluntatis, nisi naturale desiderium totaliter impleatur. Quaecumque autem nata sunt uniri secundum naturam suam, naturaliter sibi uniri appetunt: unumquodque enim appetit id quod est sibi conveniens secundum suam naturam. Cum igitur anima humana naturaliter corpori uniatur, ut supra ostensum est, naturale ei desiderium inest ad corporis unionem. Non poterit igitur esse perfecta quietatio voluntatis, nisi iterato anima corpori coniungatur: quod est hominem a morte resurgere. Item. Finalis perfectio

Chapitre 150 — COMMENT L’HOMME PARVIENT-IL A L’ÉTERNITÉ COMME EN SON ACHÈVEMENT ? Comme on l’a montré plus haut (chapitre 5 et 8), la nature de l’éternité consiste en son Immobilité. De même que le mouvement cause le temps où se trouve une succession d’avant et d’après, ainsi faut-il qu’en écartant le mouvement cessent l’avant et l’après; ainsi reste-il cette notion de l’éternité qui se définit toute entière en même temps. Donc dans son ultime achèvement l’homme obtient la vie éternelle non seulement quant à ce qu’il ne meurt plus en son âme, ce qui est déjà l’état de l’âme rationnelle, comme on l’a montré (chapitre 84), mais encore il est amené à la parfaite immobilité.

Chapitre 151 — POUR JOUIR DE LA PARFAITE BÉATITUDE L’ÂME DOIT ÈTRE UNIE AU CORPS Or il faut savoir qu’une parfaite immobilité de la volonté ne peut exister sans que soit totalement rempli un désir naturel. Or tout ce qui est fait pour l’union selon sa nature désire cette union naturellement. En effet chaque chose désire ce qui convient à sa nature. Puis donc que l’âme humaine est naturellement unie au corps, comme on l’a montré (chapitre 85), il y a en elle un désir naturel d’union avec le corps. Il ne pourra donc pas y avoir de parfait repos pour la volonté que si elle n’est de nouveau réunie au corps ce qui est pour l’homme ressusciter de la mort. De même. La perfection finale requiert ta première perfection. Or la première perfection d’une chose consiste en celle de sa nature et la perfection finale en

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requirit perfectionem primam. Prima autem perfectio uniuscuiusque rei est ut sit perfectum in sua natura, finalis vero perfectio consistit in consecutione ultimi finis. Ad hoc igitur quod anima humana omnimode perficiatur in fine, necesse est quod sit perfecta in sua natura: quod non potest esse nisi sit corpori unita. Natura enim animae est ut sit pars hominis ut forma. Nulla autem pars perfecta est in sua natura nisi sit in suo toto. Requiritur igitur ad ultimam hominis beatitudinem ut anima rursum corpori uniatur. Adhuc. Quod est per accidens et contra naturam, non potest esse sempiternum. Necesse est autem hoc quod est animam a corpore separatam esse, per accidens esse et contra naturam, si hoc per se et naturaliter inest animae ut corpori uniatur. Non igitur anima erit in perpetuum a corpore separata. Cum igitur eius substantia sit incorruptibilis, ut supra ostensum est, relinquitur quod sit iterato corpori unienda.

l’acquisition de la fin dernière. Donc pour que l’âme humaine obtienne sa fin parfaite il faut qu’elle soit parfaite en sa nature, ce qui ne peut se faire à moins d’être unie au corps. En effet la nature de l’âme est d’être unie au corps comme sa forme; et aucune partie n’est parfaite en sa nature à moins d’être unie au tout. Il est donc requis pour l’ultime béatitude de l’homme que l’âme soit à nouveau unie au corps. Encore. Ce qui est accidentel et contre nature ne peut être perpétuel. Or la séparation de l’âme et du corps est nécessairement accidentelle et contre nature étant donné qu’il va de soi que l’âme est unie au corps et cela naturellement. L’âme ne sera donc pas pour toujours séparée du corps. Et comme elle est une substance incorruptible, comme on l’a montré (chapitre 84), il reste qu’elle doit être de nouveau unie au corps.

Caput 152 [70261] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 152 tit. Quomodo separatio animae a corpore sit secundum naturam, et quomodo contra naturam

Chapitre 152 — CETTE SÉPARATION EST EN PARTIE NATURELLE ET EN PARTIE CONTRE NATURE Il semblerait que l’âme n’est pas séparée du corps accidentellement mais conformément à sa nature. En effet le corps de l’homme est composé de contraires; Tout ce qui est de ce genre est naturellement corruptible. Donc le corps humain est de nature corruptible. Le corps une fois corrompu l’âme demeure nécessairement séparée du corps puisqu’elle est immortelle (chapitre 84). Il semble donc que l’âme soit naturellement séparable du corps. Il faudra donc maintenant considérer ce qu’on entend par : selon ou contre la nature. Or on a montré plus haut (chapitres 79 et 92) que l’âme rationnelle contrairement aux autres formes excède le pouvoir de toute la matière corporelle, ce que son activité intellectuelle démontre qu’elle exerce sans le corps. Donc pour que la matière corporelle lui soit convenablement adaptée il a été nécessaire

[70262] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 152 Videtur autem animam a corpore separari non esse per accidens, sed secundum naturam. Corpus enim hominis ex contrariis compositum est. Omne autem huiusmodi naturaliter corruptibile est. Corpus igitur humanum est naturaliter corruptibile. Corrupto autem corpore est necesse animam separatam remanere, si anima immortalis est, ut supra ostensum est. Videtur igitur animam a corpore separari esse secundum naturam. Considerandum est ergo quomodo sit secundum naturam, et quomodo contra naturam. Ostensum est enim supra quod anima rationalis praeter modum aliarum formarum excedit totius corporalis materiae facultatem, quod eius operatio intellectualis demonstrat, quam sine corpore habet. Ad hoc igitur quod materia

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corporalis convenienter ei aptata fuerit, necesse fuit quod aliqua dispositio corpori superadderetur, per quam fieret conveniens materia talis formae. Et sicut haec forma a solo Deo exit in esse per creationem, ita illa dispositio naturam corpoream excedens, a solo Deo corpori humano attributa fuit, quae videlicet ipsum corpus incorruptum conservaret, ut sic perpetuitati animae conveniret. Et haec quidem dispositio in corpore hominis mansit, quamdiu anima hominis Deo adhaesit. Aversa autem anima hominis per peccatum a Deo, convenienter et corpus humanum illam supernaturalem dispositionem perdidit per quam immobiliter animae subdebatur, et sic homo necessitatem moriendi incurrit. Si igitur ad naturam corporis respiciatur, mors naturalis est; si vero ad naturam animae, et ad dispositionem quae propter animam supernaturaliter humano corpori a principio indita fuit, est per accidens et contra naturam, cum naturale sit animae corpori esse unitam.

qu’une disposition soit surajoutée au corps qui fasse que la matière convienne à une telle forme. Et de même que cette forme vient de Dieu seul par création, ainsi aussi cette disposition qui surpasse la nature corporelle fut attribuée au corps humain par Dieu seul, disposition qui conserverait au corps d’être pour toujours incorruptible pour qu’ainsi il convienne à la perpétuité de l’âme. Et cette disposition demeura dans le corps de l’homme aussi longtemps que l’âme de l’homme adhéra à Dieu. S’étant détournée de Lui par le péché il était juste que le corps humain perdit cette disposition surnaturelle qui le soumet tait inébranlablement à l’âme et ainsi l’homme nécessairement encourut-il la mort. Si donc on regarde la nature du corps, la mort est naturelle; s’il s’agit de l’âme et de sa disposition qui dès le principe fut surnaturellement imprimée au corps, la mort est un accident et contre nature puisqu’il est naturel que l’âme soit unie au corps.

Caput 153 [70263] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 153 tit. Quod anima omnino idem corpus resumet, et non alterius naturae

Chapitre 153 — L’ÂME REPRENDRA ABSOLUMENT LE MÊME CORPS ET NON D’UNE AUTRE NATURE Puisque l’âme est unie au corps comme la forme et qu’à chaque forme répond une matière propre il est nécessaire que le corps auquel l’âme est de nouveau unie soit de même nature et espèce que le corps qu’elle dépose à la mort. L’âme en effet ne reprendra pas à la résurrection un corps céleste, ou aérien ou d’un autre animal, corne certains ont divagué, mais un corps humain composé de chair et d’os, organique avec les mêmes organes dont il est fait maintenant. De plus. De même qu’à la même forme spécifique revient la même matière spécifique, ainsi à la même forme identique revient la même matière identique; de même en effet que l’âme d’un boeuf ne peut pas être celle du corps d’un cheval, ainsi l’âme de ce boeuf ne peut être l’âme d’un autre boeuf. Il faut donc que l’âme rationnelle restant

[70264] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 153 Cum autem anima corpori uniatur ut forma, unicuique autem formae propria materia respondeat, necesse est quod corpus cui iterato anima unietur sit eiusdem rationis et speciei cum corpore quod deponit per mortem. Non enim resumet anima in resurrectione corpus caeleste vel aereum, vel corpus alicuius alterius animalis, ut quidam fabulantur, sed corpus humanum ex carnibus et ossibus compositum, organicum eisdem organis ex quibus nunc consistit. Rursus. Sicut eidem formae secundum speciem debetur eadem materia secundum speciem, ita eidem formae secundum numerum debetur eadem materia secundum numerum: sicut enim anima bovis non potest esse anima corporis equi,

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ita anima huius non potest esse anima identique, un corps identique lui soit de alterius bovis. Oportet igitur quod cum nouveau uni à la résurrection. eadem numero anima rationalis remaneat, quod corpori eidem numero in resurrectione rursus uniatur.

2° Notre résurrection (chapitre 154 à 162) Caput 154 [70265] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 154 tit. Quod resumet idem numero corpus sola Dei virtute [70266] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 154 Ea vero quae secundum substantiam corrumpuntur, non reiterantur eadem numero secundum operationem naturae, sed solum secundum speciem: non enim eadem numero nubes est ex qua pluvia generatur, et quae iterum ex pluente aqua et rursus evaporante generatur. Cum igitur corpus humanum per mortem substantialiter corrumpatur, non potest operatione naturae idem numero reparari. Cum igitur hoc exigat resurrectionis ratio, ut ostensum est, consequens est quod resurrectio hominum non fiet per actionem naturae, ut quidam posuerunt, post multa annorum curricula redeuntibus corporibus ad eumdem situm, rursus eosdem numero homines redire, sed resurgentium reparatio sola virtute divina fiet. Item. Manifestum est quod sensus privati restitui non possunt per operationem naturae, nec aliquid eorum quae solum per generationem accipiuntur, eo quod non sit possibile idem numero pluries generari. Si autem aliquid huiusmodi restituatur alicui, puta oculus erutus, aut manus abscissa, hoc erit virtute divina, quae supra naturae ordinem operatur, ut supra ostensum est. Cum igitur per mortem omnes hominis sensus et omnia membra depereant, impossibile est hominem mortuum rursus reparari ad vitam nisi operatione divina. Ex hoc autem quod resurrectionem ponimus divina virtute futuram, de facili videri potest quomodo corpus idem numero reparetur. Cum enim supra ostensum sit quod omnia, etiam minima, sub divina

Chapitre 154 — PAR LA SEULE VERTU DIVINE, L’ÂME REPRENDRA UN MÊME CORPS IDENTIQUE Les choses qui selon leur substance sont corruptibles ne se répètent pas identiquement selon l’activité naturelle mais selon l’espèce seulement. Ce n’est pas en effet le même nuage d’où est venue la pluie qui, tombée et évaporée, sera de nouveau là. Comme donc le corps humain se corrompt substantiellement par la mort, il ne peut revenir identique par une opération naturelle. Mais la nature même de la résurrection l’exige, comme on vient de le voir. En conséquence la résurrection des hommes ne se fera pas par une opération naturelle, comme certains l’ont prétendu : après de nombreux circuits d’années les corps revenant au même état et de nouveau identiques; mais le rétablissement des ressuscités se fera par la seule vertu divine. De même. Il est manifeste que des sens une fois perdus ne peuvent nous être restitués par une opération naturelle, ni rien de ce que l’on a reçu par la génération, parce qu’il n’est pas possible que la même chose identique se reproduise. Si quelque chose de ce genre est restitué à quelqu’un, par exemple un oeil arraché ou une main amputée, c’est en vertu de l’intervention de Dieu qui peut opérer au-delà de la nature, comme on l’a montré (chapitre 136). Puis donc que par la mort tous les sens et tous les membres de l’homme périssent il est impossible qu’un mort revienne à la vie si ce n’est par une opération divine. Du fait que nous posons que la résurrection se fera par la vertu divine on peut facilement voir comment le corps identiquement sera restitué. Comme en effet il a été démontré (chapitres 123, 130,

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providentia continentur, manifestum est quod materia huius humani corporis, quamcumque formam post mortem hominis accipiat, non effugit neque virtutem neque cognitionem divinam: quae quidem materia eadem numero manet, inquantum intelligitur sub dimensionibus existens, secundum quas haec materia dici potest, et est individuationis principium. Hac igitur materia eadem manente, et ex ea virtute divina corpore reparato humano, nec non et anima rationali, quae cum sit incorruptibilis, eadem manet eidem corpori unita, consequens fit ut homo idem numero reparetur. Nec potest identitas secundum numerum impediri, ut quidam obiiciunt, per hoc quod non sit humanitas eadem numero. Nam humanitas, quae dicitur forma totius, secundum quosdam nihil est aliud quam forma partis, quae est anima, quae quidem dicitur forma corporis secundum quod dat speciem toti. Quod si verum est, manifestum est humanitatem eandem numero remanere, cum anima rationalis eadem numero maneat. Sed quia humanitas est quam significat definitio hominis, sicut et essentia cuiuslibet rei est quam significat sua definitio, definitio autem hominis non solum significat formam, sed etiam materiam, cum in definitione rerum materialium necesse sit materiam poni, convenientius secundum alios dicitur, quod in ratione humanitatis et anima et corpus includatur, aliter tamen quam in definitione hominis. Nam in ratione humanitatis includuntur essentialia principia hominis sola cum praecisione aliorum. Cum enim humanitas dicatur qua homo est homo, manifestum est quod omnia de quibus non est verum dicere de eis quod homo sit homo, ab humanitate praeciduntur. Cum vero homo dicatur qui humanitatem habet, per hoc vero quod humanitatem habet, non excluditur quin alia habeat, puta albedinem, aut aliquid huiusmodi, hoc nomen homo significat sua essentialia principia, non tamen cum praecisione aliorum, licet alia non

131, 133 et 135) que toutes choses, même les moindres, sont constituées sous la providence divine, il est manifeste que la matière de ce corps humain quelle que soit la forme qu’il puisse obtenir après la mort, n’échappe ni au pouvoir ni à la connaissance de Dieu. Et cette matière reste la même identiquement en tant qu’elle existe sous des dimensions qui font qu’elle est cette matière et qu’elle est le principe d’individuation. Donc cette même matière demeurant, et d’elle, par la vertu divine, le corps humain étant réparé, comme aussi l’âme rationnelle qui étant incorruptible demeure la même unie au même corps, il s’en suit que c’est le même homme individuel qui est réparé à la vie. Et cette identité individuelle n’a pas d’empêchement, comme certains objectent, parce que ce n’est pas la même humanité individuelle. Car l’humanité qui est la forme du tout n’est autre selon eux que la forme d’une partie, qui est l’âme et qui est la forme du corps selon qu’elle donne l’espèce au tout. S’il en est ainsi il est manifeste que la même humanité individuelle demeure, puisque l’âme rationnelle demeure individuellement la même. Mais comme l’humanité est la définition de l’homme tout comme l’essence d’une chose est sa définition; comme cette définition de l’homme non seulement signifie la forme mais aussi la matière celle-ci fait partie de la définition des choses matérielles — il est plus juste de dire avec d’autres que la notion d’humanité inclut l’âme et le corps, autrement cependant que dans la définition de l’homme. Car dans la notion d’humanité sont inclus les seuls principes essentiels de l’homme en excluant les autres. Comme en effet par humanité on dit que l’homme est homme il est évident que tout ce qui n’est pas dit vraiment de l’homme comme tel est exclu de l’humanité. Quand on dit "homme" celui qui possède l’humanité, cela n’exclut pas qu’il n’ait pas d’autres choses par exemple la blancheur et autre. Ce mot "homme" signifie ses

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includantur actu in eius ratione, sed potentia tantum: unde homo significat per modum totius, humanitas vero per modum partis, nec de homine praedicatur. In Socrate vero aut Platone includitur haec materia et haec forma, ut sicut est ratio hominis ex hoc quod componitur ex anima et corpore, ita si Socrates definiretur, ratio eius esset quod esset compositus ex iis carnibus et iis ossibus et hac anima. Cum igitur humanitas non sit aliqua alia forma praeter animam et corpus, sed sit aliquid compositum ex utroque, manifestum est quod eodem corpore reparato, et eadem anima remanente, eadem numero humanitas erit. Neque etiam praedicta identitas secundum numerum impeditur ex hoc quod corporeitas non redeat eadem numero, cum corrupto corpore corrumpatur. Nam si per corporeitatem intelligatur forma substantialis, per quam aliquid in genere substantiae corporeae ordinatur, cum non sit unius nisi una forma substantialis, talis corporeitas non est aliud quam anima. Nam hoc animal per hanc animam non solum est animal, sed animatum corpus, et corpus, et etiam hoc aliquid in genere substantiae existens: alioquin anima adveniret corpori existenti in actu, et sic esset forma accidentalis. Subiectum enim substantialis formae non est actu hoc aliquid, sed potentia tantum: unde cum accipit formam substantialem, non dicitur tantum generari secundum quid hoc aut illud, sicut dicitur in formis accidentalibus, sed dicitur simpliciter generari, quasi simpliciter esse accipiens, et sic corporeitas accepta eadem numero manet, rationali anima eadem existente. Si vero corporeitatis nomine forma quaedam intelligatur, a qua denominatur corpus, quod ponitur in genere quantitatis, sic est quaedam forma accidentalis, cum nihil aliud significet quam trinam dimensionem. Unde licet non eadem numero redeat, identitas subiecti non impeditur, ad quam sufficit unitas essentialium principiorum. Eadem ratio est de omnibus accidentibus, quorum

principes essentiels sans cependant exclure les autres qui ne sont inclus qu’en puissance et non en acte dans sa notion. D’où "homme" signifie un tout, et "humanité" une partie, et elle n’est pas attribut du mot "homme". Chez Socrate ou chez Platon sont incluses cette matière et cette forme; de même qu’on définit l’homme composé d’une âme et d’un corps, ainsi pour définir Socrate on dira qu’il est composé de ces chairs et de ces os et de cette âme. Comme donc l’humanité n’est pas une autre forme que l’âme et le corps mais est composée des deux, il est manifeste que le même corps étant restitué et la même âme subsistant on aura la même humanité individuelle. Il n’y a pas non plus d’empêchement à cette identité individuelle du fait que la corporéité ne soit plus identiquement la même puisqu’elle a disparu avec le corps. Car si par corporéité on entend la forme substantielle par quoi quelque chose entre dans le genre de substance corporelle et puisque d’une seule chose il n’y a qu’une forme substantielle, cette corporéité n’est autre que l’âme. Car cet animal n’est pas uniquement animal par cette âme, mais un corps animé, et un corps, et aussi ce quelque chose existant dans le genre substance, autrement l’âme adviendrait à un corps existant en acte et ainsi elle serait une forme accidentelle. En effet le sujet d’une forme substantielle n’est pas ce quelque chose en acte mais seulement en puissance; d’où lorsqu’il reçoit la forme substantielle on ne dit pas qu’il est engendré seulement selon ceci ou cela comme pour les formes accidentelles, mais simplement qu’il est engendré, comme recevant simplement l’être et ainsi la corporéité reçue demeure la même individuellement l’âme rationnelle étant restée la même. Si par corporéité on entend une forme d’où le corps prend son nom et qui se trouve dans le genre de la quantité, elle est alors une forme accidentelle qui ne signifie rien d’autre que la triple dimension. D’où si elle ne redevient pas identiquement la même,

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diversitas identitatem secundum numerum non tollit. Unde cum unio sit quaedam relatio, ac per hoc sit accidens, eius diversitas secundum numerum non tollit identitatem subiecti. Similiter nec diversitas potentiarum secundum numerum animae sensitivae et vegetativae, si tamen corrumpi ponantur: sunt enim in genere accidentis potentiae naturales coniuncti existentes, nec a sensu sumitur sensibile secundum quod est differentia constitutiva animalis, sed ab ipsa substantia animae sensitivae, quae in homine est eadem secundum substantiam cum rationali.

l’identité du sujet n’en souffre pas auquel suffit l’unité des principes essentiels. Il en est de même pour tous les accidents qui en changeant n’affectent pas l’identité individuelle. D’où comme l’union est une relation, et par là un accident, sa diversité générique n’enlève pas l’identité au sujet. Semblablement ni la diversité individuelle de l’âme sensitive et végétative, si on suppose qu’elles se corrompent; en effet les puissances naturelles du composé se situent dans le genre accident et le sensible qui est la différence constitutive de l’animal n’est pas prise à partir des sens mais de la substance même de l’âme sensitive qui chez l’homme est substantiellement la même que l’âme rationnelle.

Caput 155 [70267] Compendium Chapitre 155 — NOUS NE theologiae, lib. 1 cap. 155 tit. Quod non RESSUSCITERONS PAS AU MÊME resurgemus ad eundem modum vivendi MODE DE VIE Bien que les hommes ressusciteront [70268] Compendium theologiae, lib. 1 identiques à eux-mêmes ils n’auront cap. 155 Quamvis autem homines iidem cependant pas le même mode de vie. numero resurgent, non tamen eundem Maintenant en effet ils ont une vie modum vivendi habebunt. Nunc enim corruptible, alors elle sera incorruptible. Si corruptibilem vitam habent, tunc vero en effet la nature dans la génération incorruptibilem. Si enim natura in humaine tend à se perpétuer à plus forte generatione hominis perpetuum esse raison Dieu le fera-t-il pour sa restauration. intendit, multo magis Deus in hominis En effet que la nature tende à se perpétuer, reparatione. Quod enim natura perpetuum elle le tient de ce qu’elle y est mue par esse intendat, habet ex hoc quod a Deo Dieu. Or dans la restauration de l’homme movetur. Non autem in reparatione ressuscité il ne s’agit pas de perpétuer hominis resurgentis attenditur perpetuum l’espèce, ce qui peut être obtenu par la esse speciei, quia hoc per continuam continuité de la génération. Il reste donc generationem poterat obtineri. Relinquitur qu’il s’agit de perpétuer l’individu. Les igitur quod intendatur perpetuum esse hommes donc par la résurrection vivront individui. Homines igitur resurgentes in pour toujours. perpetuum vivent. Praeterea. Si homines En outre. Si les hommes qui ressuscitent resurgentes moriantur, animae a doivent encore mourir, leurs âmes ne corporibus separatae non in perpetuum resteront pas pour toujours séparées du absque corpore remanebunt: hoc enim est corps puisque la nature de l’âme s’y contra naturam animae, ut supra dictum oppose, comme on l’a vu (chapitres 151 et est. Oportebit igitur ut iterato resurgant, et 152). Il faudra donc une nouvelle hoc idem continget, si post secundam résurrection et ainsi indéfiniment pour un resurrectionem iterum moriantur. Sic même homme. Cela n’a pas de sens. Il est igitur in infinitum mors et vita circulariter donc plus convenable que dès la circa eundem hominem reiterabuntur, résurrection les hommes ressuscitent quod videtur esse vanum. Convenientius immortels. 162


est igitur ut stetur in primo, scilicet ut in prima resurrectione homines immortales resurgant. Nec tamen mortalitatis ablatio diversitatem vel secundum speciem vel secundum numerum inducet. Mortale enim secundum propriam rationem differentia specifica hominis esse non potest, cum passionem quamdam designet, sed ponitur loco differentiae hominis, ut per hoc quod dicitur mortale, designetur natura hominis, quod scilicet est ex contrariis compositus, sicut per hoc quod dicitur rationale, designatur propria forma eius: res enim materiales non possunt sine materia definiri. Non autem aufertur mortalitas per ablationem propriae materiae: non enim resumet anima corpus caeleste vel aereum, ut supra habitum est, sed corpus humanum ex contrariis compositum. Incorruptibilitas tamen adveniet ex virtute divina, per quam anima supra corpus usque ad hoc dominabitur quod corrumpi non possit. Tandiu enim res conservatur in esse, quandiu forma supra materiam dominatur

La suppression de la mortalité n’apportera pas de changement spécifique ni individuel. Être mortel, en effet à proprement parler ne peut constituer une différence spécifique de l’homme, car il s’agit là d’une passion, mais tient lieu de différence de l’homme en ce que par là est désignée la nature de l’homme c’est-à-dire un composé de contraires, comme"être rationnel" désigne sa propre forme. En effet les choses matérielles ne peuvent se définir sans la matière. Or on n’enlève pas la mortalité par la suppression de sa propre matière; en effet l’âme ne reprendra pas un corps céleste ou aérien, comme on l’a vu (chapitre 153), mais un corps humain composé de contraires. Cependant l’incorruptibilité lui viendra de la vertu divine par laquelle l’âme dominera le corps au point qu’il ne puisse se corrompre. Car une chose conserve son être aussi longtemps que la forme domine sur la matière.

Caput 156 [70269] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 156 tit. Quod post resurrectionem usus cibi et generationis cessabunt

Chapitre 156 — APRÈS LA RÉSURRECTION L’USAGE DE LA NOURRITURE ET DE LA GÉNÉRATION CESSERA Parce que la fin étant supprimée ce qui y conduisait n’a pas raison d’exister, et la mortalité étant écartée de ceux qui ressuscitent, doivent aussi être soustraites ces choses qui sont ordonnées à l’état de la vie mortelle : telles la nourriture et la boisson qui sont nécessaires à la sustentation de la vie mortelle en restituant par la nourriture ce que fait perdre la chaleur naturelle. Donc après la résurrection disparaîtra l’usage de la nourriture et de la bois son. De même pour les vêtements : ceux-ci sont nécessaire à l’homme en protégeant le corps contre la chaleur ou le froid. Semblablement l’usage des choses de la chair ces sera puisqu’elles sont destinées à la génération des animaux; or la génération se limite à la vie mortelle afin que ce qui ne peut être conservé chez

[70270] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 156 Quia vero subtracto fine removeri oportet ea quae sunt ad finem, oportet quod remota mortalitate a resurgentibus, etiam ea subtrahantur quae ad statum vitae mortalis ordinantur. Huiusmodi autem sunt cibi et potus, qui ad hoc sunt necessarii ut mortalis vita sustentetur, dum id quod per calorem naturalem resolvitur, per cibos restauratur. Non igitur post resurrectionem erit usus cibi vel potus. Similiter etiam nec vestimentorum: cum vestimenta ad hoc homini necessaria sint ne corpus ab exterioribus corrumpatur per calorem vel frigus. Similiter etiam necesse est venereorum usum cessare, cum ad generationem animalium ordinetur:

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generatio autem mortali vitae deservit, ut quod secundum individuum conservari non potest, conservetur saltem in specie. Cum igitur homines iidem numero in perpetuum conservabuntur, generatio in eis locum non habebit, unde nec venereorum usus. Rursus. Cum semen sit superfluum alimenti, cessante usu ciborum necesse est etiam ut venereorum usus cesset. Non autem potest convenienter dici, quod propter solam delectationem remaneat usus cibi et potus et venereorum. Nihil enim inordinatum in illo finali statu erit, quia tunc omnia suo modo perfectam consummationem accipient. Inordinatio autem perfectioni opponitur. Et cum reparatio hominum per resurrectionem sit immediate a Deo, non poterit in illo statu aliqua inordinatio esse: quia quae a Deo sunt, ordinata sunt, ut dicitur Roman. XIII, I. Est autem hoc inordinatum ut usus cibi et venereorum propter solam delectationem quaeratur, unde et nunc apud homines vitiosum reputatur. Non igitur propter solam delectationem in resurgentibus usus cibi et potus et venereorum esse poterit.

l’individu le soit au moins dans l’espèce. Comme donc les hommes seront conservés chacun dans son identité pour toujours il n’y aura plus de génération et donc plus d’usage de l’oeuvre de chair. De plus. Comme la semence est un excèdent des aliments, l’usage des aliments cessant, celui de la chair ces sera aussi. Or on ne peut dire décemment que la délectation justifie l’usage des aliments et des choses de la chair. Rien en effet de désordonné n’existera en ce stade final, car alors toutes choses auront atteint à leur manière leur perfection. Or le désordre s’oppose à la perfection. Et comme la restauration des hommes par la résurrection vient directement de Dieu, il n’y aura en cet état aucune place pour quelconque désordre, car "les choses de Dieu sont ordon nées" (Rom 13, 1). Or il y a désordre si l’on cherche la délectation dans l’usage des choses vénériennes ou des aliments. Ce que d’ailleurs les hommes jugent être vicieux. Il n’y aura donc aucune place pour le plaisir chez ceux qui ressuscitent, plaisir de la table ou plaisir de la chair.

Caput 157 [70271] Compendium Chapitre 157 — CEPENDANT TOUS theologiae, lib. 1 cap. 157 tit. Quod tamen NOS MEMBRES RESSUSCITERONT Bien que l’usage de telles chose fera défaut omnia membra resurgent chez ceux qui ressuscitent cela n’entraînera [70272] Compendium theologiae, lib. 1 cependant pas la perte des membres cap. 157 Quamvis autem usus talium correspondant à ces usages; car sans eux le resurgentibus desit, non tamen eis deerunt corps du ressuscité ne serait plus complet. membra ad usus tales, quia sine iis corpus Or il convient dans la restauration du resurgentis integrum non esset. ressuscité laquelle vient directement de Conveniens est autem ut in reparatione Dieu, dont les oeuvres sont parfaites, que hominis resurgentis, quae erit immediate a sa nature soit complètement restaurée. Deo, cuius perfecta sunt opera, natura Donc ces membres chez les ressuscités integre reparetur. Erunt ergo huiusmodi demeureront pour conserver intacte leur membra in resurgentibus propter nature et non pour les actes auxquels ils integritatem naturae conservandam, et non étaient destinés. propter actus quibus deputantur. Item. Si De même. Si sans cet état les hommes in illo statu homines pro actibus quos obtiennent récompense ou châtiment pour nunc agunt, poenam vel praemium les actes qu’ils posent maintenant — consequuntur, ut postea manifestabitur, comme on le verra plus loin il est juste conveniens est ut eadem membra homines qu’ils aient les mêmes membres par habeant quibus peccato vel iustitiae lesquels ils ont servi la justice ou le péché deservierunt in hac vita, ut in quibus en cette vie et qu’ils soient punis ou 164


peccaverunt vel meruerunt, puniantur vel récompensés dans ces choses où ils ont praemientur. péché ou mérité.

Caput 158 [70273] Compendium Chapitre 158 — NOUS theologiae, lib. 1 cap. 158 tit. Quod non RESSUSCITERONS SANS AUCUN resurgent cum aliquo defectu DÉFAUT LA CONSOMMATION DES SIÈCLES [70274] Compendium theologiae, lib. 1 Semblablement convient-il que tous les cap. 158 Similiter autem conveniens est ut défauts naturels disparaissent dans les omnes naturales defectus a corporibus corps des ressuscités. En effet par tous ces resurgentium auferantur. Per omnes enim défauts il est fait dommage à l’intégrité huiusmodi defectus integritati naturae naturelle. Si donc il est juste que dans la derogatur. Si igitur conveniens est ut in résurrection la nature de l’homme soit resurrectione natura humana integraliter restaurée intégralement par Dieu, il s’en reparetur a Deo, consequens est ut etiam suit que de tels défauts seront aussi huiusmodi defectus tollantur. Praeterea. enlevés. Huiusmodi defectus ex defectu virtutis De plus. Ces défauts sont dus à une naturalis, quae fuit generationis humanae déficience naturelle qui fut au principe de principium, provenerunt. In resurrectione la génération humaine. Or à la résurrection autem non erit virtus agens nisi divina, in il n’y aura d’autre pouvoir agissant que de quam defectus non cadit. Non igitur Dieu chez qui il ne peut y avoir de huiusmodi defectus, qui sunt in hominibus déficience. Donc ces défauts qui existent generatis, erunt in hominibus per chez les hommes engendrés n’existeront resurrectionem reparatis. plus chez ceux qui auront été restaurés par la résurrection.

Caput 159 [70275] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 159 tit. Quod resurgent solum quae sunt de veritate naturae [70276] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 159 Quod autem est dictum de integritate resurgentium, referri oportet ad id quod est de veritate humanae naturae. Quod enim de veritate humanae naturae non est, in resurgentibus non resumetur, alioquin oporteret immoderatam esse magnitudinem resurgentium, si quidquid ex cibis in carnem et sanguinem est conversum, in resurgentibus resumetur. Veritas autem uniuscuiusque naturae secundum suam speciem et formam attenditur. Partes igitur hominis quae secundum speciem et formam attenduntur,

Chapitre 159 — L’HOMME RESSUSCITERA DANS LA SEULE VÉRITÉ DE SA NATURE Ce qui a été dit de l’intégrité des ressuscités doit s’entendre en relation avec la vérité de la nature humaine. Car ce qui ne lui appartient pas ne peut être repris chez les ressuscités, (si par hasard on s’imaginait que tout ce qu’ils ont converti en chair en fait de nourriture au cours de leur vie ils le reprendraient). Ce qu’on entend par vérité d’une nature est ce qui la fait telle selon son espèce et sa forme. Selon ces deux choses, ce qu’on entend par parties chez les ressuscités et qui seront intégralement rendues, ce ne sont pas seulement leurs membres mais ce qui les com pose comme la chair, les nerfs et autres matières. Mais non tout ce qui se

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omnes integraliter in resurgentibus erunt, non solum partes organicae, sed etiam partes consimiles, ut caro, nervus et huiusmodi, ex quibus membra organica componuntur. Non autem totum quidquid naturaliter fuit sub iis partibus, resumetur, sed quantum sufficiens erit ad speciem partium integrandam. Nec tamen propter hoc homo idem numero aut integer non erit, si totum quidquid in eo materialiter fuit, non resurget. Manifestum est enim in statu huius vitae quod a principio usque ad finem homo idem numero manet. Id tamen quod materialiter in eo est sub specie partium, non idem manet, sed paulatim fluit et refluit, ac si idem ignis conservaretur consumptis et appositis lignis, et est integer homo, quando species et quantitas speciei debita conservatur.

trouvait naturellement en ces membres ou parties sera repris, mais seulement dans la mesure suffisante quant à l’intégrité spécifique de ces parties. Ce qui cependant n’empêchera pas l’homme d’être le même identiquement et intégralement même si tout ce qui fut en lui matériellement ne ressuscite pas. Il est évident en effet que dans l’état de cette vie l’homme reste identique à lui-même depuis sa naissance jusqu’à sa mort, cependant que ce qui est matériel en lui sous l’aspect des parties qui le composent ne reste pas le mime, mais insensiblement se transforme; tout comme un feu qui se maintient tandis que du bois se consume et qu’on y apporte du nouveau, ainsi l’homme est conservé intact quand il garde sa nature et ce qui appartient à celleci.

Caput 160 [70277] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 160 tit. Quod Deus omnia supplebit in corpore reformato, aut quidquid deficiet de materia

Chapitre 160 — DIEU SUPPLÉERA TOUT DANS LE CORPS AINSI RÉFORMÉ ET TOUT CE QUI MANQUE A LA MATIÈRE De même que Dieu ne reprendra pas pour le corps de l’homme tout ce qui y fut matériellement pour la restauration du ressuscité, ainsi aussi ce qui lui manqua matériellement Dieu y suppléera. Si en effet par l’action de la nature l’enfant acquiert son développement par une matière extérieure grâce à l’absorption d’aliments et par vient à sa perfection physique et ne cesse pas pour cela d’être lui-même, bien davantage Dieu pourra-t-il suppléer à la déficience matérielle chez ceux qui en ont souffert en leur vie quant à l’intégrité de leur corps. Ainsi donc si certains eurent une conformation défectueuse ou ne sont pas arrivés à l’âge adulte au jour de leur mort ils obtiendront par la vertu divine la perfection et de leurs membres et de leur stature.

[70278] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 160 Sicut autem non totum quod materialiter fuit in corpore hominis, ad reparationem corporis resurgentis Deus resumet, ita etiam si quid materialiter defuit, Deus supplebit. Si enim hoc officio naturae fieri potest ut puero qui non habet debitam quantitatem, ex aliena materia per assumptionem cibi et potus tantum addatur quod ei sufficiat ad perfectam quantitatem habendam, nec propter hoc desinit esse idem numero qui fuit, multo magis hoc virtute divina fieri potest ut suppleatur minus habentibus de extrinseca materia, quod eis in hac vita defuit ad integritatem membrorum naturalium, vel debitae quantitatis. Sic igitur licet aliqui in hac vita aliquibus membris caruerint, vel perfectam quantitatem nondum attigerint, in quantacumque quantitate defuncti, virtute divina in resurrectione perfectionem debitam consequentur et membrorum et quantitatis. Caput

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Compendium Chapitre 166

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SOLUTION

DE


theologiae, lib. 1 cap. 161 tit. Solutio ad QUELQUES OBJECTIONS quaedam quae obiici possunt Par là on peut résoudre ce que d’aucuns objectent contre cette résurrection37[37]. Ils [70280] Compendium theologiae, lib. 1 supposent en effet qu’un homme se cap. 161 Ex hoc autem solvi potest quod nourrisse de chair humaine et que plus tard quidam contra resurrectionem hanc ainsi nourri il engendre un fils qui utilise la obiiciunt. Dicunt enim possibile esse quod même nourriture. Si donc la nourriture est aliquis homo carnibus humanis vescatur, convertie en substance de chair il paraît et ulterius sic nutritus filium generet, qui bien qu’il soit impossible que l’un et simili cibo utatur. Si igitur nutrimentum l’autre ressuscitent intégralement puisque convertitur in substantiam carnis, videtur les chairs de l’un sont changées en chairs quod sit impossibile integraliter utrumque de l’autre; et ce qui, semble-t-il, est plus resurgere, cum carnes unius conversae difficile — si comme disent les sint in carnes alterius: et quod difficilius philosophes la semence est le surplus de la videtur, si semen est ex nutrimenti nourriture, — il suit que la semence d’où superfluo, ut philosophi tradunt, sequitur est né le fils est prise des chairs de l’autre quod semen unde natus est filius, sit et ainsi il paraît impossible que le fils sumptum ex carnibus alterius, et ita engendré de cette semence ressuscite si les impossibile videtur puerum ex tali semine hommes dont son père et lui- même ont les chairs, ressuscitent genitum resurgere, si homines quorum mangé carnes pater ipsius et ipse comederant, intégralement. integraliter resurgunt. Sed haec communi Mais ceci ne répugne pas à la commune resurrectioni non repugnat. Dictum est résurrection. On a dit en effet (chapitre enim supra quod non est necessarium 159) qu’il n’est pas nécessaire que soit quidquid materialiter fuit in aliquo repris dans celui qui ressuscite tout ce qui homine, in ipso resurgente resumi, sed fut matériellement en lui, mais seulement tantum quantum sufficit ad modum autant qu’il suffit à la mesure de la quantité debitae quantitatis servandum. Dictum est convenable. On a dit aussi (chapitre 160) etiam quod si alicui aliquid defuit de que si quelque chose manquait à la parfaite materia ad quantitatem perfectam, quantité la vertu divine y suppléerait. supplebitur divina virtute. Considerandum Il faut de plus bien savoir que ce qui existe est insuper, quod aliquid materialiter in matériellement dans le corps de l’homme corpore hominis existens secundum appartient à divers degrés à la vérité de la diversos gradus ad veritatem naturae nature humaine. Car ce qui est premier et humanae invenitur pertinere. Nam primo principal vient des parents et est formé et principaliter quod a parentibus sumitur, comme ce qu’il y a de plus pur dans sub veritate humanae speciei tanquam l’espèce humaine. En second lieu il y a ce purissimum perficitur ex virtute qui provient de la nourriture et qui est formativa; secundario autem quod ex cibis nécessaire à la formation du corps; or tout generatum est, necessarium est ad debitam mélange extérieur affaiblit le pouvoir quantitatem membrorum, quia semper d’une chose pour finalement aboutir à la admixtio extranei debilitat virtutem rei, décadence, au vieillissement et à la unde et finaliter necesse est augmentum dissolution, comme aussi le vin par deficere, et corpus senescere et dissolvi, addition d’eau finit par être presque de sicut et vinum per admixtionem aquae l’eau38[38]. Ultérieurement il y a le surplus tandem redditur aquosum. Ulterius autem de nourriture qui produit soit la semence ex cibis aliquae superfluitates in corpore pour la génération, soit les cheveux qui 37[37] Cf. saint Augustin, De civit. Dei 22, 12 P.L. 41, 775 sq. 38[38] Cf. Sum. Th. I, 119, 1 C et ad 4.

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hominis generantur, quarum quaedam sunt necessariae ad aliquem usum, ut semen ad generationem, et capilli ad tegumentum et ornatum; quaedam vero omnino ad nihil, ut quae expelluntur per sudorem et varias egestiones, vel interius retinentur in gravamen naturae. Hoc igitur in communi resurrectione secundum divinam providentiam attendetur, quod si idem numero materialiter in diversis hominibus fuit, in illo resurget in quo principaliorem gradum obtinuit. Si autem in duobus extitit secundum unum et eundem modum, resurget in eo in quo primo fuit, in alio vero supplebitur ex divina virtute. Et sic patet quod carnes hominis comestae ab aliquo, non resurgent in comedente, sed in eo cuius prius fuerunt, resurgent tamen in eo qui ex tali semine generatus est, quantum ad id quod in eis fuit de humido nutrimentali; aliud vero resurget in primo, Deo unicuique supplente quod deest.

nous protègent ou servent de parure. Certaines choses ne servent vraiment à rien et sont rejetées en sueur et autres évacuations ou sont retenues et sont une charge à la nature. Ceci donc sera pris en considération par la divine providence lors de la résurrection générale que ce qui se trouvait être le même matériellement en divers hommes, ressuscitera chez celui qui possédait le degré supérieur (reçu des parents); ce qui se trouvait d’une et même manière en (nos) deux hommes ressuscitera chez celui en qui cela se trouvait d’abord et dans l’autre la vertu divine y suppléera. Et ainsi il est clair que les chairs humaines que quelqu’un aura mangées ne ressusciteront pas chez lui; mais chez celui qui les avait d’abord; cependant elles ressusciteront chez celui que cette semence aura engendré quant à ce qui était comme leur nourriture humide39[39], le reste ressuscitera chez le premier et Dieu suppléant à chacun ce qui manque.

Caput 162 [70281] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 162 tit. Quod resurrectio mortuorum in articulis fidei exprimitur

Chapitre 162 — L’ARTICLE DU SYMBOLE CONCERNANT LA RÉSURRECTION DES MORTS Pour confesser la foi en la résurrection on a dans le symbole des Apôtres : "la résurrection de la chair". Et ce n’est pas sans raison qu’on ajoute "de la chair"; car il s’en est trouvé, même du temps des Apôtres, qui niaient la résurrection de la chair, ne confessant que la seule résurrection spirituelle par laquelle l’homme ressuscitera de la mort du péché. Ce qui fait dire à l’Apôtre que certains ont failli à la vérité disant que la résurrection était déjà accomplie et ils ébranlèrent la foi de plusieurs (2 Tim 2, 18). Et pour écarter

[70282] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 162 Ad hanc igitur fidem resurrectionis confitendam, in symbolo apostolorum positum est: carnis resurrectionem. Nec sine ratione additum est, carnis: quia fuerunt quidam etiam tempore apostolorum, qui carnis resurrectionem negabant, solam spiritualem resurrectionem confitentes, per quam homo a morte peccati resurget: unde apostolus, II ad Timoth. II, dicit de 39[39]

Saint Thomas distingue dans le corps deux parties qu’il appelle humides : la partie humide radicale et la partie humide nourricière. A la première appartient ce qui constitue l’espèce et qui ne peut être enlevé ni être restitué, par exemple une main ou un pied amputés. La seconde (nourricière) c’est ce qui n’est pas encore transformé en la première, comme le sang; cela peut être enlevé sans que le pouvoir de l’espèce en souffre (Th I 119, 1). Remarque : En termes de biologie moderne, on qualifierait de tissu cellulaire la partie humide radicale et de globules sanguins, la seconde, qui est nourricière destinée à remplacer ou à nourrir les cellules constituées.

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quibusdam, qui a veritate exciderunt, dicentes resurrectionem iam factam, et subverterunt quorumdam fidem, ad quorum removendum errorem, ut resurrectio futura crederetur, dicitur in symbolo patrum: exspecto resurrectionem mortuorum.

leur erreur et pour qu’on croie à la résurrection future, il est dit dans le Symbole des Pères (de Nicée) "J’attends la résurrection des morts".

E — La vie future (chapitre 163 à 184) Caput 163 [70283] Compendium Chapitre 163 — QUELLE SERA theologiae, lib. 1 cap. 163 tit. Qualis erit L’ACTIVITÉ DES RESSUSCITÉS Il faut aller de l’avant et nous demander resurgentium operatio quelle sera l’activité des ressuscités. En [70284] Compendium theologiae, lib. 1 effet tout vivant doit avoir une activité cap. 163 Oportet autem considerare principale, en quoi sa vie consiste, comme ulterius qualis sit operatio resurgentium. ceux qui principalement s’adonnent aux voluptueux ont une vie Necesse enim est cuiuslibet viventis esse plaisirs aliquam operationem cui principaliter voluptueuse; ceux qui s’adonnent à la intendit, et in hoc dicitur vita eius contemplation, une vie contemplative; consistere: sicut qui voluptatibus ceux qui s’occupent de gouverner la cité, principaliter vacant, dicuntur vitam une vie civile. Or on a vu (chapitre 156) voluptuosam agere; qui vero que ceux qui ressusciteront ne feront pas contemplationi, contemplativam; qui vero usage de nourriture, ni des choses de la civitatibus gubernandis, civilem. chair; ce en quoi est ordonnée l’activité Ostensum est autem quod resurgentibus corporelle; celles-là étant abolies, restent neque ciborum neque venereorum aderit les opérations spirituelles dans lesquelles usus, ad quem omnia corporalia exercitia consiste la fin dernière de l’homme, ordinari videntur. Subtractis autem comme nous l’avons vu (chapitres 104 à corporalibus exercitiis remanent 107). L’obtention de cette fin convient aux spirituales operationes, in quibus ultimum ressuscités, eux qui ont été libérés de l’état hominis finem consistere diximus: quem de corruption et de changement, comme on quidem finem adipisci resurgentibus l’a montré (chapitre 155). Mais ce n’est pas competit a statu corruptionis et en n’importe quelle activité spirituelle que mutabilitatis liberatis, ut ostensum est. la fin de l’homme consiste, mais en ce que Non autem in quibuscumque spiritualibus Dieu soit vu en son essence (chapitres 104 actibus ultimus finis hominis consistit, sed à 107). Or Dieu est éternel; il faut donc que in hoc quod Deus per essentiam videatur, l’intelligence s’unisse à l’éternité. ut supra ostensum est. Deus autem De même donc que ceux qui s’adonnent à aeternus est: unde oportet quod intellectus la volupté sont dits mener une vie aeternitati coniungatur. Sicut igitur qui voluptueuse, ainsi ceux qui jouissent de la voluptati vacant, voluptuosam vitam agere vision divine obtiennent la vie éternelle, dicuntur, ita qui divina potiuntur visione, selon ce que dit saint Jean : "Ceci est la vie aeternam obtinent vitam, secundum illud éternelle qu’ils te connaissent toi, le vrai Ioan. XVII, 3: haec est vita aeterna, ut Dieu et celui que tu as envoyé Jésuscognoscant te Deum verum, et quem Christ" (17, 3). misisti Iesum Christum. Caput 164 Chapitre 164 — SERA VU DANS SON Quod Deus per essentiam videbitur, non ESSENCE ET NON PAR SIMILITUDE per similitudinem 169


[70286] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 164 Videbitur autem Deus per essentiam ab intellectu creato, non per aliquam sui similitudinem, qua in intellectu praesente, res intellecta possit distare, sicut lapis per similitudinem suam praesens est oculo, per substantiam vero absens, sed, sicut supra ostensum est, ipsa Dei essentia intellectui creato coniungitur quodammodo, ut Deus per essentiam videri possit. Sicut igitur in ultimo fine videbitur quod prius de Deo credebatur, ita quod sperabatur ut distans tenebitur ut praesens, et hoc comprehensio nominatur, secundum illud apostoli Philip. III, v. 12: sequor autem, si quo modo comprehendam: quod non est intelligendum secundum quod comprehensio inclusionem importat, sed secundum quod importat praesentialitatem et tentionem quandam eius quod dicitur comprehendi.

L’intelligence créée verra Dieu en son essence, non par une similitude de luimême, comme est présente à l’intelligence une chose pensée distante de celle-ci, comme la pierre qui a sa ressemblance dans notre oeil, mais absente quant à sa substance; mais comme on l’a montré (chapitre 105) l’essence même de Dieu est en quelque sorte unie à l’intelligence créée de sorte que Dieu puisse être vu en son essence. De même donc que dans la fin dernière on verra ce qu’on avait cru de Dieu auparavant, ainsi ce qu’on espérait comme distant, on le tiendra comme actuel, et c’est ce qu’on entend par "saisie", selon ce que dit l’Apôtre : "Je poursuis pour tâcher de le saisir." (Phil. 3, 12). Ce qui ne veut pas dire un accaparement mais une présence intime et une possession, selon le sens du verbe saisir.

Caput 165 [70287] Compendium Chapitre 165 — VOIR DIEU EST LA theologiae, lib. 1 cap. 165 tit. Quod videre SUPRÊME PERFECTION ET Deum est summa perfectio et delectatio JOUISSANCE Considérons en outre que de [70288] Compendium theologiae, lib. 1 l’appréhension de ce qui convient naît une cap. 165 Rursus considerandum est, quod jouissance, comme la vue jouit de belles ex apprehensione convenientis, delectatio couleurs et le goût de saveurs délicieuses. generatur, sicut visus delectatur in Mais cette jouissance des sens peut être pulchris coloribus, et gustus in suavibus empêchée si les organes sont indisposés; saporibus. Sed haec quidem delectatio car aux yeux malades la lumière est sensuum potest impediri propter organi insupportable qui est douce aux yeux sains. indispositionem: nam oculis aegris odiosa Mais comme l’intelligence ne pense pas est lux, quae puris est amabilis. Sed quia par des organes corporels (chapitre 79) intellectus non intelligit per organum nulle tristesse ne peut contrarier la corporale, ut supra ostensum est, jouissance que procure la considération de delectationi quae est in consideratione la vérité. Accidentellement une tristesse veritatis, nulla tristitia contrariatur. Potest cependant peut se produire si ce qu’on tamen per accidens ex consideratione comprend est saisi comme étant nuisible; intellectus tristitia sequi, inquantum id mais alors la tristesse est dans la volonté et quod intelligitur, apprehenditur ut non dans la chose connue. Or Dieu par cela nocivum, ut sic delectatio quidem adsit même qu’Il est, est la vérité. Donc intellectui de cognitione veritatis, tristitia l’intelligence qui voit Dieu ne peut pas ne autem in voluntate sequatur de re quae pas jouir de sa vision. cognoscitur, non inquantum cognoscitur, De plus. Dieu est la bonté même qui est sed inquantum suo actu nocet. Deus autem cause de l’amour. D’où il est nécessaire hoc ipsum quod est, veritas est. Non qu’elle soit aimée de tous ceux qui la 170


potest igitur intellectus Deum videns, in eius visione non delectari. Iterum. Deus est ipsa bonitas, quae est ratio dilectionis, unde necesse est ipsam diligi ab omnibus apprehendentibus ipsam. Licet enim aliquid quod bonum est, possit non diligi, vel etiam odio haberi, hoc non est inquantum apprehenditur ut bonum, sed inquantum apprehenditur ut nocivum. In visione igitur Dei, qui est ipsa bonitas et veritas, oportet sicut comprehensionem, ita dilectionem, seu delectabilem fruitionem adesse, secundum illud Isaiae ult., 14: videbitis, et gaudebit cor vestrum.

saisissent. Bien qu’en effet ce qui est bon puisse ne pas être aimé et même être haï ce n’est pas en tant qu’il est saisi comme bon mais en tant que nuisible. Donc dans la vision de Dieu qui est la bonté et la vérité même, aussi bien que la compréhension, il faut y trouver l’amour ou la jouissance délectable, selon ce que dit le prophète Isaïe : "Vous verrez et votre coeur se réjouira." (66, 14).

Caput 166 [70289] Compendium Chapitre 166 — QUE TOUT CE QUI theologiae, lib. 1 cap. 166 tit. Quod omnia VOIT EST CONFIRMÉ DANS LE videntia Deum confirmata sunt in bono BIEN Il s’en suit que l’âme qui voit Dieu, ou [70290] Compendium theologiae, lib. 1 toute autre créature spirituelle, a sa volonté cap. 166 Ex hoc autem apparet quod confirmée en Lui de sorte qu’elle ne puisse anima videns Deum vel quaecumque alia plus se tourner vers ce qui est contraire. En spiritualis creatura habet voluntatem effet comme l’objet de la volonté est le confirmatam in ipso, ut ad contrarium de bien, elle ne peut se tourner vers autre cetero non flectatur. Cum enim obiectum chose que sous le mobile du bien. Mais en voluntatis sit bonum, impossibile est tout bien particulier peut se trouver une voluntatem inclinari in aliquid nisi sub déficience qui conduit celui qui s’en rend aliqua ratione boni. Possibile est autem in compte à chercher autre chose. D’où il quocumque particulari bono aliquid n’est pas nécessaire que la volonté de celui deficere, quod ipsi cognoscenti relinquitur qui aperçoit un bien particulier s’y arrête in alio quaerendum. Unde non oportet exclusivement de sorte qu’il ne cherche pas voluntatem videntis quodcumque bonum ailleurs. Mais en Dieu qui est le bien particulare in illo solo consistere, ut extra universel et la bonté même aucun bien ne eius ordinem non divertat. Sed in Deo, qui manque qu’on pourrait trouver ailleurs, est bonum universale et ipsa bonitas, nihil comme on l’a montré (chapitres 21 et 106). boni deest quod alibi quaeri possit, ut Quiconque donc voit Dieu en son essence supra ostensum est. Quicumque igitur Dei ne peut en détourner sa volonté de sorte essentiam videt, non potest voluntatem ab qu’en tout il y tende selon cette raison eo divertere, quin in omnia secundum même. rationem ipsius tendat. Est etiam hoc On peut aussi le constater par analogie videre per simile in intelligibilibus. avec nos propres pensées. Notre Intellectus enim noster potest dubitando intelligence en effet peut dans le doute se hac atque illac divertere, quousque ad tourner ici ou là jusqu’à ce qu’elle primum principium perveniatur, in quo parvienne au premier principe qui lui necesse est intellectum firmari. Quia igitur donne fermeté. Comme donc la fin dans les finis in appetibilibus est sicut principium choses qu’on désire est comme le principe in intelligibilibus, potest quidem voluntas dans les choses que nous pensons, la ad contraria flecti quousque ad volonté peut aussi se porter vers des cognitionem vel fruitionem ultimi finis contraires jusqu’à ce qu’elle parvienne à la veniatur, in qua necesse est ipsam firmari. jouissance ou la connaissance de la fin 171


Esset etiam contra rationem perfectae felicitatis, si homo in contrarium converti posset: non enim totaliter excluderetur timor de amittendo, et sic non esset totaliter desiderium quietatum: unde Apocalypsis III, 12, dicitur de beato: foras non egredietur amplius.

dernière en laquelle aussi elle est nécessairement affermie. Ce serait aussi contraire à la notion de la parfaite félicité que l’homme puisse se tourner vers son contraire; en effet la crainte de la perdre ne serait pas totalement exclue et par là le désir ne serait pas totalement apaisé. Et l’Apocalypse dit du bienheureux : "Il ne sortira plus au dchors." (3, 12).

Caput 167 [70291] Compendium Chapitre 167 — LE CORPS SERA theologiae, lib. 1 cap. 167 tit. Quod ENTIÈREMENT SOUMIS A L’ÂME Puisque le corps est pour l’âme comme la corpora erunt omnino obedientia animae matière pour la forme et l’instrument pour [70292] Compendium theologiae, lib. 1 l’artisan, à l’âme qui aura atteint cette vie cap. 167 Quia vero corpus est propter un corps lui sera uni divinement qui con animam, sicut materia propter formam, et vienne à la béatitude de l’âme. En effet ce organum propter artificem, animae vitam qui est pour une fin doit pouvoir satisfaire praedictam consecutae tale corpus in à l’exigence de cette fin. Pour l’âme resurrectione adiungetur divinitus, quale parvenue au sommet de son activité competat beatitudini animae: quae enim intellectuelle il convient que son corps ne propter finem sunt, disponi oportet puisse l’en empêcher ou la retarder en quoi secundum exigentiam finis. Animae que ce soit. Or le corps humain de par sa autem ad summum operationis corruptibilité empêche l’âme et la retarde intellectualis pertingenti non convenit de sorte qu’elle ne peut persister en une corpus habere per quod aliqualiter continuelle contemplation ni atteindre au impediatur aut retardetur. Corpus autem sommet de la contemplation. C’est en se humanum ratione suae corruptibilitatis soustrayant aux sensations du corps que les impedit animam et retardat, ut nec hommes se rendent plus aptes à saisir les continuae contemplationi insistere valeat, choses divines. Car les révélations neque ad summum contemplationis prophétiques se manifestent à ceux qui pervenire: unde per abstractionem a dorment ou dans une extase, selon ce que sensibus corporis homines aptiores ad disent les Nombres : "S’il y a parmi vous divina quaedam capienda redduntur. Nam quelque prophète du Seigneur, je lui propheticae revelationes dormientibus vel apparaîtrai en vision ou je lui parlerai en in aliquo excessu mentis existentibus songe" (12, 6). Les corps des bienheureux manifestantur, secundum illud Num. XII, ressuscités seront incorruptibles et ne 6: si quis fuerit inter vos propheta domini, retarderont pas les âmes, comme in visione apparebo ei, vel per somnium actuellement; totalement soumis à l’âme ils loquar ad eum. Corpora igitur ne lui résisteront en rien resurgentium beatorum non erunt corruptibilia et animam retardantia, ut nunc, sed magis incorruptibilia, et totaliter obedientia ipsi animae, ut in nullo ei resistant. Caput 168 [70293] Compendium Chapitre 168 — DES PRIVILÈGES theologiae, lib. 1 cap. 168 tit. De dotibus ACCORDÉS AUX CORPS corporum glorificatorum GLORIFIÉS Ceci permet de percevoir quelle disposition 172


[70294] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 168 Ex hoc autem perspici potest, qualis sit dispositio corporum beatorum. Anima enim est corporis forma et motor. Inquantum est forma, non solum est principium corporis quantum ad esse substantiale, sed etiam quantum ad propria accidentia, quae causantur in subiecto ex unione formae ad materiam. Quanto autem forma fuerit fortior, tanto impressio formae in materia minus potest impediri a quocumque exteriori agente, sicut patet in igne, cuius forma, quae dicitur esse nobilissima inter elementares formas, hoc confert igni ut non de facili transmutetur a sua naturali dispositione patiendo ab aliquo agente. Quia igitur anima beata in summo nobilitatis et virtutis erit, utpote rerum primo principio coniuncta, confert corpori sibi divinitus unito, primo quidem esse substantiale nobilissimo modo, totaliter ipsum sub se continendo, unde subtile et spirituale erit; dabit etiam sibi qualitatem nobilissimam, scilicet gloriam claritatis; et propter virtutem animae a nullo agente a sua dispositione poterit transmutari, quod est ipsum impassibile esse; et quia obediet totaliter animae, ut instrumentum motori, agile reddetur. Erunt igitur hae quatuor conditiones corporum beatorum: subtilitas, claritas, impassibilitas et agilitas. Unde apostolus I ad Corinth. XV, 42-44, dicit: corpus quod per mortem seminatur in corruptione, surget in incorruptione quantum ad impassibilitatem; seminatur in ignobilitate, surget in gloria, quantum ad claritatem; seminatur in infirmitate, surget in virtute, quantum ad agilitatem; seminatur corpus animale, surget corpus spirituale, quantum ad subtilitatem.

auront les corps des bienheureux. L’âme en effet est la forme et le moteur du corps. En tant que forme non seulement elle est principe du corps quant à son être substantiel mais encore quant aux accidents qui lui sont propres et qui sont causés dans le sujet par l’union de la forme à la matière. Or plus une forme aura été puissante moins aussi un agent extérieur pourra-t-il empêcher l’action de la forme sur la matière, comme il apparaît dans le feu dont la forme, qu’on dit la plus noble parmi les formes élémentaires, fait que le feu ne peut être facilement transformé de sa disposition naturelle sous l’action d’un agent. Comme donc l’âme bienheureuse se trouvera au sommet de sa noblesse et de son pouvoir parce qu’unie au premier principe des choses, elle apportera au corps, qui lui est divinement uni, d’abord son être substantiel de façon la plus noble, le possédant sous elle totalement, ce qui le rendra subtil et spirituel; ensuite elle lui donnera la qualité la plus noble c’est-à-dire la clarté de la gloire; et à cause de son pouvoir l’âme l’empêchera d’être changé par aucun agent et c’est l’impassibilité; et comme il obéira à l’âme totalement, comme l’instrument dans (les mains) de celui qui le meut, il sera agile. Telles seront donc les quatre conditions des corps des bienheureux subtilité, clarté, impassibilité et agilité. D’où ce que dit l’Apôtre en la 1re aux Corinthiens : "Semé dans la corruption (par la mort) le corps surgira incorruptible" c’est l’impassibilité; "semé dans l’ignominie, il surgira dans la gloire" c’est la clarté; "semé dans l’infirmité, il surgira dans la puissance" c’est l’agilité; "semé corps animal, il surgira corps spirituel", c’est la subtilité.

Caput 169 [70295] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 169 tit. Quod homo tunc innovabitur, et omnis creatura corporalis

Chapitre 169 — L’HOMME SERA ALORS RENOUVELÉ ET TOUTE LA CRÉATURE CORPORELLE Il est manifeste que les choses qui sont pour une fin sont disposées selon [70296] Compendium theologiae, lib. 1 l’exigence de cette fin; d’où si la fin est cap. 169 Manifestum est autem quod ea plus ou moins parfaite, ce qui y est 173


quae sunt ad finem, disponuntur secundum exigentiam finis, unde si id propter quod sunt aliqua, varietur secundum perfectum et imperfectum, ea quae ad ipsum ordinantur, diversimode disponi oportet, ut ei deserviant secundum utrumque statum: cibus enim et vestimentum aliter praeparantur puero, et aliter viro. Ostensum est autem supra quod creatura corporalis ordinatur ad rationalem naturam quasi ad finem. Oportet igitur quod homine accipiente ultimam perfectionem per resurrectionem, creatura corporalis diversum statum accipiat, et secundum hoc dicitur innovari mundus, homine resurgente, secundum illud, Apoc. XXI, 1: vidi caelum novum et terram novam; et Isaiae LXV, 17: ecce ego creo caelos novos et terram novam.

ordonné l’est aussi, par exemple la nourriture et le vêtement ne sont pas les mêmes pour un enfant ou pour un adulte. Or on a vu plus haut (chapitre 148) que la créature corporelle est faite pour la nature raisonnable comme vers sa fin. Il faut donc que l’homme recevant son ultime perfection par la résurrection, la créature corporelle reçoive un statut différent; et c’est ainsi que le monde est dit renouvelé lors de la résurrection de l’homme, selon ce que dit l’Apocalypse "Je vis un ciel nouveau et une terre nouvelle" (21, 1) et Isaïe : "Voici que je crée des cieux nouveaux et une terre nouvelle" (65, 17).

Caput 170 [70297] Compendium Chapitre 170 — QUELLES theologiae, lib. 1 cap. 170 tit. Quae CRÉATURES SERONT creaturae innovabuntur, et quae manebunt RENOUVELÉES ET QUELLES CRÉATURES DEMEURERONT ? [70298] Compendium theologiae, lib. 1 Cependant il faut savoir que divers genres cap. 170 Considerandum tamen est, quod de créatures corporelles sont ordonnés à diversa genera creaturarum corporalium l’homme différemment. Il est manifeste en secundum diversam rationem ad hominem effet que les plantes et les animaux sont au ordinantur. Manifestum est enim quod service de l’homme comme une aide à sa plantae et animalia deserviunt homini in faiblesse, comme la nourriture, le auxilium infirmitatis ipsius, dum ex eis vêtement, les transports, que lui procurent habet victum et vestitum et vehiculum et ces créatures. Cependant en son ultime état huiusmodi, quibus infirmitas humana grâce à la résurrection cette faiblesse sustentatur. In statu tamen ultimo per disparaîtra. En effet les hommes n’auront resurrectionem tolletur ab homine omnis plus besoin d’aliments, étant infirmitas talis: neque enim indigebunt incorruptibles, comme on l’a vu (chapitre ulterius homines cibis ad vescendum, cum 155); ni de vêtements, la clarté de la gloire sint incorruptibiles, ut supra ostensum est; les revêtira; ni d’animaux pour les neque vestimentis ad operiendum, utpote transporter leur agilité y pourvoyant; ni de qui claritate gloriae vestientur; neque remèdes pour conserver leur santé, car ils animalibus ad vehiculum, quibus agilitas seront impassibles. Donc pour ces aderit; neque aliquibus remediis ad créatures corporelles : plantes, animaux et sanitatem conservandam, utpote qui le reste des corps mixtes, en cet état de impassibiles erunt. Igitur huiusmodi l’ultime consommation, il est juste qu’elles corporeas creaturas, scilicet plantas et ne subsistent plus. animalia et alia huiusmodi corpora mixta, Quant aux quatre éléments c’est-à-dire le conveniens est in statu illius ultimae feu, l’air, l’eau et la terre, ils ne sont pas consummationis non remanere. Quatuor destinés seulement à l’usage de la vie vero elementa, scilicet ignis, aer et aqua et corporelle mais aussi à la constitution du terra, ordinantur ad hominem non solum corps; car le corps humain est fait de ces 174


quantum ad usum corporalis vitae, sed etiam quantum ad constitutionem corporis eius: nam corpus humanum ex elementis constitutum est. Sic igitur essentialem ordinem habent elementa ad corpus humanum. Unde homine consummato in corpore et anima, conveniens est ut etiam elementa remaneant, sed in meliorem dispositionem mutata. Corpora vero caelestia quantum ad sui substantiam neque in usu corruptibilis vitae ab homine assumuntur, neque corporis humani substantiam intrant, deserviunt tamen homini inquantum ex eorum specie et magnitudine excellentiam sui creatoris demonstrant: unde frequenter in Scripturis homo movetur ad considerandum caelestia corpora, ut ex eis adducatur in reverentiam divinam, ut patet Isai. XL, 26: levate in excelsum oculos vestros, et videte quis creavit haec. Et quamvis in statu perfectionis illius homo ex creaturis sensibilibus in Dei notitiam non adducatur, cum Deum videat in se ipso, tamen delectabile est et iucundum etiam cognoscenti causam, considerare qualiter eius similitudo resplendeat in effectu: unde et sanctis cedet ad gaudium considerare refulgentiam divinae bonitatis in corporibus, et praecipue in caelestibus, quae aliis praeeminere videntur. Habent etiam corpora caelestia essentialem quodammodo ordinem ad corpus humanum secundum rationem causae agentis, sicut elementa rationem causae materialis. Homo enim generat hominem et sol: unde et hac ratione convenit etiam corpora caelestia remanere. Non solum ex comparatione ad hominem, sed etiam ex praedictis corporearum creaturarum naturis idem apparet. Quod enim secundum nihil sui est incorruptibile, non debet remanere in illo incorruptionis statu. Corpora quidem caelestia incorruptibilia sunt secundum totum et partem; elementa vero secundum totum, sed non secundum

éléments. Ainsi donc ils ont un rapport essentiel avec le corps humain. L’homme une fois achevé en son corps et en son âme il est juste que ces éléments subsistent, mais changés en une disposition meilleure. Les corps célestes quant à leur substance, s’ils ne sont d’aucun usage pour la vie corruptible de l’homme, ni n’entrent dans la substance du corps humain, servent l’homme par leur beauté et leur grandeur en lui montrant l’excellence de son créateur; d’où fréquemment l’Écriture provoque l’homme à la considération des astres pour être ainsi amené à témoigner son respect à Dieu, comme il est clair par le prophète Isaïe : "Levez en haut vos yeux et demandez-vous qui les a créés" (40, 26). Et bien que dans cet état de perfection l’homme ne soit pas amené des créatures sensibles à la connaissance de Dieu qui est vu en lui-même, cependant il est agréable et délectable d’en con naître la cause, de considérer comment sa ressemblance se fait sentir dans ses effets; d’où pour les saints c’est une joie de considérer le reflet de sa divine bonté principalement dans les corps célestes qui ont la prééminence sur les autres. Les corps célestes ont aussi une relation en quel que sorte essentielle avec le corps humain en raison de cause active, comme les éléments en raison de cause matérielle. L’homme en effet engendre l’homme, (sous l’action) du soleil. D’où et de cette manière convient-il que les astres subsistent. Non seulement la même constatation peut être faite par rapport à l’homme mais aussi quant à la nature des créatures corporelles. Ce qui en effet n’a rien qui soit incorruptible ne peut demeurer dans cet état d’incorruption40[40]. Les corps célestes sont incorruptibles selon leur tout ou leur partie; les éléments selon le tout non selon leur partie; l’homme selon une partie, l’âme rationnelle mais non selon le tout parce que le composé est dissout par la

40[40]

Nous dirions plus simplement : "ce qui n’a rien en soi d’incorruptible finira un jour". La formulation de saint Thomas est apparemment étriquée, tautologique même, à cause de son induction qui fait plusieurs fois mention de l’incorruption.

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partem; homo vero secundum partem, scilicet animam rationalem, sed non secundum totum, quia compositum per mortem dissolvitur; animalia vero et plantae et omnia corpora mixta neque secundum totum neque secundum partem incorruptibilia sunt. Convenienter igitur in illo ultimo incorruptionis statu remanebunt quidem homines et elementa et corpora caelestia, non autem alia animalia, neque plantae, aut corpora mixta. Rationabiliter etiam idem apparet ex ratione universi. Cum enim homo pars sit universi corporei, in ultima hominis consummatione necesse est universum corporeum remanere: non enim videtur esse pars perfecta, si fuerit sine toto. Universum autem corporeum remanere non potest nisi partes essentiales eius remaneant. Sunt autem partes eius essentiales corpora caelestia et elementa, utpote ex quibus tota mundi machina consistit; cetera vero ad integritatem corporei universi pertinere non videntur, sed magis ad quendam ornatum et decorem ipsius, qui competit statui mutabilitatis, secundum quod ex corpore caelesti ut agente, et elementis ut materialibus, generantur animalia et plantae et corpora mineralia. In statu autem ultimae consummationis alius ornatus elementis attribuetur qui deceat incorruptionis statum. Remanebunt igitur in illo statu homines, elementa et corpora caelestia, non autem animalia et plantae et corpora mineralia.

mort; les animaux et les plantes et les autres corps mixtes ne sont incorruptibles ni selon le tout, ni selon la partie. Resteront donc à juste titre en cet ultime état d’incorruption les hommes, les astres et les éléments, mais non les autres animaux, ni les plantes ou les corps mixtes. Si l’on considère les choses sans leur universalité il en doit être ainsi. Comme en effet l’homme fait partie de l’univers corporel dans son ultime achèvement il est nécessaire que tout ce qui est corporel demeure; en effet la partie n’est parfaite que dans le tout. Or l’univers corporel ne peut demeurer sans ses parties essentielles. Or celles-ci sont les corps célestes et les éléments dont est faite ‘toute la machine du monde; le reste n’appartient pas, semble-til, à l’intégrité du corps universel, mais plu tôt à son ornement et à sa beauté. C’est là une situation de changement selon que d’un corps céleste comme agent et des éléments comme matière sont engendrés des animaux, des plantes et des minéraux. Dans le statut de l’ultime consommation les éléments auront une autre parure correspondant à l’état d’incorruption. Demeureront donc en cet état, les hommes, les éléments et les corps célestes, mais pas les animaux, les plantes et les minéraux.

Caput 171 [70299] Compendium Chapitre 171 — LES theologiae, lib. 1 cap. 171 tit. Quod CÉLESTES CESSERONT corpora caelestia cessabunt a motu MOUVEMENT [70300] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 171 Sed cum corpora caelestia continue moveri videantur, potest alicui videri quod si eorum substantia maneat, quod tunc et in illo consummationis statu moveantur. Et quidem si ea ratione motus corporibus caelestibus adesset qua ratione adest elementis, rationabilis esset sermo. Motus enim elementalis gravibus vel

CORPS LEUR

Comme les astres se meuvent continuellement, on pourrait penser qu’alors leur substance demeurant, ils continueraient leur mouvement en ce stade d’achèvement Et à la vérité si le mouvement des astres est assimilé à celui des éléments cette position serait juste. En effet le mouvement des éléments est lourd ou léger en fonction de leur perfection. Ils

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levibus adest propter eorum perfectionem consequendam. Tendunt enim suo motu naturali in proprium locum sibi convenientem, ubi melius est eis esse: unde in illo ultimo consummationis statu unumquodque elementum et quaecumque pars eius in suo proprio loco erit. Sed hoc de motu corporum caelestium dici non potest, cum corpus caeleste nullo loco obtento quiescat, sed sicut naturaliter movetur ad quodcumque ubi, ita et naturaliter discedit ab eo. Sic ergo non deperit aliquid a corporibus caelestibus, si motus eis auferatur, ex quo motus eis non inest ut ipsa perficiantur. Ridiculum etiam est dicere, quod sicut corpus leve per suam naturam movetur sursum, ita corpus caeleste per suam naturam circulariter moveatur sicut per activum principium. Manifestum est enim quod natura semper intendit ad unum: unde illud quod ex sui ratione unitati repugnat, non potest esse finis ultimus naturae. Motus autem unitati repugnat, inquantum id quod movetur, alio et alio modo se habet dum movetur. Natura igitur non producit motum propter se ipsum, sed causat motum intendens terminum motus, sicut natura levis intendit locum sursum in ascensu, et sic de aliis. Cum igitur circularis caelestis corporis motus non sit ad aliquod ubi determinatum, non potest dici quod motus circularis corporis principium activum sit natura, sicut est principium motus gravium et levium. Unde manente eadem natura corporum caelestium, nihil prohibet ipsa quiescere, licet ignem impossibile est quiescere extra proprium locum existentem, dummodo remaneat eadem natura ipsius. Dicitur tamen motus caelestis corporis naturalis, non propter principium activum motus, sed propter ipsum mobile, quod habet aptitudinem ut sic moveatur. Relinquitur ergo quod motus corporis caelestis sit ab aliquo intellectu. Sed cum intellectus non moveat nisi ex intentione finis, considerare oportet quis sit finis motus corporum caelestium. Non autem potest dici quod ipse motus sit finis: motus enim cum sit

tendent par leur mouvement naturel vers l’endroit qui leur convient pour leur meilleur être. D’où dans cet ultime stade d’achèvement chaque élément et chacune de ses parties aura son endroit propre. Mais on ne peut en dire autant des astres puisque le corps céleste ne peut reposer où que ce soit; mais de même qu’il a son mouvement naturel pour tout endroit, ainsi s’en écartet-il naturellement Comme le mouvement ne fait pas partie de leur perfection il peut leur être enlevé et donc rien n’est perdu chez eux. Il est ridicule aussi de dire que de même qu’un corps léger se meut vers le haut de par sa nature, ainsi le corps céleste de par sa nature se meut circulairement comme par un principe actif. Il est manifeste en effet que la nature tend vers l’unité; d’où ce qui par définition répugne à l’unité ne peut être la fin dernière de la nature. Or c’est ce qui se produit dans le mouvement qui n’est jamais dans le même état. Donc la nature ne produit pas le mouvement pour lui-même mais elle le cause pour arriver au terme du mouvement, comme ce qui est léger tend vers le haut et ainsi du reste. Comme donc le mouvement circulaire d’un astre n’a pas de destination déterminée on ne peut dire que le principe actif du mouvement circulaire d’un corps soit sa nature comme il l’est du mouvement d’attraction des lourds et des légers. D’où leur nature demeurant rien n’empêche que les corps célestes cessent leur mouvement, bien que le feu tout en gardant sa nature ne puisse trouver du repos en dchors de son propre lieu. Cependant le mouvement d’un astre est dit naturel non qu’il ait en luimême le principe de son mouvement, mais à cause du mobile lui-même qui est apte à un tel mouvement. Il reste donc qu’il faut attribuer son mouvement à une intelligence. Mais comme l’intelligence ne meut qu’en vue d’une fin il faut chercher à savoir quelle est la fin du mouvement des astres. Or on ne peut pas dire que le mouvement lui-même soit une fin; le mouvement en effet étant une voie vers la perfection, il

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via ad perfectionem, non habet rationem finis, sed magis eius quod est ad finem. Similiter etiam non potest dici quod renovatio situum sit terminus motus caelestis corporis, ut scilicet propter hoc caeleste corpus moveatur, ut omne ubi ad quod est in potentia, adipiscatur in actu, quia hoc infinitum est, infinitum autem repugnat rationi finis. Oportet igitur hinc considerare finem motus caeli. Manifestum est enim quod omne corpus motum ab intellectu est instrumentum ipsius. Finis autem motus instrumenti est forma a principali agente concepta, quae per motum instrumenti in actum reducitur. Forma autem divini intellectus, quam per motum caeli complet, est perfectio rerum per viam generationis et corruptionis. Generationis autem et corruptionis ultimus finis est nobilissima forma, quae est anima humana, cuius ultimus finis est vita aeterna, ut supra ostensum est. Est igitur ultimus finis motus caeli multiplicatio hominum producendorum ad vitam aeternam. Haec autem multitudo non potest esse infinita: nam intentio cuiuslibet intellectus stat in aliquo finito. Completo igitur numero hominum ad vitam aeternam producendorum, et eis in vita aeterna constitutis, motus caeli cessabit, sicut motus cuiuslibet instrumenti cessat postquam fuerit opus perfectum. Cessante autem motu caeli cessabit per consequens motus in inferioribus corporibus, nisi solum motus qui erit ab anima in hominibus: et sic totum universum corporeum habebit aliam dispositionem et formam, secundum illud I Corinth. VII, 31: praeterit figura huius mundi.

n’est pas une fin mais en vue d’une fin. Semblablement on ne peut dire que le changement de position est la fin du corps céleste, c’est-à-dire que son mouvement consisterait à être partout en acte où il est en puissance parce que cela est infini etque l’infini ne peut être une fin. On est donc amené à considérer la fin du mouvement céleste. En effet il est manifeste que tout corps mû par une intelligence est l’instrument de celle-ci. Or la fin du mouvement de l’instrument est la forme que conçoit l’agent et qui par le mouvement de l’instrument est réduite en acte. Or la fin que l’intelligence divine poursuit par le mouvement du ciel est la perfection des choses par génération et corruption; et l’ultime fin de cela est la plus noble des formes qui est l’âme humaine et dont la fin dernière est la vie éternelle, comme on l’a vu (chapitres 149 et 150). L Donc la fin ultime du mouvement céleste est la multiplication des hommes pour la vie éternelle. Or cette multitude ne peut être infinie; car l’intention de toute intelligence s’arrête en quelque chose de fini. Une fois donc complet le nombre des hommes qui auront été produits pour la vie éternelle, et ceux-ci y étant établis, le mouvement céleste cessera, comme cesse le mouvement de tout instrument une fois l’oeuvre achevée. Le mouvement du ciel cessant cessera en conséquence le mouvement des corps inférieurs, seul excepté chez l’homme le mouvement à partir de l’âme. Et ainsi tout l’univers corporel aura une autre disposition et une autre forme, selon la ire aux Corinthiens : "La figure de ce monde passe" (7, 31).

La rétribution (chapitres 172-183) Caput 172 [70301] Compendium Chapitre 172 — DE LA RÉCOMPENSE theologiae, lib. 1 cap. 172 tit. De praemio OU DU MALHEUR DE L’HOMME hominis secundum eius opera, vel miseria SELON SES ŒUVRES Nous considérons maintenant que si pour [70302] Compendium theologiae, lib. 1 parvenir à une fin on doit suivre une voie cap. 172 Considerandum est autem, quod déterminée ceux-là ne l’obtiendront pas qui si est determinata via perveniendi ad marchent par une autre voie ou qui est aliquem finem, illum consequi non contraire. En effet le malade ne guérit pas possunt qui per contrariam viam incedunt, s’il utilise des moyens contraires et que le 178


aut a via recta deficiunt. Non enim sanatur aeger, si contrariis utatur, quae medicus prohibet, nisi forte per accidens. Est autem determinata via perveniendi ad felicitatem, per virtutem scilicet. Non enim consequitur aliquid finem suum, nisi quod sibi proprium est bene operando: neque enim planta fructum faceret, si naturalis operationis modus non servaretur in ipsa; neque cursor perveniret ad bravium, aut miles ad palmam, nisi uterque secundum proprium officium operaretur. Recte autem operari hominem propriam operationem est operari ipsum secundum virtutem: nam virtus uniuscuiusque rei est quae bonum facit habentem, et opus eius bonum reddit, ut dicitur II Ethic. Cum igitur ultimus finis hominis sit vita aeterna, de qua dictum est, non omnes ad eam perveniunt, sed soli qui secundum virtutem operantur. Praeterea. Est ostensum supra sub divina providentia contineri non solum naturalia, sed etiam res humanas, non in universali tantum, sed etiam in singulari. Ad eum autem qui singularium hominum curam habet, pertinet praemia virtuti reddere et poenas peccato: quia poena est medicina culpae et ordinativa ipsius, ut supra habitum est. Virtutis autem praemium felicitas est, quae ex bonitate divina homini datur. Pertinet ergo ad Deum his qui contra virtutem agunt, non felicitatem, sed contrarium in poenam reddere, scilicet extremam miseriam.

médecin défend ou ce sera alors fortuitement. Or il y a une voie déterminée pour parvenir à la béatitude et c’est la vertu. En effet rien n’aboutit à la fin qu’en accomplissant bien ce qui lui est propre. En effet la plante ne portera du fruit que si le mode de son opération naturelle se conserve en elle; ni le coureur ne parvient à conquérir la palme ou le soldat la victoire que si tous deux accomplissent leur tâche. Or l’homme remplit correctement son devoir s’il agit selon la vertu; car la vertu d’une chose est ce qui la rend bonne de même que son oeuvre, comme le dit Aristote (2 Eth. 6, 2). La vie éternelle étant la fin dernière de l’homme tous n’y parviennent que ceux qui pratiquent la vertu. De plus on a montré (chapitres 123 à 135) que non seulement les choses naturelles sont sous la divine providence mais aussi les humaines et en général et en particulier. Or il appartient à celui qui prend soin de chacun de nous en particulier de récompenser la vertu et de punir le péché; car la peine est le remède de la faute et son expiation, comme on l’a vu (chapitre 121). Or la récompense de la vertu est la félicité que Dieu dans sa bonté accorde à l’homme. Il appartient donc à Dieu de rendre à ceux qui agissent contrairement à la vertu non pas la fidélité mais au con traire le châtiment c’est-à-dire le malheur extrême.

Caput 173 [70303] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 173 tit. Quod praemium hominis est post hanc vitam, et similiter miseria

Chapitre 173 — LA RÉCOMPENSE ET LE CHÂTIMENT VIENNENT DANS L’AUTRE VIE Posons en principe que des contraires ont des effets contraires. Or à l’action vertueuse s’oppose celle qui est malicieuse. Il faut donc que le châtiment auquel conduit l’action malicieuse soit le contraire de la félicité que mérite l’action vertueuse. Or les contraires ressortissent au même genre. Comme donc l’ultime bonheur qu’on obtient par une conduite vertueuse n’est pas un bien de la vie présente, mais vient après comme on l'a dit (chapitre 108)

[70304] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 173 Considerare autem oportet, quod contrariorum contrarii sunt effectus. Operationi autem secundum virtutem contraria est operatio secundum malitiam. Oportet igitur quod miseria, ad quam per operationem malitiae pervenitur, contraria sit felicitati, quam meretur operatio virtutis. Contraria autem sunt unius

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generis. Cum igitur felicitas ultima, ad quam pervenitur per operationem virtutis, non sit aliquod bonum huius vitae, sed post hanc vitam, ut ex supra dictis patet, consequens est ut ultima miseria, ad quam malitia perducit, sit aliquod malum post hanc vitam. Praeterea. Omnia bona vel mala huius vitae inveniuntur ad aliquid ordinari. Bona enim exteriora, et etiam bona corporalia organice deserviunt ad virtutem, quae est directe via perveniendi ad beatitudinem apud eos qui praedictis rebus bene utuntur; sicut et apud eos qui male eis utuntur, sunt instrumenta malitiae, per quam ad miseriam pervenitur, et similiter mala his opposita, ut puta infirmitas, paupertas et huiusmodi, quibusdam sunt ad profectum virtutis, aliis autem ad malitiae augmentum, secundum quod eis diversimode utuntur. Quod autem ordinatur ad aliud, non est ultimus finis, quia neque ultimum praemium neque poena. Non igitur ultima felicitas, neque ultima miseria in bonis vel malis huius vitae consistit.

il s’en suit que l’ultime malheur auquel aboutit la malice est un châtiment dans l’autre vie. En outre. On doit bien constater que tous les biens et tous les maux de cette vie ont une destination. Car les biens extérieurs et ceux mêmes du corps sont au service de la vertu qui est la voie directe vers la béatitude pour ceux qui font bon usage de ces choses; de même pour ceux qui en font mauvais usage, ils sont des instruments de leur malice qui conduit au malheur; et semblablement les maux qui sont à l’opposé, comme l’infirmité, la pauvreté et autres choses de ce genre pour certains profitent à la vertu, pour d’autres ils augmentent leur malice, selon la manière différente de les utiliser. Or ce qui est destiné à une autre chose ne peut être la fin dernière qui suppose la dernière récompense et la dernière peine. Et donc les biens et les maux de cette vie ne sont ni l’ultime félicité ni le dernier châtiment.

Caput 174 [70305] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 174 tit. In quo est miseria hominis quantum ad poenam damni

Chapitre 174 — LE CHÂTIMENT DE L’HOMME QUANT A LA PEINE DU DAM Puisque le châtiment auquel conduit la malice est con traire à la félicité auquel conduit la vertu, on doit juger du châtiment par opposition à ce qui est dit de la félicité. Or on a vu (chapitres 104 à 107, 149, 164 à 166) que l’ultime bonheur de l’homme, en ce qui concerne l’intelligence consiste dans la pleine vision de Dieu, en ce qui concerne son affection dans la fermeté et l’immobilité de la volonté de l’homme en la bonté première. Donc le plus grand malheur de l’homme est que son intelligence sera totalement privée de la lumière divine et son affection obstinément détournée de la bonté divine; là est le malheur essentiel des damnés et qu’on appelle la peine du dam. Cependant il faut considérer, comme on l’a vu (chapitre 118) que le mal n’exclut pas le bien totalement puisque tout mal a son fondement en quelque bien. Donc le mal

[70306] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 174 Quia igitur miseria, ad quam ducit malitia, contrariatur felicitati, ad quam ducit virtus, oportet ea quae ad miseriam pertinent, sumere per oppositum eorum quae de felicitate sunt dicta. Dictum est autem superius quod ultima hominis felicitas, quantum ad intellectum quidem, consistit in plena Dei visione, quantum ad affectum vero in hoc quod voluntas hominis in prima bonitate sit immobiliter firmata. Erit igitur extrema miseria hominis in hoc quod intellectus totaliter divino lumine privetur, et affectus a Dei bonitate obstinate avertatur: et haec est praecipua miseria damnatorum, quae vocatur poena damni. Considerandum tamen est, quod, ut ex supradictis patet, malum non potest totaliter excludere

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bonum, cum omne malum in aliquo bono fundetur. Miseria igitur quamvis felicitati, quae ab omni malo erit immunis, opponatur, oportet tamen quod in bono naturae fundetur. Bonum autem intellectualis naturae in hoc consistit quod intellectus respiciat verum, et voluntas tendat in bonum. Omne autem verum et omne bonum derivatur a primo et summo bono, quod Deus est. Unde oportet quod intellectus hominis in illa extrema miseria constituti, aliquam Dei cognitionem habeat, et aliquam Dei dilectionem; secundum scilicet quod est principium naturalium perfectionum, quae est naturalis dilectio, non autem secundum quod in se ipso est, neque secundum quod est principium virtutum, seu etiam gratiarum, et quorumcumque bonorum quibus intellectualis natura ab ipso perficitur, quae est perfectio virtutis et gloriae. Nec tamen homines in tali miseria constituti, libero arbitrio carent, quamvis habeant voluntatem immobiliter firmatam in malo, sicut nec beati, licet habeant voluntatem firmatam in bono. Libertas enim arbitrii proprie ad electionem se extendit, electio autem est eorum quae sunt ad finem, ultimus autem finis naturaliter appetitur ab unoquoque: unde omnes homines ex hoc quod sunt intellectuales, appetunt naturaliter felicitatem tanquam ultimum finem, et adeo immobiliter, quod nullus potest velle fieri miser. Nec hoc libertati repugnat arbitrii, quae non se extendit nisi ad ea quae sunt ad finem. Quod autem in hoc particulari hic homo ultimam suam felicitatem, ille autem in illo ponat, non convenit huic aut illi inquantum est homo, cum in tali aestimatione et appetitu homines differant, sed unicuique hoc competit secundum quod est in se aliqualis. Dico autem aliqualem, secundum aliquam passionem vel habitum: unde si transmutetur, aliud ei

heur bien qu’opposé au bonheur, exempt lui de tout mal, a son fondement en un bien naturel. Or le bien de la nature intellectuelle consiste en ce que l’intelligence regarde le vrai et que la volonté tende au bien. D’où il faut que l’intelligence de l’homme qui se trouve dans ce malheur extrême ait quelque connaissance et quelqu’amour de Dieu en tant qu’Il est le principe des perfections naturelles, ce qui est l’amour naturel, mais non selon qu’il est en lui-même, ni selon qu’Il est le principe des vertus ou encore des grâces et de tous les autres biens par lesquels la créature intellectuelle est par lui amenée à la perfection (et) qui est la perfection de la vertu et de la gloire. On ne peut pas dire non plus que ces malheureux sont privés de liberté, même si leur volonté est inébranlablement affermie dans le mal, comme c’est le cas des bienheureux qui sont affermis dans le bien. Car la liberté s’étend proprement à l’élection de ce qui regarde la fin. Or la fin dernière est naturellement désirée de tous; d’où tous les hommes du fait qu’ils sont intelligents désirent naturellement le bonheur comme leur fin dernière, à ce point que personne ne peut vouloir être malheureux. Et cela ne répugne pas au libre arbitre qui s’étend seulement à ce qui conduit à la fin. Qu’un tel mette son bonheur en tel bien particulier, tel autre en tel autre bien, cela ne leur vient pas en tant qu’hommes car dans telle estimation ou appétit les hommes sont différents, mais en ce que chacun est ainsi disposé c’est-à-dire selon quelque passion ou habitude. Que s’il vient à changer, une autre chose lui paraîtra bien meilleure. C’est ce qui apparaît surtout chez ceux qui par passion veulent quelque chose de meilleur; la passion ces sont, par exemple la colère ou la concupiscence, ils ne jugent plus de la même manière ce bien comme avant. Les habitus41[41] sont plus

41[41]

Il faut distinguer l’habitude de l’"habitus". Dans le langage courant l’habitude signifie ce que l’on fait souvent, habituellement sans que cela entraîne une propension à agir de telle façon plutôt que d’une autre. L’"habitus" ajoute à la répétition des actes quelque chose d’acquis dans

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optimum videbitur. Et hoc maxime patet in his qui ex passione appetunt aliquid ut optimum, cessante autem passione, ut irae, vel concupiscentiae, non similiter iudicant illud bonum, ut prius. Habitus autem permanentiores sunt, unde firmius perseverant in his quae ex habitu prosequuntur. Tamen quandiu habitus mutari potest, etiam appetitus et aestimatio hominis de ultimo fine mutatur. Hoc autem convenit tantum hominibus in hac vita, in qua sunt in statu mutabilitatis: anima enim post hanc vitam intransmutabilis est secundum alterationem, quia huiusmodi transmutatio non competit ei nisi per accidens secundum aliquam transmutationem factam circa corpus. Resumpto vero corpore non sequetur ipsa mutatio corporis, sed potius e converso. Nunc enim anima infunditur corpori seminato, et ideo convenienter transmutationes corporis sequitur; tunc vero corpus unietur animae praeexistenti, unde totaliter sequetur eius conditiones. Anima igitur quemcumque finem sibi ultimum praestituisse invenitur in statu mortis, in eo fine perpetuo permanebit, appetens illud ut optimum, sive sit bonum sive sit malum, secundum illud Eccle. XI, v. 3: si ceciderit lignum ad Austrum, aut ad Aquilonem, in quocumque loco ceciderit, ibi erit. Sic igitur post hanc vitam qui boni in morte inveniuntur, habebunt perpetuo voluntatem firmatam in bono, qui autem mali tunc invenientur, erunt perpetuo obstinati in malo.

tenaces et l’on persévère plus fermement dans ces choses qu’on recherche par habitus. Cependant aussi longtemps qu’un habitus peut changer, l’appétit et l’appréciation de l’homme pour la fin dernière peuvent aussi changer. Or ceci ne peut arriver aux hommes qu’en cette vie où ils sont en état de changement; en effet après cette vie l’âme ne peut plus changer et prendre un autre parti parce qu’un tel changement n’est possible qu’incidemment selon un certain changement concernant le corps. Mais après avoir repris le corps le changement même du corps ne suivra pas mais plutôt le contraire. Maintenant en effet l’âme est infusée à un corps en croissance et donc elle s’adapte aux changements du corps. Alors le corps sera uni à l’âme préexistante; d’où il suivra totalement ses conditions. Donc l’âme selon qu’il lui sera proposé telle ou telle fin au moment de la mort y demeurera à jamais, la désirant comme ce qu’il y a de mieux, soit bonne soit mauvaise, selon ce que dit l’Ecclésiaste : "Si l’arbre tombe au sud ou au nord, ou quelqu’autre lieu, il y sera" (11, 3). Ainsi donc après cette vie ceux qui seront trouvés bons dans la mort auront pour toujours leur volonté confirmée dans le bien, ceux qui seront trouvés mauvais seront pour toujours obstinés dans le mal.

Caput 175 [70307] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 175 tit. Quod peccata mortalia non dimittuntur post hanc vitam, sed bene venialia

Chapitre 175 — LES PÉCHÉS MORTELS NE SONT PAS REMIS APRÈS CE VIE, MAIS BIEN LES VÉNIELS Les péchés mortels sont une aversion de la fin dernière à l’endroit de laquelle l’homme est affermi inébranlablement après la mort comme on l’a dit (chapitres 166 et 174); or les péchés véniels n’ont pas

[70308] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 175 Ex hoc autem considerari potest, quod peccata mortalia post hanc vitam non dimittuntur, venialia vero dimittuntur.

la faculté de l’homme, comme nous disons aussi "un pli" : avoir pris un bon ou un mauvais pli, soit une vertu soit un vice.

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Nam peccata mortalia sunt per aversionem a fine ultimo, circa quem homo immobiliter firmatur post mortem, ut dictum est, peccata vero venialia non respiciunt ultimum finem, sed viam ad finem ultimum. Sed si voluntas malorum post mortem obstinate firmatur in malo, semper appetent ut optimum quod prius appetierunt. Non ergo dolebunt se peccasse: nullus enim dolet se prosecutum esse quod aestimat esse optimum. Sed sciendum est, quod damnati ad ultimam miseriam, ea quae appetierant ut optima, habere post mortem non poterunt: non enim ibi dabitur luxuriosis facultas luxuriandi, aut invidis facultas offendendi et impediendi alios, et idem est de singulis vitiis. Cognoscent autem, eos qui secundum virtutem vixerunt, se obtinere quod appetierant ut optimum. Dolent ergo mali quia peccata commiserunt, non propter hoc quia peccata eis displiceant, quia etiam tunc mallent peccata illa committere, si facultas daretur, quam Deum habere; sed propter hoc quod illud quod elegerunt, habere non possunt, et illud quod respuerunt, possent habere. Sic igitur et voluntas eorum perpetuo manebit obstinata in malo, et tamen gravissime dolebunt de culpa commissa, et de gloria amissa: et hic dolor vocatur remorsus conscientiae, qui metaphorice in Scripturis vermis nominatur, secundum illud Isaiae ult. 24: vermis eorum non morietur.

trait à la fin dernière mais à ce qui mène à la fin. Mais si la volonté des méchants est affermie obstinément dans le mal après la mort, ils désireront toujours comme le meilleur ce qu’ils auront recherché. Ils ne regretteront pas d’avoir péché; car personne ne regrette avoir recherché ce qu’il estime être le meilleur. Mais il faut bien savoir que ceux qui sont condamnés à l’extrême malheur n’obtiendront pas après la mort ce qu’ils ont désiré comme le meilleur : il ne sera pas donné aux luxurieux de pouvoir l’être encore, aux envieux le pouvoir de blesser et d’entraver les autres et ainsi des autres vices. Mais ils sauront que ceux qui ont vécu selon la vertu ont obtenu ce qu’ils désiraient comme le meilleur. Les méchants regretteront donc d’avoir péché non que leurs péchés leur déplaisent — car même alors ils préfèreraient commettre ces péchés s’ils le pouvaient que de posséder Dieu — mais parce qu’ils ne peuvent avoir ce qu’ils ont choisi et qu’ils auraient pu avoir ce qu’ils ont rejeté. Ainsi donc leur volonté demeurera toujours obstinée dans le mal et cependant ils regretteront extrêmement les fautes commises et d’avoir perdu la gloire. Et cette douleur est appelée remords de la conscience, qui métaphoriquement est appelé ver, selon ce que dit Isaïe : "Leur ver ne mourra pas."

Caput 176 [70309] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 176 tit. Quod corpora damnatorum erunt passibilia et tamen integra, et sine dotibus

Chapitre 176 — LES CORPS DES DAMNÉS SOUFFRIRONT ET DEMEURERONT INTACTS SANS LES DONS De même que chez les saints la béatitude de l’âme rebondit en quelque sorte sur le corps, comme on l’a dit (chapitre 168), ainsi aussi la misère de l’âme retombe sur les corps des damnés tout en observant qu’elle n’exclut pas le bien naturel de l’âme et de même pour le corps. Donc les corps des damnés seront intacts naturellement mais ne jouiront pas des privilèges qui sont attachés à la gloire des bienheureux; ils ne seront ni subtils ni

[70310] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 176 Sicut autem in sanctis beatitudo animae quodammodo ad corpora derivatur, ut supra dictum est, ita etiam miseria animae derivabitur ad corpora damnatorum: hoc tamen observato, quod sicut miseria bonum naturae non excludit ab anima, ita nec etiam a corpore. Erunt igitur corpora damnatorum integra in sui natura, non tamen illas conditiones

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habebunt quae pertinent ad gloriam beatorum: non enim erunt subtilia et impassibilia, sed magis in sua grossitie et passibilitate remanebunt, et augebuntur in eis; non erunt agilia, sed vix ab anima portabilia; non erunt clara, sed obscura, ut obscuritas animae in corporibus demonstretur, secundum illud Isaiae XIII, 8: facies combustae vultus eorum.

impassibles mais garderont leur lourdeur et leur souffrance qui seront aggravées; ils ne seront pas agiles mais à peine supportables à l’âme; ils seront sans clarté mais obscurs comme pour manifester dans leurs corps l’obscurité où se trouve l’âme selon ce que dit Isaïe "Faces brûlées que leur visages" (13, 8).

Caput 177 [70311] Compendium Chapitre 177 — LES CORPS DES theologiae, lib. 1 cap. 177 tit. Quod DAMNÉS QUOIQUE SOUFFRANT corpora damnatorum, licet passibilia, DEMEURERONT INCORRUPTIBLES erunt tamen incorruptibilia Cela semble contredire ce que nous [70312] Compendium theologiae, lib. 1 expérimentons actuellement car "plus la cap. 177 Sciendum tamen est, quod licet souffrance augmente plus le sujet damnatorum corpora passibilia sint futura, diminue"42[42]. Il y aura cependant alors une non tamen corrumpentur, quamvis hoc double raison à ce que la souffrance esse videatur contra rationem eorum quae continue et perpétuelle ne corrompra pas nunc experimur, nam passio magis facta les corps. abiicit a substantia. Erit tamen tunc duplex La première est que le mouvement du ciel ratio quare passio in perpetuum continuata cessant, comme on l’a vu (chapitre 171) passibilia corpora non corrumpet. Prima toute mutation naturelle ces sera. Il n’y quidem quia cessante motu caeli, ut supra aura donc plus d’altération naturelle mais dictum est, necesse est omnem seulement de l’âme. Altération naturelle mutationem naturae cessare. Non igitur s’entend par exemple le passage du chaud aliquod alterari poterit alteratione naturae, au froid ou ce qui de quelque façon varie sed solum alteratione animae. Dico autem selon sa qualité naturelle. Altération de alterationem naturae, sicut cum aliquid ex l’âme s’entend quand quelque chose calido fit frigidum, vel qualitercumque acquiert une qualité non pas dans son état variatur secundum naturale esse naturel mais immatérialisé, comme la qualitatum. Alterationem autem animae pupille de l’oeil qui ne reçoit pas la couleur dico, sicut cum aliquid recipit qualitatem comme telle mais en est impressionnée. non secundum esse ipsius spirituale, sicut Ainsi donc les corps des dam nés pupilla non recipit formam coloris ut sit souffrirons du feu ou de tout autre élément colorata, sed ut colorem sentiat. Sic igitur corporel, non qu’ils soient changés en et corpora damnatorum patientur ab igne, l’espèce ou qualité du feu mais ils seront vel a quocumque alio corporeo, non ut impressionnés par l’excellence de ses alterentur ad speciem vel qualitatem ignis, qualités et là sera leur affliction en tant que sed ut sentiant excellentias qualitatum cette excellence contrariera l’harmonie eius: et hoc erit afflictivum, inquantum dont est fait le plaisir sensible. Cependant huiusmodi excellentiae contrariantur il n’y aura aucune corruption car harmoniae, in qua consistit et delectantur l’impression immatérielle des formes ne sensus; non tamen erit corruptivum, quia transforme pas la nature corporelle spiritualis receptio formarum naturam autrement qu’accidentelle". corporis non transmutat, nisi forte per La seconde raison se trouve du côté de 42[42] Sum. Th. I-II, 22, 2 ad 3 : "Un organe est affecté dans sa constitution naturelle comme quand il se refroidit ou s’échauffe. Ce changement est accidentel."

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accidens. Secunda ratio erit ex parte animae, ad cuius perpetuitatem corpus trahetur divina virtute: unde anima damnati, inquantum est forma et natura talis corporis, dabit ei esse perpetuum; non tamen dabit ei ut pati non possit, propter suam imperfectionem. Sic igitur semper patiuntur illa corpora, non tamen corrumpuntur.

l’âme dont l’immortalité sera transmise au corps par un effet divin. D’où l’âme en tant que forme et nature de tel corps lui conférera un être perpétuel; cependant elle ne pourra pas l’empêcher de souffrir n’en ayant pas la faculté. Ainsi donc ces corps souffriront éternellement sans cependant se corrompre.

Caput 178 [70313] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 178 tit. Quod poena damnatorum est in malis ante resurrectionem

Chapitre 178 — LE CHÂTIMENT DES DAMNÉS EXISTE AVANT MÊME LA RÉSURRECTION Ainsi donc selon ce qu’on vient de voir il est clair que la félicité ou le châtiment consistent principalement dans l’âme; accessoirement et par une sorte de dérivation dans le corps. Donc le bonheur ou le malheur de l’âme ne dépendent pas du corps heureux ou malheureux mais plu tôt à l’inverse. Comme donc après la mort les âmes subsistent avant de reprendre leur corps, les unes avec la béatitude comme récompense, les autres avec le malheur comme châtiment, il est manifeste qu’avant même d’avoir repris le corps, les âmes des uns jouiront de la dite féli cité, selon l’Apôtre : "Nous savons que si notre demeure terrestre où nous habitons se dissout, nous avons de Dieu un édifice, une maison non faite de mains d’homme mais éternelle dans le ciel" (2 Cor 5, 1) et il continue : "Nous avons la hardiesse et une bonne raison de préférer sortir du corps pour être présents au Seigneur". D’autres âmes vivront malheureuses, selon Luc "Le riche mourut et fut enseveli en enfer" (16, 22).

[70314] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 178 Sic igitur secundum praedicta patet quod tam felicitas quam miseria principaliter consistit in anima; secundario autem et per quamdam derivationem in corpore. Non igitur felicitas vel miseria animae dependet ex felicitate vel miseria corporis, sed magis e converso. Cum igitur post mortem animae remaneant ante resumptionem corporum, quaedam quidem cum merito beatitudinis, quaedam autem cum merito miseriae, manifestum est quod etiam ante resumptionem, animae quorumdam praedicta felicitate potiuntur, secundum illud apostoli II Corinth. V, 1: scimus quoniam si terrestris domus nostra huius habitationis dissolvatur, quod aedificationem ex Deo habemus domum non manufactam, sed aeternam in caelis; et infra: audemus autem, et bonam voluntatem habemus magis peregrinari a corpore, et praesentes esse ad dominum. Quorumdam vero animae in miseria vivent, secundum illud Luc. XVI, 22: mortuus est dives, et sepultus in Inferno.

Caput 179 [70315] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 179 tit. Quod poena damnatorum est in malis tam spiritualibus, quam corporalibus

Chapitre 179 — LA PEINE DES DAMNÉS EST CORPORELLE ET SPIRITUELLE Il faut cependant savoir que le bonheur des âmes sain tes consiste en choses [70316] Compendium theologiae, lib. 1 spirituelles; mais la peine des dam nés cap. 179 Considerandum tamen est, quod avant la résurrection ne sera pas seulement 185


sanctarum animarum felicitas, in solis bonis spiritualibus erit, poena vero animarum damnatarum ante resurrectionem non solum erit in malis spiritualibus, ut aliqui putaverunt, sed etiam poenas corporeas sustinebunt. Cuius diversitatis ratio est, quia animae sanctorum dum in hoc mundo fuerunt corporibus unitae, suum ordinem servaverunt, se rebus corporalibus non subiiciendo, sed soli Deo, in cuius fruitione tota eorum felicitas consistit, non autem in aliquibus corporalibus bonis; malorum autem animae, naturae ordine non servato, se per affectum rebus corporalibus subdiderunt, divina et spiritualia contemnentes. Unde consequens est ut puniantur non solum ex privatione spiritualium bonorum, sed etiam per hoc quod rebus corporalibus subdantur. Et ideo si qua in Scripturis sacris inveniantur quae sanctis animabus corporalium bonorum retributionem promittant, mystice sunt exponenda, secundum quod in praedictis Scripturis spiritualia sub corporalium similitudine designari solent. Quae vero animabus damnatorum praenuntiant poenas corporeas, utpote quod ab igne Inferni cruciabuntur, sunt secundum litteram intelligenda.

spirituelle, comme certains l’ont pensé, mais ils auront aussi à subir des peines corporelles. La raison de cette différence est que les âmes des saints tant qu’elles furent en ce monde unies au corps ont observé l’ordre en ne se soumettant pas aux appétits du corps, mais à Dieu seul dont la jouissance est cause de toute félicité et non dans des biens du corps; les âmes des méchants n’ayant pas observé l’ordre naturel se sont attachées aux choses corporelles tout en méprisant les choses divines et spirituelles. D’où la conséquence qu’elles sont punies non seulement en la privation des biens spirituels mais aussi en étant assujetties aux choses corporelles. Si donc il se trouve dans les Saintes Écritures des promesses de biens corporels comme rétribution des âmes saintes elles doivent être exposées au sens mystique selon que dans ces textes les choses spirituelles sont habituellement comparées aux choses corporelles. Mais ce qu’elles prédisent des peines corporelles infligées aux âmes des damnés, comme d’être tourmentées du feu de l’enfer, cela doit être interprété littéralement.

Caput 180 [70317] Compendium Chapitre 180 — L’ÂME PEUT-ELLE theologiae, lib. 1 cap. 180 tit. Utrum SOUFFRIR DU FEU ? anima possit pati ab igne corporeo Pour qu’on ne puisse pas trouver absurde que l’âme séparée du corps souffre du feu [70318] Compendium theologiae, lib. 1 il faut considérer qu’il n’y a rien de cap. 180 Ne autem alicui absurdum contraire à ce qu’une nature spirituelle soit videatur, animam a corpore separatam ab liée à un corps. En effet cela se fait aussi igne corporeo pati, considerandum est, par nature, comme il appert dans l’union de non esse contra naturam spiritualis l’âme et du corps; et par la magie par substantiae alligari corpori. Hoc enim et laquelle un esprit est attaché à des statues, per naturam fit, sicut patet in unione des anneaux ou autres choses. Cela donc animae ad corpus, et per magicas artes, peut aussi se produire par la vertu divine per quas aliquis spiritus imaginibus aut que des substances spirituelles, bien que anulis, aut aliquibus huiusmodi alligatur. selon leur nature elles soient élevées auHoc igitur ex divina virtute fieri potest ut dessus de tous les êtres corporels, puissent aliquae spirituales substantiae, quamvis être liées à des corps, par exemple au feu secundum suam naturam sint super omnia infernal non qu’elles l’animent mais parce corporalia elevatae, aliquibus corporibus qu’elles lui sont en quelque sorte 186


alligentur, utputa igni infernali, non ita quod ipsum vivificent, sed quod eo quodammodo adstringantur: et hoc ipsum considerandum a spirituali substantia, quod scilicet creaturae infimae quodammodo subditur, ei est afflictivum. Inquantum igitur huiusmodi consideratio est spiritualis substantiae afflictiva, verificatur quod dicitur, quod anima eo ipso quod se aspicit cremari crematur; et iterum quod ille ignis spiritualis sit, nam immediatum affligens est ignis apprehensus ut alligans. Inquantum vero ignis cui alligatur, corporeus est, sic verificatur quod dicitur a Gregorio, quod anima non solum videndo, sed etiam experiendo ignem patitur. Et quia ignis ille non ex sua natura, sed ex virtute divina habet quod spiritualem substantiam alligare possit, convenienter dicitur a quibusdam, quod ignis ille agit in animam ut instrumentum divinae iustitiae vindicantis, non quidem ita quod agat in spiritualem substantiam, sicut agit in corpora calefaciendo, desiccando, dissolvendo, sed alligando, ut dictum est. Et quia proximum afflictivum spiritualis substantiae, est apprehensio ignis alligantis in poenam, manifeste perpendi potest, quod afflictio non cessat, etiam si ad horam dispensative contingat spiritualem substantiam igne non ligari, sicut aliquis qui esset ad perpetua vincula damnatus, ex hoc continuam afflictionem non minus sentiret, etiam si ad horam a vinculis solveretur.

astreintes. Et d’être ainsi soumise en quelque sorte à une nature inférieure, c’est une affliction pour une substance spirituelle. En tant donc qu’une telle appréhension est afflictive pour une substance spirituelle se vérifie ce qu’on dit que l’âme brûle du fait même qu’elle se voit brûler; et de plus ce feu est spirituel, car il afflige directement, le feu, qui est saisi comme si on y était attaché. En tant que le feu, auquel elle est liée, est corporel, se vérifie ce que dit Grégoire (Dial. 4, 29) que l’âme non seulement en le voyant mais aussi en l’expérimentant souffre du feu. Et parce que ce feu, non de sa nature mais par la vertu divine, peut s’attaquer à une substance spirituelle, d’aucuns disent justement, que ce feu agit sur l’âme comme instrument de vengeance de la divine justice; mais il n’agit pas sur la substance spirituelle comme sur les corps en les échauffant, les séchant, les dissolvant mais en s’y attachant comme on vient de le dire. Et parce que ce qui afflige le plus une substance spirituelle est l’appréhension d’un feu qui se l’attache pour la châtier on peut alors se rendre compte que son affliction ne cesse pas, même si pour un moment elle en était dispensée, comme celui qui serait condamné à la prison perpétuelle n’en sentirait pas moins une souffrance continue même si pour un instant il était mis en liberté.

Caput 181 [70319] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 181 tit. Quod post hanc vitam sunt quaedam purgatoriae poenae non aeternae, ad implendas poenitentias de mortalibus non impletas in vita

Chapitre 181 — APRÈS CETTE VIE IL Y A DES PEINES PURIFICATRICES NON ÉTERNELLES POUR EXPIER LES PEINES DUES AUX PÉCHÉS MORTELS NON SATISFAITES EN CETFE VIE Bien qu’il se trouve des âmes qui aussitôt libérées de leur corps obtiennent la béatitude éternelle, comme on l’a vu (chapitre 178), cependant d’aucunes sont retardées pour un temps. Il arrive en effet que certains pour des péchés commis, dont ils se sont enfin repentis, n’ont pas fait

[70320] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 181 Licet autem aliquae animae statim cum a corporibus absolvuntur, beatitudinem aeternam consequantur, ut dictum est, aliquae tamen ab hac consecutione retardantur ad tempus.

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Contingit enim quandoque aliquos pro peccatis commissis, de quibus tamen finaliter poenitent, poenitentiam non implevisse in hac vita. Et quia ordo divinae iustitiae habet ut pro culpis poenae reddantur, oportet dicere, quod post hanc vitam animae poenam exsolvunt quam in hoc mundo non exsolverunt: non autem ita quod ad ultimam miseriam damnatorum deveniant, cum per poenitentiam ad statum caritatis sint reductae, per quam Deo sicut ultimo fini adhaeserunt, per quod vitam aeternam meruerunt: unde relinquitur post hanc vitam esse quasdam purgatorias poenas, quibus poenitentiae implentur non impletae.

pénitence en cette vie. Et parce que l’ordre de la justice divine veut que pour les fautes il y ait une peine, il faut bien qu’après cette vie leurs âmes expient la peine qu’ils n’ont pas satisfaite en ce monde. Mais elles ne sont pas réduites à l’extrême misère des damnés puisque par la pénitence elles ont été ramenées à l’état de charité par quoi elles adhérèrent à Dieu comme à leur fin dernière et méritèrent la vie éternelle. D’où il reste après cette vie des peines purificatrices pour satisfaire aux peines non expiées.

Caput 182 [70321] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 182 tit. Quod sunt aliquae poenae purgatoriae etiam venialium

Chapitre 182 — LES PÉCHÉS VÉNIELS DOIVENT AUSSI AVOIR LEUR PURIFICATION Semblablement il arrive aussi que d’aucuns soient décédés de cette vie sans péché mortel mais cependant avec quelque péché véniel qui ne les détourne pas de leur fin dernière bien que ce soit sur ce qui mène à la fin par un attachement coupable. Ces péchés à la vérité chez quelques saints personnages ont été effacés par la ferveur de leur charité. Mais chez les autres ils doivent purger ces péchés par quelque, peine car on ne parvient à obtenir la vie éternelle que si l’on est exempt de tout péché et défaut. Il faut donc admettre des peines purificatrices après cette vie. Mais ces peines ont leur effet de purification selon la condition de ceux qui les subissent; or ils ont la charité par laquelle ils sont conformes à la volonté de Dieu et par la vertu de cette charité les peines qu’ils endurent leur sont utiles pour les purifier. D’où ceux qui n’ont pas la charité, comme sont les damnés, les peines ne les purifient pas, mais l’imperfection du péché demeure et donc la peine dure toujours.

[70322] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 182 Similiter etiam contingit aliquos ex hac vita decedere sine peccato mortali, sed tamen cum peccato veniali, per quod ab ultimo fine non avertuntur, licet circa ea quae sunt ad finem, indebite inhaerendo peccaverint: quae quidem peccata in quibusdam viris perfectis ex fervore caritatis purgantur. In aliis autem oportet per aliquam poenam huiusmodi peccata purgari, quia ad vitam aeternam consequendam non perducitur nisi qui ab omni peccato et defectu fuerit immunis. Oportet igitur ponere purgatorias poenas post hanc vitam. Habent autem istae poenae quod sint purgatoriae ex conditione eorum qui eas patiuntur, in quibus est caritas per quam voluntatem suam divinae voluntati conformant, ex cuius caritatis virtute poenae quas patiuntur, eis ad purgationem prosunt: unde in iis qui sine caritate sunt, sicut in damnatis, poenae non purgant, sed semper imperfectio peccati remanet, et ideo semper poena durat. Caput

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Compendium Chapitre 183 — POUR UNE FAUTE 188


theologiae, lib. 1 cap. 183 tit. Utrum TEMPORELLE, RÉPUGNE-T-IL A LA aeternam poenam pati repugnet iustitiae JUSTICE DIVINE QU’ON SUBISSE divinae, cum culpa fuerit temporalis UNE PEINE ÉTERNELLE ? Ce n’est pas contraire à la justice divine [70324] Compendium theologiae, lib. 1 que quelqu’un subisse une peine éternelle, cap. 183 Non autem est contra rationem car même les lois humaines ne font pas divinae iustitiae ut aliquis poenam dépendre une peine en la mesurant au perpetuam patiatur, quia nec secundum temps. En effet pour le péché d’adultère ou leges humanas hoc exigitur ut poena d’homicide commis en un court moment, commensuretur culpae in tempore. Nam la loi humaine fait encourir parfois l’exil pro peccato adulterii vel homicidii, quod ou même la mort; ce qui sépare pour in tempore brevi committitur, lex humana toujours de la société civile; que si cet exil infert quandoque perpetuum exilium, aut ne dure pas pour toujours c’est accidentel etiam mortem, per quae aliquis in puisque la vie humaine n’est pas perpetuum a societate civitatis excluditur: perpétuelle, mais l’intention du juge et quod exilium non in perpetuum duret, semble bien tendre, autant que possible, à hoc per accidens contingit, quia vita punir pour toujours. D’où il n’y a rien hominis non est perpetua, sed intentio d’injuste si pour un péché momentané et iudicis ad hoc esse videtur ut eum, sicut temporel Dieu décide une peine éternelle. potest, perpetuo puniat. Unde etiam non Semblablement il faut admettre que la est iniustum, si pro momentaneo peccato peine est infligée au pécheur qui ne se et temporali Deus aeternam poenam repent pas de son péché et qui donc infert. Similiter etiam considerandum est, perdure en lui jusqu’à la mort. Et comme il quod peccatori poena aeterna infertur, pèche dans son être éternel il est rationnel quem de peccato non poenitet, et sic in que Dieu le punisse éternellement. ipso usque ad mortem perdurat. Et quia in Tout péché commis contre Dieu revêt une suo aeterno peccat, rationabiliter a Deo in sorte d’infinité par rapport à Dieu. Il est aeternum punitur. Habet etiam et manifeste en effet que la personne offensée quodlibet peccatum contra Deum plus elle est importante plus aussi l’offense commissum quandam infinitatem ex parte est grave : celui qui gifle un soldat est plus Dei, contra quem committitur. gravement coupable que s’il donne ce Manifestum est enim quod quanto maior soufflet à un rustre; et encore davantage persona est contra quam peccatur, tanto s’il s’agit d’un prince ou d’un roi. Or peccatum est gravius, sicut qui dat alapam comme Dieu est infiniment plus grand, militi, gravius reputatur quam si daret l’offense commise contre Lui est en rustico, et adhuc multo gravius si principi quelque sorte infinie, d’où une peine en vel regi. Et sic cum Deus sit infinite somme infinie lui est-elle due. Mais la magnus, offensa contra ipsum commissa peine n’est pas infinie en intensité parce est quodammodo infinita, unde et que rien de créé ne peut être infini. D’où il aliqualiter poena infinita ei debetur. Non reste qu’une peine de durée infinie est due autem potest esse poena infinita intensive, pour le péché mortel. quia nihil creatum sic infinitum esse De même. A celui qui peut être corrigé on potest. Unde relinquitur quod peccato inflige une peine temporelle pour sa mortali debetur poena infinita duratione. correction ou amendement. Si, donc Item. Ei qui corrigi potest, poena quelqu’un ne peut être corrigé, mais que sa temporalis infertur ad eius correctionem volonté reste obstinément affermie dans le vel purgationem. Si igitur aliquis a péché, comme on l’a dit des damnés peccato corrigi non potest, sed voluntas (chapitre 174 et 175), sa peine ne peut eius obstinate firmata est in peccato, sicut avoir de terme final. supra de damnatis dictum est, eius poena 189


terminari non debet. Caput 184 [70325] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 184 tit. Quod praedicta conveniunt etiam aliis spiritualibus substantiis, sicut animabus [70326] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 184 Quia vero homo in natura intellectuali cum Angelis convenit, in quibus etiam potest esse peccatum, sicut et in hominibus, ut supra dictum est, quaecumque dicta sunt de poena vel gloria animarum, intelligenda etiam sunt de gloria bonorum et poena malorum Angelorum. Hoc tamen solum inter homines et Angelos differt, quod confirmationem voluntatis in bono et obstinationem in malo, animae quidem humanae habent cum a corpore separantur, sicut supra dictum est, Angeli vero quando primo cum voluntate deliberata sibi finem praestituerunt vel Deum vel aliquid creatum, et ex tunc beati vel miseri facti sunt. In animabus enim humanis mutabilitas esse potest non solum ex libertate voluntatis, sed etiam ex mutabilitate corporis, in Angelis vero ex sola libertate arbitrii. Et ideo Angeli ex prima electione immutabilitatem consequuntur, animae vero non nisi cum fuerint a corporibus exutae. Ad ostendendum igitur remunerationem bonorum, in symbolo fidei dicitur, vitam aeternam: quae quidem non est intelligenda aeterna solum propter durationem, sed magis propter aeternitatis fruitionem. Sed quia circa hoc etiam alia multa credenda occurrunt quae dicta sunt de poenis damnatorum et de finali statu mundi, ut omnia hic comprehenderentur, in symbolo patrum positum est: vitam futuri saeculi: futurum enim saeculum omnia huiusmodi comprehendit. liber I a capite CLXXXV ad CCXLVI

Chapitre 184 — CE QU’ON A DIT PRÉCÉDEMMENT CONVIENT AUSSI AUX AUTRES SUBSTANCES SPIRITUELLES COMME AUX ÂMES Comme l’homme en sa qualité de nature spirituelle est comparable à l’ange chez qui peut aussi se trouver le péché comme aussi chez les hommes, comme on l’a vu (chapitre 112 et 120), tout ce qui est dit de la peine ou 4e la gloire des âmes doit être entendu de la gloire des bons et de la peine des mauvais anges. Cependant il y a cette différence entre les hommes et les anges que la confirmation de la volonté dans le bien et l’obstination dans le mal de l’âme humaine a lieu lorsqu’elle se sépare du corps, comme on l’a vu (chapitre 174) tandis que les anges aussitôt que de volonté délibérée ils ont fixé leur fin en Dieu ou dans le créé, dès ce moment ils sont bons ou mauvais, bienheureux ou malheureux. En effet dans l’âme humaine le changement est possible non seulement selon la liberté volontaire, mais de par la mutation corporelle; chez les anges seul le libre arbitre décide. Et donc chez eux dès le premier choix sont-ils immuablement fixés tandis que nos âmes le sont seulement après leur séparation du corps. Donc c’est pour exprimer la récompense des bons qu’il est dit dans le Symbole de la Foi : "La vie éternelle". Cette vie, ne doit pas être seulement comprise quant à sa durée mais plutôt à cause de la jouissance éternelle. Mais comme à ce propos beaucoup d’autres choses sont à croire, et qu’on a dites au sujet des peines des damnés et de la fin du monde, pour résumer tout cela il est dit au Symbole des Pères : "La vie du siècle futur". Car le siècle futur comprend toutes ces choses.

SECOND TRAITÉ L'HUMANITE DU CHRIST

Caput 185 [70327] Compendium Chapitre 185 — DE LA FOI DANS theologiae, lib. 1 cap. 185 tit. De fide ad L’HUMANITÈ DU CHRIST Comme on l’a dit au commencement, la foi humanitatem Christi 190


[70328] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 185 Quia vero, sicut in principio dictum est, Christiana fides circa duo praecipue versatur, scilicet circa divinitatem Trinitatis, et circa humanitatem Christi, praemissis his quae ad divinitatem pertinent et effectus eius, considerandum restat de his quae pertinent ad humanitatem Christi. Et quia, ut dicit apostolus, I ad Timoth. I, 15: Christus Iesus venit in hunc mundum peccatores salvos facere, praemittendum videtur quomodo humanum genus in peccatum incidit, ut sic evidentius agnoscatur quomodo per Christi humanitatem homines a peccatis liberantur.

chrétienne s’occupe principalement de deux choses : c’est-à-dire de la divine trinité et de l’humanité du Christ. Après avoir traité de la divinité et de ses effets, il reste à considérer ce qui a trait à l’humanité du Christ. Et comme l’Apôtre dit que le Christ est venu en ce monde pour sauver les pécheurs (1 Tim 1, 15) il faut au préalable considérer ce que fut la chute du genre humain dans le péché afin que soit connu ‘avec plus d’évidence comment l’humanité du Christ a délivré les hommes de leurs péchés.

A — Le régne du péché (chapitre 186 à 198) Caput 186 [70329] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 186 tit. De praeceptis datis primo homini, et eius perfectione in primo statu [70330] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 186 Sicut supra dictum est, homo in sui conditione taliter institutus fuit a Deo, ut corpus omnino esset animae subiectum: rursumque inter partes animae, inferiores vires rationi absque repugnantia subiicerentur, et ipsa ratio hominis esset Deo subiecta. Ex hoc autem quod corpus erat animae subiectum, contingebat quod nulla passio in corpore posset accidere quae dominio animae super corpus repugnaret, unde nec mors nec infirmitas in homine locum habebat. Ex subiectione vero inferiorum virium ad rationem erat in homine omnimoda mentis tranquillitas, quia ratio humana nullis inordinatis passionibus turbabatur. Ex hoc vero quod voluntas hominis erat Deo subiecta, homo referebat omnia in Deum sicut in ultimum finem, in quo eius iustitia et innocentia consistebat. Horum autem trium ultimum erat causa aliorum. Non enim hoc erat ex natura corporis, si eius componentia considerentur, quod in eo dissolutio sive quaecumque passio vitae repugnans locum non haberet, cum esset ex contrariis

Chapitre 186 — DES PRÉCEPTES DONNÉS AU PREMIER HOMME ET DE LA PERFECTION DE CELUI-CI EN SON PREMIER ÉTAT Comme nous l’avons dit plus haut (chapitre 152), l’homme fut constitué par Dieu dans une condition telle que le corps soit entièrement soumis à l’âme; en outre, parmi les parties de l’âme, les forces inférieures devaient être soumises sans répugnance à la raison et la raison ellemême à Dieu. Or de ce que le corps était soumis à l’âme il se faisait qu’aucune passion du corps ne pouvait se produire qui répugnerait à la domination de l’âme sur le corps. D’où ni la mort, ni l’infirmité n’avaient place en l’homme. Et par la soumission des forces intérieures à la raison régnait dans l’homme une parfaite tranquillité d’esprit parce que la raison humaine n’était troublée par aucune passion désordonnée. De ce que la volonté de l’homme était soumise à Dieu, l’homme rapportait tout à Dieu comme à sa fin dernière; ce en quoi consistaient sa justice et son innocence. De ces trois (le corps, l’âme et Dieu), le dernier était cause par rapport aux deux autres. En effet ce n’était pas de la nature du corps, si l’on considère ses composants, qu’en lui n’ait pas lieu la dissolution ou

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elementis compositum. Similiter etiam non erat ex natura animae quod vires etiam sensibiles absque repugnantia rationi subiicerentur, cum vires sensibiles naturaliter moveantur in ea quae sunt delectabilia secundum sensum, quae multoties rectae rationi repugnant. Erat igitur hoc ex virtute superiori, scilicet Dei, qui sicut animam rationabilem corpori coniunxit, omnem proportionem corporis et corporearum virtutum, cuiusmodi sunt vires sensibiles, transcendentem, ita dedit animae rationali virtutem ut supra conditionem corporis ipsum continere posset et vires sensibiles, secundum quod rationali animae competebat. Ut igitur ratio inferiora sub se firmiter contineret, oportebat quod ipsa firmiter sub Deo contineretur, a quo virtutem praedictam habebat supra conditionem naturae. Fuit ergo homo sic institutus ut nisi ratio eius subduceretur a Deo, neque corpus eius subduci poterat a nutu animae, neque vires sensibiles a rectitudine rationis: unde quaedam immortalis vita et impassibilis erat, quia scilicet nec mori nec pati poterat, si non peccaret. Peccare vero poterat voluntate eius nondum confirmata per adeptionem ultimi finis, et sub hoc eventu poterat mori et pati. Et in hoc differt impassibilitas et immortalitas quam primus homo habuit, ab ea quam in resurrectione sancti habebunt, qui nunquam poterunt nec pati nec mori, voluntate eorum omnino confirmata in Deum, sicut supra dictum est. Differebat etiam quoad aliud, quia post resurrectionem homines nec cibis nec venereis utentur, primus autem homo sic conditus fuit ut necesse haberet vitam cibis sustentare, et ei incumberet generationi operam dare, ut genus humanum multiplicaretur ex uno. Unde duo praecepta accepit in sui conditione. Ad primum pertinet quod ei dictum est: de omni ligno quod est in Paradiso comede; ad secundum quod ei dictum est: crescite et multiplicamini, et replete terram.

tout autre passion qui répugne à la vie puisqu’il était composé d’éléments contraires. Semblablement il n’était pas dans la nature de l’âme que les forces même sensibles soient sou mises à la raison sans aucune répugnance puisque ces for ces sensibles se meuvent naturellement vers ce qui est délectable aux sens et qui répugne en bien des manières à la droite raison. Cela donc venait d’une vertu supérieure, c’est-à-dire de Dieu. De même qu’il avait uni au corps une âme raisonnable, laquelle excède toute proportion du corps et des forces corporelles, comme sont les facultés sensibles, ainsi Il a donné à l’âme rationnelle la vertu nécessaire pour maintenir le corps au-dessus de sa condition, et comme aussi des forces sensibles, comme il con venait à une âme rationnelle. Afin donc que la raison maintienne les choses inférieures fermement sous elle il fallait qu’elle-même se main tienne fermement sous Dieu dont elle tenait la vertu précitée, supérieure à sa condition naturelle. Donc l’homme fut ainsi constitué qu’à moins que sa raison ne se soustraie à Dieu, ni son corps ne pouvait se Soustraire à un ordre de l’âme, ni les forces sensibles à la rectitude de la raison : d’où une vie immortelle et impassible, c’est-à-dire qu’il ne pouvait mourir ni souffrir s’il ne péchait pas. Mais il pouvait pécher tant que sa volonté n’était pas encore confirmée en l’adoption de la fin dernière et dans cette éventualité il pouvait souffrir et mourir. Et en cela diffèrent l’impassibilité et l’immortalité du premier homme de celle que les saints auront à la résurrection qui jamais ne pourront ni souffrir ni mourir, leur volonté étant complètement confirmée en Dieu, comme on l’a dit plus haut (chapitre 166). Une autre différence aussi existait, car après la résurrection, les hommes n’useront plus ni de la nourriture ni des choses de la chair; or le premier homme de celles que les saints auront à la résurrection qui jamais ne pourront ni souffrir ni mourir, leur d’assurer la race, le

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genre humain se multipliant à partir d’un seul. D’où il reçut deux préceptes pour sa condition : pour la première il lui fut dit : "De tout arbre qui est dans le paradis tu mangeras"; pour la seconde il lui fut dit : "Croissez et multipliez-vous et remplissez la terre." Caput 187 [70331] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 187 tit. Quod ille perfectus status nominabatur originalis iustitia, et de loco in quo homo positus est [70332] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 187 Hic autem hominis tam ordinatus status, originalis iustitia nominatur, per quam et ipse suo superiori subditus erat, et ei omnia inferiora subiiciebantur, secundum quod de eo dictum est: et praesit piscibus maris et volatilibus caeli: et inter partes eius etiam inferior absque repugnantia superiori subdebatur. Qui quidem status primo homini fuit concessus non ut cuidam personae singulari, sed ut primo humanae naturae principio, ita quod per ipsum simul cum natura humana traduceretur in posteros. Et quia unicuique debetur locus secundum convenientiam suae conditionis, homo sic ordinate institutus positus est in loco temperatissimo et delicioso, ut non solum interiorum molestiarum, sed etiam aliorum exteriorum omnis ei vexatio tolleretur. Caput 188 [70333] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 188 tit. De ligno scientiae boni et mali, et primo hominis praecepto [70334] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 188 Quia vero praedictus status hominis ex hoc dependebat quod humana voluntas Deo subiiceretur, ut homo statim a principio assuefieret ad Dei voluntatem sequendam, proposuit Deus homini quaedam praecepta, ut scilicet ex omnibus aliis lignis Paradisi vesceretur, prohibens sub mortis comminatione ne de ligno scientiae boni et mali vesceretur, cuius

Chapitre 187 — CE PARFAIT ÉTAT AVAIT NOM : JUSTICE ORIGINELLE, ET DE L’ENDROIT OÙ L’HOMME FUT PLACÉ Cet état de l’homme si bien ordonné s’appelle justice originelle, par laquelle il était soumis à son supérieur et les choses inférieures lui étaient soumises selon ce qui est dit : "Qu’il préside aux poissons de la mer et aux oiseaux du ciel." Et parmi ses parties l’inférieure aussi était soumise sans répugnance à la supérieure. Cet état fut à la vérité concédé au premier homme non comme à une personne singulière mais comme au principe de la nature humaine, de sorte que par lui il serait transmis avec la nature humaine à ses descendants. Et parce qu’à chacun est dû un endroit à la convenance de sa condition, l’homme ainsi réglé, fut placé dans un lieu le plus tempéré et délicieux pour que toute vexation lui soit épargnée non seulement quant aux peines intérieures mais aussi de toutes autres extérieures.

Chapitre 188 — DE L’ARBRE DE LA SCIENCE DU BIEN ET DU MAL ET DU PREMIER PRÉCEPTE DONNÉ A L’HOMME Parce que cet état de l’homme dépendait de la soumission de la volonté humaine à Dieu, pour que l’homme dès le commencement s’habituât à suivre la volonté de Dieu, celui-ci lui proposa des préceptes c’est-à-dire qu’il pût manger de tous les arbres du paradis, lui défendant sous menace de mort de manger de l’arbre de la science du bien et du mal; manger de ce fruit était défendu non qu’il fût en soi mauvais mais pour que l’homme au moins

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quidem ligni esus non ideo prohibitus est quia secundum se malus esset, sed ut homo saltem in hoc modico aliquid observaret ea sola ratione quia esset a Deo praeceptum: unde praedicti ligni esus factus est malus, quia prohibitus. Dicebatur autem lignum illud scientiae boni et mali, non quia haberet virtutem scientiae causativam, sed propter eventum sequentem, quia scilicet homo per eius esum experimento didicit quid intersit inter obedientiae bonum et inobedientiae malum.

en ce peu de choses obéisse pour l’unique raison que c’était défendu par Dieu : d’où le fait de manger de cet arbre devint mauvais parce que défendu. Cet arbre de la science du bien et du mal était ainsi appelé non qu’il aurait été cause de connaissance mais par ce qui s’en sui vit c’est-à-dire que l’homme en le mangeant apprit par expérience la différence entre le bien de l’obéissance et le mal de la désobéissance.

Caput 189 [70335] Compendium Chapitre 189 — LE DIABLE SÉDUIT theologiae, lib. 1 cap. 189 tit. De ÉVE seductione Diaboli ad Evam Le diable donc qui avait déjà péché, voyant l’homme ainsi constitué qu’il pouvait [70336] Compendium theologiae, lib. 1 parvenir à l’éternelle félicité, d’où lui était cap. 189 Diabolus igitur, qui iam tombé, et néanmoins qu’il pourrait pécher, peccaverat, videns hominem taliter entreprit de le détourner de la droite institutum ut ad perpetuam felicitatem justice, attaquant l’homme par le côté le pervenire posset, a qua ipse deciderat, et plus faible, tentant la femme chez qui nihilominus posset peccare, conatus est a régnait moins le don ou la lumière de la rectitudine iustitiae abducere, aggrediens sagesse; et afin de l’entraîner plus hominem ex parte debiliori, tentans facilement dans la transgression du feminam, in qua minus vigebat sapientiae précepte, il exclut frauduleusement la donum vel lumen: et ut in transgressionem crainte de la mort et il lui propose ce à quoi praecepti facilius inclinaret, exclusit l’homme tend naturellement : éviter mendaciter metum mortis, et ei illa l’ignorance, lui disant : "Vos yeux promisit quae homo naturaliter appetit, s’ouvriront" et l’excellence de leur scilicet vitationem ignorantiae, dicens: condition. "Vous serez comme des dieux" aperientur oculi vestri, et excellentiam et la perfection de la connaissance dignitatis, dicens: scientes bonum et "Sachant le bien et le mal". L’homme en malum. Homo enim ex parte intellectus effet du côté de l’intelligence fuit naturaliter fugit ignorantiam, et scientiam naturellement l’ignorance et désire la appetit; ex parte vero voluntatis, quae science; du côté de la volonté, qui naturaliter libera est, appetit celsitudinem naturellement est libre, il aspire à et perfectionem, ut nulli, vel quanto l’élévation et à la perfection pour n’être paucioribus potest, subdatur. soumis à personne ou aux moins d’hommes possible. Caput 190 [70337] Compendium Chapitre 190 — QU’EST-CE QUI A theologiae, lib. 1 cap. 190 tit. Quid fuit SÉDUIT LA FEMME inductivum mulieris La femme convoita donc l’élévation promise et en même temps la perfection de [70338] Compendium theologiae, lib. 1 la science. A cela s’ajoute la beauté et la cap. 190 Mulier igitur repromissam suavité du fruit appétissant et ainsi, celsitudinem simul et perfectionem méprisant la crainte de la mort, elle scientiae concupivit. Accessit etiam ad transgressa le précepte divin en mangeant 194


hoc pulchritudo et suavitas fructus, alliciens ad edendum, et sic metu mortis contempto, praeceptum Dei transgressa est, de vetito ligno edendo, et sic eius peccatum multiplex invenitur. Primo quidem superbiae, qua inordinate excellentiam appetiit. Secundo curiositatis, qua scientiam ultra terminos sibi praefixos concupivit. Tertio gulae, qua suavitate cibi permota est ad edendum. Quarto infidelitatis, per falsam aestimationem de Deo, dum credidit verbis Diaboli contra Deum loquentis. Quinto inobedientiae, praeceptum Dei transgrediendo.

du fruit défendu; et ainsi son péché s’est trouvé être multiple : d’abord la superbe qui aspire à une excellence désordonnée; en second lieu la curiosité en désirant une science au-delà des limites prescrites; en troisième lieu la gourmandise que la suavité du fruit poussa à manger; en quatrième lieu l’infidélité par une fausse estimation de Dieu, croyant aux paroles du diable contrairement à celles de Dieu; cinquièmement, la désobéissance en transgressant le précepte divin.

Caput 191 [70339] Compendium Chapitre 191 — COMMENT LE theologiae, lib. 1 cap. 191 tit. Quomodo PÉCHÉ PARVINT JUSQU’A pervenit peccatum ad virum L’HOMME C’est par la persuasion de la femme que le [70340] Compendium theologiae, lib. 1 péché par vient jusqu’à l’homme qui cap. 191 Ex persuasione autem mulieris cependant, comme le dit l’Apôtre, ne fut peccatum usque ad virum pervenit, qui pas séduit comme la femme (1 Tim 2, 14) tamen, ut apostolus dicit, non est seductus c’est-à-dire en ce qu’il aurait cru aux ut mulier, in hoc scilicet quod crederet paroles du diable qui contredisait Dieu. En verbis Diaboli contra Deum loquentis. effet il ne pouvait lui venir à l’idée que Non enim in eius mente cadere poterat, Dieu avait menacé par quelqu’astuce et Deum mendaciter aliquid comminatum défendu inutilement une chose utile. esse, neque inutiliter a re utili prohibuisse. Cependant il fut alléché par la promesse du Allectus tamen fuit promissione Diaboli, diable en désirant indûment l’excellence et excellentiam et scientiam indebite la science. Par là sa volonté s’éloignait de appetendo. Ex quibus cum voluntas eius a la droite justice et voulant plaire à sa rectitudine iustitiae discessisset, uxori femme, il la suivit dans la transgression du suae morem gerere volens, in précepte divin en mangeant du fruit de transgressione divini praecepti eam l’arbre défendu. secutus est, edendo de fructu ligni vetiti. Caput 192 [70341] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 192 tit. De effectu sequente culpam quantum ad rebellionem virium inferiorum rationi [70342] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 192 Quia igitur dicti status tam ordinata integritas tota causabatur ex subiectione humanae voluntatis ad Deum, consequens fuit ut subducta humana voluntate a subiectione divina, deperiret illa perfecta subiectio inferiorum virium ad rationem et corporis ad animam: unde

Chapitre 192 — CONSÉQUENCE DE LA FAUTE — RÉBELLION DES FORCES INFÉRIEURES A LA. RAISON Comme donc de cet état si parfaitement ordonné toute l’intégrité dépendait de la soumission de la volonté humaine à Dieu, la conséquence fut que une fois soustraite à la soumission à Dieu, dépérisse en même temps la soumission des forces inférieures à la raison et du corps à l’âme. D’où la conséquence que l’homme sentît dans l’appétit sensible inférieur les mouvements

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consecutum est ut homo sentiret in inferiori appetitu sensibili, concupiscentiae et irae et ceterarum passionum inordinatos motus non secundum ordinem rationis, sed magis ei repugnantes, et eam plerumque obnubilantes, et quasi perturbantes: et haec est repugnantia carnis ad spiritum, de qua Scriptura loquitur. Nam quia appetitus sensitivus, sicut et ceterae sensitivae vires, per instrumentum corporeum operatur, ratio autem absque aliquo organo corporali, convenienter quod ad appetitum sensitivum pertinet, carni imputatur; quod vero ad rationem, spiritui, secundum quod spirituales substantiae dici solent quae sunt a corporibus separatae.

désordonnés de la concupiscence, de la colère et des autres passions non selon l’ordre de la raison, mais plutôt lui résistant et le plus souvent l’obnubilant et comme la perturbant; c’est la résistance de la chair contre l’esprit dont parle l’Ecriture (Rom 7, 14-25; Gal 5, 16-26). Car comme l’appétit sensitif ainsi que les autres forces sensitives, opèrent par un instrument corporel, la raison de son côté sans aucun organe corporel, il est juste que ce qui appartient à l’appétit sensitif soit imputé à la chair et ce qui appartient à la raison imputé à l’esprit pour autant que les substances spirituelles sont dites celles qui sont séparées des corps.

Caput 193 [70343] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 193 tit. Quomodo fuit poena illata quantum ad necessitatem moriendi

Chapitre 193 — DE LA PEINE PORTÉE QUANT A LA NÉCESSITÉ DE MOURIR Il s’en suivit aussi que le corps serait affecté de la corruption et que par là l’homme encourrait nécessairement la mort, l’âme n’étant plus en quelque sorte capable de contenir le corps pour toujours en lui fournissant la vie. D’où l’homme en est devenu passible et mortel, non seulement comme pouvant souffrir et mourir comme auparavant mais comme condamné à la souffrance et à la mort.

[70344] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 193 Consecutum est etiam, ut in corpore sentiretur corruptionis defectus, ac per hoc homo incurreret necessitatem moriendi, quasi animatum non valens corpus in perpetuum continere, vitam ei praebendo: unde homo factus est passibilis et mortalis, non solum quasi potens pati et mori ut antea, sed quasi necessitatem habens ad patiendum et moriendum. Caput 194 [70345] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 194 tit. De aliis defectibus qui consequuntur in intellectu et voluntate [70346] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 194 Consecuti sunt in homine per consequens multi alii defectus. Abundantibus enim in appetitu inferiori inordinatis motibus passionum, simul etiam et in ratione deficiente lumine sapientiae, quo divinitus illustrabatur voluntas dum erat Deo subiecta, per consequens affectum suum rebus sensibilibus subdidit, in quibus oberrans a

Chapitre 194 — DES AUTRES DÉFAUTS CONSÉCUTIFS DANS L’INTELLIGENCE ET LA VOLONTÉ Par voie de conséquence s’en suivirent dans l’homme beaucoup d’autres défauts. En effet dans l’appétit inférieur abonda le désordre des moeurs; en même temps aussi dans la raison s’éteignit la lumière de la sagesse par laquelle Dieu l’éclairait tandis que la volonté lui était sou mise; en conséquence il assujettit son coeur aux choses sensibles qui l’éloignèrent de Dieu l’entraînant dans de nombreux péchés. Progressivement il se fit l’esclave des esprits impurs croyant trouver chez eux

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Deo multipliciter peccavit, et ulterius immundis spiritibus se subdidit per quos credidit in huiusmodi rebus agendis acquirendis sibi auxilium praestari, et sic in humano genere idolatria et diversa peccatorum genera processerunt: et quo magis in his homo corruptus fuit, eo amplius a cognitione et desiderio bonorum spiritualium et divinorum recessit.

une aide pour sa conduite dans l’acquisition de ces choses. Et ainsi dans le genre humain l’idolâtrie et toutes sortes de péchés firent leurs ravages et plus en cela l’homme se corrompait plus il s’éloignait de la connaissance et du désir des biens spirituels et divins.

Caput 195 [70347] Compendium Chapitre 195 — COMMENT CES theologiae, lib. 1 cap. 195 tit. Quomodo DÉFAUTS SE SONT TRANSMIS A LA isti defectus derivati sunt ad posteros POSTÉRITÉ Ce bienfait de la justice originelle attribué [70348] Compendium theologiae, lib. 1 divinement au genre humain en la personne cap. 195 Et quia praedictum originalis du premier père devait être par celui-ci iustitiae bonum sic humano generi in transmis à ses descendants. Or la cause primo parente divinitus attributum fuit, ut étant écartée il en fut de même pour ses tamen per ipsum derivaretur in posteros, effets de sortes que le premier homme remota autem causa removetur effectus, privé par son propre péché de ce bienfait consequens fuit ut primo homine tous les descendants en étaient privés et praedicto bono per proprium peccatum ainsi du reste c’est-à-dire qu’après le péché privato, omnes posteri privarentur, et sic du premier parent tous sont nés sans la de cetero, scilicet post peccatum primi justice originelle et avec tous les défauts parentis, omnes absque originali iustitia et qui en résultent. Et ce n’est pas contraire à cum defectibus consequentibus sunt l’ordre de la justice comme si Dieu exorti. Nec hoc est contra ordinem punissait dans les fils ce que le premier iustitiae, quasi Deo puniente in filiis quod père a commis; car cette peine n’est que la primus parens deliquit, quia ista poena soustraction de ce qui fut concédé non est nisi subtractio eorum quae divinement au premier homme dans l’ordre supernaturaliter primo homini divinitus surnaturel et par lui devait être transmis à sunt concessa, per ipsum in alios d’autres Donc ce n’etait dû à d’autres qu’à derivanda: unde aliis non debebantur, nisi la condition de leur être transmis par leur quatenus per primum parentem in eos premier père. C’est comme un roi qui erant transitura. Sicut si rex det feudum gratifie un soldat d’un fief pour être militi, transiturum per ipsum ad heredes, transmis par lui à ses héritiers; que s’il si miles contra regem peccat, ut feudum pèche contre le roi il mérite de perdre ce mereatur amittere, non potest postmodum fief qui ne pourra pas être par après ad eius heredes devenire: unde iuste transmis aux héritiers; d’où les descendants sont justement privés par la faute du père privantur posteri per culpam parentis. Caput 196 [70349] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 196 tit. Utrum defectus originalis iustitiae habeat rationem culpae in posteris

Chapitre 196 — LA PRIVATION DE LA JUSTICE ORIGINELLE ENTRAÎNE T ELLE UNE CULPABILITÉ CHEZ LES DESCENDANTS ? [70350] Compendium theologiae, lib. 1 Mais une question plus pressante se pose : cap. 196 Sed remanet quaestio magis est-ce que la privation de la justice urgens: utrum defectus originalis iustitiae originelle chez ceux qui sont nés du 197


in his qui ex primo parente prodierunt, rationem culpae possit habere. Hoc enim ad rationem culpae pertinere videtur, sicut supra dictum est, ut malum quod culpabile dicitur, sit in potestate eius cui imputatur in culpam. Nullus enim culpatur de eo quod non est in eo facere vel non facere. Non est autem in potestate eius qui nascitur, ut cum originali iustitia nascatur, vel sine ea: unde videtur quod talis defectus rationem culpae habere non possit. Sed haec quaestio de facili solvitur, si distinguatur inter personam et naturam. Sicut enim in una persona multa sunt membra, ita in una humana natura multae sunt personae, ut participatione speciei multi homines intelligantur quasi unus homo, ut Porphyrius dicit. Est autem hoc advertendum in peccato unius hominis, quod diversis membris diversa peccata exercentur, nec requiritur ad rationem culpae quod singula peccata sint voluntaria voluntate membrorum quibus exercentur, sed voluntate eius quod est in homine principale, scilicet intellectivae partis. Non enim potest manus non percutere aut pes non ambulare voluntate iubente. Per hunc igitur modum defectus originalis iustitiae est peccatum naturae, inquantum derivatur ex inordinata voluntate primi principii in natura humana, scilicet primi parentis, et sic est voluntarium habito respectu ad naturam, voluntate scilicet primi principii naturae, et sic transit in omnes qui ab ipso naturam humanam accipiunt, quasi in quaedam membra ipsius, et propter hoc dicitur originale peccatum, quia per originem a primo parente in posteros derivatur: unde cum alia peccata, scilicet actualia, immediate respiciant personam peccantem, hoc peccatum directe respicit naturam. Nam primus parens suo peccato infecit naturam, et natura infecta inficit personam filiorum, qui ipsam a primo parente suscipiunt.

premier père peut revêtir un caractère de culpabilité. Ce caractère consiste en ce que, comme on l’a dit plus haut (chapitre 120), le mal est imputable s’il est au pouvoir de celui à qui la faute est imputée. En effet personne n’est rendu coupable de ce qui n’est pas en lui de faire ou de ne pas faire. Or il n’est pas au pouvoir de celui qui naît de naître avec ou sans la justice originelle; d’où il semble bien qu’une telle privation ne puisse avoir un caractère de culpabilité. Mais ce problème se résout facilement si l’on distingue entre la personne et la nature. De même en effet que dans une seule personne il y a beaucoup de membres ainsi dans la seule nature humaine il y a beaucoup de personnes de sorte que par participation à l’espèce beaucoup d’hommes sont regardés comme étant un seul homme, comme le dit Porphyre (Isag. 2 c De specie). Or il faut savoir au sujet du péché d’un homme que des membres différents commettent différents péchés et il n’est pas requis à la culpabilité que chacun des péchés soit voulu de la volonté des membres qui les commettent mais de la volonté de ce qui est principal en l’homme c’est-à-dire la partie intellective. En effet la main ne peut pas ne pas frapper, ni le pied ne pas marcher quand la volonté l’ordonne. De cette manière donc la privation de la justice originelle est un péché de nature en tant qu’il provient de la volonté désordonnée du premier principe de la nature humaine, à savoir du premier père, et ainsi il est volontaire en regard de la nature, c’est-à-dire de par la volonté du premier principe de la nature et ainsi il passe en tous ceux qui reçoivent de lui la nature humaine comme s’étendant à ses membres. Et à cause de cela il est appelé péché d’origine car par origine il est descendu du premier père dans ses descendants. Comme donc les autres péchés c’est-à-dire actuels se rapportent directement à la personne qui pèche, celuici se rapporte directement à la nature. Car le premier père par son péché a porté atteinte à la nature et celle-ci affectée affecte la personne des fils qui l’ont reçue.

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Caput 197 [70351] Compendium Chapitre 197 — TOUS LES PÉCHÉS theologiae, lib. 1 cap. 197 tit. Quod non NE SONT PAS TRANSMIS AUX omnia peccata traducuntur in posteros DESCENDANTS Néanmoins tous les autres péchés, soit du [70352] Compendium theologiae, lib. 1 premier père, soit aussi des autres ne sont cap. 197 Nec tamen oportet quod omnia pas transmis aux descendants; car le peccata alia vel primi parentis, vel etiam premier péché du premier père enleva tout ceterorum, traducantur in posteros, quia le don conféré surnaturellement pour la primum peccatum primi parentis sustulit nature humaine en la personne du premier donum totum quod supernaturaliter erat père et ainsi est-il dit avoir corrompu ou collatum in humana natura personae primi infecté la nature. D’où les péchés qui ont parentis, et sic dicitur corrupisse vel suivi n’ont rien qu’ils puissent soustraire à infecisse naturam: unde peccata toute la nature humaine mais ils enlèvent consequentia non inveniunt aliquid ou diminuent un bien particulier c’est-àhuiusmodi quod possint subtrahere a tota dire personnel, ni ne corrompent la nature natura humana, sed auferunt ab homine si ce n’est en ce qui regarde telle ou telle aut diminuunt aliquod bonum particulare, personne. Or l’homme n’engendre pas son scilicet personale, nec corrumpunt semblable en personne mais en nature; et naturam, nisi inquantum pertinet ad hanc c’est pourquoi n’est pas transmis par le vel illam personam. Homo autem non père en ses descendants ce qui vicie la generat sibi similem in persona, sed in personne mais le premier péché qui a vicié natura: et ideo non traducitur a parente in la nature. posteros peccatum quod vitiat personam, sed primum peccatum quod vitiavit naturam. Caput 198 [70353] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 198 tit. Quod meritum Adae non profuit posteris ad reparationem [70354] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 198 Quamvis autem peccatum primi parentis totam humanam naturam infecerit, non tamen potuit per eius poenitentiam vel quodcumque eius meritum tota natura reparari. Manifestum est enim quod poenitentia Adae, vel quodcumque aliud eius meritum, fuit actus singularis personae, actus autem alicuius individui non potest in totam naturam speciei. Causae enim quae possunt in totam speciem, sunt causae aequivocae, et non univocae. Sol enim est causa generationis in tota specie humana, sed homo est causa generationis huius hominis. Singulare ergo meritum Adae, vel cuiuscumque puri hominis, sufficiens esse non poterat ad totam naturam

Chapitre 198 — LE MÉRITE D’ADAM NE FUT PAS UTILE A SES DESCENDANTS POUR LA RÉPARATION Bien que le péché du premier père ait infecté toute la nature humaine cependant toute la nature ne put être réparée par sa pénitence ou quelqu’autre mérite. Il est en effet évident que la pénitence d’Adam ou tout autre mérite fut l’acte d’un particulier; or l’acte d’un individu n’a aucune influence sur toute la nature de l’espèce. En effet les causes qui ont une telle influence sont des causes équivoques et non univoques. Le soleil en effet est la cause de la génération dans toute l’espèce humain&, mais l’homme est la cause de la génération de cet homme Donc le mérite particulier d’Adam ou de tout autre homme ne pouvait suffire à la réintégration de toute la nature. Que par un acte singulier du premier homme toute la nature ait été viciée c’est une conséquence accidentelle

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reintegrandam. Quod autem per actum singularem primi hominis tota natura est vitiata, per accidens est consecutum, inquantum eo privato innocentiae statu, per ipsum in alios derivari non potuit. Et quamvis per poenitentiam redierit ad gratiam, non tamen redire potuit ad pristinam innocentiam, cui divinitus praedictum originalis iustitiae donum concessum erat. Similiter etiam manifestum est quod praedictus originalis iustitiae status fuit quoddam speciale donum gratiae, gratia autem meritis non acquiritur, sed gratis a Deo datur. Sicut igitur primus homo a principio originalem iustitiam non ex merito habuit, sed ex divino dono, ita etiam, et multo minus, post peccatum eam mereri potuit poenitendo, vel quodcumque aliud opus agendo.

en tant que privé de l’état d’innocence il ne put le transmettre à d’autres. Et bien que par la pénitence il soit rentré en grâce, il ne put cependant revenir à sa première innocence à laquelle avait été concédé par Dieu le don de la justice originelle. Semblablement il est évident que cet état de justice originelle fut un don spécial de la grâce; la grâce ne s’acquiert pas par mérite mais est gratuitement conférée par Dieu. Donc de même que le premier homme n’a pas mérité dès le commencement la justice originelle mais de par un don de Dieu, ainsi aussi et beaucoup moins encore pouvait-il la mériter par la pénitence ou quelqu’autre oeuvre.

B — Le mystère de l’incarnation (chapitre 199 à 220)

1° Les motifs (chapitre 199 à 201) Caput 199 [70355] Compendium Chapitre 199 — LA RÉPARATION DE theologiae, lib. 1 cap. 199 tit. De LA NATURE HUMAINE PAR LE reparatione humanae naturae per Christum CHRIST Or il fallait que la nature humaine ainsi [70356] Compendium theologiae, lib. 1 infectée soit réparée par la providence cap. 199 Oportebat autem quod humana divine. Elle ne pouvait parvenir à la natura praedicto modo infecta, ex divina béatitude parfaite que si cette infection providentia repararetur. Non enim poterat était écartée, parce que la béatitude étant le ad perfectam beatitudinem pervenire, nisi bien parfait ne tolère aucune déficience et tali infectione remota: quia beatitudo cum surtout pas le péché lequel en quel que sit perfectum bonum, nullum defectum sorte s’oppose à la vertu qui est le chemin patitur, et maxime defectum peccati, quod qui con duit à Dieu, comme on l’a vu aliquo modo virtuti opponitur, quae est (chapitre 172). Et ainsi comme l’homme via in ipsam, ut dictum est. Et sic cum est fait pour la béatitude parce qu’elle est homo propter beatitudinem factus sit, quia sa fin dernière, il s’en suivrait que l’oeuvre ipsa est ultimus eius finis, sequeretur quod de Dieu serait frustrée dans une si noble opus Dei in tam nobili creatura créature; ce que le Psalmiste juge frustraretur, quod reputat inconveniens inconvenant en disant : "Est-ce donc en Psalmista, cum dicit, Psal. LXXXVIII, v. vain que tu as créé les enfants des hommes 48: nunquid enim vane constituisti omnes ?" (Ps 88, 48). Il fallait donc que la nature filios hominum? Sic igitur oportebat humaine soit réparée. humanam naturam reparari. Praeterea. En outre la bonté divine excède le pouvoir Bonitas divina excedit potentiam de la créature pour le bien. Or il est clair creaturae ad bonum. Patet autem ex supra par ce qu’on a dit (chapitres 144, 145 et dictis quod talis est hominis conditio 174) que telle est la condition de l’homme quandiu in hac mortali vita vivit, quod aussi longtemps qu’il est en cette vie 200


sicut nec confirmatur in bono immobiliter, ita nec immobiliter obstinatur in malo. Pertinet igitur hoc ad conditionem humanae naturae ut ab infectione peccati possit purgari. Non fuit igitur conveniens quod divina bonitas hanc potentiam totaliter dimitteret vacuam, quod fuisset, si ei reparationis remedium non procurasset.

mortelle de même qu’il n’est pas confirmé inébranlablement dans le bien ainsi, aussi ne l’est-il pas dans le mal. Il est donc propre à la condition humaine de pouvoir être purifiée de l’infection du péché. Il ne fut donc pas convenable que la bonté divine laissât totalement vaine sa puissance, ce qui aurait eu lieu si elle ne lui eut pas procuré un remède pour sa réparation.

Caput 200 [70357] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 200 tit. Quod per solum Deum incarnatum debuit natura reparari

Chapitre 200 — C’EST PAR SEUL INCARNÉ QUE LA NATURE A DÛ ÊTRE RÉPAREE On a montré (chapitre 198) que ni Adam ni quelqu’autre homme aussi pur soit-il (selon le texte latin : "pur" veut dire "simple" comme on dit : un simple mortel, surtout que le mot revient trois lignes plus bas : un pur homme) ne pouvaient nous racheter, soit parce que nul homme particulier n’avait prééminence sur toute la nature, soit que nul pur homme ne puisse être cause de la grâce. Par la même raison donc aucun ange ne pouvait réparer, parce que l’ange ne peut être cause de la grâce ni la récompense de l’homme quant à la parfaite et dernière béatitude à laquelle l’homme devait être ramené, car en cela ils sont égaux43[43]. Il reste donc que Dieu seul pouvait opérer cette réparation. Mais si Dieu eut réparé l’homme par sa seule volonté et puissance, l’ordre de la divine justice n’aurait pas été sauf qui veut que satisfaction soit faite pour le péché. Or Dieu n’est pas susceptible de satisfaire ou de mériter car cela est affaire de subalterne. Ainsi donc il n’était pas de la compétence de Dieu de satisfaire pour le péché, ni un pur homme ne le pouvait (chapitre 198). Il fut donc juste que Dieu se fit homme afin qu’ainsi ce soit le même qui puisse et réparer et satisfaire; et cette cause de l’incarnation divine l’Apôtre l’indique : "Le Christ Jésus est venu dans le monde pour sauver les pécheurs" (1 Tim 1, 13).

[70358] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 200 Ostensum est autem quod neque per Adam neque per aliquem alium hominem purum poterat reparari: tum quia nullus singularis homo praeeminebat toti naturae, tum quia nullus purus homo potest esse gratiae causa. Eadem ergo ratione nec per Angelum potuit reparari, quia nec Angelus potest esse gratiae causa, nec etiam praemium hominis quantum ad ultimam beatitudinem perfectam, ad quam oportebat hominem revocari, quia in ea sunt pares. Relinquitur igitur quod per solum Deum talis reparatio fieri poterat. Sed si Deus hominem sola sua voluntate et virtute reparasset, non servaretur divinae iustitiae ordo, secundum quam exigitur satisfactio pro peccato. In Deo autem satisfactio non cadit, sicut nec meritum, hoc enim est sub alio existentis. Sic igitur neque Deo competebat satisfacere pro peccato totius naturae humanae, nec purus homo poterat, ut ostensum est. Conveniens igitur fuit Deum hominem fieri, ut sic unus et idem esset qui et reparare et satisfacere posset. Et hanc causam divinae incarnationis assignat apostolus, I Tim. I, 15: Christus Iesus venit in hunc mundum peccatores salvos facere. Caput

201

[70359]

Compendium Chapitre

43[43] I. 3d 1 : 1, 2.

201

201

DES

AUTRES


theologiae, lib. 1 cap. 201 tit. De aliis MOTIFS DE L’INCARNATION DU causis incarnationis filii Dei FILS DE DIEU Il y a cependant d’autres causes de [70360] Compendium theologiae, lib. 1 l’incarnation divine. Parce qu’en effet cap. 201 Sunt tamen et aliae rationes l’homme s’était éloigné des choses incarnationis divinae. Quia enim homo a spirituelles pour se livrer tout entier aux spiritualibus recesserat, et totum se rebus choses corporelles, en raison de quoi il ne corporalibus dederat, ex quibus in Deum pouvait par lui-même retourner vers Dieu, per se ipsum redire non poterat, divina la divine sagesse, qui avait fait l’homme, sapientia, quae hominem fecerat, per assuma la nature corporelle et visita naturam corpoream assumptam hominem l’homme gisant dans les choses corporelles in corporalibus iacentem visitavit, ut per afin de le rappeler par le mystère de son sui corporis mysteria eum ad spiritualia corps aux choses spirituelles. revocaret. Fuit etiam necessarium humano De même il fut nécessaire au genre humain generi ut Deus homo fieret, ad qu’en devenant homme Dieu fasse ressortir demonstrandum naturae humanae la dignité de l’homme afin qu’ainsi il ne dignitatem, ut sic homo neque soit pas l’esclave des démons ni des choses Daemonibus subderetur, neque corporelles. corporalibus rebus. Simul etiam per hoc En même temps aussi en voulant se faire quod Deus homo fieri voluit, manifeste homme, Dieu fit montre de l’immensité de ostendit immensitatem sui amoris, ut ex son amour pour que par là les hommes ne hoc iam homines Deo subderentur non se soumettent pas à Dieu par crainte de la propter metum mortis, quam primus homo mort que le premier homme avait méprisée contempsit, sed per caritatis affectum. mais par attachement de charité. Datur etiam per hoc homini quoddam Par là aussi nous est donné un exemple de exemplum illius beatae unionis qua cette union bienheureuse par laquelle intellectus creatus increato spiritui l’intelligence créée sera pour la intelligendo unietur. Non enim restat connaissance unifiée à l’esprit incréé. En incredibile quin intellectus creaturae Deo effet il n’y a rien d’incroyable à ce que uniri possit, eius essentiam videndo, ex l’intelligence d’une créature puisse être quo Deus homini unitus est, naturam eius unie à Dieu en voyant son essence puisque assumendo. Perficitur etiam per hoc Dieu s’est uni à l’homme en prenant sa quodammodo totius operis divini nature. universitas, dum homo, qui est ultimo Par là aussi s’achève l’oeuvre divine toute creatus, circulo quodam in suum redit entière en ce que l’homme qui avait été principium, ipsi rerum principio per opus créé le dernier, comme par un cercle revient à son principe, uni au principe incarnationis unitus. même des choses par l’oeuvre de l’incarnation.

2° Les erreurs théologiques (chapitre 202 â 208) Caput 202 [70361] Compendium Chapitre 202 — DE L’ERREUR DE theologiae, lib. 1 cap. 202 tit. De errore PHOTIN AU SUJET DE Photini circa incarnationem filii Dei L’INCARNATION Ce mystère de l’incarnation divine Photin [70362] Compendium theologiae, lib. 1 pour sa part a tenté de le rejeter. Car à la cap. 202 Hoc autem divinae incarnationis suite d’Ebion de Cerinthe et de Paul de mysterium Photinus, quantum in se est, Samosate, il affirma que le Seigneur Jésus evacuavit. Nam Ebionem et Cerinthum et n’avait été qu’un pur homme, qu’il n’avait 202


Paulum Samosatenum sequens, dominum Iesum Christum fuisse purum hominem asseruit, nec ante Mariam virginem extitisse, sed quod per beatae vitae meritum, et patientiam mortis, gloriam divinitatis promeruit, ut sic Deus diceretur non per naturam, sed per adoptionis gratiam. Sic igitur non esset facta unio Dei et hominis, sed homo esset per gratiam deificatus, quod non singulare est Christo, sed commune omnibus sanctis, quamvis in hac gratia aliqui excellentiores aliis habeantur. Hic autem error auctoritatibus divinae Scripturae contradicit. Dicitur enim Ioan. I, 1: in principio erat verbum; et postea subdit: verbum caro factum est. Verbum ergo quod erat in principio apud Deum, carnem assumpsit, non autem homo, qui ante fuerat, per gratiam adoptionis deificatus. Item dominus dicit Ioan. VI, 38: descendi de caelo non ut faciam voluntatem meam, sed voluntatem eius qui misit me. Secundum autem Photini errorem non conveniret Christo descendisse, sed solum ascendisse, cum tamen apostolus dicat, Ephes. IV, 9: quod autem ascendit, quid est nisi quia et descendit primum in inferiores partes terrae? Ex quo manifeste datur intelligi, quod in Christo non haberet locum ascensio, nisi descensio praecessisset.

pas existé avant la Vierge Marie, mais que par le mérite d’une sainte vie et la patience dans la mort il avait mérité la gloire de la divinité de sorte qu’il est dit Dieu non par nature mais par la grâce de l’adoption. Ainsi donc il n’y aurait pas eu d’union de Dieu et de l’homme mais il y aurait un homme déifié par grâce, ce qui n’est pas particulier au Christ mais commun à tous les saints bien qu’en cette grâce certains soient tenus pour plus excellents que les autres. Cette erreur est contraire à l’autorité de l’Ecriture. Il est dit en effet chez Jean que : "Au commencement était le Verbe" et ensuite : "Le Verbe s’est fait chair." Donc le Verbe qui était depuis toujours auprès de Dieu a pris chair et non un homme qui était auparavant déifié par grâce d’adoption. De même en saint Jean, le Seigneur dit : "Je suis descendu du ciel non pour faire ma volonté, mais la volonté de celui qui m’a envoyé" (6, 38). Or selon l’erreur de Photin, il ne convenait pas au Christ d’être descendu mais seulement d’être monté, alors que cependant l’Apôtre dit : "Qu’Il est monté, qu’est-ce sinon qu’il est descendu d’abord dans les parties inférieures de la terre" (Eph 4, 9). De cela il devient évident que dans le Christ l’ascension n’aurait pas eu lieu si sa descente n’avait pas précédé.

Caput 203 [70363] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 203 tit. Error Nestorii circa incarnationem et eius improbatio

Chapitre 203 — L’ERREUR DE NESTORIUS AU SUJET DE L’INCARNATION ET SA RÉPROBATION Ce que voulant éviter, Nestorius se sépara en partie de l’erreur de Photin, car il confesse le Christ fils de Dieu non seulement par adoption de grâce mais de nature divine en laquelle Il existe coéternel au Père; en partie il est d’accord avec Photin en disant : Le Fils de Dieu n’est pas ainsi uni à un homme pour devenir une personne divine et humaine mais par la seule inhabitation en lui; et ainsi cet homme-là, de même que selon Photin était dit Dieu par la seule grâce, ainsi aussi selon Nestorius, il est dit Fils de Dieu non

[70364] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 203 Hoc igitur volens declinare Nestorius, partim quidem a Photini errore discessit, quia posuit Christum filium Dei non solum per adoptionis gratiam, sed per naturam divinam, in qua patri extitit coaeternus; partim vero cum Photino concordat, dicens, filium Dei non sic esse unitum homini ut una persona fieret Dei et hominis, sed per solam inhabitationem in ipso, et sic homo ille, sicut secundum Photinum per solam gratiam Deus dicitur,

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sic et secundum Nestorium Dei filius dicitur, non quia ipse vere sit Deus, sed propter filii Dei inhabitationem in ipso, quae est per gratiam. Hic autem error auctoritati sacrae Scripturae repugnat. Hanc enim unionem Dei et hominis apostolus exinanitionem nominat, dicens, Philip. II, 6, de filio Dei: qui cum in forma Dei esset, non rapinam arbitratus est esse se aequalem Deo, sed semetipsum exinanivit, formam servi accipiens. Non est autem exinanitio Dei quod creaturam rationalem inhabitet per gratiam, alioquin et pater et spiritus sanctus exinanirentur, quia et ipsi creaturam rationalem per gratiam inhabitant, dicente domino de se et de patre, Ioan. XIV, 23: ad eum veniemus, et mansionem apud eum faciemus, et apostolo de spiritu sancto, I Cor. III, 16: spiritus Dei habitat in vobis. Item non conveniret homini illi voces divinitatis emittere, si personaliter Deus non esset. Praesumtuosissime ergo dixisset: ego et pater unum sumus: et: antequam Abraham fieret, ego sum. Ego enim personam loquentis demonstrat: homo autem erat qui loquebatur. Est igitur persona eadem Dei et hominis. Ad hos ergo errores excludendos, in symbolo tam apostolorum quam patrum, facta mentione de persona filii, subditur: qui conceptus est de spiritu sancto, natus, passus, mortuus et resurrexit. Non enim ea quae sunt hominis, de filio Dei praedicarentur, nisi eadem esset persona filii Dei et hominis, quia quae uni personae conveniunt, non ex hoc ipso de altera praedicantur: sicut quae conveniunt Paulo, non ex hoc ipso praedicantur de Petro.

pas parce que il est vraiment Dieu mais à cause de l’inhabitation du Fils de Dieu en lui, laquelle se fit par grâce. Or cette erreur répugne à l’autorité de la sainte Écriture. En effet cette union de Dieu et de l’homme, l’Apôtre l’appelle un anéantissement en disant du Fils de Dieu : "Lui qui était en forme divine il n’a pas jugé une rapine d’être l’égal de Dieu44[44] mais il s’est anéanti lui-même prenant forme d’esclave" (Phil 2, 6). Or ce n’est pas un anéantissement pour Dieu d’habiter la créature rationnelle par la grâce; autrement le Père et l’Esprit Saint s’anéantiraient, car eux aussi habitent la créature rationnelle par grâce, le Seigneur disant de lui-même et du Père : "Nous viendrons en lui et nous y ferons notre demeure" (Jean 14, 23), et l’Apôtre dit de l’Esprit Saint : "L’Esprit de Dieu habite en vous" (1 Cor 3, 16). De même il ne conviendrait pas que cet homme émette des mots divins s’il n’était pas Dieu personnellement. C’est donc très présomptueusement qu’il aurait dit : "Moi et le Père nous sommes un" (Jean 10, 30) et "Avant qu’Abraham fut j’étais" (ib. 8, 58). Le mot "je" dénote en effet la personne qui parle; or c’était un homme qui parlait; c’est donc une même personne divine et humaine. Donc pour exclure ces erreurs est-il dit dans le Symbole des Apôtres et des Pères en faisant mention de la personne du Fils "Qui a été conçu du Saint-Esprit, est né, a souffert, est mort et ressuscité." En effet ce qui est de l’homme ne serait pas attribué au Fils de Dieu si ce n’était pas la même personne du Fils de Dieu et de l’homme; car ce qui convient à une personne n’est pas de ce fait attribuable à une autre. Comme ce qui convient à Paul n’est pas pour cela attribuable à Pierre.

Caput 204 [70365] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 204 tit. De errore Arii circa incarnationem et improbatio eius

Chapitre 204 — L’ERREUR D’ARIUS AU SUJET DE L’INCARNATION ET SA RÉFUTATION Donc pour confesser l’unité de Dieu et de

44[44]

Allusion historique à ce que dit le Christ devant le grand prêtre.

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[70366] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 204 Ut ergo unitatem Dei et hominis confiterentur quidam haeretici in partem contrariam diverterunt, dicentes, Dei et hominis esse unam non solum personam, sed etiam naturam. Cuius quidem erroris principium fuit ab Ario, qui ut ea quae in Scripturis dicuntur de Christo, quibus ostenditur minor patre, non nisi ad ipsum Dei filium possent referri secundum assumentem naturam, posuit in Christo non aliam animam esse quam Dei verbum, quod dixit corpori Christi fuisse pro anima: ut sic cum dicit: pater maior me est, vel cum orasse legitur, aut tristatus, ad ipsam naturam filii Dei sit referendum. Hoc autem posito, sequitur quod unio filii Dei ad hominem facta sit non solum in persona, sed etiam in natura. Manifestum est enim quod ex anima et corpore constituitur unitas humanae naturae. Et huius quidem positionis falsitas quantum ad id quod filium minorem patre asserit, supra est declarata, cum ostendimus filium patri aequalem. Quantum vero ad id quod dicit, verbum Dei in Christo fuisse pro anima, huius erroris ex praemissis falsitas ostendi potest. Ostensum est enim supra, animam corpori uniri ut formam, Deum autem impossibile est formam corporis esse, sicut supra ostensum est. Et ne forte Arius hoc diceret de summo Deo patre intelligendum, idem et de Angelis ostendi potest, quod secundum naturam corpori non possunt uniri per modum formae, cum sint secundum naturam suam a corporibus separati. Multo igitur minus filius Dei, per quem facti sunt Angeli, ut etiam Arius confitetur, corporis forma esse potest. Praeterea. Filius Dei etiam si sit creatura, ut Arius mentitur, tamen secundum ipsum in beatitudine praecedit omnes spiritus creatos. Est autem tanta Angelorum beatitudo, quod tristitiam habere non possunt. Non enim esset vera et plena felicitas, si aliquid eorum votis deficeret: est enim de ratione beatitudinis ut sit finale et perfectum bonum totaliter appetitum quietans. Multo igitur minus

l’homme, des hérétiques prirent un parti contraire en disant : de Dieu et de l’homme il n’y a pas seulement une personne mais aussi une nature. Le principe de cette erreur vient d’Arius. Celui-ci afin que ce qui est dit du Christ dans les Ecritures, par quoi il est dit moindre que le Père, ne puisse être rapporté au Fils de Dieu que selon sa nature assumante, a énoncé que dans le Christ il n’y a pas d’autre âme que le Verbe de Dieu. Et ainsi lorsque le Christ dit : "Mon Père est plus grand que moi", ou comme on dit qu’il a prié ou qu’il a été contristé, cela doit être rapporté à la nature même du Fils de Dieu. Cela posé il s’en suit que l’union du Fils de Dieu avec l’homme s’est faite non seulement en la personne mais aussi en la nature. En effet il est manifeste que de l’âme et du corps est constituée l’unité de l’humaine nature. La fausseté d’une telle position qui affirme que le Fils est moindre que le Père on l’a montrée plus haut (chapitres 41 à 43) où nous avons dit que le Fils est égal au Père. Quant à ce que le Verbe de Dieu, selon lui, était comme l’âme du Christ, on peut en démontrer la fausseté par ce qui a été dit auparavant. En effet on a montré (chapitres 85 et 90) que l’âme est unie au corps comme sa forme; or il est impossible que Dieu soit la forme d’un corps (chapitre 17). Et pour que peut-être Arius ne dise pas cela du Père Dieu Suprême, la même chose peut être montrée au sujet des anges qui selon leur nature ne peuvent être unis à un corps par manière de forme puisque selon leur nature ils sont séparés des corps. A fortiori donc le Fils de Dieu qui a créé ces anges, ce qu’admet Arius, ne peut être la forme d’un corps En outre le Fils de Dieu même s’il était créature, comme Arius ose le dire, cependant selon lui il dépasse dans la béatitude tous les esprits créés. Or la béatitude des anges est si grande qu’ils ne peuvent être tristes. En effet il n’y aurait pas de vraie et entière félicité si quelque chose manquait à leurs désirs. Or la béatitude est par définition le bien final et parfait et le repos du désir. A bien plus

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Dei filius tristari potest aut timere secundum suam naturam. Legitur autem tristatus, cum dicitur: coepit Iesus pavere et taedere, et moestus esse; et ipse etiam suam tristitiam profitetur, dicens: tristis est anima mea usque ad mortem. Manifestum est autem tristitiam non esse corporis, sed alicuius apprehensivae substantiae. Oportet igitur praeter verbum et corpus in Christo aliam fuisse substantiam quae tristitiam pati posset, et hanc dicimus animam. Rursus. Si Christus propterea assumpsit quae nostra sunt, ut nos a peccatis mundaret, magis autem necessarium erat nobis mundari secundum animam, a qua origo peccati processerat, et quae est subiectum peccati: non igitur corpus assumpsit sine anima, sed quia principalius animam, et corpus cum anima.

forte raison le Fils de Dieu ne peut-il être attristé ou craindre selon sa nature. Mais on dit qu’il fut contristé : "Jésus fut pris de peur, de dégoût et de tristesse" (Mc 14, 33). Et lui-même avoue sa tristesse en disant : "Mon âme est triste jusqu’à en mourir" (Ib. 34). Il est manifeste que cette tristesse n’était pas du corps mais d’une substance appréhensive. Il faut donc en plus du Verbe et du corps dans le Christ qu’il y eut une autre substance qui puisse souffrir la tristesse et que nous appelons l’âme. De plus, si le Christ a pris ce qui est nôtre pour nous purifier du péché il nous était encore plus nécessaire d’être purifiés selon l’âme où le péché a son origine et qui est sujet du péché : Il n’a donc pas pris un corps sans âme mais avant tout une âme, aussi donc un corps avec une âme.

Caput 205 [70367] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 205 tit. De errore Apollinaris circa incarnationem et improbatio eius

Chapitre 205 — DE L’ERREUR D’APOLLINAIRE ET SA RÉFUTATION AU SUJET DE L’INCARNATION Par là aussi on exclut l’erreur d’Apollinaire qui suivit d’abord Arius ne mettant dans le Christ une autre âme que le Verbe de Dieu. Mais il ne suivait pas Arius en ce qu’il faisait du Fils de Dieu une créature; or comme beaucoup de choses sont dites du Christ qui ne peuvent pas être attribuées au corps ni convenir au créateur, telles la tristesse, la crainte et autres, il fut enfin contraint de mettre une âme au Christ pour sanctifier son corps et pouvoir être le sujet de ces passions mais qui n’avait cependant ni raison ni intelligence; mais le Verbe tenait lieu au Christ-homme d’intelligence et de raison. Or cela est faux de beaucoup de manières. D’abord parce que c’est contraire à la nature des choses qu’une âme irrationnelle puisse être forme pour l’homme même s’il pouvait avoir la figure d’un corps. Or on ne peut rien admettre de monstrueux et contre nature dans l’incarnation du Christ. Ensuite c’eut été contraire au but de l’incarnation qui est de réparer l’humaine nature principalement quant à la partie intellective

[70368] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 205 Ex quo etiam excluditur error Apollinaris, qui primo quidem Arium secutus, in Christo non aliam animam esse posuit quam Dei verbum. Sed quia non sequebatur Arium in hoc quod filium Dei diceret creaturam, multa autem dicuntur de Christo quae nec corpori attribui possunt, nec creatori convenire, ut tristitia, timor et huiusmodi, coactus tandem fuit ponere quidem aliquam animam in Christo, quae corpus sensificaret, et quae harum passionum posset esse subiectum, quae tamen ratione et intellectu carebat, ipsum autem verbum homini Christo pro intellectu et ratione fuisse. Hoc autem multipliciter falsum esse ostenditur. Primo quidem, quia hoc est contra naturae rationem ut anima non rationalis sit forma hominis, cum tamen formam corporis habeat. Nihil autem monstruosum et innaturale in Christi incarnatione fuisse putandum est. Secundo, quia fuisset contra incarnationis finem, qui est

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reparatio humanae naturae, quae quidem principalius indiget reparari quantum ad intellectivam partem, quae particeps peccati esse potest. Unde praecipue conveniens fuit ut intellectivam hominis partem assumeret. Dicitur etiam Christus admiratus fuisse, admirari autem non est nisi animae rationalis, Deo vero omnino convenire non potest. Sicut igitur tristitia cogit in Christo ponere animam sensitivam, sic admiratio cogit ponere in Christo partem animae intellectivam.

qui est susceptible de péché. D’où il convenait principalement qu’Il assumât la partie intellective de l’homme. On dit aussi que le Christ s’est étonné (Mt 8, 10)45[45]. Or l'étonnement est seulement dans l’âme rationnelle et ne peut aucunement convenir à Dieu. De même donc que la tristesse nous oblige à admettre dans le Christ une âme sensitive, de même aussi l’étonnement oblige à admettre dans le Christ une partie intellectuelle de l’âme.

Caput 206 [70369] Compendium Chapitre 206 — DE L’ERREUR theologiae, lib. 1 cap. 206 tit. De errore D’EUTYCHÈS QUI POSE UNE Eutychetis ponentis unionem in natura UNION DE NATURE Eutychès les a suivis en quelque chose. Il [70370] Compendium theologiae, lib. 1 avance en effet qu’il y eut une seule nature cap. 206 Hos autem quantum ad aliquid de Dieu et de l’homme après l’incarnation; Eutyches secutus est. Posuit enim unam mais il n’avance pas qu’il manquait au naturam fuisse Dei et hominis post Christ soit l’intelligence soit l’âme soit incarnationem, non tamen posuit quod quelque chose de ce genre qui regarde Christo deesset vel anima vel intellectus, l’intégrité de la nature. Mais la fausseté de vel aliquid eorum quae ad integritatem cette opinion apparaît manifeste. En effet spectant naturae. Sed et huius opinionis la nature divine est en elle-même parfaite falsitas manifeste apparet. Divina enim en soi et immuable. La nature qui est natura in se perfecta et incommutabilis parfaite en soi ne peut faire avec une autre est. Natura enim quae in se perfecta est, une seule nature sans se changer en l’autre cum altera non potest in unam naturam comme la nourriture en celui qui se nourrit convenire, nisi vel ipsa convertatur in ou que l’autre se change en elle comme le alteram, sicut cibus in cibatum, vel bois en feu ou que l’une et l’autre ne se alterum convertatur in ipsum, sicut in transforment en une troisième comme les ignem ligna; vel utrumque transmutetur in éléments en corps composé; or tout cela la tertium, sicut elementa in corpus mixtum. divine immutabilité les rejette. Ce qui se Haec autem omnia removet divina change en un autre n’est pas immuable, ni immutabilitas. Non enim immutabile est ce qui peut être changé. Comme la nature neque quod in alterum convertitur, neque divine est parfaite en elle-même il ne peut in quod alterum converti potest. Cum ergo être question qu’elle se rencontre en une natura divina in se sit perfecta, nullo autre une seule nature. modo potest esse quod simul cum aliqua De plus si on considère l’ordre des choses, natura in unam naturam conveniat. l’ajout d’une plus grande perfection change Rursum. Si quis rerum ordinem la nature de l’espèce; autre en effet est consideret, additio maioris perfectionis l’espèce de ce qui est et vit seulement, telle variat naturae speciem: alterius enim la plante, que ce qui est seulement; et ce speciei est quod est et vivit tantum, ut qui est, vit et sent, tel l’animal, que ce qui planta, quam quod est tantum. Quod est vit seulement, telle la plante. De même autem est et vivit et sentit, ut animal, est ce qui est, vit, sent et pense tel l’homme, alterius speciei quam quod est et vivit est d’une autre espèce que ce qui est vit et 45[45] Guérison du fils du centurion.

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tantum, ut planta. Item quod est, vivit, sentit et intelligit, ut homo, est alterius speciei quam quod est, vivit et sentit tantum, ut animal brutum. Si igitur illa una natura quae ponitur esse Christi, supra haec omnia habuit quod divinum est, consequens est quod illa natura alterius fuerit speciei a natura humana, sicut natura humana a natura bruti animalis. Neque Christus igitur fuit homo eiusdem speciei: quod falsum esse ostenditur ex hoc quod ab hominibus secundum carnem progenitus fuit, sicut Matthaeus ostendit in principio Evangelii sui dicens: liber generationis Iesu Christi, filii David, filii Abraham.

sent seulement comme l’animal brut. Si donc cette unique nature qu’on donne au Christ, en plus de toutes ces choses posséda ce qui est divin, il s’en suit que cette autre nature fut d’une autre espèce que la nature humaine comme celle-ci est autre que l’animal brut. Et donc le Christ ne fut pas un homme de la même espèce; ce qui se prouve être faux commencement de son Evangile en disant : "Livre de la génération de Jésus-Christ, Fils de David, Fils d’Abraham" (1, 1).

Caput 207 [70371] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 207 tit. Contra errorem Manichaei dicentis, Christum non habuisse verum corpus, sed phantasticum

Chapitre 207 — CONTRE L’ERREUR MANICHÉENNE QUI DIT QUE LE CHRIST N’EUT PAS DE CORPS MAIS SEULEMENT UNE APPARENCE De même que Photin avait évacué le mystère de l’Incarnation en enlevant au Christ la nature divine, ainsi Mani le fit en lui enlevant la nature humaine. Comme il prétendait en effet que toute la nature corporelle avait été créée par le diable et qu’il ne convenait pas que le Fils du Dieu bon assumât une créature du diable il mit donc en avant que le Christ n’avait pas une vraie chair mais seulement une apparence; et tout ce qui est raconté dans les Evangiles au sujet du Christ appartenant à sa nature humaine il affirmait que tout cela s’était passé en apparence et non en réalité. Une telle position contredit manifestement la Sainte Écriture qui affirme que le Christ est né d’une vierge, fut circoncis, ayant eu faim, ayant mangé et enduré tout ce qui appartient à la nature de l’humaine chair. Ce que disent les Evangiles serait donc faux qui racontent cela du Christ ? De nouveau, le Christ dit de lui-même : "Je suis né et je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité" (Jean 18, 37). Il n’eut pas été témoin de la vérité, mais de la fausseté s’il avait fait voir en lui ce qu’il n’était pas, surtout après avoir prédit qu’il souffrirait des choses qu’on ne

[70372] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 207 Sicut autem Photinus evacuavit incarnationis mysterium, divinam naturam a Christo auferendo, sic Manichaeus auferendo humanam. Quia enim ponebat totam creaturam corpoream a Diabolo fuisse creatam, nec erat conveniens ut boni Dei filius assumeret Diaboli creaturam, ideo posuit Christum non habuisse veram carnem, sed phantasticam tantum, et omnia quae in Evangelio de Christo narrantur ad humanam naturam pertinentia, in phantasia, et non in veritate facta fuisse asserebat. Haec autem positio manifeste sacrae Scripturae contradicit, quae Christum asserit de virgine natum, circumcisum, esuriisse, comedisse et alia pertulisse quae pertinent ad humanae carnis naturam. Falsa igitur esset Evangeliorum Scriptura, haec narrans de Christo. Rursus. Ipse Christus de se dicit Ioan. XVIII, 37: in hoc natus sum, et ad hoc veni in mundum, ut testimonium perhibeam veritati. Non fuisset autem veritatis testis, sed magis falsitatis, si in se demonstrasset quod non erat: praesertim cum praedixerit se passurum quae sine vera carne pati non potuisset, scilicet quod

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traderetur in manus hominum, quod conspueretur, flagellaretur, crucifigeretur. Dicere ergo Christum veram carnem non habuisse, nec huiusmodi in veritate, sed solum in phantasia eum fuisse perpessum, est Christo imponere falsitatem. Adhuc. Veram opinionem a cordibus hominum removere, est hominis fallacis. Christus autem hanc opinionem a cordibus discipulorum removit. Cum enim post resurrectionem discipulis apparuit qui eum spiritum vel phantasma esse existimabant, ad huiusmodi suspicionem de cordibus eorum tollendam, dixit: palpate, et videte, quia spiritus carnem et ossa non habet, sicut me videtis habere; et in alio loco, cum supra mare ambularet, existimantibus eum discipulis esse phantasma, et ob hoc eis in timore constitutis, dominus dixit: ego sum, nolite timere. Si igitur haec opinio vera est, necesse est dicere Christum fuisse fallacem. Christus autem veritas est, ut ipse de se dicit. Haec opinio igitur est falsa.

peut souffrir sans une vraie chair : qu’il serait livré aux mains des hommes, conspué, flagellé, crucifié. Dire donc que le Christ n’a pas eu de vraie chair ni d’avoir supporté rien de ce genre en vérité mais en imagination c’est faire du Christ un imposteur. En outre détromper les hommes dans leur persuasion la plus intime c’est le fait d’un fourbe or le Christ a détrompé ses disciples dans une telle persuasion. En effet lorsqu’après sa résurrection il apparut à ses disciples qui croyaient voir en lui un esprit ou quelque fantôme il dit : "Touchez et vous verrez qu’un esprit n’a ni chair ni os comme vous voyez que j’en ai" (Lc 24, 39). Et dans un autre endroit comme Il marchait sur la mer, ses disciples estimant que c’était un fantôme et à cause de cela étant dans la crainte, le Seigneur de leur dire : "C’est bien moi, ne craignez pas" (Mt 14, 27; Mc 6, 50; Jean 6, 20). Si donc l’opinion des disciples est vraie, il est nécessaire de dire que le Christ fut un imposteur; or le Christ est la vérité comme il le dit de luimême (Jean 14, 6). Donc une telle opinion est fausse.

Caput 208 [70373] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 208 tit. Quod Christus verum corpus habuit, non de caelo, contra Valentinum

Chapitre 208 — CONTRE VALENTIN — LE CHRIST EUT UN VRAI CORPS QUI N’ÉTAIT PAS DU CIEL Valentin admet bien que le corps du Christ était réel; mais il disait qu’Il n’avait pas pris chair de la Vierge, mais qu’Il avait apporté du ciel un corps formé qui traversa la Vierge, comme l’eau traverse le canal, et qu’Il n’en a rien reçu. Cela est aussi contraire à la vérité de l’Ecriture. L’Apôtre dit en effet : "Qui a été fait de la semence de David selon la chair" (Rom 1, 3) et "Dieu envoya son Fils unique fait de la femme" (Gal 4, 4). Et Mathieu dit aussi : "Et Jacob engendra Joseph l’époux de Marie de laquelle est né Jésus, qu’on appelle le Christ" (1, 16) et ensuite il la nomme sa mère : "Comme sa mère Marie était fiancée à Joseph" (ib. 18). Ces affirmations seraient fausses si le Christ n’avait pas pris chair de la Vierge. Il est

[70374] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 208 Valentinus autem etsi verum corpus Christum habuisse confiteretur, dicebat tamen eum carnem non assumpsisse de virgine, sed attulisse corpus de caelo formatum, quod transivit per virginem, nihil ex ea accipiens, sicut aqua transit per canalem. Hoc etiam veritati Scripturae contradicit. Dicit enim apostolus, Rom. I, 3: qui factus est ei ex semine David secundum carnem, et ad Gal. IV, 4, dicit: misit Deus filium suum unigenitum factum ex muliere. Matthaeus autem I, 16, dicit: et Iacob genuit Ioseph virum Mariae, de qua natus est Iesus, qui vocatur Christus, et postmodum eam eius

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matrem nominat subdens: cum esset desponsata mater eius Maria Ioseph. Haec autem vera non essent, si Christus de virgine carnem non assumpsisset. Falsum est igitur quod corpus caeleste attulerit. Sed quod apostolus I ad Corinth. XV, 47, dicit: secundus homo de caelo caelestis, intelligendum est quod de caelo descendit secundum divinitatem, non autem secundum substantiam corporis. Adhuc. Nulla ratio esset quare corpus de caelo afferens Dei filius, uterum virginis introisset, si ex ea nil assumeret, sed magis videretur esse fictio quaedam, dum ex utero matris egrediens demonstraret se ab ea accepisse carnem quam non acceperat. Cum igitur omnis falsitas a Christo sit aliena, simpliciter confitendum est, quod Christus sic processit ex utero virginis quod ex ea carnem accepit.

donc faux qu’il ait apporté un corps céleste. Mais ce que l’Apôtre dit : "Le second homme est céleste venu du ciel" (1 Cor 15, 47) doit être compris qu’il descendit du ciel selon la divinité non selon la substance du corps. Encore, il n’y aurait aucun motif pourquoi Il eût apporté un corps du ciel et fût entré dans le sein de la Vierge s’il n’en avait rien pris. Mais il y aurait quelque feinte de laisser voir, en sortant du sein de la Vierge, qu’Il en reçût une chair sans l’avoir reçue. Comme donc toute fausseté est étrangère au Christ il faut simplement admettre que le Christ vint aussi du sein de la Vierge dont Il en a reçu sa chair.

3° Qu’est-ce que l’Incarnation ? (chapitres 209 à 212) Caput 209 [70375] Compendium Chapitre 209 — QUE DIT AU SUJET theologiae, lib. 1 cap. 209 tit. Quae sit DE L’INCARNATION ? sententia fidei circa incarnationem De ce qu’on a dit jusqu’à présent on peut conclure selon la vérité de la foi catholique [70376] Compendium theologiae, lib. 1 que le Christ eut un vrai corps de notre cap. 209 Ex praemissis igitur colligere nature, une âme rationnelle, en même possumus, quod in Christo secundum temps et avec cela une parfaite divinité. Or veritatem Catholicae fidei fuit verum ces trois substances se rencontrent dans corpus nostrae naturae, vera anima une seule personne mais non dans une rationalis, et simul cum hoc perfecta seule nature. deitas. Hae autem tres substantiae in unam Pour exposer cette vérité certains se sont personam conveniunt, non autem in unam engagés dans des voies erronées. Certains naturam. Ad cuius etiam veritatis en effet considérèrent que tout ce qui expositionem aliqui per quasdam vias advient à quelqu’un après son être complet erroneas processerunt. Considerantes lui est ajouté accidentellement, tel un enim quidam, quod omne quod advenit vêtement; ainsi, disent- ils, par une union alicui post esse completum, accidentaliter accidentelle l’humanité a été unie à la ei adiungitur, ut homini vestis, posuerunt divinité dans la personne du Fils de sorte quod humanitas accidentali unione fuerit que la nature assumée se rapporterait à la in persona filii divinitati coniuncta, ita personne du Fils de Dieu comme le scilicet quod natura assumpta se haberet vêtement à l’homme. En confirmation de ad personam filii Dei sicut vestis ad cela ils citent ce que dit l’Apôtre au sujet hominem. Ad cuius confirmationem du Christ : "Et on le tenait extérieurement inducebant quod apostolus dicit ad Philip. pour un homme" (Ph 2, 7). de Christo, quod habitu inventus est ut De nouveau ils considéraient que de homo. Rursus considerabant quod ex l’union de l’âme et du corps résulte un unione animae et corporis efficitur individu de nature rationnelle qu’on individuum quoddam rationalis naturae, appelle "personne". Si donc l’âme dans le 210


quod nominatur persona. Si igitur anima in Christo fuisset corpori unita, videre non poterant quin sequeretur quod ex tali unione constitueretur persona. Sequeretur ergo in Christo duas esse personas, scilicet personam assumentem, et personam assumptam: in homine enim induto non sunt duae personae, quia indumentum rationem personae non habet. Si autem vestis esset persona, sequeretur in homine vestito duas esse personas. Ad hoc igitur excludendum, posuerunt quidam animam Christi unitam nunquam fuisse corpori, sed quod persona filii Dei animam et corpus separatim assumpsit. Sed haec opinio dum unum inconveniens vitare nititur, incidit in maius. Sequitur enim ex necessitate, quod Christus non fuerit verus homo. Veritas enim humanae naturae requirit animae et corporis unionem, nam homo est qui ex utroque componitur. Sequeretur etiam quod Christi non fuerit vera caro, nec aliquod membrum eius habuit veritatem. Remota enim anima non est oculus, aut manus, aut caro et os, nisi aequivoce, sicut pictus aut lapideus. Sequeretur etiam quod Christus vere mortuus non fuerit. Mors enim est privatio vitae. Manifestum est enim quod divinitatis vita per mortem privari non potuit, corpus autem vivum esse non potuit, si ei anima coniuncta non fuit. Sequeretur etiam ulterius quod Christi corpus sentire non potuit, non enim sentit corpus nisi per animam sibi coniunctam. Adhuc autem haec opinio in errorem Nestorii relabitur, quem tamen declinare intendit. In hoc enim erravit Nestorius, quod posuit verbum Dei homini Christo fuisse unitum secundum inhabitationem gratiae, ita quod verbum Dei fuerit in illo homine sicut in templo suo. Nihil autem refert dicere, quantum ad propositum pertinet, quod verbum est in homine sicut in templo, et quod natura humana verbo adveniat ut vestimentum vestito: nisi quod in tantum haec opinio est deterior, quia Christum verum hominem confiteri non potest. Est igitur haec opinio non immerito condemnata. Adhuc autem

Christ eut été unie au corps ils ne pouvaient pas s’apercevoir qu’au con traire une telle union constituait une personne. Il y aurait donc deux personnes dans le Christ c’est-à-dire celle qui assume et l’autre assumée; en effet dans l’homme qui est vêtu il n’y a pas deux personnes, car le vêtement n’est pas une personne. Or si le vêtement était une personne, il s’en suivrait que dans un homme vêtu il y a deux personnes. Afin d’éviter cela d’autres ont dit que l’âme du Christ ne fut jamais unie au corps, mais que la personne du Fils de Dieu a pris séparément l’âme et le corps. Mais cette opinion en voulant éviter un inconvénient est tombée dans un plus grave. Il s’en suit en effet nécessairement que le Christ n’a pas été un vrai homme. En effet la vérité de la nature humaine exige l’union de l’âme et du corps; car est homme celui qui est composé des deux. Il s’en suivrait aussi que le Christ ne fut pas une vraie chair et qu’aucun de ses membres ne fut réel. Sans âme en effet il n’y a ni oeil, ni chair, ni os sinon que d’une manière équivoque comme quelque chose en peinture ou en sculpture. Il s’en suivrait aussi que le Christ ne fut pas réellement mort : car la mort est privation de la vie. Il est en effet manifeste que la vie divine ne peut être supprimée par la mort; et le corps n’a pu être vivant s’il n’a été uni à une âme. Il s’en suivrait de plus que le corps du Christ n’a pu avoir de sensation, car le corps n’a pas de sensation s’il n’est uni à une âme. Encore : cette opinion retombe dans l’erreur de Nestorius tout en voulant l’éviter. En ceci en effet consiste l’erreur de Nestorius quand il avance que le Verbe de Dieu fut uni au Christ homme selon l’habitation de la grâce de sorte que le Verbe de Dieu a été dans cet homme comme dans son temple. Il n’importe guère qu’ils disent à ce sujet que le Verbe est en l’homme comme dans un temple et que la nature humaine advient au Verbe comme un vêtement, si ce n’est que cette dernière opinion est pire, car elle ne peut confesser que le Christ est un vrai homme. Elle a

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homo vestitus non potest esse persona vestis aut indumenti, nec aliquo modo dici potest quod sit in specie indumenti. Si igitur filius Dei humanam naturam ut vestimentum assumpsit, nullo modo dici poterit persona humanae naturae, nec etiam dici poterit quod filius Dei sit eiusdem speciei cum aliis hominibus, de quo tamen apostolus dicit quod est in similitudinem hominum factus. Unde patet hanc opinionem esse totaliter evitandam.

donc été justement condamnée. Encore : un homme vêtu ne peut être personne d’un habit ou d’un vêtement et on ne peut dire qu’il est de l’espèce vêtement. Si donc le Fils de Dieu a pris la nature humaine comme vêtement il ne peut aucunement être une personne de nature humaine ni aussi de même espèce que les autres hommes. Et cependant l’Apôtre dit de Lui qu’il "fut comme les autres hommes" (Ph 2, 7). D’où il ressort que cette opinion est à rejeter totalement.

Caput 210 [70377] Compendium Chapitre 210 — IL N’Y A PAS EN LUI theologiae, lib. 1 cap. 210 tit. Quod in DEUX HYPOSTASES ipso non sunt duo supposita D’autres ont voulu éviter ces inconvénients et ils ont dit que dans le Christ l’âme fut [70378] Compendium theologiae, lib. 1 unie à un corps et que d’une telle union un cap. 210 Alii vero praedicta homme s’est constitué qu’ils disent assumé inconvenientia vitare volentes, posuerunt par le Fils de Dieu en l’unité d’une quidem in Christo animam corpori fuisse personne en raison de quoi, disent-ils, cet unitam, et ex tali unione quendam homme est Fils de Dieu et le Fils de Dieu hominem constitutum fuisse, quem dicunt est cet homme. Et parce que a filio Dei in unitatem personae cette"assomption"se termine, disent-ils, en assumptum, ratione cuius assumptionis l’unité de la personne ils confesseraient à illum hominem dicunt esse filium Dei, et la vérité dans le Christ une seule personne filium Dei dicunt esse illum hominem. Et de Dieu et de l’homme; mais parce que cet quia assumptionem praedictam ad homme qu’ils disent constitué d’une âme et unitatem personae dicunt esse terminatam, d’un corps est un sùppôt ou hypostase confitentur quidem in Christo unam d’humaine nature ils posent dans le Christ personam Dei et hominis, sed quia hic deux suppôts et deux hypostases, l’une de homo, quem ex anima et corpore nature humaine créée et temporelle, l’autre constitutum dicunt, est quoddam de nature divine incréée et éternelle. Or suppositum vel hypostasis humanae cette position quoique verbalement naturae, ponunt in Christo duo supposita différente de celle de Nestorius, cependant et duas hypostases: unum naturae examinée à fond de l’intérieur revient à humanae, creatum et temporale; aliud celle de Nestorius. Il est manifeste en effet divinae naturae, increatum et aeternum. que la personne n’est rien autre que la Haec autem positio licet ab errore Nestorii substance individuelle de nature verbotenus recedere videatur, tamen si rationnelle; or l’âme humaine est quis eam interius perscrutetur, in idem rationnelle. Et de cela même qu’on pose cum Nestorio labitur. Manifestum est dans le Christ une hypostase ou suppôt de enim quod persona nihil aliud est quam nature humaine, temporel et créé, on pose substantia individua rationalis naturae, aussi dans le Christ une personne humana autem natura rationalis est: unde temporelle, créée; c’est en effet ce que et ex hoc ipso quod ponitur in Christo signifie le mot "suppôt" ou "hypostase" aliqua hypostasis vel suppositum naturae c’est-à-dire une substance individuelle. humanae, temporale et creatum, ponitur Met tant donc dans le Christ deux suppôts etiam aliqua persona in Christo, ou deux hypostases, s’ils comprennent ce temporalis creata: hoc enim est quod qu’ils disent, ils doivent admettre qu’il y a 212


nomine suppositi vel hypostasis significatur, scilicet individua substantia. Ponentes ergo in Christo duo supposita vel duas hypostases, si quod dicunt intelligunt, necesse habent ponere duas personas. Item. Quaecumque supposito differunt, ita se habent, quod ea quae sunt propria unius, alteri convenire non possunt. Si ergo non est idem suppositum filius Dei et filius hominis, sequitur quod ea quae sunt filii hominis, non possunt attribui filio Dei, nec e converso. Non ergo poterit dici Deus crucifixus, aut natus ex virgine: quod est Nestorianae impietatis. Si quis autem ad haec dicere velit, quod ea quae sunt hominis illius, filio Dei attribuuntur, et e converso propter unitatem personae, quamvis sint diversa supposita, hoc omnino stare non potest. Manifestum est enim quod suppositum aeternum filii Dei non est aliud quam ipsa eius persona. Quaecumque igitur dicuntur de filio Dei ratione suae personae, dicerentur de ipso ratione sui suppositi. Sed ea quae sunt hominis, non dicuntur de eo ratione suppositi, quia ponitur filius Dei a filio hominis supposito differre. Neque igitur ratione personae de filio Dei dici poterunt quae sunt propria filii hominis, ut nasci de virgine, mori, et similia. Adhuc. Si de supposito aliquo temporali Dei nomen praedicetur, hoc erit recens et novum. Sed omne quod recenter et de novo dicitur Deus, non est Deus, nisi quia factum est Deus. Quod autem est factum Deus, non est naturaliter Deus, sed per adoptionem solum. Sequitur ergo quod ille homo non fuerit vere et naturaliter Deus, sed solum per adoptionem: quod etiam ad errorem Nestorii pertinet.

deux personnes. De même ce qui diffère comme suppôt fait que ce qui est propre à l’un ne peut convenir à un autre. Si donc ce n’est pas le même suppôt que le Fils de Dieu et le fils de l’homme il suit que ce qui est du fils de l’homme ne peut être attribué au Fils de Dieu ni inversement. On ne pourra donc pas dire qu’un Dieu a été crucifié ou né de la Vierge Marie, ce qui est l’impiété nestorienne. Si quelqu’un voulait dire à cela que ce qui est de cet homme est attribué au Fils de Dieu et inversement à cause de l’unité de la personne, bien qu’il y ait des suppôts divers, cela ne peut pas tenir. Il est manifeste en effet que le suppôt éternel du Fils de Dieu n’est pas autre que sa personne même. Donc tout ce qui est dit du Fils de Dieu en raison de sa personne se dirait également de lui en rai son même de son suppôt; mais ce qui est de l’homme n’est pas dit de Lui en raison de son suppôt parce qu’on pose que le Fils de Dieu diffère du fils de l’homme comme suppôt. Ni donc ne pourront être dits de la personne du Fils de Dieu les choses qui sont propres du fils de l’homme, comme naître de la Vierge, mourir et autres choses semblables. Encore, si au sujet d’un suppôt temporel quelconque on lui attribue le nom divin, c’est du récent et du nouveau’. Mais tout ce qui est récent et nouveau et qu’on applique à Dieu ce n’est pas Dieu sinon qu’on le fait Dieu; or ce qu’on a fait Dieu n’est pas Dieu naturellement mais par adoption seulement. Il s’en suit donc que cet homme n’aura pas été Dieu vraiment et naturellement, mais seulement par adoption, ce qui revient à l’erreur de Nestorius (chapitre 203).

Caput 211 [70379] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 211 tit. Quod in Christo est unum tantum suppositum et est una tantum persona

Chapitre 211 — DANS LE CHRIST IL N’Y A QU’UN SUPPÔT ET QU’UNE PERSONNE Ainsi donc il faut dire que dans le Christ non seulement il y a une seule personne [70380] Compendium theologiae, lib. 1 divine et humaine, mais aussi un seul cap. 211 Sic igitur oportet dicere, quod in suppôt et une seule hypostase; non pas une 213


Christo non solum sit una persona Dei et hominis, sed etiam unum suppositum et una hypostasis: natura autem non una, sed duae. Ad cuius evidentiam considerare oportet, quod haec nomina persona, hypostasis et suppositum, integrum quoddam designant. Non enim potest dici quod manus aut caro aut quaecumque aliarum partium sit persona vel hypostasis aut suppositum, sed hoc totum, quod est hic homo. Ea vero nomina quae sunt communia individuis substantiarum et accidentium, ut individuum et singulare, possunt et toti et partibus aptari. Nam partes cum accidentibus aliquid habent commune: scilicet quod non per se existunt, sed aliis insunt, licet secundum modum diversum. Potest igitur dici quod manus Socratis et Platonis est quoddam individuum, vel singulare quoddam, licet non sit hypostasis vel suppositum vel persona. Est etiam considerandum ulterius, quod aliquorum coniunctio per se considerata, quandoque quidem facit aliquod integrum, quae in alio propter additionem alterius non constituit aliquod integrum, sicut in lapide commixtio quatuor elementorum facit aliquod integrum: unde illud quod est ex elementis constitutum, in lapide potest dici suppositum vel hypostasis, quod est hic lapis, non autem persona, quia non est hypostasis naturae rationalis. Compositio autem elementorum in animali non constituit aliquod integrum, sed constituit partem, scilicet corpus: quia necesse est aliquid aliud advenire ad completionem animalis, scilicet animam; unde compositio elementorum in animali non constituit suppositum vel hypostasim, sed hoc animal totum est hypostasis vel suppositum. Nec tamen propter hoc minus est efficax in animali elementorum compositio quam in lapide, sed multo amplius, quia est ordinata ad rem nobiliorem. Sic igitur in aliis hominibus unio animae et corporis constituit hypostasim et suppositum, quia nihil aliud est praeter haec duo. In domino autem Iesu Christo praeter animam et corpus

nature mais deux. Pour en faire l’évidence il faut considérer que ces trois noms : personne, hypostase et suppôt désignent une certaine entièreté (intégrité). En effet on ne peut pas dire que la main ou la chair ou toute autre partie soit une personne ou une hypostase ou un suppôt mais ce tout qui est cet homme. Mais les noms qui sont communs aux individus, substances et accidents, peuvent s’appliquer au tout ou aux parties, comme "individu" et "singulier". Car les parties ont quelque chose de commun avec les accidents c’està-dire qu’elles ne sont pas par elles-mêmes mais sont dans les autres, bien que de manière différente. On peut donc dire que la main de Socrate ou de Platon est quelque chose d’individuel ou de singulier, bien qu’elle ne soit ni hypostase, ni suppôt, ni personne. De plus il faut aussi savoir que des choses réunies, con sidérées en elles-mêmes constituent parfois une entièreté, mais que réunies autrement où s’ajoute quelque chose d’autre il n’y a plus cette entièreté ainsi dans la pierre la rencontre des quatre éléments fait un tout; d’où ce qui est composé des éléments peut être dit suppôt dans la pierre ou l’hypostase qu’est cette pierre, mais non pas personne parce que ce n’est pas une hypostase de nature rationnelle. Quant à la composition des éléments dans l’animal, elle ne constitue pas un tout mais une partie, c’est-à-dire le corps, car il est nécessaire que quelque chose d’autre advienne pour l’animai complet c’est-à-dire l’âme; d’où l’ensemble des éléments ne constitue pas chez lui un suppôt ou une hypostase, mais c’est tout l’animal qui est hypostase ou suppôt. Cependant ce n’est pas que l’ensemble des éléments dans l’animal soit moins efficace que dans la pierre mais bien davantage parce qu’ordonné à une chose meilleure. Ainsi donc chez les hommes l’union de l’âme et du corps constitue l’hypostase et le suppôt car rien d’autre n’est au-delà de ces deux. Dans le Seigneur Jésus en plus de l’âme et du corps advient une troisième

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advenit tertia substantia, scilicet divinitas. Non ergo est seorsum suppositum vel hypostasis, sicut nec persona, id quod est ex corpore et anima constitutum, sed suppositum, hypostasis vel persona est id quod constat ex tribus substantiis, corpore scilicet et anima et divinitate, et sic in Christo sicut est una tantum persona, ita unum suppositum et una hypostasis. Alia autem ratione advenit anima corpori, et divinitas utrique. Nam anima advenit corpori ut forma eius existens, unde his duobus constituitur una natura, quae dicitur humana natura. Divinitas autem non advenit animae et corpori per modum formae, neque per modum partis: hoc enim est contra rationem divinae perfectionis. Unde ex divinitate et anima et corpore non constituitur una natura, sed ipsa natura divina in seipsa integra et pura existens sibi quodam modo incomprehensibili et ineffabili humanam naturam ex anima et corpore constitutam assumpsit, quod ex infinita virtute eius processit. Videmus enim quod quanto aliquod agens est maioris virtutis, tanto magis sibi applicat aliquod instrumentum ad aliquod opus perficiendum. Sicut igitur virtus divina propter sui infinitatem est infinita et incomprehensibilis, ita modus quo sibi univit humanam naturam Christus, quasi organum quoddam ad humanae salutis effectum, est nobis ineffabilis, et excedens omnem aliam unionem Dei ad creaturam. Et quia, sicut iam diximus, persona, hypostasis et suppositum designant aliquid integrum, si divina natura in Christo est ut pars, et non ut aliquid integrum, sicut anima in compositione hominis, una persona Christi non se teneret tantum ex parte naturae divinae, sed esset quoddam constitutum ex tribus, sicut et in homine persona, hypostasis et suppositum est quod ex anima et corpore constituitur. Sed quia divina natura est aliquid integrum, quod sibi assumpsit per quandam ineffabilem unionem humanam naturam, persona se tenet ex parte divinae naturae, et similiter hypostasis et suppositum;

substance c’est-à-dire la divinité. Il n’y a donc pas mis à part le suppôt, l’hypostase, comme non plus la personne dans ce qui est constitué de l’âme et du corps; mais le suppôt ou hypostase ou la personne est ce qui subsiste des trois c’est-à-dire le corps, l’âme et la divinité; et ainsi dans le Christ, de même qu’il n’y a qu’une seule personne ainsi aussi un suppôt et une hypostase, Mais l’âme advient au corps d’une autre manière que la divinité à ces deux. Car l’âme advient au corps comme forme existante du corps; d’où de ces deux se constitue une nature qu’on appelle la nature humaine. Mais la divinité n’advient pas à l’âme et au corps comme leur forme ni comme une partie; en effet cela est contraire à la perfection divine. D’où de la divinité, de l’âme et du corps ne se constitue pas une seule nature; mais la nature divine elle-même entièrement ellemême et sans mélange s’est assumée d’une manière incompréhensible et ineffable la nature humaine constituée de corps et d’âme; et cela provient de son infinie vertu. Nous constatons en effet que plus la vertu d’un agent est grande d’autant mieux s’adjoint-il un instrument pour accomplir son oeuvre. De même donc que la vertu divine est de sa nature infinie et incompréhensible : ainsi le mode par lequel le Christ s’est uni la nature humaine comme un instrument ordonné au salut de l’homme est pour nous ineffable et dépassant toute autre union de Dieu et de la créature. Et parce que, comme nous l’avons déjà dit, la personne, l’hypostase et le suppôt désignent quelque chose d’entier, si la nature divine dans le Christ est une part et non un tout comme l’âme dans la composition de l’homme, l’unique personne du Christ ne se tiendrait pas seulement du côté de la nature divine mais serait constituée des trois comme aussi dans l’homme la personne, I’hypostase et le suppôt est ce qui est constitué de l’âme et du corps. Mais parce ce que la nature divine est un tout qui assume la nature humaine en une union ineffable, la

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anima vero et corpus trahuntur ad personalitatem personae divinae, ut sit persona filii Dei, sicut etiam persona filii hominis et hypostasis et suppositum. Potest autem huiusmodi exemplum aliquale in creaturis inveniri. Subiectum enim et accidens non sic uniuntur ut ex eis aliquod tertium constituatur, unde subiectum in tali unione non se habet ut pars, sed est integrum quoddam, quod est persona, hypostasis et suppositum. Accidens autem trahitur ad personalitatem subiecti, ut sit persona eadem hominis et albi, et similiter eadem hypostasis et idem suppositum. Sic igitur secundum similitudinem quandam persona, hypostasis et suppositum filii Dei est persona, hypostasis et suppositum humanae naturae in Christo. Unde quidam propter huiusmodi similitudinem dicere praesumpserunt, quod humana natura in Christo degenerat in accidens, et quod accidentaliter Dei filio uniretur, veritatem a similitudine non discernentes. Patet igitur ex praemissis quod in Christo non est alia persona nisi aeterna, quae est persona filii Dei, nec alia hypostasis aut suppositum; unde cum dicitur hic homo, demonstrato Christo, importatur suppositum aeternum. Nec tamen propter hoc aequivoce dicitur hoc nomen homo de Christo et de aliis hominibus. Aequivocatio enim non attenditur secundum diversitatem suppositionis, sed secundum diversitatem significationis. Nomen autem hominis attributum Petro et Christo idem significat, scilicet naturam humanam, sed non idem supponit: quia hic supponit suppositum aeternum filii Dei, ibi autem suppositum creatum. Quia vero de unoquoque supposito alicuius naturae possunt dici ea quae competunt illi naturae cuius est suppositum, idem autem est suppositum in Christo humanae et divinae naturae, manifestum est quod de hoc supposito utriusque naturae, sive supponatur per nomen significans divinam naturam aut personam, sive humanam, possunt dici indifferenter et quae sunt divinae, et quae sunt humanae naturae,

personne se tient du côté de la divine nature de même que l’hypostase et le suppôt. L’âme et le corps sont attirés vers la personnalité de la personne divine pour que soit la personne du Fils de Dieu comme aussi la personne du fils de l’homme, comme l’hypostase et le suppôt. On peut aussi trouver dans les créatures quelque chose de semblable. En effet le sujet et l’accident ne sont pas ainsi unis qu’ils constituent une troisième chose. Le sujet dans cette union n’est pas une partie mais comme un tout qui est la personne, l’hypostase et le suppôt. Mais l’accident est attiré à la personnalité du sujet pour que soit de la même personne l’homme et sa blancheur, et semblablement même hypostase et même suppôt. Ainsi donc selon une certaine ressemblance la personne, l’hypostase et le suppôt du Fils de Dieu sont personne, hypostase et suppôt de l’humaine nature dans le Christ. D’où certains à cause de cette ressemblance ont osé dire que l’humaine nature dans le Christ dégénère en accident et qu’elle serait unie accidentellement au Fils de Dieu, ne distinguant pas la vérité de la ressemblance. Il est donc clair par ce qui précède qu’il n’y a pas dans le Christ d’autre personne que l’éternelle, qui est la personne du Fils de Dieu, ni d’autre hypostase ou suppôt; d’où lorsqu‘on dit "cet homme" en désignant le Christ on y inclut le suppôt éternel. Ni cependant en suite de cela il n’y a pas d’équivoque en ce mot "homme" dit du Christ et des autres hommes; car l’équivoque ne vient pas de la diversité de ce qui est posé mais de ce qui est signifié. Le mot "homme" attribut de Pierre et du Christ signifie la même chose c’est-à-dire leur nature humaine mais ne pose pas une même chose, car ici il s’agit du suppôt éternel et là du suppôt créé. Mais parce que de tout suppôt d’une nature donnée on peut dire ce qui se rapporte à cette nature dont est le suppôt, le suppôt étant le même dans le Christ pour sa nature divine et humaine, il est évident que de ce suppôt de deux natures, soit que le nom

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utputa, si dicamus, quod filius Dei est aeternus, et quod filius Dei est natus de virgine, et similiter dicere possumus, quod hic homo est Deus, et creavit stellas, et est natus, mortuus et sepultus. Quod autem praedicatur de aliquo supposito, praedicatur de eo secundum aliquam formam vel materiam, sicut Socrates est albus secundum albedinem, et est rationalis secundum animam. Dictum est autem supra quod in Christo sunt duae naturae et unum suppositum. Si ergo referatur ad suppositum, indifferenter sunt praedicanda de Christo humana et divina. Est tamen discernendum secundum quid utrumque dicatur, quia divina dicuntur de Christo secundum divinam naturam, humana vero secundum humanam.

suppose la divine nature ou la personne, ou l’humaine nature, on peut dire indifféremment ce qui est de la nature divine et ce qui est de la nature humaine : par exemple si nous disons que le Fils de Dieu est éternel et que le Fils de Dieu est né de la Vierge; et de même nous pouvons dire que cet homme est Dieu et qu’Il a créé les étoiles et qu’Il est né, mort et ressuscité. Ce qui est attribué à un suppôt est attribut selon une forme ou une manière comme Socrate est blanc selon la blancheur et est rationnel selon l’âme. Or on a dit plus haut (chapitres 209 à 211) qu’il y a deux natures dans le Christ et un suppôt. Si donc on se réfère au suppôt il est indifférent d’attribuer au Christ l’humain ou le divin. Il faut cependant distinguer selon quoi l’un et l’autre sont attribués, car les choses divines sont dites du Christ selon la nature divine et les choses humaines selon la nature humaine,

Caput 212 [70381] Compendium Chapitre 212 — DE CE QUI EST DIT theologiae, lib. 1 cap. 212 tit. De his quae DANS LE CHRIST UN OU MULTIPLE Comme dans le Christ il y a une personne dicuntur in Christo unum vel multa et deux natures il faut considérer â partir de [70382] Compendium theologiae, lib. 1 leur convenance ce qui doit être dit un dans cap. 212 Quia igitur in Christo est una le Christ et ce qui est multiple. En effet persona et duae naturae, ex horum tout ce qui est multiplié selon la différence convenientia considerandum est, quid in de nature doit être dans le Christ reconnu Christo unum dici debeat, et quid multa. multiple. Quant à cela il faut d’abord Quaecumque enim secundum naturae considérer : comme la nature est acquise diversitatem multiplicantur, necesse est par génération ou naissance, il est quod in Christo plura esse confiteamur. nécessaire que comme dans le Christ il y a Inter quae primo considerandum est, quod deux natures il y ait aussi deux générations cum per generationem sive per nativitatem ou naissances : une éternelle selon laquelle natura recipiatur, necesse est quod sicut in il acquiert la nature divine du Père, l’autre Christo sunt duae naturae, ita etiam duas temporelle selon laquelle il acquiert la esse generationes sive nativitates: una nature humaine de sa mère. aeterna, secundum quam accepit naturam Semblablement aussi tout ce qui est divinam a patre; alia temporalis, légitimement attribué à Dieu et à l’homme secundum quam accepit humanam concernant la nature il est nécessaire qu’ils naturam a matre. Similiter etiam soient dits multiples dans le Christ. Or on quaecumque Deo et homini convenienter attribue à Dieu l’intelligence et la volonté attribuuntur ad naturam pertinentia, et leurs perfections, par exemple la science necesse est plura dicere in Christo. ou sagesse, la charité ou justice, choses qui Attribuitur autem Deo intellectus et sont aussi attribuées à l’homme (comme) voluntas et horum perfectiones, puta appartenant à la nature humaine. Car la scientia seu sapientia, et caritas, sive volonté et l’intelligence sont des parties de 217


iustitia, quae homini etiam attribuuntur ad humanam naturam pertinentia. Nam voluntas et intellectus sunt partes animae, horum autem perfectiones sunt sapientia et iustitia et huiusmodi. Necesse est ergo in Christo ponere duos intellectus, humanum scilicet et divinum, et similiter duas voluntates, duplicem etiam scientiam sive caritatem, creatam scilicet et increatam. Ea vero quae ad suppositum sive hypostasim pertinent, unum tantum in Christo confiteri oportet: unde si esse accipiatur secundum quod unum esse est unius suppositi, videtur dicendum quod in Christo sit tantum unum esse. Manifestum est enim quod partes divisae singulae proprium esse habent, secundum autem quod in toto considerantur, non habent suum esse, sed omnes sunt per esse totius. Si ergo consideremus ipsum Christum ut quoddam integrum suppositum duarum naturarum, eius erit unum tantum esse, sicut et unum suppositum. Quia vero operationes suppositorum sunt, visum est aliquibus quod sicut in Christo non est nisi unum suppositum, ita non esset nisi una operatio. Sed non recte consideraverunt: nam in quolibet individuo reperiuntur multae operationes, si sunt plura operationum principia, sicut in homine alia est operatio intelligendi, alia sentiendi, propter differentiam sensus et intellectus: sicut in igne alia est operatio calefactionis, alia ascensionis, propter differentiam caloris et levitatis. Natura autem comparatur ad operationem ut eius principium. Non ergo est una operatio in Christo propter unum suppositum, sed duae propter duas naturas, sicut e converso in sancta Trinitate est una operatio trium personarum propter unam naturam. Participat tamen operatio humanitatis in Christo aliquid de operatione virtutis divinae. Omnium enim eorum quae conveniunt in unum suppositum, ei quod principalius est, cetera instrumentaliter deserviunt, sicut ceterae partes hominis sunt instrumenta intellectus. Sic igitur in Christo humanitas quasi quoddam organum divinitatis

l’âme et leurs perfections sont sagesse, justice et autres. Il faut donc mettre dans le Christ deux intelligences c’est-à-dire humaine et divine et également deux volontés; aussi une double science ou (aussi) charité, créée et incréée. Quant au suppôt ou hypostase, il faut n’en admettre qu’un seul dans le Christ; d’où si on entend par l’être d’un unique suppôt on dira que dans le Christ il n’y a qu’un être. Il est en effet évident que des parties séparées ont chacune leur propre être; mais selon qu’elles sont considérées dans leur tout elles n’ont pas leur être mais elles sont toutes par l’être du tout. Si donc nous considérons le Christ lui-même comme un tout, suppôt de deux natures, il n’aura qu’un être, de même qu’un seul suppôt. Et comme les actions sont celles des suppôts il a semblé à certains que de même que dans le Christ il n’y a qu’un suppôt il n’y aurait aussi qu’une opération. Mais ils se trompent; car en tout individu il y a beaucoup d’opérations, s’il se trouve plusieurs principes de ces opérations, comme dans l’homme autre est l’opération de penser et autre celle de sentir à cause de la différence du sens avec l’intelligence; comme dans le feu il y a une différence entre sa chaleur et son ascension selon ce qu’il y a de chaud et de léger. Or la nature est comparée à l’opération comme son principe. Il n’y a donc pas une seule opération dans le Christ à cause d’un seul suppôt, mais deux à cause des deux natures, comme inversement dans la Trinité il y a une opération de trois personnes à cause d’une nature. Cependant l’opération humaine dans le Christ a quel que part à l’opération de la vertu divine. En effet de tout ce qui se rencontre dans un suppôt lui vient en aide ce qui est principal, le reste comme instrument, comme les autres parties de l’homme sont instruments de l’intelligence. Ainsi donc dans le Christ son humanité peut être regardée comme organe de la divinité. Or il est clair que l’instrument agit en vertu de l’agent principal. D’où dans l’action de l’instrument n’intervient pas

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censetur. Patet autem quod instrumentum agit in virtute principalis agentis. Unde in actione instrumenti non solum invenitur virtus instrumenti, sed etiam principalis agentis, sicut per actionem securis fit arca, inquantum securis dirigitur ab artifice. Ita ergo et operatio humanae naturae in Christo quandam vim ex deitate habebat supra virtutem humanam. Quod enim tangeret leprosum, humanitatis actio fuit, sed quod tactus ille curaret a lepra, ex virtute divinitatis procedebat. Et per hunc modum omnes eius actiones et passiones humanae virtute divinitatis salutares fuerunt: et ideo Dionysius vocat humanam Christi operationem theandricam, idest deivirilem, quia scilicet sic procedebat ex humanitate, quod tamen in ea vigebat divinitatis virtus. Vertitur etiam a quibusdam in dubium de filiatione, an sit una tantum in Christo propter unitatem suppositi, vel duae propter dualitatem nativitatis. Videtur autem quod sint duae, quia multiplicata causa, multiplicatur effectus: est autem causa filiationis nativitas. Cum igitur sint duae nativitates Christi, consequens videtur quod etiam sint duae filiationes. Nec obstat quod filiatio est relatio personalis, idest personam constituens: hoc enim verum est de filiatione divina, filiatio vero humana non constituit personam, sed accidit personae constitutae. Similiter etiam non obstat quod unus homo una filiatione refertur ad patrem et matrem, quia eadem nativitate nascitur ab utroque parente. Ubi autem est eadem causa relationis, relatio est una realiter, quamvis multiplicentur respectus. Nihil enim prohibet aliquid habere respectum ad alterum absque hoc quod realiter insit ei relatio, sicut scibile refertur ad scientiam relatione in eo non existente: ita etiam nihil prohibet quod una realis relatio plures respectus habeat. Nam sicut relatio ex causa sua habet quod sit res quaedam, ita etiam quod sit una vel multiplex; et sic cum Christus non eadem nativitate nascatur ex patre et matre, duae filiationes reales in eo esse videntur propter duas nativitates. Sed est aliud

seulement la vertu de l’instrument mais aussi celle de l’agent principal, comme on fait un coffre au moyen d’une hache en tant qu’elle est sous la direction de l’artisan. Ainsi donc aussi l’activité humaine du Christ recevait une impulsion divine par delà la vertu de l’homme. En effet en touchant un lépreux il y avait activité humaine, mais que cet attouchement guérît venait du pouvoir divin. Et de cette manière toutes ses actions et passions humaines furent salutaires de par la vertu divine. C’est pourquoi Denys appelle théandrique l’activité humaine du Christ c’est-à-dire humano-divine parce qu’elle procédait ainsi de son humanité cependant que s’exerçait la vertu divine. Certains aussi jettent un doute sur sa filiation, si elle est unique dans le Christ à cause de l’unité du suppôt ou double à cause de la dualité de sa naissance. Il semble bien qu’il y en ait deux, car la cause étant multiple les effets sont multiples : or la naissance est cause de la filiation. Comme donc il y a deux naissances dans le Christ il suit semble-t-il qu’il y ait deux filiations. Rien n’empêche que la filiation soit une relation personnelle c’est-à-dire constituant une personne : ce qui est vrai en effet de la filiation divine. Sa filiation humaine ne constitue pas une personne mais vient s’ajouter à une personne constituée. De même aussi rien n’empêche qu’un homme par une unique filiation se rapporte à un père et à une mère parce que c’est de la même naissance qu’il naît du père et de la mère. Or où est la même cause de relation là aussi la relation est une réellement, bien que les rapports soient multiples. En effet rien ne s’oppose que quelque chose ait rapport à une autre sans que réellement existe en elle une relation comme ce qui est connaissable se rapporte à la connaissance sans relation en lui : ainsi aussi rien n’empêche qu’une même relation réelle ait plusieurs rapports. Car de même qu’une relation en sa cause est une chose, ainsi aussi elle est une ou multiple et de même comme le Christ n’est pas né de la même naissance de père et de

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quod obviat propter quod non possunt esse plures filiationes reales in Christo. Non enim omne quod nascitur ex aliquo, filius eius dici potest, sed solum completum suppositum. Manus enim alicuius hominis non dicitur filia, nec pes filius, sed totum singulare quod est Petrus vel Ioannes. Proprium igitur subiectum filiationis est ipsum suppositum. Ostensum est autem supra quod in Christo non est aliud suppositum quam increatum, cui non potest ex tempore aliqua realis relatio advenire; sed, sicut supra diximus, omnis relatio Dei ad creaturam est secundum rationem tantum. Oportet igitur quod filiatio, qua suppositum aeternum filii refertur ad virginem matrem, non sit realis relatio, sed respectus rationis tantum. Nec propter hoc impeditur quin Christus sit vere et realiter filius virginis matris, quia realiter ab ea natus est, sicut etiam Deus vere et realiter est dominus creaturae, quia habet realem potentiam coercendi creaturam, et tamen dominii relatio solum secundum rationem Deo attribuitur. Si autem in Christo essent plura supposita, ut quidam posuerunt, nihil prohiberet ponere in Christo duas filiationes, quia filiationi temporali subiiceretur suppositum creatum.

mère il semble que deux relations réelles soient en lui à cause des deux naissances. Mais autre chose s’oppose à ce qu’il y ait plusieurs filiations réelles dans le Christ. En effet tout ce qui naît d’un autre n’est pas pour cela son fils mais seulement le suppôt complet. En effet la main n’est pas fille de quelqu’un, ni le pied son fils, mais bien le tout singulier qui est Pierre ou Jean. Donc le propre sujet de la filiation est le suppôt. Or on a montré plus haut (chapitres 210 et 211) que dans le Christ il n’est pas d’autre suppôt que l’incréé auquel dans le temps ne peut advenir une relation réelle mais comme nous l’avons dit (chapitre 99) toute relation de Dieu à la créature est seulement de raison. Il faut donc que la filiation par laquelle le suppôt éternel du Fils se rapporte à la Vierge sa mère ne soit pas une relation réelle mais seulement un rapport de raison; ce qui n’empêche pas que le Christ soit vraiment et réellement le Fils de la Vierge sa mère parce qu’Il est réellement né d’elle. De même aussi Dieu est vraiment et réellement le Seigneur de la créature parce qu’il possède le pouvoir réel de maîtriser la créature et cependant la relation de maîtrise n’est attribuée que selon la raison. Mais s’il y avait dans le Christ plusieurs suppôts, comme certains l’ont avancé, rien n’empêcherait de mettre dans le Christ deux filiations parce que à la filiation temporelle serait sous-jacent le suppôt créé.

4° La grâce du Christ (chapitre 213 à 216) Caput 213 [70383] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 213 tit. Quod oportuit Christum esse perfectum in gratia et sapientia veritatis [70384] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 213 Quia vero, sicut iam dictum est, humanitas Christi se habet ad divinitatem eius quasi quoddam organum eius, organorum autem dispositio et qualitas pensatur praecipue quidem ex fine, et etiam ex decentia instrumento utentis, secundum hos modos consequens est ut

Chapitre 213 — IL FALLAIT QUE LE CHRIST FÛT PARFAIT EN GRÂCE ET EN SAGESSE DE VÉRITÉ Comme on vient de le voir l’humanité du Christ est pour sa divinité comme son organe; or la disposition et la qualité des organes s’apprécient surtout à partir de la fin et aussi de l’aptitude de celui qui utilise un instrument; d’après cela nous pouvons considérer quelle fut la qualité de la nature humaine que le Verbe de Dieu a assumée. Or la fin pour laquelle le Verbe de Dieu a revêtu la nature humaine est le salut et la

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consideremus qualitatem humanae naturae a verbo Dei assumptae. Finis autem assumptionis humanae naturae a verbo Dei, est salus et reparatio humanae naturae. Talem igitur oportuit esse Christum secundum humanam naturam ut convenienter esse possit auctor humanae salutis. Salus autem humana consistit in fruitione divina, per quam homo beatus efficitur: et ideo oportuit Christum secundum humanam naturam fuisse perfecte Deo fruentem. Principium enim in unoquoque genere oportet esse perfectum. Fruitio autem divina secundum duo existit, secundum voluntatem, et secundum intellectum: secundum voluntatem quidem Deo perfecte per amorem inhaerentem; secundum intellectum autem perfecte Deum cognoscentem. Perfecta autem inhaesio voluntatis ad Deum per amorem est per gratiam, per quam homo iustificatur, secundum illud Rom. III, 24: iustificati gratis per gratiam eius. Ex hoc enim homo iustus est, quod Deo per amorem inhaeret. Perfecta autem cognitio Dei est per lumen sapientiae, quae est cognitio divinae veritatis. Oportuit igitur verbum Dei incarnatum perfectum in gratia et in sapientia veritatis existere; unde Ioan. I, 14, dicitur: verbum caro factum est, et habitavit in nobis: et vidimus gloriam eius, gloriam quasi unigeniti a patre, plenum gratiae et veritatis.

réparation de l’humaine nature. Il a donc fallu que le Christ, selon la nature humaine, soit tel qu’Il puisse être, conformément à elle, auteur de notre salut. Or le salut consiste dans la jouissance divine qui rend l’homme bienheureux; et c’est pourquoi il a fallu que le Christ selon la nature humaine jouisse parfaitement de Dieu. En effet un principe en quelque genre que ce soit doit être parfait. Or la jouissance divine est faite de deux choses, selon la volonté et selon l’intelligence : selon la volonté en adhérant à Dieu parfaitement par amour, selon l’intelligence en connaissant Dieu parfaitement. Or la parfaite adhésion de la volonté à Dieu par amour c’est la grâce par laquelle l’homme est justifié, selon la lettre aux Romains : "Justifiés par grâce gratuitement" (3, 24). De là en effet vient que l’homme est juste en ce qu’il s’attache à Dieu par la grâce. La parfaite connaissance de Dieu se fait par la lumière de la sagesse qui est connaissance de la vérité divine. Il a donc fallu que le Verbe de Dieu incarné soit parfait en grâce et en la sagesse véritable. D’où il est dit : "Le Verbe s’est fait chair, et il a habité parmi nous, et nous avons vu sa gloire, gloire comme Fils unique du Père, plein de grâce et de vérité" (Jean 1, 14).

Caput 214 [70385] Compendium Chapitre 214 — LA PLÉNITUDE DE theologiae, lib. 1 cap. 214 tit. De GRÂCE DU CHRIST plenitudine gratiae Christi On doit d’abord traiter de la plénitude de sa grâce. A ce sujet il faut savoir que le mot [70386] Compendium theologiae, lib. 1 "grâce" peut s’entendre de deux façons : cap. 214 Primo autem videndum est de d’une façon qui est d’être agréable; nous plenitudine gratiae ipsius. Circa quod disons en effet que quelqu’un a la grâce de considerandum est, quod nomen gratiae a quelqu’un parce qu’il lui est agréable. duobus assumi potest. Uno modo ex eo D’une autre façon de ce qui est donné quod est gratum esse: dicimus enim gratuitement. On dit en effet que l’un fait aliquem alicuius habere gratiam quia est une grâce à l’autre lorsqu’il lui accorde ei gratus. Alio modo ex eo quod est gratis gratuitement un bienfait; et ces deux dari: dicitur enim aliquis alicui gratiam acceptions de la grâce ne sont pas facere, quando ei aliquod beneficium totalement distinctes. En effet on donne gratis confert. Nec istae duae acceptiones quelque chose gratuitement à un autre 221


gratiae penitus separatae sunt. Ex eo enim aliquid alteri gratis datur, quia is cui datur, gratus est danti vel simpliciter vel secundum quid. Simpliciter quidem quando ad hoc recipiens gratus est danti, ut eum sibi coniungat secundum aliquem modum. Hos enim quos gratos habemus, nobis pro posse attrahimus secundum quantitatem et modum quo nobis grati existunt. Secundum quid autem, quando ad hoc recipiens gratus est danti, ut aliquid ab eo recipiat, non autem ad hoc ut assumatur ab ipso. Unde patet quod omnis qui habet gratiam, aliquid habet gratis datum; non autem omnis qui habet aliquid gratis datum, gratus danti existit. Et ideo duplex gratia distingui solet: una scilicet quae solum gratis est data, alia quae etiam gratum facit. Gratis autem dari dicitur quod nequaquam est debitum. Dupliciter autem aliquid debitum existit: uno quidem modo secundum naturam, alio modo secundum operationem. Secundum naturam quidem debitum est rei quod ordo naturalis illius rei exposcit, sicut debitum est homini quod habeat rationem et manus et pedes. Secundum operationem autem, sicut merces operanti debetur. Illa ergo dona sunt hominibus divinitus gratis data quae et ordinem naturae excedunt, et meritis non acquiruntur, quamvis et ea quae pro meritis divinitus dantur, interdum gratiae nomen vel rationem non amittant: tum quia principium merendi fuit a gratia, tum etiam quia superabundantius dantur quam merita humana requirant, sicut dicitur Rom. VI, 23: gratia Dei vita aeterna. Huiusmodi autem donorum quaedam quidem et naturae humanae facultatem excedunt, et meritis non redduntur, nec tamen ex hoc ipso quod homo ea habet, redditur Deo gratus, sicut donum prophetiae, miraculorum operationis, scientiae et doctrinae, vel si qua talia divinitus conferuntur. Per haec enim et huiusmodi homo non coniungitur Deo, nisi forte per similitudinem quandam, prout aliquid de eius bonitate participat, per quem modum omnia Deo similantur. Quaedam vero

parce que celui à qui l’on donne est agréable à celui qui donne, soit absolument soit à un certain égard. Absolument, quand le bénéficiaire agrée au bienfaiteur qui se l’attache d’une certaine manière. En effet ceux qui nous agréent, nous nous les attirons autant que nous le pouvons dans la mesure et de la façon qu’ils nous sont agréables. A un certain égard, quand le bénéficiaire agrée au bienfaiteur pour en recevoir quelque chose mais non jusqu’à se l’attacher. D’où il ressort que quiconque possède ce qui lui est donné gratuitement n’est pas pour cela agréé par le bienfaiteur. Et donc on distingue habituellement une double grâce, l’une qui est simplement grâce donnée gratuitement, l’autre qui aussi rend agréable. Est donné gratuitement ce qui n’est dû en aucune manière. Quelque chose est dû de deux manières : d’une part selon la nature, d’autre part selon l’opération. Selon la nature est dû à une chose ce que l’ordre naturel de cette chose exige, ainsi il est dû à l’homme qu’il ait une raison, des mains et des pieds. Selon l’opération comme la rémunération à celui qui travaille. Ces dons-là sont donc donnés gratuitement aux hommes par Dieu, et qui excèdent l’ordre de la nature, et qui ne sont pas acquis méritoirement bien qu’aussi ce qui est donné par Dieu pour des mérites parfois ne perde pas son nom ou sa raison de grâce, soit que le principe du mérite vient de la grâce, soit aussi que soit donné en surabondance ce que ne requièrent pas les mérites de l’homme, comme il est dit : "La grâce de Dieu, c’est la vie éternelle" (Rom 6, 23). Parmi ces dons il y en a qui excèdent les possibilités de l’humaine nature et ne sont pas une rétribution pour des mérites, ils ne rendent pas non plus agréable à Dieu celui qui les a, comme les dons de prophéties, de faire des mi racles, de science et de doctrine ou quelqu’autre chose accordée par Dieu. Par eux en effet on n’est pas uni à Dieu sinon peut-être par une certaine similitude nous faisant participer à sa bonté et de cette manière tout peut nous assimiler à Dieu. Certains dons rendent l’homme

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hominem Deo gratum reddunt et ei coniungunt, et huiusmodi dona non solum gratiae dicuntur ex eo quod gratis dantur, sed etiam ex eo quod hominem faciant Deo gratum. Coniunctio autem hominis ad Deum est duplex. Una quidem per affectionem, et haec est per caritatem, quae quodammodo facit per affectionem hominem unum cum Deo, secundum illud I Corinth. VI, 17: qui adhaeret Deo unus spiritus est. Per hoc etiam Deus hominem inhabitat, secundum illud Ioan. XIV, 23: si quis diligit me, sermonem meum servabit, et pater meus diliget eum, et ad eum veniemus, et mansionem apud eum faciemus. Facit etiam hominem esse in Deo, secundum illud I Ioan. IV, 16: qui manet in caritate, in Deo manet et Deus in eo. Ille igitur per acceptum donum gratuitum efficitur Deo gratus qui usque ad hoc perducitur quod per caritatis amorem unus spiritus fiat cum Deo, quod ipse in Deo sit, et Deus in eo: unde apostolus dicit I Corinth. XIII quod sine caritate cetera dona hominibus non prosunt: quia gratum Deo facere non possunt, nisi caritas adsit. Haec autem gratia est omnium sanctorum communis. Unde hanc gratiam homo Christus discipulis orando impetrans, dicit, Ioan. XVII, 21: ut sint unum, scilicet per connexionem amoris, sicut et nos unum sumus. Alia vero coniunctio est hominis ad Deum non solum per affectum aut inhabitationem, sed etiam per unitatem hypostasis seu personae, ut scilicet una et eadem hypostasis seu persona, sit Deus et homo. Et haec quidem coniunctio hominis ad Deum est propria Iesu Christi, de qua coniunctione plura iam dicta sunt. Haec etiam est hominis Christi gratia singularis quod est Deo unitus in unitate personae: et ideo gratis datum est, quia et naturae facultatem excedit, et hoc donum merita nulla praecedunt. Sed et gratissimum Deo facit, ita quod de ipso singulariter dicatur: hic est filius meus dilectus in quo mihi complacui, Matth. Hoc tamen interesse videtur inter utramque gratiam, quod gratia quidem per quam homo Deo unitur

agréable à Dieu et unissent à Lui. Et non seulement on les appelle grâces en ce qu’ils sont donnés gratuitement mais aussi en ce qu’ils rendent l’homme agréable à Dieu. Or double est l’union avec Dieu : l’une par l’affection et c’est la charité qui en quelque sorte par l’affection fait que l’homme est un avec Dieu, comme il est écrit "Celui qui adhère à Dieu est une seule âme (avec Lui)" (I Cor 65, 17). Par elle aussi Dieu habite en l’homme : "Si quelqu’un m’aime il gardera ma parole, et mon Père l’aimera, et nous viendrons à lui et nous ferons en lui notre demeure" (Jean 14, 23). Elle fait aussi que l’homme habite en Dieu : "Celui qui demeure dans la charité demeure en Dieu et Dieu en lui" (Jean 4, 16). Celui-là donc par le don gratuit reçu est rendu agréable à Dieu et est conduit jusqu’à devenir un esprit avec lui par l’amour de charité de sorte que lui-même soit en Dieu et Dieu en lui. D’où l’Apôtre dit que sans la charité les autres ne sont pas d’utilité pour les hommes, parce qu’ils ne peu vent rendre agréable à Dieu si la charité ne s’y trouve pas (l Cor 13, 1 sq). Mais cette grâce est commune à tous les saints. D’où le Christ-homme la demande pour ses disciples en priant : "Pour qu’ils soient un" (Jean 17, 22) c’est-à-dire par le lien de l’amour "Comme nous aussi sommes un". Il y a cette autre union de l’homme avec Dieu non seulement par l’affection ou l’inhabitation mais encore par l’unité hypostatique ou de la personne c’est-à-dire qu’une et même hypostase est Dieu et homme. Cette union -est propre au Christ dont on a déjà dit plusieurs choses (chapitres 202 à 212). C’est aussi une grâce singulière de l’homme Christ d’être uni à Dieu dans l’unité de la personne; et c’est un don gratuit car il excède la faculté naturelle et aucun mérite ne le précède. Mais il le rend infiniment agréable à Dieu de sorte qu’il est dit de lui singulièrement : "Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui je me suis complu" (Mat 3, 17 et 17, 5). II y a cependant cette différence entre l’une

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per affectum, aliquid habituale existit in anima: quia cum per actum amoris sit coniunctio ista, actus autem perfecti procedunt ab habitu, consequens est ut ad istum perfectissimum habitum, quo anima Deo coniungitur per amorem, aliqua habitualis gratia animae infundatur. Esse autem personale vel hypostaticum, non est per aliquem habitum, sed per naturas, quarum sunt hypostases vel personae. Unio igitur humanae naturae ad Deum in unitate personae non fit per aliquam habitualem gratiam, sed per ipsarum naturarum coniunctionem in persona una. Inquantum autem creatura aliqua magis ad Deum accedit, intantum de bonitate eius magis participat, et abundantioribus donis ex eius influentia repletur, sicut et ignis calorem magis participat qui ei magis appropinquat. Nullus autem modus esse aut excogitari potest, quo aliqua creatura propinquius Deo adhaereat, quam quod ei in unitate personae coniungatur. Ex ipsa igitur unione naturae humanae ad Deum in unitate personae, consequens est ut anima Christi donis gratiarum habitualibus prae ceteris fuerit plena, et sic habitualis gratia in Christo non est dispositio ad unionem, sed magis unionis effectus, quod ex ipso modo loquendi, quo Evangelista utitur in verbis praemissis, manifeste apparet, cum dicit: vidimus eum quasi unigenitum a patre, plenum gratiae et veritatis. Est autem unigenitus a patre homo Christus, inquantum verbum caro factum est. Ex hoc ergo quod verbum caro factum est, hoc effectum est ut esset plenum gratiae et veritatis. In his autem quae aliqua bonitate replentur vel perfectione, illud magis plenum esse invenitur ex quo etiam in alia redundat, sicut plenius lucet quod illuminare potest alia. Quia igitur homo Christus summam plenitudinem gratiae obtinuit quasi unigenitus a patre, consequens fuit ab ipso in alios redundaret, ita quod filius Dei factus homo, homines faceret deos et filios Dei, secundum illud apostoli ad Galat. IV, 4: misit Deus filium suum factum ex muliere, factum sub lege, ut eos

et l’autre grâces que la grâce qui unit l’homme à Dieu par l’affection est quelque chose d’habituel dans l’âme; car comme cette union se fait par acte d’amour, et les actes parfaits procèdent par habitus, il faut à cette très parfaite disposition par laquelle l’âme est unie à Dieu par l’amour qu’une grâce habituelle soit infusée dans l’âme. Mais l’être personnel ou hypostatique ne vient pas d’une disposition (habitus) mais des natures dont sont les hypostases ou les personnes. Donc l’union de la nature humaine avec Dieu en l’unité de la personne ne se fait pas au moyen d’une grâce habituelle mais par la réunion des natures elles-mêmes en une seule personne. Dans la mesure où une créature s’approche plus près de Dieu dans la même mesure participe-t-elle davantage de la bonté divine et est-elle remplie sous son influence de dons plus abondants, comme participe plus à la chaleur du feu celui qui s’en approche davantage. Or aucune manière de s’approcher davantage de Dieu pour une créature n’existe ni ne peut être imaginée que de lui être unie dans l’unité de la personne. Donc de par l’union ellemême de la nature humaine à Dieu dans l’unité de la personne il s’en suit que l’âme du Christ fut plus que toutes les autres remplie des dons habituels de la grâce. Et ainsi la grâce habituelle du Christ ne dispose pas à l’union mais plutôt elle est l’effet de cette union; ce qui devient manifeste par la manière même de s’exprimer de 1'Evangéliste dans les paroles déjà citées : "Nous l’avons vu comme le Fils unique du Père, plein de grâce et de vérité" (Jean 1, 14). Or cet homme le Christ est le Fils unique du Père en tant que le Verbe s’est fait chair. De ce que donc le Verbe s’est fait chair il en est résulté qu’il est plein de grâce et de vérité. Où se trouve une grande plénitude de bonté et de perfection, en est plus rempli ce qui déborde sur les autres choses, comme brille davantage ce qui illumine les autres. Donc comme cet homme le Christ avait obtenu la plénitude suprême de la grâce comme Fils

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qui sub lege erant redimeret, ut adoptionem filiorum reciperemus. Ex hoc autem quod a Christo ad alios gratia et veritas derivantur, convenit ei ut sit caput Ecclesiae. Nam a capite ad alia membra, quae sunt ei conformia in natura, quodammodo sensus et motus derivatur. Sic a Christo et gratia et veritas ad alios homines derivantur: unde ad Ephes. I, 22: et ipsum dedit caput supra omnem Ecclesiam, quae est corpus eius. Dici etiam potest caput non solum hominum, sed etiam Angelorum, quantum ad excellentiam et influentiam, licet non quantum ad conformitatem naturae secundum eandem speciem. Unde ante praedicta verba apostolus praemittit quod Deus constituit illum, scilicet Christum, ad dexteram suam in caelestibus supra omnem principatum, potestatem et virtutem et dominationem. Sic igitur secundum praemissa triplex gratia consuevit assignari in Christo. Primo quidem gratia unionis, secundum quod humana natura nullis meritis praecedentibus hoc donum accepit ut uniretur Dei filio in persona. Secundo gratia singularis, qua anima Christi prae ceteris fuit gratia et veritate repleta. Tertio gratia capitis, secundum quod ab ipso in alios gratia redundat: quae tria Evangelista congruo ordine prosequitur. Nam quantum ad gratiam unionis dicit: verbum caro factum est. Quantum ad gratiam singularem dicit: vidimus eum quasi unigenitum a patre, plenum gratiae et veritatis. Quantum ad gratiam capitis subdit: et de plenitudine eius nos omnes accepimus.

unique du Père, il s’en est suivi qu’elle débordait de lui sur les autres, de sorte que le Fils de Dieu fait homme fit des hommes des Dieux et des Fils de Dieu, selon l’Apôtre "Dieu envoya son Fils fait de la femme né sous la loi, pour racheter ceux qui étaient sous la loi pour que nous recevions l’adoption des fils" (Gal 4,4 sq). De ce que du Christ la grâce et la vérité dérivent en d’autres il est juste qu’Il soit la tête de l’Eglise. Car c’est de la tête aux membres, qui lui sont naturellement conformes, que d’une certaine façon les sensations et les mouvements dérivent De même c’est du Christ que la grâce et la vente dérivent chez les autres hommes. D’ou aux Ephésiens "Et Il l’a donné comme tête sur toute l’Eglise qui est son corps" (Eph 1, 22 sq). Il peut aussi être dit la tête non seulement des hommes, mais aussi des anges quant à l’influence et à l’excellence quoique non quant à une conformité de nature selon la même espèce. D’ou avant les paroles précitées l’Apôtre dit que Dieu l’a constitue, c’est-à-dire le Christ, à sa droite dans les cieux au-dessus de toute principauté, puissance, et vertu et domination. Ainsi donc d’après ce qui précède on attribue habituellement au Christ trois grâces : d’abord la grâce d’union selon laquelle la nature humaine, sans aucun mérite précédent, a reçu le don d’être unie au Fils de Dieu en personne; ensuite une grâce singulière par laquelle l’âme du Christ plus que toutes les autres fut remplie de grâce et de vérité; enfin la grâce capitale selon laquelle la grâce déborde de Lui sur d’autres. Ces trois choses l’Evangéliste les fait se succéder dans l’ordre : quant à la grâce d’union il dit : "Le Verbe s’est fait chair"; quant à la grâce singulière : "Nous l’avons vu comme un Fils unique du Père plein de grâce et de vérité." Quant à la grâce capitale il ajoute : "Et de sa plénitude nous avons tous reçu" (Jean 1, 14 et 16).

Caput 215 [70387] Compendium Chapitre 215 — LA GRÂCE DU theologiae, lib. 1 cap. 215 tit. De infinitate CHRIST EST INFINIE 225


gratiae Christi [70388] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 215 Est autem proprium Christi quod eius gratia sit infinita, quia secundum testimonium Ioannis Baptistae, non ad mensuram dat Deus spiritum homini Christo, ut dicitur Ioan. III; aliis autem datur spiritus ad mensuram, secundum illud ad Ephes. IV, 7: unicuique nostrum data est gratia secundum mensuram donationis Christi. Et quidem si hoc referatur ad gratiam unionis, nullam dubitationem habet quod dicitur. Nam aliis quidem sanctis datum est deos aut filios Dei esse per participationem ex influentia alicuius doni, quod quia creatum est, necesse est ipsum, sicut et ceteras creaturas, esse finitum. Sed Christo secundum humanam naturam datum est ut sit Dei filius non per participationem, sed per naturam. Naturalis autem divinitas est infinita. Ex ipsa igitur unione accepit donum infinitum: unde gratia unionis absque omni dubitatione est infinita. Sed de gratia habituali dubium esse potest, an sit infinita. Cum enim huiusmodi gratia sit etiam donum creatum, confiteri oportet quod habeat essentiam finitam. Potest tamen dici infinita triplici ratione. Primo quidem ex parte recipientis. Manifestum est enim uniuscuiusque naturae creatae capacitatem esse finitam, quia etsi infinitum bonum recipere possit cognoscendo et fruendo, non tamen ipsum recipit infinite. Est igitur cuiuslibet creaturae secundum suam speciem et naturam determinata capacitatis mensura, quae tamen divinae potestati non praeiudicat quin possit aliam creaturam maioris capacitatis facere. Sed iam non esset eiusdem naturae secundum speciem, sicut si ternario addatur unitas, iam erit alia species numeri. Quando igitur alicui non tantum datur de bonitate divina

Il est propre au Christ que sa grâce soit infinie, car au témoignage de saint JeanBaptiste, Dieu n’a pas mesuré son Esprit au Christ-homme comme il est dit en Jean chapitre trois (verset 34)46[46]. Aux autres, l’Esprit est donné avec mesure : "A chacun de nous la grâce est donnée selon la mesure du don du Christ" (Eph 4, 7). Si on rapporte cela à la grâce d’union il n’y a aucun doute sur ce qui en est dit. Car aux autres saints il est donné d’être des dieux ou fils de Dieu par participation à partir de l’infusion d’un don qui étant créé est nécessairement fini comme les autres créatures. Mais il est donné au Christ selon la nature humaine d’être Fils de Dieu par nature et non par participation. Or de sa nature la divinité est infinie. De par l’union elle-même il a reçu un don infini; d’où il n’y a aucun doute à ce que la grâce d’union soit infinie. Mais au sujet de la grâce habituelle on peut douter qu’elle soit infinie; comme en effet cette grâce est un don créé il faut admettre qu’elle est finie en son essence. Mais elle peut être dite infinie pour une triple raison. D’abord de la part de celui qui la reçoit. En effet il est manifeste que la capacité de n’importe quelle nature créée est finie parce que bien qu’elle puisse recevoir un bien infini par la connaissance et la jouissance cependant elle ne peut le recevoir infiniment. Il y a donc pour toute créature selon son espèce ou sa nature une mesure déterminée selon sa capacité; ce qui cependant n’empêche pas la divine puissance de pouvoir faire une autre créature de capacité plus grande. Mais elle ne serait plus de la même nature spécifique, comme quand on ajoute l’unité au nombre trois n a une autre sorte de nombre. Quand donc on ne donne pas à quelqu’un autant de la bonté divine qu’il en est capable selon son espèce naturelle, cela lui est donné selon une certaine mesure. Mais quand la capacité naturelle

46[46] "Celui que Dieu a envoyé, dit les paroles de Dieu parce que Dieu ne lui a pas donné son esprit avec mesure."

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quanta est capacitas naturalis speciei suae, videtur ei secundum aliquam mensuram donatum. Cum vero tota naturalis capacitas impletur, non videtur ei secundum mensuram donatum, quia etsi sit mensura ex parte recipientis, non tamen est mensura ex parte dantis, qui totum est paratus dare: sicut si aliquis vas ad fluvium deferens, absque mensura invenit aquam praeparatam, quamvis ipse cum mensura accipiat propter vasis determinatam quantitatem. Sic igitur gratia Christi habitualis finita quidem est secundum essentiam, sed infinite et non secundum mensuram dari dicitur, quia tantum datur, quantum natura creata potest esse capax. Secundo vero ex parte ipsius doni recepti. Considerandum enim est, quod nihil prohibet aliquid secundum essentiam finitum esse, quod tamen secundum rationem alicuius formae infinitum existit. Infinitum enim secundum essentiam est quod habet totam essendi plenitudinem, quod quidem soli Deo convenit, qui est ipsum esse. Si autem ponatur esse aliqua forma specialis non in subiecto existens, puta albedo vel calor, non quidem haberet essentiam infinitam, quia essentia eius esset limitata ad genus vel speciem, sed tamen plenitudinem illius speciei possideret: unde secundum rationem speciei, absque termino vel mensura esset, habens quidquid ad illam speciem pertinere potest. Si autem in aliquo subiecto recipiatur albedo vel calor, non habet semper totum quidquid pertinet ad rationem huius formae de necessitate et semper, sed solum quando sic perfecte habetur sicut perfecte haberi potest, ita scilicet quod modus habendi adaequet rei habitae potestatem. Sic igitur gratia Christi habitualis finita quidem fuit secundum essentiam: sed tamen dicitur absque termino et mensura fuisse, quia quidquid ad rationem gratiae poterat pertinere, totum Christus accepit. Alii autem non totum accipiunt, sed unus sic, alius autem sic: divisiones enim gratiarum sunt, ut dicitur I ad Corinth. XII, 4. Tertio

est remplie, ce ne lui est plus donné selon une mesure car s’il y a une limite chez celui qui reçoit, il n’y en a pas chez celui qui donne, qui est disposé à tout donner, comme celui qui portant un vase va à la rivière trouve de l’eau à sa disposition et à volonté bien qu’il la reçoive avec mesure à cause de la quantité déterminée du vase. Ainsi donc la grâce habituelle du Christ est finie selon l’essence et elle est dite donnée infiniment et non selon une mesure parce qu’elle est donnée selon qu’en est capable sa nature créée. Ensuite elle est infinie du côté même du don reçu. Rien n’empêche en effet que quelque chose soit fini selon son essence qui cependant en raison d’une certaine forme est infini. En effet l’infini selon l’essence est ce qui a toute la plénitude de l’être; ce qui n’appartient qu’à Dieu qui est l’être même. Mais si l’on suppose une forme spéciale n’existant pas dans un sujet, comme la blancheur et la chaleur, elle n’aurait pas une essence infinie parce que limitée à un genre ou une espèce, mais elle posséderait toute la plénitude de l’espèce d’où à raison de l’espèce elle serait sans limite ni mesure ayant tout ce qui peut appartenir à cette espèce. Mais si la blancheur ou la chaleur sont reçues dans un sujet elles n’ont pas toujours tout ce qui est de la raison de cette forme, toujours et nécessairement, mais seulement quand elles ont toute la perfection possible c’està-dire que la manière de posséder égale la possibilité de ce qui est reçu. Ainsi donc la grâce habituelle du Christ fut finie selon l’essence cependant elle est dite sans limite ni mesure parce que tout ce qui pouvait être en raison de la grâce le Christ l’a entièrement reçu. Les autres ne reçoivent pas tout, mais l’un ainsi, l’autre autrement. En effet il y a des partages de grâces, comme il est dit aux Corinthiens (1 Cor 12, 4). Enfin du côté de sa cause la grâce du Christ peut être infinie : car l’effet se trouve en une certaine manière dans la cause. Quiconque dispose d’une cause au pouvoir infini d’action a de quoi agir sans

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autem ex parte causae. In causa enim quodammodo habetur effectus. Cuicumque ergo adest causa infinitae virtutis ad influendum, habet quod influitur absque mensura, et quodammodo infinite: puta si quis haberet fontem qui aquas in infinitum effluere posset, aquam absque mensura et infinite quodammodo diceretur habere. Sic igitur anima Christi infinitam et absque mensura gratiam habet ex hoc ipso quod habet verbum sibi unitum, quod est totius emanationis creaturarum indeficiens et infinitum principium. Ex hoc autem quod gratia singularis animae Christi est modis praedictis infinita, evidenter colligitur quod gratia ipsius secundum quod est Ecclesiae caput, est etiam infinita. Ex hoc enim quod habet, effundit: unde quia absque mensura spiritus dona accepit, habet virtutem absque mensura effundendi, quod ad gratiam capitis pertinet, ut scilicet sua gratia non solum sufficiat ad salutem hominum aliquorum, sed etiam totius mundi, secundum illud I Ioan. II, 2: et ipse est propitiatio pro peccatis nostris, et non solum pro nostris, sed etiam pro totius mundi. Addi autem et potest plurium mundorum, si essent.

mesure et d’une certaine façon infiniment; comme quelqu’un qui disposerait d’une source d’où l’eau s’écoule continuellement on dirait de lui qu’il a de l’eau sans mesure et en quelque manière infiniment. Ainsi donc l’âme du Christ possède une grâce infinie et sans mesure par cela qu’Il possède le Verbe qui Lui est uni et qui est le principe intarissable et infini de toute la production des créatures. De ce que la grâce singulière de l’âme du Christ est infinie, de la manière qu’on a vu, on en conclut à l’évidence que sa grâce est aussi infinie selon qu’il est la tête de 1’Eglise. En effet Il déverse de ce qu’Il a. D’où comme Il a reçu sans mesure les dons de l’Esprit il a le pouvoir de les déverser sans mesure, ce qui appartient à sa grâce de chef; c’est-à-dire que sa grâce suffit non seulement au salut de quelques hommes mais aussi du inonde entier, selon Jean : "Et lui-même est propitiation pour nos péchés et non seulement pour les nôtres mais aussi pour ceux du monde entier" (1 Jean 2, 2). On pourrait aussi ajouter de plusieurs mondes s’ils existaient.

Caput 216 [70389] Compendium Chapitre 216 — DE LA PLÉNITUDE theologiae, lib. 1 cap. 216 tit. De DE LA SAGESSE DU CHRIST plenitudine sapientiae Christi 1. Il faut ensuite parler de la plénitude de la sagesse du Christ. En quoi vient d’abord en [70390] Compendium theologiae, lib. 1 considération, qu’étant donné qu’en Lui il cap. 216 Oportet autem consequenter y a deux natures divine et humaine, tout ce dicere de plenitudine sapientiae Christi. qui appartient aux deux natures doit Ubi primo considerandum occurrit, quod, nécessairement se dédoubler dans le Christ, cum in Christo sint duae naturae, divina comme on l’a dit plus haut (chapitre 212). scilicet et humana, quidquid ad utramque Or la sagesse convient à la nature divine et naturam pertinet, necesse est quod à l’humaine. Il est en effet dit de Dieu : "Il geminetur in Christo, ut supra dictum est. est sage en son coeur et fort en puissance" Sapientia autem et divinae naturae (Job 9, 4). Mais les hommes sont aussi convenit et humanae. Dicitur enim de Deo sages selon l’Ecriture, soit selon la sagesse Iob IX, 4: sapiens corde est, et fortis mondaine : "Que le sage ne se glorifie pas robore. Sed etiam homines interdum de sa sagesse mondaine" (Jer 9, 23); soit Scriptura sapientes appellat seu secundum selon la sagesse divine : "Voici que je vous sapientiam mundanam, secundum illud envoie des prophètes, des sages et des Ier. IX, 23: non glorietur sapiens in scribes" (Mt 23, 34). Il faut donc admettre sapientia sua; sive secundum sapientiam deux sagesses dans le Christ selon ses deux 228


divinam, secundum illud Matth. XXIII, 34: ecce ego mitto ad vos prophetas et sapientes et Scribas. Ergo oportet confiteri duas esse in Christo sapientias secundum duas naturas, sapientiam scilicet increatam, quae ei competit secundum quod est Deus, et sapientiam creatam, quae ei competit secundum quod est homo. Et secundum quidem quod Deus est et verbum Dei, est genita sapientia patris, secundum illud I ad Cor. I, 24: Christum Dei virtutem et Dei sapientiam. Nihil enim est aliud verbum interius uniuscuiusque intelligentis nisi conceptio sapientiae eius. Et quia verbum Dei supra diximus esse perfectum et unitum, necesse est quod Dei verbum sit perfecta conceptio sapientiae Dei patris, ut scilicet quidquid in sapientia Dei patris continetur per modum ingeniti, totum in verbo contineatur per modum geniti et concepti. Et inde est quod dicitur, quod in ipso, scilicet Christo, sunt omnes thesauri sapientiae et scientiae absconditi. Hominis autem Christi est duplex cognitio. Una quidem deiformis, secundum quod Deum per essentiam videt, et alia videt in Deo, sicut et ipse Deus intelligendo seipsum, intelligit omnia alia, per quam visionem et ipse Deus beatus est, et omnis creatura rationalis perfecte Deo fruens. Quia igitur Christum dicimus esse humanae salutis auctorem, necesse est dicere, quod talis cognitio sic animae Christi conveniat ut decet auctorem. Principium autem et immobile esse oportet, et virtute praestantissimum. Conveniens igitur fuit ut illa Dei visio in qua beatitudo hominum et salus aeterna consistit, excellentius prae ceteris Christo conveniat, et tanquam immobili principio. Haec autem differentia invenitur mobilium ad immobilia, quod mobilia propriam perfectionem non a principio habent, inquantum mobilia sunt, sed eam per successionem temporis assequuntur; immobilia vero, inquantum huiusmodi, 47[47]

natures : la sagesse incréée comme Dieu et la sagesse créée comme homme. Et selon qu’Il est Dieu et Verbe de Dieu il est la sagesse engendrée du Père : "Le Christ vertu de Dieu est sagesse de Dieu" (1 Cor 1, 24). En effet le verbe intérieur de tout être qui pense n’est autre que sa sagesse. Et parce que le Verbe de Dieu, nous l’avons dit (chapitre 41 à 44) est parfait et Lui est uni, il est nécessaire que le Verbe de Dieu soit le parfait concept de la sagesse du Père, c’est-à-dire que tout ce qui est contenu dans la sagesse du Père de façon non engendrée est tout entier contenu dans le Verbe de façon engendrée et conçue. Et de là vient ce qui est dit du Christ : "En Lui sont cachés tous les trésors de la sagesse et de la science" (Col 2, 3). 2. Quant au Christ-homme il possède une double connaissance : une47[47] qui est déiforme selon qu’Il voit Dieu par essence et les autres choses en Dieu ainsi que Dieu lui- même se pensant pense toutes choses; par cette vision, Dieu lui-même est bienheureux ainsi que toute créature rationnelle jouissant parfaitement de Dieu. Or comme nous disons que le Christ est l’auteur du salut de l’homme, il est nécessaire de dire qu’une telle connaissance convient ainsi à l’âme du Christ comme il sied à l’auteur (du salut). Or un principe devrait être immobile et de vertu excellente entre toutes. Il fut donc juste que cette vision de Dieu, en laquelle la béatitude des hommes et le salut éternel consistent, convienne au Christ plus excellemment que chez d’autres et en tant que principe immobile. 3. Or il y a cette différence entre les choses mobiles et immobiles que les premières n’ont pas leur perfection en commençant mais qu’elles y arrivent par succession de temps; les choses immobiles obtiennent leur perfection dès qu’elles commencent à exister. Donc le Christ auteur du salut de l’homme dès le commencement de son incarnation a possédé la pleine vision de Dieu, n’y étant pas parvenu par succession

La seconde vient plus loin et sera subdivisée en trois parties.

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semper obtinent suas perfectiones ex quo esse incipiunt. Conveniens igitur fuit Christum humanae salutis auctorem ab ipso suae incarnationis principio plenam Dei visionem possedisse, non autem per temporis successionem pervenisse ad ipsam, ut sancti alii perveniunt. Conveniens etiam fuit ut prae ceteris creaturis illa anima divina visione beatificaretur quae Deo propinquius coniungebatur, in qua quidem visione gradus attenditur secundum quod aliqui aliis clarius Deum vident, qui est omnium rerum causa. Quanto autem aliqua causa plenius cognoscitur, tanto in ipsa plures eius effectus perspici possunt. Non enim magis cognoscitur causa, nisi virtus eius plenius cognoscatur, cuius virtutis cognitio sine cognitione effectuum esse non potest: nam quantitas virtutis secundum effectus mensurari solet. Et inde est quod eorum qui essentiam Dei vident, aliqui plures effectus vel rationes divinorum operum in ipso Deo inspiciunt, quam alii qui minus clare vident: et secundum hoc inferiores Angeli a superioribus instruuntur, ut supra iam diximus. Anima igitur Christi summam perfectionem divinae visionis obtinens inter creaturas ceteras, omnia divina opera et rationes ipsorum, quaecumque sunt, erunt vel fuerunt, in ipso Deo plene intuetur, ut non solum homines, sed etiam supremos Angelorum illuminet, et ideo apostolus dicit ad Coloss. II, 3, quod in ipso sunt omnes thesauri sapientiae et scientiae Dei absconditi: et ad Hebr. IV, 13, quod omnia nuda et aperta sunt oculis eius. Non tamen anima Christi ad comprehensionem divinitatis pertingere potest. Nam, ut supra dictum est, illud cognoscendo comprehenditur quod tantum cognoscitur quantum cognoscibile est. Unumquodque enim cognoscibile est inquantum est ens et verum, esse autem divinum est infinitum, similiter et veritas eius. Infinite igitur Deus cognoscibilis est. Nulla autem creatura infinite cognoscere potest, etsi infinitum sit quod cognoscit. Nulla igitur creatura Deum videndo

de temps comme les autres saints y parviennent. 4. Il était donc juste qu’à l’encontre des autres créatures cette âme soit béatifiée en la vision divine, elle qui était de plus près urne à Dieu; dans cette vision on note une gradation selon que les uns voient Dieu plus clairement que les autres, Lui qui est la cause de toutes choses. Or plus une cause est pleinement connue plus on peut y percevoir d’effets. Une cause en effet n’est mieux connue que quand son pouvoir est plus pleinement connu et cette connaissance ne peut venir que de la connaissance de ses effets. Car la quantité d’un pouvoir se mesure habituellement par ses effets. De là vient que parmi ceux qui voient l’essence de Dieu certains perçoivent en Dieu même plus d’effets ou de raisons des oeuvres divines que d’autres qui voient moins clairement; et d’après cela les anges supé rieurs instruisent les inférieurs, comme nous l’avons dit plus haut (chapitre 126). Donc l’âme du Christ qui possède la suprême perfection de la vision divine parmi les autres créatures contemple en Dieu même pleinement toutes les oeuvres divines et leurs raisons quelles qu’elles soient, seront ou ont été; et elle illumine non seulement les hommes mais aussi les anges les plus élevés; ce qui fait dire à l’Apôtre : "En Lui sont cachés tous les trésors de la sagesse et de la science" (Col 2, 5) et "Tout est à nu et à découvert à ses yeux" (Hébreux 4, 13). 5. Cependant l’âme du Christ ne peut atteindre à comprendre la divinité. Car comme on l’a dit plus haut (chapitre 106) comprendre c’est connaître une chose autant qu’elle est connaissable et tout est connaissable en tant qu’être et vrai; or l’être divin est infini comme aussi sa vérité. Dieu est donc infiniment connaissable. Or aucune créature ne peut connaître infiniment quoique ce qu’elle connaisse soit infini. Donc aucune créature en voyant Dieu ne le comprend. Et l’âme du Christ est une créature et tout ce qui dans le Christ se rapporte seulement à la nature

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comprehendere potest. Est autem anima Christi creatura, et quidquid in Christo ad humanam naturam tantum pertinet, creatum est, alioquin non erit in Christo alia natura humanitatis a natura divinitatis, quae sola increata est. Hypostasis autem Dei verbi sive persona increata est, quae una est in duabus naturis: ratione cuius Christum non dicimus creaturam, loquendo simpliciter, quia nomine Christi importatur hypostasis, dicimus tamen animam Christi vel corpus Christi esse creaturam. Anima igitur Christi Deum non comprehendit, sed Christus Deum comprehendit sua sapientia increata, secundum quem modum dominus dicit Matth. XI, 27: nemo novit filium nisi pater, neque patrem quis novit nisi filius, de comprehensionis eius notitia loquens. Est autem considerandum, quod eiusdem rationis est comprehendere essentiam alicuius rei, et virtutem ipsius: unumquodque enim potest agere inquantum est ens actu. Si igitur anima Christi essentiam divinitatis comprehendere non valet, ut ostensum est, impossibile est ut divinam virtutem comprehendat. Comprehenderet autem, si cognosceret quidquid Deus facere potest, et quibus rationibus effectus producere possit. Hoc autem est impossibile. Non igitur anima Christi cognoscit quidquid Deus facere potest, vel quibus rationibus possit operari. Sed quia Christus etiam secundum quod homo, omni creaturae a Deo patre praepositus est, conveniens est ut omnium quae a Deo qualitercumque facta sunt, in ipsius divinae essentiae visione plenam cognitionem percipiat: et secundum hoc anima Christi omnisciens dicitur, quia plenam notitiam habet omnium quae sunt, erunt, vel fuerunt. Aliarum vero creaturarum Deum videntium quaedam plenius et quaedam minus plene praedictorum effectuum in ipsa Dei visione cognitionem percipiunt. Praeter hanc autem rerum cognitionem, qua res ab intellectu creato cognoscuntur ipsius divinae essentiae visione, sunt alii modi cognitionis, quibus a creaturis

humaine est créé, autrement dans le Christ sa nature humaine ne différerait pas de sa nature divine qui seule est incréée. Mais l’hypostase du Verbe de Dieu, ou la personne, est incréée qui est une en deux natures; c’est pour cela que nous ne disons pas que le Christ est une créature, simplement parlant, parce que par le nom de Christ on entend l’hypostase; cependant nous disons que l’âme ou le corps du Christ sont des créatures. Donc l’âme du Christ ne comprend pas Dieu mais le Christ Dieu comprend Dieu dans sa sagesse incréée; c’est dans ce sens que le Seigneur dit : "Personne ne connaît le Père si ce n’est le Fils" (Mt 11, 27) indiquant par là sa connaissance de compréhension. 6. Or il faut savoir que c’est une même chose de comprendre l’essence d’une chose et sa vertu. En effet rien ne peut agir que s’il est en acte. Si donc l’âme du Christ n’est pas en mesure de comprendre l’essence divine, comme on l’a montré, il est impossible qu’elle connaisse la vertu divine; elle la comprendrait si elle connaissait tout ce que Dieu peut faire et par quelles voies Il peut produire ses oeuvres; or cela est impossible. Donc l’âme du Christ ne connaît pas tout ce que Dieu peut faire, ou par quelles raisons il peut agir. Mais parce que le Christ selon qu’Il est homme est par Dieu le Père préposé à toute la créature il est juste que de tout ce que Dieu a fait en quelque manière le Christ en ait la pleine connaissance dans la vision de l’essence divine, même. Et d’après cela l’âme du Christ est dite omnisciente parce qu’elle a la connaissance de toutes les choses présentes, passées ou futures. Parmi les autres créatures qui voient Dieu, d’aucunes plus pleinement, d’autres moins pleinement, perçoivent les effets susdits dans la vision même de Dieu. 7. En plus de cette vision par laquelle l’intelligence créée a connaissance des choses créées, dans la vision de la divine essence sont d’autres modes de connaissance pour la connaissance des choses. Car les anges outre la connaissance

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habetur rerum cognitio. Nam Angeli praeter cognitionem matutinam, qua res in verbo cognoscunt, habent cognitionem vespertinam, qua cognoscunt res in propriis naturis. Huiusmodi autem cognitio aliter competit hominibus secundum naturam suam, atque aliter Angelis. Nam homines secundum naturae ordinem intelligibilem rerum veritatem a sensibus colligunt, ut Dionysius dicit, ita scilicet quod species intelligibiles in eorum intellectibus actione intellectus agentis a phantasmatibus abstrahuntur; Angeli vero per influxum divini luminis rerum scientiam acquirunt, ut scilicet sicut a Deo res in esse prodeunt, ita etiam in intellectu angelico a Deo rerum rationes sive similitudines imprimantur. In utrisque autem, tam hominibus quam Angelis, supra rerum cognitionem quae competit eis secundum naturam, invenitur quaedam supernaturalis cognitio mysteriorum divinorum, de quibus et Angeli illuminantur ab Angelis, et homines etiam de his prophetica revelatione instruuntur. Et quia nulla perfectio creaturis exhibita, animae Christi, quae est creaturarum excellentissima, deneganda est, convenienter praeter cognitionem qua Dei essentiam videt et omnia in ipsa, triplex alia cognitio est ei attribuenda. Una quidem experimentalis, sicut aliis hominibus, inquantum aliqua per sensus cognovit, ut competit humanae naturae. Alia vero divinitus infusa, ad cognoscenda omnia illa ad quae naturalis cognitio hominis se extendit vel extendere potest. Conveniens enim fuit ut humana natura a Dei verbo assumpta in nullo a perfectione deficeret, utpote per quam tota humana natura restauranda esset. Est autem imperfectum omne quod in potentia existit antequam reducatur in actum. Intellectus autem humanus est in potentia ad intelligibilia quae naturaliter homo intelligere potest. Omnium igitur horum scientiam divinitus anima Christi per species influxas accepit, per hoc quod tota potentia intellectus humani fuit reducta ad

matinale par laquelle ils connaissent les choses dans le Verbe, possèdent la connaissance vespérale par laquelle ils connaissent les choses en leurs propres natures. Cette connaissance est autre chez les hommes selon sa nature que chez les anges Car selon l’ordre naturel, les hommes recueillent la vérité intelligible des choses à partir des sens, au dire de Denys (De div. nom. c. 7) c’est-à-dire que les espèces intelligibles en leurs intellects sont abstraites des phantasmes par l’intellect agent. Mais sous l’influence de la lumière divine les anges acquièrent la connaissance des choses, c’est-à-dire que de même que les choses arrivent à l’être par Dieu ainsi aussi dans l’esprit angélique sont imprimées par Dieu les natures des choses ou leurs similitudes. Outre cette connaissance des choses selon leur nature on trouve chez les hommes aussi bien que chez les anges une connaissance surnaturelle des mystères divins sur lesquels les anges sont éclairés par d’autres anges et les hommes aussi sont instruits par la révélation prophétique. 8. Et parce qu’aucune perfection accordée aux créatures ne doit être refusée à l’âme du Christ qui est de toutes les créatures la plus excellente, il est juste de lui attribuer une connaissance en plus de la connaissance par laquelle Il voit l’essence divine et toutes choses en elle et cette connaissance est triple. Une qui est expérimentale comme pour les autres hommes en tant qu’Il connut certaines choses par ses sens comme il appartient à la nature humaine. 9. Une seconde qui est divinement infuse pour connaître toutes ces choses auxquelles la connaissance naturelle de l’homme s’étend ou peut s’étendre. Il convenait en effet qu’à la nature humaine assumée par le Verbe de Dieu aucune perfection ne fît défaut puisqu’elle devait restaurer toute la nature humaine. Or est imparfait ce qui existe en puissance avant d’être réduit en acte. Et l’intelligence humaine est en puissance aux intelligibles que l’homme peut naturellement connaître. De toutes ces

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actum. Sed quia Christus secundum humanam naturam non solum fuit reparator naturae, sed et gratiae propagator, affuit ei etiam tertia cognitio, qua plenissime cognovit quidquid ad mysteria gratiae potest pertinere, quae naturalem hominis cognitionem excedunt, sed cognoscuntur ab hominibus per donum sapientiae, vel per spiritum prophetiae. Nam ad huiusmodi cognoscenda est in potentia intellectus humanus, licet ab altiori agente reducatur in actum. Nam ad naturalia cognoscenda reducitur in actum per lumen intellectus agentis; horum autem cognitionem consequitur per lumen divinum. Patet igitur ex praedictis, quod anima Christi summum cognitionis gradum inter ceteras creaturas obtinuit quantum ad Dei visionem, qua Dei essentia videtur, et alia in ipsa; etiam similiter quantum ad cognitionem mysteriorum gratiae, nec non quantum ad cognitionem naturalium scibilium: unde in nulla harum trium cognitionum Christus proficere potuit. Sed manifestum est quod res sensibiles per temporis successionem magis ac magis sensibus corporis experiendo cognovit, et ideo solum quantum ad cognitionem experimentalem Christus potuit proficere, secundum illud Luc. II, 52: puer proficiebat sapientia et aetate: quamvis posset et hoc aliter intelligi, ut profectus sapientiae Christi dicatur non quo ipse fit sapientior, sed quo sapientia proficiebat in aliis, quia scilicet per eius sapientiam magis ac magis instruebantur. Quod dispensative factum est, ut se aliis hominibus conformem ostenderet, ne si in puerili aetate perfectam sapientiam demonstrasset, incarnationis mysterium phantasticum videretur.

choses l’âme du Christ reçut la science divinement par des espèces infuses par cela que toute la puissance de l’intellect humain fut réduite en acte. 10. Mais parce que le Christ selon la nature humaine ne fut pas seulement le réparateur de cet nature mais encore le propagateur de la grâce, une troisième connaissance lui fut adjointe par laquelle il connut en toute sa plénitude ce qui concernait les mystères de la grâce qui excèdent la connaissance naturelle de l’homme; cependant qu’ils nous sont connus par le don de sagesse ou par l’esprit de prophétie. Car pour les connaître l’intelligence humaine est en puissance bien qu’elle soit réduite en acte par un agent plus élevé; ce qu’elle obtient par la lumière divine. 11. De tout ce qui précède il ressort clairement que l’âme du Christ obtint le plus haut degré de connaissance entre toutes les autres créatures quant à la vision de Dieu qui fait voir l’essence divine et en elle toutes les autres choses. Et semblablement aussi quant à la connaissance des mystères de la grâce comme quant à la connaissance des choses naturelles connaissables. En aucune de ces trois connaissances le Christ ne put progresser. Mais il est manifeste qu’au cours du temps il connut toujours davantage les choses sensibles par l’expérience des sens; et donc seulement le Christ put progresser en la science expérimentale, comme saint Luc le dit : "L’enfant avançait en âge et en sagesse" (2, 52). Bien qu’on puisse l’entendre autrement de sorte que le progrès de la sagesse du Christ est dit non de ce qu’Il devenait plus sage mais de ce que la sagesse progressait chez les autres, c’est-àdire que par sa sagesse ils étaient de mieux en mieux instruits. Ce qui s’est fait intentionnellement pour qu’Il se montrât semblable aux autres hommes de peur que si en son jeune âge il eut fait montre d’une science parfaite le mystère de son incarnation ne parût illusoire.

5° La nature humaine du Christ et sa conception (chapitre 217 à 226) 233


Caput 217 [70391] Compendium Chapitre 217 — DE LA MATIÈRE DU theologiae, lib. 1 cap. 217 tit. De materia CORPS DU CHRIST Selon les prémisses il apparaît donc avec corporis Christi évidence ce que dut être la formation du [70392] Compendium theologiae, lib. 1 corps du Christ. En vérité Dieu pouvait le cap. 217 Secundum praemissa igitur former du limon terrestre ou de evidenter apparet qualis debuit esse quelqu’autre matière, comme Il avait formé corporis Christi formatio. Poterat le corps du premier père. Ce qui toutefois siquidem Deus corpus Christi ex limo ne s’accordait pas avec la restauration de terrae formare, vel ex quacumque materia, l’homme pour laquelle le Fils de l’homme, sicut formavit corpus primi parentis, sed comme nous l’avons dit (chapitre 200) hoc humanae restaurationi, propter quam assuma la chair. En effet la nature du genre filius Dei, ut diximus, carnem assumpsit, humain dérivée du premier père et qui congruum non fuisset. Non enim devait être guérie n’eut pas été sufficienter natura humani generis ex suffisamment restaurée dans sa première primo parente derivata, quae sananda erat, noblesse si pour vaincre le diable et in pristinum honorem restituta esset, si triompher de la mort lesquels tenaient aliunde corpus assumeret Diaboli victor et captifs le genre humain à cause du péché mortis triumphator, sub quibus humanum du premier père Il avait pris d’ailleurs son genus captivum tenebatur propter corps. Or les oeuvres de Dieu sont parfaites peccatum primi parentis. Dei autem et Il mène à la perfection ce qu’Il veut perfecta sunt opera, et ad perfectum restaurer pour ainsi surajouter à ce qui perducit quod reparare intendit, ut etiam avait été soustrait, selon ce que dit l’Apôtre plus adiiciat quam fuerat subtractum, : "La grâce de Dieu par le Christ a secundum illud apostoli Rom. V, 20: surabondé" (Rom 5, 20), au-delà du délit gratia Dei per Christum amplius d’Adam. Il était donc juste que le Fils de abundavit quam delictum Adae. Dieu prît un corps propagé naturellement Conveniens igitur fuit ut Dei filius corpus d’Adam. assumeret de natura propagatum ab De plus le mystère de l’incarnation est Adam. Adhuc. Incarnationis mysterium rendu profitable aux hommes par la foi. En hominibus proficuum per fidem redditur. effet les hommes ne pour raient suivre Nisi enim homines crederent Dei filium l’auteur de leur salut qu’en croyant Fils de esse qui homo videbatur, non sequerentur Dieu celui qui leur apparaissait comme eum homines ut salutis auctorem, quod homme; ce que ne firent pas les Juifs qui Iudaeis accidit, qui ex incarnationis du mystère de l’incarnation à cause de leur mysterio propter incredulitatem, incrédulité ont encouru la damnation plutôt damnationem potius quam salutem sunt que le salut. Donc pour que l’on croie plus consecuti. Ut ergo hoc ineffabile facilement au mystère ineffable de mysterium facilius crederetur, filius Dei l’incarnation le Fils de Dieu disposa toutes sic omnia dispensavit ut se verum choses de façon à montrer qu’Il était hominem esse ostenderet, quod non ita véritablement homme; ce qui n’eut pas été videretur, si aliunde naturam sui corporis aussi évident s’il avait pris la nature de son acciperet quam ex natura humana. corps ailleurs que de la nature de l’homme. Conveniens igitur fuit ut corpus a primo Il était donc juste qu’Il prit un corps parente propagatum assumeret. Item. propagé à partir du premier homme. Filius Dei homo factus humano generi De même le Fils de Dieu apporta le salut salutem adhibuit, non solum conferendo au genre humain non seulement en y gratiae remedium, sed etiam praebendo apportant le remède de la grâce mais aussi exemplum, quod repudiari non potest. en lui offrant un exemple qu’on ne pouvait Alterius enim hominis et doctrina et vita répudier. D’un autre homme en effet et la 234


in dubium verti potest propter defectum humanae cognitionis et veritatis. Sed sicut quod filius Dei docet, indubitanter creditur verum, ita quod operatur, creditur indubitanter bonum. Oportuit autem ut in eo exemplum acciperemus et gloriae quam speramus, et virtutis qua ipsam meremur: utrumque enim exemplum minus efficax esset, si aliunde naturam corporis assumpsisset quam unde alii homines assumunt. Si cui enim persuaderetur quod toleraret passiones, sicut Christus sustinuit, quod speraret se resurrecturum, sicut Christus resurrexit, posset excusationem praetendere ex diversa corporis conditione. Ut igitur exemplum Christi efficacius esset, conveniens fuit ut non aliunde corporis naturam assumeret quam de natura quae a primo parente propagatur.

doctrine et la vie peuvent susciter des doutes à cause du manque de connaissance ou de vertu de l’homme. Mais de même quon croit indubitablement vrai ce que le Fils de Dieu enseeigne, ainsi croit-on indubitablement bon ce qu’Il fait. Or il fallait qu’en Lui nous trouvions un modèle et de la gloire que nous espérons et de la vertu qui nous la mérite. En effet, l’un et l’autre exemple eussent été moins efficaces s’Il avait pris la nature de son corps ailleurs que chez les autres hommes. Si en effet on persuadait quelqu’un de supporter les souffrances comme le Christ, d’espérer ressusciter comme le Christ, il pourrait trouver excuse dans la condition diverse du corps. Donc pour que l’exemple du Christ fût plus efficace il convenait qu’Il n’assumât pas un corps ailleurs que de la nature propagée à partir du premier père.

Caput 218 [70393] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 218 tit. De formatione corporis Christi, quae non est ex semine

Chapitre 218 — LA FORMATION DU CORPS DU CHRIST N’EST PAS SÉMINALE Il ne convenait cependant pas que le corps du Christ fût formé en la nature humaine comme sont formés les corps des autres hommes. Comme en effet, il prenait cette nature pour la purifier du péché Il devait l’assumer de telle façon qu’Il n’encourrait aucune contagion du péché. Or les hommes encourent le péché originel étant engendrés par la vertu active humaine qui est en la semence virile, laquelle a préexisté selon la raison séminale en Adam pécheur. En effet de même que le premier homme eut pu transmettre la justice originelle à ses descendants avec la transfusion de la nature, ainsi aussi a-t-il transmis la faute originelle en transfusant la nature, ce qui se fait par la vertu active de la semence virile. Il a donc fallu qu le corps du Christ soit formé sans semence virile. De même : la vertu active de la semence virile agit naturellement et donc l’homme qui est engendré de la semence virile n’est pas aussitôt amené à l’état parfait, mais progressivement. En effet toutes les choses naturelles parviennent à une fin déterminée par des intermédiaires déterminés. Or il

[70394] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 218 Non tamen fuit conveniens ut eodem modo formaretur corpus Christi in humana natura, sicut formantur aliorum hominum corpora. Cum enim ad hoc naturam assumeret ut ipsam a peccato mundaret, oportebat ut tali modo assumeret quod nullum contagium peccati incurreret. Homines autem peccatum originale incurrunt ex hoc quod generantur per virtutem activam humanam, quae est in virili semine, quod est secundum seminalem rationem in Adam peccante praeextitisse. Sicut enim primus homo originalem iustitiam transfudisset in posteros simul cum transfusione naturae, ita etiam originalem culpam transfudit transfundendo naturam, quod est per virtutem activam virilis seminis. Oportuit igitur absque virili semine Christi formari corpus. Item. Virtus activa virilis seminis naturaliter agit, et ideo homo qui ex virili semine generatur, non subito perducitur ad

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perfectum, sed determinatis processibus. Omnia enim naturalia per determinata media ad determinatos fines procedunt. Oportebat autem corpus Christi in ipsa assumptione perfectum esse, et anima rationali informatum, quia corpus est assumptibile a Dei verbo inquantum est animae rationali unitum, licet non esset perfectum secundum debitam quantitatem. Non ergo corpus Christi formari debuit per virilis seminis virtutem.

fallait que le corps du Christ soit par fait, dès le début informé d’une âme rationnelle48[48]; car le corps put être assumé par le Verbe de Dieu en tant qu’il est uni à une âme rationnelle sans pour cela être parfait selon la quantité voulue. Le corps du Christ donc ne devait pas être formé par la vertu d’une semence virile.

Caput 219 [70395] Compendium Chapitre 219 — QU’EST-CE QUI A theologiae, lib. 1 cap. 219 tit. De causa FORMÉ LE CORPS DU CHRIST ? formationis corporis Christi Comme le corps humain est naturellement formé à partir de la semence virile, de [70396] Compendium theologiae, lib. 1 quelque autre façon que le corps du Christ cap. 219 Cum autem corporis humani ait été formé une telle formation- fut auformatio naturaliter sit ex virili semine, dessus de la nature. Or Dieu seul a institué quocumque alio modo corpus Christi la nature, Lui qui opère surnaturellement formatum fuerit, supra naturam fuit talis dans les choses naturelles, comme on l’a formatio. Solus autem Deus institutor dit plus haut (chapitre 136). D’où il reste naturae est, qui supernaturaliter in rebus que Dieu seul a formé miraculeusement ce naturalibus operatur, ut supra dictum est. -corps à partir d’une matière de l’humaine Unde relinquitur quod solus Deus illud nature. Mais comme toute opération divine corpus miraculose formavit ex materia dans la créature est commune aux trois humanae naturae. Sed cum omnis Dei personnes, toutefois en raison d’une operatio in creatura sit tribus personis certaine convenance la formation du corps communis, tamen per quandam du Christ est attribuée au Saint- Esprit. En convenientiam formatio corporis Christi effet l’Esprit Saint est l’amour du Père et attribuitur spiritui sancto: est enim spiritus du Fils par lequel ils s’aiment et nous sanctus amor patris et filii, quo se invicem aussi."Dieu à cause de la très grande et nos diligunt. Deus autem, ut apostolus charité par laquelle Il nous a aimés" (Eph ad Ephesios II dicit, propter nimiam 2, 4) décida que son Fils s’incarnerait. caritatem suam qua dilexit nos, filium C’est donc -- juste titre que la formation de suum incarnari constituit. Convenienter la chair est attribuée à l’Esprit Saint. igitur carnis formatio spiritui sancto De même l’Esprit Saint est l’auteur de attribuitur. Item. Spiritus sanctus omnium toutes les grâces puisqu’Il est le premier en gratiarum est auctor, cum sit primum in qui tous les dons sont donnés gratuitement; quo omnia dona gratis donantur. Hoc or ce fut une grâce surabondante qu’une autem fuit superabundantis gratiae ut autre nature humaine soit assumée dans humana natura in unitatem divinae l’unité d’une personne divine, comme il personae assumeretur, ut ex supradictis ressort de ce qui a été dit plus haut patet. Ad demonstrandum igitur (chapitre 214). Donc pour indiquer ce huiusmodi gratiam formatio corporis qu’est cette grâce, la formation du corps du Christi spiritui sancto attribuitur. Christ est attribuée à l’Esprit Saint. Convenienter etiam hoc dicitur secundum Ce qui est aussi justement dit par similitudinem humani verbi et spiritus. ressemblance du verbe humain et du 48[48] Cf. ce qui a été dit : note du chapitre 92.

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Verbum enim humanum in corde existens, similitudinem gerit aeterni verbi secundum quod existit in patre. Sicut autem humanum verbum vocem assumit, ut sensibiliter hominibus innotescat, ita et verbum Dei carnem assumpsit, ut visibiliter hominibus appareret. Vox autem humana per hominis spiritum formatur. Unde et caro verbi Dei per spiritum verbi formari debuit.

souffle humain. En effet le verbe humain existant dans le coeur a une ressemblance avec le Verbe éternel : qu’Il existe dans le Père. Or de même que le verbe humain prend une voix pour se faire connaître sensiblement aux hommes ainsi aussi le Verbe de Dieu a pris une chair pour apparaître visiblement aux hommes. Or la voix humaine est formée par le souffle de l’homme; d’où aussi la chair du Verbe de Dieu devait être formée par l’Esprit49[49] du Verbe.

Caput 220 [70397] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 220 tit. Expositio articuli in symbolo positi de conceptione et nativitate Christi

Chapitre 220 — EXPOSITION DE L’ARTICLE DU SYMBOLE SUR LA CONCEPTION ET LA NAISSANCE DU CHRIST Pour rejeter l’erreur d’Ebion et de Cérinthe qui dirent que le corps du Christ fut formé d’une semence virile, le Symbole des Apôtres affirme qu’il a été conçu du SaintEsprit. Au Symbole des Pères (Nicée) au lieu de ces mots on trouve : "Et Il s’est incarné de l’Esprit Saint" pour qu’on ne voie pas qu’Il a pris un corps imaginaire selon les Manichéens mais une vraie chair. Dans ce même Symbole des Pères on ajoute : "Pour nous les hommes" pour exclure l’erreur d’Origène qui enseigne que les démons aussi pouvaient être libérés par la passion du Christ. Dans le même (Symbole) on ajoute : "Pour notre salut" afin de montrer que le mystère de l’incarnation suffit au salut des hommes contre l’hérésie des Nazaréens qui jugeaient que la foi au Christ sans les oeuvres de la loi ne pouvait suffire au salut des hommes. On ajoute : "Il descendit du ciel" pour rejeter l’erreur de Photin (chapitre 202) qui affirmait que le Christ était un pur homme, disant qu’Il avait pris en Marie son commencement pour que par le mérite d’une bonne vie ayant commencé sur terre il monte au ciel plutôt que, d’origine céleste, prenant chair, Il soit descendu sur terre. On ajoute aussi : "Et Il s’est fait homme" pour rejeter l’erreur de

[70398] Compendium theologiae, lib. 1 cap. 220 Ad excludendum igitur errorem Ebionis et Cerinthi, qui corpus Christi ex virili semine formatum dixerunt, dicitur in symbolo apostolorum: qui conceptus est de spiritu sancto. Loco cuius in symbolo patrum dicitur: et incarnatus est de spiritu sancto, ut non phantasticum corpus secundum Manichaeos, sed veram carnem assumpsisse credatur. Additum est autem in symbolo patrum, propter nos homines, ad excludendum Origenis errorem, qui posuit virtute passionis Christi etiam Daemones liberandos. Additum est etiam in eodem, propter nostram salutem, ut mysterium incarnationis Christi sufficiens ad humanam salutem ostendatur, contra haeresim Nazaraeorum, qui fidem Christi sine operibus legis ad salutem humanam non sufficere putabant. Additum etiam est, descendit de caelis, ad excludendum errorem Photini, qui Christum purum hominem asserebat, dicens eum ex Maria sumpsisse initium, ut magis per bonae vitae meritum in terris habens principium ad caelum ascenderet, quam caelestem habens originem assumendo carnem descendisset ad terram. Additur etiam, et homo factus est, ad excludendum errorem 49[49]

Même formule en saint Jean, dans le dialogue avec Nicodème : "l’esprit souffle où il veut" (3, 8).

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Nestorii, secundum cuius positionem filius Dei, de quo symbolum loquitur, magis inhabitator hominis quam homo esse diceretur.

Nestorius (chapitre 203) qui affirmait que le Fils de Dieu, dont parle le Symbole, avait habité un homme plutôt que d’être lui- même un homme.

Caput 221 [70399] Compendium Chapitre 221 — IL CONVENAIT QUE theologiae, lib. 1 cap. 221 tit. Quod LE CHRIST NAQUIT D’UNE VIERGE conveniens fuit Christum nasci ex virgine Il a été dit (chapitre 217) qu’il était juste que le Fils de Dieu prenne chair de la [70400] Compendium theologiae, lib. 1 matière de la nature humaine; or c’est la cap. 221 Cum autem ostensum sit quod de femme qui fournit la matière de la materia humanae naturae conveniebat génération humaine; il était donc juste que filium Dei carnem assumere, materiam le Christ prît chair d’une femme selon ce autem in humana generatione ministrat que dit l’Apôtre : "Dieu envoya son Fils femina, conveniens fuit ut Christus de fait de la femme" (Gal 4, 4). Or la femme a femina carnem assumeret, secundum illud besoin de s’unir à son mari pour que la apostoli ad Galat. IV, 4: misit Deus filium matière qu’elle fournit soit formée en un suum factum ex muliere. Femina autem corps humain. Or la formation du corps du indiget viri commixtione, ad hoc quod Christ ne devait pas se faire par la vertu de materia quam ipsa ministrat, formetur in la semence virile, comme déjà on l’a corpus humanum. Formatio autem montré (chapitre 218). D’où sans corporis Christi fieri non debuit per l’intervention de semence virile cette virtutem virilis seminis, ut supra iam femme a conçu, de laquelle le Fils de Dieu dictum est. Unde absque commixtione a pris chair. virilis seminis illa femina concepit ex qua On est d’autant plus rempli de dons filius Dei carnem assumpsit. Tanto autem spirituels qu’on est plus détaché des choses aliquis magis spiritualibus donis repletur, de la chair. Car par l’esprit l’homme est quanto magis a carnalibus separatur. Nam attiré en haut, par la chair il est tiré vers le per spiritualia homo sursum trahitur, per bas. Or comme la formation du corps du carnalia vero deorsum. Cum autem Christ devait se faire par l’Esprit Saint il a formatio corporis Christi fieri debuerit per fallu que cette femme de laquelle le Christ spiritum sanctum, oportuit illam feminam a pris un corps soit au maximum rem plie de qua Christus corpus assumpsit maxime des dons spirituels pour que par l’Esprit spiritualibus donis repleri, ut per spiritum Saint non seulement l’âme soit féconde en sanctum non solum anima fecundaretur vertus, mais aussi son sein en lignée virtutibus, sed etiam venter prole divina. divine. D’où il fallait que non seulement Unde oportuit non solum mentem eius son esprit soit exempt du péché mais esse immunem a peccato, sed etiam qu’aussi son corps soit étranger à toute corpus eius ab omni corruptela carnalis corruption de la concupiscence charnelle. concupiscentiae elongari. Unde non solum D’où non seulement pour la conception du ad concipiendum Christum virilem Christ n’a-t-elle pas connu l’union maritale commixtionem non est experta, sed nec mais encore ni avant ni après. ante nec postea. Hoc etiam conveniebat ei Cela convenait aussi à celui qui naîtrait qui nascebatur ex ipsa. Ad hoc enim Dei d’elle. En effet le Fils de Dieu venait en ce filius veniebat in mundum carne assumpta monde prenant chair pour nous élever à ut nos ad resurrectionis statum l’état de ressuscités, dans lequel "on ne se promoveret, in quo neque nubent neque marie, ni n’est marié, où les hommes nubentur, sed erunt homines sicut Angeli seront comme des anges dans le ciel" (Mt in caelo. Unde et continentiae et 22, 30). D’où aussi son enseignement sur integritatis doctrinam introduxit, ut in la continence et la virginité pour que la vie 238


fidelium vita resplendeat aliqualiter gloriae futurae imago. Conveniens ergo fuit ut etiam in suo ortu vitae integritatem commendaret nascendo ex virgine; et ideo in symbolo apostolorum dicitur: natus ex virgine Maria. In symbolo autem patrum ex virgine Maria dicitur incarnatus, per quod Valentini error excluditur, ceterorumque, qui corpus Christi dixerunt aut esse phantasticum, aut esse alterius naturae, et non esse ex corpore virginis sumptum atque formatum.

des fidèles resplendisse à l’image en quelque sorte de la gloire future. Il convenait donc qu’aussi en son origine il recommande cette vie virginale en naissant d’une vierge. Et c’est pourquoi il est dit dans le Symbole : "Né de la Vierge Marie." Dans le Symbole de Nicée on dit qu’Il "s’est incarné de la Vierge Marie"; par quoi on exclut l’erreur de Valentin et d’autres qui dirent que le corps du Christ était tel un fantôme ou d’une autre nature (chapitre 207) et non pris du corps de la Vierge, ni formé en elle.

Caput 222 [70401] Compendium Chapitre 222 — LA BIENHEUREUSE theologiae, lib. 1 cap. 222 tit. Quod beata VIERGE EST LA MÈRE DU CHRIST virgo sit mater Christi Par là est exclue l’erreur de Nestorius qui refusait d’admettre que la Bienheureuse [70402] Compendium theologiae, lib. 1 Vierge Marie était Mère de Dieu. Or les cap. 222 Error autem Nestorii ex hoc deux Symboles ont affirmé que le Fils de excluditur, qui beatam Mariam matrem Dieu est né ou incarné de la Vierge Marie. Dei confiteri nolebat. In utroque autem La femme dont quelqu’un est né est dite sa symbolo dicitur, filius Dei est natus vel mère en ce qu’elle four nit la matière de la incarnatus ex virgine Maria. Femina conception. D’où la Bienheureuse Vierge autem ex qua aliquis homo nascitur, mater Marie qui a fourni la matière à la illius dicitur ex eo quod materiam conception du Fils de Dieu doit être dite la ministrat humano conceptui. Unde beata vraie mère du Fils de Dieu. En effet il virgo Maria, quae materiam ministravit n’importe pas à la maternité par quelle conceptui filii Dei, vera mater filii Dei vertu est informée la matière de la mère. dicenda est. Non enim refert ad rationem Elle n’est donc pas moins mère celle qui matris, quacumque virtute materia fournit la matière que l’Esprit Saint ministrata ab ipsa formetur. Non igitur informe, que celle que la semence virile minus mater est quae materiam ministravit informe. spiritu sancto formandam, quam quae Si quelqu’un voulait dire que la materiam ministrat formandam virtute Bienheureuse Vierge ne doit pas être dite virilis seminis. Si quis autem dicere velit, la mère de Dieu parce que la divinité n’en beatam virginem Dei matrem non debere a pas été prise mais la chair seulement, dici, quia non est ex ea assumpta comme le disait Nestorius, celui-là ne sait divinitas, sed caro sola, sicut dicebat pas ce qu’il dit. En effet on n’est pas mère Nestorius, manifeste vocem suam ignorat. de quelqu’un parce que tout ce qu’on a en Non enim ex hoc aliqua dicitur alicuius a été pris. Car l’homme est fait d’une âme mater, quia totum quod in ipso est, ex ea et d’un corps et on est plus homme par sumatur. Homo enim constat ex anima et l’âme que par ce qui est du corps. Or l’âme corpore, magisque est homo id quod est d’un homme ne vient pas de la mère mais secundum animam, quam id quod est ou bien elle est créée immédiatement par secundum corpus. Anima autem nullius Dieu comme. il est certain, ou bien elle hominis a matre sumitur, sed vel a Deo serait transmise, comme certains l’ont immediate creatur, ut veritas habet; vel si avancé, et alors elle viendrait plutôt du esset ex traductione, ut quidam posuerunt, père que de la mère parce que dans la non sumeretur a matre, sed magis a patre, génération des animaux, selon la doctrine 239


quia in generatione ceterorum animalium, secundum philosophorum doctrinam, masculus dat animam, femina vero corpus. Sicut igitur cuiuslibet hominis mater aliqua femina dicitur ex hoc quod ab ea corpus eius assumitur, ita Dei mater beata virgo Maria dici debet, si ex ea assumptum est corpus Dei. Oportet autem dicere, quod sit corpus Dei, si assumitur in unitatem personae filii Dei, qui est verus Deus. Confitentibus igitur humanam naturam esse assumptam a filio Dei in unitatem personae, necesse est dicere, quod beata virgo Maria sit mater Dei. Sed quia Nestorius negabat unam personam esse Dei et hominis Iesu Christi, ideo ex consequenti negabat virginem Mariam esse Dei matrem

des philosophes, le mâle donne l’âme et la femelle le corps50[50]. Donc de même que la mère de tout homme est cette femme dont il a eut son corps, ainsi la Vierge Marie est-elle Mère de Dieu si d’elle a été pris le corps de Dieu. Il faut dire que c’est le corps de Dieu s’il a été assumé en l’unité de la personne du Fils de Dieu qui est véritablement Dieu. Pour ceux donc qui confessent que la nature humaine a été assumée par le Fils de Dieu dans l’unité de la personne il faut nécessairement dire que la Vierge Marie est mère de Dieu. Mais parce que Nestorius niait l’unité de la personne en Dieu et en l’homme Jésus-Christ il devait en conséquence nier que la Vierge Marie était Mère de Dieu.

Caput 223 [70403] Compendium Chapitre 223 — L’ESPRIT SAINT theologiae, lib. 1 cap. 223 tit. Quod N’EST PAS LE PÈRE DU CHRIST spiritus sanctus non sit pater Christi D’abord parce que dans la bienheureuse Vierge Marie se trouve tout ce qui fait la [70404] Compendium theologiae, lib. 1 maternité. En effet elle a fourni la matière cap. 223 Licet autem filius Dei dicatur de pour la conception du Christ pour être spiritu sancto et ex Maria virgine informée par l’Esprit Saint, comme le incarnatus et conceptus, non tamen requiert la maternité mais du côté de dicendum est, quod spiritus sanctus sit l’Esprit Saint ne se trouve pas tout ce qui pater hominis Christi, licet beata virgo fait la paternité. La paternité en effet veut eius mater dicatur. Primo quidem, quia in que le père produise de sa nature un fils qui beata Maria virgine invenitur totum quod lui est connaturel. D’où si quelqu’agent fait pertinet ad matris rationem. Materiam quelque chose non pas de sa substance, ni enim ministravit Christi conceptui spiritu ne la produit en ressemblance de sa propre sancto formandam, ut requirit matris ratio. nature, on ne peut pas dire qu’il en est le Sed ex parte spiritus sancti non invenitur Père. Nous ne disons pas en effet que totum quod ad rationem patris exigitur. l’homme est le père des choses qu’il fait Est enim de ratione patris ut ex sua natura comme artisan, sinon que filium sibi connaturalem producat. Unde métaphoriquement. L’Esprit Saint est en si fuerit aliquod agens quod facit aliquid vérité connaturel au Christ selon la nature non ex sua substantia, nec producat ipsum divine selon laquelle Il n’est pas le père du in similitudinem suae naturae, pater eius Christ mais plutôt Il en procède. Et selon la dici non poterit. Non enim dicimus quod nature humaine Il n’est pas connaturel au homo sit pater eorum quae facit per artem, Christ. Car la nature humaine dans le nisi forte secundum metaphoram. Spiritus Christ est autre que la nature divine, autem sanctus est quidem Christo comme on l’a dit (chapitres 206, 209, 211). connaturalis secundum divinam naturam, Rien non plus en la nature humaine n’a été secundum quam pater Christi non est, sed communiqué de la nature divine, comme 50[50] Aristote : Gen. anim. 1. 2 (716 a 5).

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magis ab ipso procedens; secundum autem naturam humanam non est Christo connaturalis: est enim alia natura humana et divina in Christo, ut supra dictum est. Neque in naturam humanam est versum aliquid de natura divina, ut supra dictum est. Relinquitur ergo quod spiritus sanctus pater hominis Christi dici non possit. Item. In unoquoque filio id quod est principalius in ipso, est a patre; quod autem secundarium, a matre. In aliis enim animalibus anima est a patre, corpus vero a matre. In homine autem etsi anima rationalis a patre non sit, sed a Deo creata, virtus tamen paterni seminis dispositive operatur ad formam. Id autem quod principalius est in Christo, est persona verbi, quae nullo modo est a spiritu sancto. Relinquitur ergo quod spiritus sanctus pater Christi dici non possit.

on l’a dit (chapitre 206). Il reste donc que l’Esprit Saint ne peut être dit le père du Christ De même en tout fils, ce qu’il y a de principal vient du père, et de la mère ce qui est secondaire. En effet chez les autres animaux l’âme est du père et le corps est de la mère. Or dans l’homme quoique l’âme rationnelle ne soit pas du père mais créée par Dieu, cependant la vertu séminale du père opère dispositivement à la forme. Or ce qu’il y a de principal dans le Christ c’est la personne du Verbe qui d’aucune façon n’est de l’Esprit Saint. Il reste donc que l’Esprit Saint ne peut être dit le père du Christ.

Caput 224 [70405] Compendium Chapitre 224 — DE LA theologiae, lib. 1 cap. 224 tit. De SANCTIFICATION DE LA MÈRE DU sanctificatione matris Christi CHRIST Puisque, comme il ressort des prémisses [70406] Compendium theologiae, lib. 1 (chapitres 221, 222) la Bienheureuse cap. 224 Quia igitur, ut ex praedictis Vierge Marie est devenue la mère du Fils apparet, beata virgo Maria mater filii Dei de Dieu en concevant de l’Esprit Saint, il facta est, de spiritu sancto concipiens, fallait qu’elle fût ornée d’une puretédecuit ut excellentissima puritate éminente qui s’accordât à un tel Fils. Et mundaretur, per quam congrueret tanto donc on doit admettre qu’elle a été filio: et ideo credendum est eam ab omni exempte de toute tache de péché actuel, labe actualis peccati immunem fuisse non non seulement mortel mais aussi véniel; ce tantum mortalis, sed etiam venialis, quod qui ne peut arriver à aucun saint après le nulli sanctorum convenire potest post Christ, puisqu’il est dit en saint Jean : "Si Christum, cum dicatur I Ioan. I, 8: si nous disons que nous n’avons pas de dixerimus quoniam peccatum non péché, nous nous illusionnons, et la vérité habemus, ipsi nos seducimus, et veritas in n’est pas en nous" (1 Jean 1, 8). Mais au nobis non est. Sed de beata virgine matre sujet de la Mère de Dieu on peut entendre Dei intelligi potest quod Cant. IV, 7, ce que dit le Cantique des Cantiques : "Tu dicitur: tota pulchra es, amica mea, et es toute belle, mon amie, et il n’y a pas de macula non est in te. Nec solum a peccato tache en toi" (4, 7). actuali immunis fuit, sed etiam ab Non seulement elle fut exempte de tout originali, speciali privilegio mundata. péché actuel mais aussi originel, purifiée Oportuit siquidem quod cum peccato par un privilège spécial. A la vérité il originali conciperetur, utpote quae ex fallait qu’elle soit conçue avec le péché utriusque sexus commixtione concepta originel, puisque sa conception s’est faite fuit. Hoc enim privilegium sibi soli par l’union des deux sexes. En effet ce servabatur ut virgo conciperet filium Dei. privilège que vierge elle conçoive le Fils Commixtio autem sexus, quae sine de Dieu lui était réservé et à elle 241


libidine esse non potest post peccatum primi parentis, transmittit peccatum originale in prolem. Similiter etiam quia si cum peccato originali concepta non fuisset, non indigeret per Christum redimi, et sic non esset Christus universalis hominum redemptor, quod derogat dignitati Christi. Est ergo tenendum, quod cum peccato originali concepta fuit, sed ab eo quodam speciali modo purgata fuit. Quidam enim a peccato originali purgantur post nativitatem ex utero, sicut qui in Baptismo sanctificantur. Quidam autem quodam privilegio gratiae etiam in maternis uteris sanctificati leguntur, sicut de Ieremia dicitur Ierem. I, 5: priusquam te formarem in utero, novi te, et antequam exires de vulva, sanctificavi te; et de Ioanne Baptista Angelus dicit: spiritu sancto replebitur adhuc ex utero matris suae. Quod autem praestitum est Christi praecursori et prophetae, non debet credi denegatum esse matri ipsius: et ideo creditur in utero sanctificata, ante scilicet quam ex utero nasceretur. Non autem talis sanctificatio praecessit infusionem animae. Sic enim nunquam fuisset peccato originali subiecta, et redemptione non indiguisset. Non enim subiectum peccati esse potest nisi creatura rationalis. Similiter etiam gratia sanctificationis per prius in anima radicatur, nec ad corpus potest pervenire nisi per animam: unde post infusionem animae credendum est eam sanctificatam fuisse. Eius autem sanctificatio amplior fuit quam aliorum in utero sanctificatorum. Alii namque sanctificati in utero sunt quidem a peccato originali mundati, non tamen est eis praestitum ut postea non possent peccare, saltem venialiter. Sed beata virgo Maria tanta abundantia gratiae sanctificata fuit, ut deinceps ab omni peccato conservaretur immunis non solum mortali, sed etiam veniali. Et quia veniale peccatum interdum ex surreptione contingit, ex hoc

seulement. Mais l’union des deux sexes qui ne va pas sans la concupiscence depuis le péché du premier père transmet à la lignée le péché originel. De même si Elle avait été exempte du péché originel dans sa conception elle n’aurait pas eu besoin de la rédemption par le Christ et ainsi le Christ ne serait pas le rédempteur universel des hommes; ce qui porte atteinte à la dignité du Christ. Il faut donc tenir qu’elle fut conçue avec le péché originel mais purifiée par Lui d’une façon particulière. Il y en a en effet qui sont purifiés du péché originel après la naissance comme ceux qui sont sanctifiés par le baptème. Il y en a qui par un privilège de la grâce furent sanctifiés dans le sein maternel comme il est dit de Jérémie : "Avant que je te forme dans le sein je t’ai connu, avant que tu sortes du giron je t’ai sanctifié" (Jer 1, 5) et de JeanBaptiste l’ange dit : "Il sera rempli de l’Esprit Saint dès le sein de sa mère" (Lc 1, 15). Ce qui fut accordé au précurseur du Christ et au prophète on ne doit pas croire que ce fut refusé à sa mère. Aussi croit-on qu’elle fût sanctifiée dans le sein maternel c’est-à-dire avant sa naissance. Cette sanctification n’a pas précédé l’infusion de l’âme51[51]. Ainsi en effet elle n’aurait pas été sujet du péché originel et elle n’aurait pas eu besoin de rédemption. En effet ne peut être sujet du péché originel que la créature rationnelle. Egalement la grâce sanctifiante a d’abord sa racine dans l’âme et elle ne parvient au corps que par l’âme. D’où on doit croire qu’elle fut sanctifiée après l’infusion de l’âme. Mais sa sanctification a été plus totale que pour les autres sanctifiés dans le sein. Car s’ils ont été purifiés du péché originel, cependant il ne leur fut pas donné de ne pouvoir pécher dans la suite au moins véniellement. Mais la Bienheureuse Vierge Marie fut sanctifiée d’une telle abondance de grâce que par la suite elle fut gardée

51[51]

Saint Thomas ne connaît pas encore la doctrine de l’immaculée conception de Marie qui, proclamée en 1853, montre que Marie n’a pas été purifiée. Elle a été, grâce à la future rédemption opérée par son Fils, préservée de toute souillure et conçue immaculée.

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scilicet quod aliquis inordinatus concupiscentiae motus insurgit, aut alterius passionis, praeveniens rationem, ratione cuius primi motus dicuntur esse peccata, consequens est quod beata virgo Maria nunquam peccavit venialiter, eo quod inordinatos passionum motus non sensit. Contingunt autem huiusmodi motus inordinati ex hoc quod appetitus sensitivus, qui est harum passionum subiectum, non sic subiicitur rationi quin interdum ad aliquid praeter ordinationem rationis moveatur, et quandoque contra rationem, in quo consistit motus peccati. Sic igitur fuit in beata virgine appetitus sensitivus rationi subiectus per virtutem gratiae ipsum sanctificantis, quod nunquam contra rationem movebatur, sed secundum ordinem rationis; poterat tamen habere aliquos motus subitos non ordinatos ratione. In domino autem Iesu Christo aliquid amplius fuit. Sic enim inferior appetitus in eo rationi subiiciebatur ut ad nihil moveretur nisi secundum ordinem rationis, secundum scilicet quod ratio ordinabat, vel permittebat appetitum inferiorem moveri proprio motu. Hoc autem videtur ad integritatem primi status pertinuisse ut inferiores vires totaliter rationi subderentur: quae quidem subiectio per peccatum primi parentis est sublata non solum in ipso, sed etiam in aliis qui ab eo contrahunt peccatum originale, in quibus etiam postquam a peccato mundantur per gratiae sacramentum, remanet rebellio vel inobedientia inferiorum virium ad rationem, quae dicitur fomes peccati, quae in Christo nullatenus fuit secundum praedicta. Sed quia in beata virgine Maria non erant inferiores vires totaliter rationi subiectae, ut scilicet nullum motum haberent a ratione non praeordinatum, et tamen sic cohibebantur per virtutem gratiae ut nullo modo contra rationem moverentur, propter hoc solet dici, quod in beata virgine post sanctificationem

exempte de tout péché non seulement mortel mais aussi véniel. Et parce que le péché véniel se contracte parfois par surprise, comme par exemple lorsque s’élève quelque mouvement de la concupiscence ou d’une autre passion qui prévient la raison, et que pour cela les premiers mouvements sont appelés péchés, il s’en suit que la Bienheureuse Vierge Marie n’a pas péché véniellement parce qu’elle n’a pas connu les mouvements désordonnés des passions. Or ces mouvements désordonnés se produisent en ce que l’appétit sensitif, qui est le sujet de ces passions, n’est pas tellement soumis à la raison qu’il ne soit parfois mû vers quelqu’objet au-delà des limites de la raison, et parfois contrairement à la raison, ce en quoi consiste le mouvement du péché. Ainsi donc il y eut dans la Bienheureuse Vierge un appétit sensible soumis à la raison par la vertu de la grâce qui la sanctifiait ne pouvant jamais être mû contre la raison mais selon la raison. Cependant il pouvait se produire des mouvements subits étrangers à la raison. Mais il y eut quelque chose de plus total encore en Notre Seigneur Jésus-Christ. En lui l’appétit inférieur était ainsi soumis à la raison qu’il n’était mû à rien si ce n’est selon l’ordre de la raison, c’est-à-dire que la raison ordonnait ou permettait que l’appétit inférieur se meuve de son propre mouvement. Or cela semble bien avoir appartenu à l’intégrité de l’état primitif que les forces inférieures soient totalement soumises à la raison. Cette soumission a disparu par le péché du premier père non seulement pour lui-même mais aussi chez les autres qui contractent de lui le péché d’origine. Chez eux aussi après avoir été purifiés du péché par la grâce du sacrement subsiste la rébellion ou la désobéissance des forces inférieures à la raison, ce qu’on appelle ferment52[52] ou (source) du péché. Et cela ne s’est jamais présenté dans le Christ, comme on l’a dit.

52[52]

Le mot latin "fomes" qui veut dire excitant, aliment trouve aussi sa valeur dans le mot ferment. Mais le verbe français "fomenter" a ici sa racine et même sens.

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remansit quidem fomes peccati secundum Mais comme dans la Bienheureuse Vierge substantiam, sed ligatus. Marie les for ces inférieures n’étaient pas totalement soumises à la raison de sorte qu’elles n’auraient eu aucun mouvement qui ne fût ordonné par la raison, cependant elles étaient retenues par la vertu de la grâce de telle manière qu’elles ne s’opposaient d’aucune façon à la raison; à cause de cela on dit communément qu’en la Bienheureuse Vierge après sa sanctification demeurait la source du péché selon la substance, mais était liée. Caput 225 [70407] Compendium Chapitre 225 — DE LA theologiae, lib. 1 cap. 225 tit. De perpetua PERPÉTUELLE VIRGINITÉ DE LA virginitate matris Christi MÈRE DE DIEU Si par la première sanctification elle fut [70408] Compendium theologiae, lib. 1 ainsi garantie contre tout mouvement du cap. 225 Si autem per primam péché, bien davantage encore la grâce agitsanctificationem sic fuit contra omnem elle en elle, et le ferment du péché fut motum peccati munita, multo magis in ea affaibli et même totalement détruit, le excrevit gratia, fomesque peccati in ea est Saint-Esprit survenant en elle selon la debilitatus, vel etiam totaliter sublatus, parole de l’Ange pour que d’elle soit formé spiritu sancto in ipsa secundum verbum le corps du Christ (Lc 1, 35). C’est Angeli superveniente, ad corpus Christi ex pourquoi lorsqu’elle fut devenue le ea formandum. Unde postquam facta est sanctuaire de l’Esprit Saint et l’habitacle sacrarium spiritus sancti et habitaculum du Fils de Dieu il n’est pas permis de filii Dei, nefas est credere non solum croire que non seulement il y eut en elle aliquem motum peccati in ea fuisse, sed quelque mouvement du péché mais encore nec etiam carnalis concupiscentiae qu’elle n’a pas connu la délectation de la delectationem eam fuisse expertam. Et concupiscence charnelle. C’est donc une ideo abominandus error est Helvidii, qui abomination l’erreur d’Helvidius qui, etiamsi asserat Christum ex virgine même s’il affirme que le Christ est né de la conceptum et natum, dixit tamen eam Vierge, cependant dit qu’elle engendra postmodum ex Ioseph alios filios d’autres fils à Joseph. genuisse. Nec hoc eius suffragatur errori Et on ne peut pas apporter en faveur de quod Matthaei I, 25, dicitur, quod non cette erreur ce que dit Matthieu "Joseph ne cognovit eam Ioseph, scilicet Mariam, la connut pas (Marie) jusqu’à ce qu’elle donec peperit filium suum primogenitum, ait mis au monde son premier né" (---, 25), quasi postquam peperit Christum, eam comme si après avoir engendré le Christ il cognoverit, quia donec in hoc loco non l’ait con nue; car le mot "jusqu’à" ne significat tempus finitum, sed signifie pas ici un temps fini mais indeterminatum. Est enim consuetudo indéterminé. C’est en effet habituel à la sacrae Scripturae ut usque tunc specialiter Sainte Ecriture de présenter une chose asserat aliquid factum vel non factum, comme faite ou non jusqu’au moment où il quousque in dubium poterat venire, sicut peut subsister un doute (à son sujet), dicitur in Psal. CIX, 1: sede a dextris comme par exemple au Psaume 109 il est meis, donec ponam inimicos tuos dit : "Assieds-toi à ma droite jusqu’à ce scabellum pedum tuorum. Dubium enim que je fasse de tes ennemis l’escabeau de esse poterat an Christus sederet ad tes pieds." On pouvait en effet douter si le 244


dexteram Dei, quandiu non viderentur ei inimici esse subiecti, quod postquam innotuerit, nullus remanebit dubitandi locus. Similiter etiam dubium esse poterat, an ante partum filii Dei Ioseph Mariam cognoverit. Unde hoc Evangelista removere curavit, quasi indubitabile relinquens quia post partum non fuit cognita. Nec etiam ei suffragatur quod Christus dicitur eius primogenitus, quasi post ipsum alios genuerit filios. Solet enim in Scriptura primogenitus dici ante quem nullus genitus, etiamsi post ipsum nullus sequatur, sicut patet de primogenitis qui secundum legem sanctificabantur domino, et sacerdotibus offerebantur. Nec etiam ei suffragatur quod in Evangelio aliqui dicuntur fratres Christi fuisse, quasi mater eius alios habuerit filios. Solet enim Scriptura fratres dicere omnes qui sunt eiusdem cognationis, sicut Abraham Loth suum fratrem nominavit, cum tamen esset nepos eius. Et secundum hoc nepotes Mariae, et alii eius consanguinei, fratres Christi dicuntur, et etiam consanguinei Ioseph, qui pater Christi putabatur. Et ideo in symbolo dicitur: qui natus est de virgine Maria: quae quidem virgo dicitur absolute, quia et ante partum, et in partu, et post partum virgo permansit. Et quidem quod ante partum et post partum eius virginitati derogatum non fuerit, satis iam dictum est. Sed nec in partu eius virginitas fuit violata. Corpus enim Christi, quod ad discipulos ianuis clausis intravit, potuit eadem potestate de utero clauso matris exire. Non enim decebat ut integritatem nascendo tolleret, qui ad hoc nascebatur ut corrupta in integrum reformaret.

Christ s’assiérait à la droite de Dieu aussi longtemps qu’on ne voyait pas ses ennemis lui être sou mis; ce qu’étant arrivé aucun doute ne subsistait. Un doute semblable pouvait venir si avant la naissance du Fils de Dieu Joseph avait connu Marie53[53]. C’est ce que 1’Evangéliste a eut soin d’écarter ne laissant planer aucun doute qu’après la naissance Joseph ne l’a pas connue. Et on ne peut pas davantage argumenter que le Christ est dit premier-né (Mt 1, 25; Lc 2, 7) comme si par après sa mère aurait engendré d’autres fils. La Sainte Écriture en effet parle de premier-né avant lequel aucun n’est né même si après lui aucun autre ne suit, comme il ressort des premiers-nés qui selon la loi sont offerts au Seigneur et présentés aux prêtres (Nm 18, 15-19). Aucun argument non plus que dans l’Évangile il est question des frères du Seigneur (Mt 13, 55; Jean 2, 12; Gal 1, 19), comme si sa mère avait eu d’autres fils. En effet l’Écriture a l’habitude d’appeler frères tous ceux qui sont de la même parenté, comme Abraham appela Loth son frère quoiqu’il fût son neveu (Gn 13, 8; 11, 27; 12, 15; 14, 12). Et d’après cela les neveux de Marie et aussi les consanguins de Joseph qui était regardé comme père du Christ sont appelés frères du Christ. Et donc il est dit dans le Symbole : "Qui est né de la Vierge Marie" laquelle est dite vierge absolument, elle qui demeure vierge et avant la naissance, et lors de la naissance et après. Et qu’il ne fut pas porté préjudice à sa virginité avant ni après la naissance on en a dit assez. Mais non plus au moment de la naissance sa virginité ne fut violée. En effet le corps du Christ qui entra chez les disciples les portes étant closes pouvait aussi par la même puissance sortir du sein fermé de sa mère. En effet il ne convenait pas qu’en naissant Il portât atteinte à cette intégrité, lui qui voulait naître pour rétablir

53[53] Avant la naissance du Christ, nous savons par saint Matthieu 1, 18 que Marie n’a pas connu Joseph et que celui-ci a voulu la renvoyer parce qu’elle était enceinte. Et l’ange apparaît à Joseph pour lui dire que ce que Marie porte en elle, elle l’a de l’Esprit Saint.

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dans son intégrité ce qui était corrompu.

C- La passion du Christ (Ch 226235) Caput 226 [70409] Compendium Chapitre 226 — DES theologiae, lib. 1 cap. 226 tit. De DÉFECTUOSITÉS DU CHRIST 1. De même qu’il convenait que le Fils de defectibus assumptis a Christo Dieu en assumant la nature humaine pour [70410] Compendium theologiae, lib. 1 le salut de l’homme montrât, dans cette cap. 226 Sicut autem conveniens fuit ut nature qu’Il assumait, que le but de ce salut filius Dei naturam assumens humanam était la perfection de la grâce et de la propter humanam salutem, in natura sagesse (chapitre 213 sq), ainsi aussi assumpta salutis humanae finem convenait-il que dans la nature humaine ostenderet per gratiae et sapientiae assumée par le Verbe de Dieu certaines perfectionem, ita etiam conveniens fuit conditions existent les plus conformes quod in humana natura assumpta a Dei possibles à la délivrance du genre humain. verbo conditiones aliquae existerent quae Or le mode éminemment le plus apte était congruerent decentissimo liberationis que l’homme qui avait péri par son modo humani generis. Fuit autem injustice soit réparé par la justice. congruentissimus modus ut homo, qui per 2. Et l’ordre de la justice exigeait que celui iniustitiam perierat, per iustitiam qui s’est rendu débiteur d’une peine en repararetur. Exigit autem hoc iustitiae péchant soit libéré en s’acquittant de sa ordo ut qui poenae alicuius peccando dette. Ce que nous faisons ou subissons par factus est debitor, per solutionem poenae des amis c’est un peu comme si nous le liberetur. Quia vero quae per amicos faisions ou subissions nous-mêmes en ce facimus aut patimur, aliqualiter nos ipsi que l’amour est une vertu réciproque qui facere aut pati videmur, eo quod amor est en quelque sorte de deux qui s’aiment n’en mutua virtus ex duobus se amantibus fait plus qu’un; et donc il n’est pas quodammodo faciens unum, non discordat contraire à l’ordre de la justice si a iustitiae ordine, si aliquis liberetur, quelqu’un est libéré par son ami amico eius satisfaciente pro ipso. Per satisfaisant pour lui. Or par le péché de peccatum autem primi parentis perditio in notre premier père, le genre humain tout totum humanum genus devenerat, nec entier allait à sa perdition et la peine d’un alicuius hominis poena sufficere poterat, homme ne pouvait suffire à libérer tout le ut totum genus humanum liberaret. Non genre humain. En effet ce n’était pas enim erat condigna satisfactio satisfaire dignement et équivalemment que aequivalens, ut uno homine puro tous les hommes puissent être libérés par la d’un simple mortel. satisfaciente omnes homines liberarentur. satisfaction Similiter etiam nec sufficiebat secundum Semblablement ce n’était pas suffisant à la iustitiam ut Angelus ex amore humani justice si un ange par amour des hommes generis pro ipso satisfaceret: Angelus satisfaisait pour eux. Car l’ange ne possède enim non habet dignitatem infinitam, ut pas une dignité infinie pour que sa satisfactio eius pro infinitis et infinitorum satisfaction puisse égaler l’immensité des peccatis sufficere posset. Solus autem péchés d’une foule immense de pécheurs. Deus est infinitae dignitatis, qui carne Or Dieu seul est d’une infinie dignité qui assumpta pro homine sufficienter en prenant chair pouvait satisfaire satisfacere poterat, ut supra iam diximus. suffisamment comme nous l’avons déjà dit Talem igitur oportuit ut humanam plus haut (chapitre 200). Il fallut donc qu’Il naturam assumeret in qua pati posset pro assumât une telle nature humaine en homine ea quae homo peccando meruit ut laquelle II pût souffrir pour l’homme ce 246


pateretur, ad satisfaciendum pro homine. Non autem omnis poena quam homo peccando incurrit, est ad satisfaciendum idonea. Provenit enim peccatum hominis ex hoc quod a Deo avertitur conversus ad commutabilia bona. Punitur autem homo pro peccato in utrisque. Nam et privatur gratia, et ceteris donis, quibus Deo coniungitur, et meretur etiam pati molestiam et defectum in eo propter quod est a Deo aversus. Ille igitur ordo satisfactionis requirit ut per poenas quas peccator in bonis commutabilibus patitur, revocetur ad Deum. Huic autem revocationi contrariae sunt illae poenae quibus homo separatur a Deo. Nullus igitur per hoc Deo satisfacit quod privatur gratia, vel quod ignorat Deum, vel quod habet inordinatam animam, quamvis hoc sit poena peccati, sed per hoc quod in se ipso aliquem dolorem sentit, et in exterioribus rebus damnum. Non igitur Christus illos defectus assumere debuit quibus homo separatur a Deo, licet sint poena peccati, sicut privatio gratiae, ignorantia et huiusmodi. Per hoc enim minus idoneus ad satisfaciendum redderetur; quinimmo ad hoc quod esset auctor humanae salutis, requirebatur ut plenitudinem gratiae et sapientiae possideret, sicut iam dictum est. Sed quia homo per peccatum in hoc positus erat ut necessitatem moriendi haberet, et ut secundum corpus et animam esset passibilis, huiusmodi defectus Christus suscipere voluit, ut mortem pro hominibus patiendo genus humanum redimeret. Est tamen attendendum, quod huiusmodi defectus sunt Christo et nobis communes. Alia tamen ratione inveniuntur in Christo et in nobis: huiusmodi enim defectus, ut dictum est, poena sunt primi peccati. Quia igitur nos per vitiatam originem culpam originalem contrahimus, per consequens hos defectus dicimur contractos habere. Christus autem ex sua origine nullam maculam peccati contraxit, hos autem defectus ex sua voluntate accepit, unde dici non debet quod habuit hos defectus contractos, sed magis assumptos. Illud

que l’homme par le péché méritait afin que ses souffrances pussent satisfaire pour l’homme. 3. Or ce n’est pas toute peine encourue par le péché de l’homme qui est apte à satisfaire. En effet le péché de l’homme provient de ce qu’il se détourne de Dieu en se tournant vers des biens passagers. Or l’homme est puni pour le péché par rapport à ces deux choses. Car il s’est privé de la grâce et des autres dons qui l’unissaient à Dieu; il mérite aussi de souffrir labeur et privation en ces choses par lesquelles il s’est détourné de Dieu. L’ordre donc de la satisfaction requiert que par les peines qu’il souffre dans les biens périssables, il revienne vers Dieu. Or sont contraires à ce retour ces peines qui séparent l’homme de Dieu. Personne donc ne satisfait à Dieu s’il est privé de la grâce, ou s’il ignore Dieu, ou si son âme est livrée au désordre bien que ce soit là des peines du péché, mais s’il éprouve en lui quelque regret et un dom mage dans les biens extérieurs. 4. Le Christ n’a donc pas dû prendre sur lui les défauts qui nous séparent de Dieu, même si ce sont les peines du péché, telle la privation de la grâce, l’ignorance et autres choses semblables. Par là en effet il se rendait moins apte à la satisfaction. Bien au contraire pour être l’auteur de notre salut il était requis qu’Il possédât la grâce et la sagesse comme on l’a déjà dit (chapitres 213 à 216). Mais parce que l’homme par suite du péché devait mourir et souffrir dans son corps et dans son âme, le Christ a voulu prendre sur lui ces misères pour qu’en subissant la mort pour les hommes Il puisse racheter le genre humain. 5. Il faut cependant savoir que ces misères si elles nous sont communes avec le Christ elles ne le sont pas au même titre. En effet ces misères, comme on l’a dit (chapitre 193) sont la peine du premier péché. Parce que donc par une origine viciée nous avons contracté la faute originelle, en conséquence nous disons l’avoir contractée; mais le Christ en son origine n’avait contracté aucune tache de péché;

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enim contrahitur quod cum alio ex necessitate trahitur. Christus autem potuit assumere humanam naturam sine huiusmodi defectibus, sicut sine culpae foeditate assumpsit: et hoc rationis ordo poscere videbatur ut qui fuit immunis a culpa, esset immunis a poena. Et sic patet quod nulla necessitate neque vitiatae originis, neque iustitiae, huiusmodi defectus fuerunt in eo: unde relinquitur quod non contracti, sed voluntarie assumpti fuerunt in eo. Quia vero corpus nostrum praedictis defectibus subiacet in poenam peccati, nam ante peccatum ab his eramus immunes, convenienter Christus, inquantum huiusmodi defectus in sua carne assumpsit, dicitur similitudinem peccati gessisse, secundum illud apostoli ad Roman. VIII, 3: Deus misit filium suum in similitudinem carnis peccati. Unde et ipsa Christi passibilitas vel passio ab apostolo peccatum nominatur, cum subditur: et de peccato damnavit peccatum in carne, et Rom. VI, 10: quod mortuus est peccato, mortuus est semel. Et quod est mirabilius, hac etiam ratione dicit apostolus ad Galat. III, 13, quod est factus pro nobis maledictum. Hac etiam ratione dicitur simplam nostram necessitatem assumpsisse, scilicet poenae, ut duplam nostram consumeret, scilicet culpae et poenae. Est autem considerandum ulterius, quod defectus poenales in corpore duplices inveniuntur. Quidam communes omnibus, ut esuries, sitis, lassitudo post laborem, dolor, mors et huiusmodi. Quidam vero non sunt omnibus communes, sed quorundam hominum proprii, ut caecitas, lepra, febris, membrorum mutilatio, et huiusmodi. Horum autem defectuum haec est differentia: quia defectus communes in nobis ab alio traducuntur, scilicet ex primo parente, qui eos pro peccato incurrit; defectus autem proprii ex particularibus causis in singulis hominibus innascuntur. Christus autem ex seipso nullam causam defectus habebat nec ex anima, quae erat gratia et sapientia plena, et verbo Dei unita, nec ex corpore, quod

d’où Il n’est pas dit avoir contracté ces misères mais plutôt les avoir assumées : c’est volontairement qu’Il les a acceptées. Contracter en effet veut dire ce qu’on traîne (ou tire) nécessairement avec un autre. Or le Christ pouvait assumer la nature humaine sans ces misères tout comme Il l’a assumée sans la laideur de la faute. Et l’ordre rationnel semblait demander que celui qui était exempt de faute le soit aussi de la peine. Et ainsi il ressort qu’aucune nécessité ni d’origine viciée ni de justice ne les Lui ont imposées; d’où il reste qu’elles n’ont pas été contractées mais assumées en lui. 6. Mais parce que notre corps est soumis à ces misères comme peine du péché — car avant le péché nous en étions exempts — il convient de dire que le Christ a pris l’apparence de péché en tant qu’Il a assumé ces misères en sa chair selon ce que dit l’Apôtre : "Dieu a envoyé son Fils en l’apparence de la chair de péché" (Rom. 8, 3). D’où la passibilité même du Christ ou sa passion appelée péché par l’Apôtre lorsqu’il ajoute : "Et à cause du péché il a condamné en sa chair le péché" (ibid.). Et encore : "Par sa mort il est mort au péché une fois pour toute" (Rom 6, 10). Et plus admirablement encore pour la même raison l’Apôtre dit : "Il s’est fait pour nous malédiction" (Gal 3, 13). Pour cette raison aussi Il est dit avoir assumé pour nous la simple nécessité de la peine pour consumer notre double nécessité de la faute et de la peine. 7. Il faut considérer ultérieurement que les misères pénales sont de deux sortes pour le corps. Certaines sont communes à tous, comme la faim, la soif, la fatigue après le travail, la douleur, la mort et le reste; certaines ne sont pas communes à tous mais propres à quelques uns comme la cécité, la lèpre, la fièvre, la mutilation des membres et le reste. De ces misères la différence est que les premières nous viennent d’un autre, à savoir de notre premier père qui les a encourues pour le péché; quant aux secondes, elles naissent en des particuliers pour des causes

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erat optime organizatum et dispositum, omnipotenti virtute spiritus sancti compactum, sed sua voluntate dispensative ad nostram salutem procurandam, aliquos defectus suscepit. Illos igitur suscipere debuit qui ab alio derivantur ad alios, scilicet communes, non proprios, qui in singulis ex causis propriis innascuntur. Similiter etiam quia principaliter venerat ad restaurandum humanam naturam, illos defectus suscipere debuit qui in tota natura inveniebantur. Patet etiam secundum praedicta quod, ut Damascenus dicit, Christus assumpsit defectus nostros indetractabiles, idest quibus detrahi non potest. Si enim defectum scientiae vel gratiae suscepisset, aut etiam lepram, aut caecitatem, aut aliquid huiusmodi, hoc ad derogationem dignitatis Christi pertinere videretur, et esset hominibus detrahendi occasio, quae nulla datur ex defectibus totius naturae.

spéciales. 8. Or dans le Christ l’existence d’aucune misère ne se motivait, ni par son âme qui était remplie de grâce et de sagesse et unie au Verbe de Dieu, ni par son corps qui était parfaitement organisé et disposé, formé qu’il était par la toute puissance de l’Esprit Saint; mais Il fit volontairement exception en vue de nous procurer le salut et il accueillit certaines de nos misères. Il dut donc accueillir celles qui dérivent des autres et qui nous sont communes à tous non pas celles qui sont propres à quelques uns et qui naissent de causes particulières. Pareillement aussi parce qu’il était venu principalement pour restaurer la nature humaine, il dut accepter ces misères qui se trouvaient dans toute la nature. 9. Il est clair aussi, selon ce qui précède et au dire de saint Jean Damascène, que le Christ a pris des misères non-infamantes, c’est dont on ne peut en faire un reproche. Si en effet Il eut accueilli le défaut de science ou de grâce, ou même la lèpre, ou la cécité ou autre chose en ce genre c’eut été au préjudice de sa dignité et eut donné l’occasion aux hommes d’en dire du mal, ce qui n’a pas lieu pour les misères qui se trouvent partout dans la nature.

Caput 227 [70411] Compendium Chapitre 227 — POURQUOI LE theologiae, lib. 1 cap. 227 tit. Quare CHRIST A-T-IL VOULU MOURIR ? Christus mori voluit 1. Il est évident d’après ce qui vient d’être dit que le Christ a pris certaines misères [70412] Compendium theologiae, lib. 1 non par nécessité mais en vue d’une fin cap. 227 Manifestum igitur est secundum c’est-à-dire à cause de notre salut. Or tout praedicta, quod Christus aliquos defectus pouvoir ou disposition ou habileté est nostros suscepit non ex necessitate, sed ordonnée à l’action comme vers une fin; propter aliquem finem, scilicet propter d’où la passibilité en vue de satisfaire ou salutem nostram. Omnis autem potentia et mériter ne peut suffire sans une souffrance habitus sive habilitas ordinatur ad actum actuelle. En effet on ne dit pas de sicut ad finem: unde passibilitas ad quelqu’un qu’il est bon ou mauvais de ce satisfaciendum vel merendum non sufficit qu’il peut agir en ce sens, mais de ce qu’il sine passione in actu. Non enim aliquis agit en réalité; ni la louange ou le blâme ne dicitur bonus vel malus ex eo quod potest sont dûs à l’aptitude mais à l’action; d’où talia agere, sed ex eo quod agit, nec laus et aussi le Christ ne prit pas seulement notre vituperium debentur potentiae, sed actui. passibilité pour nous sauver mais encore Il Unde et Christus non solum passibilitatem voulut souffrir en satisfaction de nos nostram suscepit ut nos salvaret, sed etiam péchés. ut pro peccatis nostris satisfaceret, voluit 2. Il a donc souffert pour nous ce que nous 249


pati. Passus est autem pro nobis ea quae ut nos pateremur ex peccato primi parentis meruimus, quorum praecipuum est mors, ad quam omnes aliae passiones humanae ordinantur sicut ad ultimum. Stipendia enim peccati mors est, ut apostolus dicit ad Rom. VI, 23. Unde et Christus pro peccatis nostris voluit mortem pati, ut dum poenam nobis debitam ipse sine culpa susciperet, nos a reatu mortis liberaret, sicut aliquis debito poenae liberaretur, alio pro eo poenam sustinente. Mori etiam voluit, ut non solum mors eius esset nobis satisfactionis remedium, sed etiam salutis sacramentum ut ad similitudinem mortis eius nos carnali vitae moriamur, in spiritualem vitam translati, secundum illud I Petri III, 18: Christus semel pro peccatis nostris mortuus est, iustus pro iniustis, ut nos offerret Deo, mortificatos quidem carne, vivificatos autem spiritu. Mori etiam voluit, ut nobis mors eius esset perfectae virtutis exemplum. Quantum ad caritatem quidem, quia maiorem caritatem nemo habet quam ut animam suam ponat quis pro amicis suis, ut dicitur Ioan. XV, 13. Tanto enim quisque magis amare ostenditur, quanto plura et graviora pro amico pati non refugit. Omnium autem humanorum malorum gravius est mors, per quam tollitur vita humana, unde nullum magis signum dilectionis esse potest quam quod homo pro amico vero se morti exponat. Quantum ad fortitudinem vero, quae propter adversa a iustitia non recedit, quia maxime ad fortitudinem pertinere videtur ut etiam nec timore mortis aliquis a virtute recedat, unde dicit apostolus Hebr. II, 14, de passione Christi loquens: ut per mortem destrueret eum qui habebat mortis imperium, idest Diabolum, et liberaret eos qui timore mortis per totam vitam obnoxii erant servituti. Dum enim pro veritate mori non recusavit, exclusit timorem moriendi, propter quem homines servituti peccati plerumque subduntur. Quantum ad patientiam vero, quae in adversis tristitiam hominem absorbere non sinit, sed quanto sunt

devions souffrir pour le péché du premier père et principalement la mort à laquelle toutes les autres souffrances humaines sont ordonnées comme étant la dernière. "Car le salaire du péché c’est la mort" au dire de l’Apôtre aux Romains (6, 23). D’où le Christ lui aussi a-t-Il voulu souffrir la mort pour nos péchés afin qu’en acceptant sans faute de sa part la peine qui nous était due Il nous délivrerait du châtiment de la mort, comme celui qui serait libéré de la dette d’une peine qu’un autre subit à sa place. 3. Il voulut aussi mourir non seulement pour que sa mort soit un remède satisfactoire mais encore le sacrement de notre salut pour qu’en ressemblance de sa mort nous mourrions à la vie charnelle en passant à une vie spirituelle selon ce que dit saint Pierre : "Le Christ est mort une fois pour nos péchés, juste pour des injustes, en offrande à Dieu : mort à la chair et vivifié en l’esprit" (1 Petr 3, 18). 4. Il voulut aussi mourir pour que sa mort soit pour nous le modèle de la vertu parfaite. Quant à la charité d’abord, parce que "Personne n’a de plus grand amour qu’en donnant sa vie pour ses amis" (Jean 15, 13). En effet on montre d’autant plus son amour qu’on ne recule pas devant des souffrances répétées et pénibles pour son ami. Or de tous les maux de l’homme la mort est le plus pénible qui nous enlève la vie humaine; d’où il n’y a pas de plus grand signe d’amour que si un homme expose sa vie pour un ami véritable. Quant au courage ensuite qui reste fidèle au devoir malgré l’adversité car c’est surtout le fait du courage que quelqu’un même sous menace de mort ne s’écarte pas de la vertu. D’où ce que dit l’Apôtre parlant de la passion du Christ "Pour que par sa mort Il détruisît celui qui avait l’empire de la mort, c’est-à-dire le diable; et qu’Il délivrât ceux qui par crainte de la mort pour toute la vie étaient soumis à l’esclavage" (Hébreux 2, 14 sq). En effet en ne refusant pas de mourir pour la vérité il bannit la crainte de la mort à cause de laquelle les hommes très souvent se soumettent à l’esclavage du péché. Quant à

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maiora adversa, tanto magis in his relucet patientiae virtus: unde in maximo malorum, quod est mors, perfectae patientiae datur exemplum, si absque mentis turbatione sustineatur, quod de Christo propheta praedixit dicens Isai. LIII, 7: tanquam agnus coram tondente se obmutescet, et non aperiet os suum. Quantum ad obedientiam vero, quia tanto laudabilior est obedientia, quanto in difficilioribus quis obedit: omnium autem difficillimum est mors. Unde ad perfectam obedientiam Christi commendandam, dicit apostolus ad Philip. II, 8, quod factus est obediens patri usque ad mortem.

la patience qui dans l’adversité ne laisse pas la tristesse s’emparer de l’homme, mais plus sont grandes les traverses plus resplendit la vertu de patience. D’où dans le plus grand des maux qu’est la mort on donne un exemple de parfaite patience si on l’endure sans trouble de l’esprit. C’est ce que le Prophète prédit du Christ : "Comme l’agneau qui se tait devant le tondeur Lui aussi n’ouvrit pas la bouche" (Is 53, 7). Quant à l’obéissance qui est d’autant plus louable que l’on obéit dans les choses plus difficiles; or le plus difficile entre tout est la mort; d’où pour recommander la parfaite obéissance du Christ l’Apôtre dit : "Il s’est fait obéissant" à son Père "jusqu’à la mort" (Ph 2, 8).

Caput 228 [70413] Compendium Chapitre 228 — DE LA MORT DE LA theologiae, lib. 1 cap. 228 tit. De morte CROIX Pour les mêmes raisons on voit pourquoi le crucis Christ a voulu souffrir la mort de la croix. [70414] Compendium theologiae, lib. 1 D’abord parce qu’elle convient comme cap. 228 Ex eisdem autem causis apparet remède satisfactoire. Il est juste en effet quare mortem crucis voluit pati. Primo que l’homme soit puni en ces choses où il a quidem quia hoc convenit quantum ad péché : "On est puni par quoi on a péché" remedium satisfactionis: convenienter (Sag 11, 17). Le premier péché de enim homo punitur per ea in quibus l’homme fut d’avoir mangé le fruit de peccavit. Per quae enim peccat quis, per l’arbre de la science du bien et du haec et torquetur, ut dicitur sapientiae XI, contrairement au précepte de Dieu; à sa 17. Peccatum autem hominis primum fuit place le Christ s’est laissé attacher à la per hoc quod pomum arboris ligni croix pour payer ce qu’Il n’avait pas pris scientiae boni et mali contra praeceptum comme il est dit au Psaume (68, 5)54[54]. Dei comedit, loco cuius Christus se ligno Ce qui se justifie aussi quant au sacrement. affigi permisit, ut exsolveret quae non En effet le Christ a voulu montrer par sa rapuit, sicut de eo Psalmista dicit in Psal. mort que nous devions mourir à la vie LXVIII. Convenit etiam quantum ad charnelle pour que notre coeur s’élève vers sacramentum. Voluit enim Christus les choses d’en haut. D’où Lui-même nous ostendere sua morte, ut sic moreremur vita dit : "Quand je serai élevé de terre carnali quod spiritus noster in superna j’attirerai tout à moi" (Jean 12, 32). elevaretur, unde et ipse dicit Ioan. XII, 32: Cela s’accorde aussi avec l’exemple d’une ego si exaltatus fuero a terra, omnia vertu par faite. Il arrive en effet que les traham ad meipsum. Convenit etiam hommes ne redoutent pas moins une mort quantum ad exemplum perfectae virtutis. ignominieuse que les affres de la mort, Homines enim quandoque non minus d’où il semble bien que pour la perfection refugiunt vituperabile genus mortis quam de la vertu en vue du bien de la vertu on ne mortis acerbitatem, unde ad perfectionem redoute pas de subir une mort virtutis pertinere videtur ut propter bonum ignominieuse. D’où pour recommander la 54[54] Ce que je n’ai pas dérobé, je le rendais "Quae non rapuj tunc exsolvebam".

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virtutis etiam aliquis vituperabilem mortem non refugiat pati. Unde apostolus ad commendandam perfectam obedientiam Christi, cum dixisset de eo quod factus est obediens usque ad mortem, subdidit: mortem autem crucis: quae quidem mors turpissima videbatur, secundum illud sapientiae II, 20: morte turpissima condemnemus eum.

parfaite obéissance du Christ, après avoir dit de Lui qu’Il s’était fait obéissant jusqu’à la mort l’apôtre ajoute : "La mort, oui, de la croix" (Ph 2, 8). Cette mort était considérée comme la plus ignominieuse selon la Sagesse; "Condamnons-le de la mort la plus honteuse" (Sap 2, 20).

Caput 229 [70415] Compendium Chapitre 229 — LA MORT DU theologiae, lib. 1 cap. 229 tit. De morte CHRIST Dans le Christ sont réunies trois substances Christi : son corps, son âme et la divinité55[55] du [70416] Compendium theologiae, lib. 1 Verbe, dont deux, l’âme et le corps sont cap. 229 Cum autem in Christo unies en une seule nature, séparées conveniant in unam personam tres cependant à la mort. Autrement le corps ne substantiae, scilicet corpus, anima, et serait pas réellement mort puisque la mort divinitas verbi, quarum duae, scilicet pour le corps est sa séparation d’avec anima et corpus, unitae sunt in unam l’âme; cependant ni l’un ni l’autre ne naturam, in morte quidem Christi separata furent pas séparés du Verbe de Dieu dans est unio corporis et animae. Aliter enim l’union de la personne. De l’union de l’âme corpus vere mortuum non fuisset: mors et du corps résulte l’humanité; l’âme étant enim corporis nihil est aliud quam donc séparée du corps du Christ par la mort separatio animae ab ipso. Neutrum tamen il n’y eut pas d’homme pendant les trois separatum est a Dei verbo quantum ad jours de sa mort. Or on a dit plus haut unionem personae. Ex unione autem (chapitres 203 et 211) à cause de l’union en animae et corporis resultat humanitas: la personne de l’humaine nature au Verbe unde separata anima a corpore Christi per de Dieu que tout ce qui est dit du Christmortem, in triduo mortis homo dici non homme peut correctement être attribué au potuit. Dictum est autem supra quod Fils de Dieu. Or comme dans sa mort propter unionem in persona humanae subsistait l’union personnelle du Fils de naturae ad Dei verbum, quidquid dicitur Dieu à l’âme et au corps du Christ, tout ce de homine Christo, potest et convenienter qui est dit des deux peut être attribué au de Dei filio praedicari. Unde cum in morte Fils de Dieu. D’où dans le Symbole est-il manserit unio personalis filii Dei tam ad dit du Fils de Dieu qu’"Il a été animam quam ad corpus Christi, quidquid enseveli"parce que le corps qui lui était uni de utroque eorum dicitur, poterat de Dei reposa dans le tombeau et qu’Il descendit filio praedicari. Unde et in symbolo aux enfers", son âme y descendant. dicitur de filio Dei, quod sepultus est, Il faut aussi savoir que le genre masculin propter hoc quod corpus sibi unitum in désigne la personne et le neutre la nature : sepulcro iacuit, et quod descendit ad d’où nous disons dans la Trinité que le Fils Inferos, anima descendente. Est etiam est autre que le Père, mais non quelque considerandum, quod masculinum genus chose d’autre. D’après cela dans les trois designat personam, neutrum vero jours de sa mort le Christ fut tout entier naturam: unde in Trinitate dicimus, quod dans le tombeau, tout entier en enfer, tout filius est alius a patre, non aliud. entier au ciel, à cause de la personne qui 55[55]

A rapprocher du chapitre 186, peu après le début : "de ces trois choses" (le corps, l’âme et Dieu).

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Secundum hoc ergo in triduo mortis Christus fuit totus in sepulcro, totus in Inferno, totus in caelo, propter personam, quae unita erat et carni in sepulcro iacenti, et animae Infernum expolianti, et subsistebat in natura divina in caelo regnante; sed non potest dici quod totum in sepulcro aut in Inferno fuerit, quia non tota humana natura, sed pars in sepulcro aut in Inferno fuit.

était unie et à la chair gisant dans le tombeau, et à son âme qui dépouillait les enfers, et il subsistait en la nature divine en régnant au ciel. Mais on ne peut pas dire qu’Il se trouva entièrement dans le tombeau ou en enfer, parce que ce n’est pas toute la nature humaine, mais une partie qui fut dans le tombeau ou en enfer.

Caput 230 [70417] Compendium Chapitre 230 — LA MORT DU theologiae, lib. 1 cap. 230 tit. Quod mors CHRIST A ÉTÉ VOLONTAIRE Christi fuit voluntaria Donc la mort du Christ a été conforme à la nôtre quant à ce qui regarde la nature de la [70418] Compendium theologiae, lib. 1 mort et qui est la séparation de l’âme avec cap. 230 Fuit igitur mors Christi nostrae le corps, mais la mort du Christ fut morti conformis quantum ad id quod est différente de la nôtre à un certain point de de ratione mortis, quod est animam a vue. Nous mourons comme soumis à la corpore separari, sed quantum ad aliquid mort par nécessité ou naturelle ou d’une mors Christi a nostra morte differens fuit. violence qui nous est faite. Or le Christ est Nos enim morimur quasi morti subiecti ex mort non par nécessité mais par sa necessitate vel naturae, vel alicuius puissance et sa propre volonté. Et luiviolentiae nobis illatae; Christus autem même dit : "J’ai le pouvoir de disposer de mortuus est non necessitate, sed potestate, ma vie et de la reprendre de nouveau" et propria voluntate. Unde ipse dicebat, (Jean 10, 18). Ioan. X, 18: potestatem habeo ponendi La raison de cette différence est que les animam meam et iterum sumendi eam. choses naturel les ne sont pas au pouvoir Huius autem differentiae ratio est, quia de notre volonté; or l’union de l’âme et du naturalia voluntati nostrae non subiacent: corps est naturelle et donc il n’est pas au coniunctio autem animae ad corpus est pouvoir de notre volonté que l’âme reste naturalis, unde voluntati nostrae non attachée au corps ou qu’elle en soit subiacet quod anima corpori unita séparée; mais cela dépend de la vertu d’un remaneat, vel quod a corpore separetur, agent. Or tout ce qui était dans le Christ sed oportet hoc ex virtute alicuius agentis selon la nature humaine était naturel et tout provenire. Quidquid autem in Christo entier soumis à la volonté à cause de la secundum humanam naturam erat vertu divine à laquelle est soumise toute la naturale, totum eius voluntati subiacebat nature. Il était donc au pouvoir du Christ propter divinitatis virtutem, cui subiacet qu’aussi longtemps qu’Il le voulait, son tota natura. Erat igitur in potestate Christi âme reste unie au corps et aussitôt qu’Il le ut quandiu vellet, anima eius corpori unita voulait, elle en soit séparée. Or un signe de remaneret, et statim cum vellet, ce pouvoir divin le centurion le comprit qui separaretur ab ipso. Huiusmodi autem se tenait debout près de la croix du Christ divinae virtutis indicium centurio cruci le voyant expirer dans un grand cri; ce qui Christi assistens sensit, dum eum vidit montrait à l’évidence qu’Il ne mourait pas clamantem expirare, per quod manifeste d’un défaut naturel comme les autres ostendebatur, quod non sicut ceteri hommes. En effet ceux-ci ne peuvent pas homines ex defectu naturae moriebatur. rendre l’âme en criant puisqu’à l’article de Non enim possunt homines cum clamore la mort ils peuvent à peine mouvoir et spiritum emittere, cum in illo mortis agiter la langue. D’où parce que le Christ 253


articulo vix etiam possint palpitando linguam movere: unde quod Christus clamans expiravit, in eo divinam manifestavit virtutem, et propter hoc centurio dixit: vere filius Dei erat iste. Non tamen dicendum est quod Iudaei non occiderint Christum, vel quod Christus ipse se occiderit. Ille enim dicitur aliquem occidere qui ei causam mortis inducit, non tamen mors sequitur nisi causa mortis naturam vincat, quae vitam conservat. Erat autem in potestate Christi ut natura causae corrumpenti cederet, vel resisteret quantum ipse vellet: ideo et ipse Christus voluntarie mortuus fuit, et tamen Iudaei occiderunt eum.

expira dans un cri Il manifesta son pouvoir divin et à cause de cela le centurion dit : "Vraiment Il était le Fils de Dieu" (Mt. 27, 54). Cependant on ne peut pas dire que les Juifs n’ont pas fait mourir le Christ ou que Luimême s’est donné la mort. Celui-là tue quelqu’un qui est la cause de sa mort; cependant il n’y aura pas de mort à moins que ce qui cause la mort l’emporte sur ce qui conserve la vie. 0r il était au pouvoir du Christ de céder devant la cause qui le détruisait ou de lui résister aussi longtemps qu’Il le voulait. Et donc le Christ est mort volontairement et cependant les Juifs l’ont fait mourir.

Caput 231 [70419] Compendium Chapitre 231 — DE LA PASSION DU theologiae, lib. 1 cap. 231 tit. De passione CHRIST QUANT A SON CORPS Or non seulement le Christ a voulu souffrir Christi quantum ad corpus la mort mais aussi les autres choses qui [70420] Compendium theologiae, lib. 1 proviennent dans les descendants par le cap. 231 Non solum autem Christus péché du premier père afin qu’en acceptant mortem pati voluit, sed et alia quae ex intégralement la peine du péché Il nous peccato primi parentis in posteros libérerait parfaitement, par sa satisfaction, proveniunt, ut dum poenam peccati de nos péchés. On distingue ce qu’Il a integraliter susciperet, nos perfecte a souffert avant sa mort et après sa mort. peccato satisfaciendo liberaret. Horum Précédèrent la mort du corps les autem quaedam praecedunt mortem, souffrances tant naturelles, comme la faim, quaedam mortem subsequuntur. la soif, la lassitude et d’autres choses de ce Praecedunt quidem mortem corporis genre, que les violentes, comme les passiones tam naturales, ut fames, sitis, blessures, la flagellation et autres choses lassitudo et huiusmodi, quam etiam semblables que toutes le Christ a voulu violentae, ut vulneratio, flagellatio et souffrir comme provenant du péché. En similia: quae omnia Christus pati voluit effet si l’homme n’avait pas péché. Il n’eut tanquam provenientia ex peccato. Si enim pas ressenti la faim ou la soif ou la homo non peccasset, nec famis aut sitis lassitude ou le froid ni souffert la violence aut lassitudinis vel frigoris afflictionem extérieure. sensisset, nec ab exterioribus pertulisset Cependant le Christ supporta ces violentam passionem. Has tamen souffrances d’une autre manière que les passiones alia ratione Christus pertulit hommes. En effet chez les autres hommes quam alii homines patiantur. In aliis enim rien ne fait obstacle à la souffrance. Dans hominibus non est aliquid quod iis le Christ non seulement la vertu divine passionibus repugnare possit. In Christo pouvait résister à ses souffrances, mais autem erat unde iis passionibus aussi la béatitude de son âme dont la force resisteretur, non solum virtus divina était telle au dire de saint Augustin qu’elle increata, sed etiam animae beatitudo, débordait sur le corps (Ep. ad Diosc. c. 3). cuius tanta vis est, ut Augustinus dicit, ut Et donc après la résurrection par là même eius beatitudo suo modo redundet in que l’âme sera glorifiée par la vision divine corpus: unde post resurrectionem ex hoc et par une pleine et entière jouissance, le 254


ipso quod anima glorificata erit per visionem Dei, et apertam et plenam fruitionem, corpus gloriosae animae unitum gloriosum reddetur, impassibile et immortale. Cum igitur anima Christi perfecta visione Dei frueretur, quantum est ex virtute huius visionis, consequens erat ut corpus impassibile et immortale redderetur per redundantiam gloriae ab anima in corpus; sed dispensative factum est ut anima Dei visione fruente simul corpus pateretur, nulla redundantia gloriae ab anima in corpus facta. Suberat enim, ut dictum est, quod erat naturale Christo secundum humanam naturam, eius voluntati: unde poterat naturalem redundantiam a superioribus partibus ad inferiores pro suo libito impedire, ut sineret unamquamque partem pati aut agere quod sibi proprium esset absque alterius partis impedimento, quod in aliis hominibus esse non potest. Inde etiam est quod in passione Christus maximum corporis dolorem sustinuit, quia corporalis dolor in nullo mitigabatur per superius gaudium rationis, sicut nec e converso dolor corporis rationis gaudium impediebat. Hinc etiam apparet quod solus Christus viator et comprehensor fuit. Sic enim divina visione fruebatur (quod ad comprehensorem pertinet) ut tamen corpus passionibus subiectum remaneret, quod pertinet ad viatorem. Et quia proprium est viatoris ut per bona quae ex caritate agit, mereatur vel sibi vel aliis, inde est quod Christus quamvis comprehensor esset, meruit tamen per ea quae fecit et passus est, et sibi et nobis. Sibi quidem non gloriam animae, quam a principio suae conceptionis habuerat, sed gloriam corporis, ad quam patiendo pervenit. Nobis etiam suae singulae passiones et operationes fuerunt proficuae ad salutem, non solum per modum exempli, sed etiam per modum meriti, inquantum propter abundantiam caritatis et gratiae nobis potuit gratiam promereri, ut sic de plenitudine capitis membra acciperent. Erat siquidem quaelibet passio eius, quantumcumque minima, sufficiens

corps uni à la gloire de l’âme deviendra glorieux, impassible et immortel. Donc comme l’âme du Christ jouissait de la parfaite vision divine, autant qu’il se peut, il s’en suivait que le corps devenait impassible et immortel par ce débordement de la gloire de l’âme sur son corps. Mais il y fut fait exception de sorte que l’âme jouissant de la vision divine, le corps en même temps souffrirait sans aucun débordement de la gloire de l’âme sur le corps. En effet comme on l’a dit (chapitre 230), ce qui était naturel dans le Christ était soumis selon la nature humaine à sa volonté. Il pouvait donc à sa guise empêcher le débordement naturel des parties supérieures sur les inférieures et laisser chaque partie souffrir ou agir ce qu’il lui était propre sans l’intervention de l’autre partie; ce qui ne peut avoir lieu chez les autres hommes. D’où vient aussi que le Christ souffrit une douleur extrême parce que la douleur corporelle n’était en rien adoucie par la partie supérieure de la raison, comme en revanche la douleur corporelle n’empêchait pas la joie de sa raison. De là aussi il appert que le Christ fut à la fois voyageur et voyant. En effet il jouissait de la vision divine, ce qui est propre au voyant, de telle manière cependant que son corps restait sujet aux souffrances, ce qui appartient au voyageur. Et comme c’est le propre du voyageur de mériter pour soi ou pour les autres par le bien qu’il fait par charité, de là vient que le Christ, quoique bienheureux, mérita cependant par ses actions et pour Lui et pour nous. Pour Lui non pas la gloire de l’âme qu’Il avait depuis le début de sa conception, mais la gloire du corps à laquelle Il parvint par sa passion. A nous aussi chacune de ses souffrances et actions furent profitables à notre salut, non seulement comme exemples, mais aussi comme mérites, parce que par l’abondance de sa charité et de sa grâce. Il put nous mériter la grâce, pour qu’ainsi les membres reçoivent de la plénitude de la tête. Chacune de ses souffrances si petites

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ad redimendum humanum genus, si consideretur dignitas patientis. Quanto enim aliqua passio in personam digniorem infertur, tanto videtur maior iniuria: puta si quis percutiat principem quam si percutiat quendam de populo. Cum igitur Christus sit dignitatis infinitae, quaelibet passio eius habet infinitam existimationem, ut sic sufficeret ad infinitorum peccatorum abolitionem. Non tamen fuit per quamlibet consummata humani generis redemptio, sed per mortem, quam propter rationes supra positas ad hoc pati voluit, ut genus humanum redimeret a peccatis. In emptione enim qualibet non solum requiritur quantitas valoris, sed deputatio pretii ad emendum.

qu’elles fussent suffisait à racheter le genre humain si on considère la dignité du patient. Plus en effet est digne la personne à laquelle on inflige une souffrance plus aussi est grande l’injure, comme par exemple de frapper le prince que de frapper quelqu’un du peuple. Comme le Christ est d’une infinie dignité toute souffrance chez Lui a un prix infini qui suffirait à abolir une infinité de péchés. Cependant la rédemption du genre humain ne fut pas achevée par n’importe quelle souffrance mais par la mort que pour les raisons apportées plus haut (chapitres 227 et 228) Il a voulu subir pour racheter le genre humain du péché. Dans tout achat en effet est requis non seulement l’appréciation juste mais aussi le versement fait à l’achat.

Caput 232 [70421] Compendium Chapitre 232 — L’ÂME SOUFFRANTE theologiae, lib. 1 cap. 232 tit. De DU CHRIST passibilitate animae Christi 1. L’âme étant la forme du corps il s’en suit que si le corps souffre, l’âme souffre [70422] Compendium theologiae, lib. 1 aussi d’une certaine façon d’où selon la cap. 232 Quia vero anima est forma condition passible du corps le Christ corporis, consequens est ut patiente souffrit aussi en son âme. Il faut considérer corpore, et anima quodammodo patiatur: qu’il y a une double souffrance de l’âme : unde pro statu illo quo Christus corpus l’une du côté du corps l’autre du côté de passibile habuit, etiam anima eius l’objet : ce qu’on peut considérer en passibilis fuit. Est autem considerandum, quelqu’une des puissances. En effet quod duplex est animae passio. Una comme l’âme est au corps, ainsi une partie quidem ex parte corporis, alia vero ex de l’âme est à une partie du corps. Or la parte obiecti, quod in una aliqua puissance visuelle est affectée par son potentiarum considerari potest. Sic enim objet, comme lorsque la vue est offusquée se habet anima ad corpus sicut pars par un trop grand éclat; du côté de animae ad partem corporis. Potentia l’organe, comme lorsque la pupille étant autem visiva patitur quidem ab obiecto, lésée, la vue en est émoussée. sicut cum ab excellenti fulgido visus 2. Si donc on considère la souffrance de obtunditur; ex parte vero organi, sicut cum l’âme du Christ à partir du corps ainsi toute laesa pupilla hebetatur visus. Si igitur l’âme souffrait, le corps souffrant. L’âme consideretur passio animae Christi ex est en effet la forme du corps selon son parte corporis, sic tota anima patiebatur essence; or dans cette essence toutes les corpore patiente. Est enim anima forma puissances s’enracinent; d’où il reste que si corporis secundum suam essentiam, in le corps souffre, chacune des puissances de essentia vero animae omnes potentiae l’âme souffre d’une certaine façon. Si l’on radicantur: unde relinquitur quod corpore considère la souffrance de l’âme du côté de patiente quaelibet potentia animae l’objet, toute puissance de l’âme ne quodammodo pateretur. Si vero souffrait pas, selon que souffrir à consideretur animae passio ex parte proprement parler suppose un dommage. 256


obiecti, non omnis potentia animae patiebatur, secundum quod passio proprie sumpta nocumentum importat: non enim ex parte obiecti cuiuslibet potentiae poterat aliquid esse nocivum. Iam enim supra dictum est quod anima Christi perfecta Dei visione fruebatur. Superior igitur ratio animae Christi, quae rebus aeternis contemplandis et consulendis inhaeret, nihil habebat adversum aut repugnans, ex quo aliqua nocumenti passio in ea locum haberet. Potentiae vero sensitivae, quarum obiecta sunt res corporeae, habere poterant aliquod nocumentum ex corporis passione: unde sensibilis dolor in Christo fuit corpore patiente. Et quia laesio corporis sicut a sensu sentitur noxia, ita etiam interior imaginatio eam ut nocivam apprehendit, inde sequitur interior tristitia etiam cum dolor in corpore non sentitur: et hanc passionem tristitiae dicimus in anima Christi fuisse. Non solum autem imaginatio, sed etiam ratio inferior nociva corporis apprehendit: et ideo etiam ex apprehensione inferioris rationis, quae circa temporalia versatur, poterat passio tristitiae habere locum in Christo, inquantum scilicet mortem et aliam corporis laesionem inferior ratio apprehendebat ut noxiam, et appetitui naturali contrariam. Contingit autem ex amore, qui facit duos homines quasi unum, ut aliquis tristitiam patiatur non solum ex iis quae per imaginationem vel per inferiorem rationem apprehendit ut sibi nociva, sed etiam ex iis quae apprehendit ut noxia aliis quos amat: unde ex hoc tristitiam Christus patiebatur, secundum quod aliis, quos ex caritate amabat, periculum imminere cognoscebat culpae vel poenae, unde non solum sibi, sed etiam aliis doluit. Et quamvis dilectio proximi ad superiorem rationem quodammodo pertineat, inquantum proximus ex caritate diligitur propter

En effet du côté de l’objet tout n’était pas nocif en chacune des puissances de l’âme. 3. Déjà en effet il a été dit plus haut (chapitres 216 et 231) que l’âme du Christ jouissait de la parfaite vision de Dieu. Donc la raison supérieure56[56] de l’âme, qui chez le Christ s’attache à la contemplation et à l’ordonnance des choses éternelles, n’offrait rien de contraire ou d’incompatible qui puisse donner lieu à subir du dommage. Quant aux puissances sensitives dont les objets sont des choses corporelles elles subirent le contre coup des souffrances du corps; d’où son corps souffrant, le Christ en ressentit une douleur sensible. Et parce que la lésion corporelle, de même qu’elle est ressentie dommageable et qu’ainsi aussi l’imagination intérieure l’appréhende comme nocive, il s’en suit une douleur intérieure, même si elle n’est pas ressentie dans le corps; et nous disons que cette passion de la tristesse a été dans l’âme du Christ. Et non seulement l’imagination, mais aussi la raison inférieure saisit aussi ce qui nuit au corps. Et donc aussi l’appréhension de la raison inférieure qui est des choses temporelles pouvait donner lieu à la passion de la tristesse dans le Christ c’est-à-dire en tant que la raison inférieure appréhendait la mort ou autre lésion du corps comme nocives et contraires à l’appétit naturel. 4. De l’amour qui de deux hommes ne fait qu’un en quelque sorte, il arrive que l’on éprouve de la tristesse de choses que l’imagination ou la raison inférieure appréhendent comme nocives non seulement pour soi mais aussi pour ceux qu’on aime. Là aussi le Christ éprouvait de la tristesse de ce qu’Il connaissait le danger de la faute ou de la peine qui menaçait ceux qu’Il aimait d’un amour de charité. D’où son affliction non seulement pour luimême mais aussi pour nous. Mais bien que c’est à la raison supérieure que se rapporte

56[56]

La raison supérieure est celle qui s’occupe des choses éternelles en elles- mêmes ou dans leurs applications : en elles-mêmes en les méditant et dans leurs applications à notre conduite (2 Th I 79, 9 C).

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Deum, superior tamen ratio in Christo de proximorum defectibus tristitiam habere non potuit, sicut in nobis habere potest. Quia enim ratio superior Christi plena Dei visione fruebatur, hoc modo apprehendebat quidquid ad aliorum defectus pertinet, secundum quod in divina sapientia continetur, secundum quam decenter ordinatum existit et quod aliquis peccare permittatur, et quod pro peccato punietur. Et ideo nec anima Christi, nec aliquis beatus Deum videns, ex defectibus proximorum tristitiam pati potest. Secus autem est in viatoribus, qui ad rationem sapientiae videndam non attingunt: hi enim etiam secundum rationem superiorem de defectibus aliorum tristantur, dum ad honorem Dei et exaltationem fidei pertinere existimant quod aliqui salventur, qui tamen damnantur. Sic igitur de eisdem de quibus dolebat secundum sensum, imaginationem et rationem inferiorem, secundum superiorem gaudebat, inquantum ea ad ordinem divinae sapientiae referebat. Et quia referre aliquid ad alterum est proprium opus rationis, ideo solet dici quod mortem ratio Christi refugiebat quidem si consideretur ut natura, quia scilicet naturaliter est mors odibilis: volebat tamen eam pati, si consideretur ut ratio. Sicut autem in Christo fuit tristitia, ita etiam et aliae passiones quae ex tristitia oriuntur, ut timor, ira et huiusmodi. Ex iis enim quae tristitiam praesentia ingerunt, timor in nobis causatur, dum futura mala existimantur, et dum aliquo laedente contristati sumus, contra eum irascimur. Hae tamen passiones aliter fuerunt in Christo quam in nobis. In nobis enim plerumque iudicium rationis praeveniunt, interdum modum rationis excedunt. In Christo nunquam praeveniebant iudicium rationis, nec modum a ratione taxatum excedebant, sed tantum movebatur inferior appetitus, qui est subiectus passioni, quantum ratio ordinabat eum debere moveri. Poterat igitur contingere quod secundum inferiorem partem anima Christi refugiebat aliquid, quod secundum

l’amour du prochain, en tant qu’on l’aime par charité pour Dieu, cependant dans le Christ la raison supérieure ne pouvait s’attrister au sujet des défauts du prochain comme il arrive chez nous. Parce qu’en effet la raison supérieure du Christ jouissait de la pleine vision de Dieu, elle appréhendait ces défauts comme ils sont contenus dans la sagesse divine qui a prévu et permis un tel péché et qu’il en soit puni. Et donc ni l’âme du Christ, ni le bienheureux qui voit Dieu, ne peuvent concevoir de la tristesse des défauts du prochain. 5. Il en va autrement chez les vivants qui n’atteignent pas à la vision de la sagesse. Ils s’attristent en effet aussi selon la raison supérieure des défauts d’autrui pendant qu’ils considèrent pour l’honneur de Dieu et l’exaltation de la foi que certains soient sauvés qui cependant sont damnés. Ainsi donc Lui qui souffrait selon les sens, l’imagination et la raison inférieure, de ces mêmes choses Il s’en réjouissait selon la raison supérieure en tant qu’Il les rapportait à l’ordonnance de la divine sagesse. Or il est propre à la raison de savoir comparer les choses l’une à l’autre et donc on dit ordinairement que la raison du Christ repoussait la mort considérée en elle-même c’est-à-dire qu’elle est naturellement haïssable; cependant Il voulait la souffrir considérée en son motif. 6. De même que le Christ s’est attristé ainsi aussi a-t-il connu les passions qui naissent de la tristesse comme la peur, la colère, etc. Ce qui en effet peut par sa présence causer la tristesse est aussi la cause de la crainte par l’appréhension des maux futurs et si quelqu’un nous lésant provoque la tristesse nous nous irritons contre lui. Cependant ces passions n’étaient pas les mêmes qu’en nous. Chez nous en effet elles préviennent le plus souvent le jugement de la raison, parfois elles outrepassent la mesure de la raison. Dans le Christ elles ne prévenaient jamais le jugement de la raison ni n’excédaient jamais la mesure fixée par la raison; mais l’appétit inférieur seul était mû, qui est sujet de passion, autant que la

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superiorem optabat, non tamen erat contrarietas appetituum in ipso, vel rebellio carnis ad spiritum, quae in nobis contingit ex hoc quod appetitus inferior iudicium et modum rationis transcendit. Sed in Christo movebatur secundum iudicium rationis, inquantum permittebat unicuique inferiorum virium moveri proprio motu, secundum quod ipsum decebat. Iis igitur consideratis manifestum est quod superior ratio Christi tota quidem fruebatur et gaudebat per comparationem ad suum obiectum (non enim ex hac parte aliquid ei occurrere poterat quod esset tristitiae causa); sed etiam tota patiebatur ex parte subiecti, ut supra dictum est. Nec illa fruitio minuebat passionem, nec passio impediebat fruitionem, cum non fieret redundantia ex una potentia in aliam, sed quaelibet potentiarum permitteretur agere quod sibi proprium erat, sicut iam supra dictum est.

raison l’avait décidé. Il pouvait donc se faire que selon la partie inférieure l’âme du Christ refuse ce que d’autre part elle désirait selon la partie supérieure. Cependant une contrariété d’appétit n’existait pas chez Lui, ou la rébellion de la chair contre l’esprit, choses qui arrivent chez nous parce que l’appétit inférieur surmonte Je jugement et la mesure raisonnable. Mais le Christ était mû selon la raison permettant à chacune des forces inférieures de se mouvoir de leur propre mouvement selon qu’il convenait. 7. D’après ces considérations il est manifeste que la rai son supérieure du Christ par rapport à son objet se réjouissait toute entière (car rien ne pouvait se présenter de ce côté qui fût cause de tristesse) mais elle souffrait aussi toute entière du côté du sujet comme on l’a vu (chapitre 232). Et ni la jouissance ne diminuait la souffrance, ni celle-ci n’empêchait la jouissance, puisqu’il n’y avait pas débordement de l’une à l’autre; mais il était laissé à chacune des puissances d’agir en propre comme il a été dit (chapitre 231).

Caput 233 [70423] Compendium Chapitre 233 — LA PRIÈRE DU theologiae, lib. 1 cap. 233 tit. De oratione CHRIST A L’AGONIE Comme la prière expose un désir, de la Christi diversité des appétits il est possible de se [70424] Compendium theologiae, lib. 1 faire une idée de ce que fut la prière du cap. 233 Quia vero oratio est desiderii Christ à l’imminence de sa passion : "Mon expositiva, ex diversitate appetituum ratio Père, s’il est possible, que ce calice sumi potest orationis quam Christus s’éloigne de moi : ce pendant que ta imminente passione proposuit dicens, volonté soit faite et non la mienne" (Mt 26, Matth. XXVI, 39: pater mi, si possibile 39). En effet en disant : "Que ce calice est, transeat a me calix iste: verumtamen s’éloigne de moi" Il désigne le mouvement non sicut ego volo, sed sicut tu. In hoc de l’appétit inférieur et du désir naturel par chacun repousse la mort enim quod dixit, transeat a me calix iste, quoi motum inferioris appetitus et naturalis naturellement et désire vivre. En disant : designat, quo naturaliter quilibet mortem "Cependant non pas comme je veux mais refugit, et appetit vitam. In hoc autem comme tu le veux" Il exprime le quod dicit, verumtamen non sicut ego mouvement de la raison supérieure qui volo, sed sicut tu vis, exprimit motum considère tout dans l’ordre de la divine superioris rationis omnia considerantis sagesse. prout sub ordinatione divinae sapientiae A cela se rapporte aussi : "Si ce n’est pas continentur. Ad quod etiam pertinet quod possible" qui démontre que cela seul peut dicit, si non potest, hoc solum fieri posse se faire qui procède selon l’ordre de la 259


demonstrans quod secundum ordinem divinae voluntatis procedit. Et quamvis calix passionis non transivit ab eo quin ipsum biberit, non tamen dici debet quod eius oratio exaudita non fuerit. Nam secundum apostolum ad Hebr. V, 7, in omnibus exauditus est pro sua reverentia. Cum enim oratio, ut dictum est, sit desiderii expositiva, illud simpliciter oramus quod simpliciter volumus: unde et desiderium iustorum, orationis vim obtinet apud Deum, secundum illud Psal. IX, 17: desiderium pauperum exaudivit dominus. Illud autem simpliciter volumus quod secundum rationem superiorem appetimus ad quam solam pertinet consentire in opus. Illud autem simpliciter oravit Christus ut patris voluntas fieret, quia hoc simpliciter voluit, non autem quod calix ab eo transiret, quia nec hoc simpliciter voluit, sed secundum inferiorem rationem, ut dictum est.

divine volonté. Et bien que le calice de la passion ne se soit pas éloigné sans qu’Il le boive, on ne peut pas dire que sa prière n’a pas été exaucée. Car selon l’Apôtre : "Il a été exaucé en tout à cause de sa piété" (Hébreux 5, 7). Puisque la prière expose un désir, comme on vient de le dire, nous demandons simplement ce que nous désirons simplement; d’où le désir des justes obtient d’être exaucé auprès de Dieu, selon ce que dit le Psaume : "Le Seigneur a exaucé le désir des pauvres" (Ps 9, 17). Or nous désirons simplement quand nous désirons selon la raison supérieure qui seule donne le consentement à l’acte. Or le Christ a simplement demandé que la volonté du Père se fasse parce c’est elle qu’Il a voulu simplement et non que le calice s’éloigne de Lui : ce qu’il ne voulait pas simplement, mais selon la raison inférieure, comme on l’a dit (chapitre 232).

Caput 234 [70425] Compendium Chapitre 234 — LA SÉPULTURE DU theologiae, lib. 1 cap. 234 tit. De sepultura CHRIST Christi Le péché avait entraîné après la mort [70426] Compendium theologiae, lib. 1 d’autres misères et du côté du corps et du cap. 234 Consequuntur autem hominem côté de l’âme. Du côté du corps, il serait ex peccato post mortem alii defectus et ex rendu à la terre d’où il est pris. Or pour le parte corporis, et ex parte animae. Ex corps il y a deux sortes de misères : selon parte corporis quidem, quod corpus la position et selon la décomposition, car le redditur terrae, ex qua sumptum est. Hic cadavre est placé sous terre dans un autem defectus corporis in nobis quidem tombeau et il se décompose en éléments secundum duo attenditur, scilicet dont le corps est fait. Le Christ a voulu secundum positionem, et secundum subir la première c’est-à-dire que son corps resolutionem. Secundum positionem soit placé sous terre. L’autre il ne l’a pas quidem, inquantum corpus mortuum sub subie c’est-à-dire que son corps aurait été terra ponitur sepultum; secundum décomposé. D’où il est écrit : "Tu ne resolutionem vero, inquantum corpus in permettras pas que ton saint connaisse la elementa solvitur, ex quibus est corruption" (Ps 15, 10) c’est-à-dire la compactum. Horum autem defectuum putréfaction. La raison en est que le corps primum quidem Christus pati voluit, ut du Christ prit la matière à par tir de la scilicet corpus eius sub terra poneretur. nature humaine, mais sa formation ne fut Alium autem defectum passus non fuit, ut pas par un pouvoir humain mais par la scilicet corpus eius in terram resolveretur: vertu de l’Esprit Saint. Et donc à cause de unde de ipso Psal. XV, 10, dicit: non la substance matérielle, Il a voulu endurer dabis sanctum tuum videre corruptionem, un endroit souterrain qu’on a l’habitude idest corporis putrefactionem. Huius d’accorder aux morts. En effet est dû aux autem ratio est, quia corpus Christi corps le lieu de l’élément prédominant. 260


materiam sumpsit de natura humana, sed formatio eius non fuit virtute humana, sed virtute spiritus sancti. Et ideo propter substantiam materiae subterraneum locum, qui corporibus mortuis deputari consuevit, voluit pati: locus enim corporibus debetur secundum materiam praedominantis elementi. Sed dissolutionem corporis per spiritum sanctum fabricati pati non voluit, quia quantum ad hoc ab aliis hominibus differebat.

Mais Il n’a pas voulu souffrir la dissolution d’un corps oeuvre de l’Esprit Saint; car c’est en cela qu’Il différait des autres hommes.

Caput 235 [70427] Compendium Chapitre 235 — LA DESCENTE DU theologiae, lib. 1 cap. 235 tit. De descensu CHRIST AUX ENFERS Christi ad Inferos Du côté de l’âme, il y a chez l’homme [70428] Compendium theologiae, lib. 1 après la mort en suite du péché, la descente cap. 235 Ex parte vero animae sequitur in aux enfers, non seulement quant au lieu hominibus ex peccato post mortem, ut ad mais aussi quant à la peine. De même que Infernum descendant non solum quantum le Christ fut sous terre selon le lieu mais ne ad locum, sed etiam quantum ad poenam. fut pas décomposé, ainsi l’âme du Christ Sicut autem corpus Christi fuit quidem descendit aux enfers quant au lieu mais n’y sub terra secundum locum, non autem subit pas la peine, mais plutôt pour en secundum communem resolutionis délivrer ceux qui à cause du premier péché defectum, ita et anima Christi descendit y étaient détenus et pour lequel il avait déjà quidem ad Inferos secundum locum, non pleinement satisfait en souffrant la mort. autem ut ibi poenam subiret, sed magis ut D’où après la mort il ne restait plus rien à alios a poena absolveret, qui propter souffrir, mais sans souffrance pénale. Il peccatum primi parentis illic detinebantur, descendit localement aux enfers pour se pro quo plene iam satisfecerat mortem montrer en libé rateur des vivants et des patiendo: unde post mortem nihil morts. De là aussi on dit qu’Il est le seul patiendum restabat, sed absque omni "parmi les morts à avoir été libre" (Ps 87, poenae passione localiter ad Infernum 6), parce que l’âme n’a pas connu la peine descendit, ut se vivorum et mortuorum de l’enfer, ni son corps la corruption du liberatorem ostenderet. Ex hoc etiam tombeau. dicitur quod solus inter mortuos fuit liber, Quoique le Christ descandant aux enfers quia anima eius in Inferno no