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Pierre de Breck

L’ OMBRE DU MUR Roman

LA HACHE D’OR


© Pierre de Breck 2009

© LA HACHE D’OR, 2010 Illustrations de couverture : 1° - Lucas van Leyden, Card players (fragment) 4° - Pièce d’or de la rançon du roi Jean II, propriété de l’auteur.


Pierre de Breck

L’ OMBRE DU MUR Roman

LA HACHE D’OR


A PARIS AU QUATORZIEME SIECLE, PENDANT LA GUERRE DE CENT ANS


Chapitre 1 La capture du roi. Le vent siffle dans la ruelle étroite. On l’entend par saccades à travers les petites fenêtres aux carreaux opaques dont les verres rugueux reflètent en les déformant, les flammes d’un grand feu de cheminée qui occupe tout le fond de la longue salle de l’auberge. La saison n’est pourtant pas très avancée, mais le temps, ce soir à la nuit tombante, n’est pas agréable. Il a plu tout à l’heure et le vent a repris, accentuant l’impression de froid que l’automne annonce. Avant d’entendre le bruit sourd de la rue, on sent la froidure de l’air pénétrer dans la salle de l’auberge aux tables brunes, éclairées en dessous par l’âtre du fond et en dessus par de timides lampes à huile disposées sur chacune d’elles. La porte est ouverte et encadre la silhouette, à demi-contre-jour de la ruelle, d’un homme grand et svelte. Il semble habillé pour voyager à cheval, en solitaire. Sans doute a-t-il déjà remit son coursier au garçon d’écurie qui flânait il y a un instant à l’entrée de la cour qui dessert l’auberge et les communs du relais de poste. L’homme pénètre dans la sombre pièce où dansent les ombres des tables, projetées sur le sol de terre battue par les hautes flammes du foyer. Il s’avance en décrochant sa longue cape presque noire et marche lentement, dans un silence lourd, vers l’une des tables du centre. Les clients se sont tus. Ce sont quelques personnages curieusement accoutrés, des habitués de la place sans doute, les yeux agrandis par la lampe posée devant eux. Leur regard est fixé sur l’inconnu dont la venue brutale et insolite les trouble. L’aubergiste, un homme pas très grand, un peu enveloppé, le cheveu rare et la mine rose, s’approche du cavalier et, avec un sourire 7


un peu figé, il s’empresse de remonter la mèche de la lampe qui veillait, comme pour l’attendre. La brusque clarté inonde le visage tout proche du visiteur qui vient de s’asseoir sur le banc très court, lustré par tant de clients, tant de soirs et tant de saisons. Ses traits, réguliers et fiers, semblent refléter le vent, la pluie, les bourrasques ou la trop vive lumière du soleil que l’homme silencieux à dû maintes fois traverser. Bien que ferme et marqué, ce visage mâle et volontaire, est jeune pourtant. On pourrait sans trop d’erreur, lui attribuer vingt deux ou vingt trois printemps, pas plus. Le cavalier pose les mains sur la table, à plat, après avoir calmement ôté ses gants de peau, les fait glisser sur le bois épais et semble prendre, sans rien marquer cependant, dans ses paumes et sous ses grands doigts, un peu de la douce chaleur que le plateau ciré à lentement retenue. - Qu’est ce qui vous serait agréable, Monseigneur, lui dit l’aubergiste, un peu flatteur, mais prudent, en homme rompu au métier d’hôte. Le cavalier lève les yeux. La voix est grave, calme, sans un accent qui trahirait une origine ou un long séjour. - Pouvez-vous me servir un grand gobelet de vin chaud, très sucré, avec de la cannelle ? Je sais que cette épice est rare, mais si vous en avez ! Je verrai ensuite ce que vous me proposerez en guise de repas. La table voisine, occupée par deux clients, est séparée de la sienne par un espace dans lequel est allongé un grand chien brun, tacheté de noir, le museau posé sur ses pattes rapprochées et dont seuls les yeux mobiles semblent guetter un début de conversation. Le 8


silence qui a suivi l’entrée du visiteur doit lui paraître suspect et l’intrigue. Les deux buveurs, le pichet d’étain posé devant eux, se regardent puis baissent les yeux. Chacun voudrait parler, aucun n’ose. Et puis quoi dire, trop questionner, comme ça, n’est pas correct, pourtant l’envie les pousse. Enfin, celui qui a son gobelet d’étain bosselé à la main, avec un peu d’impertinence pour se donner du courage, dévisage l’homme qui hume la vapeur de son vin chaud, le regard absent, perdu dans ce qui doit être un tourbillon d’images assemblées dans sa dernière course. Comment le savoir ? - Monseigneur, pardonnez-moi. Vous semblez venir de loin et avoir chevauché longtemps. Est-ce que nous pouvons vous aider à quelque chose ? L’inconnu lève, sans surprise, un regard bleu très calme et un peu triste. Il est clair qu’il est habitué aux grands espaces et à l’effort, sa rêveuse mélancolie ne peut manifestement pas venir de son repos soudain. Il sourit faiblement à ses deux voisins. - Non, à rien pour l’instant je ne crois pas. Merci tout de même. J’ai surtout besoin de me reposer pour repartir vite demain et passer la Loire. Votre bonne ville de Tours est très belle, je la connais un peu pour y être venu plusieurs fois, mais je n’ai vraiment pas le temps de m’y attarder. - Venez-vous de loin, dit à son tour le deuxième buveur que l’assurance de son compère a conforté ? - Oui, de loin, mais j’ai surtout de mauvaises nouvelles que je porte à Paris. 9


L’aubergiste a entendu la dernière phrase. Un client esseulé et perdu dans un coin que n’éclaire pas la cheminée, s’approche un peu, en changeant de table, mais pas trop près pour ne pas avoir l’air d’écouter, cependant, tous les sens en éveil. Le maître des lieux, curieusement, voit que toutes les tables ne sont pas nettes et qu’un coup de lavette, pas très loin du nouvel hôte, serait bien utile. Après un silence indéfinissable, le jeune cavalier, certainement un officier ou un messager, dit que parti hier à la mi-journée puis ayant changé de cheval et ayant dormi à Chatelleraut, il arrive de Poitiers. Puis baissant les yeux et d’un ton un peu étouffé, il dit : - Oui, nous sommes le vingt et un du mois de septembre et avant hier, le dix neuf, il s’est passé une terrible chose. Notre roi Jean, le bon roi Jean, a livré au nord de la ville, sur le plateau de Maupertuis, une bataille très dense à nos ennemis les Anglais dirigés par le propre fils de leur souverain Edouard, le Prince de Galles. J’ai assisté à cette bataille et j’ai vu de mes propres yeux, la lutte tourner à l’avantage de l’ennemi et notre roi se faire prendre. Jean est prisonnier du Prince devenu célèbre dans son armure noire, et celui-ci veut l’emmener à son père à Londres. Je porte cette terrible et douloureuse nouvelle au Conseil et au Dauphin. Que pourra- t il faire notre prince Charles, il n’a que dix huit ans et n’est pas prêt pour une tâche aussi ardue. Vous vous souvenez que nous sommes en l’an de grâce mille trois cent cinquante six et que par conséquent le fils du roi a bien dix huit ans. Le messager se tait et tous, atterrés par la nouvelle, se recroquevillent dans la chaleur de la salle. Ils se sentent soudainement plus seuls et ressentent maintenant la fraîcheur qui monte du sol. 10


- Une bataille comme à Crécy, dit l’aubergiste qui entend beaucoup de chose dans sa taverne ? Le messager attablé repense à cette autre bataille, il y a juste dix ans, la terrible épreuve de Crécy en Ponthieu que ce même Edouard d’Angleterre a fait subir aux armées du père de Jean, le roi de France Philippe le sixième et à l’existence devenue difficile des gens de toute cette grande région. Il sait que le mécontentement est vif et persistant et que rien ne s’arrangera, au contraire. La défaite du roi Jean, avec tout ce que cela entraîne de redevance de guerre, de nouvelle levée d’impôts, de restrictions et d’incertitudes, lui fait craindre les pires humeurs populaires pour un avenir très proche. Il est perdu dans ses réflexions et entend à peine, du haut d’un escalier de bois assez massif mais à la rampe fragile, une voix d’enfant qui réclame à manger. - Qu’est ce que tu fais cuire qui sent bon comme ça, dit la voix aiguë et flûtée à la fois ? Un visage d’ange, auréolé de blondeur, reçoit en biais la lumière du foyer et semble irréel. C’est certainement la fille des patrons et elle doit avoir sept ou huit printemps. La beauté des traits de l’enfant et sa transparence chassent un instant la pesanteur qui avait envahi l’auberge et ramènent les clients à l’idée d’un bon dîner dont les odeurs les confortent dans leur faim. Mais l’enfant a disparu, craintive, inquiète même en voyant là, attablé, un homme qu’elle n’a jamais vu et dont l’équipement ne rappelle en rien l’accoutrement de ceux qu’elle a l’habitude de voir. - J’ai fait ce soir, un ragoût de bœuf avec des jeunes racines de 11


raves qui finissent de mijoter dans le jus de la viande, tout ça bien relevé, dit l’aubergiste sur le pas de la porte de sa cuisine, en réponse à l’enfant, dont instinctivement, il se sert pour faire-part à la salle. Bien sûr, l’enfant n’aura pas droit à ce plat trop fort pour elle, mais il serait bien surprenant qu’il n’ait pas aux tables, le succès qu’il escompte. - Combien de temps nous honorerez-vous de votre présence, dit, légèrement obséquieux, le maître de la taverne, impressionné par l’importance de l’homme chargé de telles nouvelles. - Je pense que vous pouvez me loger et je partirai demain à l’aube, après que vous m’ayez préparé quelques provisions de bouche, car je ne m’arrêterai dans la journée que pour faire souffler mon cheval. Je voudrai arriver à Orléans dans la soirée, peut être en changeant de monture à Blois, mais sans m’attarder. Le silence s’installe à nouveau dans la longue pièce où, venant de l’âtre, seul le crépitement vif et soudain de quelque bûche fragile traverse la pénombre. L’officier de liaison qu’on vient de servir dans une grande assiette d’étain garde les yeux fixés sur son couvert et son regard semble se fondre dans l’ondoyante vapeur odorante qui monte de son ragoût brun-doré dont la sauce brillante reflète du plafond, des lambeaux de lumière renvoyés par les poutres. La fatigue de la chevauchée s’est fondue dans la nuit passée à l’auberge. La salle, encore plongée dans la pénombre, s’emplit doucement de l’odeur du bouillon de gruau d’avoine enrichi de lard fumé que le visiteur de la veille avale, brûlant, tandis que l’aubergiste prépare une gourde d’eau aromatisée au miel et aux baies de genièvre, un quart de pain rond dans lequel il a glissé de la viande séchée qu’il a tranchée en lamelles très fines et deux 12


poires de son propre jardin. Il enferme cet encas dans un torchon à carreaux rouges dont il noue les quatre coins et y fixe par sa cordelette, la gourde de peau brunâtre. - Voilà pour vos fontes, lui dit en souriant le tavernier en s’approchant de la tables. Le petit va vous amener votre cheval sellé, devant la porte, dans un instant. Je viens d’aller voir, il est presque prêt. Après les salutations d’usage, c’est en repensant chacun, mais sans en rien dire, à la monumentale information que porte le cavalier, que l’homme s’éloigne. Il se fond dans la légère brume du jour levant, en cherchant dans sa mémoire, la direction de l’unique pont de pierre qui franchit le grand fleuve. Dans le milieu de la journée, il aperçoit la silhouette de la ville de Blois, en suivant un méandre de la Loire et en débouchant d’un bouquet d’arbres aux feuilles d’un doré profond avivé par un soleil timide, un peu tamisé, mais scintillant. Un grand pont de bois se profile sur sa droite, mais il a pris, depuis Tours, la jetée surélevée qui longe la rive droite du grand fleuve dont il voit les îlots de sable étirés. Certain portent des bouquets d’arbustes frêles au feuillage jaune pâle. Cette légère ramure chante sous la brise permanente qui remonte le courant et s’y attache comme un complice. Il passe au pied de l’ancienne forteresse que le seigneur Charles de Châtillon, parent des puissants comtes de Champagne, est en train de transformer en le modernisant. Il embellit et adapte ce fort au nouvel art de la guerre mais lui ouvre quelques espaces plus agréables pour y séjourner en temps de paix. L’homme poursuit son chemin en n’ayant regardé qu’un instant, presque sans ralentir, la belle silhouette de la bâtisse monumentale dont les travaux sont en passe d’être achevés. Il n’a qu’un 13


but, changer de cheval au relais qu’il connaît, au cœur de cette belle ville ancienne. Les rues, ici, sont faites de superbes maisons à colombages, dont les encorbellements surplombent des abattants de boutiques merveilleusement approvisionnés. Ces allées résonnent du martèlement de sabots des chevaux et de mille bruits de conversations hautes, aussi vives et entremêlées que les habits colorés des passants. Il doit faire bon s’arrêter et flâner quelques instants. Le temps est doux et les tavernes sont grandes ouvertes et bruyantes comme pour inciter à y entrer. Tous ces gens ne connaissent pas encore la très triste nouvelle que porte le messager et ils profitent d’une situation privilégiée, de richesse et de bien être, protégés par un gouvernement et une organisation locale particulièrement efficace, mais refermée sur elle-même. Alors, grave, il pique vers le relais qu’il sait trouver là, tout droit. On le reconnaîtra et il pourra repartir sur-le-champ, ne prenant que le temps de boire un bouillon chaud pendant qu’on lui préparera une monture. Les bords de la Loire sont magnifiques en ce début d’après-midi. L’homme a beaucoup voyagé, vu toutes sortes de contrées, croisé de nombreux paysages à différentes heures de la journée, souvent très impressionnants, mais jamais il n’a rien vu d’aussi harmonieux, d’aussi calme et serein que ces collines douces qui accompagnent le grand fleuve de ce val de Loire, sous un ciel aux nuages indéfinissables qui semblent dans leur élégance, plus blancs qu’ailleurs. Si belle que soit la route d’Orléans, la ville est encore loin, à plus de quatorze lieues d’ici, et il doit y être avant la nuit. En outre, la saison est bien avancée et le soir tombe plus vite. Il voit, au rythme des pas de son cheval, l’horizon apporter des nuages dont le bord rosit, annonçant le prochain coucher du soleil, puis la demi-pénombre du crépuscule. Les couleurs ont maintenant disparu et les contours s’estompent, mais il aperçoit, à contre jour, à moins d’une lieue, les remparts de 14


l’ancienne capitale du royaume d’Orléans, où s’insinuent encore le souvenir du terrible Attila et, plus heureux, celui de Clovis. Il entre dans la ville par la porte du sud. Elle est fortifiée et gardée, mais sans contrôle, la nuit n’étant pas installée encore derrière les murailles épaisses de la grande cité. Il connaît Orléans, depuis plusieurs années, bien qu’il n’y soit jamais resté plus de deux journées à la suite, et il a ainsi quelques points de repère précis qui le guident sans recherche, vers l’endroit où il sait trouver gîte, couvert et monture, mais surtout, des informations sérieuses sur la situation au nord. Il entame la voie principale qui vient de la porte qu’il vient de franchir, lorsqu’il voit, s’avançant à sa droite, trois soldats armés de piques et un officier, l’épée au côté. Les quatre hommes s’arrêtent sur un ordre bref et attendent l’étranger et sa monture. On lui fait signe de ne pas aller plus loin, mais on ne le fait pas descendre de cheval. Le chef de la patrouille a l’habitude et il sait reconnaître si les gens peuvent être importants ou pas. - D’où venez-vous et qui êtes-vous ? A cette heure du soir, nous devons savoir qui vient dans notre ville. - Je chevauche depuis Poitiers et suis en mission. Je vais à Paris et dois y être sans perdre de temps. - Certes, je ne demande qu’à vous croire, mais vous imaginez bien que cela ne me suffit pas. - Bien, je suis capitaine de la maison du roi, au service des liaisons d’information, dit le voyageur en plongeant la main dans l’intérieur de sa veste qu’il déboutonne. Il en sort un pli de parchemin auquel est appendu un ruban gris enchâssé dans un cachet de cire brune. 15


- Voici. Je me nomme Philippe Vernay et suis au service du roi. Le vigile, incrédule et le sourcil soudainement froncé, examine le laissez-passer. Puis, son visage s’éclaire et avec une raideur toute militaire comme pour s’excuser, il propose d’escorter le capitaine. - Merci, je vais au relais de poste du centre et resterai à son auberge ce soir. On pourra m’y trouver si cela est nécessaire. Oui, je connais le chemin. - Le relais dont a parlé Philippe Vernay est une grande bâtisse, très belle. Des arcades puissantes, en plein cintre, allongent une façade de pierres taillées et bien appareillées, prolongée par une autre arcade plus haute, qui ouvre sur une cour immense et pavée, desservie par de nombreuses portes. Des torchères y sont déjà allumées bien qu’au-dessus des toits, le ciel reflète encore quelques lueurs. Philippe pénètre dans l’enceinte éclairée lorsqu’un garçon d’écurie vient à sa rencontre et saisit calmement, en homme averti, le cheval en sueur. Il aide le cavalier à descendre bien que ce soit inutile et décroche les fontes qu’il tend au visiteur. - Je suis à l’auberge toute la soirée et cette nuit, je repartirai demain à l’aube. Je connais le maître de relais et je sais qu’il vous donnera des ordres pour que tout soit prêt en temps utile. Le valet, silencieux, s’incline légèrement et emmène le cheval fourbu, tandis que l’émissaire de la maison royale pénètre dans la première grande salle voûtée qui donne sur les arcades de la rue. La longue pièce est bruyante. Il faut laisser s’accoutumer sa vision, au milieu de conversations enchevêtrées qui maintiennent une sorte de flou un peu brumeux, mais rapidement les contrastes se forment et l’atmosphère devient naturelle. 16


L’aubergiste l’a vu de loin, entrer par la porte latérale, mais ne réagit pas, ne l’ayant pas reconnu dans la demi-pénombre et à contre jour des lumières de la cour. Il voit tant de passants dans son établissement, à toute heure du jour, située comme l’est sa maison, au cœur de la ville, et c’est en outre, un véritable défilé de clients de toutes origines. Cependant, alors qu’il a à nouveau les yeux sur son service, il est intrigué, car la silhouette entrevue lui dit confusément quelque chose. Il relève la tête et voit devant lui, l’air sérieux, Philippe dont le regard lui dit qu’il le reconnaît. - Vernay, maître tavernier. Vous vous souvenez de moi ? - Oui, bien sûr, pardon. Quel vent du sud vous amène cette fois ? Quelles bonnes nouvelles avez-vous pour notre bonne ville ? - Des nouvelles, elles ne sont pas bonnes, mais plus tard. Je suis fatigué et après m’être rafraîchi, j’aimerai dîner. Ne me mettez pas à une table trop isolée, j’ai besoin de parler un peu, après avoir passé une grande journée de silence, à réfléchir à des choses compliquées. Il faut que je sorte de ma coquille. - Bien capitaine. Il me vient une idée. Oui, peut être aimeriezvous dîner en compagnie de gens de votre rang. J’ai ici, ce soir, une bonne personne qui s’arrête régulièrement. Au moins deux fois par année, au printemps et en automne. Vous pourriez avoir une conversation qui serait certainement agréable. Je vais vous présenter, ensuite je vous abandonnerai, car on arrive au moment le plus ardent du service. Un peu à l’écart, un homme aux cheveux blancs, la mine racée, les mains longues et blanches parle lentement avec, semble-t-il un 17


cocher, si on en croit sa mise de drap aux empiècements de cuir souple comme on en porte chez les conducteurs dans les bonnes maisons aisées. - Monseigneur, puis-je vous présenter quelqu’un de ma connaissance qui serait bien aise de s’asseoir un instant à votre table. - Bien volontiers, mais ne m’appelez pas Monseigneur, je ne suis pas noble, je ne suis que commerçant. - Asseyez-vous, Monsieur. Je me nomme Josquin Hart, de Bourges où je retourne, en ce moment. - Je suis bien heureux de vous rencontrer, Monsieur. Mon nom est Philippe Vernay et suis au service du roi. Je m’honore d’être capitaine de liaison. - Bigre, vous devez savoir beaucoup de choses, et peut être des choses secrètes dit Hart en souriant. Vous me dites remonter sur Paris, où j’étais encore hier. Depuis longtemps êtes-vous loin de chez vous ? - Oui, plus de vingt jours, mais je rentre vite pour délivrer une nouvelle écrasante. J’arrive de Poitiers. Vous savez que notre roi Jean est en campagne et qu’il poursuit les armées du roi Edouard. Celles-ci sont commandées par son fils le Prince de Galles. Il y a trois jours, une terrible bataille, au nord de Poitiers, où le roi Jean semblait avoir l’avantage, a finalement tourné au désastre. Malgré la bravoure de son jeune fils Philippe qui s’est farouchement battu à ses côtés, notre roi est prisonnier des Anglais et sera conduit à Londres. Une pierre énorme semble être tombée sur la table, là, entre les trois hommes. Le cocher, choqué et ne saisissant pas toutes les 18


conséquences d’une telle situation, reste figé, le nez dans son gobelet de vin de Touraine. - J’ai moi-même quelques fâcheuses informations sur ce qui se prépare à Paris et ce que vous venez de m’annoncer me rend soudain très inquiet. Notre aubergiste vous a dit que je suis commerçant. Mon père, lorsque j’étais encore petit enfant, est venu de sa ville de Bruges, en Flandres, après que votre roi Philippe, le grand-oncle du roi Jean, maintenant prisonnier, dites-vous, soit intervenu pour rétablir l’ordre. Mon père me l’a raconté plusieurs fois car ces événements ont beaucoup marqué la population. Bien que je parle le flamand, chose indispensable pour mon commerce, j’ai appris le français dès l’enfance. Mon père, commerçant luimême, a créé dans la ville de Bourges, où, veuf, il s’est remarié avec la fille d’un conseiller au parlement de la ville, une affaire de commerce de fourrures, en liaison avec Anvers, où j’ai, depuis une vingtaine d’années, établi un comptoir permanent. - Je vous donne ces détails qui pourraient n’avoir d’importance que pour moi. Cependant, mes affaires étant assez florissantes et mes marchandises étant considérées comme de très haute qualité, car ce sont en effet de très belles fourrures, quelques fois rares, j’ai des entrées privilégiées à la Cour. J’y rencontre des princes qui font des choix dans ce que je leur présente et, en dehors de l’intérêt financier grandissant que j’y trouve, je bénéficie de laissez-passer et d’introductions extrêmement précieuses. C’est pourquoi j’ai pu savoir que des manœuvres curieuses et malsaines se préparent. Josquin Hart aussi bien que Philippe Vernay, savent que la Grande Ordonnance qui a été imposée au souverain par la réunion des états généraux de l’année précédente, a permis au roi, malgré les contraintes, de disposer des subsides nécessaires pour continuer 19


la guerre contre l’Angleterre. Ils réalisent que le mécontentement qui a suivi la défaite de Crécy va s’envenimer. Ils savent aussi que la déliquescence des finances royales dues aux dépenses démesurées de la Cour, vont provoquer de nouvelles craintes et peut-être de nouvelles réactions. L’annonce de la capture du roi par l’Angleterre va provoquer un choc terrible et entrouvrir la porte à toutes sortes de calculs occultes. Les deux hommes, que le cocher regarde alternativement, sans bien comprendre, sont restés prisonniers d’un silence profond et sont à ce stade de réflexion où l’inquiétude paralyse toute conversation. Puis, en relevant doucement la tête et en regardant Josquin, Philippe lui dit : - Qu’avez-vous donc appris à Paris qui pourrait être si fâcheux pour notre pays ? - J’étais, hier encore, au Palais du Louvre, dit le maître pelletier. La Cour s’y était déplacée depuis Vincennes, dès les premiers frimas de l’automne, auprès de notre Dauphine, la princesse Jeanne et de ses suivantes. Elle était entourée de plusieurs courtisans intéressés par les fourrures que j’avais fait apporter. Le soir était déjà tombé car les flammes du grand foyer sonore de la cheminée monumentale de l’immense salle aux murs de pierres blanches soigneusement appareillées se reflétaient maintenant, bien contrastées, sur les reliefs des vitraux de couleur et sur les meneaux. Là, j’ai vu, subrepticement s’insinuer dans l’air de la pièce, une curieuse tension. Puis j’ai vu l’assemblée des seigneurs et des dames parées de velours et de rubans dorés, s’agiter puis se détourner des fourrures exposées et soigneusement alignées sur des plateaux dressés. 20


- En me retournant vers les courtisans, j’ai aperçu l’ombre d’un valet qui quittait la salle en refermant discrètement la porte principale, ayant sans doute délivré un message que chacun semblait se répéter à l’oreille, avec un air grave mais entendu. - Parvenu jusqu’à moi, près des tréteaux, ces murmures m’apprenaient que Charles, le fils de la reine Jeanne de Navarre, la fille de notre roi Louis le Hutin, mort depuis quarante ans déjà, pourrait être libéré de force par une faction bien organisée, dont pourtant je ne sais presque rien, sinon qu’elle a des appuis à la Cour même. Le pelletier suspend son récit et le silence devient palpable. Il a depuis quelques instant un visage plus sombre, l’évocation de sa soirée d’hier et les images qu’elle fait réapparaître, lui donnent soudainement une grande inquiétude provoquée par la nouvelle que vient de lui annoncer l’agent de liaison du roi. Philippe qui l’écoutait le menton posé sur ses deux poings repliés, relève lentement son visage vers Josquin Hart et leurs regards se croisent, montrant une convergence de pensées inquiètes. - Croyez vous qu’une fois libre, Charles pourrait, en l’absence du roi, renouveler violemment ses prétentions ? C’est difficile à dire, mais je sais par des rumeurs persistantes qu’il parle à qui veut l’entendre, de son grand-père le roi Louis. Il dit qu’on ne peut que contester fermement la légitimité de l’actuel souverain et que celui-ci n’est que le petit-neveu du grand roi Philippe le Bel, alors qu’il en est l’arrière-petit-fils direct. Les trois fils du souverain Philippe étant morts sans progéniture mâle, lui, Charles, son descendant direct par sa mère, doit être reconnu à sa vraie place. Il doit être roi. - Alors, après ce que vous venez de m’apprendre, je suis troublé et pis encore. 21


- Qu’avez-vous appris hier des rumeurs curieuses et malsaines dont vous me parliez ? C’est important pour ma mission de ne pas dire ce que, en de telles circonstances, je devrai avoir à taire. Je dois savoir plus et comprendre. Josquin, soucieux, deux plis entre les sourcils, mais très calme et cherchant à dire posément les choses dans l’ordre qu’il croit juste, parle de ce qu’il a vu et entendu lors de son court séjour dans Paris, qu’il a quitté la veille, tard dans la soirée. Il dit que les deux principaux personnages de la dernière réunion des Etats Généraux semblent organiser une campagne d’opinion contre le pouvoir royal. L’Evêque de Laon, Robert Lecoq, orateur du clergé et le puissant Etienne Marcel, Prévôt des marchands de Paris et orateur du Tiers Etat, s’entendent pour convaincre les bourgeois et les commerçants afin qu’ils s’opposent violemment au pouvoir du roi et qu’ils le remplacent par un gouvernement des finances publiques du pays, par le pays lui même. Les difficultés sont grandes tant dans la capitale que dans les provinces et les subsides votés il y un an pour financer la politique de guerre du roi Jean créent un mécontentement qui gronde et enfle dangereusement. Les deux hommes, agents écoutés de cette opposition, attisent activement ce sentiment et stigmatisent les injustices ou les insuffisances. Ils savent aussi que Charles de Navarre, depuis sa prison normande, peut, par des complicités, tirer habilement et opportunément, quelques ficelles. - Qu’est ce qu’il vous serait agréable de manger, Mes Seigneurs ? L’aubergiste qui s’était approché silencieusement, a attendu la fin du propos de Josquin pour les questionner au sujet de leur dîner, puis, instruit de leur choix, il retourne à son service. - La nouvelle de la captivité du roi peut provoquer un véritable séisme, dit Philippe, atterré. Et vous me dites que Charles de 22


Navarre est, bien que séquestré, au centre d’un complot. Quelle incroyable et dangereuse coïncidence ! Je dois rentrer à Paris sans m’attarder un seul instant en route, car la situation est des plus graves et je dois m’informer sur place dès mon arrivée afin de délivrer la terrible nouvelle que je porte en créant le moins de troubles possibles. Quelquefois, le secret, provisoire sans doute, vaut-il mieux que la brusque liberté d’une telle nouvelle. Celleci, mise hâtivement en trop grande lumière peut engendrer de terribles conséquences incontrôlables sur l’instant. Les trois hommes terminent leur repas, excellent par ailleurs, mais le capitaine et le pelletier, plongés dans leur réflexion, sont restés silencieux et imaginent, chacun selon sa position, les divers aspects possibles de la nouvelle conjoncture. - Je vais demander à notre hôte de me préparer ma chambre dès maintenant. Je suis fourbu et je veux partir avant l’aube pour être au plu vite à la Cour auprès de gens à moi qui doivent savoir ce qui se trame, au moins en partie. Vous m’obligeriez en acceptant, pour les raisons que je vous dis, de me permettre de quitter votre table. Je vous remercie de m’y avoir accepté et je souhaite vous revoir bientôt. Quand aurai-je ce plaisir ? - Bientôt, en effet, car hier, malgré l’agitation soudaine dans l’assemblée des courtisans, plusieurs seigneurs m’ont commandé des pelisses pour l’hiver qui arrive. Ils les ont choisis parmi les modèles que je leur ai présentés et je dois revenir moi-même, car les livraisons sont conséquentes et les acheteurs, des personnages importants. J’ai fixé à quatre semaines le délai pour cette visite et les derniers essayages. Je suis certain que nous nous verrons à ce moment là et je m’en réjouis. En espérant très vivement que les événements nous permettent de nous revoir. 23


Après des salutations très sobres et discrètes, les deux hommes se séparent. Ils ressentent chacun, dans l’atmosphère, sans en rien dire, une sensation d’inquiétude et de connivence à la fois. Puis les ombres noient la distance de Vernay qui s’éloigne. L’officier va saluer l’aubergiste et lui donner quelques instructions pour le départ du lendemain matin, très tôt. Le jour n’est pas levé lorsque Philippe franchit la grande arcade de la cour pavée du relais de poste. Les sabots ferrés de son cheval sonnent sur le pavé humide et leur tintement clair se heurte à l’immensité de la pénombre de la rue qui doit le faire sortir de la ville. Sa nouvelle monture, un magnifique animal gris clair pommelé, comme il a pu le voir dans la lumière enfumée des torches fixées aux portes des écuries, a fière allure. Ce cheval, à la musculation à la fois forte et déliée, le conduira sans difficultés d’une seule traite jusqu’à Etampes, car son calme du à son évidente forme de santé, permettra à Philippe de réfléchir à ce qu’il devra faire à Paris, en oubliant le souci de la course. Il approche d’Artenay, à quatre lieues environ d’Orléans, lorsque la lumière fine d’un soleil blafard perce la brume pailletée annonciatrice d’une journée agréable. Il aperçoit se découper sur le ciel rosi, le contour des premières maisons de la petite ville qu’il va doubler sans s’y arrêter, et sans doute sans la regarder réellement, absorbé dans ses pensées emmêlées. Le rythme régulier du pas de sa belle monture et la douce lumière naissante sur sa droite, au-dessus d’une longue haie de charmilles, le ramènent à des images chères de son enfance. Sans être tout à fait conscient de sa route qui se déroule le plus naturellement, il se laisse aller à rêver à Paris qu’il va revoir demain. Est-ce le fait du mélange de l’émotion du retour et du sentiment d’incertitude de la nouvelle situation ? Il avance plus lentement, comme si son cheval avait senti le léger abandon du cavalier. Philippe Vernay est né à Paris, au cœur de la ville, dans l’île de la 24


Cité, il y a eu vingt deux années le mois dernier. Sa maison natale, est située à mi-chemin du parvis de Notre Dame et du Palais de la Cité. Il habite toujours le premier étage de cette demeure à colombages dont les fenêtres en encorbellements, soutenues par des corbeaux de chêne sculpté de têtes d’animaux, sont garnies de petits vitraux à peine colorés de jaune paille. Cette rue, qu’on appelle rue du Parvis, est très commerçante, garnie de boutiques aux larges abattants qui dès le lever du soleil se garnissent de belles marchandises, souvent apportées par les bateaux de la Confrérie des Marchands d’Eau, mais aussi par les charrettes des producteurs de légumes dont les champs fractionnés sont situés, non loin de là, sur la rive gauche de la Seine, à l’est du quartier latin après les ruines des thermes de Lutèce. Il a pu garder ce logement après qu’il ait perdu son père, puis sa mère dans la terrible épidémie de peste noire qui à sévi sur tout le royaume, il y a huit années maintenant, alors qu’il n’avait que treize printemps. Aidé par la famille de commerçants du rez-de-chaussée de la maison qu’il habite, il a alors pu suivre deux ou trois matinées par semaine, l’enseignement, certes primaire mais riche, des ecclésiastiques attachés à la cathédrale. Au cours de sa seizième année, il a voulu entrer, sachant lire et écrire, dans une fonction qu’on lui proposerait au Palais de la Cité, tout proche de chez lui. A son âge, Philippe était déjà de la taille d’un adulte. Il était assez grand, bien fait, musclé mais bien délié. Très vite, au milieu des enregistrements d’actes aux termes rébarbatifs et dont la finalité lui échappait, il s’est ennuyé, regardant souvent par les fenêtres entrouvertes, le fil de l’eau du fleuve, au pied des murailles du Palais. Un de ses acolytes, assez âgé et qui lui servait de formateur, l’a bien remarqué et à vu immédiatement qu’un jeune homme de cette nature ne pouvait pas rester enfermé entre des étagères pleines 25


de documents entassés. Son grand âge lui avait fait rencontrer beaucoup de gens et son intégrité reconnue lui donnait quelques crédits auprès de personnes, sinon importantes, du moins bien introduites dans divers services attachés à l’administration royale. Ce maître, du nom de Cornélius, vint un matin dire à Philippe : - Voudrais-tu rentrer au service d’une compagnie où je connais quelqu’un de confiance et qui m’écoute ? Ce sont des gens qui sont à la fois dans les armées du roi et dans les services plus administratifs qui lui sont attachés. Ils ne portent pas d’armes bien qu’ils aient une formation de militaires, ni de vêtements distinctifs. Pour cela tu devras, si tu le veux, aller tous les jours, au château fort de Vincennes. Là dans les dépendances de la forteresse, des salles d’entraînement et des salles d’instruction permettent la formation des jeunes gens qui s’engagent dans cette spécialisation. Je crois que ça devrait te plaire. Est-ce que tu voudras me dire demain si tu es intéressé par cette proposition ? Demain, car tu sais que, comme on le dit, la nuit porte conseil. Philippe, en chevauchant pendant que le soleil monte sur l’horizon, revoit toutes les images et ses émotions du véritable point de départ de sa future carrière d’officier royal de liaison. Il passe Artenay, après avoir laissé son coursier boire à une fontaine et respirer un peu en le libérant de sa charge, ce qui lui a permis aussi de se délasser les jambes. Il a encore treize lieues à parcourir pour atteindre Etampes, sans doute assez tard dans la toute fin d’après- midi. La journée est belle et la campagne magnifique dans cet Orléanais, aux confins sud de l’Ile de France. Il a croisé de nombreux couples de paysans sur des charrettes attelées à des bœufs. Il se souvient que débute la saison des labours, en voyant sur ces charrettes, des charrues de bois de chêne dont le sep porte un soc de 26


hêtre lustré par la glèbe. Il salue aussi dans les champs de bordure, des gens à l’ouvrage, la houe à la main, et qui le saluent, par pure civilité et bon entendement. Il répond, avec un léger sourire courtois, mais il repense aux difficultés que vont immanquablement faire naître les nouvelles et de Poitiers et de Paris. La journée passe, la soirée s’avance et il atteint, fourbu, la ville d’Etampes. Les rues centrales de la belle petite cité sont encore agitées de gens volubiles qui vont vers les tavernes ou qui regagnent leur maison. Etampes, où flotte encore le souvenir du grand roi Philippe dit Auguste qui y avait une résidence royale et que le roi Philippe le quatrième a érigé en comté pour son neveu, il y a une trentaine d’année. Ceci est inconsciemment dans l’esprit de ses citoyens qui affichent, sans arrogance pourtant, une certaine fierté et un peu de caractère. Après une nuit passée dans une auberge qu’il connaît et où, depuis son départ d’Orléans, il a prévu de s’arrêter, il reprend la dernière traite de son périple, moins longue que celle de la veille d’environ cinq lieues, mais la plus difficile car les routes s’encombrent de toutes sortes de gens et de véhicules bigarrés et marchant en désordre. La capitale est encore loin, mais imperceptiblement le comportement des habitants de toutes ces bourgades qui sont de plus en plus proches les unes des autres, trahissent une plus grande densité de population et des manières de vivre plus individuelles et semblant indifférentes à ce qui les entoure. Parti très tôt d’Etampes, poussé par sa mission et son inquiétude, il atteint, alors que le soleil a dépassé le zénith, la porte d’Orléans. Jusqu’au quartier latin, il se faufile entre des cultures potagères et des maisons de bois, souvent accolées à des ateliers d’artisans de diverses corporations. Puis il arrive dans cette arène tumultueuse et gaie soudainement, pleine de jeunes gens accoutrés sans élégance et parlant haut, indifférents aux attelages qui transportent des gens pressés à l’air un peu méfiant. Il est brusquement face à 27


la Seine et voit les tours massives de Notre Dame et celles toutes rondes, en poivrière, du Palais de la Cité. Il longe un instant le quai herbeux pour franchir le pont de bois qui va le conduire à la Cité et son cœur bat fort dans sa poitrine. Il le sent battre jusque dans le creux de ses poignets. Paris, son enfance, ses études viriles à Vincennes, ses amis, enfin sa vie jusque là. Peut être croisera-til la belle Catherine. Cette perspective le trouble et il sait qu’elle est certainement dans l’île de la Cité, sous l’autorité bienveillante mais sûre de son père. Un instant, il a un doute, mais, c’est bien lui qu’on appelle. -Philippe ! - Ah, Geoffroi ! Je suis bien aise de te voir. Tu es la première personne que je rencontre ici. Comment te portes-tu ? Tu as belle mine, mais tu sembles soucieux, saurais-tu déjà ? - Tu dois être parti depuis quelques temps, pour me poser cette question. Il y a une étrange atmosphère d’intrigue en ce moment à Paris, un vent malsain qui passe sous les portes et cela m’inquiète. Mais, que devrais-je savoir ? Le cavalier, ému, saute de sa monture docile et observe plus nettement l’embarras de son ami. - Que se passe t il donc que je ne sache ? - Eh bien, pendant que le roi est en campagne, et le Dauphin en voyage loin de Paris, on sent bien que le mécontentement général de la population est excité et utilisé. On ne voit pas venir de victoire qui nous libérerait et qui justifierait les nouvelles levées d’argent que les derniers Etats généraux ont accordées au roi Jean pour continuer la lutte. Au contraire, la misère de la population 28


de Paris et des provinces du nord augmente, la colère aussi avec un profond sentiment d’injustice. Alors, le peuple gronde, encouragé par des beaux parleurs à la solde des gens de Charles de Navarre. Comme tu le sais, il est le petit-fils, par sa mère Jeanne, du roi Louis le dixième, un Capétien et non un Valois. De ce fait, il n’admet pas la succession du roi Philippe et de son fils Jean. Il profite du trouble pour l’augmenter et s’en servir. - Ce que tu me dis là est très inquiétant. On connaissait les prétentions de Charles et aussi ses agitations, cependant elles étaient sans fondement reconnu et de là, pas très dangereuses. Pourtant, les nouvelles que j’apporte de Poitiers vont te donner un choc et une terrible angoisse. Le roi Jean à perdu ses batailles et il est fait prisonnier. Le Prince de Galles qui l’a pris veut l’emmener en Angleterre à son père le roi Edouard. Les deux hommes se regardent comme s’ils ne comprenaient pas, dans un silence écrasant puis, ils réalisent la gravité de la situation, l’un pour la découvrir, l’autre pour la situer dans Paris même, sous ses yeux. Geoffroi dit alors, - Tu te souviens de la réunion des Etats Généraux de l’année dernière, où notre grand Prévôt des Marchands Etienne Marcel aidé de Robert Lecoq, a adressé des revendications sévères au roi Jean. Le mécontentement était déjà très fort et les doléances très marquées. Le ton avait été porté assez haut et je crains qu’après ce que tu viens de me dire, elles prennent une forme de menace envers le Dauphin. Tu penses bien qu’il est incapable de faire face à une telle situation. Ce bon fils n’a que dix huit ans et pas de 29


formation réelle au gouvernement. A plus forte raison dans ces circonstances. Qu’allons-nous faire ? - Je crains fort, dit Philippe, qu’en apprenant la capture du roi, le Prévôt et ses amis, qui ne sont certes pas ennemis du royaume et du gouvernement royal mais qui réclament un contrôle des dépenses, ne soient plus rudes encore avec un Dauphin si faible et par conséquent vulnérable. Et que dire de Charles de Navarre bien qu’il soit retenu en prison ? Il a des amis partout, aussi bien dans le haut clergé que dans l’Université de Paris. De plus, époux de Jeanne, fille du roi Jean, il a forcément des complicités partout et sa libération, sous diverses pressions, ne serait pas improbable. - J’allais jusqu’au Palais en cet instant, lui dit Geoffroy. Vas-tu dans cette direction, vers ta maison sans doute ? - Oui, et nous pourrons parler un peu en marchant. J’ai besoin de savoir. Les deux hommes, côte à côte, l’un tenant la bride de son cheval, l’autre un rouleau de parchemin entouré d’une cordelette, dans la main gauche, empruntent silencieusement le pont de bois dont les planches épaisses du tablier résonnent d’un ton sourd et vibrant sous les fers de la monture de Philippe. Sans dire un mot, et ne sachant quelle question poser d’abord, tant la situation est compliquée, ils retrouvent la berge de l’île de la Cité. Celle-ci, contrairement à la rive gauche de la Seine, est pavée de gros carrés de granit jointoyés par des agrégats de la même pierre, sans doute les résidus de la taille régulière des plaques grises. Le claquement des pas du cheval sur la chaussée luisante d’humidité argentée, se cogne et revient depuis la façade massive du Palais. 30


Enfin, Geoffroy dit, semblant perdu dans son raisonnement : - Tu te souviens, même si tu n’avais alors que douze ans, du choc dans la population des provinces du Nord et de la stupeur à Paris, après l’annonce de la défaite des armées du roi Philippe à Crécy en Ponthieu, puis à Calais. L’angoisse de la misère était tellement vive que les trois Etats se sont réunis en Assemblée pour voter des remontrances extrêmement dures envers le roi et sa politique. Les revendications votées ont bien été contenues, mais leur contrôle, après la capture de Jean, semble maintenant plus que fragile et pourrait complètement déstabiliser le Dauphin, voir mettre en péril la monarchie ellemême. C’est à cela que je réfléchissais lorsque nous franchissions le pont et j’avoue que mon inquiétude monte car je ne vois pas pour l’instant, qui serait assez puissant pour intervenir. Le silence à nouveau s’installe, presque sonore le long des murailles du Palais de la Cité. Philippe est perplexe. - Je vais devoir aller à Vincennes dès que je me serai fait chez moi une allure présentable car, c’est ma mission. Il faudra cependant que je délivre la terrible information que je porte comme une lourde pierre, presque en secret. Comment approcher le Dauphin Charles. Il doit être rentré de son périple en Languedoc et doit être installé dans le grand fort pour régler les affaires de ce voyage. Peut être devrais-je voir auparavant un ou deux conseillers de son père le roi, sans attirer l’attention des courtisans. Le pelletier Josquin Hart que j’ai vu hier soir à Orléans, me serait certainement bien utile. Je te raconterai ma curieuse rencontre avec un personnage qui a ses entrées à la Cour. 31


Ils sont arrivés dans la rue du Parvis. Geoffroy, son rouleau de parchemin à la main, est attendu là, à quelques longueurs de façades alors que Philippe est maintenant devant la porte de sa maison. - Tu es ici à Paris pour quelques jours ou quelques semaines, j’espère ? - Oui, mais pour combien de temps ? Je ne le sais pas, tant que je ne suis pas allé rendre compte aux gens du roi. Nous nous verrons demain, je sais où te trouver car j’aurai moi aussi des choses à te raconter après mon rendez-vous de cet aprèsmidi. Je crois que cela te sera fort utile au regard des nouvelles que tu viens de me donner. Bien, à demain Philippe ! L’officier du roi a préparé sa visite à la Cour et la demi-journée est alors bien entamée. Le ciel, qui pourtant promettait une bonne éclaircie, s’est assombri et le vent s’est levé, faible puis tourbillonnant à l’extrémité de la rue. Philippe tient son cheval par la bride, avant de bientôt galoper, une fois sur la rive nord de la Seine, en direction du fort de Vincennes. En marchant lentement, perdu dans ses pensées emmêlées, il ne regarde aucun des passants qu’il croise et se retrouve dans la rue du Faubourg Saint Antoine, sans conscience du chemin parcouru. Déjà la nuit est sur le point de noyer la longue rue qui, en larges méandres, va vers l’Est. Tandis que Philippe Vernay enfourche sa monture, un très jeune homme, à quelques pas de là, par une allée qui donne sur une petite place circulaire, rentre chez lui, insouciant et tranquille.

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Le vent du nord s’engouffre dans la ruelle sombre en faisant tournoyer quelques feuilles mortes échappées d’un automne qui semble perdu depuis quelques semaines déjà. Malgré les six heures qui, dans le silence cotonneux, viennent de sonner au clocher tout proche, le soir est presque tombé. La place, d’où se faufile la ruelle, est éclairée par quelques lampes odorantes de fumée, invisibles en contraste argenté à l’alignement des premières maisons. Cette trouée forme un écran de lumière tiède et pailletée. Le tintement clair des fers d’un cheval sur le pavé perce, comme un pétillement de bûche embrasée, la brume ouatée de la place. En quelques instants, se découpe, à contre-jour, sur l’écran blanchâtre de l’embouchure de la ruelle, la silhouette noire d’un cavalier sur une monture fine aux contours dessinés et précis. Le cheval s’arrête et le silence devient à nouveau palpable. Le cavalier semble chercher des repères et hésite avant de s’engager. Enfin, il repart, lentement. A la hauteur d’une lourde porte de bois sculpté, il ralentit encore et l’observe attentivement. Il hésite. Cependant, il reprend sa marche lente et regarde chaque détail du début de la ruelle. Après quelques pas de sa monture, soudain, il s’arrête, convaincu, et met prestement pied à terre. Il attache son cheval à un anneau scellé près d’une porte de bois massif dont les moulures arrondies et profondes reflètent en filets légers, la lointaine lumière diffuse de la place qu’il vient de traverser. Le bruit du heurtoir chantourné qu’il cogne sur le gros bouton de fer forgé fiché dans la porte, emplit complètement le silence 33


et semble se saisir même du reste de lumière qui s’accroche au sommet des pavés bombés et humides. Puis, le silence devient encore plus dense. Aucune lumière n’apparaît à la porte. Il attend sans bouger. Le jeune homme a vu cette scène, depuis la poterne sous laquelle il s’est abrité de la froide bise aiguë afin d’ajuster sa cape dont le vent désagréable retroussait les pans flottants. Intrigué par le pas du cheval qui se dirigeait vers lui, il s’est figé sous la mince voûte de pierre et il a regardé, curieux et pourtant sur ses gardes. Alors que le cavalier a renouvelé vivement son appel au puissant heurtoir de la porte, celle-ci s’est entrouverte en dessinant un mince cadre de lumière. Quelques mots sont échangés, rapidement, mais inaudibles depuis la poterne. La porte s’ouvre alors complètement, puis se referme bruyamment en avalant la forme du visiteur. Quelques instants plus tard, le battant s’entrouvre à nouveau et laisse passer subrepticement, un jeune garçon qui n’a certainement pas encore dix ans. Il sort en courant et fait claquer ses sabots de bois sur l’empierrement de la ruelle, en cherchant à chaque foulée précipitée, un équilibre compromis par l’humidité des pavés et la raideur de ses chaussures. Le jeune homme, l’attention attirée par ce qu’il observe, reste immobile, appuyé contre le montant de pierre qui le cache du reste de la rue. Il entend alors bientôt des pas venir vers la maison et il voit tout de suite trois hommes, chaussés de grandes bottes brillantes et sonores, se diriger vers la porte où est entré le mystérieux visiteur il y 34


a un instant. Ils y entrent à leur tour, sans frapper et la referment vivement sur le silence retrouvé de la ruelle. La maison que dessert cette porte est étroite, insérée entre d’autres bâtisses semblables et comme elle, ne possédant qu’une porte et une fenêtre. Tous les volets de bois rude sont déjà accrochés sur ces façades, car le froid commence à monter assez tôt dès le soir tombé. Du grand panneau de sapin sombre qui clos la fenêtre, un petit rond de lumière, vive par contraste, transperce la pénombre. Sans doute un nœud dans la planche de bois a-t-il cédé aux intempéries et aux brutales manipulations. Le jeune homme, tenté, hésite cependant. S’il heurtait un galet qui le ferait taper malencontreusement dans le volet, ou une quelconque maladresse que l’étrange visite aurait provoquée ! Sans réfléchir plus avant, mais attentif et légèrement angoissé toutefois, presque malgré lui, il traverse l’étroite chaussée en prenant garde de ne pas effrayer le cheval entravé et qui pourrait émettre des signes de présence. Il s’approche prudemment du trou de lumière et y ajuste son œil droit. Là, dans la grande pièce éclairée par les flammes hautes d’un feu qu’on vient certainement d’allumer dans la cheminée, avec un fagot, et par plusieurs lampes à huile suspendues aux massives poutres du plafond, il voit, debout, autour d’une grande table brillante de cire, les trois hommes qui viennent de rentrer, deux autres personnages, assez grands et jeunes, puis le cavalier de la ruelle. Le visiteur insolite tient à la main, à hauteur des visages, une sorte de document qu’il lit à haute voix à ses acolytes. Le texte doit 35


être court et précis, car ils lèvent ensembles la main droite et la posent, unis, sur le document qui leur est présenté. Bien qu’il n’entende pas, le jeune homme voit bien qu’ils prêtent une sorte de serment et que les choses semblent être sérieuses, sinon graves. Un peu effrayé, il regagne le plus silencieusement l’autre côté de la ruelle et rentre chez lui, dans la rue voisine, à quelque distance de leur encoignure. Thomas, une fois chez lui, va instinctivement vérifier le bon verrouillage des volets et réfléchit à ce qu’il vient de voir. Il est le fils d’un marchant ambulant de passementeries et d’ustensiles de ménage. Son père n’est pas souvent chez lui, car il visite les communes du pourtour de Paris, parfois assez loin pour augmenter sa clientèle. Sa mère, elle, tient la maison et s’occupe d’une voisine, veuve et fragile. Elle est par nécessité, constamment dans son quartier immédiat et connaît tout le monde. Elle est la fille unique de Cornélius, l’archiviste au Palais de la Cité qui a guidé Philippe Vernay il y a quelques années. Thomas et son grand-père sont très proches et complices et se voient souvent, lorsque le documentaliste rentre chez lui, dans la petite rue du Chat Gris, près du marché des Innocents, donc pas très loin de son office. Bien que son quartier soit situé à proximité des berges de la Seine l’atmosphère est très différente de celle de la Cité. On pourrait se croire à certaines heures, dans une petite ville de province, où commerçants et clients se voient tous les jours et savent presque tout les uns des autres. Thomas voudrait aller sur-le-champ voir Cornélius et lui raconter ce qu’il vient de vivre. Cependant, il est tard et il y a un assez long chemin jusqu’à la maison de son grand-père. Alors, se servant de 36


cette forme d’excuse, il préfère réfléchir et se remémorer la suite chronologique des événements pour pouvoir les raconter le plus sérieusement. Après son dîner, il va se coucher, mais ne parvient pas à dormir. Toutes les images de l’épisode de la soirée lui viennent avec force, en saccades et il ne trouve aucune issue. Finalement, après peutêtre une heure à retourner, sans réponse, ce qu’il a vu, il s’endort, nerveusement. Philippe est arrivé à Vincennes, la nuit étant tombée maintenant. Il connaît bien la forteresse et les logis du donjon, mais il préfère passer par les communs immenses où il a commencé sa formation il y a déjà six ans. Là, il sait trouver quelqu’un qui lui dira si le Dauphin Charles est de retour de voyage et si tel ou tel conseiller du roi Jean pourrait le recevoir dans l’heure. - Est-ce que tu sais, Nicolas, si en dehors d’une partie de la Cour qui est rentrée se réchauffer au Louvre, il y a ici les gens qui m’intéressent et qui travaillent ? Je ne veux pas parler de courtisans inutiles et flatteurs qui dépensent l’argent du royaume en loisirs onéreux et en produits rares. Cet argent généreusement accordé aux courtisans par le roi, en privilèges, est pris sur de nouveaux impôts que l’Assemblée des Etats Généraux de l’année dernière a elle-même accordés au royaume pour continuer la guerre contre l’Angleterre. Ces gens là complotent, intriguent, ont deux paroles avec toujours le même sourire cauteleux, pour garantir leurs avantages. Je tiens à les éviter. - On ne sait pas quand le Dauphin Charles rentrera. J’ai posé la question, il y a une heure environ. Mais j’ai vu tout à l’heure, passer une suite, devant les grandes baies qui ouvrent sur l’allée d’accès au corps principal par la grande porte que tu connais. Je crois que le Prince Jean, le troisième fils du roi, est ici. On me l’a dit aussi tout à l’heure. Certes, il n’a que quinze ans, mais, il 37


est très au fait des affaires et son père a grande confiance en sa perspicacité et sa sagesse précoces. Comme tu le sais, le roi, lui, est en campagne vers le sud du royaume, dans le Poitou. -Oui, je le sais bien, j’en viens, dit Philippe. Merci Nicolas. Il se tait brusquement et s’en va vers la grande porte du fort royal, pensif et inquiet. On le reconnaît, mais il doit cependant montrer ses autorisations cachetées de cire, et cela à plusieurs reprises, tant l’endroit est surveillé et pratiquement verrouillé. Enfin, il est admis à pénétrer dans une sorte d’antichambre où on le fait attendre. Il a demandé à voir Monseigneur le duc Jean de Berry, pour des raisons d’informations impérieuses. - Capitaine, voulez-vous venir  ? Monseigneur le duc Jean vous attend. Philippe pénètre dans une des petites salles rectangulaires de la partie ouest du château, plus faciles à chauffer. Un grand feu crépite dans une de ces cheminées très hautes et un peu plates dont la grande hauteur des conduits de fumée permet le tirage. Devant une longue table en chêne clair et lustré, adossé à une cathèdre plus sombre, est installé le jeune Prince Jean. Il a, à ses côtés, debout, deux personnages dont l’un deux, le visage mince et la chevelure d’une blancheur intense et parfaite, a une main posée sur le dossier du siège du duc, tandis-que l’autre, qu’il croit avoir déjà vu et qui peut avoir une trentaine d’années, se tient en retrait de son aîné. - Vous êtes Philippe Vernay, me dit-on, Capitaine de liaison au service du trône. Une nouvelle importante justifierait-elle votre empressement à nous rencontrer ? 38


- Monseigneur, j’arrive en toute hâte de Poitiers. Philippe sent sa gorge se nouer et il n’arrive pas à aller plus loin. Puis, - Monsieur le duc, la nouvelle que j’apporte demande la plus grande circonspection et sans doute, pour l’instant, la plus grande discrétion. - Eh bien, parlez ! Vous pouvez avoir toute confiance en mes deux conseillers. Ils sont de l’entourage immédiat de votre souverain. D’un ton monocorde, Philippe dit : - Le roi Jean est prisonnier des Anglais. Il s’est fait prendre à Maupertuis ainsi que votre frère Philippe. Le Prince de Galles veut emmener le roi à Londres auprès de son père le roi Edouard. Un silence lourd envahit la pièce. Tous baissent les yeux puis se regardent comme s’ils ne comprenaient pas réellement les propos du messager. Finalement, après avoir demandé où était maintenu le roi, le Prince Jean dit qu’on doit absolument garder secrète cette nouvelle, qu’elle ne doit pas sortir de cette pièce et que l’on va essayer, malgré la surprise atterrante, de juger de ce qu’il convient de faire dans un premier temps. - Je me charge d’instruire mon frère le Dauphin dès son retour imminent car il est en route depuis le Languedoc. Il faut commencer par là, mais moi seul lui parlerai. Merci Capitaine Philippe, lui dit Jean, avec cette légère familiarité qui montre sa reconnaissance pour cette mission et cette fidélité. Tenez-vous à 39


notre disposition jour et nuit. On doit savoir où vous joindre, je suppose ? L’officier de liaison, la première partie de sa mission étant accomplie, reprend la route de Paris et de sa maison, dans une sorte de moiteur irréelle et une impression d’apesanteur. Le jour se lève. La brume, le vent et la froidure de la veille ont disparus. Le ciel n’est pas encore totalement bleu car il commence seulement à se dégager. La nuit a été protégée par une couche de nuages qui a gardé un peu de chaleur de la terre et la lumière qui monte, se réchauffe lentement. Parti depuis plus de trois semaines, Philippe reprend doucement possession de sa rue et de son quartier. Il est descendu de chez lui et sans but précis, il flâne le long des façades où les commerçants fixent leurs abattants avec des chaînes qu’ils accrochent aux colombages de leurs murs. Ils s’apprêtent à les garnir des denrées qu’ils ont en réserve et de ce que vont, dans un instant, leur livrer les nautoniers de la très puissante Hanse des Marchants d’Eau depuis leurs bateaux. Ceux-ci ont, grâce à leur organisation et à leurs appuis, supplanté la Hanse de Rouen et sont devenus tellement puissants qu’ils peuvent avoir un considérable poids politique. La Hanse doit sa force, pour une grande part, à l’argent amoncelé depuis quelques temps. Le Prévôt des Marchants, Etienne Marcel, chef de la Hanse de Paris, a maintenant une quarantaine d’années. Il est, par sa mère d’une lignée d’officiers de l’hôtel royal et par son père, d’une lignée de fournisseurs de la Cour et a par conséquence, le sentiment d’être un peu, et sans doute plus, de la maison du roi. C’est précisément cet attachement qui lui impose cette volonté d’y voir 40


de l’ordre et de ne point y voir l’argent gaspillé ou détourné par des personnages douteux ou courtisans. Le Prévôt, par sa qualité et sa popularité a été choisi comme orateur du Tiers Ordre à la prochaine assemblée des Etats Généraux et à ce titre, il devra défendre dans les négociations, les intérêts du peuple de Paris. C’est aussi pour ces raisons et d’autre, relatives à une sombre histoire de succession, que lors du vote de nouveaux subsides de décembre dernier, il a, avec ses acolytes, obtenu la promulgation d’une ordonnance de remontrances. Celle-ci n’est pas tournée contre le royaume mais réclame un contrôle des dépenses publiques dans un souci de justice et de bonne gestion, car la source des finances royale est constituée pour la plus grande partie, des impôts payés par les commerçants et les bourgeois. La nouvelle force de la Hanse des Marchants vient aussi de l’ascendant qu’elle a pris sur les classes moyennes de la cité, des villes et des campagnes environnantes. Face aux tracasseries des agents du trésor, elle prend leur défense et en obtient du prestige, sans pour autant le rechercher précisément. Le roi semble ignorer cette puissance et traite Etienne Marcel comme un très bon serviteur de l’Etat. Cependant, l’ordonnance obtenue marque bien la séparation stricte des ressources personnelles du roi et celles qui sont destinées aux dépenses pour le bien commun. Ce contrôle est alors confié à certains des représentants des Ordres qui ont voté l’ordonnance de réforme. Cependant, lorsque la défaite de Poitiers à Maupertuis, aura été annoncée publiquement, sachant que la poursuite de la campagne contre l’Angleterre a été financée par le dernier vote de l’Assemblée, avec certainement la conviction qu’ainsi, on vaincrait définitivement, la population de 41


Paris et des alentours pourrait montrer bruyamment des signes de colère. La terrible nouvelle de la capture du roi va engendrer une peur et une angoisse telles que cette colère pourrait bien devenir émeute. En outre, on saura vite que cette terrifiante défaite est due à la totale incapacité des chevaliers pleins de morgue, dont le courage n’est pas la qualité première. C’est à tout cela que Philippe pense en remontant la rue du Parvis, vers les portes nord du Palais de la Cité. Hasard, coïncidence ou rencontre discrètement recherchée, Philippe aperçoit Geoffroy qui avance lentement vers lui, avec, curieusement, un air sérieux, presque grave et un léger sourire dû sans doute à la satisfaction de rencontrer son ami. - Salut Philippe ! Alors, tu as pu aller à Vincennes et faire ce que tu voulais ? Après un mouvement de tête en forme de réponse muette, le capitaine dit sa rencontre avec le Prince Jean et demande à Geoffroy s’il a eu son rendez-vous au Palais de la Cité et s’il en ressort quelques informations. - Tu sais, maintenant que tu as pu porter ton message au Dauphin, certes indirectement, je peux te dire que j’ai rencontré ton si cher maître Cornélius. Tu le connais comme archiviste et documentaliste des actes de la ville de Paris, mais, par ses fonctions, sa fidélité à la couronne et les relations qu’il entretient avec de nombreuses personnes importantes dans l’administration du royaume, il est un agent d’information extrêmement discret voir 42


soumis au secret, au service du roi et son gouvernement. C’est à ce titre que je l’ai rencontré hier après-midi. - Cornélius, un agent du roi, quel secret bien gardé ! Moi qui croyais si bien le connaître. Je comprends plusieurs choses maintenant. Lorsque j’étais dans son service des documents, je l’ai vu mainte fois s’absenter, sans que j’en puisse comprendre la raison. Je l’ai vu aussi recevoir des visiteurs en interdisant que l’on vienne le déranger en s’enfermant dans la grande pièce sans fenêtre où sont classées les archives par années. Etant novice, je ne me suis pas posé de questions, bien que ça m’ai frappé sur le moment, je m’en rends compte maintenant que tu me dis cela Est ce que le parchemin roulé que tu avais à la main hier a un rapport avec ce nouveau et impressionnant secret ? - Puisque tu es officier de liaison, tu sais pertinemment ce qu’est la discrétion absolue, lui dit Geoffroy. Je n’ai donc aucune inquiétude à avoir, surtout si en plus, j’y ajoute notre amitié qui suppose la confiance. Voilà, tu n’es pas sans savoir que les Etats de langue d’oïl, donc des Provinces de la France du nord, sont convenus de se réunir en Assemblée dès le mois prochain. Nous savons, par quelques fuites, que celle-ci projette de libérer Charles de Navarre de sa prison normande et que dès sa relaxe, il pourrait rencontrer le Prévôt Etienne Marcel. Il est évident que si tel est le cas, il y a forcément un complot de soulèvement de la population. On peut craindre que certains seigneurs même et des grands bourgeois puissent s’associer à une telle entreprise. Le parchemin que j’ai remis à Cornélius hier soir, comporte une liste de noms. Tu sais que nous utilisons un langage codé et que par conséquent je ne prenais aucun risque en gardant mon document à la main, comme si c’était un écrit ordinaire. 43


Philippe écoute sans montrer d’émotion particulière, malgré sa grande surprise. Il réfléchit en suivant les explications de son ami, car si les informations de Geoffroy sont avérées, il est clair qu’elles ont vu le jour avant que le roi soit prisonnier. Ce qui veut dire que les circonstances sont pires encore. Geoffroy et Philippe n’ont que quelques mois de différence. Ils se sont connus à l’école des ecclésiastiques de Notre Dame où ils étaient très amis et complices. Les parents de Geoffroy habitent toujours près de la place du Petit Pont, non loin des ruine du Petit Châtelet, dont les amas de bois vermoulus moussus et enchevêtrés, sont tout ce qui reste de ce fortin détruit il y a tout juste soixante ans par une soudaine crue de la Seine. Ils sont tous les deux employés au service de la Faculté des Arts Libéraux de la Sorbonne, récemment agrandie. Leur fils habite dans une partie de leur maison où il peut, protégé par une présence permanente, recevoir des visiteurs et consigner sans risque d’indiscrétions, ses informations. Philippe, en formation au fort de Vincennes, ne l’a que peu revu depuis cinq ans déjà et il ne sait pas exactement quelles sont ses fonctions, sinon qu’il est en rapport avec les services administratifs de la ville de Paris. - Je savais, dit Geoffroy, que je te rencontrerai à proximité de chez toi, ce matin. Je voulais te parler de Cornélius et de mes rapports avec lui, sachant votre estime réciproque. Je voulais aussi savoir comment s’était passé ta visite à Vincennes. Maintenant, tu sais que nous partageons les mêmes informations et les mêmes inquiétudes. Et pour l’heure, elles sont de taille ! Que vas-tu faire aujourd’hui ? - Je vais reprendre possession de mon Paris en flânant un peu, mais en restant dans mon quartier pour être joint si on a besoin 44


de moi. Puis, ce soir, j’irai voir Cornélius chez lui. Sait-il que tu m’auras mis au courant de tout cela ? Oui, sans doute. - Bon, je t’abandonne, mais on se tient informés mutuellement, hein ! A bientôt ! Philippe continue lentement son tour des belles maisons de l’Ile de la Cité en marchant le long des deux bras nord et sud de la Seine. Sans en avoir conscience, il se dirige vers la place fermée à l’extrémité ouest de l’île, au centre du grand pont de bois divisé en deux tronçons, avec une ouverture sur le plan de Seine, en son milieu. A cet endroit, si le pont est couvert, il ne supporte aucune construction ce qui laisse voir à la jonction de ses deux pentes, l’eau et le ciel. C’est là, qu’habite le père de Catherine, au rez-de-chaussée de cette place aussi étrange que belle. Elle est par sa configuration réservée à la circulation des piétons, et n’a pas de commerces. Cela lui donne, malgré la grande qualité des constructions typiquement urbaines, un caractère de village et de calme insolite au milieu des encombrements et des rumeurs de la ville agitée. Cet homme a des fonctions relativement importantes dans la gestion de la Hanse des Marchants d’Eau, notamment dans les négociations avec les producteurs de denrées alimentaires de diverses provenances. Il a en cela, une certaine autorité et inspire à beaucoup, une sorte de crainte instinctive. L’officier du roi Jean réalise qu’il est maintenant sur le pont de bois, face à l’accès à cette place pratiquement enclose. Brusquement, il n’ose pas y entrer. Une gêne inhabituelle le saisi et il est soudainement troublé en pensant que peut être Catherine pourrait le voir depuis une des grandes fenêtres de la maison de son père. Il est figé, puis hésitant, ne sachant pas prendre la décision d’avancer. 45


Finalement, malgré l’insistante envie de voir la belle jeune fille qui l’émeut et le décontenance, jusque dans ses rêves, il reprend sa marche et s’appuie au parapet de crête qui regarde le Palais du Louvre puis va lentement et rêveur en direction de Saint Germain l’Auxerrois, au hasard. Le milieu de la matinée est à peine entamé. Le soleil est déjà haut et fait briller en mille paillettes fragiles et fugitives, continuellement renouvelées, de fines vaguelettes qui changent entre le gris et le vert soutenu. Les tours massives de la forteresse royale reçoivent la lumière de l’est et se découpent doucement sur la clarté d’un magnifique ciel bleu pastel.

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L'Ombre Du Mur