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RAPPORT D’ETUDES 3 ans d’architecture, ou la construction d’une pensée

Mojeikissoff Valentin - sous la direction de Juliette Pommier Ecole Nationale Supérieure d’Architecture de Grenoble Année universitaire 2012-2013


Sommaire Introduction

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I/ Une architecture plus complexe que prévu

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1) De l’architecture quantitative à une architecture qualitative, soucieuse de l’Homme p 9 2) De l’objet architectural isolé vers une gestion des différentes échelles, la notion de contexte p 13 3) De la multitude des manières de pratiquer, la maîtrise d’oeuvre mais pas seulement p 17

II/ L’Architecture, son rôle, sa place, ses enjeux, son impact sur la société et dans le temps p 20 1) Les enseignements d’hier p 21 2) Les enjeux de demain p 25

III/ La méthode de conception, un véritable projet en soi p 28 1) La notion d’expérimentation, une architecture du «faire» p 29 2) La participation, une architecture de l’écoute, un champ multidisciplinaire p 35

Conclusion Bibliographie

p 38 p 41


Introduction Il est vrai que ce n’était pas une rencontre prévue de longue date. Je ne la connaissais pas, pire, personne, je crois, ne m’avait jamais parlé d’elle et son nom, « Architecture », je l’entendais réellement pour la première fois ou presque il y a de cela quatre ans. J’avais bien conscience de ce cadre bâti, de ces volumes qui m’entouraient, mais rien cependant n’était renseigné sur eux, à savoir, comment, pour qui et pourquoi les construisait-on ? C’est donc sans réel a priori, sans attentes particulières et avec une certaine appréhension mais également curiosité, que je me lançais ce défi, celui de repartir de zéro, d’apprendre une nouvelle discipline, de regarder les choses sous un angle radicalement différent. Ces études, j’en ai fait le choix à un moment, je le crois, important de ma vie, juste après une erreur de parcours marquante pour moi, un mauvais choix d’orientation à la sortie du baccalauréat. En effet, 3 petits mois sur les bancs de la fac de sport auront suffi pour me rendre compte que la vie de kinésithérapeute que je m’étais imaginée, n’était pas faite pour moi. Trop de codes, de règles, de termes à apprendre par coeur, pas de réelle liberté de penser et de faire par soi même, pas de place pour la création, pas encore d’expérimentation, bref j’étais déçu. Déçu et rattrapé ensuite très vite par ce manque d’ambition, cette peur d’avancer et d’entreprendre dans la vie, et surtout cette incertitude quant à ce que je voulais faire, qui je voulais être. Je suis, en effet de ceux qui n’ont jamais su ce qu’ils voulaient faire plus tard et qui je le crois encore aujourd’hui, se posent toujours beaucoup de questions. J’ai toujours vécu au présent, suivi les autres et le courant, une filière scientifique qui me fermerait le moins de portes possibles mais qui je crois ne m’en a pas pour autant ouvert beaucoup. Et puis après ce moment critique, où il a fallu enlever les œillères, faire un choix, prendre une décision et quelque part s’exposer. « Qui suis je ? », voilà certainement la question la plus complexe, celle pour laquelle, je le crois, je suis le plus mal placé pour répondre, elle est pourtant importante pour comprendre d’où je viens, pourquoi je suis ici aujourd’hui et savoir dans quelle direction partir pour la suite. 2


Trop émotif parfois pour des sciences exactes dont je ne perçois pas toujours le dessein, mais aussi trop cartésien pour des sciences humaines ou pour les arts dont je ne comprends pas pleinement les mécanismes. Je suis un mélange, comme tout le monde bien sûr, mais un mélange de choses qui étaient, pour moi, à première vue antagonistes, une certaine forme d’hétérogénéité donc, qui a trouvé tout son sens grâce à l’architecture. C’est ce qui m’a attiré vers ces études, le fait qu’elles brassent une infinité d’enseignements, et qu’elles puissent réunir chez moi ces opposés, mettre enfin en cohérence les arts et la science, la créativité et la rigueur. Et je pense que je ne m’y suis pas trompé, ces 3 années ont été riches de sens pour moi, j’ai fais l’aller/retour entre des matières plutôt techniques où mon esprit cartésien s’est plu, des matières artistiques et plus philosophiques où une sensibilité cachée depuis l’enfance a repris sa place. Tout reste fragile mais j’ai l’impression que ces études m’ont en quelque sorte reconstruit, j’y ai appris des compétences mais pas seulement. Je me suis plus ouvert aux autres grâce aux nombreux échanges des travaux de groupes, j’ai pris plus le temps de m’écouter grâce à la prise de décision en projet, j’ai pris plus confiance en moi à travers la communication et aux présentations de ceux-ci durant les oraux. Pour ce qui est de mon évolution de pensée envers l’architecture durant ces 3 années, je pense pouvoir dire qu’elle a été riche et particulièrement forte. Arrivé comme je l’ai dit, très naïf envers cette discipline, vierge de toute réflexion ou presque, j’étais comme une page blanche qui ne demandait qu’à se remplir, de mots, d’actions, de rencontres, d’expériences, de convictions. Cette évolution de pensée est marquée par le changement de mon regard vis a vis de l’architecture. Au début, j’en avais une vision très simpliste, j’ai eu tendance à la réduire à la construction, un espace bâti, c’était un toit et quelques murs, un surface en m2 et c’est bien tout. Je n’avais pas encore développé cette sensibilité, cette réceptivité aux ambiances qui fait qu’aujourd’hui pour moi, concevoir une habitation, ou n’importe quel autre édifice, implique tellement plus de facteurs, pose tellement plus de questions. C’est une des autres notions importantes qui a évolué au travers des 3


années, j’ai pris conscience de ce que représentait le métier d’architecte, j’ai pris conscience qu’il y avait des usagers, des clients, mais aussi des artisans derrière ce grand chantier et qu’il était impossible de ne pas en tenir compte. Je m’en rends compte aujourd’hui et c’est quelque peu effarant, combien mes tout premiers projets étaient vides de sens. C’est en cela que je vois aujourd’hui le chemin parcouru, je me pose plus de questions, je prends tellement plus de choses en compte, je ne travaille plus pour moi comme je l’ai fait au début, je ne fais je crois plus seulement ce que je trouve beau, ce qui me plait, mais ce qui est utile, ce qui bon pour chacun, ce qui s’intègre, ce qui respecte, le tout du mieux possible. C’est ce « Pour » et ce « Avec » en architecture qui ont changé pas mal de choses pour moi. C’est donc une ouverture d’esprit qui qualifie tout cela, s’ouvrir à l’autre pour construire pour l’autre. C’est cette prise de conscience que je suis en train d’acquérir qui je crois me rend le plus fier, cette capacité à écouter mon milieu, les gens, prendre le temps avant d’agir pour justement mieux agir. Durant les deux premières années au sein de l’ENSAG, deux approches, l’une physique, matérielle, structurelle, concrète, l’autre sensible, immatérielle, intuitive, abstraite, n’ont cessé de se succéder, au fil du temps et des différents enseignements. La troisième année, a déjà eu je le crois le mérite de les réunir et de leur donner tout leur sens. Je pense désormais savoir mieux quels doivent être mes outils de travail en tant que futur architecte, je devrai être une éponge, écouter ce qui m’entoure pour que mon architecture soit intégrée, que la greffe se passe au mieux, aussi bien vis-à-vis du contexte géographique, que social et culturel. Je pense aussi maintenant savoir mieux quels doivent être mes desseins de futur architecte. Je me projette beaucoup plus facilement aujourd’hui car je crois avoir compris le rôle que j’aurais à tenir dans la société de demain, un rôle plus important, plus lourd que je ne l’avais prévu mais un rôle utile, très utile même, celui d’imaginer le futur de demain ou tout simplement de loger des gens, leur donner un toit, et tout faire pour leur rendre la vie agréable. Cette notion de forte responsabilité, même si elle est effrayante, laisse présager aussi et surtout d’une chance, celle d’être utile au gens, au monde, de faire, faire quelque chose pour les autres, de mettre une pierre à l’édifice de la société en quelque sorte, et ça, c’est excitant. 4


Pour conclure cet avant propos, je vois en mon évolution, en mon parcours au sein de l’ENSAG, trois principales prises de conscience plus ou moins chronologiques. Une première, correspond à mon changement de regard vis à vis de l’architecture en elle même, notamment par rapport à ce qu’elle représente et implique, aux questions à se poser pour faire une bonne architecture. La deuxième, correspond à une prise de conscience du poids politique, économique, environnemental, culturel et donc au final sociétal de l’architecture. Je me suis rendu compte ô combien l’impact de l’architecture, et donc des décisions des architectes est lourde, importante, ô combien les enjeux quelle met en évidence sont cruciaux pour demain, ô combien donc nous nous devons, dès aujourd’hui, mais surtout plus tard en tant que professionnels, de faire attention. La dernière prise de conscience est surtout une prise de position, ou bien alors une conviction quant à ce que je veux faire plus tard et comment je veux le faire, une prise de conscience de qui je veux être demain, quel architecte, quel acteur, quelle personne. C’est donc une réflexion qui traite des méthodes de conception et autrement dit de la manière d’entreprendre et d’entrevoir l’architecture qui s’est petit à petit nourrit durant ces 3 années et qui fait qu’aujourd’hui je sais vers quelle direction je souhaite aller.

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I/ Une architecture plus complexe que prévu Ma vision de la discipline architecturale s’est en effet enrichie considérablement durant ses trois années passées à l’étudier, elle s’est complexifiée, de nombreuses notions sont venues s’y rattacher. D’ailleurs, peut-on encore parler d’architecture ? Ne serions nous pas plus justes si nous parlions des architectures ? Car il y a autant d’architectures qu’il y a d’architectes, même si certaines visions se détachent quelque peu, et on l’a vu notamment lors des présentations des thématiques de Master. Certains, plus proches de l’urbanisme, s’attachent particulièrement à la gestion de la grande échelle, aux questions des territoires, des logiques de flux et de réseaux, quand d’autres, au contraire, se concentrent plus sur l’échelle de l’édifice, l’aspect formel ou les ambiances. Certaines approches sont là aussi plus théoriques, abstraites car impalpables, inquantifiables, tandis que d’autres au contraire, se caractérisent par une approche plus physique, plus sensorielle, appréhendable au toucher ou à la vue. C’est, je crois, ce qui fait la richesse de ces études, ce brassage d’approches, d’enseignements et d’enseignants. On nous forme au sens large, sans barrières ou presque, il ne tient au final qu’à nous de faire un choix, un tri parmi ce que l’on nous apprend et de retenir ce qui nous semble le plus juste, ce que l’on considère comme étant l’architecture. Matières plus techniques/scientifiques, matières artistiques, matières théoriques, toutes concourent à un enrichissement de l’architecture et en font ce champ multidisciplinaire impressionnant, complexe, unitaire et multiple à la fois, comme la vie. De ce point de vue là, j’ai été surpris, je ne pensais pas toucher à autant de choses, passer en revue autant de notions, appréhender autant d’approches architecturales, actionner autant de leviers pour lors de la conception, dialoguer avec autant d’acteurs, s’inspirer de tout ce qui nous entoure. Il en va de même pour la pratique professionnelle de l’architecture, on a, grâce aux stages, à certains enseignements, certaines conversations avec les enseignants, pu appréhender la multitude de façons de jouer notre futur rôle dans la société. Ces trois années du cycle licence se résument pour moi très bien grâce à deux termes : richesse et diversité. 8


1) De l’architecture quantitative à une architecture qualitative, soucieuse de l’Homme C’est vrai, comme je l’ai déjà dit, les premiers projets que j’ai entrepris de concevoir en première année étaient vides de sens car totalement déchargés d’une réelle volonté de proposer des espaces agréables à parcourir, à contempler, à vivre. Il est vrai que ces premiers travaux étaient bien souvent des projets sans programme ou presque comme les exercices « masse » et « ossature » proposés par Patrice Doat, et de fait, il était plus difficile de générer des qualités particulières pour un espace sans dessein spécifique. Ces premiers exercices n’étaient qu’une première approche, juste là pour nous faire toucher du doigt les bases de la conception architecturale, de la construction aussi. Mais tout de même, je me souviens avoir produit des choses sans même y réfléchir réellement, mon esprit n’était que rigidité formelle et rationalité, ne faisant pas place à une quelconque sensibilité. Heureusement les choses ont changé. Petit à petit, je me suis ouvert, je me suis adouci, comme une pierre rugueuse qui au fil du temps se polirait. La place des arts plastiques a été selon moi fondamentale dans cette évolution, parce que l’art n’a pas vraiment de but, mon esprit cartésien et sa rationalité ne servaient à rien et il a fallu se poser d’autres questions. Il a fallu prendre le temps, s’interroger sur le pourquoi des choses : Pourquoi ferais-je ce trait là ? Pourquoi ici ? Pourquoi comme cela ? Parce que les arts plastiques et les travaux mémorables de dessins de bambous avec des bambous réalisés en première année avec Anne Chatelut impliquaient la main, le corps. Parce que ces travaux impliquaient un geste de notre part et donc une réelle volonté, une volonté de projet, parce qu’il a fallu donc faire des choix, prendre des décisions, parce qu’il a fallu s’impliquer, j’ai grandi. J’ai grandi et j’ai pris conscience que ces espaces que je projetais, et qui pour l’instant restaient sur papier ou ne se concrétisaient qu’en maquettes, seraient à long terme construits et donc vécus par des êtres humains. Le fait de replacer l’Homme au centre du débat, comme source de questionnements, et donc moteur de projet, a tout changé : la luminosité y serait perçue par exemple comme suffisante ou insuffisante, transcrite en sentiment de bien être ou au contraire d’enfer9


mement, d’étouffement. Les matériaux, leur couleur, leur texture, leur odeur, leur symbolique, autant de signes, de paramètres qui seraient vécus par l’usager et immédiatement transcrits en ressentiments. Je me devais donc de prendre cela en compte pour désormais, tenter de générer une architecture et des espaces qui seraient appréciables en tant que tels. Durant notamment la deuxième et troisième année, plusieurs cours traitant des ambiances nous ont été dispensés afin d’enrichir notre manière d’aborder et de concevoir nos projets. Avec Grégoire Chelkoff et les travaux sur la lumière naturelle, avec Nicolas Remy et la question de l’environnement sonore, avec Nicolas Tixier enfin et son apport pour ce qui est des ambiances thermiques, tous nous ont invité à nous poser toujours plus de questions afin de produire des projets de qualité. Car aborder le projet, c’est prendre en compte tous ces facteurs, la lumière, les matériaux, la couleur, le son, les odeurs, tout ce qui caractérise un espace, tout ce qui a trait aux sens et donc à l’appréhension que nous avons des choses, du monde qui nous entoure. Et tous ces facteurs, toutes ces questions, ces problématiques et donc ces choix, doivent être au service de l’Homme, car c’est bien lui qui arpente et fait vivre ces espaces. Parce que l’architecture n’est pas comme la peinture ou la sculpture, parce qu’elle englobe, protège, abrite l’Homme, parce qu’elle est vécue, elle se doit de le prendre en compte. Concevoir un logement, plus que n’importe autre programme, implique de prendre l’usager comme constante, comme référence, afin de répondre au mieux aux attentes, afin de rendre heureux ceux qui y habitent. Nous l’avons vu notamment par le biais du cours « Le logement et l’habiter en question » dispensé par Anne-Monique Bardagot en deuxième année ainsi que celui de Céline Bonicco Donato en troisième année, « Philosopher en architecture », l’impact du cadre bâti sur l’Homme est fondamental. Les sciences humaines renseignent en effet bien l’architecte sur l’influence qu’a sa conception sur l’usager, le mettent en garde et le responsabilisent socialement. L’architecture n’implique pas seulement l’acte de construire, d’élever des murs, comme elle n’implique pas seulement de rationaliser, de distribuer des espaces, comme elle n’implique pas seulement de com11


poser, de concevoir une façade. L’architecture a avant tout un but, un dessein, c’est offrir des espaces où il fait bon habiter, vivre, travailler. On en revient quelque peu à la vision classique de l’architecture et au traité de Vitruve, De architectura, et son célèbre « Firmitas, Utilitas, Venustas », mais c’est je crois encore, ce qui fait qu’une architecture est réussie. Pour cela, elle emprunte à la nature et donc à l’Homme pour se concevoir, et il doit je crois en rester ainsi. Loin des rationalistes, loin des architectes artistes, des formalistes, l’architecture doit opérer un compromis entre beauté, utilité et solidité, elle doit tout prendre en compte et surtout l’Homme pour être de qualité, elle doit être une addition, de volontés, de sentiments, d’attentes, de concessions, une magnifique synthèse. Une synthèse ô combien des fois difficile à mettre en place, mais c’est justement ce qui est intéressant.

Photo : L’Homme Vitruvien de De Vinci, réference absolue, centre de l’univers

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2) De l’objet architectural isolé vers une gestion des différentes échelles, la notion de contexte Mon approche de l’architecture vis à vis de son contexte a particulièrement évolué au long de ces trois années de Licence, la notion d’échelle a pris du sens pour moi. En effet, à mes débuts en première année, là encore, j’avais tendance comme bien d’autres à ne considérer que ce qui était bâti, à ne voir que ce « plein » dans le vide, comme une entité à part entière, libre de toute règles, comme un objet presque, une sculpture dont j’étais le créateur et dont moi seul dictait la forme.Rien d’étonnant pourtant puisque la première année se concentre surtout sur le projet architectural en lui même, où bien souvent, dans les sujets, les sites d’implantation ne sont pas renseignés, inexistants, ou très sommairement décrits. Mais déjà, le travail d’analyse de la ZAC de Bonne proposé par Stéphane Sadoux laissait présager que d’autres échelles, bien plus grandes, existaient, et qu’elles étaient à manier les unes en fonction des autres. Parce qu’en effet, une ville est faite de quartiers, que les quartiers sont des assemblages d’îlots, que les îlots sont eux mêmes décomposés en parcelles, sur lesquelles enfin, sont bâtis des édifices, l’architecture est à penser comme une inter-relation d’échelles. Les cours théoriques portant sur la grande ville, dispensés par Catherine Maumi en deuxième et troisième année ont été riches, nous permettant ainsi d’embrasser une multitude d’agglomérations d’hier et d’aujourd’hui, les grandes villes européennes, du monde, et notamment celles des Etats-Unis. De même le cours de Céline Bonicco Donato dispensé en deuxième année, avec pour thème « La grande ville comme état d’esprit » fut très enrichissant et nous a sensibilisé aux implications individuelles, sociales et politiques de l’espace public de la grande ville. A travers les théories de Georg Simmel, Walter Benjamin et Erving Goffman, nous avons pu nous rendre compte combien la ville et ses caractéristiques influence l’usager qui la parcourt tous les jours. La question des tissus, des transports, des réseaux, tout cela n’est pas qu’affaire d’urbaniste, bien au contraire, car tout s’inter-questionne, et nous nous devrons, en tant que futurs professionnels, d’en tenir compte au maximum. 13


Passant de la théorie à la pratique, c’est notamment à travers l’exercice du projet que cette prise de conscience d’un contexte environnant s’est particulièrement fait ressentir. En deuxième année premièrement avec un sujet d’hôtel implanté aux alentours du mont St-Eynard, un contexte naturel fort cette fois qu’il a fallu prendre en compte et étudier par le biais d’une phase d’analyse de site. Cette analyse de site, j’ai appris à la considérer avec autant d’importance que le projet en lui même et c’est une phase de conception que j’affectionne particulièrement aujourd’hui. C’est notamment durant le premier semestre de la Licence 3 que j’ai pu m’investir dans une analyse de site approfondie du quartier Berriat à Grenoble, dans le cadre d’un projet urbain. Nous avons entrepris une réflexion de groupe à l’échelle d’un quartier, puis choisi plusieurs îlots qui nous semblaient intéressants et porteurs de projets. Nous avons tenté d’articuler nos projets les uns avec les autres, dans une logique commune et produit une réflexion à l’échelle urbaine. Cet aller-retour d’échelles a été réellement formateur, riche d’enseignements et ne peut être, j’en suis sûr désormais, que l’unique manière d’aborder le projet, afin de produire une architecture de qualité, intégrée à son contexte, acceptée par tous, respectueuse de chacun. Pour cela, l’architecte se doit de se poser en catalyseur de données, d’informations, il doit être telle une éponge, aspirant les caractéristiques d’une parcelle, d’un site, d’un quartier, d’un territoire afin de les retranscrire dans son architecture. Ces études m’ont en effet appris une chose importante, il ne faut pas voir ce contexte comme un frein à la création, il ne faut pas seulement voir les règles qu’il impose, il faut le considérer au contraire comme un moteur de projet, une source d’inspiration. Nous nous devons de respecter et prendre en compte ce Genius Locci cher à Christian Norberg-Schulz et propre à chaque site mais ne pas en être esclave pour autant. Là encore, l’architecture doit entamer un compromis, une synthèse afin de magnifier le lieu mais également de proposer un projet puissant et évocateur. J’aime pour cela, citer l’architecte Renzo Piano, qui parle de cela, si simplement et si justement dans son livre La désobéissance de l’archi15


tecte : «Si respecter l’environnement signifie mettre des pantoufles pour marcher dans un pré, alors cela ne m’intéresse pas.»

Photo : Projet du centre culturel Tjibaou (Nouméa) par Renzo Piano, un modèle d’intégration

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3) De la multitude des manières de pratiquer, la maîtrise d’oeuvre mais pas seulement C’est là encore une nouvelle preuve de la richesse de la discipline architecturale : la multiplicité des parcours possibles à la sortie de l’école, la multiplicité des manières de pratiquer l’architecture, les architectures. Grâce notamment aux différentes interventions d’architectes lors du cours de deuxième année « Ouvertures sur les pratiques professionnelles » dispensé par Mireille Sicard nous avons pu nous rendre compte quelque peu de l’étendue des possibilités d’emplois à la sortie de notre cursus d’étude au sein de l’ENSAG. En effet de nombreux profils différents se dégagent au travers de l’architecture, maître d’oeuvre ou maître d’ouvrage, en agence ou en libéral, chef de projet ou dessinateur, les pratiques sont multiples. Elles le sont dans le domaine de la construction mais pas seulement, on voit aujourd’hui que le champ d’action de l’architecte s’est considérablement élargi et qu’il vient à exercer dans des domaines multiples. En effet, la demande est aujourd’hui forte et ce n’est plus seulement le créateur d’espace que l’on mandate, mais l’observateur accompli que représente l’architecte. Être architecte c’est être attentif au changement du territoire, et c’est bien aujourd’hui cette faculté d’analyse du milieu et donc d’intervention dans celui-ci que l’on vient chercher auprès de l’architecte. C’est pour des constructions éphémères, des expositions urbaines, des constructions de stands pour des salons de l’industrie, c’est pour une multitude de choses, pour donner conseils à une multitude d’individus et d’entreprises que l’architecte exerce aujourd’hui. Il n’est plus acteur du seul monde de la construction, mais du monde en général, il intervient dans le milieu de l’Homme et donc pour l’Homme, il ne travaille plus seulement pour des clients mais bien pour la société. Si la majorité des architectes occupe le rôle de maître d’oeuvre dans le monde de la construction, d’autres pourtant ont choisi d’exercer de l’autre côté de la barrière avec la maîtrise d’ouvrage. Ils travaillent pour les collectivités locales ou pour l’état et se voient plutôt chargés du suivi de chantier et de son bon déroulement pour le client que du projet. Enfin, pour une grande majorité, ces architectes on choisi également de s’impliquer auprès du public en intégrant les CAUE, où ils sensibilisent et conseillent les particuliers et les collectivités. 17


C’est en cela que l’on peut dire qu’il y a une véritable diversité dans le champ d’action de l’architecte et c’est bien agréable, en tant qu’étudiant en architecture, de voir que notre futur métier ne nous cloisonnera pas, nous proposant ainsi une grande variété de pistes possibles et nous rendra ainsi utile à un grand nombre de personnes.

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II/ L’Architecture, son rôle, sa place, ses enjeux, son impact sur la société et dans le temps Pour ce qui est là aussi du rôle de l’architecture et donc de l’architecte dans notre société, ces trois années d’études ont changé bien des choses. En effet, la réponse à la question «A quoi sert l’architecture ?» s’est considérablement enrichie, elle n’est plus celle que j’aurais pu donner il y a encore quelques temps de cela. C’est en effet bien plus que l’acte de construire ou même de création, ce n’est plus juste une science au service de l’art, c’est une réponse créative faite par l’Homme et pour l’Homme, répondant aux multiples enjeux de notre société, de nos territoires, aux désirs des usagers, aux compétences et aux interprétations des artisans. C’est une pierre de plus à l’édifice du vivre ensemble, une réponse de plus, un souhait de plus pour l’avenir comme peut l’être un programme politique. Par tout cela, j’entends par là, que l’architecture a pris du sens pour moi au fur et à mesure des études, à travers notamment les cours théoriques, philosophiques et d’histoire de l’architecture. En effet, ces cours m’ont démontré combien la discipline architecturale et au delà de cela, les métiers de la planification comme l’urbanisme, le paysagisme ont un impact sur l’homme. C’était évident pourtant, puisque l’architecture agit sur l’environnement de l’homme, elle agit sur lui et inversement. C’est une discipline de tous les jours, car comme le dis si bien Patrick Bouchain dans son ouvrage Construire autrement, comment faire ?, l’architecture est omniprésente, elle est partout, elle est trottoir, elle est tout simplement la vie. Elle touche en effet à l’essence de l’Homme puisque elle lui permet d’«habiter» la terre et l’interroge sur sa condition. Parce que l’architecture agit sur l’Homme avant tout, son rôle est fondamental dans le monde contemporain, et se pose également comme une des réponses aux diverses crises qui nous attendent. Cela impressionne quelque peu mais, sans se leurrer et se glorifier d’être les futurs médecins du monde, qui répondront aux maux de la société de demain, il est agréable de voir que nous aurons, en tant qu’architecte, un rôle important à tenir dans le futur. 20


1) Les enseignements d’hier Comme nous l’avons déjà dit, les sciences humaines nous ont prouvé combien l’architecture et donc la modification du milieu de l’Homme, ont une influence sur celui ci. Parce que comme nous l’avons vu et compris dans le cours de troisième année « Philosopher en architecture » avec Céline Bonicco Donato, habiter représente l’essence de l’Homme et modifier l’habitat de celui-ci sans faire véritablement attention ne peut être vu que comme un acte passablement criminel. Les études d’anthropologie de Claude Lévi-Strauss ont mis en lumière l’existence d’une « structure », un système dont les acteurs, les habitants n’ont pas conscience, mais qui organise leurs pratiques sociales ( religion, système de parenté, représentation artistiques, pratiques économiques, …) et donc par là même la société. Il serait donc en quelque sorte très dangereux, de ce point de vue, de vouloir modifier les pratiques d’habiter de l’Homme, au risque alors de le désorienter véritablement. C’est une chose qui s’est en quelque sorte vérifiée dans l’histoire de l’architecture occidentale par le biais de l’échec des grands ensembles et de la volonté des architectes de la modernité de réinventer la manière d’habiter. En effet, au sortir de la guerre, il a fallu reconstruire, et reconstruire vite, nous ne pouvons en cela rien critiquer, mais ce que nous avons vu et qui me rend aujourd’hui perplexe, c’est la volonté farouche qu’ont eu des architectes comme Le Corbusier, celle d’imposer une architecture à une société, celle d’imposer aux gens une nouvelle manière d’habiter et donc de vivre. Même si son dessein était louable, celui d’améliorer les choses et d’espérer un monde meilleur, imposer les choses de la sorte ne pouvait pas être une véritable solution. Avec son idée du Modulor, et de sa machine à habiter, Le Corbusier a voulu inventer un monde nouveau pour un Homme nouveau, un homme standard et universel. Et c’est en cela qu’il s’est trompé il me semble, car l’Homme n’est pas unique, nous sommes et seront toujours différents les uns des autres, avec des envies, des manière de faire, d’être et d’habiter propres à chacun. L’architecture planificatrice d’après guerre était trop fonctionnelle, trop rationnelle, trop rigide, prônant un zoning certain, ne laissant pas de place pour une quelconque appropriation. De même, cette architecture de la tabula rasa ne pouvait que conduire 21


à la situation que l’on connaît actuellement, car construire ces mégastructures, ces micro-villes, à partir de rien, sur des terrains neutres et sans âme ont empêché tout sentiment d’appartenance. On n’a construit pour personne en particulier à vouloir absolument construire pour tout le monde. C’est par le biais du cours dispensé par Sophie Paviol en Licence 3, intitulé « Introduction aux cultures architecturales contemporaines », que l’on a pu noter que d’autres architectes ont eux réagit de manière différente, il ne se sont pas posé en réaction à la société mais plutôt en acceptation de celle-ci. A l’image de Robert Venturi par exemple, certains ont choisi de prendre en compte les aspirations de la société de leur temps, produisant une architecture dite « populaire ». Colin Rowe et son apologie du collage en architecture, propose encore une fois une sorte de compromis entre la ville contemporaine et la ville traditionnelle européenne. C’est j’en suis sûr, plutôt dans cette direction qu’il faut tendre, décider d’avancer, de proposer quelque chose de nouveau, tout en prenant en compte le passé, la mémoire des lieux et de ses habitants. L’architecte manie l’art de la projection et donc de la création d’une chose nouvelle, mais celle ci se doit absolument de tenir compte de ce qui a préexisté, sous peine d’être mal acceptée voir de ne pas l’être du tout. Le compromis et la mesure sont je crois les clés d’une architecture réussie, compromis entre modernité et tradition, entre collectif et individuel, entre rationalité et modularité.

Photo 1 : La volonté planificatrice de Le Corbusier, un projet théorique, la ville de 3 millions d’habitants Photo 2 : La Villeneuve à Grenoble, échec d’un laboratoire social

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2) Les enjeux de demain Parce que comme nous le savons, notre planète va mal et subit l’égoïsme certain de l’Homme depuis plusieurs siècles et notamment depuis la révolution industrielle, parce que celle ci a atteint ses limites, parce que nous sommes aussi de plus en plus nombreux, nous nous devons de réagir nous aussi à notre niveau. Notre manière de consommer, de se déplacer, de communiquer, d’habiter, de vivre et donc d’user de notre milieu, de notre planète a évolué durant les siècles et arrive aujourd’hui à un point de non retour, nous allons droit dans le mur, tout le monde le dit. L’habitat de demain, au même titre que la question des transports, des énergies ou de la nourriture, représente l’un des leviers d’action sur lesquels nous nous devons dès aujourd’hui de travailler afin de tenter d’améliorer les choses ou tout au moins d’endiguer la catastrophe qui se dessine à l’horizon. C’est donc vers une architecture éco-responsable, respectueuse de l’environnement et donc de nous même les Hommes qu’il faut absolument se tourner. Les choses avancent, les labels et les différentes normes écologiques sur l’habitat basse consommation et l’habitat passif sont apparues mais les mentalités n’ont pas véritablement encore changé. Là encore, la chose est mal vécue, comme un frein à la création, un lien de plus qui empêche l’architecte de concevoir ce qu’il souhaite. Et pourtant, au contraire, je trouve que c’est une magnifique chance pour notre génération, celle de réinventer une certaine approche de l’habitat, de réinventer des techniques de construction et de production moins gourmandes en énergies, de réinventer des nouveaux matériaux plus efficients. Bref, réinventer, ou réactiver des anciennes techniques, des anciens procédés, mais il est sûr qu’il y a véritablement quelque chose à faire. Même si là encore, la responsabilité semble ô combien grande, c’est très appréciable de voir qu’il nous reste plein de chose à inventer, il ne reste qu’à nous de le vouloir véritablement. Cette crise écologique n’est pas la seule qui ronge actuellement notre société, la crise économique également, la crise du logement par la même est présente, avec une offre du logement en France qui reste encore et toujours insuffisante. Et là encore, en tant que professionnels de 25


la construction, nous nous devons de réagir, de proposer une réponse créative, des innovations afin de rendre les choses plus supportables, plus soutenables. Plusieurs questions se posent ici, celle évidemment de l’habitat minimum, alors que notre espace de vie s’est considérablement réduit ces dernières dizaines d’années, que les étudiants parisiens s’agglutinent sous les toits des chambres de bonnes microscopiques, que les familles pauvres et sans papiers survivent à plusieurs dizaines dans des chambres d’hôtels miteuses. C’est là que l’on voit combien l’architecture est politique, combien elle est importante à notre société et combien il est vital qu’elle propose un nouveau projet de société basé sur un habitat minimum plus agréable, plus économique, plus modulable, plus confortable, plus vivable. L’autre grande question qui se pose, est celle de la réhabilitation. On le sait, nous héritons d’un parc immobilier vétuste qu’il va falloir transformer, bricoler au mieux, parce qu’il serait complètement fou de vouloir tout reconstruire, nous n’aurons pas le temps ni l’argent, il faudra agir avec douceur. Mettre des pansements ici est là, redonner vie à une dent creuse, dépoussiérer une ancienne friche industrielle, coloniser les châteaux d’eau, que sais-je encore, voilà là encore un enjeu pour l’avenir qui moi me laisse espérer. Nous l’avons vu avec Anne-Monique Bardagot en Licence 3, par le biais de son cours « La politique de la ville », cette prise de conscience des enjeux spatiaux de notre temps concerne pour une bonne partie notre ville. La ville d’aujourd’hui, celle qui va mal, celle qu’on cite dans les journaux tous les jours, celle qui fait peur, celle que fuit désormais les familles. On a parlé de crise économique et environnementale, mais la crise sociale est également bien présente, l’étalement urbain est une réalité, la discrimination territoriale également, nos centres villes se dépeuplent, ne devenant plus que la vitrine géante de notre temps, celle d’une société de consommation égoïste, aveugle et sourde. Il y a là encore, je crois, beaucoup à faire et matière à penser, matière à projeter, matière à projet dans les grandes villes d’aujourd’hui, nous nous devons de prendre cela en considération, de relever nos manches et de proposer quelque chose.

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III/ La méthode de conception, un véritable projet en soi On peut s’en rendre compte aisément, notamment quand on travaille en groupe, nous avons chacun nos particularités, nous appréhendons la discipline architecturale avec une sensibilité qui nous est propre, et de ce fait, n’avons pas tous la même méthode de conception. Cette prise de conscience s’est renforcée grâce aux cours de projet, particulièrement en Licence 3, pendant lesquelles nous avons étudié le travail de certains architectes en tentant de comprendre au mieux leur langage architectural, la manière de mener la conception. De même, avec les travaux d’article et de fiches de lecture réalisés dans l’enseignement « Approches théoriques de l’architecture», dispensé par Juliette POMMIER, on se rend compte combien chaque architecte aborde la conception d’une manière différente. Enfin, en cours de projet là aussi, avant d’attaquer réellement le projet en lui même, des phases sont venues en amont enrichir notre connaissance des choses, par le travail d’analyse de site, celui sur l’imaginaire, les entretiens avec le futur usager, son observation in situ. Certains ont besoin d’écrire et de mettre des mots sur ce qu’ils ressentent, d’autres ont besoin de dessiner, des schémas ou bien une esquisse, d’autres enfin passent par la maquette. Selon que l’on aborde les choses par le levier contextuel, programmatique, formel, structurel, les méthodes de conception varient et s’interrogent l’une l’autre et viennent ainsi, en elles même, enrichir et définir le projet. C’est donc bien déjà un projet en soi, déjà une décision de prise, une volonté de faire comme ci ou comme ça, cela renseigne déjà sur la suite du projet et c’est donc je crois une chose fondamentale, à ne pas prendre à la légère. La manière dont on mène le projet, de manière plus ou moins collégiale, par le travail d’expérimentation ou non, la discussion plus ou moins longue et donc riche de sens avec l’usager fait déjà ce que nous sommes.

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1) La notion d’expérimentation, une architecture du «faire» Moi qui affectionne les travaux manuels, le fait d’entreprendre les choses concrètement, de produire physiquement un objet préalablement imaginé, j’ai été particulièrement servi ces trois années grâce aux études d’architecture et notamment ici à l’ENSAG. Il est vrai que j’ai ce besoin de voir les choses se faire. Pour moi le projet ne s’arrête pas au moment ou j’en termine les plans, il vient l’heure des premiers tests en maquette qui bien souvent renseignent mieux sur la qualité du projet. J’aime à voir l’architecte comme un artisan, l’architecture comme une sorte de bricolage incessant. Il faudrait toujours pouvoir tester, rectifier, retester encore, afin de produire une architecture de qualité. La première année d’architecture et notamment les deux premières semaines intensives dispensées par Patrice Doat resteront comme un moment fort de ma scolarité, car totalement surprenantes et si riches aussi. Je me souviens des briques que j’ai fabriqué à partir de caramel et de riz, de papier journaux et de plâtre, de paille et de terre, je me souviens des chapeaux que l’on s’était fabriqués, des casse têtes qui nous ont été soumis, je me souviens de tellement de choses. J’étais totalement décomplexé, euphorique à l’idée d’avoir comme devoir l’élaboration d’un costume en carton même si je prenais déjà la chose très à cœur et que la charette était déjà présente. Mais il était en tout cas bien agréable de mettre la théorie au service de la pratique, et inversement. Les choses ont perduré avec des visites aux grands ateliers en première année toujours avec Patrice Doat et les premières petites constructions à l’échelle 1/1. De même, dans l’enseignement de Olivier Baverel, nous avions dû réaliser un pont en papier que nous avions préalablement dimensionné en fonction de calculs de mécanique des structures et de statique. La poutre en béton armé réalisée en Licence 2 marque là aussi un moment fort agréable et enrichissant de ma scolarité, avec un travail de groupe, une élaboration de A à Z, des premières esquisses de formes, en passant par les calculs, pour aboutir à la construction de celle ci. J’avais fait le choix du studio Liveneau en deuxième année car je savais que je pourrais ainsi retourner aux grands ateliers, que l’expérimenta29


tion y était particulièrement mise en avant par rapport aux autres enseignements. Nous avions notamment réalisé un petit pavillon en bois aux Grands Ateliers de l’Isle d’Abeau en deux jours intensifs, mais également du mobilier une autre fois, cela nous a permis de nous rendre quelque peu compte de ce que peut représenter un chantier, des différentes phases de celui-ci. C’est véritablement quelque chose qui m’a marqué et m’a plu, la possibilité que nous avons, nous, étudiants en architecture, et notamment à l’ENSAG, d’expérimenter, de « faire » les choses par nous même pour nous rendre mieux compte des enjeux. Le stage ouvrier, réalisé en première année, bien que trop court à mon goût, a été riche d’enseignements pour moi, non pas d’enseignements techniques sur la construction (encore que ?) mais surtout d’enseignements sur la vision de la profession d’architecte dans le monde de la construction. J’y ai vu un décalage, une certaine distance entre la figure de l’architecte et les artisans et cela m’a interloqué. J’ai posé des questions aux ouvriers et ce qui est revenu souvent, c’est la notion d’écoute, l’architecte n’écoute pas assez. Il n’écoute pas assez, et il ne pratique pas assez aussi le chantier, il ne se rend pas suffisamment compte de la réalité des choses, il est bien trop souvent dans sa bulle d’artiste et je trouve cela bien dommage. J’ai pour ma part, une réelle envie de pratiquer le chantier par la suite, de suivre son évolution, de discuter avec les artisans, d’échanger, c’est pour moi primordial et tellement enrichissant. La troisième année a malheureusement était moins riche en terme d’expérimentation et il est vrai que cette année a, on le sent, plutôt mis l’accent sur les matières théoriques et philosophiques mais qu’importe, elle a apporté bien d’autres choses. J’ai notamment pu, par le biais du travail d’article proposé par Juliette Pommier dans son cours « Approches théoriques de l’architecture », étudier les travaux et la pensée de l’architecte Renzo Piano, qui on le sait, attache beaucoup d’importance à l’expérimentation et à la connaissance constructive dans son travail. Il est de ces architectes bâtisseurs qui n’ont pas honte d’employer le terme « construction » quand ils parlent d’architecture, et qui prônent un retour à un architecte-artisan, proche du chantier et de ses acteurs. Cela n’a au final fait que renforcer mes convictions et mon envie, celle 31


de tout faire pour développer mes connaissances sur les matériaux, sur la construction, au travers du chantier et de l’expérimentation. J’aime à le citer pour mieux faire comprendre ce qui je crois me reste à acquérir pour la suite : « il faut que l’architecte ait une connaissance scientifique de la matière, de ses possibilités de transformation, de son comportement. Cette discipline, loin d’être rigide, est un des instruments de base de l’architecte » et encore « il faut réintroduire deux disciplines fondamentales dans la formation de l’architecte. La première, c’est la discipline scientifique, la connaissance de la matière, de sa transformation, de sa structuration. L’autre, c’est la discipline que j’appelle «humaine», apprendre à connaître et savoir interpréter correctement la demande. (...) On peut d’ailleurs imaginer des stages pratiques où l’architecte aurait un rôle à jouer semblable à celui du médecin de quartier. C’est une bonne leçon d’humilité que cet apprentissage sur le tas, dans la rue »

Photo 1 : Assemblage de ferraillages d’une poutre béton, Licence 2 Photo 2 : Chantier d’une maison particulière, stage ouvrier, Licence 1 Photo 3 : Réalisation d’une petit pavillon aux GAIA, Licence 2

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2) La participation, une architecture de l’écoute, un champ multidisciplinaire Par « participation» , j’entends travail de groupe au sens large, pas uniquement l’apport des usagers au projet architectural. Il est pour moi maintenant évident qu’il faut voir l’architecture comme un champ multidisciplinaire où chacun a son mot à dire. Ce n’est pas pour rien si les cours dispensés à l’ENSAG ne le sont pas uniquement par les architectes, c’est parce que les ethnologues, les sociologues apportent réellement beaucoup à l’architecte, puisqu’ils l’interrogent sur la manière de voir et de pratiquer l’architecture. L’architecture implique tellement de choses, pose tellement de questions, qu’il est primordial de s’entourer d’autres professionnels pour nous aider à donner la meilleure réponse possible. De même, il me paraît évident que la place de l’artisan, de l’ouvrier au sein du projet et de sa conception doit retrouver de l’importance. Comme l’architecte, il est un professionnel, il connaît son métier mieux que quiconque, il a forcément quelque chose à nous transmettre, à nous apporter qui enrichira le projet. L’usager, l’habitant doit lui aussi, c’est un fait, retrouver une place prépondérante dans la phase de conception. C’est notamment les lectures des ouvrages de Patrick Bouchain, Construire autrement, comment faire ? et de Renzo Piano, Chantier ouvert au public qui ont réveillé en moi cette prise de conscience comme quoi l’architecture est l’art de tous. En effet, parce que c’est un art de tous les instants, vécu par chacun, il se doit d’être ouvert à tous. Il y a je crois un réel besoin de transmission, de communication entre le monde de la construction et le public, parce que notre métier est avant tout un service, parce qu’il consiste à créer des logements ou des infrastructures pour les gens, nous nous devons de les introduire dans le débat. S’il est sûr qu’il faut prendre la parole de chacun en considération et notamment celle de l’usager, n’oublions pas cependant que l’architecte n’est pas un scribe. Il se doit parfois d’imposer ses idées quand elles sont justes. Là encore, le compromis est de mise. Pour finir, je souhaiterai citer encore une fois Renzo Piano qui dit très 35


justement et c’est à méditer pour nous étudiants : « la créativité seule, sans bagage de compétence et une capacité d’écoute ne vaut rien »

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Conclusion La troisième et dernière année de licence se termine, c’est l’heure des choix encore une fois, nous y revoilà, mais cela est désormais bien plus simple pour moi car je crois savoir désormais où je souhaite aller, dans quelle direction me tourner. Peut-être avais-je la boussole dans ma poche dès le départ ? Rien n’est moins sûr... Ces trois années, je dois bien l’avouer, ont été harassantes pour moi, douloureuses même, durant certaines périodes où je me suis vu tout arrêter. Je termine, je le dis bien honnêtement, ce semestre quelque peu en roue libre, harassé, vidé, mais pleinement heureux, avec l’envie farouche d’enchaîner sur le Master. Je mise en effet beaucoup sur les deux années de Master pour m’apporter ce qui je crois me manque encore mais également pour me faire toucher du doigt ce qui m’attend plus tard dans le monde professionnel. Car oui, j’ai envie de travailler, ici, maintenant, tout de suite, de mettre en pratique ce que j’ai vu durant ces années, j’ai surtout envie d’apprendre encore, mais au contact des professionnels, au contact des usagers. C’est vrai l’école nous apporte beaucoup mais je la vois un peu comme une bulle, rien n’y est pleinement pareil que dans la vie professionnelle, les stages ne sont pas assez longs, du moins pendant les années de licence, c’est comme si l’on avait un filtre devant les yeux. Un filtre pour nous ménager, nous protéger de cette réalité, au combien agressive, sans pitié, mais qu’importe, je veux ouvrir les yeux, quitte à me faire des bleus, je veux vivre mon travail et travailler pour vivre. C’est ce basculement vers la vie professionnelle, vers l’architecture du concret, que remplissent selon moi les années de Master et il me tarde vraiment d’y être. On se spécialise, se radicalise, on tend vers ce qui nous plaît le plus donc il est bien normal d’être impatient mais je crois que je touche réellement du doigt ce que j’attends depuis maintenant 3 ans : construire. J’ai désormais acquis des convictions quant à la signification de l’acte de construire, je sais pourquoi je dois le faire, je sais pour qui je dois le faire, mais pas réellement encore comment le faire techniquement. Je veux tout simplement passer de la théorie à la pratique, je veux mettre les mains dedans, je veux tout savoir du chantier, de ces artisans 38


pour lesquels j’ai le plus grand respect. Je veux rencontrer des clients, avoir une personne concrète devant moi, qui me dise ce qu’elle souhaite ou ne souhaite pas et pourquoi. J’ai fait mon choix de Master depuis longtemps déjà et ai décidé de rester à Grenoble l’année prochaine pour privilégier celui-ci, même si l’envie d’ailleurs s’est fait ressentir et que voir beaucoup de camarades quitter le navire me peine un peu. Mais cet ailleurs, je crois que je vais le trouver justement en Master, je crois que je tourne réellement la dernière page du dernier chapitre du tome 1. C’est vers le Master «Architecture et cultures constructives» que je souhaite me tourner par la suite, et j’espère réellement pouvoir y arriver car c’est celui qui je crois me correspond le plus et contribuera à mon épanouissement. Mon besoin d’expérimenter, de faire, de construire s’y verra rassasié, mes connaissances sur les matériaux et la technique y seront accrues. C’est selon moi le Master le plus professionnalisant, celui qui peut être rend le mieux compte de ce qui nous attend par la suite. C’est le Master qui ouvre également le plus sur les questions écologiques, et pose clairement la question de l’habitat de demain, chose qui, j’en suis persuadé, ne peut-être ignoré. Cette conclusion, je souhaite la terminer par une hypothèse, un souhait, et définir quel genre d’architecte je souhaiterai être plus tard. Je crois, au fond, ne vouloir qu’une chose, être utile. Être utile aux gens, au monde, je veux participer à le construire un petit peu, être quelqu’un sur lequel on puisse compter, avoir laissé une trace ne serait-ce qu’infime. Cela passe par une et unique chose : «être au service de». C’est ce qui est aujourd’hui difficile pour moi, travailler pour soi, pour quoi ? C’est difficile d’avoir tout le temps cette motivation du travail et de l’enrichissement personnel. Je veux être au service du client, prendre le temps d’écouter ce qu’il souhaite, l’interpréter, le transcrire en projet architectural et tenter d’apercevoir un sourire sur son visage quand la chose se dessine enfin. Je souhaite être cet architecte du quotidien, proche des gens, des entreprises de construction, qui se rend régulièrement sur le chantier, discute et échange avec tous, à l’écoute de son temps et des autres. 39


Ce n’est pas évident, tant la création peut rendre narcissique, c’est pourquoi, ce futur, je l’imagine à plusieurs. Si difficile que soit le travail de groupe, il est également tellement enrichissant que je me dois de me l’imposer pour plus tard. Je devrai m’entourer, bien m’entourer, c’est une évidence, car construire seul n’apporte rien. C’est donc vers la construction d’un futur «ensemble» que je souhaite me tourner, une architecture «pour» et «avec» les autres que je souhaite accomplir du mieux possible demain. Je crois que très peu d’autres études auraient pu semer en moi ces questionnements sur ce vivre ensemble qui résume au final notre court passage sur terre et je leur suis reconnaissant pour cela, pour l’ouverture aux autres également, la prise de conscience, la prise de confiance, pour tellement de choses au final...

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Bibliographie - BOUCHAIN Patrick, Construire autrement, comment faire ?, Arles, Actes Sud, 2006, 192 p - FOUCAULT Michel, Surveiller et punir, Paris, Gallimard, 1993, 360 p - NORBERG-SCHULZ Christian, Genius Locci, Bruxelles, Mardaga, 1997, 216 p -­ PANNERAI Philippe, Analyse urbaine, Marseille, Parenthèses, 1999, 189 p - PIANO Renzo, Chantier ouvert au public, Paris, Arthaud, 1985, 253 p - PIANO Renzo, La désobéissance de l’architecte, Paris, Arléa, 2007, 160 p

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3 ans d'architecture, ou la construction d'une pensée