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33 HIVER QUÉBÉCOIS

PRINTEMPS 2012 | NUMÉR0 33 | HIVER QUÉBÉCOIS | FABRIQUÉ DANS LA SLUSH


Imaginez le lac aux Castors, sur le mont Royal, par un bel après-midi de janvier. Le ciel est bleu, l’air est pétillant. Magique. La morve vous coule du nez, vous ne sentez plus vos orteils dans vos patins et vos foufounes sont mouillées à force de tomber sur la glace: c’est le moment idéal pour jaser de la saison froide ! texte : joanie guérin // photos : annie savard-filion (safi-foto.com)

1. Quel est votre plus beau souvenir d’hiver ? 2. Qui ferait un bon roi de la montagne ? 3. Que pensez-vous des abris Tempo ? Rachelle Fecteau traductrice

1. Quand j’étais petite, mon père nous amenait dans le bois. On faisait des feux de camp et on buvait du thé.

Yves Gravel,

entrepreneur 1. Quand j’ai failli foncer dans un arbre lors d’une glissade très excitante ! 2. Un beau gros bouvier bernois. 3. Je n’aime pas le camping pour voitures.

2. Je suis contre le principe du roi de la montagne. 3. Mes parents en ont un… et je les juge un peu.

Arthur Rollin étudiant en finances

1. Manger de la raclette au bord du feu, nu, sur une peau d’ours.

Pierrette Gauthier rentière

1. La fois où j’ai rencontré mon mari dans un club de ski alpin.

2. Le surfer australien Kelly Slater. Ça ferait un beau contraste.

Frédéric Ménagé ingénieur

2. Herman SmithJohannsen, un athlète qui faisait encore du ski à 100 ans !

3. Je suis contre pour des questions de santé publique : pelleter, ça fait du bien !

3. Un garage, c’est bien mieux !

1. Je me souviens d’un magnifique coucher de soleil que j’ai vu en Gaspésie, juste avant d’arriver dans un refuge. 2. Alex Harvey, un des meilleurs skieurs québécois. 3. C’est TELLEMENT pratique !

Isabelle Vaillancourt infirmière

1. La première fois que j’ai glissé, à six ans.

Gabrielle Chartier

Infirmière aux soins intensifs 1. L’an dernier, quand j’ai fait du ski avec mes parents au Massif. On a eu des conditions de rêve ! 2. Marc Labrèche. Avec de si beaux yeux bleus, je le vois bien en roi avec une couronne. 3. C’est de la pollution visuelle.

Pascal Paquette journalier

1. Quand j’ai fait de la raquette il y a deux jours. 2. C’tu moi, ou y a personne d’inspirant ces jours-ci ? 3. C’est comme un prolongement de la maison !

2. Leonard Cohen. Ensuite, on remplacerait les tam-tams sur le mont Royal par de la musique classique. 3. Une chance que je n’ai pas d’auto, parce que je serais tentée d’en avoir un…


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Yvonne Hernandez

massothérapeute 1. Ma première glissade en 2009. 2. Marilyn Monroe, tout en blanc, avec la jupe dans le vent. Elle nous jetterait tous par terre !

Patrick Boivin

fonctionnaire 1. J’adore être saisi par le froid. Ça me fait sentir vivant ! 2. Jean Leloup, parce qu’il se prend pour le Roi Ponpon. 3. On devrait tous en avoir un fourni par le gouvernement.

Diana Rosa Demers Rodriguez étudiante

3. Je n’en ai jamais vu… et c’est tant mieux, non ?

1. Petite, je traînais un crazy carpet partout ! Je m’arrêtais dès que je pouvais trouver quelque chose sur quoi glisser. 2. Ma mère, c’est une femme forte. 3. C’est tellement cher comparé à une pelle à 15 $ !

Claudine Nolin

enseignante en littérature 1. Enfant, j’adorais faire de gros forts avec mes frères et mes sœurs. 2. J’imagine bien Amir Kadhir dans de gros habits de fourrure. Un vrai king ! 3. Ça me va tant que les proprios l’enlèvent quand l’hiver est terminé.

Judith Mercier préposée en bureautique

1. Un match de pétanque en famille, au jour de l’An. On était tous chauds sur le caribou ! 2. Ginette Reno. C’est là que sa chanson Un peu plus haut, un peu plus loin prendrait tout son sens. 3. Je suis pour à cause de son côté quétaine et attendrissant. Ça fait partie de nos clichés québécois !

Marilou Garon enseignante

1. La sensation d’apaisement quand on rentre de l’extérieur. 2. Michel Désautels. Dans le fond, j’aimerais peutêtre ça avoir une date avec lui ! 3. C’est un peu comme les manteaux Kanuk : c’est laid, mais c’est efficace.

David-Marc Newman

étudiant à la maîtrise en traduction 1. Lorsque je jouais au hockey sur l’étang. 2. Les recteurs de l’Université de Montréal : avec leur position sur la hausse des frais de scolarité, ils empêchent les étudiants d’atteindre le sommet. 3. Je n’ai pas encore expérimenté son côté pratique et je suis déjà contre.


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CHRONIQUE

Les dragons de métal Il fait (enfin) froid à Montréal. En ce lundi soir de janvier, je marche avec mon fils de 5 ans sur la rue Beaubien.

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texte : biz // illustration : sébastien thibault (agoodson.com)

ous revenons d’une fête d’enfants. Il est presque 20 h. C’est toujours étrange de se promener avec un enfant quand il fait noir. J’ai l’impression que Jack Bauer va surgir d’une camionnette et me ramener au CTU pour m’interroger. « Pourquoi ton enfant n’est pas couché ! Réponds, ou je te branche les couilles sur une batterie de char ! » Je presse le pas, prétextant qu’il fait froid. En tournant le coin, sur St-André, on voit une chenillette de déneigement remonter vers nous en dégageant la neige à vive allure. Respectueusement, nous nous effaçons dans une entrée pour la regarder manœuvrer. – Papa, pourquoi le monsieur est en manches courtes ? La question est pertinente. Il fait -6000 degrés Celsius et le conducteur est en t-shirt, un café à la main. – Il fait chaud dans sa cabine. Il est dans une bulle de chaleur, isolé de la froideur du monde. Comme un astronaute soviétique dans sa capsule Soyouz. Je les envie, ces conducteurs de chenillettes jaunes. Toute la nuit, ils jouent dans la neige avec des Tonka grandeur nature. Le fantasme de n’importe quel ti-cul. En plus d’être plaisant, c’est un boulot gratifiant. Devant eux, l’infini du chaos immaculé. Après leur

passage, un couloir lisse pour la bonne marche de l’humanité. Il faudrait ériger un monument au déneigeur inconnu. Arrivé chez moi, je déchante. Le con a laissé un immense amas de neige devant mon escalier. Pourquoi… Bêtise ? Paresse ? Malveillance ? Toutes les hypothèses défilent dans ma tête. Nous rentrons dans la chaleur de l’appart. Pas de bain ce soir, il est trop tard. Jack ne serait pas content. En attendant que mon fils enfile son pyjama, je scrute la rue par la fenêtre. Un lampadaire découpe l’ombre d’une cordillère de neige parfaitement façonnée par la charrue. On dirait les Andes en miniature. Soudain, un grondement lointain. – Vite, viens voir la souffleuse. Mon fils bondit sur son lit. Je me demande lequel de nous deux est le plus excité. Emmitouflé comme un bibendum, un guide ouvre la parade. Précédant la souffleuse, il veille à ce que personne ne se fasse avaler par la gueule du monstre. On dirait un cornac devant son éléphant. Le grondement s’intensifie. La souffleuse apparaît comme un char allégorique. Mon fils et moi sommes hypnotisés devant sa puissance et sa majesté. Ses immenses incisives hélicoïdales font converger la neige dans le ventre de la

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bête, qui la recrache aussitôt par un évent en un jet semi-liquide. À ses côtés, un camion recueille le précieux chargement. Pas un flocon n’est oublié. Vitesse du véhicule, puissance des pales, précision du tuyau, le chauffeur analyse mille paramètres à la seconde. Le camion rempli quitte le convoi et va déverser sa cargaison on ne sait où. Dommage que la neige n’ait aucune valeur. On serait riche. Un camion vide, qui suivait docilement le cortège, prend la place et le manège continue. Tant de coordination impressionne. Tout ça dans la nuit glacée. Le cirque s’éloigne. Le calme revient. Libérée de ses autos, la rue est parfaitement déblayée. On aurait le goût d’aller y jouer au hockey. – Ok, bonne nuit mon ti-tomme. – On est chanceux, hein papa ? On se fera pas réveiller par la souffleuse cette nuit. – Oui, on est chanceux. Ma chambre donne à l’arrière. C’est vrai que ce doit être paniquant de se faire réveiller par les hurlements d’un dragon de métal. Au matin, quand on part pour l’école, le tas de neige est encore là. Des piétons ont déjà commencé à tracer un sentier

Emmitouflé comme un bibendum, un guide ouvre la parade. Précédant la souffleuse, il veille à ce que personne ne se fasse avaler par la gueule du monstre. pour escalader l’Everest. Je l’emprunte pour gagner mon auto. Ce faisant, je me cogne la tête contre une branche. – Tabarnak. Je suis la branche des yeux. Elle appartient au cormier sur mon terrain. Ce maudit cormier que j’aurais dû abattre depuis deux ans parce qu’il obstrue le trottoir. La branche est fraîchement lacérée. Envahi par la honte, je comprends tout. La chenillette a buté contre l’arbre et n’a pas pu passer. D’où la neige accumulée. En sciant la branche cet après-midi-là, j’ai pensé aux déneigeurs. Les gars, au printemps prochain, je vous promets de remplacer mon cormier par des fleurs.

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Les premiers patineurs se lancent sur les lacs gelés de la préhistoire chaussés de patins en peau de bête et en os poli. À partir du 14e siècle, les Hollandais fabriquent des patins en bois et munis d’une lame de métal pour se déplacer sur les canaux et les rivières glacés et éviter les chemins enneigés. Au 17e siècle, Marie-Antoinette met le patinage à la mode de la cour de Versailles tandis que les Anglais créent le patinage artistique. En 1850, l’invention par E. W. Bushnell d’un patin entièrement métallique permet de repousser les limites de la gravité. En 1924, aux Jeux olympiques de Chamonix, Sonja Hennie, une Norvégienne âgée d’à peine 11 ans qui deviendra trois fois championne du monde, lance la mode des jupes courtes durant les compétitions de patinage artistique.

Ontario, 1963. Sam Jack, père de trois joueurs de hockey, imagine un sport d’équipe réservé aux filles qui se joue sur la glace avec des patins. Les contacts physiques entre joueuses y sont interdits. Les règlements sont mis à l’essai en Ontario, au Québec puis ailleurs au Canada. En 1986, la Fédération internationale de ringuette est formée. Le Canada, la Finlande, la France, la Suède et les États-Unis en sont les pays fondateurs. Le premier championnat du monde a lieu en 1990. Même si la ringuette a été conçue pour les femmes, quelques centaines d’hommes motivés ont adopté le sport au Canada : environ un joueur pour 60 joueuses. On les salue.

LE PATIN À GLACE

LA TRAÎNE SAUVAGE

LA RINGUETTE

À l’origine, le « toboggan » était utilisé par les autochtones pour transporter de petites cargaisons sur la neige. De minces planches de bois vert humidifié étaient recourbées en forme de « J » puis séchées. Mais le toboggan avait aussi des vertus ludiques : « tabaganer » devint alors l’action de glisser du haut en bas d’une côte, l’hiver, dans une « traîne sauvage » bientôt adoptée par tous les Canadiens. À l’hiver 1885, le clergé catholique s’inquiète du danger que ces distractions font courir aux âmes des fidèles. L’évêque de Montréal qualifie la glissade de « folie nouvelle » qui constitue « une occasion prochaine de péché ».

LA PLANCHE À NEIGE

La paternité de la planche à neige est incertaine. Aux États-Unis, au milieu des années 1960, plusieurs adeptes de glisse découvrent des affinités entre les vagues de l’océan et les pentes enneigées des Montagnes Rocheuses. En 1965, Sherman Poppen attache deux skis sur lesquels il fait monter ses filles. Le « snurfer » est breveté et des compétitions sont organisées. Dans les années qui suivent, des sportifs comme Jake Burton, Tom Sims et Demetrije Milovich présentent leurs premiers modèles de planches à neige, plus maniables que le snurfer. La première compétition officielle de snowboard a lieu en 1981, au Colorado.


OBJETS

LE BALLONBALAI

Les Vikings islandais pratiquaient une variété locale et sanglante du ballon sur glace, le knattleikr, qui pouvait mobiliser des villages entiers durant deux semaines. Mais le ballonbalai moderne serait une authentique invention canadienne, après une partie de hockey improvisée sans patins. Les premières compétitions sont disputées au début des années 1900 en Saskatchewan et en Ontario. Le sport s’exporte ensuite vers les États-Unis puis le Japon, l’Australie, la Russie et l’Europe. En 1991, le premier tournoi international de ballon sur glace a lieu à Victoria. Malgré les tractations de sa fédération internationale, le ballonbalai n’est pas encore reconnu comme discipline olympique.

LA RAQUETTE

LE SKI DE FOND

Dès la préhistoire, de larges semelles en branches de sapin permettent aux marcheurs de ne pas s’enfoncer dans la neige. Importée par le détroit de Béring durant l’ère glaciaire, la raquette est ensuite perfectionnée par les peuples autochtones d’Amérique du Nord qui créent chacun leur version en bois et tissus animaux : triangulaire ou ronde, allongée ou recourbée. Les colons français l’adoptent dès leur arrivée au Canada au milieu du 16e siècle et lui donnent son nom à cause de la ressemblance avec la raquette utilisée au jeu de paume. Dans les années 1970, le design de la raquette est révolutionné par l’utilisation de l’aluminium.

En Scandinavie, des peintures rupestres datant de 4000 ans avant notre ère représentent des chasseurs chaussés de longs sabots en bois pour se déplacer sur la neige. La pratique du ski (littéralement « bâton en bois ») est adoptée par l’armée à partir du 10e siècle. C’est dans la région norvégienne de Télémark que le ski devient un sport populaire au 19e siècle. Il attire pour la première fois l’attention de la presse internationale en 1888 quand l’explorateur Fritjof Nansen se lance dans la traversée du Groenland en ski. Le ski nordique est programmé aux premiers Jeux olympiques d’hiver à Chamonix en 1924.

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CHRONIQUE

Faire partir le char Sans auto et sans permis, je ne vais chez Canadian Tire qu’en désespoir de cause. Ici un toaster, là une chaise longue. Mais, pour mon édification, j’y aurai assisté récemment à un spectacle pour moi tout à fait insolite et inusité : le magasinage intensif et urgent des pneus d’hiver. texte : aleksi k. lepage // illustration : benoit tardif (bentardif.com)


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D

es consommateurs sans doute avertis, hommes et femmes dans une égale proportion, anxieux et fébriles, se massaient tout autour des présentoirs de couronnes pneumatiques, qu’ils palpaient, interrogeaient et humaient presque, y consultant manuellement le caoutchouc, les sillons et les rainures radiales comme pour y deviner l’avenir, l’air de se dire : « Cet hiver, je ne me ferai pas avoir. » J’ai été bizarrement ému par un article, aussi proposé en solde : le « Nécessaire d’hiver pour l’auto. » Oui, une trousse de premiers soins pour voiture, avec grattoir, essuie-glace, antigel et huile à moteur. N’y manqueraient qu’un biberon, quelques effets de toilette et des couches jetables. Ce formidable étalage d’objets conçus pour le bon fonctionnement de « la machine », et l’atmosphère générale de tension teintée d’euphorie dégagée par la clientèle, m’ont forcé à réfléchir à cette chose : c’est en hiver qu’on est le plus à même de constater à quel point la voiture, le char, est pour les automobilistes plus qu’un véhicule, mais un ami authentique qu’on apprécie malgré ses écarts de caractère, ou dans bien des cas un membre de la famille parfaitement intégré qu’il faut soigner et cajoler quand il fait des misères. Je n’ai pas de voiture, Dieu m’en garde, et je ne sais pas conduire, honte à moi. Mais chaque hiver je comprends

ou sur la glace noire. Les automobilistes du petit matin hivernal, armés de pelles et de grattes, sont des monstres de violence latente. Et on comprend en les voyant se dépêtrer que, si la voiture est symbole de liberté, cette liberté est un cadeau empoisonné. Pour qui n’a pas de voiture, il fait presque bon d’entendre ces besogneux s’affairer et s’esquinter là dehors aux petites heures sombres dans le froid intense, cela rappelle cette chance inouïe de pouvoir se satisfaire des transports en commun ou, mieux, de travailler à la maison. Oui, l’hiver est la douce vengeance des sans auto, chômeurs, pigistes ou écolos. Vengeance, oui. Seul le sans-auto sait, car seul il peut, jouir pleinement de ce qu’amène l’hiver. Le calme, le silence (n’était de ces chars à chauffer), l’envie de rester chez soi au chaud, ou le besoin d’aller renifler là dehors cette neige qui, c’est vrai, fait parfois obstacle, mais n’en devient pas calamité pour autant. Un embêtement à la marche rapide, au pire. Il s’agit d’être bien botté. Et de concéder au rangement momentané du vélo. Il faudrait imposer aux automobilistes la lecture de Abolissons l’hiver, petit brûlot de feu Bernard Arcand, spécialiste ès lieux communs. Il n’y est pas question de migrer vers le sud dès que la neige se met à neiger, il y est question de ne rien faire, ou plus précisément de FAIRE RIEN durant la saison froide. Rester

« Les automobilistes du petit matin hivernal, armés de pelles et de grattes, sont des monstres de violence latente. Et on comprend en les voyant se dépêtrer que, si la voiture est symbole de liberté, cette liberté est un cadeau empoisonné. » un peu mieux qu’on n’achète pas un char, on l’adopte, pour après le nourrir, le laver, le couver, le couvrir, et le tenir éloigné des intempéries. Certains, j’en suis convaincu, iraient jusqu’à lui prodiguer des caresses intimes pour qu’il s’endorme au chaud, aimé. LE FACTEUR CAFARD Je vous éviterai un peu ici les sempiternelles considérations écologistes à propos des masses de fumées toxiques échappées dans l’air quand des millions d’automobilistes pèsent sur la suce pour voir enfin émerger leur char d’un banc de neige ordinaire. Ce qui me fascine, c’est la quantité de mauvaise humeur et d’ondes négatives lâchées par ces conducteurs dès qu’il est question de chauffer ou déneiger l’engin. Appelons cela le Facteur Cafard. Confrontés à la nature et à ses mictions et déjections neigeuses, grêleuses ou semi-mouillées, ils en viennent à l’injure et iraient jusqu’aux poings au passage d’un piéton bien botté et moqueur qui va de l’avant sur son petit bonhomme de chemin. Pire, d’un cycliste hors saison baveux qui poursuit sa route à travers la sloche

à la maison, en famille comme une meute ou seul comme Zarathoustra. Prendre une vraie vacance qui n’a rien à voir avec ces obligatoires « congés des fêtes » et cette « semaine de relâche » en vérité très épuisants. En hiver, les automobilistes paraissent renfrognés, tourmentés, agressifs, obsédés, mais aussi sales, puants et mal engueulés. Surtout, ils paraissent mystérieusement, malgré leur grand nombre, seuls, abandonnés. Bref, on ne sait plus à quoi ou à qui attribuer la fonte des glaciers, la mauvaise qualité de l’air de la ville en hiver et cette étrange atmosphère de dépression du mois de janvier : à ces chars qui dégagent des nuées de nuisible boucane ou aux échappements de sale caractère de leurs propriétaires ?


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CHRONIQUE

Trash

Météo

Je ne déteste pas l’hiver, je ne l’aime pas. Il est là, chaque année. J’en suis revenu. Mais pas vous, puisque vous en parlez tout le temps, et surtout pour rien dire. Urbania m’invite à écrire sur le sujet ? Évidemment, je crache un peu dans la soupe. texte : david desjardins illustration : sophie casson (sophiecasson.com)


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C’est comme s’il fallait absolument choisir son camp. Il y a le club des esthètes polaires qui l’aiment pour sa beauté apocalyptique. Ceux qui l’endurent dans la mesure où ils peuvent continuer de porter leurs espadrilles dehors. Il y a les enthousiastes qui vous pourrissent la vie en évoquant à chaque bordée la pureté des monticules de poudreuse qu’ils s’apprêtent à déviarger avec leurs raquettes. Et en face, les aussi prévisibles qu’irascibles détesteurs qui meublent les mois de décembre à mars en maudissant chaque degré qui ose pointer sous zéro. Ensemble, ils participent à l’assourdissante rumeur du discours météorologique qui n’est jamais plus détestable qu’en hiver. Parce que le plus exaspérant de cette saison, c’est encore ce qu’on en dit. Un babillage incessant qui, accompagné d’autres petits bruits inutiles du quotidien, fabrique un vacarme qui enterre tout le reste. Et si l’hiver compte parmi les plus redoutables de nos trous noirs culturels, c’est parce que sa plus grande force est de ratisser large. Très large. Une conversation portant sur l’école qui a fermé hier en raison de la tempête, sur le pelletage, les politiques de déneigement ou sur la difficulté de marcher avec des bottes à talons un lendemain de verglas permettent à toutes les couches de la société de se rejoindre dans le même vide sidéral. Érudits du soccer, collectionneurs de timbres, fanatiques de tricot monochrome et

« Parler de l’hiver, c’est un peu remplir avec de la neige les grands trous qui se creusent entre nous quand nous ne parvenons pas à discuter des choses qui comptent. »

improbables fans de Simple Plan se retrouvent ainsi réunis par la même obsession du temps qu’il fait. La prise de parole météorologique étant notre territoire le plus consensuel, nous sommes convaincus que notre québécitude est donc trempée dans le folklore hivernal. Qu’en quelque sorte, l’hiver est une des fibres essentielles à la confection de notre chemise à carreaux identitaire. En un sens, c’est vrai. Mais peut-être d’une manière nettement plus triste qu’on se l’imagine. Parce qu’on s’y trempe, dans ce folklore. Mais le résultat est rarement très heureux, se résumant à un râle de désapprobation devant le mercure qui chute, chaque averse de neige engluant les conversations comme des biscuits Goglu qu’on trempe dans le chocolat chaud. Au bout d’un moment, la moitié s’effrite et tombe

au fond de la tasse, et on n’en ressort que le morceau qu’on tenait entre ses doigts, dur et ennuyeux. Nous sommes embourbés dans un folklore qui n’a rien à voir avec le réel. Aucune ressemblance avec notre quotidien urbanisé, déneigé, chauffé, motorisé, tempoisé, bardé de duvets d’oies canadiennes et de GoreTex, gavé aux loisirs de glisse et confit à petit feu sur des terrasses qui ressemblent à des barbecues au propane. L’hiver n’a plus rien de l’épreuve terrible qu’il fut autrefois. Pourtant, on fait comme si, scandant l’increvable couplet de Vigneault : « Mon pays, ce n’est pas un pays… » Si on ne le répétait pas machinalement et qu’on s’y arrêtait, on verrait bien ce pays qui n’en est effectivement pas un, c’est surtout l’hiver dans la mesure où cette saison prend encore toute la place alors que la modernité l’a rendue toute petite. Après, on peut se demander si c’est simplement parce que nous avons le piton collé. Mais j’ai plutôt le sentiment que le vide de nos protestations météorologiques a une certaine utilité. Le discours sur l’hiver est un refuge. Là, dans les insignifiances que nous distribuons avec ferveur devant la machine à café, se crée le ciment social. Ensemble, nous oublions nos véritables différends et faisons de l’hiver le bouc émissaire de tous nos irritants. Puisque c’est un sujet rassembleur, il nous permet d’éviter la confrontation tout en râlant haut et fort, ce qui donne l’impression, comme en écoutant Tout le monde en parle, que nous aimons les conversations musclées et que nous savons débattre ou défendre nos opinions. C’est ainsi que se déploie, par exemple, le génie de l’imbécile de service, nourri au sein fielleux de Nathalie Elgrably-Lévy, étalant son climatoscepticisme — et en même temps son ignorance — lorsqu’il a fait -21 ºC la veille. Entre deux soupirs de découragement devant les déconfitures du Canadien, on pourra aussi maudire les cyclistes qui encombrent le chemin quand il neige, ou encore s’étendre sur les vertus comparés des skis de fond et alpin. Parler de l’hiver, c’est un peu remplir avec de la neige les grands trous qui se creusent entre nous quand nous ne parvenons pas à discuter des choses qui comptent. Comme pour le hockey et les vedettes de la télé, parler de l’hiver est rassurant. Ça évite de trop penser en prenant toute la place dans nos têtes. C’est étrange, non ? Un pays de froid avec autant de gens frileux, qui préfèrent s’étendre sur le temps qu’il fait justement parce qu’ils n’y peuvent rien, et que discourir dans cet état d’impuissance permet d’ignorer toutes les choses qu’on a le pouvoir de changer. Dans notre chemise à carreaux, l’hiver, c’est le fil qui dépasse et sur lequel on obsède plutôt que de voir que nos manches sont tachées et le tissu criblé de trous. Bernard Arcand a déjà suggéré qu’on abolisse l’hiver. Contentonsnous donc de ne plus en parler. Faisons de ces quelques mois une jachère de l’esprit, tout à coup qu’il nous pousserait un peu de courage au printemps pour se plaindre d’autre chose que de l’été qui sera évidemment trop pluvieux… D’ailleurs, pour bien faire, ce magazine devrait s’autodétruire quand vous l’aurez lu. Mettez-le donc au feu. Anyway, les grands froids de l’hiver vous ont bien prouvé que brûler les déchets n’a pas d’incidence sur le climat.


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Les secrets d’hiver de Gilles

Vigneault Dès notre premier brainstorm, Benoit Poirier savait tu–suite qui il voulait rencontrer : Gilles Vigneault. Le gars était prêt à longer la 138 pendant 138 heures pour se rendre à Natashquan et remuer avec lui ses vieux souvenirs d’hiver. Pourtant, c’est à Saint-Placide qu’il lui a donné rendez-vous. texte : benoît poirier // photos : john londono (rodeoproduction.com) assistante : virginie gosselin // retouches : visual box (levisualbox.com) cet article est présenté par :


PORTRAIT

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CHRONIQUE

Peter Macleod

ne s’est pas battu pour moi Ma plus belle histoire d’hiver, c’est une histoire de points de suture et de Peter Macleod, avec des accents de tragédie œdipienne. Une histoire que je souhaite ici purger, parce qu’après un verre de Little Penguin de trop à Noël dans ma famille, il s’en trouve toujours un de nous (moi) pour la raconter avec trop de longueurs au chum d’une cousine qui n’avait pourtant rien demandé d’autre qu’un St-Raphaël moitié-moitié. C’est mon Conte pour Tous, mais avec du sang.

texte : catherine therrien illustration : francis léveillée (colagene.com)

J

e suis née à Lac-Drolet, un petit village des Cantons de l’Est d’un peu plus de 1000 habitants. Enfant, l’hiver était consacré à jouer dehors, à la campagne, contrairement à maintenant, où il est consacré à boire un mojito à 12 $ en se disant qu’il faudrait bien se louer un chalet. Jadis, mes hivers étaient teintés de promenades en ski de fond et de frousse d’avoir entendu hurler les coyotes, de ultimate sliding en trois-skis modifié par mon frère patenteux et de tunnels déraisonnablement profonds, loin de l’ISO 9001. Nous traînions souvent à la patinoire du rang, petite et sans prétention, où l’on pratiquait nos slapshot top net en vue du tournoi annuel de hockeybottine de Lac-Drolet. Celui-ci avait lieu à la patinoire du village, plus belle que la nôtre, arrosée maladivement et sertie de bandes abusivement commanditées (on ne peut rien contre les bottes Royer). Naître dans un rang me stigmatisa dès ma naissance. Les enfants des rangs sont d’une caste plus vaillante que les enfants du village, et certainement plus encline au sacrifice. Ils se lèvent aux aurores (remplir un autobus scolaire de flos éparpillés sur des milliers d’acres, c’est long en sale), ne possèdent pas de roller-blades (pour cause de garnotte) et préparent une sortie au dépanneur (20 minutes en char) comme des enfants de Blainville préparent une sortie au Biodôme.


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Les enfants du village avaient leur petit empereur : Peter Macleod lui-même, vedette en devenir, véritable sex-symbol malgré sa moindre main et un précoce abus de gel. Les enfants des rangs, eux, étaient pognés sous l’égide empoisonnée des frères Bolduc, nos voisins. Trop nombreux et vilains. Ils habitaient tous encore chez leurs parents malgré un âge impossible à cerner (16 ? 38 ?), leurs statuts matrimoniaux confus engendrant souvent la construction d’extensions à la maison familiale. Dans leur cour, chars montés, quatre-roues jackés et motocross de compétition : un buffet de burns à volonté.

« Alors je m’échappe. Je suis un mélange de toutes mes héroïnes d’enfance, je suis Jessica Barker avant le t-shirt Fuck Facebook, je suis Myriam Bédard avant Nima, je suis Nathalie Simard avant que ça s’gâche circa 1990. » Le Tournoi annuel de hockey-bottine de Lac-Drolet, c’était notre Woodstock en Beauce, sans La Chicane. S’y inscrivaient des équipes sous trois catégories : Famille, Shop et FTD (FourreTout Défendable), un ramassis de bâtards au lien ténu qui, de toute façon, n’allaient pas gagner. Pour éviter les clubs paquetés, chaque équipe devait compter au moins un enfant et une femme, et le moins possible d’anciens joueurs semi-pros déchus des villages voisins et de fiers-à-bras aux cartes autochtones pas trop legit, mais jamais trop loin. L’ÉQUIPE DE RÊVE En bon leader, mon père avait réuni une équipe de FTD de rêve. Ses joueurs vedettes : lui-même (laitier du comté au différentiel qui aurait fait frémir René Lecavalier) ; Toe-Cap (contracteur du village au surnom ben d’adon) et Peter MacLeod, qui maniait le bâton comme une extension de sa petite main (facile). Quelques cousins, mon frère, une trâlée presque illégale d’enfants et moi complétions le lot, ma sœur ne jouant pas au hockey-bottine. Un peu plus vieille, elle avait atteint cet âge d’or où pantalons de neige et mitaines deviennent optionnels et où il est bien vu de cruiser en ayant froid aux extrémités. Ma mère aussi s’abstenait, ayant trop à l’œil nos collations, engelures et premiers frenchs pour chausser ses bottines chanceuses. Les adultes de notre équipe n’appartenant ni à un syndicat ni au Club des Lions, le comité organisateur (ben lousse face aux lois du travail) avait jugé acceptable de les réunir sous la bannière confuse de « Travailleurs Autonomes ». Dès le début du tournoi, le tirage au sort trancha : les Travailleurs Autonomes allaient affronter les frères Bolduc. Et les frères Bolduc s’étaient pacté un club. Grands, gros, androgynes et mutants, je ne saurais dire encore à ce jour qui étaient leur femme et leurs enfants. Leur signature : équipement flambant neuf et identique du Canadian Tire et cris de ralliement outrageusement baveux. On les haïssait, mais comme on était bien élevés, on les haïssait dans l’évitement, en les

ignorant. Notre équipe des Travailleurs Autonomes était bariolée, un brin pauvre mais avec ben du cœur : ça fait des meilleures histoires anyways. CE FUT UN MASSACRE. Début de troisième, c’est 12 à 0. Peter ouvre son 2e John Player Light et les frères Bolduc saignent des yeux. Notre capitaine de père a cette idée rassembleuse, racoleuse et payante pour les kodaks (qui font de lui un héros) de ne faire jouer que les enfants. Alors que mon frère (don naturel pour les sports), Michaël-Couette (petite queue de rat insolente qui me trippe dessus) et moi-même (une moue sans pareil) occupions la glace de nos 8 à 10 ans bien sonnés, l’improbable se produit : je me retrouve magiquement en échappée. Moi qui faisais simplement ma fraîche au centre de la patinoire, mâchouillant mon cache-cou, trop consciente du gros capital de sympathie provoqué par notre manœuvre à la Mighty Ducks. Alors je m’échappe. Je suis un mélange de toutes mes héroïnes d’enfance, je suis Jessica Barker avant le t-shirt Fuck Facebook, je suis Myriam Bédard avant Nima, je suis Nathalie Simard avant que ça s’gâche circa 1990. Portée par les cris de la foule et l’image mentale de mes idéaux féminins que je ne sais pas encore inquiétants, l’improbable se produit une seconde fois : le plus vieux (? ans) des frères Bolduc me dépasse de quelques enjambées, lève mon bâton… et me vole la rondelle. Un geste cave et vicieux a le don de souder un village : la foule est en émoi. Mon père (ce héros) laisse échapper le deuxième juron de sa vie, ma mère devenue hockey-mom plonge son regard affligé dans celui de la mère Bolduc pour la faire sentir mal et mon frère a un geste tendre et protecteur qu’il niera pour le reste de sa vie. Peter Macleod chain smoke. Je retourne au banc, défaite, petite. Le silence de plomb qui règne sur la patinoire gonfle pourtant mon égo et me fait regretter de ne pas avoir mis mon beau passe-montagne vert forêt. Par amour (évidemment), mon père (ce héros ?) décide que je vais bencher, sous couvert de m’épargner autres vilenies. Peter profite du spotlight et saute sur la glace, décidé à nous inscrire au pointage. J’ai mal à mon but volé (mon tir à la « j’râcle la patinoire » aurait rentré, c’est sûr), mais j’ai au moins les fesses au chaud. J’en profite pour espionner ma sœur qui finalement pogne vraiment fort avec son perfecto (-20°C dehors). Un chaos sans nom me tire de ma rêverie préadolescente : Bolduc-court-surpattes, expulsé de la mise au jeu par l’arbitre (le boucher de la Co-op) se venge en snappant la puck… sur l’arcade sourcilière de mon frère. Je vous avais promis du sang, je peux vous dire que la parfaite petite patinoire du village perdit son innocence. Nous déclarâmes forfait. En route vers l’hôpital, mon père est malgré tout fier de ses enfants, tout ensanglanté, lubrique et fraîche-pet qu’ils soient. Moi, j’étais fière qu’on soit dépareillés, mais tellement unis. Quant aux Bolduc, on raconte qu’ils n’ont plus jamais osé s’inscrire et ont parti leur propre tournoi annuel de toc (à l’argent), à laquelle j’irai un jour les laver. À père héros, fille vindicative… Et pour Peter Macleod, qu’on se le dise : au hockey-bottine, il n’a de solide que les pics de gel de ses cheveux. Et une jolie cuirette.


BOUFFE

E

n lisant les premières pages du livre, on avait l’impression que les deux amis se connaissaient depuis toujours. On avait tort. Martin Picard a rencontré Marc Séguin au Pied de cochon dans les premières semaines de vie du restaurant, en 2001. Ils avaient tout pour s’entendre : une passion pour la chasse, la pêche, la bouffe, l’alcool. Les deux amis vouent aussi un culte au sirop d’érable, le vrai, celui qu’on prend le temps de faire dans les règles de l’art, sans contraintes de temps et de rentabilité. C’est sur le terrain derrière sa maison que Marc Séguin a construit sa cabane, quelques années avant que le chef fasse l’acquisition de la sienne. « Mon grandpère avait une cabane à sucre et je me souviens d’y avoir été, je me souviens de ce que ça goûtait dans le temps. Je n’ai jamais retrouvé ce goût après ; jusqu’à ce que j’entaille mes érables, jusqu’à ce que je comprenne que la cuisson fait une différence. » Une fois par année, avec femmes et enfants, les amis s’organisaient une journée des sucres à la cabane à Marc, un événement annuel informel et extraordinaire qui a changé leur relation avec l’hiver. « Ça coupe l’esti d’hiver, ça le raccourcit d’un gros mois », dit Marc sous les hochements de tête de Martin, qui ajoute qu’il ne connaît pas beaucoup de personnes qui n’aimeraient pas se retrouver dans un bois en plein soleil en train d’entailler. « Tu finis par tout oublier. Il y a une magie qui opère. » Semblerait d’ailleurs que cette magie gagne de plus en plus de Québécois, qui, aux dires de Marc, n’ont jamais acheté autant de cabanes à sucre que maintenant. On pensait pourtant que le moyen magique de rendre l’hiver plus supportable était de se payer une semaine tout-inclus dans le Sud. Pour le chef et le peintre, la cabane à sucre est synonyme de plaisir. « Ça fait partie de notre génétique. C’est la meilleure façon que j’ai trouvée d’expliquer la relation qu’on a avec la cabane à sucre », dit Martin, qui ne se souvient même plus si cette phrase est de lui ou de Marc ; preuve que tous deux partagent le même amour pour cette institution enracinée profondément dans les mœurs québécoises. « Les gens entrent dans la cabane à sucre comme s’ils entraient chez eux. Ils en sont presque cavaliers, mais c’est ça la beauté. Jamais les gens ne se permettraient de faire ça dans un restaurant, c’est trop encadré. À la cabane à sucre, le monde est chez eux, et ça c’est beau. » À les entendre parler, on jurerait que tous les Québécois attendent impatiemment ce moment de l’année. Pourtant, moi, mes souvenirs ont le goût d’omelettes frettes et d’oreilles saveur de crisse et me rappelle la déception d’un petit bâton de tire qui fond trop vite plutôt que d’un repas dont je rêverais parfois en plein été. C’est là que Marc s’enflamme. « C’est de l’esti d’expérience de marde, quand tu vas à cabane à sucre, que ça te coûte 20 $, que tu fais la file, que tu manges sur une table à pique-nique pis qu’il faut que tu manges vite. Pourtant, à part la tire, tout peut être réinventé. » Ce que dit Marc, dans le fond, c’est que ça en prendrait pas gros pour améliorer le goût de patate en poudre que laissent en bouche plusieurs cabanes à sucre. Martin s’oppose en disant que ça en prend des menus traditionnels. « Ça fait partie de nos racines, ça te fait comprendre notre histoire. » Il m’ordonne d’écrire que lui, il aime la réussite. Peu importe laquelle. « Les cabanes à sucre qui réussissent, je suis sensible à ça. » Ainsi, le chef reconnu pour faire éclater les

« Les gens entrent dans la cabane à sucre comme s’ils entraient chez eux. Ils en sont presque cavaliers, mais c’est ça la beauté. » – Martin Picard

mets traditionnels respecte les places commerciales, toujours pleines, qui servent un menu sans assaisonnement. « C’est grâce à des gars comme Constantin (ndlr : un pilier des cabanes à sucre commerciales) si j’ai réussi à rendre ma cabane rentable. Parce qu’il a pavé le chemin avant moi. » Avec son immunité d’artiste, Marc se permet de chialer sur la qualité du sirop d’érable, sur le fait qu’il n’y a rien qui encadre la profession, rien qui oblige un producteur à marquer la date sur son produit. Martin écoute en tirant sur une mèche de ses cheveux et préfère se dissocier des propos de son ami. « Je tiens pas à me faire brûler ma cabane, faque tout ce qu’il dit, ça le regarde. Les gens font ce qu’y veulent comme ils veulent. Moi, je fais les affaires à ma façon et je fais la promotion de ce que je crois qui est bon. C’est comme ça que je participe à l’évolution de la gastronomie. » On a pourtant l’impression que s’il n’était pas enregistré, lui aussi hausserait la voix pour revendiquer un sirop d’érable qui goûte pareil comme celui de notre jeunesse (et, si on tient compte de l’âge du chef, le sirop devait vraiment être bon dans son temps)… Mais ce n’est qu’une impression. Marc semble caresser l’espoir que son ami change le cours des choses. « En faisant les affaires à ta manière, tu risques d’influencer des gens. C’est un geste public d’acheter une cabane à sucre et de faire de la gastronomie avec du sirop d’érable. Il va y avoir plein de perroquets qui vont essayer de faire la même chose. » martin : Ben pas tant que ça ! Moi, j’aurais aimé ça qu’il y en ait plein de perroquets. Mais tu vois… marc : Il va en avoir. martin : C’est déjà notre 4e saison et pas personne encore a entamé le pas. J’aimerais ça, moi, que les chefs se lancent là-dedans, qu’ils achètent des cabanes, qu’il y ait des menus. Ça serait une tabarnouche de belle fenêtre sur le monde. Le propriétaire du Pied de cochon reconnaît que le sirop d’érable, même si c’est un des meilleurs sucres au monde entier et qu’il est aimé de tous, est difficile à travailler et à sortir de son cadre déjeuner. Il sait cependant qu’il y a moyen, à coups d’essaiserreurs, de rendre les gens heureux en offrant quelque chose de nouveau. Miser sur le sirop d’érable pour faire connaître le Québec, sa gastronomie et ses richesses, c’est pas bête. La conversation bifurque ensuite vers la vie de famille, la vasectomie, l’astrologie (je ne peux quand même pas passer sous silence que Martin m’a demandé mon signe astrologique) et la masturbation, mais rendu là, l’enregistreur était éteint.

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Urbania #33 Hiver québécois