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WWW.URBANIA.CA HIVER 2003 | NUMÉRO 03 | FABRIQUÉ À MONTRÉAL | 4,95 $

EN KIOSQUE JUSQU’AU 21 MARS 2003


une présentation de

en collaboration avec

L’Atlantique en solitaire

LAVAL Salle André-Mathieu 6 au 15 janvier 2004

raconté par le navigateur

damien de pas un film réalisé par

LONGUEUIL Salle Pratt & Whitney 19 au 25 janvier 2004

évangéline de pas

MONTRÉAL Salle Pierre-Mercure 3 au 6 février 2004 MONTRÉAL Théâtre L’Olympia 26 au 29 février 2004

RÉSERVEZ (514) 521-1002 · · · 1 800 558-1002

raconté par l’aventurier

100 jours

frédéric dion

en kayak

MONTRÉAL Théâtre L’Olympia 15 janvier 2004 / 19 h LONGUEUIL Salle Pratt & Whitney Canada 7 mars 2004 / 19 h LAVAL Salle André-Mathieu 8 mars 2004 / 20 h


6 8 13 15 16 19

DIS-MOI CE QUE T’ACHÈTES... Sondage sur le terrain (Carrefour Laval, Plaza St-Hubert et au Centre-ville) des goûts commerciaux de nos concitoyens.

DES GENS QUI ONT LE SENS DES AFFAIRES Portraits de quelques personnages célèbres et moins célèbres de notre univers commercial québécois.

MERCENAIRES MERCANTILES À SARAJEVO Une correspondance de Michaël Reyburn.

LE COMMERCE À AMSTERDAM Une balade dans les rues d’Amsterdam avec notre guide de luxe, Paul Bernier.

DU HOCKEY ET DES MILLION$ Amateur de hockey au cœur brisé depuis le départ de ses Nordiques, Guillaume Fradette nous offre un essai sur la commercialisation du sport.

PROULX vs. PROULX Steve Proulx, auteur du livre Boycott, se livre à une entrevue avec lui-même, par lui-même. Convergence, quand tu nous tiens.

20 22 24 27 28 30

URBANIA 03 | COMMERCE | 3

SO MM

AIR E

SOUVENIR DE ROGER Gaëtan Namouric, publicitaire, s’interroge à savoir si la pub est un art.

OMAR AKTOUF : MOUTON NOIR DES HEC Le professeur anti-conformiste décrit les travers de l’économie mondialisée et nous présente sa vision d’un commerce plus juste et équitable.

DÉBAT DE CUISINE Un débat opposant une adepte des grandes surfaces et une inconditionnelle des commerces de quartier.

LIVE FROM QUEBEC CITY Depuis la fin de l’opération Scorpion, les commerçants de Québec ont pris le relais. Eveline Giles décrit l’esprit commercial qui règne dans la capitale.

EN INVENTAIRE Ce qui nous restait en stock d’information insolite sur le monde des affaires.

AFFAIRES Entrevue que nous a accordée Daniel Côté, fondateur d’Ameublement Elvis, en échange d’un vieux poêle réusiné.


Coordonnatrice Katia Reyburn Conception graphique Toxa Photographe Maïté Larocque Illustrations Repless Abandon Site web Franck Desvernes Collaborateurs Paul Bernier Dav Bordeleau Françoise Cournoyer Monique Desbiens Omeech Guillaume Forget Guillaume Fradette Eveline Giles Patrick John-Lord Joseph Catherine La Haye Zela Lobb Gaëtan Namouric Isabelle Ouimet Gabriel Poirier-Galarneau Steve Proulx Vanessa Quintal Michaël Reyburn Guylaine Saucier Edris Toussaint Vincent Tomasz Walenta Vlad Yakobchuk

ILLUSTRATION : TOMASZ WALENTA

Rédacteurs en chef Philippe Lamarre Vianney Tremblay

Édito 03

C

ontrairement à l’idée reçue, être en affaires n’implique pas nécessairement le désir absolu de faire la piasse. Parfois, le seul objectif financier est de rester à flot. Prenez Urbania par exemple : avec des choix de couvertures aussi peu « vendeurs » (pensez à Monsieur le Maire ou à Jack le Hell’s Angel à vélo), nos chances de faire fortune sont, avouons-le, plutôt minces. La présence de quelques publicités nous assure toutefois un revenu suffisant pour couvrir nos frais d’impression. Le jour où nous vendrons plus de pub (n’ayez crainte, nous ne ferons pas un Nightlife de nous-mêmes), tout ce bel argent sera réinvesti de manière tout à fait intelligente : payer les amis collaborateurs, augmenter le nombre de pages, le tirage, la fréquence de parution et, bien sûr, la quantité de tequila et la qualité des hors-d’oeuvres aux partys de lancements. Nous sommes désolés que cette troisième édition du magazine vous parvienne tardivement. À quelques jours de la date de tombée, le Mouvement Desjardins —pour qui nous avions réservé la couverture arrière — s’est subitement désisté. Étant des gens persévérants et plein de ressources, nous nous sommes tournés vers notre alma mater, l’uqam, pour leur proposer cette belle opportunité promotionnelle. Sans succès. Avec les petits cochons en couverture, disons que leur slogan « Prenez position » aurait pu être interprété d’une manière autre qu’académique... Redoublant d’ardeur, nous avons donc entrepris notre périple de vendeur itinérant, cognant de porte en porte, notre maquette sous le bras. Quelle ironie tout de même que de conclure notre aventure dans le monde du commerce par cette expérience sur le terrain. Comme si le fait de devoir nous vendre ainsi rendait le projet encore plus noble et glorieux. Bonne lecture ! L’équipe d’Urbania

Barmaid Marie-Julie Rochon Ventes publicitaires Patrick John-Lord Joseph (514) 989-9500 ou pub@urbania.ca Fournisseur officiel de fontes™ Fountain www.fountain.nu Publié quatre (4) fois l’an Mars · Juin · Septembre · Décembre

Impression Imprimerie Falcon 514.336.2238

Distribution La Maison de la Presse Internationale

Abonnements 1 an (4 numéros) 15,00 $ (+ taxes = 17,25 $) 2 ans (8 numéros) 25,00 $ (+ taxes = 28,75 $)

FAITES FRUCTIFIER VOTRE ÉPARGNE !

OU COMMENT DEVENIR RICHE EN INVESTISSANT DANS UN MAGAZINE INDÉPENDANT Oubliez les fonds communs de placement, nous avons un meilleur conseil pour faire fructifier votre argent. Si vous lisez ces lignes, il y a de fortes chances que vous ayez déboursé 4,95$. Si vous êtes abonné pour deux ans, cet exemplaire vous revient à 3,12$. Mais là où ça devient vraiment intéressant, c’est que contrairement à un billet de cinéma, une frite ou un massage de pieds, cet achat prend de la valeur. Lorsque vous vous abonnez, il arrive chez vous protégé des intempéries dans sa magnifique pochette de plastique translucide. Comme tout bon placement, votre exemplaire d’Urbania traversera l’épreuve du temps avec panache et risque même de subir des poussées de prix vertigineuses qui rendront l’investisseur en vous fou de joie.

Dépôt légal

Vous pouvez également accélerer cette tendance inflationniste en adoptant deux stratégies : acheter l’ensemble du stock et le brûler pour n’en conserver qu’une seule et unique copie (effet de rareté) ou encore motiver les gens autour de vous à se le procurer (effet de popularité). Dans les deux cas, par votre intervention, vous assurez la survie du magazine et permettez à la bulle spéculative de gonfler pendant encore bien des années.

Bibliothèque nationale du Québec, 2003 Bibliothèque nationale du Canada, 2003

TÉLÉCHARGEZ LE FORMULAIRE D’ABONNEMENT SUR NOTRE SITE : WWW.URBANIA.CA

© 2003, Toxa inc. Le contenu d’Urbania ne peut être reproduit, en tout ou en partie, sans le consentement écrit de l’éditeur. Urbania est toujours intéressé par vos articles, manuscrits, photos et illustrations. Nous ne sommes cependant pas responsables des soumissions non-sollicitées en cas de perte ou de dommage. POSTE-PUBLICATIONS Inscription N° 40826097 MAGAZINE URBANIA 3708, BOUL. SAINT-LAURENT 2e ÉTAGE MONTRÉAL (QUÉBEC) H2X 2V4 T 514.989.9500 F 514.989.8085 INFO@URBANIA.CA

WWW.URBANIA.CA

L’HISTOIRE DE LA COUVERTURE

MIGHTY DAV À LA RESCOUSSE Vous nous connaissez, nous et notre fâcheuse tendance à vouloir sans cesse vous surprendre. Eh bien, sachez que nous avons failli succomber à la tentation de mettre une paire de seins sur la couverture et de déposer délicatement le mot « Commerce » entre les deux atouts de chair. Ça aurait certainement attiré les regards, mais on avoue que ça aurait été un peu facile, et un peu pute. Nous nous sommes donc sérieusement creusé les méninges afin de trouver quelque chose de moins racoleur. Nous avons réfléchi, griffonné des milliers d’idées, élaboré des concepts mettant en vedette des personnalités aussi variées que Guy Lafleur, Mitsou, Monique Jérôme-Forget et même Herbert Léonard... Nous avions désespérément besoin d’un regard neuf. Nous avons donc eu la brillante idée (ça en faisait finalement une) de téléphoner à notre pote illustrateur, ce cher Dav Bordeleau. Fraîchement reposé par son périple à Windsor, Dav est apparu au studio tel un sauveur, extirpant de son portefeuille le concept des tirelires gribouillé sur un bout de papier de la taille d’un timbre-poste. Merci Dav.

www.replessabandon.com


LA VALEUR DU MARCHÉ DES BOISSONS GAZEUSES AUX ÉTATSUNIS, EN MILLIARDS DE DOLLARS. CHAQUE AMÉRICAIN DÉPENSE DONC EN MOYENNE 240$ PAR ANNÉE.

URBANIA 03 | COMMERCE | 5

1% 2500

35$

Nombre de messages commerciaux auxquels nous sommes exposés chaque jour.

3171283 Nombre de mentions de l’émission Star Académie dans les médias synergisés de Quebecor durant la seule année 2003.

VALEUR ESTIMÉE DE LA MARQUE COCA-COLA. ON PARLE ICI DU NOM ET DU LOGO.

NOM DE DOMAINE BUSINESS.COM

80%

70 MILLIARDS $

576 $

MONTANT MOYEN DÉPENSÉ PAR LES QUÉBÉCOIS POUR ACHETER LEURS CADEAUX DE NOËL.

7500000$ LE PRIX PAYÉ POUR OBTENIR LE

DU COMMERCE MONDIAL SE FAIT ENTRE MULTINATIONALES ET LEURS FILIALES. BIZARREMENT, C’EST LE MÊME POURCENTAGE DE NOS EXPORTATIONS QUI PRENNENT LE CHEMIN DES ÉTATS-UNIS…

LE CHIFFRE D’AFFAIRES ANNUEL (EN DOLLARS US) DE LA PLUS GROSSE ENTREPRISE AU MONDE, WAL-MART, ÉQUIVAUT À L’ENSEMBLE DE L’ACTIVITÉ ÉCONOMIQUE DU QUÉBEC.

LE COMMERCE

Bon an mal an, un resto montréalais sur cinq fait faillite… pour être remplacé aussitôt par un nouveau. Avec 7000 restos, Montréal est l’endroit en Amérique du Nord où l’on retrouve la plus grande concentration de restaurants par habitant.

1/5

1284

DATE À LAQUELLE LE PREMIER CODE-BARRES FUT SCANNÉ. LE GESTE HISTORIQUE S’EST EFFECTUÉ SUR UN VULGAIRE PAQUET DE GOMMES WRIGLEY.

MILLIARDS

Part de marché qu’occupe le café équitable au Canada. Au niveau international, c’est 5%.

NOMBRE DE GUICHETS AUTOMATIQUES AU CANADA. ENTRE EUX, ILS TOTALISENT 1,2 MILLIARDS DE TRANSACTIONS PAR ANNÉE.

26 JUIN 1974

235$

Nombre de dépanneurs sur l’île de Montréal.

La valeur des exportations internationales de biens et de services du Québec; dont 116 MILLIONS $ de sirop d’érable.

16546

68

MILLIARDS

Le prix payé par Nike pour le design de son logo créé par Caroline Davidson, une étudiante, en 1971. Une rumeur court à l’effet que Phil Knight, fondateur de Nike, lui aurait à l’origine offert des royautés de l’ordre de 5¢ pour chaque utilisation subséquente du logo, mais elle aurait décliné l’offre...

1134, rue Mont-Royal Est 514 525 7741


DIS-MOI CE QUE T’ACHÈTES... Les marques sont aujourd’hui devenues des symboles capables de nous couvrir de succès… ou de ridicule. La ligne entre les deux est fine—qui ne ressent pas une certaine gêne d’avoir un jour porté des pantalons Converted? Afin de découvrir les tendances actuelles, nous avons squatté trois lieux commerciaux de la région métropolitaine. Voici un survol des goûts de plusieurs Montréalais, quelques Lavalois et de nombreuses fashion victims. Carrefour Laval

Justin, Étudiant

Hugues, Professeur

Mélanie, Couturière

Eric, Serveur métrosexuel

Alexis, Écolier

1) Village des valeurs 2) J’aime pas les marques. 3) Parasuco

1) Club Price 2) Dex 3) Made in China

1) Simons 2) Parasuco 3) Kia

1) Zara 2) BMW 3) Mazda

1) Freedom 2) Karl Kani 3) FUBU

Centre-ville de Montréal

Martin,

Bryant, Agent de sécurité

Elisabeth, Étudiante à John-Abbott Le-Le, Étudiante

Lloyd, Portier aux danseuses

1) The Bay 2) Levi’s 3) Dockers

1) Vibe 2) Baby Phat 3) Fresh

1) Urban Outfitters 2) Polo 3) B.U.M.

1) Vestiaire sportif 2) Nike 3) Reebok, y font rien qu’imiter Nike.

Fernand, Retraité

Jacqueline, Retraitée

Marie, Vendeuse Ardène

Tania, Réceptioniste

Tom, Mécanicien

1) Valentine 2) Valentine 3) McDonald’s

1) IGA 2) Maxwell House 3) Encore Café

1) Space FB 2) Mustang 3) Tommy Hilfiger

1) Reitman 2) Joseph Ribkoff 3) Hyundai

1) Italmelodie inc. 2) Marshall ampli 3) Kia

Représentant en imprimerie 1) Archambault 2) Unibroue 3) Quebecor, sont trop gros.

Plaza Saint-Hubert


URBANIA 03 | COMMERCE | 7

1) Quel est votre magasin favori ? 2) Quelle est votre marque préférée ? 3) Quelle marque vous détestez ?

Carrefour Laval

Julie, Vendeuse

Zarina, Étudiante

Brandon, Étudiant

Martin,

1) Tristan & Iseult 2) Giorgio Armani 3) Eddy Bauer

1) Simons 2) Parasuco 3) Jacob

1) Simons 2) Quicksilver 3) Sanyo

1) En Équilibre 2) Rewind 3) Jacob

Photographe

Simon, Vendeur chez Cachet 1) Le Monde des athlètes 2) Puma 3) Adidas

Centre-ville de Montréal

Danny, Étudiant à Dawson

Annick, Chiropraticienne

Mathieu, Ingénieur électrique

Spider Man, Superhéros déchu

Eric, Street marketer

1) Mexx, c’est classe comme vêtements. 2) Nike, ça veut dire sport. 3) Tommy, c’est vraiment cheesy.

1) Panier santé à Granby 2) Diesel, j’en suis habillée des pieds à la tête. 3) Parasuco, c’est laid.

1) Music World 2) Wilson, les meilleurs bâtons de golf. 3) Tommy Hilfiger

1) Mars Comics 2) Spiderman, man! 3) Batman, man!

1) Holt Renfrew, parce qu’un jour j’vais me’l’payer! 2) Adidas, c’est confortable. 3) Nike, trop de marketing.

Plaza Saint-Hubert

Camilla, Négociatrice à l’exportation 1) Jacob 2) Sony 3) Lada

Marc, Cherche un emploi

Mélanie, Accesoiriste de cinéma

Marcel, Mannequin de vitrine

Jacqueline, Ménagère

1) Dollarama 2) Made in China 3) Ecko

1) Le Décorateur de Montréal 2) Diesel 3) McDonald’s

1) Donat le chapelier 2) Classy 3) Gab, pour ses mannequins sans tête.

1) La Baie 2) Western House 3) Sony


URBANIA 03 | COMMERCE | 8

Laure Waridel Co-fondatrice d’Équiterre et auteure du livre L’envers de l’assiette Montréal

Comment s’est développé votre engagement pour le commerce équitable ? Lors d’un stage de développement international au Chiapas, je me suis rendue compte qu’on ne remettait jamais en question les causes de la misère des pays du sud. La question qui me préoccupait alors était : plutôt que de leur offrir la charité sous forme d’aide au développement, comment faire en sorte que ces gens qui nous fournissent notre café aient un meilleur niveau de vie ? À votre retour, vous étiez décidée à changer les choses ? Oui. Le mouvement en faveur d’un café équitable existait déjà en Europe, mais était très peu présent au Québec. Pourquoi ne pas simplement avoir ouvert un café ? Seriez-vous meilleure porteparole que barrista ? J’ai tendance à donner, alors je crois que j’aurais pas vendu grand-chose… Qu’est-ce que ça prend pour que le mouvement équitable se généralise ? C’est un travail de longue haleine puisqu’il faut sensibiliser une personne à la fois. Par exemple, chaque fois qu’un responsable des achats d’une entreprise décide d’acheter du café équitable, c’est une petite bataille de gagnée. On dit souvent que notre gouvernement ne peut rien faire, qu’il ne peut pas aider les travailleurs d’un autre pays, mais ce n’est pas vrai. Imaginez seulement si chaque ministère, chaque bureau gouvernemental servait du café équitable. Un frein majeur demeure le prix plus élevé du café équitable. En tant que consommateur, il est certain qu’on veut toujours payer le moins cher possible. Mais sans le savoir, on incite les entreprises à réduire leurs coûts, c’està-dire à payer moins cher les travailleurs et les ressources. Résultat : des gens qui crèvent de faim parce qu’on achète leur production à des prix misérables. Pour inverser la tendance, faudrait-il instaurer une taxe sur le café afin de subventionner le café équitable ? Oui, mais avec le libre-échange ce genre d’initiative est interdite. L’alena et l’omc empêchent toute tentative d’imposer des barrières non-tarifères. C’est insensé! Les ententes commerciales sous l’égide de l’OMC ont toutes des clauses qui empêchent de discriminer un produit sur la base de la manière dont il est produit. Selon cette logique un grain de café est un grain de café, qu’il soit produit par un producteur libre ou un travailleur affamé.

On dit du café qu’il est le deuxième produit le plus transigé, après le pétrole. Le marché mondial est-il dominé par des multinationales, comme c’est le cas avec les pétrolières ? En effet, il y a 4 grandes multinationales qui contrôlent le café : Kraft (Altria), Procter & Gamble, Nestlé et General Mills. Les prix du café sont déterminés par les multinationales sur les bourses de nyc ou de Londres. De plus, beaucoup d’investisseurs considèrent le café uniquement comme une commodité spéculative contribuant ainsi à cette économie de casino sur laquelle les producteurs n’ont aucune emprise. La solution ne serait-elle pas dans la création d’une OPEP du café, une organisation dirigée par les pays producteurs ? Il y a déjà eu une initiative en ce sens. En théorie, c’est une excellente solution, mais en pratique, l’élite des pays concernés n’a pas les mêmes intérêts que les petits producteurs. Les dirigeants préfèrent souvent recevoir les faveurs des multinationales que les plaintes des cultivateurs. Votre chronique à la radio s’intitule Acheter c’est voter. Croyez-vous que notre pouvoir de citoyen réside désormais dans nos choix de consommation ? On demeurera toujours des citoyens, mais je me dis que la démocratie c’est plus qu’aller voter à tous les 4 ans. C’est un processus. Il faut continuer à mettre de la pression sur les entreprises et les gouvernements, en consommant de manière informée. Avec le livre L’envers de l’assiette, l’alimentation demeure donc votre cheval de bataille. S’alimenter, c’est un geste de tous les jours. L’alimentation est une industrie liée à l’écosystème et des centaines de milliers d’emplois en dépendent. Il ne faut pas oublier que les aliments que l’on mange sont cultivés, récoltés, emballés, transportés, vendus par des gens. En toute franchise, à quand remonte votre dernier Big Mac ? Whoa... Ça fait un petit bout de temps! Mais j’imagine qu’à l’époque, j’ai dû l’apprécier. Comme quoi tout le monde peut changer. N

interview par vianney tremblay M photo par maïté larocque


URBANIA 03 | COMMERCE | 9

Menick Barbier des sportifs Rosemont

Commençons par la question classique : quand as-tu ouvert ton salon ? J’ai terminé mes études de barbier à l’âge de 15 ans en 1956 et à l’époque il fallait travailler trois ans pour un autre barbier avant de pouvoir être considéré comme professionnel. À 18 ans, en mai 1959, j’ai racheté pour 1000 $ le salon d’un barbier qui prenait sa retraite. J’avais 400 $ en poche et il m’a avancé la différence. C’était le temps où la parole avait encore une valeur! Avais-tu déjà en tête d’en faire un salon de barbier pour « sportifs » ? Pantoute! Ça l’est devenu avec le temps. Au départ, j’avais des clients qui jouaient dans la ligue de hockey Métropolitaine, Michel Bergeron par exemple. Pis y avait aussi des lutteurs : Johnny Rougeau, Dino Bravo, Gino Brito. Plus tard quelques joueurs du Canadien comme Serge Savard ou Guy Lapointe sont devenus des réguliers. D’ailleurs, parlant du Canadien, Réjean Houle s’en vient ici d’une minute à l’autre [ndlr : Effectivement, quelques minutes plus tard, Pinotte était sur place. Allez voir notre site web si vous ne nous croyez pas]. Pourquoi es-tu devenu barbier ? Parce que j’étais un peu paresseux... J’avais pas le goût de me salir les mains en travaillant dans la construction ou comme plombier. De toute manière, je suis un rassembleur avant tout. Je voulais avoir un spot à moi où les gens viennent me voir. Ce que j’aime, c’est d’être en gang. Je me souviens que quand Michel Therrien s’est fait congédier, la première sortie publique qu’il a faite c’était ici, à ton salon. Pourquoi penses-tu que les gens connus se sentent à l’aise de se confier à toi ? Sûrement parce que je sais les réconforter. J’ai l’expérience, j’ai 63 ans pis ça va faire 45 ans que je fais ce métier là. Aussi, je ne suis pas fatigant avec eux, j’essaye de leur changer les idées. Je ne leur pose pas les questions qu’il n’ont pas envie de se faire poser. Qu’est-ce qui fait que tes clients reviennent ? Parce que je suis fiable. Je réponds toujours au téléphone, je retourne mes appels. Être disponible, c’est la première qualité en affaires. Y a rien qui m’énerve plus que quelqu’un qui part en business et qui s’attend à avoir tout cuit dans le bec.

Quand est-ce qu’un client devient ton chum ? Tous mes clients sont mes chums, à différents niveaux. Ça dépend des affinités qu’on a. As-tu déjà eu à faire de la pub ? J’ai tout le temps eu des chums journalistes comme Toto Gingras qui me l’ont faite gratis. En passant, as-tu vu l’émission que Pierre Marcotte a faite sur moi? C’était bon en tabarnac! Je pensais qu’une heure, ça allait être long, mais ça a passé comme du beurre dans la poêle! As-tu un dauphin à qui tu comptes transférer le salon ? Jamais de la vie! Quand je ne serai plus là, le salon va fermer. Tout ce qu’il y a sur les murs ici s’en va aux archives de la Ville de Montréal. C’est Gilles Proulx qui m’a fait réaliser que j’étais sûrement le dernier barbier dans mon genre en ville. Prends-tu des vacances ? Jamais. Je travaille 6 jours sur 7, pis je prends pas de vacances. Je manque trop d’affaires quand je ne suis pas au salon. Qu’est-ce que t’aimes le plus de ta job ? Le monde. Regarde le gars là-bas, il est venu de Laval pour me voir. Il arrive ici, me serre la main, il est content de me voir parce que je suis toujours de bonne humeur. Ça c’est important. J’aime quand les gens se sentent chez soi. As-tu quelque chose à dire à propos des modes capillaires ? J’aurais jamais cru voir revenir la mode des cheveux courts! Après les années 70, je pensais que les cheveux longs allaient être là pour rester. Ceux qui pensent que le monde évolue se fourrent un doigt dans l’oeil. La vie, c’est un cycle. Tu dois avoir fait beaucoup de coupes Longueuil ? Pas tellement… Ça fait peut-être juste un an ou deux que je connais l’expression. Mais chez Menick, le client est roi, même si on essaye parfois de le raisonner! N

interview par philippe lamarre photos par maïté larocque

Visitez le salon de Menick en 360˚ sur notre site web : www.urbania.ca (section Sondage)


URBANIA 03 | COMMERCE | 10

Est-ce qu’une épicerie de quartier peut survivre à l’heure des hypermarchés? Chez Simchas, la petite épicerie du boulevard Saint-Laurent au décor d’une autre époque, le sourire primera toujours sur le lecteur de code-barre.

x Depuis combien de temps êtes-vous en affaires? Depuis 1948. Avant, j’étais au marché Saint-Jean-Baptiste. Tu n’as pas connu ce marché au coin de Rachel et Saint-Laurent, tu es trop jeune. J’avais un espace pas plus grand qu’une cuisine et ça marchait très bien. Après sa fermeture, nous nous sommes installés plus au sud, au coin de Napoléon, en novembre 1966. Ça fait donc… 37 ans! De quel pays êtes-vous originaire? De Roumanie. Je suis arrivé en 1946 à Toronto. Mais j’ai pas aimé Toronto, les gens sont snobs. Des amis m’ont alors invité à Montréal; j’y suis venu et j’y suis resté. C’est drôle parce que mes enfants, eux, sont nés ici, mais habitent à Toronto. Avez-vous déjà fait de la pub pour votre commerce? Jamais. Je n’ai même pas de circulaires. Je n’en ai pas besoin pour attirer les clients, ce sont des gens du quartier qui savent qu’ici on trouve des fruits frais, moins chers que chez Profitgros. Aujourd’hui, la plupart des gens magasinent selon les spéciaux dans les circulaires. Ils comparent les produits entre eux et vont en voiture acheter où c’est moins cher. C’est une perte de temps et d’essence. Chez moi, c’est toujours moins cher. Une mangue que je vends 0,99 $, ailleurs c’est 1,99 $. Au lieu de dépenser en publicité, je peux offrir des prix vrais. Qu’est-ce qui fait qu’on ferait un détour pour venir chez Simchas? Je crois que tous les clients réguliers qui viennent chez moi se sentent comme à la maison. Je fais une très bonne choucroute, alors peut-être que certaines personnes viendraient de loin pour en manger. Regarde, tu vois les choux dans le fond là-bas? C’est avec ça que je fais ma recette spéciale de choucroute. À une époque, j’avais une entente de non-concurrence avec le vieux Moishes du restaurant à côté : lui il avait la recette de coleslaw, moi la recette de choucroute. Quelle époque était la plus agréable/rentable pour votre commerce? Avant l’arrivée des bars sur le boulevard Saint-Laurent, c’était plus familial. Les gens du quartier trouvaient tout ce dont ils avaient besoin. Maintenant, en face il y a un bar, à côté un bar et à droite, un autre bar.

François Rebello

k

Directeur, Groupe Investissement Responsable Montréal

Comment la fermeture de Warshaw vous affecte-t-elle? Nous avions une bonne relation avec eux. C’était loyal. Si j’annonçais un article à 0,89 $, lui le vendait à 0,99 $. Et pour un autre produit, c’était le contraire. Comment percevez-vous l’arrivée des supermarchés, par exemple, le nouveau Provigo sur l’avenue Mont-Royal? Provigo n’a rien inventé, des supermarchés ça se faisait dans le temps avec Steinberg. Mais Provigo sur Mont-Royal, je ne les aime pas. Ils envoient un espion de temps à autres pour vérifier mes prix… N

Simcha Leibovich Épicier Montréal


Président de la Fédération étudiante universitaire du Québec (feuq) de 1994 à 1996, cet idéaliste pragmatique a décidé d’intégrer le système pour en améliorer les travers. Rencontre avec un militant de l’investissement éthique.

PHOTO : MAÏTÉ LAROCQUE

Quel est votre rôle dans l’univers financier? On scrute le comportement social et environnemental des grandes entreprises et on aide les investisseurs à en tenir compte pour choisir les titres de leurs portefeuilles de placement.

La première horlogerie de Montréal, qui a ouvert ses portes en 1906, occupe un espace bien particulier au pied d’une église de la rue Sainte-Catherine est, face aux Foufounes Électriques. À l’origine, l’espace de ce commerce était en fait la ruelle séparant l’église et un jazz bar mafieux, le Casa Loma, qui a fermé ses portes dans les années ’50. Pour empêcher les activités pas tout à fait catholiques dans la ruelle, l’église a décidé de fermer l’espace en érigeant un mur devant et derrière et en y aposant un toit. Et depuis, cinq générations d’horlogers se sont succédés. Denis Bissonnet y tient son commerce, Horlogerie Franco-Suisse, depuis 1993.

Et ça sert à quoi? Pour les investisseurs, c’est un indicateur pour réduire les risques. Pour les entreprises, c’est une pression pour ne pas nuire à leur réputation. Il est évident qu’on ne peut pas vérifier toutes les entreprises, mais en ciblant celles qui respectent le moins les droits humains, les plus polluantes, on exerce une pression suffisante pour faire avancer les choses. Par exemple, si parmi les 5 grandes compagnies pétrolières, je tape sur la pire, ça motive drôlement les autres à se différencier. Aujourd’hui, Exxon Mobil c’est un bad guy au niveau international. Tout le monde s’entend là-dessus, y compris Greenpeace qui mène une campagne de boycott intense des stations-services Esso, ce qui réduit ses revenus. Shell, quant à elle, même si elle n’est pas parfaite, se distingue en investissant dans les énergies renouvelables. La compagnie injecte maintenant 50 millions $ par année en recherche et développement. Cette entreprise a donc compris que c’est plus profitable d’être respectueux de l’environnement. Qui tentez-vous de convaincre principalement : les épargnants ou les investisseurs? Notre approche auprès des particuliers est limitée. Selon moi, c’est surtout auprès de l’institutionnel qu’on peut faire bouger les choses. Contrairement aux États-Unis, le Québec compte beaucoup plus sur l’épargne collective. C’est un levier très efficace pour faire pression sur les entreprises. D’où vient votre implication dans le monde des affaires? En 1995, alors que j’étais président de la feuq, il y a eu

le sommet sur le déficit-zéro. J’étais assis autour de la table avec tous les big shots, les présidents du conseil du patronat et des grosses centrales syndicales, quand la décision de s’attaquer au déficit s’est prise. Pour convaincre le mouvement étudiant, le sous-ministre au finances nous a dit, durant un huis clos, que si on s’opposait à cet objectif (et aux coupures qui viennent avec) le gouvernement québécois risquait d’avoir une décote de la part des créanciers de New York, genre Standard & Poor. C’est à ce moment que je me suis rendu compte de l’influence du milieu financier sur le domaine politique. C’est donc ça le cœur du problème… Quand une entreprise décide de sacrer le camp si le gouvernement n’assouplit pas ses règles, le politicien est obligé de plier parce que son objectif à lui c’est de garder les emplois ici. La concurrence entre les états fait en sorte que le vrai pouvoir est maintenant entre les mains des entreprises multinationales. Cependant, la solution se trouve dans les poches des investisseurs et des consommateurs. Si ces derniers clament haut et fort qu’ils n’achèteront pas les produits s’ils sont fabriqués dans telle ou telle condition, l’entreprise change alors son attitude. Elle diminue la pression sur les politiciens et accepte la nouvelle donne. Vous faites donc bouger les choses, à votre manière. J’essaye! Afin de mieux faire comprendre la situation actuelle, j’ai le projet de réaliser un documentaire. L’angle selon lequel j’aborderais la question serait de remonter la chaîne de fabrication d’un produit qu’on retrouve sur nos tablettes. Un jouet fabriqué au Mexique par exemple. On pourrait ainsi voir que derrière le travailleur de maquiladora mal payé, mal logé, il n’y a pas seulement le politicien local véreux, mais également et surtout l’entreprise qui dicte sa loi à tous ceux qui transigent avec elle. N

x Pouquoi avez-vous choisi ce métier? Au départ, je souhaitais devenir mécanicien, mais j’étais pas assez costaud pour faire ce métier. On m’a donc proposé d’étudier la micro-mécanique, ce qui mène à vrai dire au métier d’horloger. J’ai donc étudié à Montréal et ensuite j’ai obtenu une bourse pour faire un stage en Suisse. Qu’est-ce que vous aimez de votre métier? L’horlogerie est la mère des inventions. L’ère industrielle repose sur l’horlogerie. De nombreux inventeurs étaient des horlogers, de Galilée à Léonard de Vinci. Même Ford, après un voyage en Suisse et une visite d’usine de fabrication de montres, a calqué le modèle de chaîne de montage pour produire ses autos.

Denis Bissonet Horloger Montréal

Qu’est-ce qui vous différencie des autres horlogers? Je fais la restauration et répare la mécanique des horloges. Récemment, j’ai réparé une horloge du 18e siècle provenant d’Angleterre. Votre commerce passe plutôt inaperçu, comment faites-vous pour attirer des clients? Puisque quatre générations d’horloger me précèdent, des gens partout dans la province se passent le mot et retontissent ici. Mon commerce est figé dans le temps, c’est le cas de le dire!

Que pensez-vous des horloges coucou? L’horloge coucou provient d’Allemagne, c’est la première horloge accessible au peuple. On l’appelle horloge coucou parce qu’elle origine de la Forêt Noire où il y avait beaucoup de coucous. Les premières horloges étaient fabriquées en bois, incluant le mouvement à l’intérieur, les ailes de l’oiseau bougeaient et un soufflet actionnait le sifflet. Quelle montre portez-vous à votre poignet? Une vieille montre mécanique, je n’ai qu’à la secouer pour la faire fonctionner. Y a-t-il une anecdote que vous aimeriez partager? Il y a quelque temps, une limousine s’est garée devant l’entrée et le chauffeur est accouru à toute vitesse me demandant si on était ouverts. Une vieille dame âgée de quatre-vingts ans est alors entrée, s’est assise dans la chaise et s’est mise à pleurer. Surpris et un peu perplexe, je lui ai demandé pourquoi elle pleurait. Elle était la seule et unique héritière d’une grosse fortune, avait perdu les siens et il ne lui restait plus que ses souvenirs. Les yeux remplis de larmes, elle m’a dit: « Petite, je venais ici avec mon père pour faire réparer sa montre de poche. Des tas de souvenirs me reviennent en tête et j’en pleure de joie ». N

interview par katia reyburn photo par maïté larocque


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Mark Dillon CEO, Turbo Recording Montréal

Le label montréalais Turbo a grandement contribué à mettre Montréal sur la mappe du monde de la musique électronique. On a voulu en apprendre un peu plus sur les tendances du marché musical underground. Mark Dillon, co-fondateur du label, a bien voulu répondre à nos questions indiscrètes. interview par philippe lamarre photo par maïté larocque

Décris-nous ton rôle chez Turbo. Je suis co-propriétaire du label avec Tiga Sontag et je supervise surtout l’aspect commercial de nos opérations. En tant que CEO, je négocie les contrats avec les artistes, les distributeurs et les manufacturiers. Quel est le concept derrière le label? Au départ, Tiga, qui était à l’époque dj résident et co-proprio du Sona, voulait capitaliser sur les relations qu’il avait développées au fil du temps et pouvoir mettre sur disque l’ambiance qui régnait au Sona à ses débuts. Ça a marché encore mieux que ce à quoi on s’attendait. La réponse a été incroyable. Comment avez-vous commencé? On a tout appris sur le tas. On travaillait de notre appartement et on a préparé le premier cd avec une maquette de la pochette et on a approché des distributeurs qui ont tout de suite embarqué. Nous n’avions pas de compétition, à tout le moins localement, et nous étions parmi les premiers à lancer un cd mixé par un dj. Voyages-tu beaucoup grâce à ton travail? Je vais à deux —trois, si je suis chanceux— conférences par année. Popkomm (Allemagne), Sonar (Espagne) et Midem (France) sont les plus importantes réunions du milieu, celles où les contrats se signent, où l’argent se brasse, quoi! Ton but, quand tu vas à ces conférences, c’est de signer de nouveaux contrats de distribution? Exactement, et aussi pour solidifier les liens avec nos partenaires actuels. Quelle est la différence entre lancer un CD et un 12”? * C’est beaucoup plus facile de lancer un 12”. Le marché à qui ils sont destinés est composé de djs qui cherchent sans cesse la nouveauté. On n’a pratiquement pas besoin de promotion. Pour un cd, il faut séduire les médias, qui à leur tour doivent convaincre le grand public. C’est beaucoup plus difficile à contrôler. Pour un 12”, tout ce qu’on a à faire comme promo, c’est d’envo-

yer des « white labels » ** à la presse, aux radios et à certains DJs influents un mois avant la sortie officielle afin de créer un hype. Les gens qui reçoivent ces white labels sont des privilégiés, mais en retour on s’attend à ce qu’ils nous renvoient l’ascenseur en en parlant à leur entourage et en le diffusant. Et combien de gens font partie de ce club exclusif? Généralement entre 100 et 300, mais ce nombre tend à diminuer, car il en coûte très cher d’envoyer des vinyles en Europe où la plupart des pôles d’influence se situent. En terme de ventes, que considérez-vous comme un succès pour un 12”? 5000 est excellent, 10 000 incroyable. Si tu n’en vends que 1000 ou 2000, tu ne fais pas un sou.

être un démo sur 25. Même là, ça ne veut pas dire qu’on va produire la pièce. Tout dépend du son que l’on veut mettre de l’avant à ce moment précis. Quel est votre objectif à court terme? Survivre! C’est un marché compétitif et les temps sont durs. Il faut trouver de nouveaux moyens de faire de l’argent avec la musique, car les gens ne veulent plus payer pour acheter un cd. Il faut donc chercher des moyens originaux pour rentabiliser nos opérations et éventuellement pouvoir en vivre. Vous ne gagnez pas votre vie avec le label? Pas encore.

Et pour un album mixé par un DJ? Tout dépend du nombre de tracks sur le cd et du prix que tu as payé pour chacune. Le prix de conception et de production de la pochette est aussi à considérer. Tous ces aspects déterminent ton « breaking point » pour les ventes. Dans l’absolu, je te dirais que si on vend 50 000 cds, on a atteint le max selon notre distribution et notre public. Règle générale, on est satisfaits si on en vend 10 000.

Est-ce que je me trompe ou le monde de la musique électronique de Montréal est en train de vivre un creux de vague? Pas seulement Montréal, c’est généralisé. Comme je te le disais, les gens n’achètent plus de cd. Avant, on finançait les trucs plus expérimentaux avec nos meilleurs vendeurs. Mais aujourd’hui, on n’a même plus les moyens de sortir des cd mixés, le risque de perdre de l’argent est trop grand. Il n’y a pas moins de bonne musique qui se crée, mais simplement moins de risques qui se prennent au sein des labels.

Combien coûtent les droits d’utilisation d’une track pour un CD mixé? Là aussi ça dépend de plusieurs facteurs. Certains producteurs te la donnent en échange de royautés sur les ventes du cd, tandis qu’un gars connu comme Felix Da Housecat peut demander jusqu’à 10 000 $ us up-front. Au total, un cd complet peut te coûter entre 25 000 $ et 30 000 $ en droits d’utilisation.

Quel conseil donnerais-tu au kid qui veut démarrer un label dans sa chambre à coucher? Je lui dirais avant tout de bien étudier le marché. Et aussi de trouver des moyens originaux de « packager » et de distribuer sa musique. Il faut créer la demande, pas seulement se faire croire que les gens iront acheter ce que vous mettrez sur le marché. Mais le plus important, c’est d’être passionné et discipliné. N

Continuons dans les chiffres. Combien de démos de musiciens amateurs recevez-vous chaque semaine? Environ une dizaine.

*

** Un « white label » est un disque sans graphisme sur la pochette.

Et le ratio de trucs qui ont du potentiel, c’est quoi? Hmmm… assez faible. Je te dirais qu’on réécoute peut-

www.turborecordings.com

Un 12” est un disque vinyle comportant de 2 à 4 tracks. Ces disques sont destinés au marché des DJs.


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ILLUSTRATION : ZELA LOBB, REPLESSABANDON.COM

Mercenaires mercantiles à Sarajevo PAR MICHAËL REYBURN | Correspondant à l’étranger près Rome, me voilà encore devant des ruines, sauf que celles-ci ne datent que d’il y a 8 ans. Sarajevo est un testament visuel de la souffrance. Ici, pas de chirurgiens plastique, que des plâtriers, des carreleurs et des couvreurs : il faut ravaler les façades et patcher les cicatrices des mortiers et les rafales des snipers. Sarajevo veut faire peau neuve : la reconstruction sera un créneau porteur pendant encore de bonnes années malgré un taux de chômage estimé à 40 % ! Pour sauvegarder la paix avec une mitraillette à la main, les corps de l’armée des troupes internationales (SFOR) arpentent inlassablement les rues animées de musiciens tziganes. Des soldats français fanfarons, toujours cruiseurs, lancent des « bon appétit mesdemoiselles » aux jeunes filles blasées. Des généraux espagnols se pavanent, inconscients de leur insignifiance sur l’échiquier global. Les enfants jouent sur des tanks abandonnés, ou bien, comme partout ailleurs, aux jeux de guerres interactifs sur des ordinateurs. Militaire, un vrai métier comme disait grand-papa. Ville du mariage forcé de l’histoire où coexistent les quatre grandes civilisations méditerranéennes (romaine, byzantine, juive et musulmane), Sarajevo est devenue la capitale d’un protectorat occidental, le lieu de convergence d’une frénésie d’entraide et d’ingérence malsaine élaborées par une technocratie internationale qui a acquis les pouvoirs de contrecarrer les décisions des

A

élus nationaux et d’imposer toutes les législations désirées. Ce colonialisme bienveillant n’a fait que créer une euro-élite vénale qui privilégie le commerce international comme instrument de déstabilisation de la solidarité morale des frères turcs et iraniens. C’est une gabegie monumentale qui implique une foule bigarrée d’acteurs opportunistes, une jungle de pourchasseurs de catastrophes n’attendant qu’une bonne guerre sanguinaire pour se refaire les poches. La moitié de l’aide humanitaire est détournée sur le marché noir. La seule bonne affaire, c’est de monter une ong : des 262 ong actives en 2000, 14 s’y trouvaient à la fin de la guerre et seulement 4 avant. Entre-temps, Sarajevo est devenue un carrefour du vice, une plaque tournante du sexe et de la drogue. La traite des blanches est une branche florissante de l’économie, où la présence de milliers d’hommes étrangers garantit une demande stable: entre 6000 et 10 000 jeunes femmes seraient victimes des réseaux de trafic d’êtres humains en Bosnie-Herzégovine. Pour compenser les services sociaux disparus, la religion est devenue big business. Des nouvelles mosquées somptueuses construites avec des fonds saoudiens côtoient des cathédrales imposantes érigées devant des maisons bombardées et d’anciens cratères d’obus devenus des trous d’eau : « sur cette Pierre, tu bâtiras ton église et beaucoup de gens chrétiens y viendront »! Ces missionnaires de l’aide internationale saignent

un marché de l’emploi ressemblant à un avenir kafkaïen fait d’écoles de langues, de traducteurs, d’officiers des opérations de projet (payés 13 000 euros par mois), d’assistantes spécialisées ou de spécialistes en assistance, de chauffeurs vip (gardes du corps ?) et de revendeurs de Mercedes en pièces détachées.... Les négoces d’artisanat traditionnels du quartier de Bascarsija témoignent du passé prospère ottoman et d’une renaissance touristique. On me propose des gogosses ciselées en laiton et une cuisine franchement délicieuse pour les Balkans. Libéralisation des marchés oblige, la feuille d’érable est omniprésente sur les sacs et vêtements Canadian Tradition. Autre tradition qui fait fureur, c’est Céline Dion™ se prélassant sans soucis sur des panneaux d’affichage démesurés pour vendre son parfum. Les bars inaugurent leurs locaux les uns après les autres et attendent le déferlement de la vague humanitaire. Le City Pub ne désemplit pas avant 4h du matin et la serveuse pulpeuse balbutiant ses trois mots d’anglais a compris comment se faire payer des verres dans une convivialité exagérée d’expatriés dévergondés. Mais le commerce le plus sympathique est le café. Je n’ai jamais bu de café aussi délectable que le café turc de Sarajevo. Et c’est en cherchant l’authentique Café Sarajevo que j’ai pu vraiment découvrir cette ville fascinante. N


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LE COMMERCE À

AMSTERDAM

msterdam est une ville de contrastes. Reconnue pour sa grande tolérance, on l’associe inévitablement aux coffeeshops et à son quartier rouge, mais il y a bien plus. C’est aussi une ville avant-gardiste en ce qui a trait au commerce « légal » et on s’en rend compte lorsqu’on défile dans les petites rues bordées de magasins de tous genres. On peut y trouver un endroit où on vend seulement des brosses à dents comme le Witte Tanden Winkel : « winkel » signifiant « magasin » en hollandais et witte tanden, « dents blanches ». Ou Check your oil sur le Harlemmerstraat où on ne vend que des huiles d’olive importées. Alors que Montréal compte sur les Chinois et les Vietnamiens pour gérer les dépanneurs, ici ce sont les Indonésiens et les Surinames qui sont partout avec leurs « tokos », ces établissements où l’on peut acheter les épices et ingrédients utilisés dans leur cuisine. Les dépanneurs du coin n’étant pas encore instaurés dans la mentalité des Hollandais, on fait toutes nos emplettes au supermarché sauf pour le pain, le poisson et la viande qu’on achète frais au célèbre marché Albert Kuip dans le Pijp, notre Plateau Mont-Royal. Avec ses maigres 750 000 habitants, Amsterdam suit elle aussi la tendance des grandes villes et on voit de plus en plus de nachtwinkels (magasins de nuit) où l’on va se procurer cette ultime bouteille de vin qui nous manque en fin de soirée. La vente d’alcool est donc réservée au commerçant

A

spécialisé ayant obtenu son ondernemings diploma ou proprement dit, son « diplôme d’entrepreneur ». Ces derniers offrent plusieurs vins de qualité et pas seulement des Château Migraine… La réglementation des commerces est une facette à ne pas oublier, car les Hollandais raffolent des règles : tout doit être suivi et imposé. Même les renommés coffeeshops et les commerces de prostitution doivent charger une taxe de 19 % à leurs clients. On comprend tout de suite que le contrôle est assez difficile et qu’une partie des recettes n’est pas déclarée aux autorités. Et pour terminer, Amsterdam peut compter sur une multitude de marchands de vélos, parce qu’ici pédaler est un mode de vie. Mais plus souvent qu’autrement, on achète le vélo d’un junky pour la modique somme de 40 $. À votre prochain périple ici, si vous cherchez un revendeur de vélos, il faut vous rendre au Oudemans Poort, adjacent au département de droit de l’Université d’Amsterdam. Sachez toutefois que la partie n’est pas gagnée d’avance, car les magasins de vélos de la ville se sont recyclés dans la confection de cadenas ultra-résistants qui valent souvent plus cher que les vélos qu’ils servent à protéger du vol. De fins businessmen ces Hollandais… Sur ce, je vous dit tot ziens! N

Check your oil sur le Harlemmerstraat où on ne vend que des huiles d’olive importées

une correspondance de paul bernier


xte d e Un te

Sociologue de formation, Guillaume Fradette réussit à tracer un parallèle entre le hockey et pratiquement n’importe quel sujet. Pour le commerce, c’est sa vieille collection de cartes de hockey qui lui sert de point de départ.

DU

HOCKEY ET DES MILLION$ l fut un temps, pas si lointain où, comme de nombreux Québécois, j’ai entretenu un rapport quasiment magique au hockey. Je m’adresse peut-être davantage à ceux qui ont aujourd’hui entre 25 et 35 ans, mais les plus jeunes et les plus vieux y reconnaîtront certaines préoccupations articulées ici différemment. Il est de notoriété publique aujourd’hui que le hockey des années soixante-dix correspond à un âge bien spécial où le jeu semblait encore la principale raison motivant les divers belligérants. Bien sûr, il y avait de l’argent, mais cela semblait bien secondaire par rapport à l’enthousiasme très palpable de tous les acteurs des organisations des équipes de hockey. Implicitement, les histoires d’argent semblaient réglées a posteriori et ne pas constituer un défi insurmontable à vaincre. Un match de hockey pouvait être regardé en toute candeur. Ces souvenirs sont à ce point précieux que je ne peux m’empêcher de partager quelques-uns d’entre eux.

i

Je dois d’abord dire que mon intérêt pour le hockey fut peut-être d’abord davantage dirigé vers les cartes de hockey. Celles-ci exerçaient une forte impression sur le petit garçon que j’étais à la fin des années soixante-dix. Comment ne pas évoquer avec nostalgie le temps où je disposais mes cartes pendant des heures sous une table, avec mon chien près de moi, en écoutant distraitement la soirée du hockey. Il semble ne s’agir que d’un rituel de classement, mais c’était, en fait, un passe-temps irremplaçable. Je regardais mes cartes pendant des heures et j’admirais mes chandails préférés (vous souvenez-vous du chandail jaune moutarde des Kings ? La ligue nationale avait une personnalité à l’époque…). Je classais mes cartes par équipe en prenant soin de poser la photo

d’équipe sur le dessus du paquet, suivi des deux gardiens… Mon rapport aux cartes me semblait bien personnel et, d’une certaine façon, un peu irrationnel. Un autre souvenir qu’il me faut évoquer est le plaisir d’échanger des cartes dans l’autobus scolaire. Cela correspondait à une première initiation à une forme de commerce (par l’entremise du troc) et il s’agissait d’un apprentissage particulier. Bien sûr, nous cherchions à échanger des « doubles », mais il arrivait toujours un moment où nous devions nous séparer d’une carte unique pour en obtenir une que l’on désirait davantage. Comment oublier un échange où un « plus vieux » réussissait à nous passer un sapin en usant d’une certaine forme d’intimidation ? Il s’agissait en fait d’une initiation, en mode accéléré, à certaines difficultés que peut comporter la vie en société, notamment à l’appétit vorace de certaines personnes que l’on a à y côtoyer. Une chose est certaine, j’ai appris plusieurs choses avec mes cartes : rêver, échanger, défendre mes idées, apprendre à faire des choix douloureux, gérer un budget, calmer mes compulsions… Ce petit détour par une description de mon rapport aux cartes de hockey m’a semblé utile dans la mesure où il me permet d’expliquer en quoi le monde du hockey d’aujourd’hui—comme le monde des cartes de hockey—me semble désenchanté. Les deux univers ont perdu de leur magie et il apparaît intéressant de chercher les raisons de ces transformations et dépeindre certaines de ses conséquences. En cette matière, l’arrivée de la compagnie « Upper Deck » sur le marché des cartes de hockey, vers 1990, a complètement changé la donne. Elles étaient belles, certes, mais plutôt chères pour les enfants. Également, on ne


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$ peut nier l’importance de la revue « Beckett » qui a eu la conséquence majeure de mettre l’accent sur la valeur financière des cartes, aspect qui n’avait pas autant d’importance avant l’arrivée de cette publication et qui induisait une certaine rationalité économique aux collectionneurs. Je suis encore heureux d’avoir plié mes cartes des Black Hawks dans les années quatre-vingts parce que je n’aimais pas cette équipe. Il s’agissait d’un geste totalement irrationnel d’un point de vue économique (imaginez, ma carte recrue de Denis Savard n’a presque plus de valeur dû aux mauvais traitements que je lui ai délibérément infligés…), mais ma collection de cartes a une histoire : la mienne ! Un système de cotation amène les gens à collectionner de la même façon, comme si les cartes ne pouvaient plus servir à jouer. À la même époque, le marché (notez l’utilisation d’un terme que l’on n’utilisait pas avant) du hockey est devenu fou lui aussi. Le concept de « joueur autonome » est peut-être le « début de la fin » du hockey tel que nous l’avons connu et il n’est certainement pas étranger au malaise qu’il provoque aujourd’hui chez ceux qui l’ont tant aimé. À partir du moment où Scott Stevens a signé avec St-Louis pour 1 million de dollars par année, un ressort s’est cassé et le charme s’est presque complètement rompu. Nous sommes entrés dans la « marchandisation » extrême du monde du hockey et de ses multiples produits dérivés. Il est devenu pratiquement impossible aujourd’hui de penser au hockey, et aux cartes, sans évoquer ou entendre des considérations financières. Dans la foulée, les joueurs de hockey ressemblent chaque jour davantage à des hommes d’affaires qui gèrent leur carrière et soi-

gnent leur image (suivant les conseils de leur agent). Même le hockey junior ressemble toujours plus à une business dont il vaut mieux ne pas trop connaître l’arrière-scène (sous peine de réactualiser plusieurs théorie de Marx !). Tout ce qui est relié de près ou de loin au hockey semble devenu monnayable. En 2003, il est pratiquement impossible de lire les pages sportives ou un magazine sur les cartes sans avoir tôt ou tard la désagréable impression de fréquenter celles dédiées à l’économie avec son langage particulier : le Canadien doit rentabiliser l’acquisition de ses joueurs autonomes; les Nordiques n’auraient pu survivre sans un investissement majeur des divers paliers gouvernementaux et de la communauté des affaires; Edmonton est un trop petit marché pour faire survivre une équipe professionnelle à long terme; la masse salariale des Bruins doit être revue à la baisse; la hausse du prix des billets est due au manque de performance des dernières années qui a occasionné des pertes de revenus substantielles à l’équipe (on en vient à se demander s’il est plus dramatique de ne pas faire les séries d’un point de vue sportif ou simplement financier). Où est l’apologie du beau jeu ? Où sont les belles descriptions d’un jeu pouvant être si spectaculaire ? Où se cache la magie qui nous fit presque croire à l’existence de fantômes au Forum ? Justement, nous y voilà : la fermeture du Forum de Montréal et la disparition des Nordiques de Québec ont irrémédiablement changé la place du hockey dans l’imaginaire collectif québécois; l’exemple par excellence d’une tendance lourde en Amérique du Nord. Avec le Forum, le Québec a perdu une partie de son âme qu’il n’est pas arrivé à transférer au centre commercial (aurons-nous la chance d’avoir un autre commanditaire après une marque de bière et une compagnie de téléphone ? Pourquoi pas une banque ? Le mes-

sage aurait le mérite d’être clair et il est vrai qu’une institution financière y trouverait son compte…) Malgré tout, le hockey continue d’attirer l’attention des amateurs qui rêvent autant au « bon vieux temps » qu’à une réforme qui nous ramènerait un univers de hockey moins « déconnecté » de la réalité. Je crois que les fans veulent voir de l’effort, des prix abordables et une certaine stabilité. Bref, que l’on respecte l’esprit de la game et ses vrais partisans ! Malheureusement, un retour au hockey d’antan me semble improbable dans le contexte actuel. Nous sommes loin de la coupe aux lèvres, mais en travaillant ensemble comme des « arraches-pieds »1, nous pourrons arriver à jeter les bases d’un monde moins axé sur le mercantilisme à tout vent et, « par la bande », retrouver notre sport. N 1

Tel que le disait un célèbre entraîneur du Canadien à propos des joueurs des Bruins des années quatre-vingts…


« Quand une entreprise a gobé tout un marché, qu’elle a acquis tous ses concurrents et que la croissance a atteint un plateau, les actionnaires se mettent à grincer des dents et poussent l’entreprise à attaquer un autre marché. »

steve proulx } C’est une excellente question, que je me suis d’ailleurs moi-même posée. Je dirais qu’à la base, il y avait ce malaise. Ce malaise grandissant apparu lorsque j’ai constaté que la majorité des entreprises dont il est question dans mon livre (Wal-Mart, McDonald’s, Microsoft, Nike, Altria, etc.) menacent un principe fondamental à l’équilibre de l’Homme et de tout ce qui l’entoure : la diversité.

steve proulx H Steve Proulx, merci d’avoir accepté cette entrevue. D’abord, une question me brûle les lèvres : pourquoi avoir écrit Boycott ?

être les seules dans leur domaine. Pour s’accaparer les plus grandes parts de marché, elles cherchent à produire à moindre coût (pour vendre à meilleur prix). Elles investissent ensuite tout leur petit change en marketing afin de séduire le plus de consommateurs possible. Quand une entreprise a gobé tout un marché, qu’elle a acquis tous ses concurrents et que la croissance a atteint un plateau, les actionnaires se mettent à grincer des dents et poussent l’entreprise à attaquer un autre marché. Et le manège continue ainsi jusqu’à ce que le monstre corporatiste soit partout, incontournable, éléphantesque. Aujourd’hui, les 200 plus grandes multinationales possèdent plus du tiers des capitaux mondiaux. Des 100 plus grandes économies mondiales, 51 sont des entreprises. Le terme « multinationales » est même devenu réducteur devant l’ampleur de certaines entreprises, que l’on qualifie désormais de « transnationales ». Leurs tentacules étendus aux quatre coins du monde, les frontières n’existent plus pour les transnationales. Plus puissantes que les États, ces entreprises réussissent souvent à faire passer le droit commercial avant les droits humains. Devant la suprématie de ces Godzilla de l’indice boursier, les initiatives à plus petite échelle sont pratiquement tuées dans l’œuf. Comme l’a déjà dit il y a longtemps de façon colorée le politicien Camille Samson : « Les gros grossissent en plus petit nombre et les petits rapetissent en plus grand nombre ». Omniprésentes, les transnationales tuent la diversité. C’est l’anti-diversité.

s.p.} Les grandes entreprises caressent toutes la même lubie : elles veulent

l’air con, pourquoi dites-vous que les multinationales menacent la diversité ?

s.p. H Au risque d’avoir

Steve Proulx, journaliste et auteur québécois particulièrement méconnu, a publié cet automne son premier essai, Boycott (Les Intouchables). Dans cette brique anorexique de 193 pages, Steve « Qui ? » tire les pipes de 23 multinationales américaines en montrant du doigt leurs travers avec une efficacité désarmante. Selon Proulx, le pouvoir corporatiste menace la diversité dans notre monde. Et la diversité, c’est « vachement important », qu’il dit.

Photos : Steve Proulx

un voyage fascinant dans l’entonnoir du monde contemporain

L’ANTI-DIVERSITÉ

Le journaliste et auteur Steve Proulx s’interviewe lui-même à propos de…


traiterais d’alarmiste. Mais avant que l’on sombre tous les deux dans la paranoïa, avez-vous un remède à l’anti-diversité ?

s.p. H Si j’osais, je vous

boycott, de steve proulx, est publié aux éditions les intouchables. 14,95$.

Célébrer la diversité est, je crois, une façon à la fois simple, enrichissante et pertinente pour contrer cette anti-diversité qui nous envahit. N

on nous rebat les oreilles depuis déjà un bon moment ne concerne pas seulement l’économie et la libéralisation des marchés. C’est aussi la première fois, dans l’Histoire de l’humanité, que l’occasion se présente de pouvoir considérer tous les peuples de la Terre comme autant d’acteurs de cette riche diversité qui assure notre équilibre. Pourquoi ne pas encourager cette diversité en commençant par nos choix de consommation ? Pourquoi ne pas se laisser séduire, pour une fois, par un film islandais, plutôt que de se taper un autre navet américain sur la guerre du Viet-Nam ? À l’épicerie, pourquoi ne pas choisir de nouveaux légumes, pour faire changement ? Des variétés originales cultivées dans une ferme de la région, par exemple. Pourquoi, de temps en temps, ne pas acheter de l’artisanat équitable, qui nous relie avec d’autres cultures, plutôt qu’une nullité standardisée dégotée chez ikea ? Pourquoi ne pas encourager de petits commerçants locaux ? Pourquoi ne pas investir une partie de ses avoirs dans des fonds éthiques ? Pourquoi ne pas essayer le train de banlieue ou le métro, une fois de temps en temps, plutôt que de s’emmerder dans le trafic à écouter des infopubs de Star Académie à la radio ? Soyez imprévisible, et mystifiez ces compagnies de sondages qui essaient d’analyser nos habitudes de consommation !

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« Des 100 plus grandes économies mondiales, 51 sont des entreprises. Plus puissantes que les États, ces entreprises réussissent souvent à faire passer le droit commercial avant les droits humains. »

s.p.} Il faut célébrer la diversité dans tout ! Cette mondialisation dont

Regardez autour de vous, la diversité est menacée presque partout. Il y a des milliers d’espèces de plantes comestibles qui poussent sur Terre, mais 80 % de ce que nous mangeons est composé des mêmes variétés de pommes de terre, de blé et de riz. Au bureau, en utilisant les mêmes logiciels conçus par la même compagnie, et comportant les mêmes failles, la population mondiale est prise en otage par les pirates informatiques. Comment ne pas voir une menace à la diversité quand un Wal-Mart se targue d’être un « one-stop shopping » (achats en une fois) ? Si ce n’est pas de l’antidiversité, dites-moi ce que c’est !

Quand une entreprise médiatique achète tous les médias d’un même marché, qu’elle contrôle le message qui doit être transmis à la population, elle tue la diversité des voix. C’est le début de la pensée unique et le commencement de la fin de la démocratie. Quand une multinationale de Big Mac dépense des milliards de dollars en publicité pour convaincre des ados chinois, russes, français, australiens, québécois et argentins d’engloutir le plus souvent possible le même trio coca-frites-hamburger, on aplanit les di¤érences culturelles en commençant par faire manger la même chose à tout le monde.

s.p.} La diversité est un ciment qui assure l’équilibre des choses. Dans la nature, d’abord, la biodiversité qu’on y retrouve crée une si belle harmonie entre les vivants qu’on croirait presque que c’est arrangé avec le gars des vues. Mais quand on pollue une rivière et que les algues se mettent à pousser en trop grand nombre, jusqu’à étou¤er la faune aquatique, la diversité des espèces de ce microécosystème en prend pour son rhume. La fin de la diversité marque toujours la fin de quelque chose.

PROULX vs. PROULX

c’est dangereux ?

s.p. H Et l’anti-diversité,


e film précieux du dimanche soir s’arrête brutalement. Une pub de voiture défile, hurlant la litanie des options standard et des prix à couper le souffle. Comme une hache au milieu des bois, le flot violent d’images de gens heureux vient nous briser l’ambiance… Maudite pub. Pensons-y deux secondes. Toutes ces marques ont le même objectif : me séduire en 30 secondes. Et encore, on peut compter sur une dizaine de secondes d’attention pour un journal, et trois seulement pour un panneau. Trois secondes ! On dit que la pub, c’est l’art de la persuasion… Mais d’abord, la pub est-elle un art tout court ? Pour me faire une idée, je suis allé voir un artiste, un vrai : Roger.

L

Avant d’être mon papi, Roger est peintre. Ses mains précieuses caressent la peau de cuir de l’album de famille. J’ai toujours envié à mon papi sa sagesse, ses gestes méticuleux, sa patience. « Roger »… C’est drôle, il a toujours refusé que je

l’appelle « grand-père ». Peut-être était-ce pour s’acheter une enfance supplémentaire, une petite rallonge de temps. Roger connaît le temps mieux que personne. Il sait tout des saisons. Il les a toutes peintes. Laissant l’après-midi mourir, Roger me regarde, l’œil humide et le sourire en coin. Comme pour me rassurer, il me tapote le genou et se relève pour activer le feu de cheminée. Roger est plus qu’un fantaisiste… C’est un modèle. En tirant les rideaux pour regarder le vent se promener entre les arbres nus, Roger l’artiste s’ouvre à moi et commence à me parler du temps jadis. Je me cale confortablement dans mon fauteuil, avide des jolies révélations que les artistes cachent, et de secrets qu’ils ne partagent qu’entre eux. Je voulais tout savoir de l’art en général, et de celui de la persuasion en particulier. « Vaste programme » me répond Roger en caressant le velours épais de son pantalon. Il me

raconte le bonheur de peindre, d’enfermer l’air du temps et du travail méticuleux qu’il faut pour caresser les yeux des autres. Puis, il commence à me conter qu’il a bien fallu manger, dans les années de privations, et ce n’était pas les honneurs du petit cercle des beaux-arts qui remplissait le ventre de la marmaille. Alors, il a présenté son travail, il a cogné aux portes. Jusqu’au jour où la fabrique lui a donné sa chance. Pour la première fois de son existence, Roger a pu faire de son art un métier. Il était devenu peintre sur cravates. Quelques semaines plus tard, Roger reçut son premier colis, des cravates en soie bleu électrique, avec le nœud déjà fait, et un élastique à glisser autour du cou. Bref, un accessoire de premier communiant. Méticuleusement, il agrafait une vingtaine de ces pièces de soie sur un plan incliné. Et le spectacle pouvait commencer. Une touche de vert ici, du bleu là, une montagne à droite, une plage à gauche. Ses pinceaux virevoltaient aux rythmes des disques de Tino Rossi. Le


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UN RÉCIT DE GAËTAN NAMOURIC | ILLUSTRÉ PAR VINCENT, Colagene.com

dernier jour—celui de la livraison—il regardait chacun de ses petits paysages avec le trac des parents qui laissent leurs enfants à la gardienne. Il les regardait une heure durant, penchant la tête à droite, fermant l’œil gauche, pour donner une perspective nouvelle… Et finalement, il terminait son travail. De sa plus belle typographie, il écrivait sur les cravates « Souvenir de la Côte d’Azur », « Souvenir des Alpes », « Souvenir de Lyon ». Alors qu’il voulait pleurer d’avoir défiguré ses œuvres, il enfermait le tout dans un carton qui repartait à la fabrique. Laissant sonner le tourniquet des tisonniers, Roger revient en traînant la patte et s’assied près de moi, au milieu des poils de chat et des napperons de laine. Comme pour me rassurer, il passe sa main dans mes cheveux en marmonnant un « ah… mon gamin… » Ah… mon papi. Alors lentement, la révélation de Roger fait son chemin dans mon esprit. Je sais que dans son histoire, dans ses gestes et sa manière de raconter se cache la réponse que j’étais venu chercher. Je

profite alors de la lenteur de cette fin de journée pour remettre mes idées en ordre. C’est un petit choc, tout de même, d’apprendre que mon papi Roger n’était pas seulement le peintre qui peignait des tableaux ; celui qui offrait des paysages d’Ardèche aux grands-tantes enfermées dans leurs maisons de ville ; celui qui avait l’honneur d’accrocher ses toiles aux murs des mairies ; celui qui avait toujours son joli prénom écrit en lettres carrées en bas à droite des plus beaux paysages de mon enfance.

Chez moi. Je me lève et relis les derniers paragraphes de mon dernier roman. Je pense à mon papi Roger qui nous a quittés depuis bien longtemps déjà… Par-ci, parlà, des papiers griffonnés se promènent dans le salon. Des poèmes, des chansons, des bouts de bouquins, des anciennes nouvelles… mais pas une seule pub. C’est étrange. Pourtant, j’avais choisi, plus jeune, ce joli métier-là pour créer quelque

chose, pour laisser une trace, un peu comme mon papi et ses toiles d’hôtels de ville. Pourtant, pas une seule petite pub ne trône dans mon salon. Rien. Pas très impressionnant, comme galerie, pour un créatif. Où sont-elles passées, mes œuvres d’art ? Je me souviens de Roger, et je commence à comprendre que nos métiers ne sont pas très différents : moi aussi je suis peintre… sur cravates. Car la publicité ne consiste, au fond, qu’à un artisanat des Temps modernes ; un artisanat qui se prend pour un art, avec ses vedettes, ses récompenses et ses galas. Maillon précieux du commerce, la publicité est tout au plus une sorte d’art utile… un peu comme un objet-souvenir des Alpes. Tant pis pour lui : le petit monde de la persuasion travaille pour la fabrique (pire encore, ne diton pas l’Industrie ?).

Et tiens, en parlant de persuasion… je n’ai jamais connu mon grand-père. N


ReconomieS

«Capitalisme sauvage», «mondialisation effrénée», «Bush est un crétin», on croirait entendre Michel Chartrand. Sortant de la bouche d’un professeur des hec, ces paroles prennent toutefois un tout autre sens et sont, avouons-le, pour le moins rafraîchissantes. Omar Aktouf, auteur du livre La stratégie de l’autruche, nous dévoile le fond de sa pensée sur l’état de l’économie mondiale. interview par vianney tremblay illustration par vlad yakobchuk


mie américaine avait alors fabriqué quatre fois plus de produits qu’elle ne pouvait absorber. Les Américains ont donc liquidé leur excédent en exportant dans une Europe dévastée tout ce qu’ils ne pouvaient consommer sur leur sol. Bref, en faisant du dumping. Les paiements effectués en devise américaine renforçaient ainsi le rôle du dollar comme moyen d’échange international. Vu sous cet angle, le plan Marshall n’est rien d’autre que du dumping subventionné assurant aux États-Unis une mainmise sur le commerce mondial. Vous parlez d’hypocrisie, mais le commerce libre et sans entraves est tout de même une bonne chose. En théorie, oui. Le marché libre permet d’établir les prix selon l’offre et la demande. Mais aujourd’hui on essaye de nous faire avaler que le marché est la solution à tout, Quand le marché est contrôlé par une poignée de multinationales, il n’est plus libre. Prenez l’exemple du pétrole. Est-ce un marché libre si ce sont cinq multinationales qui le contrôlent? Quatre multinationales se partagent le marché des céréales; celui de l’agroalimentaire, six multinationales. Quel est donc ce marché libre? C’est de la foutaise, on se fout du monde!

OMAR AKTOUF

Mouton noir des hec Selon nos dirigeants, le libre commerce est profitable pour l’ensemble de la population. Les altermondialistes, eux, prônent exactement le contraire. Pouvez-vous expliquer en quoi le commerce peut contribuer à la richesse d’une nation? Le commerce libre et honnête, respectueux des intérêts réciproques à long terme est un bienfait reconnu depuis la plus haute Antiquité. La route de la soie et des épices, par exemple, qui traversait l’Asie jusqu’aux confins de la Chine, a permis à divers peuples d’échanger et de s’enrichir mutuellement. Le commerce en soi est donc un bienfait et personne de sensé et d’intelligent ne peut être contre le libre commerce. Mais il faut que ce soit un commerce vraiment libre, un peu à la manière de l’Union européenne : une zone de libreéchange des biens et de libre circulation des travailleurs, construite sur des siècles d’histoire commune, dans laquelle chaque pays est traité comme un véritable partenaire. Cependant, quand un des protagonistes tire la couverture de son côté parce que, momentanément, il a un pouvoir quelconque, que ce soit le pouvoir des armes, de la monnaie, là, ça se gâte. On voit alors apparaître des mesures protectionnistes comme l’a fait l’Angleterre pendant deux ou trois siècles. À partir de la révolution industrielle, l’empire britannique a instauré des lois protégeant ses producteurs de blé et de coton face aux importations bon marché de l’Inde. Par contre, dès que ces industries nationales étaient devenues stables, le protectionnisme ne faisait plus l’affaire des commerçants anglais. Pour exporter leurs produits, l’Angleterre se mit alors à faire la promotion du libre-échange. C’est d’une hypocrisie sans nom! Aujourd’hui, les États-unis ont simplement pris le relais de l’Angleterre en calquant ce modèle tordu : ils imposent le libéralisme quand ils sont forts et n’hésitent pas à se protéger quand leurs intérêts sont en jeu. Protectionnistes depuis leur indépendance, les Américains se sont découverts une passion pour le libreéchange après la Deuxième Guerre Mondiale. L’écono-

J’en ai contre ce commerce qu’on nous présente, ce fameux libre-échange, cette mondialisation, lorsque ça devient de l’exploitation pure. Que voulez-vous que le Mexique échange avec les États-Unis? Les multinationales américaines viennent se servir, point. Au Mexique, elles trouvent de la main-d’œuvre bon marché; en Irak, du pétrole; au Chili, des ressources minières, etc. Quand les leviers de développement ne sont plus entre les mains des états, le commerce devient profitable pour une minorité et appauvrit la majorité. C’est ce à quoi nous assistons en ce moment avec le désengagement de nos gouvernements sous prétexte de compétitivité.

«Que voulez-vous que le Mexique échange avec les États-Unis? Les multinationales américaines viennent se servir, point. Elles y trouvent de la main-d’œuvre bon marché; en Irak, c’est du pétrole; au Chili, des ressources minières.» Les entreprises congédient de plus en plus, mais les écoles de commerce n’ont jamais produit autant de diplômés. Comment expliquer cette contradiction? Les écoles de gestion ont une responsabilité énorme devant l’Humanité et l’Histoire. Si elles continuent à nier les effets néfastes du libre-échange et à enseigner que Enron et les autres fraudeurs criminels ne sont que des cas accidentels, nous courons à la faillite du système capitaliste. Je ne suis pas le seul à le dire. Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie 2001 et ancien Vice-président de la Banque Mondiale, le dénonce également dans son livre Quand le capitalisme perd la tête. Le FMI, l’OMC et la Banque Mondiale sont des agents au service des multinationales des pays riches. Aujourd’hui, non seulement on laisse faire ces entreprises, mais en plus on les protège en signant des accords en leur faveur. La ZLÉA c’est une catastrophe! Ce n’est rien

«Au Québec on a plus de supermarchés que d’écoles secondaires. C’est quand même un scandale. On voit bien à quoi on pousse le citoyen. On le pousse beaucoup plus à consommer qu’à s’instruire.» d’autre qu’une expansion de l’ALÉNA, dont les deux chapitres les plus importants, le 10 et le 11 sont une aberration. Le chapitre 10 prône la privatisation excessive, tout doit devenir marchandise : l’eau, l’éducation, les ressources naturelles. Et tout pays qui met des obstacles risque de subir des pénalités. Le chapitre 11 est une disposition relative à la protection des investissements. Il permet, sous certaines conditions, à une entreprise de poursuivre un État. À toutes fins utiles, ça veut dire que les états perdent leur souveraineté et c’est le commerce et les entreprises qui vont tout réguler sur le continent nord-américain. La cause de cette folie capitaliste est-elle l’hypercompétitivité, la gloutonnerie ou le désengagement politique des citoyens? Ah! Les trois. Pour que la gloutonnerie (ce que j’appelle l’hyperconsommation) s’installe et que le pouvoir de l’argent prenne la place qu’il prend en ce moment, il faut que le politique se retire. Écoutez, le Québec compte plus de supermarchés que d’écoles secondaires. C’est quand même un scandale. On voit bien à quoi on pousse le citoyen. On le pousse beaucoup plus à consommer qu’à s’instruire. Et notre Charest national qu’est-ce qu’il fait? Il coupe dans les bibliothèques scolaires et veut sous-traiter l’éducation. Ça va exactement dans le même sens. Alors l’état, qui est devenu un état complètement bourgeois, un état business, travaille lui-même à sa propre impuissance. C’est ce à quoi on assiste à l’heure actuelle : un état qui sape sa propre base en devenant le serviteur des puissants. À part manifester, quelles autres alternatives avonsnous pour se faire entendre face à ces entités? Comment exercer une pression, et sur qui? Malheureusement, nous en sommes réduits à ça. Il est presque rendu impossible de se faire entendre puisque les médias appartiennent de plus en plus à des groupes privés qui profitent directement de l’Alena. Nous n’avons donc plus de forum. C’est pour ça que je fais 5 à 6 conférences par semaine. Alors oui! Manifestons, manifestons, manifestons. Il faut sortir dans la rue et dire à Charest : Stop! Selon moi, Charest et Martin ce sont les meilleurs amis de la gauche. Si on les laisse aller au bout de leurs politiques de déficits zéro, de coupures dans l’éducation, de privatisation, de soustraitance, ils vont provoquer ce qui se passe au Brésil : un écoeurement massif de la population. Professeur au HEC et critique du système capitaliste, ce n’est pas un peu mordre la main qui vous nourrit? Les HEC, c’est une école parapublique, financée par des deniers publics. Et même si c’était une business school complètement privée, ça ne me dérangerait pas du tout, car c’est à l’intérieur du système qu’il faut lutter. Bien évidemment, certains me considèrent comme un mouton noir et c’est un rôle que j’assume pleinement. Je suis mis à l’index de temps en temps, mais ce n’est pas grave. L’important c’est que dans cette école, on ne m’empêche jamais de donner mon opinion. Les médias, quant à eux, me laissent une certaine place, sans doute dû au fait que j’ai un discours marginal qu’on n’entend pas souvent. Mais je vous dirais que depuis le 11 septembre, ça s’est beaucoup calmé. On aime moins les débats… N

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Vous êtes un des rares penseurs à remettre en question les fondements de notre économie. Quel est l’élément qui a déclenché votre engagement? Très certainement le destin de mon pays d’origine, l’Algérie. On disait à l’indépendance qu’elle avait tout pour être le jardin de la Méditérranée. Et effectivement elle avait tout : c’est un pays immense, ensoleillé, plein de richesse; on y trouve en immense quantité des agrumes, du pétrole, de l’uranium. À cette époque on avait mis sur pied une politique économique dynamique et stimulante qui consistait à utiliser les ressources du pétrole et du gaz, qui sont provisoires et limitées, pour créer d’autres industries à valeur ajoutée. Mais voilà, ça n’a pas fonctionné. Désillusionné, j’ai donc quitté pour le Québec en 1983. À partir de ce moment, je me suis mis à réfléchir aux fondements généraux de l’économie. Serait-ce les fondements qui sont faux? Les gens qui les appliquent mal ? Dans le cas de l’Algérie, c’est une combinaison d’un peu tout ça. Le pouvoir s’est corrompu et s’est très vite détourné du socialisme et du peuple pour aujourd’hui aboutir à un pays qui est la propriété de dix généraux. Voilà d’où est parti mon engagement.


R débat de cuisine S

V

grandes chaînes : « C’est pas mon département ça, madame! » ou alors en indiquant une allée sans fin, ils laissent tomber, avant de tourner les talons : « C’est au fond ». Ce fléau de planchers de marchandises de plus de 5 500 mètres carrés contribue en plus au grave problème de pollution puisqu’ils sont souvent situés à l’extérieur des centres urbains. L’automobile devient alors un instrument indispensable au magasinage. Je n’ai pas de voiture. Je ne paie pas d’essence, pas de stationnement, pas de contraventions, pas de réparations, pas de pneus d’hiver. Toutes ces dépenses en moins me permettent de me gâter un peu plus et d’acheter des produits faits avec attention par des êtres humains. Alors, l’argument des économies…. Et puis quelle horreur que ces magasins qui ressemblent à des aéroports ou pire, à des MegaBloks—la couleur en moins—et détruisent des espaces naturels ou alors gâchent complètement le paysage urbain. Non seulement c’est laid de l’extérieur, mais ce l’est aussi à l’intérieur. J’ajouterai que nous sommes nous-mêmes affreux sous les néons dans ces décors d’entrepôts. Dans un monde où le virus du profit prolifère, où les grandes firmes sont prêtes à tout pour nous faire acheter, je résiste et prône la solidarité avec les petits commerces qui de taille humaine, garde aussi toute leur humanité. À propos, je ne me suis jamais fait d’amis chez Jean-Coutu, et vous?

vanessa quintal

Petits magasins ou

LA BELLE RENÉE > Plateau Mont-Royal

ous avez entendu, Wal-Mart, ce méga géant de la vente au détail, dont le chiffre d’affaires indécent dépasse de beaucoup la centaine de milliards de dollars, a testé dans ses succursales (à l’insu des consommateurs) les « radio tags ». À l’origine conçus pour prendre la relève des codes-barres, ces puces électroniques apposées sur des produits, communiquent par ondes radio à des ordinateurs qui ramassent toutes les données qu’ils peuvent compiler sur l’acheteur. Son profil de consommateur ainsi dressé permettra à la compagnie de mieux le comprendre et de pouvoir le manipuler jusqu’au trognon en lui soutirant insidieusement tout son fric. C’est là que réside toute la pensée des magasins à grande surface dont l’implantation est en croissance constante au grand dam des petits commerçants. C’est bien connu, les gros écrasent les petits. Ces derniers ne peuvent bien souvent pas rivaliser avec ces machins immenses où tout est évidemment moins cher, mais aussi de moindre qualité. Qu’est ce qu’une pizza au pepperoni congelée à côté de celle qui sort du four et embaume de ses fines herbes toute la petite boulangerie du coin? Qu’est que ce chandail synthétique que toutes les filles portent au bureau à côté de ce pull de mohair fait à la main? Lorsque je fais mes emplettes dans mon quartier qui ressemble à un petit village, je me sens une « outsider » de ce monde d’uniformisation. Les petits commerçants me connaissent bien et une relation de complicité s’est installée entre nous. On est bien loin des propos secs tenus par les commis de


COSTCO > Marché Central

P

grand pouvoir d’achat, le prix de ces paniers-cadeaux était dérisoire. J’ai donc pu faire plaisir à deux fois plus de gens parce que je payais deux fois moins cher. Les produits vendus dans les magasins à grande surface doivent répondre à des normes de qualité très strictes, on peut donc toujours se fier au produit. Et s’il y a quoi que ce soit, pas de problème madame, c’est échangeable et remboursable. J’ai déjà retourné une paire de bas-nylons qui avaient une maille… pas sûre que le petit marchand en aurait fait autant. Je vous entends déjà m’expliquer que vous aimez quand le marchand du coin vous appelle par votre nom. Faites-moi rire! Sérieusement, est-ce vraiment là un argument pour payer plus cher? Hello! C’est une technique marketing comme une autre. Pour les personnes âgées, quel endroit idéal pour faire de l’exercice : une petite marche où il fait chaud, où c’est sécuritaire, pas de danger de glisser sur le trottoir ou sur la glace dure. Et si vous avez une fringale en magasinant, il y a souvent une dame qui met à votre disposition un petit goûter, servi avec le sourire. Et vous pouvez repasser plusieurs fois, car il y a peu de chance qu’elle vous reconnaisse. Enfin, les magasins à grande surface permettent des économies de temps, parce que la plupart des articles sont vendus en grande quantité, donc pas besoin d’y aller souvent. Quand t’achètes du papier de toilettes, t’en as pour longtemps!

guylaine saucier

Grandes surfaces ?

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ourquoi faire 48 magasins alors qu’on peut tout trouver sous un même toit, à meilleur prix ? Pourquoi s’entêter à acheter des produits chez les petits commerçants qui ont une marge de profit démesurément élevée sans nécessairement offrir plus de service, si ce n’est de vous suivre pas à pas, dès que vous pénétrez leur commerce ? Dans les magasins à grande surface, il y a toujours un minimum de personnel, disponible pour vous indiquer où se trouve tel ou tel article et qui le reste du temps vous laisse faire vos emplettes tranquille. Il n’y a rien qui m’énerve plus qu’un petit commerçant, faussement sympathique, qui me regarde de la tête au pied et qui me suit partout dans le magasin. Quand je repars les mains vides, je me sens toujours un peu coupable. Très souvent, je me sens même forcée d’acheter un article par culpabilité et je consomme alors par compassion. Imaginez-vous un temps des fêtes où il n’y aurait que de petites boutiques, si charmantes avec leurs choix restreints, si exiguë avec leur locaux trop petits. Et dans la course infinie vers l’objet qui vous manque, le petit commerçant vous répond platement : « il ne nous en reste plus, madame, on en avait, mais sont tous vendus! ». Misère. Avouez que vous êtes bien content dans ce temps-là de bondir chez La Baie pour enfin dénicher la bébelle idéale qui fera tant plaisir à Matante Suzanne. Et parlons-en du plaisir : dans un magasin à grande surface, j’ai trouvé des paniers-cadeaux composés de produits de luxe. Puisque ces magasins ont un plus


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L’EFFET SCORPION

par eveline giles

Voici ce qu’est devenu le monde du commerce à Québec un an après que l’Opération Scorpion ait frappé. Pour vous rappeler cet événement, il s’agissait du démantèlement, par la police, d’un réseau de prostitution juvénile mené par le Wolf Pack à Québec en décembre 2002, où des proxénètes et des clients ont été arrêtés. Durant les premiers jours où la nouvelle est sortie, on ne mangeait plus à la Piazzetta : son propriétaire fait partie des présumés clients du réseau. On n’allait plus à la pâtisserie Nourcy non plus. On n’écoutait plus la station de radio FM 93,3 puisque c’est là qu’œuvrait la plus grande vedette parmi les clients présumés des toutes jeunes prostituées du réseau : Robert Gillet. On boycottait aussi les gigantesques pharmacies Racine et la boutique Après-demain, même si on pouvait voir, sur sa porte : « Nouvelle administration ». Le propriétaire, apprenait-on, était accusé d’avoir fait partie des proxénètes du réseau. Oui, pour tous ces commerçants, les affaires allaient plutôt mal. À présent, les consommateurs réagissent davantage dans leurs intentions et dans leurs paroles. Mais le principal constat qu’on peut faire est le suivant : l’Opération Scorpion profite à bien d’autres gens dans la ville. Nommons-les : les animateurs de radio concurrents de Robert Gillet et certains des sympathisants de la Fondation Scorpion. Cette fondation a vu le jour cette année, peu après qu’on ait appris que l’enquête sur le réseau s’arrêterait là. Une trentaine de filles étaient utilisées par le réseau de prostitution juvénile, et finalement, seulement neuf personnes ont été accusées. Bien des gens, inquiétés par l’arrêt du projet Scorpion, souhaitent qu’il se poursuive. Et c’est ainsi que, depuis plusieurs mois, il se vend des petits fanions et des affiches plutôt agressives clamant « que l’on continue ». Pour le commerce, c’est excellent ! Les commerçants voulant donner leur appui aux honnêtes citoyens, prennent position en apposant des affiches dans leur vitrine et en vendant des petits fanions à

l’effigie du scorpion. Les magasins participants font désormais partie de l’action, geste marketing calculé qui attire la clientèle. Idem pour l’animateur de radio André Arthur qui entretient, auprès de son auditoire, le goût de sortir le goudron et les plumes. Ensuite, il y a notre ami Guy Bertrand, avocat bien connu, qui a décidé de s’en mêler. Comme ça, lui non plus, on ne l’oubliera pas. Un autre impact, inattendu cette fois, de l’Opération Scorpion : l’autre jour, une jolie punkette de la rue Saint-Jean me demande un dollar. Elle me propose même quelque chose en échange : une chanson de Joe Dassin. C’est sympathique, non ? J’achète. « Vas-y, chante-moi ta toune de Joe Dassin, et je te donne même deux dollars. » Finalement, elle a oublié les paroles. Qu’à cela ne tienne, je lui apprends le début du « Petit pain au chocolat, yayayaye » pour qu’elle puisse s’en servir une prochaine fois. Sachez que mon rôle, ici, est de protéger cette jeune fille de la déchéance et—qui sait ?—de la prostitution. Alors, je l’encourage dans son commerce de chansons en lui offrant une formation sur mesure. Peut-être s’agit-il aussi de l’effet scorpion qui me pousse, en tant que citoyenne, à faire de la prévention auprès de mes cadettes… Croyant que je ne participais pas au mouvement de réaction à l’Opération Scorpion, j’y prends part malgré moi. N

Site de la Fondation Scorpion : goscorpion.com

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R live from québec city S


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LISTES Les 3 journées de consommation frénétique durant lesquelles on aimerait bien mieux être internés à Saint-Charles-Borromée qu’en train de magasiner aux Galeries d’Anjou > Le 24 décembre > Le Boxing Day > La Saint-Valentin

Pour la petite histoire 1 En 1890, alors que le cœur de la ville se trouve encore dans l’axe de la rue Saint-Jacques, le magasin Morgan est le premier commerce à s’installer sur la rue Sainte-Catherine, une rue bourgeoise exclusivement résidentielle. L’édifice existe encore et est maintenant occupé par La Baie. Parions que votre père appelle encore ça Morgan...

Combien valent vos points? Combien gagnent en moyenne les musiciens dans le métro ?

Effectue le ramassage de crottes de votre chien.

Selon l’AMIM, l’Association des Musiciens Indépendants du Métro, les chanteurs, claviéristes et autres joueurs d’accordéon gagnent entre 5 $ et 20 $ l’heure pour jouer devant un auditoire ma foi, fort peu réceptif. Qui a besoin de Charles Dutoit?

Le resto Spirit Lounge

Commerces éponymes

5 commerces insolites montréalais La Bouse Patrouille (www.pooppatrol.ca)

Exige que vous terminiez votre assiette, sinon c’est 2 $ d’amende. Et vous n’aurez pas de dessert.

Café Marijane Le premier coffeeshop en Amérique du Nord.

Jean Coutu™, Lise Watier™, Tim Horton™, Adrien Gagnon™, Bill Wong™. Certains hommes et certaines femmes d’affaires prennent la décision de baptiser leur entreprise à partir de leur propre nom. Mais qu’est-ce qui pousse ces entrepreneurs à adopter cette stratégie commerciale? Notre analyse marketing hésite entre Égo démesuré ou Manque d’imagination.

Chez l’Père Gédéon Votre repas du midi est servi par de sexy quadragénaires.

Chez Donat, Votre chapelier de confiance

en inventaire

Ne vend plus de chapeaux et n’aime pas se faire prendre en photo.

5 des plus grandes arnaques commerciales de l’histoire > Enron > Bre-X > Le bogue de l’an 2000 > La construction du Stade Olympique > L’invasion de l’Irak

La stratégie commerciale de Dollarama enfin révélée Suite à une intense enquête journalistique, nous vous avons finalement déniché un scoop potable. (On ne sait pas pourquoi ce scoop est venu s’échoir en page 30, mais disons simplement que les éditeurs de ce magazine n’ont pas autant le sens du spectacle que Normand Lester). Vous voulez savoir pourquoi tout est vraiment moins cher chez Dollarama? Non, ce n’est pas parce qu’on éclaire au néon ou qu’on économise sur les salaires en embauchant des vieilles madames pas très souriantes. En vérité, presqu’aucun magasin de la chaîne ne fait de profits. La stratégie du propriétaire, M. Rossy (oui, le même que les magasins de notre enfance) est de n’accepter que l’argent comptant et de ne payer ses fournisseurs asiatiques qu’après 90 jours. Ce qui veut dire que même s’il ne fait pas une cenne avec nous, il a trois mois pour investir le revenu de l’ensemble de ses magasins et empocher un joli magot en intérêts avant de rembourser ses fournisseurs. Brillant.

Pour la petite histoire 2 5 marques de commerce particulièrement poches > Pitt Chaussures™ > Notre Vin Maison™ > Croteau™ > Nickel’s™ > Yannick Marjot™

La stratégie commerciale douteuse qui pogne quand même Les rôtisseries qui utilisent un poulet comme porteparole. Pensez-y : un poulet qui nous invite, tout souriant, à manger un autre poulet. Épais.

Secteurs chauds Afin d’offrir un choix varié et des prix concurrentiels, certains marchands spécialisés s’installent les uns près des autres. Voici certains des spots de prédilection de ces commerçants grégaires :

> La rue Notre-Dame et ses antiquaires > L’avenue du Parc et ses marchands de tapis persans > La rue Saint-Hubert (coin Jean-Talon) et ses magasins de tissus et draperies > La rue Saint-Alexandre et ses fourrures > La rue Saint-Viateur et ses bagels > Le quartier de la guénille, pardon, la Cité de la Mode et ses vêtements à rabais. > La rue Saint-Paul et ses boutiques-souvenirs > La rue Prince-Arthur et ses restaurants grecs «Apportez votre vin» > La rue Saint-Jacques ouest (près de Cavendish) et ses cours à scrap > La place Jacques-Cartier et ses caricaturistes poches

La carte d’affaires d’Al Capone affichait qu’il était marchand de meubles usagés. Et Mom Boucher est vraiment cuisinier...

Prédiction commanditée par Seagram’s

Les années ‘50 rendent célèbre Scott McLeod, l’Écossais moustachu des billets Canadian Tire. Les années ‘60 voient, quant à elles, l’arrivée des timbres-prime Goldstar. Ce n’est que dans les années ‘80 que les Air Miles font leur apparition. Sachez toutefois que l’objectif premier des programmes de fidélisation n’est autre que de vous faire dépenser plus. Prenons l’exemple d’une personne qui rêve d’utiliser ses Air Miles pour payer son billet d’avion Montréal-Paris. Elle doit en accumuler 8900. Considérant qu’elle obtient un Air Mile pour chaque tranche de 20 $ d’achat, elle devra attendre d’avoir dépensé 178 000 $ pour réaliser son rêve. Bon voyage.

Pour un commerce libre Ahmed Trabelsi, un paisible vendeur d’hot-dogs, brave la loi en vendant ses saucisses dans la rue. En effet, dès qu’il sort son chariot il s’expose à une amende de 300 $, puisqu’un règlement municipal datant de l’époque du maire Jean Drapeau interdit cette pratique commerciale d’inspiration new-yorkaise. « Ça fait 13 ans que je me bats pour ça, confiait-il récemment. Il y a eu un gars qui a vendu des marrons au carré Phillips pendant trois mois sans être achalé, et moi, on m’interdit de faire la même chose. » Source : Le Devoir

Le pire nom de cantine de l’histoire Vous avez certainement remarqué que les cantines québécoises font preuve d’une originalité sans bornes quand il s’agit de leur nom. Friands de calembours au goût douteux du genre « Chez Ben on s’bourre la bédaine », « Casse-Croûte Ben-Venue » ou « La Grosse Patate de l’Ouest » (aucun jeu de mot dans ce dernier, mais nous l’avons inclus pour son indéniable qualité poétique). Il y a quelques semaines, nous avons déniché un bijou près de Carignan : « CHEZ TI-PIT-ATE ». Le genre de truc qui nous a fait freiner et reculer pour être certain d’avoir bien lu, et effectivement, c’était bel et bien « CHEZ TI-PIT-ATE ». La pognez-vous?

Pour la petite histoire 3

Selon le dicton, la première génération crée la business, la deuxième encaisse le profit et la troisième fait banqueroute. Mmm... la carrière de l’héritier Péladeau-Snyder va être suivie avec grand intérêt.

Le jeu Monopoly a été inventé après le crash boursier de 1929 par un investisseur ruiné. À défaut de pouvoir spéculer sur les parquets de la bourse, il eut la brillante idée de recréer un environnement dans lequel il pourrait prendre sa revanche en bâtissant un empire immobilier.

Le centre Bell est mort! Vive le Forum!

Vous vous faites fourrer mais vous ne le savez même pas.

Depuis une dizaine d’années, les stades et autres amphithéâtres sportifs ont un à un vendu leur âme à de riches entreprises avides de visibilité—mis à part le Stade Olympique dont la désastreuse réputation ne pourrait être sauvée que par un rebranding miraculeux. Cette tendance semble toutefois en voie de s’essoufler. À preuve, le stade des Giants et des 49ers de San Francisco reviendra sous peu à son ancien nom, le Candlestick Park. Après la bière et le téléphone, un retour au bon vieux Forum est-il possible ? On est prêt à payer.

Vous avez remarqué les 78 lignes de texte en petits caractères qui apparaissent au bas de l’écran à la fin des pubs de voitures pendant environ 0,6 secondes ? La question est : combien gagnent les avocats crosseurs qui conseillent les fabriquants de voiture d’inclure ce texte que personne ne lit anyway ?

Quelques données à propos de l’industrie du livre

— Richard Branson, fondateur de la marque Virgin

Au Québec, il se publie 1000 titres chaque année. Un livre qui se vend à 3000 exemplaires est considéré comme un best-seller. La trilogie de Marie Laberge s’est vendue à 500 000 exemplaires. On estime cependant que seulement vingt auteurs peuvent vraiment vivre de leur oeuvre. L’auteur touche seulement 10 % des recettes de son livre, l’éditeur empoche 40 %, le libraire 33 %, le distributeur 17 %.

CITATIONS Comment devient-on millionaire en affaires? C’est simple, il suffit de commencer milliardaire. Il n’y a qu’une seule façon de tuer le capitalisme : des impôts, des impôts et toujours plus d’impôts. — Karl Marx

Faire du commerce sans publicité, c’est comme faire de l’oeil à une femme dans l’obscurité. Vous savez ce que vous faites, mais personne d’autre ne le sait. — Stuart Henderson Britt


VOCABULAIRE COMMERCIAL

Faire des affaires en Chine

Équipe de vente

Les experts n’arrêtent pas de nous rabattre les oreilles avec ça : la Chine sera LE prochain grand marché. Cependant, avant de vous lancer à l’assaut de l’Empire du Milieu, dites-vous que le milliard de consommateurs potentiels ne pensent pas tous de la même façon. En effet, les Cantonais attachent une grande importance aux prix, les Pékinois s’attardent à la qualité des produits et les Shangaïens veulent des marques connues. Bon, maintenant vous êtes prêts à attaquer le marché chinois. Go!

Les membres du personnel devant chanter une chanson de motivation à chaque matin en arrivant au travail.

Edmonton, capitale mondiale du commerce? D’une superficie de 5,3 millions de pieds carrés, le West Edmonton Mall est le plus grand centre commercial au monde. On y trouve plus de 800 boutiques et 110 comptoirs-restaurants. Pour divertir les masses après une journée de magasinage abrutissant, on y a même construit un parc d’amusement, des glissades d’eau, un mini-golf, une patinoire ainsi qu’un lac intérieur où pataugent de jolis poissons rouges. Le stationnement peut accueillir 20 000 voitures.

Nigeria, anyone? Avez-vous récemment reçu un email dans lequel un Nigérien vous invite à faire fortune? Ce gentil monsieur demande notre aide (financière) pour débloquer les fonds retenus par son gouvernement. Au cas où vous ne vous en êtes pas encore rendu compte, il s’agit d’une fraude. Mais vous n’êtes pas seul, une vingtaine d’investisseurs auraient été dénudés d’au moins 6 millions de dollars par cet escroc de 61 ans, originaire de l’Alberta.

Patriote commanditée La Belge Kim Clijsters, numéro deux mondial du tennis, a annoncé qu’elle ne représenterait pas la Belgique aux prochains Jeux Olympiques pour des raisons de conflit de commandite. Elle a en effet expliqué qu’elle ne participerait pas aux Jeux d’Athènes 2004 parce que le Comité olympique belge refusait de la laisser jouer dans sa tenue habituelle: le Comité est commandité par Adidas, alors que Kim Clijsters porte des vêtements de la marque Fila.

Une correspondance d’Isabelle Ouimet Renoir, Dali, Monet, Van Gogh, Miro, les faux tableaux des grands maîtres s’écoulent comme des petits bols de riz chauds dans les rues d’Ho Chi Minh-Ville. Vendues aux amateurs d’art entre 25$ et 100$ US, les toiles jouissent d’une renommée accrue depuis l’avènement d’internet. Permettant l’achat par carte de crédit, les galeries de faux reçoivent des commandes de partout à travers le monde et font de très bonnes affaires. Un commerçant empoche mensuellement entre un et trois millions de dôngs (entre 100$ et 300$ US), soit l’équivalent d’un salaire de professeur d’université. Le luxe est désormais offert aux petites gens dans toute sa splendeur. À chacun de vivre sa Vie des gens riches et célèbres™, authenticité en moins. www.bachvangallery.com

Chronique expresse du Bronx Une correspondance de Charles Athans Vendeur de sapins à NYC « On vend moins de sapins que l’an passé. Le dollar US est moins fort et on doit payer les sapins en dollars canadiens, donc on va faire moins d’argent. On se fait doublement avoir. On redouble donc doublement d’efforts pour recueillir le même montant d’argent que l’an passé. Les arbres sont toutefois beaux et frais. La moyenne doit se tenir autour des 35 $. Cela me semble bon pour une autre palpitante saison. Dans mes temps libres, je lis la biographie de Gilles Villeneuve. »

Le mot Ottawa tire son origine de adawe, terme algonquin qui signifie « faire du commerce ». Ce nom était donné aux personnes chargées de gérer le commerce sur la rivière.

Commission Pinottes conditionnelles.

Salaire de base Écales de pinottes garanties.

Solution Ensemble de produits qu’on a eu l’idée de regrouper pour faire plus de ventes.

Service à la clientèle Équipe de boucs émissaires.

Gestion de la relation client Sorties fréquentes au resto et répertoire de blagues du jour.

Télémarketing Aucun représentant n’ira chez vous, mais on ne vous lâche pas d’une semelle.

Centre d’appels Local miteux où se fait le télémarketing, sous la supervision d’un ancien qui vous répète sans cesse qu’il a toujours battu des records de ventes.

Fidélisation Stratégie des revendeurs de drogue dans les cours d’école.

Troc Échange commercial servant à obtenir de la fourrure contre des bouts de miroirs.

LIENS INTÉRESSANTS Le magazine anti-pub/anti-capitalisme par excellence. Une référence pour les militants engagés. Chomsky en plus sexy. www.adbusters.org

Source : Infopresse

La contrefaçon à la sauce vietnamienne

Pour la petite histoire 5 (c’était trop tentant)

Oui Papa ! Vous souvenez-vous de la famille Shiller, cette bande de frisés nous vantant les mérites des stores verticaux et des édredons à renfort de « Oui Papa !» ? Mélange fascinant de mauvais goût et de marketing audacieux, ces publicités ont permis au commerce de la rue Masson de se tailler une place bien spéciale dans le panthéon du kitsch au Québec. Aujourd’hui, Papa et fistons sont à la tête d’un véritable empire commercial : la bannière Blinds-to-go opère 120 supermagasins à travers l’Amérique du Nord. Pour ce numéro dédié au commerce, nous avons tenté d’obtenir une entrevue avec le patriarche de la famille, mais en vain. Toutefois, nos recherches nous ont permis de découvrir les origines du slogan qui a fait des Shiller une famille célèbre. Lors du tournage de la toute première publicité, un des employés aurait lancé la fameuse phrase immédiatement après l’envolée lyrique de Papa décrivant ses produits dans un français plus qu’approximatif. Le réalisateur et l’équipe de tournage l’ont trouvée tellement drôle qu’elle fut conservée au montage.

Infomercials

Une étude du prof Lauzon sur l’industrie pétrolière au Québec. En gros, ça dit que depuis 10 ans le nombre de stations-services diminuent aussi rapidement que les profits augmentent. www.unites.uqam.ca/cese/etudes/etudes_partagees/ etude20.html

Croisement douteux entre une pub et une émission d’information, l’infopub est une source de plaisir illimitée pour de nombreux insomniaques, particulièrement ceux qui ont fumé un joint. L’équipe d’Urbania a dressé sa liste des meilleurs infomercials de tous les temps :

La liste des 100 plus grandes entités économiques du monde, dont 51 sont des multinationales. En passant, il y a 10 ans elles n’étaient que 37 à faire partie de cette liste. www.corporations.org/system/top100.html

> Simonize avec Sylvain Giguère Pas la sableuse, Gilles! Pas la sableuse! > Ron Popeil et son volumisateur de cheveux. > Ron Popeil et son four à rôtisserie. > Ron Popeil et son … ah! pis allez donc voir www.ronco.com, ce gars là vend n’importe quoi. > Starfrit et son produit vedette : le Rotato-Potato. > Serge Laprade et ses produits de cuisine. > Anthony Robbins et ses conseils pour une vie énergisante. Après ça tu ne dors plus de la nuit tellement tu veux réussir ta vie. > Ab Roller. On se demande vraiment où les gens qui l’achètent vont le ranger par la suite. > Vision Mondiale avec Louise-Josée Mondoux Nos parents achetaient un petit chinois pour 1 dollar. Autres temps, autres méthodes. > Dr Ho’s Muscle Kit. Un chinois musclé? Faut croire que ça marche vraiment son affaire. > Le ThighMaster de Suzanne Somers. Même à 50 ans la blonde de Three’s Company est encore agréable à regarder. Faut dire qu’à cette heure là, on n’est pas difficiles.

Rien d’inusité dans ce site, mais il demeure une bonne référence pour comparer les modèles de souffleuse à neige. www.protegez-vous.qc.ca Les économistes sont des gens sérieux qui ne se laissent pas influencer. www.foulds2000.freeserve.co.uk/economists.htm Voici contre qui Urbania se bat. www.thenation.com/special/bigten.html Une courte BD sur les dangers spirituels qui guettent l’homme d’affaires moderne. www.samizdat.qc.ca/arts/av/bd/ag/pp/pp1

Pour la petite histoire 4 (c’est le dernier, après, ça devient comme Rocky) Le mot Bourse serait d’origine flamande. La bourse de Bruges à vut le jour dans l’hôtel d’une famille de banquiers, les Van der Burse.

Le commerce est l’art d’acheter cinq dollars ce qui en vaut dix et de vendre dix dollars ce qui en vaut cinq. — Charles Fourier

URBANIA 03 | COMMERCE | 29

AUTOUR DU MONDE


R affaires S * CECI N’EST PAS UNE PUBLICITÉ

Mais d’où vient l’idée de cette surprenante association des mots Elvis et ameublement ? Il y a 28 ans, Daniel Côté, alors âgé de 23 ans, décide de se lancer dans l’électroménager. Il suit un cours en réfrigération, vend sa corvette pour financer l’opération et achète le stock de frigos d’un Polonais de la rue Amherst. Restait toutefois un détail à régler avant d’atteindre la gloire : les droits d’utilisation du nom commercial Elvis™, pierre angulaire de la stratégie-marketing du jeune entrepreneur. Monsieur Côté se rend donc à Las Vegas et obtient les droits « pour des pinottes, parce qu’ils étaient certains que mon commerce allait fermer après deux mois ». Aujourd’hui, cet opportunisme porte toujours fruit et lui assure année après année un bon revenu, beaucoup de publicité, et son lot de journalistes en manque d’inspiration se pointant chez lui à l’anniversaire de la mort du King.

PHOTO : MAÏTÉ LAROCQUE

Pour maintenir sa croissance, Ameublements Elvis s’est récemment lancé à la conquête des marchés étrangers en exportant ses vieux poêles et frigos à Cuba. Monsieur Côté a rencontré Fidel Castro à quelques reprises; les deux hommes se sont d’ailleurs vus il y a peu de temps pour négocier un nouveau partenariat concernant, semble-t-il, les poêles à combustion lente de fabrication américaine, les préférés du Lider maximo. N

PROCHAIN

NUMÉRO

Depuis le film culte de Pierre Falardeau, la cote du prénom Elvis a considérablement chuté au Québec, au point de devenir synonyme de bas de gamme. Daniel Côté, lui, en rit volontiers car cette marque de commerce l’a rendu célèbre et lui apporte encore aujourd’hui bonheur et sécurité financière.

Après avoir acquis une certaine crédibilité intellectuelle grâce à ce numéro sur le commerce, nous la perdrons aussitôt avec notre prochaine édition.

VICE

Découvrez plusieurs facettes du vice. Le sexe. La drogue. Le gambling. Paul Martin. Et comme toujours, si vous voulez collaborer ou nous suggérer des articles, vous êtes les bienvenus : redaction@urbania.ca EN KIOSQUE AU MOIS DE MARS 2004.


une présentation de

en collaboration avec

L’Atlantique en solitaire

LAVAL Salle André-Mathieu 6 au 15 janvier 2004

raconté par le navigateur

damien de pas un film réalisé par

LONGUEUIL Salle Pratt & Whitney 19 au 25 janvier 2004

évangéline de pas

MONTRÉAL Salle Pierre-Mercure 3 au 6 février 2004 MONTRÉAL Théâtre L’Olympia 26 au 29 février 2004

RÉSERVEZ (514) 521-1002 · · · 1 800 558-1002

raconté par l’aventurier

100 jours

frédéric dion

en kayak

MONTRÉAL Théâtre L’Olympia 15 janvier 2004 / 19 h LONGUEUIL Salle Pratt & Whitney Canada 7 mars 2004 / 19 h LAVAL Salle André-Mathieu 8 mars 2004 / 20 h


3794, boul. Saint-Laurent | 514.843.3643


Urbania #3 Commerce