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WWW.URBANIA.CA AUTOMNE 2004 | NUMÉRO 05/06 | SON | FABRIQUÉ À MONTRÉAL | 5,95 $


ILLUSTRATION :!TOMASZ WALENTA

Au cœur du son Si Urbania était un magazine bêtement commercial, nous aurions probablement inscrit en grosses lettres sur la couverture « Maintenant en couleurs ! » ou une niaiserie du genre. Nous avons plutôt opté pour un concept visuel sobre, qui à première vue peut paraître un peu banal, mais si on y porte plus attention... (Non, ce n’est pas une seringue !) Parlant de couverture, le moins que l’on puisse dire, c’est que celle du numéro précédent a beaucoup fait jaser. Il était amusant de voir tant de gens s’arrêter pour admirer ou prendre en photo l’affiche du Phallus qui pense accrochée au-dessus de notre porte sur le boulevard Saint-Laurent. Ou encore d’entendre un membre de l’équipe tenter d’expliquer à un Pakistanais à la recherche de sensations fortes que, non, notre studio n’est pas un sex-shop. S’il y a un son qui représente bien l’intensité et le rythme effréné de production d’un magazine, c’est celui-ci : clic-clic-clic-clic-clic-clic-clic. Une onomatopée qui traduit assez fidèlement le concerto de cliquetis de souris et de claviers d’ordinateurs résonnant quotidiennement jusqu’à 3 heures du matin. Au-delà de cette mélodie monotone, le monde du son regorge de personnalités passionnantes. Pour ce numéro, nous voulions nous faire plaisir et en rencontrer le plus possible, car avouons-le, on est quand même un peu groupie. Urbania vous offre donc de découvrir ces gens qui font vibrer la ville et qui donnent le ton à nos vies. Bonne lecture ! L’équipe d’Urbania

Complétez votre collection Si vous désirez recevoir un ou plusieurs de nos précédents numéros, il nous en reste quelques exemplaires. Vous n’avez qu’à les commander en ligne au www.urbania.ca. À 10 $ chacun, incluant les taxes et les frais de livraison, le prix demeure tout à fait raisonnable. Si vous désirez les quatre premiers numéros, on vous fait un spécial d’amis : 35 $ Parlant de sous, avez-vous songé à l’abonnement ? Pour la modique somme de 20 $ par année (ou 35 $ pour deux ans) vous obtenez les quatre prochains numéros en rafale, livrés directement à votre _____________ (placez ici le mot correspondant parmi les choix suivants : manoir/appart/semi-sous-sol/château/bungalow). Ainsi, vous n’aurez plus à vous faire dire par le caissier de Multimags : « Urbania ? Non, désolé, il nous en reste plus de celui-là. Nos deux copies sont vendues. »

rédacteurs en chef et éditeurs Philippe Lamarre · Vianney Tremblay coordonnatrice Katia Reyburn design Toxa site web Franck Desvernes collaborateurs Jerome Abramovitch · Pascal Beauchesne · Georges Chartier · Sébastien Dakin · Sylvain Dumais · Omeech · Peter Edgewater · Philippe Girard · Pierre Girard · Dominic Goyet · Marine Groulx · Isabelle Hontebeyrie · Tania Jiménez · Patrick John-Lord Joseph · Gaëlle Kingé · Maïté Larocque · Francis Léveillée · André Marois · Jérôme Mireault · Gaëtan Namouric · Isabelle Picard · Alain Pilon · Gabriel Poirier-Galarneau · Steve Proulx · Vanessa Quintal · Michaël Reyburn · Marie-Julie Rochon · Yan Turcotte · Vincent · Tomasz Walenta correctrices Nadine Bismuth · Violaine Ducharme ventes publicitaires Patrick John-Lord Joseph 514.989.4515 · pub@urbania.ca relations de presse Pascal Beauchesne · pascal@urbania.ca fontes The Imbiss Package · Fountain · www.fountain.nu + Dolly · Underware · www.underware.nl + Acropolis · Hoefler & Frere-Jones · www.typography.com impression René Couture 514.817.7363 distribution La Maison de la Presse Internationale abonnements 1 an (4 numéros) : 20 $ · 2 ans (8 numéros) : 35 $ · Pour vous abonner, vous n’avez qu’à vous rendre sur notre site Web [www.urbania.ca] et à imprimer le coupon d’abonnement en pdf, le remplir et le poster accompagné de votre chèque. dépôt légal Bibliothèque nationale du Québec, 2004 · Bibliothèque nationale du Canada, 2004 © 2004 Toxa inc. Le contenu d’Urbania ne peut être reproduit, en tout ou en partie, sans le consentement écrit de l’éditeur. Urbania est toujours intéressé par vos articles, manuscrits, photos et illustrations : redaction@urbania.ca poste-publications Inscription N° 40826097 magazine urbania 3708, boul. saint-laurent · 2e étage · montréal (québec) h2x 2v4 tél. 514.989.9500 fax 514.989.8085 · info@urbania.ca www.urbania.ca


246 Nombre de pièces musicales que le maestro Beethoven a composées durant sa période de surdité, incluant ses dix symphonies.

VITESSE À LAQUELLE UN CHAT REPÈRE UN SON ÉMIS À MOINS D’UN MÈTRE DE LUI.

1 km

0,006 seconde

Distance à laquelle n requin peut vous ntendre lorsque ous vous baignez…

24,2 %

Les parts de marché des stations de radio de type musique contemporaine pour adultes (du genre Cité Rock-Matante).

850 000 $ Prix obtenu pour Tiger, la guitare de Jerry Garcia des Grateful Dead, lorsqu’elle fut vendue aux enchères en 2002. Le record pour un instrument demeure toutefois le violon Stradivarius vendu pour plus de 1,5 million $ en 1988.

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1080

Salaire qu empocher soliste sop réputée po seule pres

VITESSE (EN KM/H) À LAQUELLE VOYAGE UNE ONDE RADIO. LE TEMPS QUE VOTRE VOIX PARCOURE LA PIÈCE OÙ VOUS VOUS TROUVEZ, L’ONDE RADIO AURA DÉJÀ FRANCHI 28 600 KM.

Coût moyen d’une chirurgie otoplastique. Une opération qui permet de recoudre les oreilles décollées.

NOMBRE ESTIMÉ DE SOURDS AU QUÉBEC.

900

410000

2000$

750 000

Pourcentage de la population qui serait affecté par un acouphène, un trouble auditif qui s’apparente à un bourdonnement ou sifflement constant.

© Hergé/Moulinsart 1963

15%

RECORD DE BEATS EFFECTUÉS EN UNE MINUTE SUR UN DRUM, SOIT 18 À LA SECONDE.

NOMBRE DE MUSICIENS ENREGISTRÉS À LA GUILDE DES MUSICIENS DU QUÉBEC.

Nombre de membres de l’Association des musiciens du métro de Montréal. En raison des employés du métro qui se plaignent, le nombre de sites où ils peuvent laisser libre cours à leur art diminue à chaque année (de 68 en 2002 à 49 aujourd’hui).

SONS DIFFÉRENTS QUE L'HOMME EST THÉORIQUEMENT CAPABLE DE DISTINGUER. CE NOMBRE EST OBTENU PAR LA COMBINAISON DE SEULEMENT DEUX PARAMÈTRES : LA FRÉQUENCE ET L'INTENSITÉ.

340 000

L’année de la sortie du film Saturday Night Fever, dont la trame sonore s’est vendue à plus de 30 millions d’exemplaires, le record absolu pour un album tiré d’un film.

1895

NOMBRE D’INTERSECTIONS AVEUGLE-FRIENDLY À MONTRÉAL.

Nombre de vibrations présentes dans l’onde sonore de la couverture de ce magazine. Elles ont été patiemment calibrées une par une pour produire l’effet désiré. (Que voyez-vous ?)

1977

7668

Le son voyage cinq fois plus vite dans l’eau que dans les airs.

25

L’être humain moyen retiendrait environ 20% de tout ce qu’il entend.

5500 km/h

3600 30

20

5

1100 km/h

1 000

NOMBRE DE LANGUES DIFFÉRENTES PARLÉES DANS LE MONDE. ON ESTIME QUE D’ICI LA FIN DU SIÈCLE 3 SUR 4 AURONT DISPARUES.

Nombre de cas de surdité professionnelle qui sont indemnisés chaque année par la CSST. On estime qu’environ 500 000 travailleurs exposés quotidiennement à des niveaux nocifs de bruit seraient susceptibles de développer une surdité.

6000

Année de la première transmission radiophonique effectuée par Marconi.


Danielle!entourée de son crew : Stratège, DJ Blast et Ray Ray

Danielle Rousseau aka The Godmother of hiphop GÉRANTE D’ARTISTES


DES GENS QUI ONT DE L’OREILLE DIX PASSIONNÉS DU SON NOUS RACONTENT LEUR MÉTIER

Femme blanche à la tignasse argentée, Danielle Rousseau est tout le contraire de ce qu’on s’imagine d’un gérant d’artistes hiphop. Professeure de chimie au cégep, elle passe ses temps libres à gérer la destinée professionnelle d’acteurs importants de la scène hiphop montréalaise. Rencontre avec la marraine urbaine.

Quelle est la réaction des gens quand vous assistez à des shows ? Ils trouvent ça cool ! On vient souvent me voir pour me demander conseil car j’aime bien communiquer et transmettre ma connaissance, c’est une déformation professionnelle. Qu’est-ce que vous aimez le plus dans votre travail de gérante ? L’aspect relationnel : établir des liens avec les journalistes pour procurer de la visibilité à mes artistes. Surtout qu’au Québec, le marché est si petit que dès que quelqu’un obtient de la visibilité médiatique, l’effet se répercute sur tous les autres. L’aspect qui vous déplaît ? Le manque de ponctualité et de discipline des boys ! Tu leur demandes un truc simple comme les paroles d’une track et ça peut prendre une semaine avant que tu les reçoives. [ndlr : Ray, nous attendons toujours tes beats pour le site Web...] Vos étudiants savent-ils que vous êtes également gérante d’artistes ? Ils s’en rendent compte assez vite quand ils visitent mon bureau et qu’ils voient les posters de rappers qui tapissent les murs. Ça change leur perception, je deviens cool. Pourquoi l’attitude gansta fait-elle autant partie du mode de vie hiphop ? C’est très américain comme attitude. Au Québec, si tu joues au thug, tu fais rire de toi. Les drive-by shootings ne font pas partie de la réalité quotidienne montréalaise. Quelqu’un qui essayerait de rapper à propos de ça serait immédiatement perçu comme phony. Qui sont vos « role models » de la culture hiphop ? Chuck D est un excellent exemple pour les jeunes. Il fait partie du mouvement « Rock the vote » pour inciter les jeunes à aller voter. Wyclef Jean est aussi quelqu’un qui a une influence très positive sur la communauté. Les Haïtiens ont souvent une perception négative de leur propre pays et Wyclef affiche haut et fort sa fierté et son appartenance à Haïti, un peu comme Bob Marley l’a fait à l’époque avec la Jamaïque. N www.lesarchitekts.com URBANIA 05/06 | SON | 10 / 11

Yo, wussup Danny Girl ? Euh, pardon ? Désolé, je testais mon slang. Comment en êtes-vous venue à gérer des artistes hiphop ? Ça remonte à 1995. Mon fils Ray Ray s’était lancé dans la promotion de concerts. Il a alors fait la rencontre de Stratège et ils se sont mis à composer ensemble. J’ai découvert la scène locale quand plusieurs groupes rap locaux comme Muzion ou Sans Pression sont passés à la maison pour checker les beats de Ray Ray. J’ai réalisé que ça devenait sérieux quand on a reçu un contrat des Productions Guy Cloutier pour le premier album de Sans Pression sur lequel Ray et Stratège ont fait des beats. Je me suis alors attelée à tout lire à propos de l’industrie de la musique : les droits d’auteurs, les ventes de disques, les collaborations entre artistes, etc. Puis un jour, Stratège est venu me voir et m’a demandé officiellement de devenir la gérante des Architekts. Pourquoi ce n’est pas Ray Ray qui vous l’a demandé ? Parce qu’il n’était pas trop chaud à l’idée de voir sa mère le suivre à ses shows. Mais j’ai fait des recherches et j’ai découvert que la mère de Tupac était très impliquée dans sa carrière, même chose pour Busta Rhymes et plusieurs autres. Une fois que je lui ai fait réaliser ça, il était d’accord. Le milieu du hiphop est reconnu pour être assez misogyne. C’est justifié comme perception ? Aussi surprenant que ça puisse paraître, plusieurs femmes gravitent autour du hiphop, c’est juste qu’on est à l’arrière-scène. Outre Les Architekts, qui sont les poulains de votre écurie ? dj Blast, ol1ku, Ray Ray, quand il travaille comme dj ainsi que des graffiteurs. Ne nous manque que des danseurs ! Vous arrive-t-il d’intervenir au niveau artistique ? Parfois, mais ça prend beaucoup de diplomatie ! Je vais te donner un exemple : un jour, Stratège et Cobna ont décidé de faire un disque ensemble et ils voulaient intituler l’album « Mont Shit Enfoiré »… Je trouvais ça vulgaire et inapproprié et je le leur ai fait subtilement savoir. Comment avez-vous réussi à les convaincre de changer ce titre ? Je leur ai dit d’imaginer le titre sortant de la bouche de Virginie Coossa à l’émission Palmarès. Ils se sont rendus compte du ridicule de la chose. Et aujourd’hui, ils m’en remercient !


PHOTO :!HUNG ICH HO

SOUNDWALK UNE BALADE ENTRE LES DEUX OREILLES

Découvrir Brooklyn à l’aide d’une bande sonore peut paraître une idée quelque peu ringarde. On n’a qu’à penser à tous ces touristes muséaux tirant la patte de salle en salle, les écouteurs scotchés aux oreilles. L’exploration Soundwalk se révèle, au contraire, une expérience enivrante. Muni d’un lecteur cd, on se laisse guider par la voix du narrateur à travers ce mythique quartier de New York. Offrant une alternative audio aux sempiternels guides touristiques, l’excursion d’une heure, truffée de références locales et d’effets sonores, réussit à surprendre même les explorateurs les plus avertis de la jungle urbaine. Tout au long de la visite, on nous indique d’ouvrir des portes à l’aide d’un code numérique, de monter des escaliers, de saluer des vendeurs de hot-dogs par leur nom, etc. On devient alors l’acteur de la trame sonore scénarisée. Par souci d’authenticité, chacune des dix balades est narrée par une personnalité du quartier, qui en incarne l’essence. Dans Chinatown, par exemple, en arpentant les rues étroites, le narrateur nous indique où se trouve l’échoppe de son grand-père. Bienvenue dans l’intimité des résidents. L’idée de Soundwalk a germé dans la tête d’un Français habitant la Grosse pomme depuis plusieurs années. Tanné de faire le guide touristique pour ses amis en visite, Stephan Bresnansky a décidé d’enregistrer ses commentaires (où aller, quoi regarder) sur une cassette et de la leur remettre. Pris au jeu — l’enregistrement attirant encore plus d’amis d’outre-Atlantique — il a cru bon de commercialiser l’affaire. La collection compte aujourd’hui 10 titres, dont le plus récent, Ground Zero, narré par le romancier Paul Auster. Le concept pourrait très bien s’adapter à Montréal. Le touriste blasé de la rue Crescent partant à la découverte du Mile-End se ferait expliquer l’origine du café Open da Night et pourquoi Wilensky ne sert que des sandwiches baloney-moutarde ; on lui indiquerait où se trouvait la maison de Mordecai Richler, rue SaintUrbain et il découvrirait la ruelle d’où on peut épier la boulangerie juive Hassidim interdite aux Goys. Une façon fabuleuse de découvrir tous ces personnages et ces lieux qui font la richesse d’un quartier. N

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www.soundwalk.com


50 SONS À ÉRADIQUER Le fatigant « T’as-tu vingt-cinq cents, man ? » d’un squeegee avec un piercing dans la langue Frédéric Hénault Les vieux messieurs qui brassent leur petit change dans leurs poches Julien Houde Le « flip-flop » d’une personne qui se traîne les pieds en gougounes Tania Jiménez Les chroniqueurs « tendance » et leur obsession pour la britpop. Lassant. Marie-France Les animateurs de radio commerciale Les commerciaux de radio commerciale La musique de radio commerciale Francisco Sottolichio Une mère qui crie à son enfant d’arrêter de crier Émélie Brunet Les osties de mufflers modifiés d’Honda crx des p’tits Ginos à casquette et autres trippeux de « tuning » Jean-Sébastien Chicoine Quelqu’un qui parle tout le long des ébats sexuels (ça déconcentre) Erika Reyburn Le craquement des biscottes dans la bouche de ma grand-mère au petit déjeuner Vincent Sillard Les info-pubs radio dans les supermarchés : brainwash imposé Thomas Csano Les bruits d’éructation forcés (rots) des anglos en bédaine sur Sainte-Catherine, en sortant d’un bar de poupounes un samedi soir d’été Stéphane Leroux Le signal sonore quand on démarre Windows Isabelle Picard

Le « bee-boo-biiiip » ridicule qui précède le message : « Le numéro que vous avez tenté de joindre n’est plus en service... » Duncan Moore Yannick Marjot (on en fait une obsession) L’équipe d’Urbania Le bruit infernal des camions lourds qui ralentissent en « downshiftant » MarieStone Les voix de nos sinistres et ennuyeux politiciens Marc Leclair Des pantalons de ski qui frottent ensemble Zoé Beaudry Les gênants « pets de noune » durant l’acte sexuel. Même en confiance avec sa partenaire, on ne peut que rester surpris et gêné. Pierre Bédard Le séchoir à cheveux de ma blonde le matin Philippe Lamarre Le « Bonjour ! » des vendeurs de chez gap chaque fois qu’on rentre dans la boutique Marc-Olivier Desbiens Le son d’une chaussure qui fait « couic » à chaque pas Martin Alain Le miaulement de ma chatte en chaleur (précision : chatte comme dans animal domestique) Maud Gauthier La sirène « change-ton-char-de-place-àtrois-heures-du-matin-qu’on-déneige-sinonon-te-donne-un-ticket » qui agrémente les nuits d’hiver montréalais Chantal Clavelle Quelqu’un qui fait craquer ses doigts Philippe Boucher-Gagné La voix d’Âne-Marie Losique

Mado Lamotte Les trompettes de plastique dans lesquelles les gens soufflent lors d’événements sportifs Joëlle O’Shaughnessey La gang d’ados qui pratique ses « tricks » de skate dans le parc en face de ta chambre à 4 h du matin Alix Gagnon Toute la musique rock en bloc ! Pauline Lebon Le rebond du ballon de basket sur le macadam de la cour de la maison d’en face (je songe à m’acheter une carabine) Jean-Claude Isseman Quelqu’un qui respire avec une ’tite crotte de nez sèche mal placée dans la narine, ça fait un petit sifflement désagréable Violaine Ducharme Le rire de Julie Snyder Francis Parisien Le tic-tac des horloges qui nous rappelle constamment que le temps passe Marjolaine Dugas Le cri strident de la perceuse du dentiste Julien Desrosiers Le son de la langue de mon chien quand il se lèche le derrière... Philipe Lamarche Le clic-clac des talons hauts d’une jeune carriériste pressée martelant le trottoir Hugo Couturier Le klaxon d’un chauffeur impatient quand la lumière devient verte Patricia Bergeron Le bruit des freins qui crisssssent et le moteur infernal des autobus mal en point de Montréal... Éloïse Deschamps Le bruit du voisin dans la toilette publique

Thierry Tremblay Mes voisins quand ils baisent. Ça me lève le cœur... Lisa Le son des maudites moto-marines (les maringouins des lacs du Québec) Catherine Jacques Les petite tounes en Midi qui « agrémentent » les sites web poches Stéphanie Thibault La voix de Jean Lapierre. Ce son est très agressant, non ? Laurent Rabatel Les néons qui nous bourdonnent dans les oreilles tout au long de la journée au travail Josée Fradette Le son d’une truie qui se fait peser avant de se faire abattre... C’est horrible, ça résonne jusque dans les os, « huiiiiiiiiiiiuuiiii ! », c’est agressant, on grimace à coup sûr Philippe Laterreur Quelqu’un qui se râcle la gorge et on croit qu’il crachera, mais qui avale le moton à la dernière seconde Marc Belley Le chant des criquets. Quand on se met à les écouter, on devient fou Louis Aubin Le son du boyau sur lequel on roule dans les stations-service Mathieu Côté Deux morceaux de styrofoam que l’on frotte l’un contre l’autre Nicolas Huot La voix de George W. Bush Brigitte Roy Un essuie-glace qui frotte sur une couche de neige gelée alors que le radio de l’auto est morte et qu’on est pris dans le trafic

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Suite à l’appel à tous, voici le Top 50 des bruits qu’on ne regretterait pas s’ils venaient à disparaître de la surface de la Terre.


NETLABELS C’est une vague qui balaie actuellement le Web. Des passionnés de musique de toutes les allégeances se mobilisent et lancent une étiquette en ligne. Pour identifier le phénomène, on a même inventé un néologisme : le Netlabel. À Montréal, Epsilon Lab fait dans le genre. Coup d’œil sur une petite révolution… par steve proulx Créer son Netlabel est une façon très xxie siècle de faire connaître sa musique, tout en servant un joyeux bras d’honneur aux « majors » de l’industrie. Le concept est simple : on permet à quiconque de télécharger sur son site Internet des pièces musicales au format Mp3 (la plupart du temps), et ce, tout à fait gratuitement. Qu’on ne s’y trompe pas : il ne s’agit pas d’offrir des extraits de chansons dans le but de vendre des disques ; des pièces complètes, et parfois même des albums entiers, sont donnés en cadeau. Comme ça, au nom de l’amour de la musique ! Des Netlabels, il en existe des centaines sur Internet, qui explorent de multiples genres musicaux : expérimental, house, techno, rock, hiphop, triphop, etc. Le mélomane curieux qui aime nourrir ses oreilles de nouvelles vibrations réalisera bien vite que se perdre dans l’océan des Netlabels est une activité qui peut créer la dépendance… Mais il ne faut pas se leurrer, on rencontre au hasard des téléchargements autant de petits bijoux que de merdes indigestes…

à contre-courant, dit Pheek, musicien électronique et responsable des relations internationales chez Epsilon Lab. Nous, on se laisse aller comme dans des glissades d’eau et on ne sait pas vraiment où ça va nous mener. » Une chose est sûre cependant, l’idée du Netlabel semble porter ses fruits. « Il y a des gens qui nous écrivent et qui disent : “J’ai déjà téléchargé ta musique, je sais qui tu es !”, poursuit Pheek. Et on parle de gens qui habitent en Chine! Bordel ! C’est loin ! » Plus philosophe, Mateo Murphy, aussi musicien électronique et « cerveau » derrière le site d’Epsilon Lab, précise l’essence du Netlabel : « Le but d’une étiquette n’est pas seulement de distribuer de la musique, mais aussi de faire connaître des artistes et de servir de référence. À l’origine, chaque étiquette avait un son particulier : le son Motown, le son Stax, etc. Avec la musique électronique, c’est un peu revenu vers ça. On veut vraiment donner une direction très spécifique à notre Netlabel. Pour qu’une étiquette ait du sens, il faut qu’il y ait une direction. »

NETLABEL DU COIN

NETLABEL ET MUSIQUE ÉLECTRONIQUE

À Montréal, Epsilon Lab a créé récemment son propre Netlabel. Epsilon Lab, c’est cette étiquette audiovisuelle fondée en 2000 par le dj et producteur Éloi Brunelle. Avec six cd et un dvd à son actif, le collectif, qui regroupe des artistes passionnés par la musique électronique et les images numériques, offre maintenant aux amateurs une dizaine de pièces à télécharger à partir de son site Web. « Sur Internet, on peut rejoindre une base de 10 000 ou même 30 000 usagers par mois, dit Éloi Brunelle. Tandis qu’un cd, on peut en sortir peut-être 1 000, et si on les vend tous, on est vraiment contents ! Sur Internet, on peut toucher plus de gens et il n’y a pas de limites physiques. »

C’est bien joli, les Netlabels, mais n’est-ce pas plus facile de donner sa musique lorsqu’elle est électronique ? Parce qu’entre le musicien techno qui bidouille ses loops sur son ordinateur et le chansonnier qui joue de la guitare avec ses tripes et qui crache son mal-être à travers ses refrains, il y a un monde. En ce qui concerne les coûts de production aussi, il y a un monde. « Les coûts sont beaucoup plus bas avec la musique électronique, ajoute Matéo. Tu n’as pas besoin de louer un studio ou d’engager des musiciens. Tu peux faire ta pièce en une journée avec ton ordinateur. Ça ne coûte absolument rien, à part l’électricité ! Il est donc évident que, pour nous, il est beaucoup plus facile de donner notre musique. » N

La mode est au téléchargement de musique en ligne. Il faut avoir habité sur Uranus au cours des dernières années pour ne pas s’en être aperçu. L’industrie doit donc s’adapter pour survivre. On vend désormais des chansons à la pièce, comme au iTunes Music Store d’Apple, qui propose plus de 700 000 chansons à 99 ¢. Le modèle est intéressant, mais une étiquette qui donne sa musique, c’est autre chose. « Nous sommes

Si la découverte vous intéresse, quelques Netlabels : Epsilon Lab www.epsilonlab.com Thinnerism www.thinnerism.com id.eology www.ideology.de The Netlabel catalogue www.phlow.net/netlabel_catalogue

Venez mixer la musique des artistes d’Epsilon Lab en ligne : www.urbania.ca


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PHOTO : SYLVAIN DUMAIS | Merci à Billy de Monastiraki pour la radio

Le noyau dur d’Epsilon Lab : Mateo Murphy, Pheek et Éloi Brunelle


Une chanson vous plaît. Ne connaissant malheureusement pas le titre, vous en êtes réduit à marmonner un air incompréhensible devant le vendeur au magasin de disques. Situation quelque peu embarrassante… Pourtant, vous l’avez en tête, mais ça ne veut pas sortir.

S

i vous avez déjà vécu une telle situation, vous ne deviendrez certainement jamais musicien. Encore moins compositeur ou arrangeur sonore. Toutefois, comprendre comment fonctionne le son et d’où il vient peut compenser, du moins en partie, votre faible talent d’interprète. Nous savons qu’un son est une vibration de l’espace ambiant depuis que Pythagore a déduit la chose il y a plus de 2 600 ans. Une guitare permet d’illustrer le phénomène simplement. Lorsque la corde de la guitare se détend, elle produit un claquement qui fait vibrer les particules d’air. En s’entrechoquant, celles-ci créent alors une réaction en chaîne qu’on appelle onde sonore. Cette onde, se propageant jusqu’à nous à plus de 300 mètres par seconde, fait ensuite pression sur les minuscules os de l’oreille interne que sont le marteau et l’enclume, dont le rôle est de transmettre les signaux au cerveau en accentuant la résonnance du son. En variant la source, la force et la vitesse de l’onde, on peut obtenir tous les sons possibles. Par exemple, une onde qui vibre rapidement (à une haute fréquence) crée des sons aigus. Tandis qu’une onde vibrant à une fréquence plus faible entraîne un son plus grave. En musique, la pratique veut que chacune des notes corresponde à une fréquence particulière de vibration. La différence entre un son et un bruit ? Lorsqu’un son oscille de manière fluide et qu’il se rend à nos oreilles en un rythme continu, il

est perçu comme agréable. Si les vibrations ne sont pas ordonnées ou qu’il se produit une distorsion dans l’onde sonore, nous percevons alors un bruit, car nous ne sommes pas en mesure de définir une structure, un pattern sonore clair. Voilà pour l’explication du phénomène physique. On ne connaît toutefois presque rien sur les processus mentaux qui entrent en jeu dans la perception sonore. D’où vient le talent musical ? Pourquoi certains sons nous agressent alors que d’autres nous font danser ? Certaines personnes naissent-elles avec le rythme dans le sang ? Autant de questions qui nous intriguent.

LE LANGAGE DE LA MUSIQUE Professeur au département de psychologie de l’Université McGill, Daniel Levitin étudie la perception du son et se passionne pour toutes les questions se rapportant à la musique. Pour cet ex-producteur de Stevie Wonder, Chris Isaac et de Talking Heads, chanter ou jouer d’un instrument devrait nous être aussi naturel que de parler. « La zone du cerveau qui traite le langage est exactement la même qui permet d’apprécier et de créer de la musique. Si on maîtrise la structure d’une langue, on pourrait aisément en faire autant avec la musique, puisque celle-ci se définit comme l’organisation du son d’une manière structurée », explique celui pour qui le cerveau est un terrain de jeu à explorer.

illustration : jérôme mireault, colagene.com

un texte de vianney tremblay


À L’ÉCOUTE Loin d’être l’apanage d’une minorité talentueuse, le sens musical ferait partie intégrante de l’évolution de notre espèce. Bien avant que nos lointains ancêtres ne tapissent les grottes de peinture, ils chantaient. Plus étonnant encore, selon divers experts, la musique pourrait même être apparue avant le langage parlé. Sa fonction première aurait été de rassembler la communauté, le soir, autour du feu, pour éloigner les prédateurs. Notre cerveau aurait donc évolué en fonction de notre aptitude à communiquer par des sons, simples au départ, puis de plus en plus complexes.

chanter avec eux, il répondait qu’il ne pouvait pas. En plus de 5000 ans d’histoire, cette phrase n’avait jamais été prononcée dans cette langue. Il était incompréhensible pour eux qu’une personne physiquement capable de parler et de respirer ne puisse pas chanter. La vérité, c’est qu’il n’avait jamais appris et se sentait gêné de le faire.

LE MYSTÈRE DE L’OREILLE ABSOLUE

Si certaines personnes ont un sens musical très peu développé, à l’opposé, on retrouve des gens qui possèdent une extraordinaire capacité à identifier les sons et à reconnaître quand un instrument sonne faux. Un talent naturel qu’on nomme l’oreille absolue et qui TALENT INNÉ OU APPRIS ? Mais pourquoi si peu de gens semblent doués pour la musique ? demeure une énigme encore aujourd’hui. « Nous pouvons tous aiséDaniel Levitin croit que nous avons beaucoup plus de talent musical ment identifier les différentes teintes de couleur. La grande question que nous le pensons. « Nos expériences ont prouvé qu’en se concen- est : Pourquoi ne pouvons-nous pas le faire pour les sons ? » se demande Levitin, pour qui l’oreille trant, trois personnes sur quatre sont capables de reproduire leur chanson « Quand on observe les peuples traditionnels, que absolue serait un trait génétique préférée de mémoire, avec le bon ce soit en Amazonie, en Indonésie ou en Australie, faisant partie du cerveau primitif. On rythme et la bonne intonation. Même on se rend compte que dans ces tribus tout le estime qu’une personne sur 10 000 ceux qui n’ont aucun talent musical monde joue de la musique. Chacun participe, naît avec cette prédisposition. Touteont été en mesure de reproduire au chante, danse ou tape des mains. En Occident, par fois, très peu la conservent s’ils ne se moins le refrain. » Le blocage musical contre, vous trouvez une classe d’experts appelés sont pas exercés durant l’enfance, car est selon lui d’ordre psychosocial plu- musiciens et le reste de la population qui paye les circuits neuronaux ne se seront tôt que physique. « Dès notre jeune pour entendre ces spécialistes. » pas formés. On sait que Mozart était âge, on nous fait sentir que si on ne — Daniel Levitin doté de cette faculté, tout comme possède pas le talent particulier, on Beethoven, Bach et Toscanini ainsi est mieux de ne pas trop essayer. » Selon cet ancien guitariste de que de nombreux accordeurs d’instrument qui font de ce trait groupe punk, en visant la perfection plutôt que la participation, génétique leur gagne-pain. notre civilisation moderne nous coupe de cette pulsion ancestrale. De manière surprenante, Levitin nous explique que les personnes « Quand on observe les peuples traditionnels, que ce soit en Amazo- qui ont l’oreille absolue ne feraient pas nécessairement de meilleurs nie, en Indonésie ou en Australie, on se rend compte que dans ces musiciens. « Ce qui est important en musique, explique-t-il, ce n’est tribus tout le monde joue de la musique. Chacun participe, chante, pas tant d’identifier la fréquence d’une note ou de savoir dans quelle danse ou tape des mains. En Occident, par contre, vous trouvez une gamme elle se situe. Ce qui compte, c’est de pouvoir la mettre en relaclasse d’experts appelés musiciens et le reste de la population qui tion avec les autres afin de les enchaîner spontanément. C’est ce qu’on paye pour entendre ces spécialistes. » nomme l’oreille relative. C’est un peu comme pour les mots, à quoi bon Pour illustrer à quel point cette situation peut être absurde, il pouvoir nommer une chose si on ne sait pas à quoi elle sert ? » mentionne l’histoire d’un anthropologue anglo-saxon partageant la Dans notre cas, l’oreille absolue nous servirait sans aucun doute à vie d’une tribu du Lesotho. Lorsque les villageois lui demandaient de fredonner la foutue chanson comme il faut. N

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illustration : jérôme mireault, colagene.com

UN CERVEAU


un récit d’andré marois Illustré par Alain Pilon


Un « poc » limite audible, un presque rien.

J

e me trouvais à une centaine de mètres de l’objet de mon exécution, posté sur le toit en haut d’un petit immeuble du boulevard Saint-Laurent, un peu au nord de la rue Duluth. L’obèse se pointait chaque mercredi à la même heure et s’installait à la place près de la baie vitrée du grand café en bordure du trottoir. Il commandait une bière et attrapait le bout de journal le plus proche de ses doigts boudinés. Peu importe la page, il lisait ce qui lui tombait sous les yeux : la publicité, le courrier des lecteurs, les sports, la politique internationale, les ragots de la méduse. La lecture lui servait de détente. L’acte primait sur le contenu, comme un nageur qui se serait indifféremment baigné dans une mer de lait, de sang ou de jus d’ananas. Mais je n’étais pas là pour disserter sur ce grotesque individu. Mes planques hebdomadaires m’avaient permis d’apprendre l’essentiel pour le supprimer et m’enfuir sans risque. Dans mon activité, on n’a pas les moyens de s’offrir des états d’âme. Je me moque bien de qui je tue. Ma déontologie ne connaît qu’une seule règle : tant que ce ne sont pas des enfants, je presse la détente sans poser de questions. Chacun a ses raisons pour supprimer son prochain. Un jour, ce sera moi qui y passerai. Et alors ? Qui est éternel ici-bas ? Gras-double s’est assis sur sa chaise habituelle, il a pris le quotidien qui traînait sur la table voisine et a commencé à parcourir un article sur le virus du Nil. La précision du zoom x30 de ma lunette d’observation me permettait de déchiffrer avec netteté le titre du reportage : « La piqûre qui tue ». Une niaiserie supplémentaire à ajouter sur la pile des inutiles. Mais quatre mots diablement prémonitoires. Et soudain, ce « poc ». J’ai failli ne pas y prêter attention, tout concentré que j’étais dans la position du tireur couché. Mon index commençait à appuyer sur la gâchette de mon Sniping lourd Hécate II. Un joli petit joujou qui balançait du 12,7 mm plus vite que vous ne cracherez jamais vos noyaux de cerise. Le coup partirait dans une nanoseconde et moi, je déguerpirais juste après. Sauf que mon cerveau a buté sur ce son. L’ayant catalogué « inattendu », ma logique assassine a aussitôt établi une connexion avec un danger extrême. Un couvreur ou un électricien n’auraient jamais eu ce réflexe. Un tueur à gages demeure sur ses gardes, développant d’autres types de défenses. Une minute plus tôt, je ne l’aurais pas entendu.

Le « poc » aurait été couvert par un hurlement de sirène d’ambulance, le vrombissement du bus 55 qui redémarre, le klaxon d’un frimeur en décapotable. Mais le feu de circulation venait de passer au rouge et il y eut ce bref silence fatal. J’ai basculé sur le côté et j’ai tiré d’instinct dans la direction du son. Bêtement, vitement. Encore maintenant, je ne comprends pas ce qui m’a pris. Je pense que j’ai eu peur. Le bruit était si petit que je l’ai décodé comme un risque majeur. L’ennemi aussi s’entraîne à passer incognito. Malin et fourbe, il est toujours prêt à vous flinguer dans le dos. « C’est lui ou moi », me suisje dit. J’ai fait mouche. Le gamin s’est écroulé en silence, aussi étonné que je le fus. Un petit blond au visage d’ange qui devait avoir une dizaine d’années. Il avait grimpé sur le toit en profitant de la porte déverrouillée de l’escalier de secours. Il s’amusait avec un grand avion rouge en plastique. La proximité du ciel lui était apparue comme un terrain de jeu idéal. Le « poc » provenait d’une des ailes de son planeur qui avait cogné la rampe en acier. D’où cette drôle de sonorité creuse, claire et légère. Qu’importe. Il gisait sans vie. Je n’avais pas besoin d’aller vérifier : la balle lui était entrée en plein dans le front. Ce type de munition est conçu pour ne pas pardonner. Je me suis retourné et j’ai fait ce qu’il ne faut jamais faire, parce que c’est stupide, inutile et dangereux pour moi. J’ai vidé mon chargeur dans le liseur adipeux : sa tête, son cœur et le reste ont volé en éclats. Un saccage. Je m’en voulais. Quelqu’un devait payer pour mes conneries. J’ai ramassé mes douilles par pur réflexe et je suis reparti. J’ai enjambé le corps du petit sans oser le regarder. Au moment où ma deuxième jambe passait au niveau de sa main qui tenait l’avion, le gamin a lâché son jouet pour me saisir la cheville. Je ne pouvais pas le prévoir. Un mort n’est pas sensé remuer encore. J’ai dégringolé les marches métalliques dans le désordre et avec fracas. Mon fusil m’a échappé pour atterrir trois étages plus bas. Je me suis tordu le cou quand mon crâne a atteint le premier palier. Le dernier son que j’ai perçu fut celui de mes vertèbres cervicales qui se brisaient. Un « crac » parfaitement audible, puis plus rien. N

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Ce fut ce petit son qui déclencha tout. Mais l’expérience nous apprend que même les bruits les plus ténus ne sont jamais perdus pour tout le monde. Je l’ai entendu à l’instant précis où je venais de prendre mon inspiration et de la bloquer. Ce moment qu’on utilise pour assurer sa visée, avant de faire feu. Je l’avais en plein centre de la mire de mon monoculaire Zeiss. Un gars énorme, bouffi, gigantesque — impossible à rater. La difficulté alors n’est plus de manquer sa cible, mais de se contenter d’atteindre une partie molle. Loger une balle dans le gras cause trop souvent souffrance sans entraîner la mort. Et je suis largement rémunéré pour exécuter des contrats non écrits où il est stipulé que seul le décès mérite salaire. Je ne gagne bien ma vie que si les autres la perdent.

Urbania #05/06 Son  

Magazine Urbania # 5/6 Son