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Year 2010 after the birth of Jesus-Christ, jewish prophet or Year 4708 after the birth of Huangdi, first chinese emperor Année 2010 après la naissance de Jésus-Christ, prophète juif ou Année 4708 après la naissance de Huangdi, premier empereur chinois

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Concept & Coordination: Pierre Honoré Editorial Board: Dr Rabbit, Étienne Camperez, Nguyen Xuan Son E-mail contact: postman@gaia-scienza.org Web page: http://gaia-scienza.org Typeset and designed by Nicolas Vaughan Thanks to Etienne Poulard for the English version of the manifesto.


Sommaire Editorial – Long life to Prometheus  ·  5 Pierre Honoré

Dans le Mac Do de la fin du monde  ·  9

Keyvan Sayar & Guillaume Carreau

Kotka’s secret  ·  15

Étienne Camperez & Marie Cocquerelle

La Thaïlande entre deux combats   ·  23 Photos by Loïc Hoquet

Le pib et sa crôassance, depuis son «big bang» jusqu’à nos jours  ·  33 Polen Lloret & Lautaro Malato

Jésus est-il en voie de réapparition pour sauver celles et ceux qui sont en voie de disparition?  ·  41 Pierre Honoré, Guillaume Carreau & Fondation Raffy

La volonté du goût  ·  57 Nguyen Xuan Son

The Da Vinci Skull  ·  59 Étienne Poulard


Editorial – Long life to Prometheus Pierre Honoré À l’occasion de cette édition du solstice d’hiver, simple et commode repère astronomique - il en sera également ainsi avec les équinoxes – j’aimerais rendre un vibrant hommage à la maîtrise du feu qui fut indubitablement un tournant décisif dans l’histoire de l’humanité. Il n’est pourtant pas ici question d’essayer d’en montrer l’ampleur: chacun est à même de le faire à la faveur de son imagination et de ses connaissances. En revanche, cette commémoration intempestive nous donne le prétexte de considérer l’hypothèse invérifiable, hasardeuse et fulgurante du développement prodigieux du langage dans l’espace social sécurisé qui se créé autour du feu. Libérés pendant ces moments des contraintes naturelles, les hommes ont donné naissance à des histoires et des théories, à de la technique et à de la science et ont commencé, par petit groupe séparés, à ordonner le monde. Selon ce qu’il est couramment admis par la communauté scientifique, c’était il y a 450 mille ans environ.


Et alors ? Est-ce que cela changera quoi que soit à la situation en Thaïlande ? A la disparition des espèces ? A la crise ? D’ailleurs, me direz-vous, quel rapport entre tout ça ? « C’est un peu fourre-tout votre affaire… ». Erreur. Nous sommes toujours au coin du feu - ou à côté du radiateur, de la climatisation, sous la douche, c’est tout un: c’est le devenir prométhéen de l’homme – encore un mythe qui devient concept […]. Le devenir prométhéen de l’homme, cela veut dire que l’avenir est à la fois technique et philosophique. Le combat des idées doit se jouer en conscience du rôle des artefacts sur les idées elles-mêmes. Si les échanges commerciaux et les mutations de l’économie font s’entrechoquer des conceptions différentes du monde, elle n’impliquent pas une incompatibilité. C’est pour cela que la coexistence au sein de cette gazette de contributions a priori très différentes ne donne pas un simple patchwork, mais est le reflet d’une interaction et d’un travail cohérent entre des entités et des individualités dont les vœux sont à aujourd’hui et à demain. Bonne lecture  ! i

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Editorial – Long Life to Prometheus Pierre Honoré On the occasion of this issue, which corresponds to the winter solstice (a handy astronomical marker, like equinoxes), I would like to pay a glowing tribute to the mastery of fire, which undoubtedly marked a turning point in the history of mankind. The aim here is not to measure the scope of this phenomenon – something we can all do with a little bit of imagination and factual knowledge. This untimely commemoration nonetheless gives us a pretext to look at an unverifiable, hazardous and dazzling hypothesis: that of the prodigious development of language in the safe social space created by fire. Around the fire, men were temporarily freed from natural constraints. This, in turn, gave rise to histories and theories, to technology and science: men, in small isolated groups, started to order the world. According to scientists, this took place about 450 thousand years ago. So what? Is this going to change anything to the situation in Thailand? What about the extinction of

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species? Or the “crisis”? By the way, how does all this relate? ‘All this is a bit random.’ Not so random. We’re still by the fireplace, or by the radiator, the air conditioning, or in the shower. It’s all the same, all about the promethean becoming of man – another myth that becomes a concept […]. Man’s promethean becoming gestures towards a future that’s both technical and philosophical. The intellectual struggle must integrate the role of artifacts on ideas themselves. Trade and economic mutations bring about different conceptions of the world, which are not incompatible with one another. For this reason, the very distinct contributions in this gazette offer more than a simple patchwork. This variety is the result of a cohesive work, of an interaction between entities and individuals. For today, and for tomorrow. Enjoy the reading! i (English translation by Étienne Poulard)

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Dans le Mac Do de la fin du monde Keyvan Sayar & Guillaume Carreau* La dernière fois que j’ai vu autant de pluie tomber du ciel c’était dans la version technicolor de la bible. A l’époque je riais diaboliquement dans ma barbe en regardant des plus innocents que moi se faire engloutir par l’humide châtiment d’un dieu vachement irritable. Les plus naïfs étaient allés s’abriter sous des arbres sans se douter un instant que cette fois-ci Papa ne refermerait pas le robinet. Seulement voilà bien quatre heures que je me suis réfugié dans ce Mac Do du milieu de nulle part fuyant la pluie qui n’arrête toujours pas de tomber, et là, tout de suite, la bible me semble nettement moins drôle. Et si dieu existait ? Et s’il était assez susceptible pour laver son honneur bafoué avec un divin tuyau d’arrosage ? Le père éternel aurait fini par craquer. Marre des blasphèmes, du foutage de gueule, des fidèles qui viennent à la messe juste pour draguer, des prêtres *  http ://sykamore.media.free.fr/keyvan_sayar.htm et http ://grandpapier.org/_Carreau_


qui paient leurs séjours au Club Med avec le denier du culte. Marre du showbiz, des artistes à paillettes qui lui volent la vedette, des intellos criards qui lui mettent toutes sortes de génocides sur le dos. Marre de tout. Envie de remettre les compteurs à zéro. Envie de passer à autre chose, peut-être faire du yoga, créer des soleils, des ciels bleus, s’asseoir sur une caisse en bois et plonger les yeux dans cet infini là. Moi je me dis évidemment que je voudrais bien rentrer vivant à la maison, rêver, aimer encore un peu, mais Papa a beaucoup souffert, Papa en a sa claque. On lui demande toujours tout et qu’est-ce qu’on lui donne ? Rien. Enfin si, il y en a qui lui donnent leur virginité, d’autres leurs cheveux, il y en a même qui lui offrent des p’tits bouts de zizi. Merci les enfants, c’est vraiment sympa de votre part, c’est adorable tous ces petits prépuces dans des mouchoirs en soie mais là vraiment j’ai pas la tête à ça, faut que j’fasse le point d’vant un whisky-coca. Chauffez-vous un truc au micro-ondes si vous avez faim, moi là j’ai vraiment besoin d’un break. Et puis crac. Papa tire un trait sur tout. Il ouvre les vannes. Le déluge version 2.0. C’coup ci j’veux pas entendre parler d’un Noé au cœur pur ou des deux écureuils amoureux qui vont clamser en se serrant dans les bras. C’est pas mon problème, qu’il dit Papa. Il restera plus que les poissons et ce sera très bien comme ça. A part peut-être certaines sardines un peu

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caractérielles on n’a jamais vu un poisson emmerder le monde ! Dans mon Mac Do de la fin du monde, les gens commencent à comprendre. Nous sommes peut-être trois cent, quatre cent, serrés dans une petite salle qui sent bon l’huile de friture. Les vitres sont recouvertes de buée. Des milliers de gouttes s’écrasent à chaque seconde sur notre prison de verre. Ce verre qui ne nous protégera peut-être plus très longtemps. Des mères de famille rendent à leurs enfants jouets, cigarettes, couteaux et seringues confisqués. Tenez les jeunes, amusez-vous une dernière fois. Les cris d’une ultime partie de jambes en l’air résonnent au fond de la salle. Une partie carrée d’ailleurs. Normalement c’est interdit par la bible mais vu que Papa vient de rompre unilatéralement le contrat, ce genre de clause ne pèse plus grand-chose. Devant un tribunal je pense même que ces libertins de la dernière heure pourraient plaider la légitime jouissance. Si seulement j’avais un parapluie je serais sorti voir la mer encore une fois avant de mourir, mais puisque je n’en ai pas, je suis obligé de rester à l’intérieur. Ce serait trop bête de bousiller des chaussures toutes neuves. Ca y est, les lumières viennent de s’éteindre. La dernière centrale nucléaire du pays est sûrement en train de faire des bulles sous un océan de colère divine. Je me demande si quelqu’un lira jamais ces lignes.

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Papa, si tu me lis, arrête s’il te plaît. On va changer tu vas voir, on va devenir sympas, rigolards, on fera plus d’guerres ou alors juste des p’tites, on se moquera pas de toi, on essaiera de te laisser tranquille et de se prendre en main nous-mêmes, on est grands maintenant tu sais. Steuplait Papa. On va arriver à l’faire marcher ce monde. Promis juré on l’fait. Donne-nous juste une dernière chance. Et j’te promets qu’on va l’tenir en bon état, nickel, on remettra tous les arbres et les pierres pile à la bonne place. On donnera des graines aux oiseaux, on se brossera les dents, allez steuplait Papa déconne pas ! i

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Voir aussi  : http ://vimeo.com/12508390 par le groupe Superflex.


Kotka’s secret Étienne Camperez & Marie Cocquerelle i. Granpa’s Water “Who are you?” whispered Kotka under her breath. She was infinitely scared because she had just seen a blue flame - inside a bottle of water! Kotka had spent the summer with Granpa in the mountains. Before she left him to go back to school, Granpa had given her a bottle filled with ice-cold water. Kotka was so amazed by the fiery flashes in the mountain water that she asked almost unconsciously: “Who are you?” Kotka could not know that this was a magic question that awakened a genie who happened to live in the water. Upon that magic question, the genie swirled out of the bottle and across the room, filling the air with a beautiful spray of crystals that floated up and down like enchanted snow flakes. Then the genie, who looked a bit like a transparent snowman, looked Kotka in the eyes and told her a mysterious riddle that the frightened girl remembered throughout her life:


I am your mother of invention I obey to your intention I am a genie born for you Speak a wish: it will be true. ii. The Wish I am sure you can imagine how frightened Kotka must have been by now. Still weary from her trip, suddenly there flies a transparent snowman through her room and wants to know her most intimate desires! Kotka was about to faint, but then she noticed that the beautiful crystals were still floating everywhere in her room, marvellously. Her thoughts ran in circles and lines, even in rectangles: “This is beautiful! Horrible! I must be dreaming! I have to wake up and get rid of all this!» But then the crystals started to sit on her face and her hand, and their icy sting felt very real indeed. «Perhaps it is possible that this snowman is real! Yes, this is happening to me! I should think very carefully about the wish I will ask him! I should think very carefully about what I want from him. . .” For she remembered the stories that Granpa had told her over the summer. Every time something magic happened to the people in Grandpa’s stories,

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they would always come up with a silly idea so that everybody ended up worse that before. Kotka felt pity for the people in the stories and told Granpa that she would never behave that foolishly if something magic would knock on her door. “Here I am in one of Granpa’s funny tales! But I have to be very careful. . . Not like those fools who ask for gold or beauty or fame only to die afterwards hungry, sad and lonely! Oh my, you bet Kotka will make a good wish! I have to find the wish that makes me happy for sure. . .” Kotka continued for a while to think like this, recollecting the stories about flying Aladdins and Golden Donkeys that Grandpa had told her. But she felt that it was time to decide upon her wish and let the genie go: “My wish is to be happy for the rest of my life.” iii. Beauty and Sadness Kotka never told anybody about what had happened to her: she was afraid that this might interfere with her wish. She knew that all wishes have to be kept secret to become true, like with shooting stars, the coins that you throw into Roman fountains, or the candles her mother used to light in churches. She

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also thought that if her wish turned out to be not so clever after all, then at least nobody could make fun of her if she kept it a secret. Whether it was for these precautions or whether her wish was indeed very well chosen, everything turned out magnificently. Nobody had ever seen a young girl - and later woman - so profoundly happy and in peace with herself. Whenever something sad happened in her life, she stopped and asked herself: “Now where are you my genie? Aren’t you strong enough to make me happy now?” But these moments always passed sooner or later so that Kotka had come to believe in the mysterious powers of her genie. Kotka also never told her husband about the wish that she had asked the genie as a young girl - although she loved him deeply. When her husband died many years later she sat next to him, lost in million memories of moments they had lived together. That day, the tears would not end and the pain was so great that she felt like drowning and being burnt at the same time. For weeks Kotka’s thoughts remained dumb and the panic of a lonely death slowly invaded her mind and will. She desperately tried to get her husband, her happiness back to life. The genie seemed to have abandoned her. Then, one day, Kotka remembered a melody that

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her husband had sung when he was coming back from one of his adventures. This melody gradually invaded her thoughts, soaking up her tears and turning them into sweetness. For Kotka finally remembered what her husband had told her about the music he loved: “In the greatest sadness I hear beauty, and in all great beauty I hear sadness.” This thought made Kotka proud despite her tears: she looked at her life and concluded that her sadness was special, her loss grand and unique. When the days of mourning were done, Kotka knew that the genie would always keep his promise no matter how hard the blow would be. iv. The Source All life ends with death, even happy ones like Kotka’s. On her eightieth birthday, she decided to retire to the mountains and to spend her last years in Granpa’s chalet. She became accustomed to the rhythmic life in the mountains, enjoying the visits of friends and neighbours between her walks through nature. Soon, the people began to say that Kokta resembled a landscape because she lived like the stones and the trees and the water.

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La possibilité d’un autre, de Marie Cocquerelle, 2010 Kotka, insatisfaite du réel se donne un maitre, elle feint qu’il est l’organisateur des mystères qui la dépassent. Entre songe et mensonge, elle n’est pas au commande, elle est agie plus qu’elle n’agit. Kotka est lui. (cf. illustration). Cet homme au visage absent, parle d’une identité qui se projette et se dédouble dans des objets. Lui. Sa peau se déchire et en sort la possibilité d’un autre grouillant de fausses pistes, de repos fabriqués et de séductions faciles. Marie Cocquerell


Then, in her last autumn, Kotka passed by the small current from which Granpa had taken the water on the day she had left him to go back to school. It was the source that had made her happy throughout her life. But as she knelt down to the water, Kokta now sees an old face in which time has left its wrinkled signature. She feels that her life still flows happily like this water, but also that it will soon dry out. Kotka had come to accept that her life will soon be over. But now, looking at this water which had changed her life when she was young, a terrible doubt grows in her head. Was the genie not only a creature of childish imagination? How sure could she be that the he really existed? These doubts make her sad, and soon the sadness turns into blind despair. Had all her happiness, all her life only been imagination? Did her current sadness not prove the non-existence of the genie? Angry tears start to touch her face in the water, and Kotka shouts desperately to her image: “Who are you?� The echo of her scream reflects from the rocks back onto the water. But the water whitens and the genie emerges from the dying stream that had become her life. And Kotka’s tears turn into tears of joy: this means that her life had not been mere imagina-

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tion! Everything in it was real: from the beginning to the end. “But who are you?” she asks again, finally grasping the power of the magic question. And the genie replies to her a second time with a strange riddle: Be not afraid to see me in your faces I was your father’s father’s blindness I was your dreams, your fears, unconscious Without a me a you is sense-less You and me was never two I was a genie: I was you. The hikers that found her body told the police that they had seen a bluish flame flickering over the dead woman. This was all that anybody ever knew of Kotka’s secret. i

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La Thaïlande entre deux combats Photos by Loïc Hoquet With the participation of the International Crisis Group* Loïc Hoquet est photographe et réalisateur. Passionné par la boxe, il part à Bangkok en 2005 pour s'immerger dans le milieu très fermé de ce sport. Il décide plus tard de réaliser un documentaire dont il conduit actuellement le tournage. En mai 2010, alors qu'il se trouve à Bangkok pour les repérages et les prises de contact nécessaires à la réalisation de son projet, les affrontements entre les « chemises jaunes » (partisans des royalistes) et les « chemises rouges » (opposants au régime de Abhisit Vejjajiva) éclatent. Sans plus de préparations, il décide de “couvrir” l'événement.

*  http://www.crisisgroup.org


‘The “Red Shirts” drew support from the urban and rural poor. They formed a pivotal force that rallied against the military-installed government and the establishment-backed Abhisit administration. After a court ordered the seizure of Thaksin’s assets in late February, the UDD again took to the streets demanding an election.’ (International Crisis Group, Asia Report n°192, 5 July 2010*) *  http://bit.ly/blgzFu

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‘The most violent political clashes between the government and demonstrators in modern Thai history erupted between 10 April and 19 May after weeks of protests on the streets of Bangkok. While this recent chapter of the country’s tumultuous politics ultimately ended in a government crackdown, conflict between conservative elites and the allies of a popu-


list politician is far from over. On one side is the unelected establishment – the palace, the military, the judiciary and the network around them and their yellow-shirted supporters. On the other is a police colonel-turned-businessman-turned-politician, Thaksin Shinawatra, who has challenged the old order with his red-shirted supporters drawn from the rural and urban poor. Neither side is united and each has its own counterintuitive allies. With the conservative royalist establishment stand some members of the urban middle class, angered by Thaksin’s corruption, cronyism and human rights abuses. With the populist Thaksin are some members of the military and much of the police. Thai society, institutions, even families are often dangerously divided down the middle [. . .] If Thailand is to move away from recent violence, consolidate a new political consensus, and restore democracy, it will need to hold elections sooner rather than later. After such a divisive period in Thai history, those in power will need to refresh their mandate. Any reconciliation plan or reform agenda will also need popular endorsement to succeed. If all sides are involved in such efforts, then they could work together to minimise election violence and, more importantly, commit to supporting the result and giving the new government a chance to govern without


rancour and instability. It will be an important test for Thailand to prove; that is heading away from this violent moment or entrenching long-term instability with all its deadly consequences.’ (International ������������������� Crisis Group, Asia Report n°192, 5 July 2010) i


Le pib et sa crôassance, depuis son «big bang» jusqu’à nos jours Polen Lloret & Lautaro Malato Chers amis, vous constatez que cet article se veut sérieusement persifleur. Il s’agit en effet de pourfendre une « idée reçue » ancrée dans nos sociétés marchandes depuis des décennies, à savoir la notion de « Produit Intérieur Brut », et de sa tant désirable crôassance. Nous avions d’abord parsemé le texte de « points d’ironie » (de « smileys », si vous préférez). L’ironie est une des meilleures armes du « pourfendeur ». Mais au vu de la qualité du lectorat, nous avons décidé de vous laisser placer les « points d’ironie » vous-mêmes En physique, l’Univers est en expansion et son entropie ne peut que croître (entropie = désordre). L’entropie n’est pas une notion « déconomique »,1 mais ther1  L’auteur ajoute ici un « d » pour créer un jeu de mots rappelant le verbe « déconner » qui signifie dans le langage familier « dire ou faire des conneries ».


modynamique. En « déconomie », c’est le pib qui se doit de crôatre indéfiniment. Mais rappelons pour commencer que le pib (« Produit Intérieur Brut ») est la somme des valeurs monétaires ajoutées quand on produit biens et services dans un pays, se décomposant comme suit, de manière imagée : (1) L’argent du beurre à la production (les sommes dépensées en valeur ajoutée de travail) (2) La taxe privée sur l’argent du beurre (dite : « la valeur créée pour l’actionnaire ») (3) La taxe publique sur l’argent du beurre (Taxe sur la Valeur Ajoutée et assimilés) Le total constitue l’argent du beurre à la vente. Le pib apparaît donc en fait comme la mesure : (1) d’une « valeur dépensée » en travail par l’entreprise ; mais ensuite, on « charge la barque » en lui ajoutant : (2) une « taxe privée » (la « valeur pour l’actionnaire » objet de toutes les convoitises) et (3) une taxe publique (grosso modo les taxes sur la consommation, objet de toutes les plaintes). Le pib serait donc mieux nommé la « dibttc », la « Dépense Intérieure Brute Toutes Taxes Comprises ». Concernant son développement. . .

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0—Avant le « big bang » : l’Univers économique est sans comptabilité, il vit de troc et d’eau fraîche. C’est un trou noir dont ne sort aucune lumière comptable. Pourtant, il a une masse qui peut être importante : par exemple, un milliard de Chinois qui assurent leur gite et leur couvert. 1—Au moment du « big bang » : apparition des premières entreprises, de leur comptabilité, et de la modeste comptabilité nationale qui agglomère ces comptabilités « privées » (si régime libéral) et qui les taxe : apparition de la taxe à la valeur ajoutée (et de la taxe privée dite « création de valeur pour l’actionnaire », si régime libéral). Apparition du pib, somme des valeurs ajoutées (« argent du beurre/travail » + « valeur pour l’actionnaire » + TVA). Puis : 2—Expansion de l’univers déconomique : de plus en plus d’employés sortent du champ hors-comptabilité monétaire de l’agriculture archaïque, pour entrer dans le champ de la comptabilité nationale des entreprises. Crôassance fulgurante. On parle de « Tigres » ! 3—Cet exode rural peut se prolonger par d’autres formes «  d’exode  »  : l’exode des femmes, par exemple, depuis les foyers vers les bureaux, ou les entreprises. Car au foyer, point de prise en compte par la comptabilité nationale. Mais quand arrivent

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les frigos et les machines à laver, quand il y a des crèches etc., la femme peut passer d’un travail domestique, non comptabilisé, à une contribution en « valeur ajoutée » au sein des entreprises. Ensuite, pour prolonger la durée de vie de la crôassance, on peut aussi « externaliser » encore plus de services. Par exemple, dans le couple ou par une société de services, facturer la promenade du chien (La notion de chèque emploi-service n’est d’ailleurs pas faite… que pour les chiens). Mais après « un certain temps » : 4—Toutes les réserves de main d’œuvre sont… à l’œuvre, comptablement parlant. Leur productivité (donc leur production) augmente, mais… le pib va stagner ou diminuer, si on continue à payer les gens pareil, malgré la productivité croissante.2 C’est pourtant ce qu’on fait, au nom d’une indispensable compétitivité (« maîtrise des coûts salariaux »). Le pib est-il donc condamné à stagner ? Non, car : 5—Il peut poursuivre sa crôassance si on fait croître 2  Une meilleure productivité (méthodes de production, technologies etc.) aboutit à moins de dépenses de main d’œuvre (même en englobant les investissements effectués). Donc, « toutes choses égales par ailleurs » : « plus de productivité --> moins de pib ! »

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la « valeur pour l’actionnaire », que des indélicats appellent « les profits ». Et cette crôassance maintenue génère aussi, mécaniquement, une croissance des recettes de TVA. Donc « les entreprises » et l’État sont contents : il faut que la crôassance dure ! Quant aux employés, ils commencent à se poser des questions, mais on leur explique que de leur compétitivité et de la crôassance dépend la durabilité de leur emploi, fût-il en voie de rétrécissement durable. 6—La « valeur pour l’actionnaire » s’accumule, et l’actionnaire, qui est plus épargnant que consommateur, cherche comment la placer pour la faire fructifier. Quelques technologies et produits nouveaux apparaissent opportunément : Internet, téléphone portable etc. L’actionnaire investit dans ces domaines, qui restent encore de l’ordre des biens et services tangibles. Mais en quelques années, leur marché se sature, d’autant plus que « l’argent du beurre » (la paye des employés) n’augmente pas au rythme de la productivité. Est-ce la fin de la crôassance ? Non car : 7—Si les particuliers manquent d’argent pour acheter, les banques se feront un plaisir de leur prêter (Le crédit à la consommation, à l’immobilier etc.). Or les banques, si elles sont d’humeur optimiste, c’est-à-dire prêteuse, peuvent prêter quasiment « à

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Dessin de Lautaro Malato, 2010


gogo » (dans tous les sens du terme), dans la limite de règles prudentielles « souples ». Il leur suffit de mettre à leur passif des « dépôts » fictifs correspondant au montant des prêts : création de monnaie « pour soutenir la crôassance ». 8—Les banques, si elles commençaient à douter (mais que c’est dur, de renoncer à prêter à x% !), risqueraient de « casser la crôassance » ? A Dieu ne plaise : l’État calme leurs appréhensions en les refinançant, c’est-à-dire en leur prêtant à « taux d’ami » (presque 0%, aux Etats-Unis) pour qu’elles (les banques) puissent prêter, « aux taux du marché », aux candidats consommateurs désargentés. Et les « taux du marché », « ce n’est pas de l’assistanat » ! 9—Mais un jour arrive où on a prêté tant d’argent « au bout d’un élastique » que l’élastique rompt sous la charge, et que les défauts de remboursement montent en flèche. « Le marché » bascule dans le pessimisme, les banques ne prêtent plus, même les unes aux autres (les « taux interbancaires » crôassent abruptement), chacune se demandant si sa collègue n’est pas la prochaine sur la liste des faillites. C’est à ce moment que l’État honni (« laissez les marchés jouer librement ») est appelé à la rescousse. 10—Et l’État dit aux banques : « Ce n’est qu’une ques-

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tion d’argent ? Mais il fallait le dire ! Tenez, et remboursez nous si vous revenez à meilleure fortune ». Et voilà comment on entre dans le domaine de « La liquidité incontrôlable » (Patrick Artus). Nous en sommes là. L’univers déconomique restera-til en expansion ? C’est aussi la question qu’on se pose pour l’Univers physique. Il y a quelque temps, on pensait que cet Univers pourrait atteindre un maximum, puis revenir en arrière pour un « big crunch » (une grosse compression). Depuis, on a trouvé une mystérieuse « énergie noire » (et aussi une « matière noire », mais ne pas confondre) qui accentuerait encore l’expansion de l‘Univers physique.3 Mais les mesures et les calculs prêtent encore à contestations. Tout comme les mesures et les calculs touchant au renflouement du système déconomique. Une chose est pourtant certaine : c’est que dans l’Univers physique comme dans le monde déconomique, l’entropie (c’està-dire le désordre) ne peut que crôatre. i

3 Curieusement, on a vu apparaître dans le monde de la finance des « dark pools », lieux de sombres négoces électroniques d’instruments financiers, en d’autres termes, marchés clandestins de gré à gré (la mafia n’est pas loin…). Encore un facteur d’expansion accélérée de l’univers financier ?

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Jésus est-il en voie de réapparition pour sauver celles et ceux qui sont en voie de disparition? Pierre Honoré, Guillaume Carreau & Fondation Raffy Chapitre 1 Introduction liminaire pour commencer Le soleil se leva. Moi aussi. Depuis la fenêtre de ma chambre, je portai sur les vallons blanchis par la gelée un regard gonflé d’orgueil et de sommeil. Tout en m’étirant, je sentis remonter de mon ça à mon surmoi comme une sourde protestation iconoclaste. Une fervente sensation que je situerais entre une envie de pisser et un vague sentiment d’injustice. C’était la veille de Noël, au fin fond d’un département français que l’on appelle la Creuse. Je me trouvais chez ma grand-mère Josette et il n’y avait là rien d’ennuyant, bien au contraire. Josette était en effet une femme de cœur et d’esprit qui avait toujours été


engagée dans un tas de projets passionnants. Pour être tout-à-fait précis, elle travaillait à la pérennisation de la production agricole et à l’auto-suffisance énergétique. Pour autant que je sache, elle avait consacré ses quinze dernières années aux techniques de méthanisation qui consistent – et bien que cela ne soit du point de vue de la narration d’aucune utilité – à maîtriser le processus naturel de dégradation des matières biologiques pour en faire de l’électricité ou du carburant. C’est ainsi que la ferme qu’elle avait fait bâtir et dans laquelle nous nous trouvions était pourvue d’un générateur électrique fonctionnant à partir de bouse de vache. Le seul inconvénient notoire se faisait sentir quand soufflait le vent du nord, mais on s’accordait pour dire que ce n’était qu’une question d’habitude. Quoi qu’il en fut de ces petites nuisances olfactives, le système tournait à merveille et prouvait bien que Josette avait de la suite dans les idées : car pendant qu’une bonne partie du pays pestait contre le prix de l’essence et les intempestives coupures d’électricité, les habitants de la ferme de Grand-mère n’avaient rien d’autre à déplorer que les médisances de certains voisins. Cela étant, il faut dire également que Josette avait beaucoup voyagé dans sa vie, de sorte qu’elle avait trouvé l’amitié de tout un tas de gens qui ne manquaient pas de lui rendre visite quand ils le pouvaient. De ses amis, j’en rencontrai quatre cette année : Steve,

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un biologiste et militant américain ; Andreas et Inke, un couple berlinois respectivement avocat et plasticienne-performeuse, et Edgar, un professeur de lettre à la retraite, parisien, passablement blasé et pessimiste. Avec André, un paysan-musicien que je connaissais déjà puisqu’il travaillait et habitait avec Josette, nous formions une petite communauté, réunis pour célébrer le renouveau de la vie et la fin des ténèbres, je veux parler du solstice d’hiver. « S’il n’y a que ça pour te faire plaisir, m’avait finalement dit Josette, va donc faire les courses ». Visiblement lassée de mes explications alambiquées, elle avait fini par accepter que je batte en brèche la tradition de la dinde au réveillon de noël. C’est qu’il me semblait qu’il n’y avait pas de raison de préférer la « d’Inde » à autre chose le soir de la naissance du Christ. Pauvre bête, avais-je pensé, chaque année objet d’un sacrifice de masse en raison de je-ne-sais-quel obscur symbole solaire tiré d’un mythe malmené entre les cultures et les générations. . . je trouvais que tout ça manquait de justification et qu’il fallait changer. Ce changement, pour le coup, eu l’effet d’un pavé de saumon dans un magret de canard. Je partis donc en fin d’après-midi à la quête d’un met de remplacement. Quand je revins à la ferme, la tête encore pleine de la frénésie de l’hypermarché, de ses courses aux derniers cadeaux et de ses enfants tur-

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bulents, j’entrepris de raconter mon errance dans les rayons blafards: « Tel un jeune poète au milieu d’une civilisation moribonde fustigeant l’individu moderne pour qui le pouvoir d’achat est une qualité au moins aussi sacrée que celles qui faisaient les aptitudes d’un grand chasseur de mammouths, je. . . » grand-mère m’interrompit en fronçant les sourcils. — Quel besoin avais-tu d’aller là-bas ? Il y a des marchands dans le centre ville, non? Un silence fit alors écho à mon hésitation. — Tout était fermé, il était trop tard, murmurai-je — Ah mais il fallait y penser avant mon petit! Bon. Passons. Qu’est-ce que tu nous as ramené de beau. . . ? Elle avait probablement raison. Elle préférait les petits commerces du centre ville et elle produisait une bonne partie de ses fruits et légumes qu’elle échangeait contre des œufs, du lait et du fromage dans les fermes avoisinantes. Je confessai donc piteusement mon manque d’organisation et je me m’attelai à la cuisine. Chapitre 2 Le banquet C’est Steve l’Américain qui fut le premier à « marcher au pavé dans le plat » : — De l’aile de raie? Je m’attendais pas à un truc

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comme ça ici! dit-il avec un sourire. Hey, vous savez qu’c’est une espèce en voie de disparition? J’sais pas si j’ai envie d’être complice de ça! — Une espèce en voie de disparition?, renchérit Andreas, tu es sûr? — Ouais, ouais, ça dépend des espèces et des régions mais dans l’ensemble, c’est vraiment pas conseillé. J’ai travaillé à l’International Union for Conservation of Nature. Ils ont alerté les politiques sur la sur-pêche en Méditerranée. Un des pires cas par exemple c’est la raie de Malte. — C’est quoi alors cette espèce?, demanda Inke en me regardant. Pour une énième fois dans l’histoire de la Terre, la nuit était maintenant tombée et le ciel était étoilé. — Alors?! Insista André. — Méditerranée, raie de Malte, répondis-je à demivoix. Andreas et Edgar éclatèrent de rire sans qu’on puisse les arrêter. André, qui pour sa part s’entretenait avec Steve, semblait être effaré de ces réactions. Josette se tenait derrière Inke qui s’amusait visiblement de toute cette pagaille. Il fallait que j’intervienne: — Écoutez, je ne savais pas ce que Steve vient de nous dire. Et puis en même temps c’est pas moi qui l’ai pêchée, elle était déjà morte. Si c’est pas moi qui l’avait achetée, ça aurait été quelqu’un d’autre.

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— Oui mais en raisonnant comme ça on en encourage la pêche, répliqua à la volée André. — Disons que c’est une erreur de ma part, pas une habitude alimentaire, voilà. — Oui mais si tout le monde raisonne comme ça, c’est sûr que tout est perdu. Le débat était dans l’impasse. On s’escrima à coup de « oui », « non », « si » pendant que la raie refroidissait en vertu du second principe de la thermodynamique. Steve déclara d’un ton amical et sincère qu’il préférait se passer de la raie mais que cela ne posait aucun problème si les autres voulaient en manger. André se rangea derrière Steve. De son côté Andreas accepta d’en manger « un peu pour gouter ». Je trouvais heureusement en Edgar un soutien. Tout en tendant son assiette vers la soupière, l’intellectuel professa : — Si cette délicieuse raie est effectivement en voie de disparition, je ne vois aucune raison pour qu’elle en change. . . de voie. A-t-on déjà vu un vieillard rajeunir? Ou une firme multinationale motivée par autre chose que le profit? Non. Alors il faut se dépêcher de goûter la viande de raie pour mourir moins bête. Puisqu’elle est arrivée jusqu’à nous par un heureux concours de circonstances, personne autour de cette table n’est responsable de sa disparition. — Un heureux concours de circonstance?, s’exclama Steve, je ne vois rien d’heureux là-dedans. C’est pas

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Kant qui disait quelque chose comme « agit selon la maxime que tes actions doit être universel? » Ouais alors si tout le monde mange la raie, il y a plus de raie. Et si on se permet de manger la raie, on peut manger le requin, et puis la baleine. . . Pour tenter de divertir les esprits, Andreas s’essaya à une boutade un peu acide qui passa complètement inaperçue. De son côté, Josette n’avait plus pied; elle essayait désespérément de mettre l’accent sur la poêlée de légumes et les patates braisées. Personnellement, et bien que j’entendais les arguments de Steve et que j’étais dans l’ensemble assez d’accord avec lui, je trouvais cette raie de Malte absolument délectable. Ne voulant pourtant pas jeter de l’huile sur le feu, je fis simplement remarquer qu’à l’époque de Kant, dans l’ignorance de la limitation des ressources de la planète, on pouvait admettre que tout le monde puisse manger de la raie et que, par conséquent, ce qui est universel est également voué au changement en fonction de nos connaissances, ce qui dans ce cas voulait dire que ce qui apparait comme universel est néanmoins lié à des conditions sociales et culturelles particulières. Cela impliquait donc l’existence d’une multiplicité d’universalités ce qui, enfin, lui faisait perdre son caractère universel. Entre deux bouchées de feuilleté au fromage de chèvre et un roulé au jambon, Steve me rappela que c’était bien dans l’ignorance de l’époque sur certaines

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évidences scientifiques et non par une erreur de raisonnement que Kant s’était trompé. Ce à quoi je rétorquai que nous sommes également soumis à l’ignorance et que, peut-être, l’abus de feuilleté au fromage entraînera à l’avenir des modifications génétiques douteuses pour le génome. On n’était visiblement pas convaincus par mon argument. Des protestations s’élevèrent de part et d’autre. — Notre responsabilité en tant qu’humains, continua Steve, est d’agir en fonction de la préservation de la vie. Notre plaisir personnel ne doit pas être plus fort que la conscience d’appartenir à un tout. Je suis convaincu qu’on doit toujours agir en fonction d’une idée qu’on a de l’homme et de sa place. Après bien sûr, si vous pensez qu’on doit de toutes façons tous mourir, il faut qu’on se « gave » comme des oies! Il faut brûler les forêts et polluer les mers! — Je vais exagérer un peu, riposta Edgar, mais il y a quelque chose de presque chrétien dans ce que tu dis: il faut en somme que nous portions les erreurs de l’humanité. La différence serait juste que la faute devient multiple, instantanée et immédiate. Mais ça veut aussi dire, mon vieux, qu’elle a en retour une durée de vie plus courte, tant du point de vue de l’individu que de celui de l’espèce. En gros ton système ne fonctionne pas, y compris dans les dimensions éthiques que tu veux lui conférer. On ne peut pas en tout cas

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porter un fardeau moral quant à notre alimentation. Le problème, c’est la production Sur ce, Edgar fit remarquer avec un air repu que la raie était bonne et que la soirée était très réussie, ce qui agaça Steve qui se leva de table en prétextant aller fumer une cigarette. Je ne dis rien parce que j’en avais déjà assez fait, mais je pensai que là, Edgar avait marqué un point. Je trouvai de toute façon que Steve était un peu trop à cheval sur ses principes, mais bon, il fallait surement des gens comme ça. Pendant ce temps-là, le débat s’égrainait en vaines complaintes de la part d’André qui au fond, je le savais et c’est ça qui m’amusait, n’en avait vraiment rien à foutre. Inke, qui était restée discrète depuis le début, prit la parole: — Disons que je vois les choses de manière plus, comment dire, distanciée. Ici évidemment, cette histoire m’interpelle, je n’en ai d’ailleurs pas mangé beaucoup. — Tu veux que je te resserve? interrompit Edgar. Elle le considéra avec un mélange de reproche et de complicité. — En tant qu’amateur d’art et artiste moi-même, je m’amuse de toute l’illusion du monde. Mais je ne suis pas moine, je dois y participer, alors ma création et ma curiosité explorent cette contradiction inhérente à la vie. Ce qui se passe ce soir m’interroge donc sur un point: quelle est la nature de la raie, puisqu’elle n’est

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plus simplement nourriture? On en fait des reportages, on peut en faire des peintures parce que c’est d’une certaine manière une création de. . . disons une partie de la manifestation, et qu’en ça elle est sublime. Ça c’est son côté inutile. Son côté utile, c’est en tant que soupe. Mais voilà qu’à l’ère « anthropocène », l’inutile disparaît au profit de l’utile, à tel point que c’est dans les outils de l’utilité – la technique – que l’artiste va chercher l’inutilité. Vous connaissez peut-être les déclarations comme « tout est art » ou « l’art est mort ». Je crois que Steve est dans la première, la raie devient pour lui un animal sacré. Edgar est dans la seconde, la raie continue d’être un objet de consommation. Ce que je m’avance à dire est un peu imprécis, mais je crois que toute la question tourne autour des symboles, et autour de symboles qui n’existent pas encore ou n’existeront jamais. C’est pour ça en tout cas que j’aime l’art contemporain, je recherche ces symboles. — Le monde comme pure représentation, quoi, lançai-je à tout hasard. — C’est un peu ça avoua Inke avec une petite grimace. C’est la puissance de faire oublier l’impuissance. Andreas répéta cette dernière phrase pour en souligner, je présumai, la dimension libidinale. — En gros, commença t-il en faisant délibérément une mine d’imbécile, on crée ce qu’on peut ni baiser ni boire ni manger, et nous baisons, buvons et mangeons

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ce qu’on ne peut pas créer! En tant que ni artiste, ni intellectuel, ni militant, alors en tant que simple citoyen avec un bon salaire, je dirais qu’on ne fait aujourd’hui qu’entretenir le paradoxe de l’idée de l’art pour pouvoir jouer avec les formes des représentations du monde et en tirer si possible le maximum d’argent. Oublions pas que c’est pas l’ouvrier qui va acheter un tableau de Van Gogh ou de Marcel Duchamp, c’est quand même le bourgeois, c’est-à-dire moi-même, sauf que je n’ai pas assez d’argent et que je préfèrerais une maison dans les montagnes. Bon, mais quand le bourgeois achète une œuvre d’art, il convertit surtout son pouvoir financier en pouvoir symbolique. Après la justification de cette transaction, c’est autre chose, c’est de la production de discours. Mais je pense que c’est tout de même assez malsain et dangereux de dire que Steve est dans le « tout est art », parce qu’alors on supprime et la responsabilité et ce qui faut bien appeler le sacré de la vie humaine. Si on supprime les distances entre le sujet et l’objet, la pensée se perd dans le rêve et dans l’absurde. En deux mots, tout devient permis. Vous m’imaginez dire ça au parquet pour la défense d’un criminel? Monsieur le juge, mon client est innocent car au moment du crime, il faisait une performance artistique. Nous rîmes en même temps que Steve qui, comme il avait écouté ce que disait Andreas, releva l’expression « sacré de la vie humaine » en demandant sur un ton

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très ferme: « Pour quels hommes ? Pour nous autres nantis? ». La discussion se prolongea ainsi jusque tard dans la nuit, avant qu’Inke ne se mit soudain à chanter et à effacer notre impuissance à ressusciter la raie. Elle chanta Ode an die Freude. Tout le monde fut scié par la puissance cristalline de sa voix. Comme personne ne parlait allemand à part Andreas qui par contre chantait comme une casserole, on se tut et on l’écouta religieusement. Chapitre 3 « Man ist, was man isst », le monologue du héros La lune était presque pleine et la campagne baignait dans une clarté qui lui donnait des airs d’un autre monde. Tout comme moi. Cette affaire avait éveillé en moi de profondes interrogations. Qu’étais-je avec cette raie dans l’estomac ? Au détour d’une ancienne buanderie qui faisait aujourd’hui office d’atelier, je tombai sur le petit poulailler de Josette. Il y avait deux dindes. L’une d’elle s’intriguait de ma présence. Je tendis une oreille à ses gloussements : elle n’avait vraisemblablement rien à me dire, c’était une volaille parmi les gallinacées, ignorante de ses origines américaines et de son passeur Colomb, pas l’oiseau mais le navigateur. Mais elle était

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vivante et comestible, me dis-je, et ouvrait donc à une large dimension abstraite et symbolique. Je m’absorbais ainsi dans une profonde méditation. S’il nous fallait devoir tuer, il semblait clair qu’il nous fallait y mettre du sens, comme pour justifier à nos yeux notre propre mort. Mais dans le cas de cette raie, les termes de l’échange entre la mort et la vie avaient changé, du moins pour Steve. « C’est presque Chrétien ce que tu dis », lui avait lancé Edgard, « nous devons payer pour les erreurs de l’ensemble de l’humanité ». Visiblement, c’était le clash entre une morale humaniste et une morale hédoniste. Dans l’une, les actes de l’individu se définissent par le biais d’un universalisme idéologique qui implique l’ensemble de l’humanité – c’est d’ailleurs bien pour cela qu’il est idéologique – ; et dans l’autre les actes de l’individu se définissent et s’organisent en vue d’obtenir une satisfaction individuelle la plus grande possible. La première morale condamne l’aile de raie à la portugaise parce qu’il en va de la survie de l’espèce, l’autre la tolère parce qu’il en va de la vie et du plaisir de l’individu. Dans l’une c’est une faute parce que l’individu n’est libre qu’en vertu du contrat social, dans l’autre c’est une jouissance et une marque de distinction parce que l’individu n’est libre qu’en ôtant la liberté à d’autres. La première était résolument moderne et éclairée, l’autre vraisemblablement plus archaïque et barbare. L’une se basait plutôt sur des

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La Raie Alitée. avec la permission de © Fondation Raffy


lois écrites, l’autre plutôt sur une proclamation orale. L’une pouvait être un état de droit, l’autre un régime autoritaire. Le parlementarisme d’un côté, le fascisme de l’autre. L’individu libre dans l’un, l’individu aliéné dans l’autre. Je marquai une pause dans mon raisonnement. Tous cela m’emmenait bien loin et le froid commençait à me saisir les oreilles et les doigts de pied. C’est sur la conscience soudaine de mon corps que se présenta l’évidence que ces deux systèmes de morale n’étaient structurellement pas séparés, mais cohabitaient au sein de mêmes espaces: l’idéal républicain n’a jamais fait disparaître les stratégies et les affirmations hédonistes, et les tribus les plus archaïques ont leur règles fondamentales dans l’organisation du groupe. J’avais affaire à une dialectique entre les instincts et la conscience d’un côté, et à une dialectique entre le groupe et l’individu de l’autre. Un casse-tête qui pourrait faire l’objet d’une thèse sur les perspectives d’existence et de développement des raies de Malte dans la civilisation contemporaine. Je pris le chemin du retour. J’esquissai alors une dernière pensée pour le mythologique Jésus: « mangez, ceci est mon corps, buvez, ceci est mon sang ». L’expérience de ce soir me faisait penser qu’il avait déniché là la meilleure des médiations, astucieuse « com » religieuse : celle de la nourriture. En mangeant Jésus, je me rapprochais de dieu le père, d’un principe unificateur, comme la cuisine.

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Mais aujourd’hui, Jésus pouvait-t-il être dans une aile de raie? A l’évidence: non. L’eucharistie ne fonctionnait donc pas dans ce cas, car cela aurait signifié que dieu, et donc l’homme par la même occasion, sont en voie de disparition. Hors ça, mis à part les nihilistes et les suicidés, personne ne voulait en entendre parler. Il fallait continuer de travailler, de participer à l’effort plus ou moins commun de recherche de solutions. En attendant que la raie ressuscite en laboratoire, on peut dire que nous avions sacrifié avec Edgar un animal sacré aux yeux des écologistes. Voilà peut-être un moyen de recycler notre mauvaise foi. . . De retour à l’intérieur, on avait ouvert une bouteille de Schnaps et les discussions étaient plus légères. Au fond, pensais-je avant de m’écrouler, l’apocalypse n’était pas si terrible que ça. i

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La volonté du goût Nguyen Xuan Son Douze ans d’âge pour la boisson, Douze ans, l’âge pour cette première leçon. Dans un réflexe, la bouche se serre, L’excitation de la découverte s’enterre, De suite, le regret de la curiosité. Perdre la face ? Non, il faut tout avaler. Difficile d’être content de l’expérience, La prochaine fois : abstinence. Mais le vin puis l’alcool fort montrent maturité ; N’y avait-il pas un arrière goût un peu fruité ? i


The Da Vinci Skull Étienne Poulard “Every decoding is a new encoding.” David Lodge, Small World

Every time we quote, we use quotation marks – thus: ‘ ’. This symbol is the semiotic manifestation of an academic convention. It’s also a visual warning: please be aware that in this interval (‘ ’) I stop being myself; do not take these words as mine, for they come from elsewhere. Yet, there is a strong claim to ownership in the act of quoting, which is no less than an appropriation of the discourse of somebody else. This is the heart and soul of a certain paradox-in-quoting. The “‘ ’” sign acknowledges the exteriority of a discourse that we have incorporated to our own: and as such, quoting is fundamentally an operation of interiorisation. The use of this specific code also testifies to the textual predestination that underlies the act of writing, id est the knowledge that what we are writing is going to be read by other people. Our audience is a ghostly one. In academic productions, the act of quoting manifests an unconscious need to integrate a larger discourse,


which could be that of a specific discipline but also that of a certain social or cultural status in general. From a very young age, we’re inculcated with the fear of exclusion (are we not?). We think that relying on other discourses might be a good way to bring authority to our own discourse. We quote: ‘The mother’s body brings death into the world because her body itself is death’ (Janet Adelman, Suffocating Mothers). palin / psao scraped clean and used again A palimpsest is a manuscript page that has been scraped off and used again. When we quote, we scrape off the original text; we bend its meaning in order to make it fit our discourse – which is a form of textual violence. (Plagiarism, on the other hand, should be encouraged. And illegal downloading too.) By integrating alien quotes into our discourse, the aim is to strengthen our argument, to insure that our discourse is valid – or even better: compelling. But there is a flip side to this interiorisation. If quoting consists in including text from the outside, then, surely, it means that our discourse represents the inside to this outside. Nice and safe. However, by accepting the academic convention of quoting, we become ‘the outside’. OUTSIDERS. The fortress of academia is impenetrable – and all the

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more if we conceive it as such. When we quote, we manifest a desire to enter the fortress with our Trojan horse (a Trojan pen or a Trojan computer keyboard in most cases). Therein lies the potential danger of quoting: a maddening reversibility that exposes the inner side of our skin like the inside of a glove, and then—and then we are sucked within. What is at stake in the practice of quoting, and in writing indeed, is the question of authority. Authority is the Holy Grail of academic writing. Officially, authority is ‘an accepted source of information’ (but who accepts?). Authority also refers to ‘a quotation or citation from such a source,’ the dictionary tells us. I’m quoting from an online dictionary, Dictionary.com: can we consider it a reliable source of information to define authority? Yes? Does it lack authority because it’s not the Oxford English Dictionary? A quotation is an uncanny recurrence of writing within itself: a ghost. The gap between the now of writing and the then of a quotation is what conditions the whole of historical perception. From Greek antiquity through the Enlightenment, writing itself has been conceived as a derivative practice, the then of speech. But. No history without writing. In the end, it’s quoting that insures that the-tradition-of-all-the-dead-generations-weighs-like-a-nightmare-on-the-brain-of-theliving. Let writing write us. It writes itself (people get

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killed for less). The body writing [was / is / will be] an all-encompassing ocean of quotes whose functions are quasi-unlimited – like with modern cellular phones (email-book-gps-facebook-youtube-microwave, et cetera). The body writing is text of life, essence, white spirit. Devil eyes. Writing the text of my life — ocean skyline and overhead the incommensurable eye spreading its warm light on my cold body It’s the soothing voice in your ear that tells you to carry on in spite of the paralysing sorrow. The impossible hope when you are broken down sobbing in your pillow. Listen Academia is a cardboard setting, wrapping and classifying texts around a capitalistic mode of production and distribution. How to allay our fears of an infinite, overflowing writing? We classify. We classify so as to make our environment clear and tame. And what is quoting but another means of classification? Quoting

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is an arbitrary reordering of the body writing, giving us the illusion of a before and an after, the illusion that we can do away with the implacable mechanics of nature, with its perennial cycles of life and death. Our own finitude haunts us. Sometimes we despair. Life is full of uncertainties, apprehensions and doubts. But none of this really matters. Let’s think about the everyday. What we can learn from the practice of quoting, in the end, is that we shouldn’t take too much distance from the world, from things, from human beings, from direct human interaction. We touch, feel, hate, challenge, desire, love, compete with, long for one another. And from these interactions, we infer the fragility of life, but also its invaluable value. It’s so easy to forget that genuine human interaction matters. Let the everyday triumph – for the better and for the worse. Do you like coffee? i

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sound of silence

Photo de David Brulotte – Stigmat Photo – (2010) Début des manifestations au Népal en mai dernier. A ce jour, il n'y a toujours pas de constitution, pas de gouvernement fonctionel et un retrait de l'onu sous peu. L'unité des maoistes que l'on voit sur cette photo n'est que symbolique et largement contraire et contradictoire avec le déroulement et la participation de ces derniers dans le processus politique népalais. Beginning of demonstrations in Nepal during last May. Until today, there is even no constitution, no practical government and the presence of the un end up the 11th January. The Mahoist’s unity that we can see on this picture is only symbolic and it’s highly in contradiction with the sequence of events and the participation of this formers in the Nepali political process.

Gaïa Scienza 3  

Gaïa Scienza est devenu la gazette du Centre d'écologie urbaine de Bruxelles

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