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N°372 - 4,00 €

SEPTEMBRE-OCTOBRE 2017

Bimestriel de l’UNION DES PROGRESSISTES JUIFS DE BELGIQUE

UPJB

Écoles juives, faut - il ( y ) croire ?


UPJB Bimestriel de l’Union des progressistes juifs de Belgique (ne paraît pas en juillet et en août)

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Sharon Geczynski

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Éditorial ANNE GRAUWELS

questions, ces mesures sécuritaires sontelles compatibles avec l’esprit d’ouverture revendiqué par ces parents éclairés?

A l’UPJB, trente ans plus tard, toutes ces questions de choix existentiels semblent l y a trente ans, Points Critiques publiait avoir disparu. Dans le mouvement de jeuun dossier sur l’école juive . Un dossier nesse de l’UPJB, les enfants ne fréquentent essentiellement subjectif qui interrogeait guère les écoles juives. On les croise plutôt à la nécessité (ou non) pour des parents Nos Enfants, Charles Janssens ou Decroly… juifs progressistes (ou progressistes juifs Ceci rejoint apparemment si vous préférez) d’envoyer leurs une tendance générale enfants à l’école juive. puisque Bruxelles Question identitaire: l’école juive ne compte plus pour transmettre l’histoire et la que deux écoles culture juives «positivement» juives sur trois. comme l’écrit Foulek RinMaïmonide, Focus gelheim, issu d’une généla plus anration qui n’ a reçu en tout cienne, la héritage identitaire que la plus imporÉcoles juives, plainte et l’expérience du tante, mais faut - il ( y ) croire ? massacre nazi. aussi la plus religieuse Question psychologique: éviayant fermé ter de faire de ses enfants des ses portes. Au malades parce que «privés de nocontraire d’Anvers, tions claires concernant leur filiation» qui ne compte que des une formule empruntée à Dolto, très en écoles religieuses orthovogue à l’époque. doxes en nombre pour une communauté repliée sur elle-même, la population juive Question idéologique: comment être de de Bruxelles leur préfère les deux écoles gauche, attaché aux valeurs universelles et non orthodoxes Ganenou et Beth Aviv. transmettre une culture et un temps spéComme en témoignent deux parents dans cifiquement juifs. Et tout ça sans religion?! ce numéro, ces écoles sont avant tout choisies pour la qualité de leur enseignement. Les avis, cela n’étonnera personne, étaient De toute façon, la majorité des Juifs bruxelpartagés. Pour les uns, l’école juive -même lois fréquente les écoles non juives…. où le non confessionnelle- n’était pas pensable cours de religion israélite est très peu suivi! pour un Juif laïque de gauche. D’autres Au contraire de la religion musulmane qui envoyaient leurs enfants à Beth Aviv, une occupe la première place dans les écoles école qualifiée de démocratique aux qualifrancophones de Bruxelles. tés pédagogiques exceptionnelles. Enfants qu’ils finirent par retirer de l’école par peur… La transmission est-elle en passe de disdes actes de terrorisme! paraître ou se passe-t-elle ailleurs? Dans les mouvements de jeunesse et dans un Aujourd’hui ces écoles gardées en permarapport soutenu avec Israël, se substituant nence par des militaires posent d’autres désormais à l’identité juive diasporique?

I

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La religion et l’école en chiffres.

École et religion CAROLINE SÄGESSER

L

’enseignement est libre en Belgique, la Constitution le garantit. Ce principe qui, aujourd’hui, est compris comme garantissant le libre choix des parents, a été établi à l’origine pour garantir la liberté d’ouvrir des écoles, essentiellement au bénéfice de l’Église catholique. L’État ne s’est investi que partiellement et tardivement dans l’éducation (pas de ministre de l’Instruction publique avant 1879), laissant le champ libre à l’Église. Aujourd’hui encore, les écoles catholiques scolarisent une majorité d’enfants. Cette liberté constitutionnelle a également été utilisée par d’autres traditions religieuses : il y a aujourd’hui quelques écoles juives, protestantes et islamiques, reconnues et subsidiées par les pouvoirs publics.

L’ENSEIGNEMENT CONFESSIONNEL

La création récente de ces écoles islamiques – trois écoles primaires et une école secondaire à Bruxelles – a été l’occasion de réinterroger la pertinence de ce modèle confessionnel.

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Le public des écoles catholiques est aujourd’hui très diversifié, comprenant à côté d’enfants issus de familles catholiques, des enfants venus d’autres traditions religieuses et de milieux athées, le caractère confessionnel de l’école n’étant plus, dans la grande majorité des cas, la raison principale du choix des parents. L’école catholique s’est adaptée à cette nouvelle situation, mettant dorénavant d’avantage l’accent sur les valeurs de l’humanisme, et la présentation du Christ comme une figure inspirante, que sur les principes de la foi catholique. Cette diversification du public interroge cependant la pertinence d’un modèle qui comporte, toujours encore, un cours de la seule religion catholique.

Dans les écoles se réclamant d’une autre religion, le protestantisme, le judaïsme ou l’islam, une telle diversification du public n’est pas observée. Sauf rarissime exception, tous les élèves qui fréquentent ces écoles sont issus de familles qui professent, à des niveaux d’intensité variable, évidemment, mais souvent soutenus, la religion dont se réclame l’école. L’école protestante, juive ou islamique est donc une école de « l’entre-soi » qui prolonge l’éducation reçue au sein de la famille – c’est là d’ailleurs son principal objectif – davantage qu’elle n’ouvre l’enfant à la diversité du monde. L’école juive est une institution ancienne en Belgique, où le Consistoire a établi une école dès les années qui ont suivi l’indépendance. Aujourd’hui, il y a au moins une dizaine d’écoles juives à Anvers, tandis qu’à Bruxelles il ne subsiste plus qu’une école confessionnelle juive, l’athénée Ganenou à Uccle, et une école non-confessionnelle, Beth-Aviv, dans la même commune.

En Belgique, le réseau libre, c’est-à-dire celui des écoles privées reconnues et subventionnées par les pouvoirs publics, est très puissant. En Communauté française, il scolarise plus de 40 % des élèves de l’enseignement primaire et 60 % des élèves du secondaire, des proportions qui montent à plus de 60 et 70 % en Flandre. La quasi totalité des établissements qui appartiennent au réseau libre sont des écoles confessionnelles catholiques, ce qui explique que tous réseaux confondus, entre 65 % (primaire francophone) et 80 % (secondaire néerlandophone) des élèves reçoivent toujours un cours de religion catholique. Dans les écoles du réseau officiel, les élèves peuvent choisir entre un cours d’une des religions reconnues ou le cours de morale non confessionnelle. Depuis cette année, ils peuvent également opter plutôt pour une seconde heure d’éducation à la philosophie et à la citoyenneté (EPC) en primaire et être dispensés de tout cours en secondaire (EPA). r. catholique

r. islamique

r. protestante

r. orthodoxe

r. israélite

morale

EPC

EPA

Primaire

37,5 %

20,4 %

2,2 %

1,1 %

0,1 %

32,2 %

6,5 %

-

Secondaire

20,3 %

19,7 %

2,1 %

0,9 %

0,1 %

54,7 %

-

2,6 %

Le paysage multiculturel et multicultuel de Bruxelles se marque dans les chiffres de fréquentation des différents cours dans la capitale : r. catholique

r. islamique

r. protestante

r. orthodoxe

r. israélite

morale

EPC/EPA

Primaire

16,7 %

50,2 %

4,2 %

3,5 %

0,2 %

15,9 %

9,4 %

Secondaire

12,5 %

47,5 %

3,5 %

3%

0,3 %

27 %

6,2 %

LE PACTE SCOLAIRE

La rivalité entre les écoles officielles et les écoles libres, la question de l’enseignement de la religion au sein des premières et celle du financement des secondes, ont longtemps constitué une source de conflit politique. En 1958, le Pacte scolaire a mis fin à cette « guerre scolaire », institué un niveau de subventionnement des écoles libres -dont les professeurs sont payés par les pouvoirs publics- quasi équivalent à celui des écoles officielles, et organisé l’enseignement des religions reconnues

au sein des écoles officielles. Depuis, le nombre de religions reconnues est passé de quatre à six, et ces écoles sont actuellement tenues de proposer le choix entre les cours de religion catholique, protestante-évangélique, israélite, anglicane, islamique et orthodoxe, à côté de celui de morale non confessionnelle. La Communauté française n’organise cependant pas les cours de religion anglicane. En pratique, trois cours –religion catholique, morale non confessionnelle et religion islamique- rassemblent 98 % des élèves ; les autres cours,

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Focus ultra-minoritaires, causent de sévères problèmes d’organisation aux directions d’école et entraînent des frais importants. Le fait que l’enseignement religieux soit placé essentiellement sous la responsabilité des organes chefs de culte (les évêques, le Consistoire central israélite, l’Exécutif des Musulmans de Belgique…), les lacunes constatées au niveau de la formation des enseignants et du contenu des programmes sont dénoncés depuis longtemps. Depuis deux ans, on assiste au remplacement, d’abord au niveau du primaire puis du secondaire, d’une des deux heures hebdomadaires de religion ou de morale par un cours d’éducation à la philosophie et à la citoyenneté (EPC). C’est la première réforme significative du Pacte scolaire. LES ENFANTS JUIFS DANS L’ENSEIGNEMENT OFFICIEL

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Bien qu’aucune statistique ne soit disponible, il est raisonnable de penser que la grande majorité des enfants issus de familles juives fréquentent les établissements du réseau officiel, à l’exception notable d’Anvers. S’ils le souhaitent, ils peuvent y suivre le cours de religion israélite, qui leur sera dispensé par un enseignant choisi par le Consistoire central israélite de Belgique. Contrairement aux responsables des cours de religion catholique et protestante, le Consistoire ne publie pas le programme du cours ; celui-ci serait déjà ancien et en attente de révision. En revanche, depuis 2013 et à la suite d’un processus initié par la ministre Marie-Dominique Simonet, il existe un référentiel de compétences pour le cours de religion israélite. En

24 pages, pour les 12 années d’enseignement primaire et secondaire, sont exposées les compétences terminales visées ; il s’agit moins d’un contenu du cours que de l’exposé d’une méthodologie incluant la pratique du questionnement philosophique, le développement de l’esprit critique et d’analyse et l’ouverture à la diversité des opinions, convictions et cultures. Ce ne sont cependant pas les éventuelles lacunes du cours qui sont les motifs les plus probables pour expliquer la baisse actuelle des effectifs qui suivent le cours de religion israélite, en particulier dans la Région de Bruxelles-Capitale : aujourd’hui, la moitié des communes de la Région ne répertorient plus aucun enfant inscrit à un cours de religion israélite. Seules les communes d’Uccle, Forest, Ixelles et Auderghem comptent encore un nombre significatif d’élèves inscrits en religion israélite. Cette situation illustre certainement la sécularisation de la population juive bruxelloise, qui ne fréquente plus assidûment la synagogue, et le déplacement du lieu de résidence des familles juives vers le sud-est de la capitale. Toutefois, il est à craindre qu’elle ne traduise également un autre phénomène, inquiétant, à savoir le développement de l’antisémitisme en milieu scolaire. Depuis quelques années, la presse, généraliste ou communautaire, relate les incidents dont sont victimes des enfants juifs dans les écoles publiques de la capitale. Les insultes ou le harcèlement subis par leurs enfants conduisent alors les familles à opter pour l’école juive, à déménager ou, simplement, à faire profil bas et à choisir plutôt le cours de morale…

Mon premier grand mensonge GÉRARD WEISSENSTEIN

1962. J’ai 13 ans, mes parents – qui m’ont élevé totalement en-dehors de la religion et de la culture juives (sauf pour le pain au cumin qu’on appelait yiddish broyt) – ont l’idée saugrenue de décréter que je dois faire ma Bar Mitsvah... Je quitte donc le cours de morale laïque de l’athénée de Woluwé-Saint-Lambert pour rejoindre le cours de religion israélite. A côté de moi, le seul autre élève juif de l’athénée, Pierrot Schwartz, en face de moi, le rabbin, Monsieur Meissnerrrrr... En catastrophe, il m’apprend à lire l’hébreu, à lire oui, mais faute de temps, je n’ai jamais su le sens des mots, je lisais. Monsieur Meisner amène aussi des 78 tours qu’il a enregistrés lui-même et j’apprends à chanter dans une

langue inconnue... Barouh aata Adonaï,.. A cette époque, je suis encore un élève docile, et les choses se passent comme elles doivent se passer. Le grand jour, je me retrouve à la synagogue, petit costume gris, cheveux brylcrémés, ma nouvelle montre Helva (« Car elle va la montre Helva ») au poignet, mes parents débordant de fierté. Alors, je fais ce qu’il faut, j’assume, je chante ce que je dois chanter, j’ânonne les textes que je dois ânonner… et je dois promettre au rabbin qu’il me reverra chaque semaine à la synagogue. Le premier grand mensonge de ma vie … Le mercredi suivant, comme de bien entendu, je quittais le cours de religion israélite pour réintégrer le cours de morale laïque ...

Ouf! Mes parents sont contents ...

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Focus

L’entre-soi communautaire juif anversois BARBARA DICKSCHEN, Fondation de la Mémoire Contemporaine

D

e la maternelle à la rhétorique, à l’inverse de ce qui se passe à Bruxelles, la plupart des jeunes Juifs anversois fréquentent l’école juive. Un phénomène qui nourrit l’entre-soi communautaire juif anversois.

Aux alentours de la gare centrale d’Anvers, il est courant de croiser des hassidim vêtus de leur caftan noir, la tête couverte d’un chapeau aux larges bords ou d’une toque de fourrure, le visage encadré par des papillotes et des femmes portant perruque, habillées d’une jupe ou d’une robe informe, avec dans leur sillage de jeunes enfants, qui poussent le dernier-né dans un landau. Bien qu’Anvers ne soit pas la ville avec le plus grand nombre de hassidim, elle est toutefois devenue au fil des années un des grands pôles du hassidisme dans le monde. Depuis la Seconde Guerre mondiale, l’orthodoxie n’a eu de cesse d’investir les différentes structures communautaires, de telle sorte qu’elle est devenue le modèle de vie juive dominant dans la ville portuaire flamande. Sous cette apparente uniformité existe toutefois une certaine diversité religieuse et culturelle, comme en témoignent les orientations religieuses et idéologiques variées des nombreuses écoles juives, d’enseignement de plein exercice ou à temps partiel.

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L’école, dont la fonction première est la transmission des savoirs, demeure un lieu de socialisation intense et joue un rôle déterminant dans la formation identitaire. C’est donc un lieu fortement investi.

Avant-guerre, deux écoles juives subventionnées existent à Anvers : Tachkemoni, de type sioniste conservateur et l’orthodoxe Jesode Hatorah-Beth Jacob. Mais, malgré l’existence de ces structures scolaires, la toute grande majorité des jeunes Juifs de la ville fréquente à l’époque des écoles appartenant à la filière publique. Ce qui ne manque bien évidemment pas de présenter des implications cruciales sur la façon dont ces jeunes vivent leur identité, l’école publique faisant fonction de creuset émancipateur pour nombre d’entre eux.

L

’occupation nazie va marquer un tournant décisif dans cet état de choses: la Seconde Guerre mondiale constituera une véritable rupture dans l’inéluctable processus d’assimilation des nouvelles générations. La disparition de près de 65% de la population juive anversoise et l’arrivée de communautés ultra-orthodoxes d’Europe centrale et orientale vont profondément modifier le paysage juif anversois. Après-guerre, le sentiment d’urgence de sauver et de conserver une identité juive en péril est réaffirmé vigoureusement. L’éducation des jeunes générations joue un rôle déterminant dans cette tentative de perpétuer un héritage menacé de toutes parts. De nos jours, Anvers abrite plusieurs écoles juives d’enseignement primaire et/ou secondaire appartenant au réseau libre subsidié et de nombreuses écoles privées de type hassidique. Les trois principales écoles juives de la ville sont Jesode Hatorah-Beth Jacob, Tachkemoni et, depuis 1978, l’école Yavné, établissement de type

© Didnek

sioniste religieux qui ne tolère pas la mixité. Ces écoles sont comparables aux écoles catholiques de la filière libre : elles ont structurellement le même statut et ont un caractère religieux englobant tous les aspects de l’instruction dispensée. Mais, à l’inverse de la grande majorité des écoles du réseau libre (confessionnel ou non), aucune de ces écoles juives ne fait partie d’un organe coordinateur d’enseignement.

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ès l’immédiat après-guerre, différentes écoles de type hassidique feront leur apparition afin de répondre aux attentes spécifiques de cette frange de la population juive. Seule une minorité d’entre elles (les écoles primaires Bais Chinuch, Benoth

Jerusalem, Wiznitz) sont aujourd’hui des établissements reconnus et subsidiés par la communauté flamande. Les autres écoles juives ultra-orthodoxes sont toutes privées : elles ne se réclament d’aucune méthode d’apprentissage, ne bénéficient d’aucune aide des pouvoirs publics et ne sont donc pas en mesure d’octroyer un certificat de fin d’études reconnu. A l’instar des enfants suivant l’enseignement à domicile, les élèves de ces écoles qui souhaiteraient poursuivre leur cursus scolaire au-delà de l’âge d’obligation scolaire sont tenus de passer devant une commission d’examen de la communauté flamande pour contrôler si les connaissances de base ont été acquises. ...

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Focus

La reconnaissance par les pouvoirs publics et l’obtention d’une aide financière supposent que les écoles du réseau libre subsidié se conforment à un programme défini. Chacune de ces écoles propose donc un double cursus, constitué d’études dites juives et d’études dites profanes. Les écoles les plus orthodoxes achoppent toutefois sur un certain nombre d’exigences en matière de connaissances de base : ainsi, la connaissance du néerlandais demeure souvent imparfaite. Le néerlandais est uniquement enseigné dans le cadre des cours profanes et n’a pas réussi à s’imposer comme langue première au sein d’une communauté aux pratiques linguistiques complexes et aux attaches plurielles.

L

es cours d’éducation sexuelle et les cours de «technologies de l’information et de la communication» posent également un problème. Malgré l’obligation d’enseigner ces matières, force est de constater que ce n’est pas toujours le cas. Les responsables (religieux) de l’école orthodoxe Jesoda Hatorah contournent systématiquement l’obligation d’enseigner ces cours, affirmant qu’ils vont à l’encontre du projet éducatif de leur établissement. C’est également pour cette raison que l’école primaire hassidique Bais Rachel a pris il y a peu la décision radicale de renoncer aux subsides qui lui étaient accordés...

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À l’inverse de ce qui se passe à Bruxelles, la toute grande majorité des jeunes Juifs anversois trouvent le chemin de l’école juive. La plupart d’entre eux effectuent l’ensemble de leur parcours scolaire, de la maternelle à la rhétorique, dans un établissement communautaire, agréé ou non. La population de ces écoles est, par la force des choses, fort homogène. Garantes de la perpétuation de la tradition, elles accueillent uniquement les élèves considérés comme juifs. Afin d’éviter tout quiproquo,

le règlement des écoles juives subsidiées spécifie le caractère judaïque de leur enseignement et l’obligation des parents (ou de l’un d’eux) d’être membres d’une des communautés religieuses reconnues. Ainsi, les parents souhaitant inscrire leur enfant à Tachkemoni ou Yavné se doivent d’être affiliés à Shomre Hadass. Les membres de la communauté orthodoxe Machsiké Hadass envoient quant à eux leurs enfants à Jesode Hatorah-Beth Jacob. Ceci réduit bien évidemment toute possibilité d’interaction avec des personnes en dehors de la communauté et renforce la tendance au communautarisme.

J

usqu’à présent, l’administration compétente en matière d’enseignement s’est révélée particulièrement accommodante à l’égard de ces écoles destinées à une population souhaitant explicitement rester en retrait et qui donne parfois l’impression de vouloir appliquer la loi, de s’y soumettre sans pour autant adhérer au principe même. Dans une société belge fortement pilarisée et marquée par un pluralisme culturel croissant, la création d’écoles juives, à l’image de celles appartenant à la filière libre, peut être considérée comme le résultat logique d’un particularisme revendiqué. Ces dernières années, dans un contexte d’hostilité croissante envers les Juifs, certains parents, pourtant peu enclins à céder à la tentation du repli religieux, ont fait le choix de l’école juive pour leurs enfants moins par conviction religieuse ou «ethnique» que par souci de sécurité. Tous ces éléments - religiosité accrue, lien fort avec Israël au point de devenir principale source d’investissement identitaire, sentiment d’insécurité - ne manqueront pas de nourrir le phénomène de l’entre-soi communautaire juif anversois.

Les écoles juives de Bruxelles CAROLINE SÄGESSER

B

ruxelles comptait jusqu’il y a peu trois écoles juives qu’on présentait habituellement par degré de religiosité croissante : Beth-Aviv - Ganenou - Maïmonide. Qu’en est-il aujourd’hui ?

L’athénée Maïmonide, qui proposait depuis près de 70 ans un cursus complet de la maternelle à la rhétorique dans le strict respect des préceptes du judaïsme orthodoxe, a fermé ses portes sans grand espoir de les rouvrir un jour, et les bâtiments qui l’abritaient à Anderlecht, boulevard Poincaré, sont à vendre. L’établissement qui connaissait de gros soucis financiers depuis plusieurs années et voyait fondre ses effectifs, a été victime tant de la contraction de son public cible que de sa localisation dans un quartier difficile et désormais éloigné du lieu de résidence de la plupart des familles juives de la capitale. La commune d’Anderlecht cherche à racheter le bâtiment afin d’y établir une école communale qui pourrait accueillir 800 élèves, soit environ dix fois plus que Maïmonide durant ses dernières années. L’athénée Ganenou reste donc la seule école juive de la capitale à proposer un cycle complet, de la maternelle à la rhétorique. À côté du programme officiel de la Communauté française, l’histoire, la culture et la religion juive y sont enseignées, ainsi que l’hébreu.

Le respect du calendrier hébraïque implique également une modification du rythme scolaire, avec une rentrée à la mi-août afin de donner congé lors des fêtes juives. Les liens avec Israël se tissent notamment lors des voyages scolaires de fin de cycle. L’école Beth-Aviv établie à Uccle est également connue comme une école juive, qui inclut dans le cursus scolaire l’apprentissage de l’histoire et de la culture juive ; en réalité l’établissement, qui propose une pédagogie active en maternel et en primaire, appartient au réseau libre non-confessionnel. Beth-Aviv est le produit d’une scission au sein de l’équipe qui animait Ganenou, à partir d’une divergence autour du projet d’un nouveau bâtiment, comme le rappelle le portrait d’Ariane Bibrowski dans les pages qui suivent. Pour financer ce programme complémentaire, une contribution financière est demandée aux parents dans ces deux écoles, un mécanisme de solidarité permettant toutefois aux moins fortunés d’inscrire leurs enfants sans difficulté. Outre leur caractère juif, tant Beth-Aviv que Ganenou se caractérisent également par la qualité de l’encadrement et la variété des activités qui sont proposées aux élèves. Il s’agit d’établissements qui offrent à l’évidence un environnement privilégié au sein du paysage scolaire bruxellois.

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Focus

Une famille bruxelloise raconte Ganenou Propos recueillis par CAROLINE SÄGESSER

D

idier et Eric, des parents belgo-américains, ont choisi l’école Ganenou pour leurs deux enfants, Boris (9 ans) et Charlotte (4 ans). Un choix dont ils sont plutôt satisfaits. Témoignage : 


- Didier et Eric, pourquoi avez-vous fait le choix de l’école juive ? Le choix, c’était d’abord celui de ce que nous espérions être la meilleure école possible pour nos enfants. Quand Boris a eu deux ans, nous avons cherché une école maternelle disposant de place en classe d’accueil. Nous venons nous-même de l’école publique, nous avons donc commencé par contacter les écoles communales de notre quartier et là nous nous sommes entendus dire, parfois sèchement, qu’aucune place n’était disponible avant un an. Une école était d’accord de nous inscrire sur la liste d’attente…en 56e position ...

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internationale qui n’est pas pour déplaire à un couple belgo-américain comme le nôtre. - Votre famille n’est pas pratiquante ; vousmême, Didier, vous vous définissez même comme athée, comment vivez-vous les cours de religion, la célébration des fêtes, le shabbat ? 

 Notre athéisme n’est pas militant. Bien avant Ganenou, nous avions déjà fait tout ce qui était prescrit pour que nos enfants puissent être considérés et se revendiquer comme juifs s’ils venaient à le souhaiter. La cérémonie d’attribution d’un nom juif, par exemple, nous a donné l’occasion de réunir la famille et d’intégrer les patronymes des aïeux à l’identité des enfants, tout en nous laissant le choix du prénom officiel. C’est devenu une vraie page de notre roman familial.

Une amie nous a alors suggéré de contacter Ganenou. L’accueil y a été cordial, et nous avons pu visiter l’école et rencontrer l’équipe de direction dès la semaine suivante.

Ganenou, c’est aussi une façon de renouer avec nos histoires comme nous n’avions jamais eu l’occasion de le faire auparavant. Mes parents, et déjà mes grands-parents du côté paternel, avaient totalement tourné le dos à la religion. Je n’ai eu aucune éducation religieuse. Je me suis déjà surpris à le regretter et je suis heureux de proposer un accès à cette culture à nos enfants. Le moment venu, ils en feront ce qu’ils voudront.

Ce premier contact nous a séduits. On nous a présenté une équipe dynamique, accueillante et structurée par un projet pédagogique solide, dans un cadre agréable. Boris a pu rejoindre la classe d’accueil dès la rentrée suivante. La qualité de l’enseignement nous a convaincus et nous avons décidé qu’il y poursuivrait sa scolarité. Et puis, tous ces enfants d’origines nationales différentes, cela donne à Ganenou un petit air d’école

Si les cours de religion sont respectueux des circonstances des participants, ils ne nous paraissent nullement gênants. Au contraire, nous pensons que les « cours de Torah » constituent une bonne porte d’entrée au fond culturel commun d’une importante partie de l’humanité. Cet accès est peut-être plus précieux encore pour une famille comme la nôtre où le sujet n’apparaît pas spontanément dans le quotidien.

Didier et Eric, place Diezengoff à Tel Aviv

Pour ce qui est des fêtes, nous aimons les rituels, nous les trouvons structurants, enrichissants. Leur célébration rassemble les participants autour de symboles communs, leur régularité donne un rythme à l’année (scolaire en l’occurrence). Les fêtes juives - tantôt graves, tantôt solennelles, tantôt festives - remplissent parfaitement ces rôles tout en rappelant des pages d’histoire fascinantes ou de tragiques. Aucune ne nous paraît véhiculer quoi que ce soit de répréhensible ! Nous apprécions aussi que des familles parfois très religieuses nous aient parfaitement acceptés, nous le couple homoparental, au sein de la communauté scolaire et même parfois au-delà ! Les personnes laïques n’ont pas le monopole de la tolérance….

- Vous n’avez pas de connections particulières avec Israël. Cependant, notamment à travers l’apprentissage de l’hébreu et le voyage scolaire en fin de sixième, Ganenou crée un lien entre Israël et les enfants … Nous sommes tous deux issus de familles juives et nos parents ou grands-parents ont pu en mesurer les conséquences au siècle dernier. Je pense que tous les juifs ont sinon un lien direct avec Israël, au moins une sensibilité accrue envers lui. Il ne s’agit pas de politique. Il y a souvent, dans nos familles, un aïeul, un cousin qui a immigré en Israël, nous connaissons souvent des gens qui ont fait une alya. Il arrive même, au hasard d’un jour de grisaille, qu’on puisse se surprendre

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Focus

soi-même à rêver d’en faire une ... Une importante chaîne d’agence de voyages du pays porte notre nom de famille et, d’après ma grand-mère, les fondateurs en seraient lointains cousins…. Ce type de lien, cette relation n’existe pas avec d’autres pays, même et peut être surtout avec ceux dont on sait que nos aïeux sont originaires. Nous n’avons pas attendu le voyage scolaire de sixième pour faire découvrir Israël à nos enfants. Nous sommes partis à sa découverte tout un été, un voyage fascinant! Quant à l’apprentissage de l’hébreu, c’est une manière de mieux s’ouvrir à la culture juive. C’est aussi une formation de l’esprit à un système linguistique différent et puis… tant qu’à lire des textes religieux, autant pouvoir les suivre dans leur version originale ! - Ce qui frappe le visiteur qui vient à Ganenou, ce sont bien évidemment les mesures de sécurité très strictes à l’entrée de l’école. Idem lors des sorties scolaires. Comment réagissent vos enfants ? Elles font partie intégrale du décor, elles ne sont pas oppressantes, elles ne suscitent aucune réaction de la part des enfants. Ces mesures sont malheureusement nécessaires comme l’ont prouvé les attentats visant spécifiquement la communauté juive. En outre, depuis les attentats bruxellois du 22 mars 2016, des soldats patrouillent aussi l’espace public général… on a trouvé ça triste et curieux d’abord puis on s’y est habitué. Ganenou est certes à la pointe sur le plan sécuritaire ; on ne peut que remercier la direction de l’école de veiller à ce que cela ne nuise en aucune façon à l’ambiance de l’établissement.

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- Est-ce que vos enfants, en tout cas votre fils, votre fille est encore un peu petite, ont

l’impression d’être différents des autres enfants parce qu’ils sont juifs ? Nous ne le croyons pas, nous ne le souhaitons pas et nous espérons que cela ne sera jamais le cas ! Nous avons des conversations sur le fait d’appartenir à des minorités (religieuses, culturelles ou autres). Le message est le même dans tous les cas. Les différences peuvent être vécues au degré que l’on choisit sans pour autant s’enfermer dans le milieu concerné. -Ne craignez-vous pas de les éduquer au sein d’un milieu, non seulement juif, mais également socialement privilégié, un milieu qui ne les prépare pas vraiment guère à la diversité de la société bruxelloise ? Ganenou enseigne avant tout le programme officiel de la Communauté française. Le public qui fréquente l’école n’est pas culturellement, politiquement, socialement ou économiquement aussi monolithique que certains le pensent. Mais c’est vrai, il y a des réalités sociales auxquelles les enfants sont moins exposés dans cet établissement que dans d’autres. Mais cela n’est pas propre, loin s’en faut, à Ganenou… A nous donc de veiller, comme tout parent devrait le faire, à ce que nos enfants prennent au maximum conscience du monde ou plutôt des mondes qui les entourent et que, dans la mesure du possible, ils en approchent plusieurs. C’est pour ça que nous les avons inscrits à un mouvement de jeunesse non-juif. Nos amis, nos fréquentations sont à notre image, proviennent des différentes facettes de nos vies. Non, nous ne pensons pas qu’il y ait un risque d’enfermement dans une communauté réduite - à moins…de le souhaiter. Nous sommes, vous l’aurez compris, heureux de notre choix et nous poursuivrons sur cette voie aussi longtemps que nos enfants y seront heureux et épanouis.

Anne Bibrowski-Brocki, une pionnière oubliée ANNE GRAUWELS

Elle a 94 ans, mais encore bon pied bon œil comme on dit. Dans sa chambre, des piles de livres et de journaux s’entassent sur son lit : Boris Cyrulnik, Levinas, Proust… Fille de rabbin, née à Varsovie en 1924, elle émigre en Belgique avec sa famille en 1927. Le père meurt en 1937 à l’âge de 40 ans. La mère se retrouve seule avec trois filles, sans revenus. Anne qui est première de classe doit interrompre ses études. A l’âge de 15 ans, elle ira travailler comme secrétaire chez un philatéliste. Ce sera la blessure de sa vie mais n’éteindra pas sa soif de connaissances. En 1960 -elle a épousé entre-temps un journaliste de Unser Wort, Henri (Szye) Bibrowski- elle a trois enfants dont un petit dernier Yves, né en 1957. Il a trois ans, il est en âge d’entrer en maternelle. Anne B. qui a lu Freud et Dolto, rêve d’une école juive et laïque à pédagogie active (méthode analytique et pas globale précise-t-elle). Cela n’existe pas? Qu’à cela ne tienne : elle en créera une! Ce sera l’école Ganenou (Notre Jardin en Hébreux). Les débuts sont modestes, trois enfants en première

maternelle la première année. La classe est logée dans un foyer culturel juif rue Jean Stas à Bruxelles. Deux ans plus tard l’école déménage à Schaerbeek, dans des locaux plus grands car le bouche-à-oreille fonctionne et l’école s’enrichit d’une classe chaque année. Les moyens manquent ? Elle ira frapper, avec succès, aux portes des riches diamantaires à Anvers. Elle s’occupe aussi du recrutement des institutrices (dans son salon), dont une, Ouzia Chaït deviendra directrice. Anne B. reste dans l’ombre, en tant que «conseillère pédagogique», allant de classe en classe pour coacher les instituteurs et veiller au grain de la pédagogie active. C’est ce grain-là qui viendra enrayer la belle machine en 1977. L’équipe se divise sur l’architecture d’un nouveau bâtiment pour Ganenou, celui-ci, selon Anne B., doit être en phase avec le projet pédagogique, avec un lieu central où le collectif peut converger. La centralité du collectif, ce n’est pas de l’avis d’une partie de l’équipe. En 1978, Anne B. et sa directrice Ouzia Chaït partent pour recommencer à zéro, sous un autre nom : Beth Aviv.

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Israël - Palestine

Israël - Palestine

Netanyahu, touché mais toujours pas coulé HENRI WAJNBLUM

La question qui se pose à l’heure actuelle est de savoir si Binyamin Netanyahu ira jusqu’au terme de l’actuelle législature, qui se termine fin novembre 2019, en tant que premier ministre.

Israël|Palestine © David Mckee via shutterstock.com

Netanyahu, l’apprenti sorcier HENRI WAJNBLUM

Mais que s’imaginaient donc Netanyahu et ses acolytes ? Qu’ils allaient pouvoir faire main basse sur l’Esplanade des Mosquées en y installant des détecteurs de métaux, des barrières métalliques et de nouvelles caméras, profitant ainsi de la colère suscitée en Israël par l’attaque du 14 juillet où trois Palestiniens de Jérusalem-Est ont abattu deux policiers druzes israéliens sur le site même des Mosquées ? Et tout ça sans réaction de la population palestinienne ? Mal leur en a pris. C’était en effet vite oublier que, si Israël contrôle l’accès de l’enceinte, c’est le Département Waqf de Jérusalem – Autorité de Dotations Religieuses Islamiques – qui administre la vie quotidienne sur l’Esplanade des Mosquées (qui comprend la mosquée Al-Aqsa, le Dôme du Rocher, les sites archéologiques, les musées et les écoles). Le Waqf est entièrement contrôlé et financé par le gouvernement jordanien qui a réagi très énergiquement à l’installation des détecteurs.

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Réaction énergique aussi de la population palestinienne : elle a refusé de prier dans la Mosquée Al-Aqsa, préférant le faire dans les rues de la vieille ville de Jérusalem-Est, tant que les détecteurs de métaux ne seraient pas retirés.

Il faut savoir que si la Mosquée Al-Aqsa est le troisième lieu le plus sacré de l’Islam après La Mecque et Médine, l’Esplanade des Mosquées est aussi le seul morceau de territoire hors contrôle israélien. Cette autonomie est primordiale pour les Palestiniens dans l’éventualité d’une – très hypothétique – solution à deux Etats dont Jérusalem-Est devrait être la capitale de l’Etat palestinien. Face à la réaction de la rue palestinienne, du roi Abdallah II de Jordanie et aussi, fort timidement il est vrai, de la Communauté internationale, Netanyahu a été contraint de faire machine arrière-toute en retirant tout son arsenal sécuritaire au grand dam de l’opinion publique israélienne. Un sondage publié par la chaîne israélienne Channel 2 indique que 77% des personnes interrogées considèrent qu’il s’agit là d’une capitulation en bonne et due forme. L’installation des détecteurs de métaux a fait du mois de juillet un mois fertile en violences de toutes sortes … Du côté israélien, le jet de grenades assourdissantes sur la foule amassée pour la prière a provoqué des vestes mouvements de panique, quelques morts et de très nombreux blessés ; du côté palestinien, Omar al-Abed, 19 ans, a tué au nom d’Al-Aqsa trois membres

C’est qu’il est en effet cerné par plusieurs affaires de suspicions de corruption. Mais rien n’est jamais certain avec ce roublard de Netanyahu… A la tête du gouvernement depuis 2009, il a été soupçonné à plusieurs reprises par le passé, mais sans jamais vraiment être inquiété. En ira-t-il de même aujourd’hui ? Deux autres enquêtes le concernant sont en effet toujours en cours. La première repose sur des soupçons selon lesquels il aurait reçu illégalement des «cadeaux» offerts notamment par le milliardaire australien James Packer et un producteur holywoodien, Arnon Milchan. La presse a chiffré la valeur de ces cadeaux à des dizaines de milliers de dollars. La seconde enquête cherche à déterminer s’il a essayé de conclure un accord secret avec le propriétaire du quotidien Yedioth Aharonoth d’une même famille dans la colonie de Halamish, en Cisjordanie occupée. UN TERRORISTE ET UN HÉROS

Ouvrons une parenthèse… Tentant de se refaire une santé politique, Netanyahu n’a pas hésité à réclamer la peine de mort pour Omar al-Abed ! Si la peine de mort existe bel et bien dans la loi israélienne, elle n’a été appliquée qu’une seule fois avec la pendaison d’Adolf Eichmann en 1962.

pour une couverture médiatique positive de la part du journal, en échange de laquelle il aurait aidé à réduire les opérations d’Israel Hayom, concurrent du Yedioth. FAKE NEWS?

La meilleure défense, c’est bien connu, étant l’attaque, Netanyahu, en digne émule de Donald Trump, a très vite trouvé les responsables de cette «campagne calomnieuse» menée contre lui et visant à le faire mettre en examen : la presse bien évidemment. «Ce n’est pas la première fois que les médias portent ces fausses accusations contre la droite. Ils ont fait tomber Shamir en 1992, et nous ont apporté Oslo et les explosions dans les bus, et les morts dans les restaurants» a-t-il clamé lors d’un meeting de soutien organisé par le Likoud, dont l’heure et la durée avaient été choisies pour qu’il soit diffusé en direct pendant les informations télévisées. Et d’en rajouter une couche… «En 1999, arrivé au pouvoir, Ehud Barak a apporté la deuxième Intifada et plus de 1 000 morts israéliens». Alors ? Tombera, tombera pas ? Affaire à suivre. Deux poids, deux mesures. D’un côté, le 1er ministre réclame la mort pour le terroriste Omar al-Abed, de l’autre, plusieurs responsables politiques demandent la grâce pour Elor Azaria, ce soldat franco-israélien - ce héros pour une bonne partie de l’opinion publique israélienne - qui a achevé d’une balle dans la tête un Palestinien désarmé et allongé au sol, donc inoffensif. Elor Azaria a été condamné par un tribunal militaire non pas à la peine de mort mais à 18 mois de détention pour homicide involontaire !

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Israël - Palestine

Pilpoul

Pilpoul Une détention confirmée en appel et justifiée en ces termes par le président du tribunal, le major général Doron Piles: «Les soldats ne doivent pas régler leurs comptes avec les terroristes une fois qu’ils ne sont plus en danger, c’est le rôle du système judiciaire. L’accusé n’a pas endossé la responsabilité de ses actions et n’a pas exprimé une once de doute ou de réflexion. L’appel de la peine a donc

quable, Elor Azaria, aurait dû se trouver en sécurité, à son domicile, il y a longtemps. Il dépend dorénavant de l’armée israélienne de le libérer et c’est l’acte de soutien le plus basique que mérite Elor. Une grâce, et aujourd’hui plutôt que plus tard». Seuls le président Reuven Rivlin et le chef d’Etat-major, Gadi Eisenkot, ont le pouvoir de gracier un soldat condamné. Affaire à suivre et fin de la parenthèse. BARRE À L’EXTRÊME DROITE TOUTE

Accusé d’avoir capitulé face aux pressions relatives à l’Esplanade des Mosquées, Netanyahu se devait de donner des gages d’autorité politique. C’est ainsi qu’il décidé de mettre la barre à l’extrême droite en indiquant à la fin du mois de juillet qu’il soutiendrait le projet d’absorber quatre implantations de Cisjordanie, ainsi qu’un bloc d’implantations, dans la municipalité de Jérusalem !

© Gecko

été rejeté par tous les juges».

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Aussitôt le rejet de l’appel connu, Benyamin Netanyahu est monté au créneau: «Mon opinion n’a pas changé sur la question d’une grâce accordée à Elor Azaria, comme je l’avais dit après la condamnation de janvier. Lorsque la question se posera [dans le contexte des délibérations sur la grâce], j’offrirai mes recommandations en sa faveur aux autorités concernées». Même son de cloche chez Miri Regev, la très ultra droitière et très inculte ministre de la Culture: «Ce soldat remar-

Gymnastique de l’esprit qui consiste à démontrer que des avis différents ne sont pas forcément contradictoires et qui, par conséquent, permet d’élargir au maximum les champs de la réflexion.

L’abattage sans étourdissement est-il soluble dans le judaïsme ? SABINE RINGELHEIM

A

près la Flandre et la Wallonie, la Région bruxelloise pourrait décider d’interdire l’abattage rituel si l’animal n’a pas été préalablement étourdi. Au nord du pays, l’entrée en vigueur du décret est annoncée pour janvier 2019, au sud pour septembre 2019. Chez nous, la question fait débat au niveau politique … et dans la communauté juive. Sabine Ringelheim a rencontré le rabbin David Meyer et le chercheur Thomas Gergely.

POC: Quelle est l’origine de l’abattage sans étourdissement ?

Selon la même proposition, environ 100 000 personnes vivant dans des quartiers palestiniens de Jérusalem-Estseraient retirées du recensement de la ville. Une nouvelle municipalité serait prévue pour eux !

Thomas Gergely : L’idéal alimentaire biblique édénique est végétarien. La consommation de viande apparaît uniquement comme une concession. La Torah ne spécifie pas dans quelles conditions doit s’effectuer la shehita – le terme hébreu pour abattage. Tout au plus indiquet-elle : « quand par désir tu voudras manger de la viande, tu le pourras. (Pour cela) tu pourras tuer du gros et du menu bétail … comme Je te l’ai prescrit », sans davantage de précision. Pour interpréter le texte, les rabbins se sont inspirés, entre autres, des multiples mesures de protection de l’animal figurant dans la Bible. Ils en ont déduit que la mise à mort de la bête devait être la moins douloureuse possible et s’opérer d’un seul coup rapide et précis.

Ce changement s’inscrit clairement dans la politique de judaïsation de Jérusalem-Est et d’annexion de pans entiers de la Cisjordanie. Voilà qui promet à n’en pas douter de nouveaux et peut-être violents affrontements si cette proposition était adoptée.

David Meyer : Il ne s’agit pas d’une loi provenant de la Torah en effet, mais d’une interprétation. C’est précisément la raison pour laquelle il devrait être plus facile d’actualiser la pratique aujourd’hui. Mais, selon moi, ce n’est pas l’origine de la tradition qui doit être

Les implantations en question incluent Maale Adumim, le Gush Etzion, Givat Ze’ev, Beitar Illit et Efrat. Certaines sont situées à plus de 10 kilomètres de Jérusalem, et compteraient actuellement quelque 130 000 habitants juifs.

interrogée. Le recours à l’étourdissement de l’animal est récent, les textes traditionnels ne pouvaient donc pas y faire référence. La question devrait être la suivante : dès lors que cette possibilité existe aujourd’hui, est-il souhaitable d’amender la loi et d’autoriser l’étourdissement préalable de l’animal? POC: Y a-t-il des précédents ? DM : Beaucoup. J’en citerai deux. Le premier concerne la monogamie. Le judaïsme s’est toujours glorifié de ce qu’au X-XIè siècle, le rabbin Gershom, autorité reconnue dans la communauté juive, a fait une « takkanah » un amendement à la loi, et interdit la polygamie, bien que la Torah l’autorise. En 1807, le grand Sanhédrin convoqué par Napoléon justifie le renoncement à la polygamie par « le désir de se conformer aux usages des nations de cette partie de l’Europe ». Autrement dit, le judaïsme ne s’est pas transformé tout seul mais ses représentants expliquent avoir trouvé le juste et le bien dans la pratique européenne, donc chrétienne. Voilà un exemple de l’influence du savoir de la société sur le judaïsme. On en reste bouche bée ! Le deuxième exemple est

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tion du contexte social. Mais il faut le vouloir.

Né à Paris, David Meyer est rabbin. Il est professeur à l’université Pontificale Grégorienne de Rome et à l’Université du Pacifique de Lima au Pérou. Il est également chargé d’enseignement à l’Université Saint-Louis à Bruxelles.

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relatif à la circoncision. On est certes loin de la shehita. Il est apparu que la metzitzah, une pratique qui consiste à aspirer le sang versé, une fois le prépuce coupé, par la bouche, directement appliquée sur l’organe génital de l’enfant, était à l’origine du développement de certaines maladies. Aujourd’hui, dans la plupart des communautés, on utilise une petite pompe aspirante. Mais le premier à légiférer sur cette question est le Hatam Sofer, grande figure du judaïsme européen, en 1836. Sa décision a été très rapide. L’acte de succion par la bouche n’est pas nécessaire, a-t-il considéré, estimant qu’il fallait se fier à l’opinion des spécialistes, et il a amendé la loi. Ces deux exemples démontrent que les textes peuvent être actualisés en fonc-

TG : A mes yeux, ces deux exemples ne sont pas significatifs. A l’époque du Rabbi Gershom, le judaïsme était unitaire. Il ne se diversifiera en matière de degré d’observance à la Torah qu’après l’apparition de la réforme du XIXe siècle, auquel a répondu ensuite en réaction la naissance de l’orthodoxie, suivie des multiples variétés de judaïsme que nous connaissons aujourd’hui, de l’ultra-orthodoxie au libéralisme réformé et reconstructionniste américain. Cela signifie que jusqu’au XIXe siècle, une autorité éminente pouvait émettre un avis valable pour tous. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Si nous avions l’équivalent d’un pape, certains problèmes seraient plus rapidement résolus. Rabbi Gershom pouvait ordonner la disparition d’une polygamie - d’ailleurs en voie d’extinction chez les juifs depuis l’antiquité romaine. Sa décision ne touchait toutefois pas les sépharades. Et surtout, il n’enjoignait pas de transgresser la moindre loi de la Torah. Il ordonnait seulement d’abandonner une possibilité coutumière autorisée par la Torah. La metzitza aussi n’était qu’une coutume. Alors que l’abattage le moins violent possible répond aux multiples commandements de la Torah enjoignant de ne pas maltraiter l’animal. DM : Nous avons les autorités compétentes pour prendre de telles décisions. C’est une question de volonté. Mais personne n’a le courage de le faire. En Belgique, c’est le rôle du Consistoire. Des représentants communautaires pourraient parfaitement décréter un amendement aux règles de la cacherout, même localement, au nom du bien-être de la relation entre le judaïsme belge et l’Etat. Les autorités compétentes dans la cacherout pourraient parfaitement imposer cette mesure !

TG : Le Consistoire est un organe représentatif du judaïsme et n’a pas le pouvoir de légiférer en matière de Torah. Plus personne n’a ce pouvoir depuis l’an 70, date de la disparition du Sanhedrin antique. Tout ce qui se pourrait en Belgique, c’est que pour une mouvance ou l’autre, tel rabbin local reconnu essaye d’autoriser ses propres fidèles à tel ou tel comportement. Rien de plus. POC: Mais indépendamment de la question de la légitimité de l’autorité compétente, la shehita devrait-elle être actualisée? DM : Ma première réaction est émotionnelle. Comme d’autres dans la communauté, j’éprouve d’abord le sentiment d’une attaque contre un rite de la tradition juive. Certains ont fait le lien avec l’interdiction de la shehita décidée par les nazis en Belgique en 1940, ce qui est historiquement exact. Mais cette réaction intuitive doit être dépassée, surtout lorsqu’elle émane des représentants officiels de la communauté comme le président du Consistoire. Il faut pouvoir oser ensuite interroger sa tradition religieuse, même si c’est difficile. Il est souhaitable, et même sain, que la religion se laisse interroger par la société et vice versa. Croire que les religions sont détentrices d’un savoir éternel, d’une sagesse indépassable, qui ne peuvent être mis en débat, est une grave erreur. Je me positionne dans la recherche de l’équilibre entre religion et société. Le regard historique que je viens de vous livrer, est la troisième réaction. TG : J’estime que le politique n’a pas à intervenir sur ces questions. Il s’agit d’une atteinte à la liberté de culte, qui est protégée par la Déclaration européenne des droits de l’homme, et la loi belge. Le politique se mêle ici de choses qui ne sont pas de son ressort. Quant aux propos, certes mal reçus au parlement wallon, du président du Consistoire, Philippe Markiewicz

, ils rendent compte néanmoins de l’émotion ressentie par une partie importante de la communauté, au souvenir ainsi ravivé de la guerre. C’était son devoir de le faire. Mais je pense surtout que ce dossier constitue davantage une atteinte contre les Musulmans dont les Juifs subissent l’effet collatéral. DM : Dire que le politique n’a pas à intervenir sur ces matières, revient à dire qu’il n’y pas de relation entre la société et les religions. C’est malsain. Il est important de se laisser questionner. Accepter cela est une force. Il est dangereux de croire qu’on peut vivre dans une société tout en refusant de dialoguer avec elle ou d’invoquer le troisième Reich dès que l’on se sent remis en question dans nos traditions.

Thomas Gergely est professeur d’histoire juive à l’ULB et directeur de l’Institut d’études du judaïsme à l’ULB (Institut Martin Buber). Il est membre du Consistoire central israélite de Belgique.

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POC: Au-delà de l’émotion, pouvez-vous comprendre qu’une modification des règles de l’abattage soit souhaitable, en 2017, dans le contexte de la société dans laquelle nous vivons aujourd’hui ?

un « étourdissement », terme inadéquat et trompeur sur la nature de l’acte. Enfin, l’étourdissement par percussion présenterait également des risques pour la santé publique.

TG : Je ne m’exprimerai pas à titre personnel sur cette question qui relève de l’intimité de mes convictions. Mais en tant que président du Consistoire, Philippe Markiewicz a le devoir de s’y opposer car une actualisation de cette loi aboutirait à empêcher les Juifs pratiquants de manger de la viande. Tous les présidents de Consistoire en Europe ont adopté la même position.

POC : S’il était avéré que l’étourdissement diminue la souffrance animale, y seriez-vous favorable ?

DM : Il faut distinguer l’essentiel, le cœur de la tradition, de l’accessoire. Il s’agit de diminuer la souffrance animale, sans pour autant la supprimer totalement. Imaginer qu’un animal peut être abattu sans aucun impact émotionnel ou éthique est dangereux. La mise à mort n’est pas un acte anodin. Le cœur de la shehita doit être l’expression de ce point d’équilibre. Si l’étourdissement permet de réduire la douleur sans perdre de vue qu’il s’agit d’une mise à mort, alors le cœur du rituel est respecté et la tradition peut bouger. Ce n’est pas compliqué. C’est une question de volonté. Nos dirigeants communautaires ont-ils envie de le faire ? Apparemment non.

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TG : La mesure de la douleur chez l’homme et de surcroît chez l’animal est évidemment hasardeuse. Mais selon de nombreuses études spécialisées, l’efficacité de « l’étourdissement » est loin d’être prouvée. Non seulement la diminution de la douleur n’est pas garantie, mais toutes les méthodes utilisées connaissent des ratés, et augmentent encore la souffrance de l’animal. Ces méthodes, qui vont du gazage à l’électrocution, en passant par la percussion qui, brisant la boîte crânienne, enfonce une tige métallique dans son cerveau. Rien à voir avec

#l’AGENDA de l’upjb Agenda actualisé sur le site www.upjb.be

TG : Si on pouvait avoir la certitude que l’étourdissement diminue la souffrance animale, ce qui est très loin d’être le cas en l’état des connaissances, je pense que le juif qui le voudrait, pourrait accepter de manger de la viande étourdie. Mais il y a autant d’avis pour dire que cela soulage l’animal que le contraire. Et il n’y a personne pour décider. La prudence s’impose donc. POC : Imposer l’étourdissement ne dénaturerait pas la tradition ? DM : Il faut pouvoir faire évoluer la religion tout en prétextant qu’elle ne change pas. Le génie c’est de savoir articuler la dernière étape de la réflexion : se donner l’illusion que la tradition n’a pas évolué alors qu’elle change. Si l’étourdissement devait être introduit dans la shehita, le rituel changerait. Mais il faut présenter ce changement comme naturel et en parfaite harmonie avec la tradition juive. Le judaïsme l’a fait à de très nombreuses reprises.

« La dernière fois qu’on a voulu porter atteinte à l’abattage rituel, c’était en octobre 1940, sous l’occupant nazi, car ils savaient combien il était important pour les Juifs. Même si nous vivons dans une démocratie éclairée, je vous invite à ne pas poser le même acte », Philippe Markiewicz cité par Le Soir, du 20 avril 2017.

© Ariane Bratz

GRAND BAL YIDDISH Le 14 octobre 2017 à partir de 19.00 Maison Haute, 2 place Antoine Gilson 1170 Bruxelles

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Avec le Yiddish Tanz Rivaïvele et le non moins traditionnel Mega Buffet PAF (pré vente) : 14 €, 11 € pour les membres, 6 € tarif réduit. PAF (sur place) : 16 €, 13 € pour les membres, 8 € tarif réduit. Gratuit pour les enfants de moins de 12 ans.

Pour en savoir plus : www.upjb.be ou 02/537 82 45 I


22.09< 20H15

20.10< 20H15

LE POPULISME DE GAUCHE

LA LITTERATURE DE LA SHOAH

Rencontre avec le sociologue Eric Fassin. Pour combattre le néolibéralisme, un populisme de gauche est-il possible ? La question est posée avec insistance après le Brexit et l’élection de Donald Trump. Mais les électeurs d’extrême droite ne sont pas des victimes dont il faudrait écouter la souffrance. On ne convertira pas leur ressentiment en révolte. Pour la gauche, il n’est pas de bon populisme. Mieux vaut s’adresser à ceux qui refusent de céder aux sirènes du fascisme : les abstentionnistes. La sociologie électorale débouche ici sur la théorie politique. Avant de construire un peuple, il faut construire une gauche.

Conférence d’Albert Mingelgrün. Albert Mingelgrün, professeur de littérature de la Shoah à l’ULB et président de la Fondation de la Mémoire contemporaine nous parlera de sa discipline et illustrera ses recherches à partir de quelques auteurs de son choix.

Eric Fassin abordera tous ces sujets dans le cadre de la parution de son nouveau livre sur le populisme à gauche Introduction par Mateo Alaluf (ULB)

14.10 <19H00

Maison Haute ,2 place Antoine Gilson 1170 Bruxelles. GRAND BAL YIDDISH

voir annonce page 1 de l’Agenda

61 rue de la Victoire à St Gilles

Agenda actualisé sur le site www.upjb.be

14.09< 15H00 LA CHANSON DE SARAH : TRACES JUIVES DANS LA CHANSON FRANÇAISE.

Modérateur: Jacques Aron

61 rue de la Victoire à St Gilles UN MONDE SUR MESURE

Rencontre avec Nathalie Skowronek. De «Karen et moi» , son premier roman, inspiré par la vie de l’écrivaine danoise Karen Blixen, à «Max, en apparence» qui explore l’énigme du parcours de son grand-père rescapé des camps, à «La Shoah de monsieur Durand», un essai qui interroge la perception du judéocide par les Juifs de la quatrième génération, Nathalie Skowronek tisse une œuvre exigeante. Elle puise ses thèmes dans l’histoire familiale, mais élargit le propos, dans un va-et-vient constant entre l’intime et le monde alentour, comme dans son dernier récit, «Un monde sur mesure», qui évoque, à partir d’un secteur particulier, le commerce du vêtement, l’ascension sociale de tout un milieu, aux traumatismes toujours présents, et les bouleversements socio-économiques qui au début de ce 21e siècle, en changent la donne. Présentation: Tessa Parzenczewski

teur-interprète et s’est produit des dizaines de fois sur scène en Belgique et en France.

21.09< 15H00 L’AVENIR DE LA SOCIAL-DÉMOCRATIE

27.10<20H15

(voir article page 24 dans la rubrique ‘Lire’).

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#l’AGENDA dU CLUB

© Ariane Bratz

61 rue de la Victoire à ST Gilles

Conférence chantée par Henri Goldman. C’est un spectacle musical qui raconte, en parcourant la chanson française depuis 1945, les petites et les grandes histoires des Juifs de France et de Belgique : l’immigration et l’exil, l’antisémitisme et le génocide, les petits métiers, Israël et le sionisme, le yiddish… Ces chansons sont interprétées en direct à la guitare ou à l’accordéon, ou écoutées dans leur version originale. La chanson de Sarah a été créée en janvier 2017, après qu’une ébauche ait été testée au Club Cholem Aleichem un an auparavant. Cette représentation constituera la répétition générale d’une nouvelle évolution : plus de chansons en direct, interprétées à la guitare ou à l’accordéon, plus de chansons originales, dont une sur La rue de Brabant. Henri Goldman est actuellement rédacteur en chef de la revue belge Politique. Mais, dans une autre vie, il a été auteur-composi-

Conférence d’Ahmed LAAOUEJ. Député fédéral PS, directeur de l’Espace Magh,vice-Président de la Fédération Bruxelloise du PS et conseiller communal de Koekelberg, il parlera de l’affaiblissement de la social-démocratie en Europe. Licencié en droit et détenteur d’une spécialisation en droit économique et fiscal, il est l’auteur de nombreuses initiatives parlementaires relatives à la fiscalité, la régulation financière ou à la lutte contre la fraude fiscale. Il est notamment à l’origine d’une loi visant à interdire l’activité des fonds vautours sur le territoire belge. Issu d’une famille marocaine originaire du Rif, il est le cinquième d’une fratrie de six enfants. Son père est arrivé en Belgique en 1962 et a été mineur de fond dans un charbonnage liégeois.

28.09< 15H00 LA TURQUIE D’ERDOGAN ET LA COMMUNAUTÉ TURQUE DE BELGIQUE

Conférence d’Erdem Resne. Journaliste, co-fondateur de Binfikir (revue turcophone d’actualité belge), il collabore aussi à la revue Politique. III


Lire 5.10>15H00 AUTOUR DE ‘LES 4 FILS AYMON ‘ Conférence d’Alain Michel

« Les quatre fils Aymon », ce spectacle conçu par Herman Closson, exalte l’insoumission et la résistance. Il a été créé avant-guerre par « les Comédiens routiers » qui l’ont joué en 1941 et 42. Après la guerre, il donne naissance au Théâtre National, est ensuite joué à Avignon et repris dans un ballet par Béjart et par le Théâtre de Toone où il est toujours programmé. Alain Michel a mené des recherches sur cette curieuse histoire théâtrale, il nous nous en parlera, illustrant son propos de quelques projections. Alain Michel est ingénieur et a fait carrière dans le secteur des énergies, nucléaires d’abord et renouvelables ensuite, puis s’est occupé de projets spatiaux.Il est aussi co-fondateur et animateur de l’association NELL(promotion de livres pour enfants).

12.10>15H00 LES RÉVOLUTIONNAIRES À BRUXELLES DE 1830 À NOS JOURS.

Conférence d’Anne Morelli. Historienne, professeur à l’ULB, elle présentera ce livre écrit par un collectif d’auteurs sous sa direction. Bruxelles est non seulement la capitale décisionnelle de l’Europe où convergent d’innombrables manifestations, mais aussi un lieu où de nombreux révolutionnaires ont résidé (comme Marx) ou sont passés (comme Lénine). La ville porte aujourd’hui les traces des cultures subversives qui s’y sont succédées : des communards et IV

Métro : Parvis de Saint-Gilles ou Hôtel des Monnaies

opposants exilés aux anarchistes, des socialistes utopistes du XIXe siècle aux artistes actuels du street art.

19.10>15H00 L’ACTUALITÉ AU MOYEN ORIENT Conférence de Henri Wajnblum.

Rédacteur de Points Critiques, spécialiste du conflit israélo-palestinien. Henri fera un tour d’horizon sur l’actualité israëlo-palestinienne, et sur les conflits en Syrie et en Irak

26.10>15H00 LE YIDDISH EN CHANTANT-3ÈME Conférence chantée par Jacques Dunkelman et Willy Estersohn. « Nous nous sommes

rencontrés à deux reprises pour, ensemble, chanter des chansons Yiddish, au Kloub du jeudi. Chanter ensemble procure un plaisir profond, jouissif et parfois difficilement explicable. On ne se sent pas seul ,on fait partie d’un collectif. Quand on recherche tant soit peu ses racines, et qui ne les recherche pas, la chanson yiddish répond parfaitement à cette démarche. Alors, n’hésitons plus, même si nous ne connaissons que quelques mots de cette langue de nos pères. Venez, c’est si prenant. Chantons ensemble et découvrons des morceaux de la vie de nos ancêtres. Chanter en groupe nous rapproche plus que n’importe quelle activité. D’accord ? Alors, nous vous attendons pour les prochaines séances. N’oubliez pas d’apporter le chansonnier que vous avez reçu ! Il s’enrichira de nouvelles chansons » Chaque jeudi à 15.00, ouverture des portes à 14.30 au 61 rue de la Victoire à St Gilles.

De l’écran au papier, les passionnantes chroniques d’André Markowicz TESSA PARZENCZEWSKI

C’est sur Facebook que chronique Markowicz, régulièrement, depuis juin 2013, c’est depuis «ce lieu sans lieu» qu’il nous parle, non pas de sa vie intime, mais essentiellement de cette quête de longue haleine qu’est la traduction, ce patient décryptage des structures, de la musicalité et du sens d’un texte pour le faire voyager vers une autre langue, sans dommages. Aujourd’hui, ces chroniques sont devenues livres. Il y eut «Partages» 1 déjà épuisé, et voici le 2. Celui qui a traduit l’intégrale de Dostoïevski mais aussi Shakespeare, nous offre un parcours d’une richesse inouïe où la poésie, comme fil rouge, circule à travers espace et temps, et répercute les convulsions de l’Histoire. Et par-delà les siècles, des étranges connivences se tissent. De l’exil d’Ovide à l’assignation à résidence de Pouchkine, les poèmes se répondent. Et si Pouchkine est omniprésent, toutes les figures emblématiques du terrible 20e siècle russe ne sont pas oubliées: Tsvétaïeva, Mandelstam, Maïakovski dont Markowicz nous donne le dernier poème, si amer. Moi aussi/ l’agit-prop/ j’en ai plus qu’assez/ j’aimerais/ moi aussi donner/ dans le touchant/ c’est plus profitable/ et on en ressort/ moins cassé/ mais je me réprime/ et je vais/marchant/sur la gorge/de mon propre chant / Et puis Akhmatova, que parfois Markowicz ne parvient pas à traduire. Alors, il laisse le texte en russe et traduit mot à mot, comme un récit, ce qu’il fit de vive voix, à l’Upjb, en mars dernier, nous transmettant, tout au long de la soirée, des émotions en partage. Deux petites filles du début du siècle passé figurent sur la couverture. La grand-mère et la grande tante de l’auteur. Elles connurent les geôles staliniennes et le siège de Lenin-

grad. Markowicz n’oublie jamais les bruits du monde. Les tragédies d’hier et les menaces d’aujourd’hui. Certaines traces ressurgissent. Le yiddish parlé encore dans un café à Paris, le Chant des partisans juifs écrit par Hirsh Glik en 1943 au ghetto de Vilna et qu’il ne peut écouter sans trembler, l’évocation émouvante de Marek Edelman, et dans la foulée, le ghetto de Varsovie dit au plus près de l’insoutenable réalité, par le poète américain Charles Reznikoff. Gaza, l’Ukraine, la Russie de Poutine, l’extrême-droite en embuscade, nous valent des pages indignées, si pertinentes. Mais toujours la poésie revient. Celle que Markowicz écrit lui aussi, au fil des années, instantanés elliptiques et intenses, où, en raccourcis insolites, affleure, par allusions, l’univers de l’intime. Et plus inattendue, la poésie chinoise du 8e siècle, temps meurtrier d’une guerre civile qui fit plus de 30 millions de victimes. Ne connaissant pas la langue, c’est sur base d’un mot à mot que le traducteur s’est lancé dans l’aventure d’Ombres de Chine. Et l’on entend les voix de Tu Fu, de Po Chü-i, qui évoquent dans une langue limpide, minimale, mais non moins déchirante, le déracinement, l’errance, la captivité… Et en écho, des siècles plus tard, un vers laconique de Pasternak: Dans notre siècle fauve/de peur et de folie/ Que dire encore? Suivez Markowicz sur Facebook, et si vous êtes rétifs aux réseaux sociaux, plongez-vous dans «Partages», les découvertes y sont inépuisables.

ANDRE MARKOWICZ Partages. Vol.2, Editions Inculte, 579p. 23,90€

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Histoires de shmattès

La démarche du pingouin sur la banquise…

TESSA PARZENCZEWSKI

Ivan Segré et la question juive.

Shmattès: fringues, fripes, loques, en yiddish. C’est dans le monde de la couture que nous plonge Nathalie Skowronek. Un voyage du fin fond du shtetl jusqu’aux années prospères de l’après-guerre. Ce continuum était notre religion: tailleur, machine à coudre, juif, se refaire, s’enfuir, tout cela faisait partie pour nous d’une seule et même histoire.

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Ils sont rescapés ou enfants de rescapés. Le métier est resté le même mais la pratique change. De la confection artisanale en chambre, encore vivace dans les années 50, on passe au commerce du prêt-à-porter. Et en même temps qu’une histoire familiale, se déploie devant nous une sorte de dynamique conquérante. Les succursales se multiplient, Gand, Liège, Charleroi, Bruxelles… C’est de l’intérieur de cet univers clos, enfermé dans sa spirale de réussite, que nous parle la narratrice. Elle y a travaillé avant de bifurquer vers la littérature. D’une plume indulgente mais lucide, elle en dévoile les mécanismes, les étapes, et toutes les stratégies tendues vers un seul but: se développer encore et encore, s’enrichir, dans une sorte de frénésie, comme pour murer à jamais le spectre de la vulnérabilité et de la traque. Parfois l’auteure sort de cette bulle sécurisante et telle une sociologue, nous décrit aussi, en amont et en aval, l’historique des vêtements, avant leur mise en lumière dans les vitrines. Litanie des rues du Sentier à Paris, où oeuvrèrent longtemps les artisans juifs, aujourd’hui remplacés par les Pakistanais et les Chinois, et bien plus tragique, la mort de plus de mille ouvrières dans l’effondrement et l’incendie d’un immeuble

à Dacca, au Bangladesh, où dans des conditions inhumaines, elles confectionnaient des vêtements pour les plus grandes marques de luxe européennes … Un monde sur mesure, un monde qui se mesure à l’aune d’un secteur particulier mais où affleurent en creux les grandes questions d’aujourd’hui, à l’ère d’une mondialisation ravageuse. Au-delà des descriptions minutieuses, quasi documentaires, Nathalie Skowronek évoque, en arrière-plan, les membres de sa famille, ceux qui s’avancent, flamboyants, vers une nouvelle vie, et ceux qui peinent à renaître … La tragédie reste omniprésente. Un amas de vêtements dans un coin du magasin, et voilà que surgit l’image de ces vêtements de déportés entassés dans le lieu dénommé «Canada» où d’autres déportés devaient les trier, et dans la foulée, l’installation quasi mimétique de Christian Boltanski, Réserve. Canada. La boucle est bouclée. D’un sujet qui pouvait sembler aride, Nathalie Skowronek tire un récit sur plusieurs registres, jamais univoque, à l’écriture fine, subtile, sans effets de manche, écho d’un moment et d’un milieu, où se conjuguent attachement affectif et regard critique. Nathalie Skowronek présentera «Un monde sur mesure» à l’UPJB le 27 octobre à 20H15.

NATHALIE SKOWRONEK Un monde sur mesure, Grasset, 189p. 18€

ELIAS PRESZOW

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our le moment, je suis en train d’étudier la question... C’est la réponse de Trotski à l’interrogation d’un journaliste américain de Class Struggle : « Le Parti communiste officiel a caractérisé sans hésitation les évènements qui opposèrent les Juifs et les Arabes en Palestine en 1929, comme le soulèvement révolutionnaire des masses arabes opprimées. Que pensez-vous de cette analyse ? » C’est en tout cas la réponse que rapporte Ivan Segré, à la page 87 de son dernier ouvrage Les pingouins de l’Universel (Ed. Lignes 2017).

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e titre est drôle, on pense à cet animal un peu gauche, et on se demande le rapport. Le sous-titre est moins comique: Antijudaïsme, antisémitisme, antisionisme, la question juive analysée sous un triple point de vue: théologique, historique, politique, trois domaines qui ne sont finalement que les trois angles d’un même triangle ou les trois sommets d’une même pyramide. Tout le problème est de savoir dans quel sens on la regarde, et s’il y a de la place pour un arc-en-ciel. La pyramide, c’est le monument par excellence de la souveraineté politique. Joseph de Maistre écrivait si justement: Le pouvoir pyramide toujours. Le peuple juif, dans son essence religieuse, dans son devenir historique, et dans sa destinée politique a peut-être pour vocation de retourner cette pyramide : de fuir l’Egypte ; de rejoindre une terre promise où coule le lait et le miel ; d’où l’arc-en-ciel… Toute la question est de savoir si cet appel le concerne exclusivement, le séparant ainsi des autres nations

et provoquant leur haine; ou, au contraire, si ce message vaut pour tous les humains: Debout ! Va, fuis au désert, etc... Il y a toujours lieu de guetter le double visage de Moïse brisant, dans un accès de rage, les tables de la Loi censée guider un peuple qu’il vient pourtant d’affranchir de l’esclavage. On sait la réponse du christianisme à ce dilemme. On sait la solution du sionisme à ce problème, du moins, on croit la savoir et déjà pour ces précisions et ces remises en ordre, le bouquin de Segré remet les pendules à l’heure.

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evenons à Trotski. Lorsqu’on lui demandait son avis sur « la Palestine en tant que patrie éventuelle pour les juifs », et ce qu’il pensait « d’un pays en général pour les juifs » et s’il ne croyait pas que « l’antisémitisme du fascisme allemand tout comme le conflit judéo-arabe contraint les communistes à envisager différemment la question juive », Trotski répondait: « l’Etat fasciste allemand tout comme le conflit judéo-arabe confirment avec évidence le principe que la question juive ne peut être résolue dans le cadre du système capitaliste. J’ignore si la population juive sera reconstituée en tant que nation. (…) L’idée qu’une nation peut prétendre plus qu’une autre au droit à un pays nous est complètement étrangère. On ne peut concevoir cette installation de base territoriale pour les Juifs en Palestine ou dans tout autre pays qui ne s’accompagne de migrations d’importantes masses humaines. Seul le socialisme victorieux peut se charger de pareille tâche». Impossible de reprendre

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ne soient pas une minorité. » (page 113). La question juive nous interpelle nous fatigue, nous épuise même, et nous enthousiasme tour à tour. Avec la globalisation, la dispersion chaque jour accentuée semble avoir le dernier mot, mais l’existence diasporique cherche encore un langage pour s’articuler, des réseaux qui puissent transcender les solidarités communautaires ethniques ou confessionnelles. Mais comment s’ancrer là où le hasard nous pousse si nous n’avons d’autres espérances que la lutte au jour le jour? Quelles sont les limites d’un groupe? Comment maintenir sa part à l’altérité, à l’étrangeté : à la relation avec d’autres que soi, avec la différence et le différent? Pour le moment, je suis en train d’étudier la question...

Ivan Segré • © Gecko

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tout l’extrait de la citation que partage Ivan Segré. Et cette frustration nous accompagne depuis la découverte de ses premiers écrits, tant riche et dense est la matière qu’il traite, combien sont rétives à la réduction les concepts et les pensées qu’il mobilise. Car, avant tout, Segré est un artiste du commentaire, un exégète virtuose… Il jongle avec les références, emprunte aux auteurs de la tradition théologique, philosophique, historique et politique, pour construire une position dans le champ intellectuel contemporain. Il dialogue autant avec Maïmonide et Spinoza qu’avec Badiou et Ben Saïd, avec Hobbes et Rousseau qu’avec Weil, Arendt, sans oublier Sartre et Milner. Dans Le manteau de Spinoza ou dans Judaïsme et Révolution, il posait les jalons d’une réflexion sur l’esprit du judaïsme comme exigence d’émancipation. Geste politique et philosophique, mouvement historique et géographique de déplacement plus que d’identification.

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ependant, nous ne croyons plus à l’avenir radieux du socialisme ve r s i o n s ov i é t i q u e : la do-hikeyt (traduisons : là-icité plutôt qu’être-là) du Bund est enseveli sous les décombres de la révolution, le Birobidjan est une expérience ratée; le sionisme apporte chaque jour son lot de déceptions, s’enfonçant toujours plus loin dans les affres d’un colonialisme brutalement aveugle, indifférent et vulgaire. Segré cherche à saisir de quel type de colonialisme il s’agit, et dans quelle mesure il peut être renvoyé à la même matrice que les autres formes d’impérialismes occidentaux. Je soutiendrai avec Arendt que le sionisme ne relève précisément pas d’un colonialisme « classique »,(…) car, s’il est bien un colonialisme de peuplement, ce n’est toutefois pas la richesse matérielle du territoire, non plus que l’exploitation de la force de travail indigène qui meut le sionisme, mais un impératif national : « il faut qu’il y ait un endroit au monde où les juifs

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egré parle d’aujourd’hui. Puisant à la source des textes fondateurs, il raconte les impasses d’un monde à bout de souffle en respirant dans les marges de ses prédécesseurs, il décrit comment dans l’histoire des idées les grands penseurs n’ont jamais rien produit que le dos au mur. Avec une prédilection pour le marrane amstellodamois Spinoza, qu’il imagine volontiers descendre dans la rue, revêtu de son manteau troué et peut-être coiffé d’une kippa, placardant sur les murs: « Ultimi barabrorum ». Avec Ivan Segré, jamais peut-être l’attitude du philosophe n’a été plus proche de celle du street-artiste, bombes de peintures et masque en guise de bâton et besace ! Spinoza, c’est Banksy, c’est Bonom, c’est l’anonyme qui œuvre nuitamment à décorer la laideur de nos cités polluées : c’est celui qui met la force de l’idée à l’épreuve, par son corps, dans la ville... L’animal qu’il peint sur les trains et les ruines de la métropole, c’est forcément celui qui disparaît sous la pression de l’actuelle fuite en avant techno-capitaliste. Si le Grand Pingouin a déjà été emporté par le saccage écologique, peut-être que le

petit pingouin a encore une chance d’être sauvé. Petit pingouin, petit belge, petit Juif, petit humain seul et nu, digne et libre, sous son uniforme, qui va se dandinant sur la banquise en train de fondre. On pense à Alfred David, alias «Monsieur Pingouin»: quand je vais venir à mourir, on m’enterre dans mon costume pingouin. On a déjà fait la pierre tombale, avec deux pingouins (…). Quand je viens à mourir, après vous allez visiter un zoo, que ce soit en Belgique, en Allemagne, ou dans n’importe quel pays. Vous allez visiter le zoo, et voir les pingouins, vous criez « Alfred », et s’il y a un pingouin qui vient vers vous, c’est moi alors1. Il y a des questions qu’il vaut mieux ne pas prendre trop au sérieux. Pas pour les tourner en dérision, mais pour mieux les penser. Avez-vous déjà regardé comment marche le pingouin ? Alfred, belge typiquement belge, l’imite à merveille, il ne faut pas hésiter à s’en inspirer. Alfred, le pingouin, pour qui la question juive n’a pas été facile à vivre… mais je penserais plutôt à un texte de Marcel Liebman2 , dans lequel il raconte la situation de l’intellectuel progressiste d’origine juive s’engageant en faveur du droit à l’autodétermination des Palestiniens sur base de son adhésion à l’internationalisme prolétarien. Un récit à relire, le porte-parole de ce courant politique n’est rien d’autre qu’un pingouin ! Animal touchant, à la démarche maladroite, le pingouin est aussi une bête sourde et bruyante. Dans cet essai qui manie synthèse et mise en perspective, Ivan Segré cherche d’abord à sortir le bec de la glace idéologique : une invitation à ce dialogue entre amis qu’est la pensée ...

1. https://www.youtube.com/ watch?v=GqAqJtO-DHw 2. Marcel Liebman: «Conte: le pingouin imaginaire» in: Points Critiques, n°8, juillet 1981

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Les biographies d’Henri Raczymow. ANTONIO MOYANO

Raczymow, Henri ? Oui, bien vu, j’ai déjà parlé de lui dans Points Critiques1. Pour les vues panoramiques, il est bon de lire la totalité de l’œuvre d’un auteur. L’œuvre de Raczymow a deux veines bien distinctes (plus de trente titres à ce jour), veines qui quelquefois se recoupent : d’un côté, l’autobiographie familiale, de l’autre, la biographie littéraire. La première concerne des quasi-anonymes, c’est-à-dire les siens, une famille juive frappée par la shoah, de l’autre des êtres plus ou moins illustres : le très venimeux Maurice Sachs, mais qui donc se cache derrière le Charles Swann de l’œuvre de Marcel Proust ? Et Louis Bouilhet, vous connaissez, le dédicataire du célébrissime Madame Bovary de Flaubert ?

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es biographies de Raczymow font songer à ces dessins où l’on doit détecter la « figure cachée » dans les méandres d’un dessin. Les figures illustres (surtout si l’aura d’une œuvre immortelle les inonde) n’ont pas besoin de ce qu’on appelle communément le contexte historique. Mélancolie d’Emmanuel Berl2 est exemplaire à cet égard. Qui donc est cet homme né en 1892 et mort en 1976 ? Je ne le connais que par Patrick Modiano et son livre Emmanuel Berl, Interrogatoire3 . Raczymow écrit « Les grands hommes m’écrasent ; et parmi ceux-ci les grands écrivains davantage encore. Les seconds couteaux, en revanche, m’agréent ; et singulièrement ceux, parmi eux, qu’on appelait jadis les « mineurs » me séduisent presque toujours. » Voilà, c’est dit, Berl est un écrivain mineur. À quoi bon alors s’intéresser à lui ? Il fut un témoin de premier rang de l’entredeux-guerres, l’ami de tant d’écrivains, de Jean Cocteau à Paul Morand, de Drieu

© Gecko

La Rochelle à André Malraux, Jean d’Ormesson ou Patrick Modiano. Raczymow est sévère sur l’aveuglement politique de Berl, n’a-t-il pas été séduit par Pétain ? Alors que je n’avais pas l’intention de lire Berl, Raczymow a réussi son coup : un jour ou l’autre, je le lirai. Quel titre choisir ? Je vois dans le catalogue en ligne des bibliothèques de Bruxelles que bien des titres sont disponibles : Nasser tel qu’on le loue, Sylvia, La fin de la IIIe République : 10 juillet 1940, Présence des morts, Méditation sur un amour défunt, Mort de la morale bourgeoise, D’Attila à Tamerlan… Dans ma prime jeunesse, j’ai beaucoup fréquenté, sans le savoir, sa pétulante épouse: la célèbre Mireille du Petit Conservatoire

de la chanson, rappelez-vous! Mireille (Hartuch) fut l’épouse d’Emmanuel Berl et ce pendant plus de 40 ans. Qu’est-ce qu’elle était comique avec son obsession de la diction. Quoi ? Répétez, parlez plus fort, je ne vous comprends pas. Le public veut vous entendre ! L’émission durait trente minutes et passait le samedi après-midi. C’est là que j’ai vu pour la toute première fois Dick Annegarn ou Pierre Akendengué, le chanteur gabonais. Des flonflons, des airs de musette émanent d’Elle chantait Ramona 4. Impossible pour moi de passer à côté de ce livre, ma maman s’appelait Ramona. Venue des USA, la célèbre chanson Ramona date de 1927. « Comment Anna et Étienne se sont-ils rencontrés ? » est la première phrase du livre. Oui, vient un temps où vous ne trouverez plus personne pour vous répondre, tous les témoins étant morts. « (ils) habitaient le même quartier, c’était tout sauf le hasard, celui de Belleville ». Et que disait Étienne ? « Que rien n’était écrit là-haut de ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas, que tout dépendait des hommes, seulement des hommes, des

salauds et des mentsh, des exploités et des exploiteurs, des prolétaires qui n’avaient à perdre que leurs chaînes ». Ce livre tente de faire le portrait de la mère, et en creux celui du père. C’est aussi une méditation sur le temps, le temps cruel qui efface tout. « Comment parler d’eux davantage, d’eux encore un peu ? Il m’aura fallu inscrire leurs noms une fois encore sur une page, les renommer. »

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e souvenir ce n’est pas forcément triste, c’est même très rock’n’roll ! Surtout si on explore l’époque des premiers émois érotico-amoureux avant même la conclusion de la fameuse affaire : cesser d’être puceau. Un garçon flou5 nous raconte les aventures d’un certain Richard Federman, étudiant en Lettres, fin connaisseur de L’Éducation sentimentale de Gustave Flaubert, et qui ne sait plus où donner de la tête tant il est amoureux de celle-ci et puis d’une autre, et sans doute que la troisième serait le nec-plus-ultra. Mais la plus inaccessible reste néanmoins cette rapatriée de l’Algérie, la très belle Madame Solange Sarfati, celle qui chantonne Ramona chaque fois que son mari l’agace. Nous sommes dans la France de l’avant Mai’68, et c’est un régal de cueillir les allusions aux évènements de Mai. « La vie est compliquée. Si je fais un bilan même très rapide, même approximatif, de la mienne, de quelque côté que je me retourne, je ne vois qu’un paysage brouillé comme des œufs, comme des yeux qui ont versé des larmes… » Que les femmes lui permettent de voir moins flou, c’est tout le mal qu’on souhaite à ce Richard !

1 Points Critiques, n°332, janvier 2013 2 Gallimard, Collection Blanche, 2015, 204 p. 3 Gallimard, Collection Témoins, 1976, 198 p. 4 Gallimard, Collection Blanche, 2017, 137 p 5 Gallimard, Collection Blanche, 2014, 224 p..

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Mémoire

Mémoire

Retour à Ravensbrück GÉRARD WEISSENSTEIN

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arfois, à l’improviste, le passé revisite le présent ...

Ma tante Hélène vivait à Malmö, en Suède, depuis la guerre. Elle est morte au milieu des années 70, et je ne l’ai rencontrée que trois ou quatre fois. C’est elle - et non mes parents - qui m’a raconté les camps. Parce qu’elle les avait vécus. Elle a été internée à Auschwitz, où elle a perdu son mari, puis à Ravensbrück, avant d’en être libérée par La Croix Rouge suédoise. Dans les années 60 et 70, elle a parcouru le monde pour témoigner de son expérience concentrationnaire. Je possède des photos d’elle en Inde, en Chine, en Israël, en Turquie, en Amérique latine… Dans ma famille, on l’appelait la « Reise Tante », la « tante qui voyage ». À la fin de sa vie, elle m’a emmené à Berlin-Est où nous

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avons été reçus comme des rois : sous couvert du Comité Auschwitz, ma tante, consul honoraire d’Autriche à Malmö, se livrait à des activités d’espionnage au profit de l’Allemagne de l’Est, activités que, me considérant comme son héritier spirituel, elle aurait bien voulu me voir poursuivre… Tout un personnage donc… Et ce personnage est revenu me visiter il y a quelques semaines, au cours d’un voyage à vélo entre Berlin et Copenhague. L’itinéraire de ce voyage a été préparé par un des amis qui m’accompagnaient. Je ne suis donc pour rien au fait que la 2ème étape du périple de 650 km s’arrête… à Ravensbrück. Mon ami ignore même qu’il y avait eu là un camp de concentration… Nous logeons à l’auberge de jeunesse. Elle se trouve à l’entrée même du camp:

ses bâtiments sont ceux qui abritaient à l’époque les officiers allemands. Nous visitons le Mémorial, dans l’enceinte du camp. J’y découvre une plaque explicative de la Mission Bernadotte, cette mission de La Croix Rouge suédoise qui obtint en 1945 le sauvetage d’un grand nombre de Juifs transférés ensuite en Suède. Un peu ému, je signale à mes amis que c’est très précisément l’itinéraire de ma tante. Plus loin, des bâtiments administratifs. Une fenêtre s’ouvre sur un bureau occupé par une employée, ses innombrables dossiers et, bien sûr, un PC. Impulsion subite, totalement non raisonnée : je frappe à la porte, j’entre, je salue l’employée, m’excuse de mon intrusion et, rassemblant mon allemand, je lui dis que ma tante a été internée ici et qu’elle y a peut-être laissé des traces. L’employée interrompt son travail, me considère avec intérêt. - Le nom de votre tante ? -Soit son nom de jeune fille, Weissenstein, soit son nom de femme mariée, Freud. Elle tapote quelques instants sur son PC … et tout l’itinéraire d’Hélène Freud surgit sur l’écran ! Née le 24 juillet 1901 à Adlerkosteletz (Tchécoslovaquie), nationalité autrichienne, arrivée à Ravensbrück en provenance d’Auschwitz le 16 septembre 1943, immatriculée 23156, prisonnière politique, juive sang mêlé (« Mischling »), libérée le 27 avril 1945 et transférée au Musée Nya de Malmö. Je n’en crois pas mes yeux … et d’ailleurs ils deviennent humides. Tante Hélène me fait un grand sourire complice de là où elle est, « Tu vois, mein Neffe, mon neveu, je t’avais

dit qu’on n’échappait pas à son passé, et le mien, c’est aussi le tien… » La fin de cette histoire va de soi. Je remercie longuement l’employée, je lui dis que j’ai conservé des objets ramenés des camps par ma tante: des couverts, des vêtements, son n° d’enregistrement, un triangle rouge, et qu’ils seraient plus utiles au Mémorial de Ravensbrück que dans ma cave … Ces objets sont donc retournés aujourd’hui là d’où ils venaient… Si un jour vous allez à Ravensbrück, vous les verrez dans l’une ou l’autre des vitrines du musée.

Merci à Monika Schnell d’avoir interrompu son travail pour m’écouter. Les sources d’information qui ont permis au Mémorial de Ravensbrück de retrouver les traces d’Hélène Freud: archives de l’Institut Pamieci Narodowej de Varsovie, Service public fédéral belge de sécurité sociale (service des victimes de guerre), archives de la protection civile de Malmö

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Fiction

Fiction

Bavarde comme une carpe IRÈNE KAUFER

© Ariane Bratz

Ecoutez les gars : ce n’est pas parce que ma voix ne porte pas que je ne crie pas à l’intérieur. Cessez de me regarder avec cet air bovin, ou plutôt ovin. Moi aussi, je souffre. Moi aussi, j’ai mal. Moi aussi, j’ai le cœur qui saigne, même si mon sang est froid. Au moment où on me coupe en deux, tschak ! Qu’est-ce que vous croyez ? Que je rigole ?

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ersonne ne semble se préoccuper de nous, peuples des eaux, des lacs et des océans, des étangs et des rivières. On peut traiter les chasseurs de monstres, les bouchers d’affreux sadiques, mais les pêcheurs, oh les pêcheurs ! Des doux, des gentils, des contemplatifs, qui ne feraient pas de mal à une mouche, en dehors de celles dont ils se servent pour nous appâter. Quant à nous, nous passerions de vie à trépas sans le moindre hoquet. Qui réclame de nous étourdir avant le coup de couteau fatal... ?

Nos souffrances commencent pourtant bien avant les vôtres : imaginez que, dans l’herbe que vous broutez avec insouciance, quelqu’un ait glissé des lames de rasoir. Eh bien, l’hameçon, c’est ça. Ou encore que, tandis que vous gambadez dans la prairie, toujours avec cette même insouciance qui vous caractérise, soudain un filet s’abat sur vous : vous avez beau vous débattre, ça ne sert à rien, sinon à vous briser les pattes et finalement, vous serrer un peu plus, jusqu’à vous empêcher de respirer. Voilà, vous avez une idée de notre capture. Et en plus, sur le bateau, paraît que certains d’entre nous ont le mal de mer. C’est ça, c’est ça, vous pouvez ricaner. Je n’hésite pas à le dire, nous qui vivons dans l’eau, nous formons une minorité opprimée. Paraît que nous manger, c’est bon pour la santé. Avec tous les métaux qu’on se tape,

les sorties d’égouts, les sacs plastique, j’ai des doutes. Tenez l’autre jour, j’ai failli me cogner à un sac Fnac, la facture était encore à l’intérieur ; celui ou celle qui s’en était débarrassé dans mon étang avait acheté « Voir son steak comme un animal mort. Véganisme et psychologie », de Martin Gibert. Après j’ai regardé sur Gloogloogle : aucune trace de « Voir sa darne comme un poisson mort ». Voilà, vous-mêmes vous vous fendez la poire. Elle est où, la solidarité animale ? Quant aux militants de Gaïa, si vous en rencontrez dans un aquarium, téléphonez-moi. Et pire encore, ce qu’on appelle si poétiquement « fruits de mer », pour qu’en les assassinant, les décortiquant parfois à vif puis en les dévorant, les plus sensibles des humains pensent davantage à une banane qu’à un être vivant, et donc souffrant ! Nos droits-de-l’animalistes à géométrie variable savent détourner le regard devant un homard aux pinces entravées, et le couteau à huîtres reste en vente libre, malgré l’explosion du nombre de victimes, particulièrement en période de fête de fin d’année, où les stocks de commisération encore disponibles semblent s’épuiser sur le sort de la dinde.

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h bien, j’en ai assez de ce monde cruel, trop cruel pour mes semblables, avec ou sans écailles. J’ai décidé de monter un syndicat, que j’appellerai « Carpe Diem ». Tous les vivants aquatiques sont les bienvenus, jusqu’à la moindre algue, mais je me réserve le poste de présidente, trésorière et porte-parole. Le décumul, c’est pour plus tard. Plus jamais on ne dira « muet comme une carpe », plus jamais on ne plaisantera de ma taille en me traitant de « carpette ». Mon premier rendez-vous est déjà fixé, avec l’UPJB. Pourquoi l’UPJB ? Parce que plus que toute autre, cette organisation semble se préoccuper de la souffrance, d’où qu’elle vienne, sans ostracisme aucun. Ces femmes et ces hommes qui ne supportent pas le sort fait aux

Palestiniens – pourtant moins malmenés que nous – devraient avoir une oreille pour nos revendications légitimes, d’autant qu’elles les concernent. Eh oui ! Lors du dernier Seder – qu’on pourrait grossièrement comparer à votre Fête du Mouton, en termes de cruauté - l’UPJB avait proposé de la carpe farcie. Des humanistes ! Des écolos ! Des révolutionnaires ! Mais pour nous torturer, aucune hésitation ! Finalement, il leur a fallu renoncer, mais davantage pour des motifs économiques que par soudaine compassion.

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os discussions seront peut-être serrées, car notre liste est longue d’exigences pour une meilleure gouvernance, écologique et sociale, des zones liquides. Si vous nous rejoignez, au lieu de rire bêtement, nous pourrons, ensemble, plutôt que de nous battre pour nos petits privilèges, construire le meilleur des mondes vegan. Mais en attendant ce jour, notre première revendication, sur laquelle nous ne transigerons pas, est la popularisation d’un nouveau produit de Pessah: les « gefilte fishsticks ». Je vous vois venir : dans « fishstick » il y a « fish », et on m’accusera d’une défense corporatiste des carpes, comme si je m’en foutais du cabillaud de l’Atlantique ou pire, avec ses relents ethnico-politiques, de la perche du Nil. Absolument pas ! Car entre nous, nous pouvons oser la franchise : il y a autant de traces de mes congénères dans les fishsticks que d’agneau dans les merguez de couscous en boîte : des restes de vieux et de malades qui suppliaient pour une dernière piqûre. Et maintenant, silence, les négociations vont commencer !

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Voir

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Voyage au pays du collage et des collagistes JACQUES ARON

En ouvrant cette chronique dans le précédent numéro de Points critiques, je ne me doutais pas de l’abîme de perplexité dans lequel elle allait rapidement m’entraîner. L’imagination de l’homme est infinie et que n’a-t-elle déjà produit d’images qui se nourrissent les unes des autres, se dévorent et se renouvellent sans qu’aucune règle ait jamais présidé à leur (dé)formation. Ainsi en sera-t-il de mes dérives à partir de ce merveilleux polyptique des frères Van Eyck. « Google images » le met en permanence à votre portée et son cadre, vidé à l’occasion de sa restauration, s’est planté face aux Thermes sur la plage d’Ostende, où l’on croit voir encore passer l’ombre du maître des masques et de l’entrée du Christ à Bruxelles, James Ensor. L’agneau de Dieu – c’est le titre du tableau en néerlandais – court toujours dans notre imaginaire. La restauration du tableau nous

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en dit long sur le soin mis par les peintres à rendre la beauté du monde sensible, à diffuser pour tous cette figuration du texte biblique née dans de coûteux parchemins. Mais qui déchiffrera jamais les associations qu’il suscita dans l’esprit des peintres, de leurs commanditaires, de leurs conseillers théologiques ? On sait seulement que le tableau fut « sponsorisé » par le couple qui figure sur deux de ses volets extérieurs : Joos Vijd et Elisabeth Borluut, riches Gantois et administrateurs de biens d’Église, contre la promesse de messes quotidiennes pour le salut de leur âme. Je n’ai pas l’espoir de sauver mon âme par mes collages. Les six siècles qui nous séparent de ce couple de donateurs nous ont ôté certaines illusions et nous en ont donné d’autres. Ce que j’aperçois à présent à travers le cadre vide se nourrit à la fois de

l’histoire et des mythes qu’ont connus les Van Eyck, et de ce qu’ils n’auraient pu imaginer du destin de l’humanité. Que sont devenus les Dieux qui occupent le registre supérieur, et leurs anges musiciens ? Vêtus des plus riches tissus qui faisaient la renommée de Gand et la misère de son prolétariat naissant et toujours en révolte. Alors qu’Adam et Ève sont encore nus. Où donc est passé le serpent ? Et qu’est-il advenu de ceux qui occupent le registre terrestre inférieur, chevaliers, gens d’Église aux habits orgueilleux ou misérables ? Personne n’y travaille à la sueur de son front cette terre si verdoyante. À l’horizon, à la limite de cette étroite bande de ciel nuageux qui nous sépare des dieux, se profilent les clochers et les toits de ces villes qui font la fortune de nouvelles classes sociales émergentes et financent malgré elles les ambitions démesurées des ducs de Bourgogne. Ce qui anime d’abord mes variations sur ce mystère de l’incarnation, c’est sûrement le mouvement de l’histoire aux accélérations parfois fulgurantes, qui viennent briser la

rigueur statique du chef-d’œuvre flamand. Toutes ces figures hiératiques autour d’un axe central, celui du Dieu père et pape, de son fils en agneau sacrifié et de la fontaine de vie qui en sourd. Un moment de temps suspendu en un ordre idéal. Mais voici que déjà s’agite le souffle des deux païens qui nous reviennent du Sud. La belle et fragile harmonie se trouble, quelques décennies à peine après ce symbole éclatant qui nous demeure en héritage. Les dieux du vent qui président à la naissance de Vénus – Ô Botticelli – ébranlent les divinités chrétiennes bientôt déchirées par la Réforme. Quelques figures du passé descendent sur la plage et tentent de remonter le cours du temps ; on les nomme aujourd’hui réactionnaires. Le beau fixe de l’harmonie divine ne reviendra plus, même si des foules en prière implorent de temps en temps son retour. À l’ouest du Jourdain, rien de nouveau.

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Humeurs judéo-flamandes

Humeurs judéo-flamandes

Pauvre Van Gogh! ANNE GIELCZYK Alle begin is moeilijk, dit-on. Parmi les débuts les plus difficiles, commencer un article est, me semble-t-il, de loin l’exercice le plus ardu. Vous l’aurez compris, comme d’habitude, on n’attend plus que ma chronique pour boucler ce numéro. Mais par où commencer? Les journées passent et rien ne vient. Comment me sortir de la torpeur estivale et faire monter l’adrénaline? En fait, il ne fait même pas chaud. Depuis plusieurs jours le ciel est gris et il pleut. Ça doit être ça qui me déprime. Je cherche des excuses? Mais oui, je vous le concède, je procrastine. Oui je sais, ce mot est difficile à prononcer. C’est à cause de ces r mal placés, un peu comme dans infarctus. Figurez-vous que j’en ai fait un récemment. Quoi? Un infarctus pardi! Enfin ce n’était pas un vrai infar, mais ce qu’on appelle un Takotsubo. Il a tout de l’infar mais ce n’en est pas un, (Trump dirait, «fake news») car mes coronaires sont en parfait état. Aucune cause organique mais les mêmes symptômes: douleur aigüe et prononcée dans la poitrine irradiant jusque dans les mâchoires. Le cœur se contracte et prend la forme d’une jarre, celle que les Japonais utilisent pour attraper les poulpes, le Takotsubo. De là son nom. On n’en connaît pas la cause si ce n’est que cela intervient souvent après une rupture amoureuse, c’est pourquoi les Américains l’ont baptisé «broken heart syndrom», le syndrôme du cœur brisé. Personnellement je n’ai pas de chagrin d’amour, le mystère reste donc entier.

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M

ais donc, la procrastination. Je remets à demain ce que je devrais faire aujourd’hui. Est-ce à dire que je suis paresseuse? Eh bien non, bien au contraire!

Selon le professeur Joseph Ferrari, de l’université DePaul de Chicago, le procrastineur n’est pas un je m’enfoutiste mais un perfectionniste. Il a peur de ne pas être à la hauteur et de passer pour un incapable. Le professeur Ferrari est bien placé pour le savoir, il est l’organisateur de la «Procrastination Research Conference» de Chicago. Vous vous rendez compte, toute une conférence pour se pencher sur mon problème! En procrastinant, j’anticipe en quelque sorte les critiques: «je sais ce n’est pas très bon, mais je m’y suis pris trop tard». Mon père déjà m’avait exposé la situation quand je lui présentais de mauvais résultats scolaires «tu as le choix, ou tu es incapable ou tu es fainéante». Le choix était vite fait. Depuis, je n’ai de cesse de prouver que je ne suis pas bête quitte à passer pour une fainéante, que je ne suis pas donc, c’est la faculté qui le dit. Et je ne suis pas la seule, loin s’en faut, 1 personne sur 5 procrastine et parmi les étudiants ce phénomène serait en croissance exponentielle.

M

ais bon, je ne vais pas vous refaire, à moi toute seule, la conférence sur la procrastination de Chicago, j’ai trouvé ça le 1er août dans le Soir, en mal de copies je suppose. C’était juste avant que n’éclate le scandale des œufs contaminés. Après Publifin et le Samu social, on n’en est plus à un scandale près. Heureusement on a maintenant un nouveau gouvernement wallon et surtout un nouveau CDH. Depuis qu’il est allié au MR, il a changé de discours, ce qui est normal pour un parti qui est «en même temps», pour reprendre une formule à la mode, à droite et en même

temps à gauche. Prenez le mot «assistanat» par exemple, ça fait partie maintenant du vocabulaire du CDH, «mettre fin à l’assistanat» c’est de droite mais ça veut dire qu’«il faut responsabiliser les allocataires sociaux (…)», qui serait plutôt à gauche, puisqu’on regarde le citoyen «d’’égal à égal» que l’on «accompagne dans leur projet de vie».

M

ais, c’est de tout autre chose que je voulais vous parler en fait. Pendant les vacances, j’ai passé quelque temps en Catalogne avec mon amoureux. On était pénards dans un petit village près de Gérone mais mon amoureux a voulu faire les soldes. Nous sommes donc partis une journée à Barcelone. Mal nous en a pris. C’était l’enfer. Des touristes partout et une chaleur torride. Barcelone a atteint un niveau tel de locations touristiques que des habitants se voient contraints de déménager. Mais bon, on était là pour les soldes et c’est comme ça que nous sommes tombés en arrêt devant la vitrine de Louis Vuitton, Passeig de Gracia, l’avenue Louise de Barcelone. Un petit sac ridicule trônait fièrement devant une reproduction géante du «Champs aux blés avec cyprès» de Van Gogh dont il semblait être le reflet. Cette petite chose –très laide- affichait un prix

de 2100 euros. Rien que ça! Ce Van Gogh fait partie d’une série de 5 tableaux dont la Joconde, un Rubens, un Titien et un Fragonard, qui viennent orner quelques sacs Vuitton grâce aux efforts conjugués de l’artiste, l’américain Jeff Koons et de l’industrie de luxe LVMH, «leader mondial des produits de haute qualité» dont fait partie Vuitton. Les musées à qui appartiennent ces oeuvres participent aux bénéfices.

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oilà des gens qui ne sont pas des «assistés», mais des êtres responsables qui ont un projet de vie bien tracé. On ne peut pas en dire autant de Van Gogh qui a refusé de devenir marchand d’art, parce que l’art n’est pas une marchandise, et qui, toute sa vie, s’est fait assister sans vergogne par son frère et par le docteur Gauchet. Je ne me prononcerai pas sur la valeur artistique de ces objets («de haute qualité» ne l’oublions pas). Même la laideur peut être artistique. Et puis Vuitton se veut une «marque transgressive» et Jeff Koons se targue d’être un artiste qui bouscule les codes de l’art. Pour lui, ces sacs ne sont pas de simples copies mais «une transcendance». Le principal intéressé, Vincent Van Gogh, dont on peut dire avec le recul qu’il a pas mal bousculé les codes de l’art, n’est plus là pour donner son avis. 37


! ‫ייִ דיש ? ייִ דיש‬

Yiddish ? Yiddish !

‫ווארצל ַארויס‬ ָ ‫ֿפונעם שיינעם‬ funem sheynem vortsl aroys - De la belle racine HENRI WAJNBLUM

Nous publions ici les trois dernières strophes de ce chant issu du folklore yiddish

‫‏‬,‫צווייַ ג ֿפונעם בוים‬

aroys foygl sheynem funem

,vortsl funem boym

.aroys feder sheyner a iz

‫‏‬,‫ווארצל‬ ָ ‫בוים ֿפונעם‬

‫‏‬,‫ווארצל ֿפון דער ערד‬ ָ

,vortsl fun der erd

.‫שאֿפן הימל און ערד‬ ַ ‫בא‬ ַ ‫זינט ס׳איז‬

.erd un himl bashafn s’iz zint

.‫איז ַא שיינער ֿפעדער ַארויס‬ ‫‏‬,‫ֿפעדער ֿפונעם ֿפויגל‬

,foygl funem feder

‫‏‬,‫ֿפויגל ֿפונעם נעסט‬

,nest funem foygl

‫‏‬,‫נעסט ֿפונעם צווייג‬

‫ֿפון דעם גוטן קישן ַארויס‬

,tsvayg funem nest

.‫איז ַא שיינע מיידל ַארויס‬

,boym funem tsvayg

‫‏‬,‫מיידל ֿפון דעם קישן‬

,vortsl funem boym

‫קישן ֿפונעם ֿפעדער‬

,erd der fun vortsl

aroys kishn gutn dem fun .aroys meydl sheyner a iz kishn dem fun meydl ,feder funem kishn

‫‏‬,‫ֿפעדער ֿפונעם ֿפויגל‬

,foygl funem feder

‫‏‬,‫ֿפויגל ֿפונעם נעסט‬

‫‏‬,‫צווייַ ג ֿפונעם בוים‬

‫‏‬,‫ווארצל‬ ָ ‫בוים ֿפונעם‬

,‫ָוארצל ֿפון דער ערד‬

.‫שאֿפן הימל און ערד‬ ַ ‫‏בא‬ ַ ‫זינט ס׳איז‬

.erd un himl bashafn s’iz zint

‫ֿפונעם שיינעם ֿפעדער ַארויס‬

,nest funem foygl

aroys feder sheynem funem

,tsvayg funem nest

aroys kishn guter a iz

‫‏‬,‫נעסט ֿפונעם צווייַ ג‬

‫‏‬,‫צווייַ ג ֿפונעם בוים‬

‫גוטער קישן איז ַא ַארויס‬

‫‏‬,‫קישן ֿפונעם ֿפעדער‬

,boym funem tsvayg

,feder funem kishn

,vortsl funem boym

,foygl funem feder

,erd der fun vortsl

,nest funem foygl

,‫ווארצל‏‬ ָ ‫בוים ֿפונעם‬,

‫‏‬,‫ווארצל ֿפון דער ער‬,‫ד‬ ָ

.‫שאֿפן הימל און ערד‬ ַ ‫‏בא‬ ַ ‫זינט ס׳איז‬ .erd un himl bashafn s’iz zint‫‏‬ 38

‫ֿפונעם שיינעם ֿפויגל ַארויס‬

,boym funem tsvayg

,‫ֿפונעם ֿפונעם ֿפויגל‬

Polina Belikovsky interprète « funem sheyne vorstl aroys » • © BT TL via YouTube.com

Du bel oiseau Est sortie une belle plume. Plume de l’oiseau, Oiseau du nid, Nid de la branche Branche de l’arbre, Arbre de la racine, Racine de la terre, Depuis qu’ont été créés le ciel et la terre. De la belle plume Est sorti un bon coussin Coussin de la plume, Plume de l’oiseau Oiseau du nid,

‫‏‬,‫ֿפויגל ֿפונעם נעסט‬

Remarques

,‫נעסט ֿפונעם צווייַ ג‬

‫ ֿפונעם‬ ‫ ס׳איז‬

,tsvayg funem nest

Nid de la branche branche de l’arbre Depuis qu’ont été créés le ciel et la terre. De ce bon coussin Est sortie une belle fille. Fille du coussin, Coussin de la plume, Plume de l’oiseau Oiseau du nid Nid de la branche Branche de l’arbre Arbre de la racine, Racine de la terre, Depuis qu’ont été créés le ciel et la terre.

de le ou de la contraction de ‫ ﬠס איז‬il est 39


Vie de l’UPJB

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Nos parents ne sont pas nés en Belgique - 2 JO SZYSTER

L

a question des origines se pose pour toute une génération de juifs belges dont les parents ne sont pas nés ici… D’où viennent-ils ? Pourquoi et quand ont-ils quitté leur pays d’origine ? Deuxième volet: Nos parents avant la création de «Solidarité juive».

Entre 1880 et 1930, environ un tiers des Juifs d’Europe de l’Est et d’Europe centrale quittent leur pays natal et émigrent, principalement vers l’Amérique. Anvers et la Red-Star sont des étapes importantes de ce grand voyage… même si nombreux sont ceux qui s’arrêtent dans la métropole où une communauté juive existe depuis le 16ème siècle (1).

UNE IMMIGRATION AUX COURANTS MULTIPLES L’immigration du début du 20ème siècle comprend beaucoup de jeunes nés entre 1903 et 1932. Certains sont bundistes ou communistes, ils viennent souvent de Pologne, de la Russie tsariste et de l’Empire Austro-Hongrois (1). En Belgique, ces Juifs de gauche militent à la MOE/MOI (Main-d’Oeuvre Etrangère/Main-d’œuvre Immigrée), plus particulièrement dans sa « Yiddishe Sektsie ».

LE BIROBIDJAN, LA RÉPONSE SOVIÉTIQUE À LA « QUESTION JUIVE »

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1931 à Woluwé

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destiné à aider les populations juives pauvres à se construire une existence nouvelle par le travail manuel et agricole. C’est l’ORT : acronyme du nom russe « Obshestvo Remeslennogozemledelcheskogo Truda », (Société pour le travail manuel et le travail agricole). L’ORT a sa branche belge, c’est l’« Organisation, Reconstruction, Travail ». Plusieurs jeunes de l’Union sportive des jeunes juifs (liée à Solidarité juive) y ont appris un métier.

Bien avant la Révolution d’octobre, la « question juive » fait déjà l’objet d’une réflexion en Russie tsariste. En 1880, à Saint-Pétersbourg, des intellectuels et des financiers juifs créent un mouvement

« La Solution de la Question juive en Union Soviétique ». Tous les trois sont nés en Pologne et, pour se soustraire au service militaire polonais d’avant-guerre, ils se sont amputé d’une ou deux phalanges ! Sam et Boris sont venus en Belgique pour poursuivre leurs études universitaires, Vladek était tailleur. Leurs amis juifs de la MOI (Main d’œuvre Immigrée) les avaient surnommés « La rédaction sans phalanges ». Sam Potasznik et Vladek Rakower ont été fusillés par les Allemands en 1943…

LA DÉSILLUSION DU PACTE GERMANO-SOVIÉTIQUE En 1936, les troupes fascistes du général Franco attaquent la République espagnole. Des brigades internationales destinées à défendre la République se constituent un peu partout Europe. En Belgique, ces brigades comptent de nombreux Juifs, qui rejoindront plus tard « Solidarité juive » tels Dov Liebermann, Rachel et Dolly Gunzig. Les Juifs représentent 8% environ du contingent alors que les Juifs belges ne représentent même pas 1% du total de la population.

D’autres immigrés sont actifs dans des mouvements culturels tel que le « Kultur Farein », ou dans les « patronatn », ces groupements de juifs originaires d’une même ville ou du même shtetl qui aident notamment les prisonniers politiques (en Pologne par exemple). Il y a enfin le courant qui promeut le concept d’une nation juive : le mouvement « Gezerd » (Association pour l’Établissement des Travailleurs juifs sur la Terre), et « Prokor » qui défend l’émigration au Birobidjan, premier territoire juif du 20ème siècle, créé en 1934 en Union Soviétique.

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Vie de l’UPJB

Brochure publiée par le Prokor

Plus tard, avant la guerre 40-45, des Juifs communistes d’Europe, des EtatsUnis et du Canada s’opposent au projet sioniste de créer un « Foyer national juif » en Palestine. Ils préfèrent soutenir le projet soviétique d’une installation juive au Birobidjan et créent un mouvement qu’ils appellent Prokor, « Proletarishe Kolonizatsiè in Ratn Farband », « Colonisation Prolétarienne en Union Soviétique ». A cette époque, en Belgique, trois futurs membres de Solidarité juive, Sam Potasznik, Moszek Rakower (dit Vladek) et Boris Szyster rédigent une brochure

En août 1939, le monde (et les militants communistes en particulier) apprend avec stupeur la conclusion du pacte de non agression germano-soviétique. Les militants communistes juifs réagissent en se regroupant de façon informelle sous une nouvelle appellation : ce sera la naissance de « Solidarité juive ». Neuf mois plus tard, l’armée allemande envahit la Belgique et impose immédiatement ses ordonnances anti-juives, c’est le début d’un autre combat …

(1): voir l’article dans POC n°371 mai-juin 2017

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Un été révolutionnaire

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CARTE DE VISITE

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Vie de l’UPJB - Jeunes

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Vie de l’UPJB - Jeunes

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L’UPJB Jeunes est le mouvement de jeunesse de l’Union des progressistes juifs de Belgique. Elle organise des activi-

ANTONIN MORIAU

tés pour tous les enfants de 6 à 15 ans dans une perspective juive laïque, de gauche et diasporiste. Attachée aux valeurs

2017 est la date anniversaire de deux événements importants pour les gênes constitutifs de l’UPJB. Il y a d’abord le centenaire de la Révolution d’octobre, un événement majeur pour la gauche européenne, et particulièrement pour un mouvement comme le nôtre, fondé par des membres de la résistance juive communiste. Ensuite, les cinquante ans de la Guerre des Six jours et le point de départ de la colonisation des territoires palestiniens. Une colonisation illégale et meurtrière contre laquelle l’UPJB, en exigeant le respect du droit international et des populations palestiniennes, se bat encore aujourd’hui. Ces deux anniversaires symbolisent à la fois ce qui forme la base historique de l’UPJB - son lien avec l’extrême gauche – et ses combats actuels - son affirmation d’un judaïsme qui puisse être critique envers Israël.

répétitifs. Nous décidons donc d’élargir les thèmes en les mettant au pluriel: ce sera soit “Les révolutionS” soit “Les occupationS”, avec à chaque fois la référence à la date anniversaire.

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de l’organisation mère, l’UPJB Jeunes veille à transmettre les valeurs de solidarité, d’ouverture à l’autre, de justice sociale et de liberté, d’engagement politique et de responsabilité individuelle et collective. Chaque samedi, l’UPJB Jeunes accueille vos enfants au 61

Reste à voter. Le choix se porte à la quasi unanimité sur “Les révolutions”, avec bien sûr Octobre 17 en point de mire. Pourquoi ce choix? Parce que l’histoire compte d’autres combats et d’autres révolutions que celle d’Octobre, des combats dont on peut s’inspirer pour créer des jeux amusants et instructifs. Ce qui est évidemment moins le cas avec le sujet “Les occupations” qui paraît plus compliqué à faire sortir d’un schéma de jeu unique. Par ailleurs, d’un point de vue pédagogique, on peut parler de la révolution russe et de ses conséquences avec un recul historique que ne permet pas l’occupation de la Palestine ...

Du coup, apparaît l’idée d’un camp à deux thèmes: un Grand Jeu sur un anniversaire et des activités plus spécifiques pour l’autre. Cette suggestion se révèle tout aussi compliquée, avec en plus un risque de confusion pour les enfants. Survoler deux sujets, c’est prendre le risque de rester superficiel et donc finalement d’être contreproductif. Il faut donc choisir un des deux sujets. Mais comment? En réfléchissant à l’aspect pratique. Qu’il s’agisse de l’occupation des territoires palestiniens ou de la révolution russe, la difficulté est la même: les jeux risquent d’être vite On planche sur le sujet

Alors, quand nous nous retrouvons avec les moniteurs pour décider du thème du camp d’été 2017 - ce thème qui rythmera pendant deux semaines les jeux, les chants et les discussions à travers

lesquels nous proposerons aux enfants une problématique accompagnée d’une grille de lecture et de réflexion - nous conluons rapidement que ce thème doit être lié à l’un de ces anniversaires. Ou même aux deux…Lier les deux sujets, dégager un thème unique qui permettrait d’en parler conjointement? Une piste abandonnée face à la difficulté de lier deux événements aussi éloignés historiquement et géographiquement.

C’est parti pour deux semaines de camp, où nous chantons tous ensemble à chaque repas la Révolution Permanente de Georges Moustaki, où nous tentons de recréer, lors du Grand Jeu, la complexité de la situation de la Russie pendant la première guerre mondiale, qui a mené aux révolutions de février et d’octobre, Grand Jeu qui se termine par la traditionnelle grande bataille, opposant cette fois-ci les armées blanches et rouges. Pendant que les plus petits regardent l’adaptation en dessin animé de la Ferme des Animaux, les plus grands ont des jeux sur le Printemps arabe ou sur les Suffragettes. En espérant que ce regard porté sur les révolutions d’hier donne à nos enfants l’envie d’être les révolutionnaires de demain ...

rue de la Victoire, 1060 Bruxelles (Saint-Gilles) de 14h30 à 18h. En fonction de leur âge, ils sont répartis entre cinq groupes différents. SALVADOR ALLENDE (les enfants nés en 2008-2009) Moniteurs Alligator (Samuel)

0475 74 64 51

Mortimer

0483 65 71 31

Louise

0485 74 98 11

SEMIRA ADAMU (les enfants nés en 2006-2007) Moniteurs Miléna

0483 40 98 72

Pablo

0487 10 36 39

Ava

0484 32 50 26

JULIANO MER-KHAMIS (les enfants nés en 2004-2005) Moniteurs Edgar

0479 95 93 02

Jérémie

0485 14 45 70

MAREK EDELMAN (les enfants nés en 2002-2003) Moniteurs Guépard (Simon)

0470 56 85 71

Auroch (Andres)

0479 77 39 23

Wali

0479 02 77 73

Ketura

0485 20 46 13

JANUS KORCZAK (les enfants nés en 2000-2001) Moniteurs Impala (Tania)

0475 61 66 80

Hibou ( Eliott)

0488 95 88 71

Adélie (Laurie)

0477 07 50 38

INFORMATIONS ET INSCRIPTIONS Gecko (Antonin)

0486 75 90 53


Focus : Écoles juives, faut-il (y) croire ?

ÉDITORIAL 3 ANNE GRAUWELS

FOCUS École et religion La religion et l’école en chiffres Mon premier gros mensonge L’entre-soi communautaire juif anversois Les écoles juives de Bruxelles Une famille bruxelloise raconte Ganenou Anne Bibrowski-Brocki, une pionnière oubliée RUBRIQUE ISRAËL-PALESTINE Netanyahu, l’apprenti sorcier

CAROLINE SÄGESSER 4 CAROLINE SÄGESSER 5 GÉRARD WEISSENSTEIN 7 BARBARA DICKSCHEN 8 CAROLINE SÄGESSER 11 CAROLINE SÄGESSER 12 ANNE GRAUWELS 15 HENRI WAJNBLUM 16

PILPOUL L’abattage sans étourdissement est-il soluble dans le judaïsme? SABINE RINGELHEIM 19

AGENDA

I - IV

LIRE De l’écran au papier, les passionnantes chroniques d’André Markowicz TESSA PARZENCZEWSKI 23 Histoires de shmattès

TESSA PARZENCZEWSKI 24

La démarche du pingouin sur la banquise … Ivan Segré et la question juive. ELIAS PRESZOW 25 Les biographies d’Henri Razcymow MÉMOIRE Retour à Ravensbrück

Editeur responsable : Anne Grauwels, rue de la Victoire 61, B-1060

FICTION Bavarde comme une carpe

ANTONIO MOYANO 28

GÉRARD WEISSENSTEIN 30

IRÈNE KAUFER 32

VOIR Voyages au pays du collage et des collagistes 2

JACQUES ARON 34

HUMEURS JUDÉO-FLAMANDES Pauvre Van Gogh

ANNE GIELCZYK 36

YIDDISH ? YIDDISH ! ‫ווארצל ַארויס‬ ָ ‫ֿפונעם שיינעם‬ funem sheynem vortsl aroys - De la belle racine

HENRI WAJNBLUM 38

VIE DE L’UPJB Nos parents ne sont pas nés en Belgique - 2 UPJB JEUNES Un été révolutionnaire

JO SZYSTER 40

ANTONIN MORIAU 42

Plus d’actualité, plus de contenus, l’intégralité des interviews, l’agenda mis à jour, ... sur www.upjb.be

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n°372 - Points Critiques - septembre/octobre 2017