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Une fenêtre sur les découvertes et les innovations à l’Université d’Ottawa

Automne 2010

Perspectives sur la recherche Un segment de la population canadienne en émergence :

personnes âgées les


Perspectives

Mot de la vice-rectrice à la recherche

sur la

recherche

Le vieillissement Nous naissons, vieillissons, puis mourons. Au niveau le plus fondamental, le vieillissement n’est qu’une accumulation de changements au fil du temps. Et pourtant, une définition aussi élémentaire d’un processus d’apparence Mona Nemer Professeure et vice-rectrice à la recherche

simple ne rend pas justice aux réalités physiques, psychosociales et culturelles complexes vécues par l’humain qui vieillit. Assurément, une telle définition ne reflète pas l’ampleur et la qualité impressionnantes de la recherche

Une fenêtre sur les découvertes et les innovations à l’Université d’Ottawa

Perspectives

Dans ce numéro

Automne 2010, volume 12, numéro 2

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sur la

recherche

interdisciplinaire sur le vieillissement à l’Université d’Ottawa.

Perspectives sur la recherche est publié trois fois l’an par le Cabinet de la vice-rectrice à la recherche de l’Université d’Ottawa. Reproduction autorisée avec permission écrite.

Chefs de file dans plusieurs domaines d’études émergents touchant le

Dans le présent document, le genre non marqué, soit le masculin, est employé pour désigner aussi bien les femmes que les hommes.

vieillissement, les chercheurs et chercheuses de l’Université d’Ottawa aident à réévaluer nos connaissances sur ce processus fondamental et à mettre ce savoir au service de notre mieux-être. De l’ingénierie biomédicale à la philosophie morale, nos chercheurs et chercheuses de calibre mondial se posent des questions épineuses. Peut-on compenser la dégradation progressive des fonctions biologiques amenée par le vieillissement, et si oui, comment? À quel rythme la population vieillit-elle, et quelles en sont les conséquences pour le Canada et d’autres pays similaires? Sommesnous conscients de nos propres stéréotypes liés à l’âge et avons-nous pris des mesures pour atténuer l’effet de ces préjugés sur la vie des aînés? La recherche sur le vieillissement est bien vivante à l’Université d’Ottawa et — comme nous espérons que ce numéro de Perspectives sur la recherche le montrera hors de tout doute — aide à améliorer la vie de chacun et chacune d’entre nous.

Éditrice Mona Nemer Vice-rectrice à la recherche

En utilisant les souvenirs autobiographiques comme outils d’intervention, les thérapeutes contribuent à l’amélioration de la santé psy­chologique des personnes âgées à tendance dépressive. par Isabelle Marquis

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Une nouvelle dynamique économique amenée par les changements démographiques Oubliez la catastrophe annoncée : le vieillis­ sement de la population pourrait profiter aux pays du Nord comme aux pays du Sud.

Photographie Peter Thornton Photo à la page 20 prise à la Résidence ÉlisabethBruyère.

par Lili Marin

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En quête d’une fontaine de jouvence

Vous déménagez? Informez l’Université d’Ottawa de votre nouvelle adresse.

Comme d’autres chercheurs partout dans le monde, Michael McBurney explore le potentiel du resvératrol comme « fontaine de jouvence ».

Bureau des ressources et de l’information Université d’Ottawa 190, avenue Laurier Est Ottawa (Ontario)  K1N 6N5 Canada

par Tony Martins

perspectives@uOttawa.ca tél. : 613-562-5800 poste 2798 téléc. : 613-562-5127 Retourner toute correspondance ne pouvant être livrée au Canada à : Bureau des ressources et de l’information Université d’Ottawa 190, avenue Laurier Est Ottawa (Ontario)  K1N 6N5 Canada Numéro de convention des publications : 41134046

14 L’ère du vieillissement Le professeur de philosophie Andrew Sneddon de l’Université d’Ottawa explore le concept de la vieillesse et propose des perspectives inusitées sur le vieillissement de la population au Canada. par Sean Rushton

16 Des implants capables de « dialoguer » avec le corps? Fabio Variola imagine des implants novateurs capables de stimuler l’implantation et la régénération osseuses. par Tony Martins

par Tony Martins

Conception et mise en page Simzer Design

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Tous unis contre l’alzheimer Steffany Bennett dirige un projet de collaboration unique jetant un éclairage multidisciplinaire sur les défis de l’alzheimer.

Rédactrice en chef Nathalie Vanasse Directrice des communications pour la recheche Révision et traduction Services linguistiques de l’Université d’Ottawa

Utiliser les souvenirs à des fins thérapeutiques

10 Vieillir tout en restant dans la course Bradley Young étudie la psychologie des personnes de 55 ans et plus qui participent activement à des épreuves sportives.

18 Une question d’équilibre et de dextérité Trois chercheurs de l’Université d’Ottawa ont trouvé un créneau intéressant pour étudier les effets du vieillissement sur la mobilité. par Mitchell Caplan

20 Quand l’âgisme donne un coup de vieux Martine Lagacé tente de comprendre comment et dans quelle mesure la communication constitue un véhicule de l’âgisme. par Nathalie Vanasse

22 L’âge : une question de perception? Sylvain Gagnon et ses étudiants diplômés étudient les effets du vieillissement sur la capacité de conduire. par Nancy Ceresia

par Tim Lougheed

12 Sur la piste des causes génétiques des maladies du cœur

24 Droits et voix / Rights and Voices Presses de l’Université d’Ottawa

Un groupe de 3000 aînés d’Ottawa aident à traquer les causes complexes des maladies du cœur. par Harold Eastman

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poursuit le chercheur, le thérapeute aide le patient à expliquer comment il a réussi à s’en sortir. La personne peut donc renouer avec les stratégies d’adaptation qu’elle a utilisées à l’époque pour traverser cette épreuve. »

Utiliser

souvenirs thérapeutiques les

à des fins

par Isabelle Marquis

Il peut sembler banal et sans conséquence de voir des personnes âgées se remémorer des événements de leur vie. Pourtant, selon le contexte et le type de souvenirs ravivés, l’exercice peut avoir un effet sur la santé mentale et physique de ces personnes.

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epuis des années, le professeur Philippe Cappeliez, de l’École de psychologie de l’Université d’Ottawa, s’intéresse à l’impact des réminiscences — aussi appelées souvenirs autobiographiques — sur le fonctionnement psycho­logique des personnes âgées. « Nos études ont permis d’établir un lien de manière empirique entre les réminiscences et l’état de santé physique et mentale des personnes âgées », dit-il. Avant même d’étudier le phénomène, le cher­ cheur se doutait de l’existence d’un tel lien, mais aucune recherche scientifique ne l’avait encore démontrée. Pour mener leur étude, Philippe Cappeliez et son équipe ont ciblé un échantillon d’environ 500 personnes provenant de divers pays, dont le Canada, les États-Unis, l’Australie et la Grande-Bretagne. Au début de l’étude, les participants ont répondu à un questionnaire en ligne, dans lequel ils ont évalué leur état de santé physique et mentale. Tout au long du processus, qui s’est échelonné sur une vingtaine de mois, les participants ont noté le type et la fréquence de leurs réminiscences. Les réminiscences étaient divisées selon leur rôle dans le développement d’un individu, tel que reconnu par la communauté scientifique. Par exemple, certains souvenirs autobiographiques servent à la construction identitaire d’une personne, car ils donnent de la cohérence à sa vie. D’autres types de réminiscences ont la fonction d’instruire son entourage ou des générations plus jeunes. À l’opposé, certains souvenirs négatifs, comme des échecs personnels, contribuent à entretenir l’amertume.

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Une fois l’expérience terminée, les participants ont évalué une seconde fois leur état de santé. En comparant les mesures prises au temps 1 et au temps 2, les chercheurs ont constaté que plus une personne cultivait des réminiscences positives, plus sa santé physique et mentale était bonne. À l’inverse, les réminiscences négatives entraînaient des effets néfastes sur l’état de santé de la personne. Les résultats de cette étude confirment la pertinence de la thérapie des réminiscences que l’équipe du professeur Cappeliez met en pratique auprès des personnes âgées à tendance dépressive. Cette intervention vise spécifiquement les personnes âgées vivant en résidence, qui sont plus susceptibles de traverser des moments dépressifs et dont les expériences de vie sont différentes de celles ne vivant pas dans un environnement supervisé. Les thérapeutes adoptent une approche cognitive qui vise à changer la manière de penser des individus. Pour ce faire, iIs utilisent les réminiscences intégratives et instrumentales comme outils thérapeutiques lors de rencontres hebdomadaires réunissant quatre ou cinq personnes à tendance dépressive. « À chaque rencontre, on choisit un thème qui fait référence à un tournant dans la vie de la personne, explique le professeur Cappeliez. Une personne va alors évoquer un souvenir relié à ce thème. Les intervenants reprennent ensuite le souvenir évoqué et aident la personne à réévaluer certains aspects de ce souvenir pour l’amener vers une perception plus positive. »

De leur côté, les réminiscences intégratives aident une personne âgée à rééquilibrer les gains et les pertes qu’elle a connus au cours de sa vie. « Par exemple, une personne pourrait dire qu’elle a toujours voulu être médecin, mais que certaines circonstances ne lui ont pas permis de réaliser ce rêve. Elle pourrait ajouter qu’elle est devenue infirmière et a aimé sa carrière, etc. En s’exprimant ainsi, la personne est en paix avec son passé et ressent un sentiment de sérénité », raconte le chercheur. Enfin, les souvenirs autobiographiques permet­ tent non seulement de reprendre contact avec ses capacités, ses ressources et ses stratégies d’adaptation, mais aussi de socialiser avec les personnes vivant en résidence. « En partageant leurs souvenirs en groupe, ces personnes réalisent qu’elles ont des valeurs communes. C’est une manière de briser la solitude et de vivre plus sereinement », conclut Philippe Cappeliez. Au Canada, aux États-Unis et dans de nombreux pays d’Europe, un nombre croissant de professionnels de la santé s’intéressent aux résultats obtenus par le professeur Cappeliez et son équipe. Même si certains intervenants utilisaient déjà les souvenirs autobiographiques à des fins thérapeutiques, les conclusions obtenues de manière empirique leur confirment la crédibilité de cette approche. De plus, les intervenants ont dorénavant des moyens éprouvés pour utiliser efficacement la thérapie par les réminiscences et ainsi, aider les personnes âgées à vieillir plus harmonieusement.  PR

« Les réminiscences ne sont pas seulement utiles pour contrecarrer les souvenirs négatifs chez les personnes dépressives, elles servent aussi à aider les personnes âgées à redécouvrir leurs valeurs et leur identité, et à s’épanouir. » – Philippe Cappeliez

Par exemple, un patient pourrait mentionner les maladies successives qui ont frappé sa famille. « Avec l’utilisation des réminiscences instrumentales,

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« J’ai la chance, avec l’appui des Instituts de recherche en santé du Canada, de diriger un nouveau programme de formation en neurolipidomique comprenant 18 chercheurs et 53 stagiaires à l’Université d’Ottawa, à l’Université Carleton, à l’Université de Toronto et au Sunnybrook Health Centre, sous les auspices de l’Institut de la biologie des systèmes », dit la chercheuse. Les programmes de recherche de la professeure Bennett touchent divers domaines, mais le gros de ses travaux porte sur un point clé : le métabolisme des lipides, éléments constitutifs des membranes biologiques. « Nous pensons que les mystères de la vie ne résident pas uniquement dans le code génétique, explique-t-elle. Certains sont enfouis dans nos membranes. »

Tous unis   contre

l’alzheimer Steffany Bennett dirige une équipe interdisciplinaire unique cherchant à percer les mystères de l’alzheimer. par Tony Martins

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uand Steffany Bennett parle de ses recherches, ses yeux s’emplissent d’un enthousiasme juvénile qui se reflète dans les qualificatifs qu’elle utilise pour décrire ses projets et collaborateurs, dont « génial » et « vraiment, vraiment cool ». L’activité neurale accrue et la vivacité dont la professeure Bennett fait preuve à ce moment tranchent vivement avec les effets de l’alzheimer, cette maladie dévastatrice et trop courante qui érode la mémoire, la personnalité et la capacité de fonctionner de la personne atteinte. Uniquement en Amérique du Nord, environ 24,3 millions de personnes souffrent de l’alzheimer. L’aspect le plus terrifiant de la

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maladie demeure sans doute la relative rareté des traitements possibles, qui ne font, en définitive, que retarder l’inévitable.

« La diversité des lipides structuraux neuronaux, combinée à leur capacité de changer d’identité comme un caméléon, permet des centaines de réactions de signalisation immédiate, poursuit Steffany Bennett. Comme la composition de la gaine de gras cérébral varie constamment selon notre métabolisme, notre alimentation et notre code génétique, elle pourrait modifier notre vulnérabilité ou notre résistance aux maladies dégénératives à tout moment. »

lui donnent un des réseaux les plus vastes et les mieux équipés de son domaine, la neurolipidomique.

« L’alzheimer est une maladie qui progresse lentement. Elle est si insidieuse que le cerveau est capable de s’adapter et de masquer les symptômes pendant très longtemps », explique la professeure plus calmement. « Lorsque les symptômes se manifestent, beaucoup de dommages sont déjà faits. La prévention et la résistance sont des éléments clés pour lutter contre cette maladie dévastatrice. »

Le Laboratoire de régénération neurale (NRL) de Steffany Bennett à l’Institut de la biologie des systèmes de l’Université d’Ottawa fait partie d’un rare réseau de laboratoires réunissant à la fois des « voisines » comme l’Université Carleton, l’Université de Toronto et l’Université de Montréal, et de lointaines collaboratrices comme Harvard et l’Université de Tokyo.

Dans le but de déceler la maladie plus rapidement et de trouver des traitements plus efficaces, la chercheuse mène deux programmes de recherche intégrés qui

Comment la chercheuse s’y prend-elle pour alimenter ce réseau en sang neuf ?

Notant les progrès remarquables des chercheurs dans l’identification des facteurs de risque génétiques et environnementaux potentiels de l’alzheimer, la chercheuse mentionne aussi l’influence de bon nombre de ces facteurs sur le métabolisme des lipides dans le cerveau. « La façon dont ces petites molécules de gras sont modifiées influe sans doute sur notre capacité de résister à la maladie. Au début de l’alzheimer, la perturbation de la mémoire est réversible. Un patient confus et désorienté peut redevenir alerte et cohérent en quelques minutes. Cette capacité de “reprendre ses esprits” donne de l’espoir, car elle laisse supposer que le dysfonctionnement synaptique précoce comporte une composante métabolique qu’on commence tout juste à explorer. »

L’enthousiasme évident de Steffany Bennett revient à la surface lorsqu’elle mentionne un important article publié récemment par son équipe dans Proceedings of the National Academy of Science, « un des premiers à émerger de notre collaboration multidisciplinaire », précise-t-elle. L’article tire profit d’expertises en biologie cellulaire, chimie analytique, physiologie animale, enzymologie et médecine pour voir comment les lipides font le lien entre les deux pathologies de l’alzheimer.

« Nous pensons que les mystères de la vie ne résident pas uniquement dans le code génétique. Certains sont enfouis dans nos membranes. » – Steffany Bennett

« N ous sommes très excités par la découverte que les dépôts amyloïdes se formant chez la personne atteinte perturbent la production d’une petite molécule lipidique appelée C16:0 PAF, explique Steffany Bennett. Lorsque ce lipide atteint un niveau trop élevé dans le cerveau, il envoie à la cellule le message de modifier l’autre marqueur typique de l’alzheimer, la protéine tau. Nous avons déterminé que le fait d’empêcher l’accumulation de ce lipide suffisait pour prévenir ces changements. » « C’est excitant, parce que notre travail démontre en principe qu’une intervention ciblée dans le métabolisme des lipides a un effet réel sur l’alzheimer. Nous effectuons maintenant des tests sur les animaux pour voir si cette intervention peut prévenir la perte de mémoire qui définit cette maladie dévastatrice. Tout ça est le fruit de nos efforts communs pour changer les choses, et non l’œuvre du laboratoire d’une seule personne. »  PR

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Une nouvelle dynamique économique amenée par les changements démographiques

Plutôt que de mener à la catastrophe comme plusieurs le pensent, le vieillissement de la population dans les pays riches augure des possibilités inédites, qui pourraient aider à réduire l’écart entre le Nord et le Sud. par Lili Marin

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énurie de main-d’œuvre, caisses de retraite à sec, système de santé surchargé… Les conséquences appréhendées du papyboom ont de quoi faire frémir. Mais Marcel Mérette, doyen de la Faculté des sciences sociales de l’Université d’Ottawa et professeur agrégé de science économique, garde son calme. Pour lui, rien n’est moins sûr que ces projections pessimistes. « On regarde les comportements d’aujourd’hui et on fait l’hypothèse implicite qu’ils ne changeront pas. En fait, les gens réagissent, c’est la nature humaine, et notre système économique aussi réagit », explique-t-il posément. C’est que les analyses qu’il a réalisées avec son collègue Patrick Georges sur le commerce international le mènent à des conclusions porteuses d’espoir. Ainsi, s’il manque de travailleurs qualifiés, les conditions de travail s’amélioreront et les salaires gonfleront. Si la rémunération augmente, des gens rendus à 55 ou 60 ans voudront rester au travail un an ou deux de plus. « Déjà, la pression démographique sera moins importante qu’anticipée », note Marcel Mérette.

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Le professeur, qui a commencé à étudier les changements démographiques il y a près de 15 ans, à l’époque où il travaillait pour la division recherche du ministère fédéral des Finances, ne s’inquiète pas outre mesure non plus pour les vieux jours des baby-boomers canadiens. Le système sur lequel ils comptent pour vivre une retraite confortable repose sur un système assez solide pour supporter les coûts prévus. Certes, la viabilité du Régime de pensions du Canada et de la Régie des rentes du Québec pourrait être mise en péril par la chute de la natalité et la diminution de travailleurs qui verseront des cotisations. Cependant, la capitalisation de ces programmes de pensions entreprise depuis la fin des années 1990 a permis de créer une réserve qui aidera à mieux absorber le vieillissement de la population. Quant aux programmes privés tels les régimes enregistrés d’épargne-retraite (REER), ils devraient enfin rapporter de l’argent dans les coffres de l’État. « On comprend qu’on bénéficie d’une diminution d’impôt lorsqu’on contribue à un REER, mais, en fait, c’est un report d’impôt. Actuellement, ça coûte cher au gouvernement, parce que beaucoup de gens contribuent. Toutefois, avec les changements démographiques, ce sera le contraire du système de santé : il en coûtera moins cher pour le gouvernement, parce que de plus en plus de gens vont retirer leurs REER et payer les impôts dus. » Pendant que les pays du Nord verront les 80 ans et plus afficher le plus fort taux de croissance, les pays du Sud continueront d’avoir des populations relativement jeunes. Et qui dit jeunes, dit investissements, notamment en infrastructures comme les écoles. « Pour financer ces investissements, il va falloir trouver l’argent. Il y de bonnes chances qu’une partie de ces sommes pro­ vienne des pays du Nord, où il y aura une grande concentration de gens dans la cinquantaine épargnant beaucoup pour leur retraite et qui chercheront des rendements intéressants », fait valoir Marcel Mérette, soulignant que certains pays émergents montrent depuis quelque temps une meilleure performance que les pays riches, notamment au chapitre de la croissance économique. « Il y a une occasion pour les pays du Sud d’améliorer leur sort, pense Marcel Mérette.

« Le vieillissement de la population des pays riches permettra des échanges plus importants, ce qui sera bénéfique à la fois pour les pays du Sud et du Nord. » – Marcel Mérette

C’est sûr que les changements démo­ graphiques ne peuvent pas compenser pour un mauvais gouvernement, mais l’écart entre le Nord et le Sud pourrait rétrécir. » La mondialisation permettrait également aux pays du Nord d’absorber le choc du fameux papy-boom beaucoup plus sereinement si les épargnes-retraites sont investies dans les pays du Sud qui offriront les meilleurs rendements. Reste que les changements d’âge de la popula­ tion seront excessivement rapides. Dès l’an prochain, les premiers baby-boomers, ceux qui sont nés juste après la Deuxième Guerre mondiale, auront franchi le cap des 65 ans. Marcel Mérette a bien l’intention de pousser ses travaux. Il souhaite se pencher sur une harmonisation des règles internationales relatives aux flux de capitaux ainsi que sur la migration des personnes. Pour cela, il continuera de recourir à des modèles d’équilibre général à générations imbriquées, dont la force est de prendre en considération la coexistence de gens de tous âges dans une économie et d’offrir un portrait plus juste de la réalité.  PR « Vers le milieu de la décennie 2010, la proportion de personnes âgées pourrait dépasser la proportion d’enfants, une première historique. » Source Statistique Canada www.recherche.uOttawa.ca/perspectives

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contestés », le professeur McBurney prévient qu’« on ne sait pas encore avec certitude si le resvératrol est aussi bénéfique pour les humains, étant donné que toutes les expériences ont été menées sur des animaux de laboratoire évoluant dans des environnements contrôlés ».

prouver formellement les effets bénéfiques du produit chez les humains », dit-il. Des questions juridiques se posent également : « Puisqu’il s’agit d’un produit naturel, on ne sait pas encore quelle autorité sera chargée de le réglementer, signale le chercheur. Le produit est actuellement commercialisé en tant que nutraceutique, mais il ne semble pas être un nutriment au sens courant du terme. »

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« Certaines personnes sont prêtes à vendre le produit au public — ce qui se fait d’ailleurs déjà sur Internet — sans même indiquer quelle dose est considérée sûre ou efficace », souligne le chercheur.

Dans le cadre du Programme de thérapeutique anticancéreuse, Michael McBurney supervise 14 scientifiques qui dirigent eux-mêmes des équipes de recherche regroupant plus d’une centaine de personnes au total, et près de 50 oncologues médicaux, chirurgicaux et radiologues. Sous sa direction, le Programme a connu une vive expansion et est de plus en plus axé sur la collaboration depuis sa création en 1995. par Tony Martins

Le resvératrol réduit les risques de maladie et prolonge la vie, mais seulement chez les animaux de laboratoire jusqu’à maintenant. Le biochimiste Michael McBurney, qui étudie comment cette substance-vedette interagit avec une protéine clé chez la souris, espère que ses travaux contribueront à faire profiter les humains d’avantages semblables.

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resque tout le monde semble admettre aujourd’hui qu’un verre de vin rouge par jour peut être bénéfique pour la santé. Pourtant, même les plus éminents scientifiques n’arrivent pas à expliquer exactement pourquoi. Alors que les chercheurs du monde entier se passionnent pour les pouvoirs du resvératrol — une substance énigmatique qu’on trouve dans le vin rouge et que beaucoup voient comme une possible « fontaine de jouvence » —, Michael McBurney souhaite donner un peu de rigueur scientifique à l’équation. Le professeur McBurney est directeur du Programme de thérapeutique anticancéreuse de l’Institut de recherche de l’Hôpital d’Ottawa et professeur au Département de biochimie, de microbiologie et d’immunologie de la Faculté de médecine de l’Université d’Ottawa.

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Il comptait parmi les 150 participants à la toute première rencontre internationale sur le resvératrol tenue à Copenhague à la mi-septembre. « Le défi consiste à dissocier l’enthousiasme exubérant des entrepreneurs de la rigueur des scientifiques », explique-t-il en évoquant les problèmes auxquels sont confrontés les chercheurs multidisciplinaires du monde entier dans leur tentative de documenter les pouvoirs du resvératrol comme élément pouvant prolonger la vie humaine. Substance naturelle présente surtout dans les fruits et les légumes, le resvératrol est devenu un produit hautement médiatisé en janvier 2009 lorsque l’émission de télévision 60 Minutes s’est intéressée à ses propriétés. Tout en admettant que les vastes et remarquables bienfaits du resvératrol « ne sont pas

Les recherches en biochimie du professeur McBurney visent à résoudre le mystère du resvératrol en déterminant si la protéine SIRT1, dont la présence est observée chez les souris de laboratoire, est nécessaire pour que la substance procure des bienfaits physiologiques tels que le traitement du syndrome métabolique, la prévention du cancer ou une meilleure récupération à la suite d’un accident vasculaire cérébral. « Nos travaux devraient permettre de déterminer si les voies régulées par la protéine SIRT1 sont les mêmes que celles ciblées par le resvératrol, explique Michael McBurney. Si tel était le cas, nous serions sans doute capables d’utiliser des méthodes plus quantitatives pour évaluer les effets du resvératrol ainsi que le dosage jugé sûr. Et une fois la cible connue, nous devrions pouvoir mettre au point des médicaments plus efficaces à plus faibles doses. » Malgré l’engouement pour le resvératrol et les études suivies portant sur des sujets humains, le professeur McBurney prévient qu’il y a encore loin de la coupe aux lèvres. « Comme les principaux avantages du resvératrol sont de prévenir les maladies et de prolonger la vie, il faudra beaucoup de temps pour

Beaucoup avancent que le resvératrol serait la clé du fameux « paradoxe français », selon lequel les Français affichent des taux de maladies coronariennes relativement faibles malgré un régime riche en gras et en produits laitiers. Une explication possible résiderait dans la consommation régulière du resvératrol contenu dans le vin rouge.

« Comme les principaux avantages du resvératrol sont de prévenir les maladies et de prolonger la vie, il faudra beaucoup de temps pour prouver formellement les effets bénéfiques du produit chez les humains. » – Michael McBurney

Mais pour Michael McBurney, il importe d’abord de résoudre une énigme plus fondamentale encore : pourquoi le resvératrol produit les effets qu’il produit. Comme il l’explique, on a déjà observé que la substance pouvait modifier l’expression de certains gènes une fois introduite dans une culture cellulaire. « Puisqu’on ne sait rien du mécanisme d’action, on ignore si ces modifications sont le résultat premier de l’action du resvératrol ou les conséquences secondaires d’événements en aval. » Et d’ajouter : « Une fois que nous connaîtrons l’effet premier du resvératrol, nous pourrons nous pencher sur les dosages, étudier les aspects cinétiques et transférer aux humains les résultats obtenus avec des animaux de laboratoire. » Malgré l’intensification des efforts partout dans le monde pour comprendre et commercialiser le resvératrol, le chercheur dit ignorer si nous sommes à la veille ou non de bien comprendre le mystérieux composé. « Nous savons certaines choses. Mais s’il y a une constante en science biomédicale, c’est que chaque fois que nous croyons commencer à comprendre un système, nous voyons surgir un niveau de complexité tout à fait insoupçonné. » Quoi qu’il en soit, le verre de vin rouge au souper apparaît de plus en plus comme une bonne façon d’apprécier la vie, mais aussi de la prolonger.  PR www.recherche.uOttawa.ca/perspectives

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Vieillir tout en restant dans la course Le professeur Bradley Young étudie la psychologie des personnes de 55 ans et plus qui participent activement à des épreuves sportives. Pour lui, ce genre de passion à long terme pourrait permettre de mieux comprendre pourquoi les gens de tous âges font du sport. par Tim Lougheed

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es prouesses sportives ont le don de marquer l’esprit des spectateurs. Bradley Young se rappelle une en particulier qui a changé le cours de sa carrière universitaire. C’était une compétition d’athlétisme au Copps Coliseum d’Hamilton, il y a environ 10 ans. Le groupe de participants comptait un certain nombre de « maîtres », soit des athlètes de plus de 35 ans. Parmi eux, Ed Whitlock, coureur canadien bien connu de 70 ans, obtenait des résultats qui auraient été respectables même pour des compétiteurs ayant une fraction de son âge. Bradley Young, aujourd’hui professeur adjoint à l’École des sciences de l’activité physique, terminait à l’époque son doctorat en kinésiologie. Il se rappelle avoir été soudainement frappé par le peu d’attention qu’on accordait à des personnes de cette trempe, qui avaient pourtant poursuivi toute leur vie leur passion pour la compétition sportive. « On a très peu exploré ce type de participation sportive, explique-t-il. Du strict point de vue des connaissances, que pouvons-nous apprendre de ces personnes dans nos études sur la motivation, la discipline et la négociation des transitions de la vie? » Le professeur Young s’est intéressé de près à la popularité croissante de la compétition dans les catégories « maîtres » et « vétérans ». De façon plus précise, il a étudié le profil psychologique de ces compétiteurs. Loin de voir leurs activités comme des spectacles inusités dans lesquels des vieillards tentent de revivre leur passé glorieux, le chercheur y décèle des motivations et un sens beaucoup plus profonds. Et ces activités font de plus en plus d’adeptes. L’été dernier, par exemple, quelque 2000 athlètes ont participé à la semaine des Jeux canadiens 55+ à Brockville, augmentant considérablement les revenus touristiques dans la région. Cinq ans plus tôt, 21 000 personnes avaient participé aux Jeux mondiaux des maîtres d’Edmonton, soit près de trois fois plus qu’à la première édition de cet événement à Toronto, en 1985. Alors que de plus en plus de baby-boomers arrivent à la soixantaine, cet engouement continuera sans doute d’augmenter. En effet, beaucoup d’entre eux voient l’exercice comme une façon de rester en santé. Toutefois, Bradley Young est fasciné par les gens qui veulent aller plus loin.

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Perspectives sur la recherche   Une fenêtre sur les découvertes et les innovations à l’Université d’Ottawa

« Par essence, le sport comporte une dimension de compétition, note-t-il. C’est ce qui le distingue de l’exercice. La compétition donne un objectif à atteindre. Si cet objectif s’inscrit dans une perspective saine, n’est-ce pas une bonne chose pour la personne qui cherche une nouvelle identité après la retraite ou une raison pour sortir de chez elle et s’entraîner régulièrement? » Ed Whitlock illustre cette idée à merveille. À près de 80 ans, il court encore plus de trois heures par jour. Lorsqu’on lui demande pourquoi, il explique qu’il veut continuer à compétitionner. C’est sa motivation ou, en d’autres mots, sa façon de continuer à se donner des défis. Bradley Young est intrigué par les facteurs qui alimentent le goût pour ce genre de défis. Ces facteurs pourraient comprendre la forte promotion des vertus de la forme physique sur la place publique, mais le chercheur n’a vu que très peu de ressources consacrées au développement du potentiel athlétique de notre population vieillissante. « À un colloque d’Au Canada, le sport c’est pour la vie, qui examine les politiques en matière de sport au Canada, je peux être le seul chercheur qui s’intéresse aux maîtres », dit-il, précisant que la population associe généralement le sport à la jeunesse plutôt qu’à des activités pratiquées tout au long de l’existence. Il ajoute que ce genre de participation sportive retient encore peu l’attention du public, bien que des événements comme les Jeux canadiens 55+ attirent de nombreux commanditaires. Le professeur Young estime toutefois que la visibilité de ces activités continuera d’augmenter, tout comme la cohorte d’athlètes canadiens d’âge mûr. À ses yeux, ces compétitions se distinguent de la bureaucratie à tendance commerciale si présente dans le sport professionnel, et même amateur. « Je me demande si les épreuves des maîtres et des vétérans ne sont pas des vestiges de ce qu’une saine compétition a déjà été. Ces gens s’entraînent solidement. Ils ont des objectifs. Ils sortent de chez eux et participent à des compétitions. Je ne dis pas que le sport est pour tout le monde, mais je pense que beaucoup plus de gens pourraient y trouver leur compte. »  PR

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Sur la piste des causes génétiques des maladies du cœur

maladies du cœur à leur âge, ils sont peu susceptibles de présenter d’importants facteurs de risque génétiques pour ces maladies. Leur âge permet aussi de tenir compte de facteurs environnementaux échelonnés sur toute une vie (poids, consommation d’alcool, niveau d’activité physique, etc.) et de les inclure dans l’étude. « Nous croyons que notre ensemble de données sera suffisamment vaste pour étudier une question qui intéresse beaucoup les gens présentement : l’interaction gèneenvironnement », explique Dre McPherson. L’exercice pourrait bien opposer un puissant contrepoids aux facteurs de risque associés aux maladies du cœur. « Le plus intéressant groupe de la cohorte d’“aînés en santé”, dit Dre McPherson, comprend plus de 200 sujets de plus de 85 ans, ce qui amène la question : pourquoi se portent-ils si bien? » La chercheuse s’intéresse particulièrement au fait que près de 90 % de ces personnes consacrent au moins 30 minutes par jour à une activité physique quelconque.

Un groupe de 3000 aînés d’Ottawa aident à traquer les causes complexes des maladies du cœur. par Harold Eastman

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omment décrire les recherches de Ruth McPherson? Une analogie un peu simpliste, mais divertissante, peut nous aider. Imaginez que des détectives cherchent une bande de voleurs de banque dans une très grande ville. Autant chercher une aiguille dans une botte de foin! Les policiers, toutefois, ont deux avantages. Premièrement, ils savent dans quels quartiers les criminels se concentrent. Deuxièmement, ils sont suffisamment nombreux pour interroger chaque résident de ces quartiers, écouter chaque conversation téléphonique, regarder les vidéos enregistrés par chaque caméra de surveillance et vérifier chacune des innombrables pistes ayant émergé de toutes ces sources d’information. On a beau nager en plein cauchemar pour les libertés civiles, nos policiers fictifs ont de bonnes chances d’attraper les coupables.

Dre Ruth McPherson, médecin et chercheuse à l’Institut de cardiologie de l’Université d’Ottawa, participe à une recherche d’envergure similaire. Avec l’aide d’une cohorte de personnes âgées d’Ottawa et de puissants outils technologiques, elle se dirige d’ailleurs vers des résultats révolutionnaires. Dre McPherson et ses collègues mènent une vaste étude sur les facteurs de risque génétiques associés aux maladies du cœur. L’ampleur du travail d’investigation scientifique à accomplir 12

impressionne. Les longues molécules d’ADN dans chacune de nos cellules comprennent trois milliards de « paires de bases », ces suites de liaisons chimiques qui forment les « barreaux » de la fameuse échelle spiralée de l’ADN. Environ 50 % de notre vulnérabilité ou de notre résistance aux maladies du cœur est attribuable à de légères variantes dans la connexion et l’organisation de ces paires de bases. C’est beaucoup de variantes potentielles en perspective! Par contre, tout comme les détectives de notre analogie, les chercheurs d’Ottawa ont quelques avantages. Tout d’abord, seules certaines sections d’ADN contiennent des variantes relativement communes, soit quelque sept millions de paires de bases sur un total de trois milliards, ce qui réduit quelque peu le nombre de « quartiers » à fouiller. Et bien que les chercheurs ne soient pas très nombreux, ils ont accès à des ressources technologiques sans précédent qui se chargent d’une bonne partie du travail d’enquête préliminaire.

McPherson et son équipe commencent par prélever des échantillons d’ADN d’environ 4000 patients atteints d’une maladie du cœur, et de quelque 3000 personnes en santé. Les échantillons sont ensuite traités par des appareils d’analyse génétique très sophistiqués à l’Institut de cardiologie. Un de ces appareils, le GeneTitan d’Affymetrix, est le premier du genre au monde. La technologie isole dans chaque échantillon d’ADN les « quartiers » à fouiller, puis détermine quelles variantes génétiques communes y sont présentes.

Pour ces détectives scientifiques, ce qu’on appelle une « étude d’association pangénomique » est un peu l’équivalent d’un coup de filet. Ruth

Les membres du groupe en santé, ou groupe témoin, ont tous 65 ans et plus. Pourquoi? Parce que s’ils ne sont pas encore atteints de

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Les chercheurs utilisent ensuite des ordinateurs et logiciels très puissants pour traiter la masse d’information issue des appareils — un peu comme des détectives analysant des millions de pistes — et déterminer les variantes ou ensembles de variantes liés de façon significative au groupe de patients ou au groupe en santé. Bien sûr, ces variantes sont les principales suspectes en ce qui concerne les causes génétiques des maladies du cœur.

Il faudra encore du temps avant que Ruth McPherson puisse publier ses résultats. Mais déjà, la chercheuse s’attend à ce que l’impact de ses recherches et d’autres études en parallèle menées ailleurs se fasse sentir très rapidement. « Je pense que d’ici deux ou trois ans, nous disposerons d’un ensemble assez solide de marqueurs génétiques simples, ce qui permettrait d’établir le génotype d’une personne et de mieux comprendre son risque de développer une maladie cardiovasculaire », dit-elle. Cette information pourrait servir de base à des stratégies pharmaceutiques ou des changements de mode de vie déterminés par les médecins et leurs patients pour combattre tout risque accru. La recherche pourrait aussi mener, un peu plus loin, à la mise au point de nouveaux médicaments qui contreront les effets des variantes génétiques nuisibles. Entre-temps, Ruth McPherson poursuit son travail de détective. Appuyée par son artillerie technologique et sa cohorte d’aînés en santé, elle traque et capture un nombre grandissant de suspects.  PR

« Je pense que d’ici deux ou trois ans, nous disposerons d’un ensemble assez solide de marqueurs génétiques simples, ce qui permettrait d’établir le génotype d’une personne et de mieux comprendre son risque de développer une maladie cardiovasculaire. » – Dre Ruth McPherson www.recherche.uOttawa.ca/perspectives

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L’ère du vieillissement Réflexions sur une nouvelle réalité démographique par Sean Rushton

La presse nationale le clame à la une : l’abondante génération du baby-boom arrive à l’âge de la retraite. Est-ce que ce nombre sans précédent de voix vieillissantes changera notre perception du vieillissement et de la vieillesse et, si oui, en quoi? Le professeur de philosophie Andrew Sneddon, de l’Université d’Ottawa, nous propose quelques points de vue inusités sur ce phénomène démographique inédit et la notion de vieillir.

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ersonne n’y échappe! Sitôt qu’on vient au monde, on commence à vieillir. Au fond, le vieillissement est une aventure biologique qui commence à la naissance et se termine à la mort. Mais le vieillissement est aussi un concept particulièrement ambigu reflétant une multitude de conventions culturelles et sociétales qui elles-mêmes évoluent rapidement à mesure qu’augmentent le nombre et la proportion des gens âgés sur la planète. En qualité de philosophe moral s’intéressant aux problématiques éthiques contemporaines telles que la nature et la signification de l’autonomie — c’est-àdire celle des personnes ayant le contrôle de leur propre vie — le professeur Andrew Sneddon s’interroge sur ce que le vieillissement croissant de la population nous réserve pour l’avenir et comment ce profond changement démographique influera sur nos conceptions, notre compréhension et notre expérience même du vieillissement. « Chose certaine, la perspective la plus juste des avantages et des écueils du vieillissement viendra de ceux et celles qui le vivent, de dire le professeur Sneddon. Plus la population âgée augmentera, plus ces voix vieillissantes seront nombreuses et plus on aura d’information sur ce que c’est que vieillir et vivre comme une personne âgée. » Sous l’influence de facteurs de toutes sortes tels que la philosophie personnelle et les normes culturelles, vieillir a été considéré, historiquement, soit de façon pessimiste comme un processus apportant la décrépitude, la fragilité et l’incapacité dans nos vies, soit de façon optimiste comme un cheminement qui ajoute de la valeur à l’existence en apportant la sagesse, le respect et la maturité psychologique.

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Quelle que soit notre conception de la chose, le professeur Sneddon trouve raisonnable de présumer que la vaste génération vieillissante de l’après-guerre redessinera la façon de vieillir et en repoussera les limites. Toutefois, s’appuyant sur ses recherches sur le suicide assisté et l’autonomie personnelle, il n’est pas convaincu que nous parviendrons à un quelconque équilibre entre les aspects désagréables et les bons côtés du vieillissement. « À mon avis, nous serons sans doute entraînés dans des directions contraires lorsque des questions associées à notre état physique — par exemple la maladie, la mort et notre contrôle sur ce genre de choses — deviendront un sujet d’intérêt croissant tant dans l’arène politique que dans la culture populaire », déclare le professeur. « Une tendance traitera de liberté et d’autonomie en s’appuyant sur le genre de débats que j’étudie, à propos de l’euthanasie, des conditions préalables à un suicide assisté et des limites de nos droits à exercer un contrôle sur notre corps. » Le revers de la médaille, selon Andrew Sneddon, c’est qu’on assistera aussi à un essor du marché de « la jeunesse à tout prix », car un nombre grandissant de gens feront face aux changements physiques associés au vieillissement. « Ce sont là des préoccupations de nature bien différente », reconnaît le professeur, affirmant par ailleurs qu’elles sont toutes deux motivées par l’âge relatif de la population et les changements physiques qui y sont associés. « Reste à voir si ces changements nous amèneront à accorder plus d’importance au contrôle sur nos propres vies ou bien à espérer pouvoir carrément cesser de vieillir », conclut-il.  PR

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Des implants capables de « dialoguer » avec le corps?

Travaillant à la fine pointe du génie biomédical, Fabio Variola marie la biologie à la nanotechnologie pour créer de nouveaux matériaux qui augmenteront l’efficacité des implants au profit des jeunes et des moins jeunes. par Tony Martins

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onscient de la dépendance croissante de notre population vieillissante envers les implants, Fabio Variola cherche à modifier la surface de métaux à vocation médicale pour améliorer l’implantation et la formation osseuses, et doter ces métaux de fonctions antibactériennes et anti-inflammatoires, à l’aide de la nano-ingénierie. Les œuvres de science-fiction débordent de ces percées biomédicales imaginaires qui ponctuent la quête de la vie éternelle dans l’espace. Sur Terre, dans le monde réel, Fabio Variola imagine le même genre de percées pour notre population vieillissante, à la différence près que ses recherches pour améliorer la performance des implants sont fondées sur des données probantes. Malgré les progrès récents de la médecine, les prothèses orthopédiques actuelles doivent être remplacées tous les 10 à 15 ans. Pourquoi? Comme l’a constaté le professeur Variola, la capacité du corps à tolérer les implants conventionnels est limitée. « Comme le corps humain est sans doute le meilleur système biologique que nous connaissions, il est capable de s’adapter efficacement à de nouvelles situations », affirme Fabio Variola, professeur adjoint au Département de génie mécanique de l’Université d’Ottawa. « Les implants actuels sont relativement efficaces, poursuit-il, mais il faudrait améliorer substantiellement leur capacité de s’intégrer aux tissus. Le corps réagit pour assurer l’intégration, mais le résultat final n’est pas toujours optimal. »

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Poursuivant une vision que ne renierait pas un auteur de science-fiction, le professeur Variola cherche à doter des métaux à vocation médicale de fonctions qui amélioreront la réaction biologique du corps : « L’objectif, c’est de créer une nouvelle génération de matériaux implantables qui peuvent améliorer les interactions avec le corps humain afin, par exemple, d’accélérer l’intégration et de produire des implants plus stables et durables. » Le professeur Variola semble travailler à la frontière de la fiction, car une grande partie des recherches dans cette branche du génie biomédical porte sur l’intégration osseuse des matériaux à l’échelle nanométrique, si petite qu’elle est presque impossible à se représenter. Le préfixe nano s’applique à toute chose dont au moins une des dimensions caractéristiques est inférieure à 100 nanomètres. Un nanomètre est équivalent à un milliardième de mètre (10-9 m). Pour donner un ordre de grandeur, la largeur d’un cheveu humain est d’environ 100 000 nanomètres! « Il est maintenant bien connu que les éléments nanométriques ont une influence sur les activités cellulaires comme l’expression des gènes et des protéines, l’organisation cytosquelettique, etc. », indique le professeur. Pour contrôler et guider un processus biologique particulier par la signalisation physicochimique, il faut être en mesure de concevoir la surface des matériaux implantables avec une précision nanométrique. Quel est le lien avec la vie de tous les jours? Le professeur Variola évoque une question de santé clé chez les aînés : l’affaiblissement des os de soutien avec l’âge. « S’ils ont besoin d’une prothèse, le chirurgien est obligé de l’implanter dans un os affaibli, souvent affecté par des conditions nuisibles. » « Par contre, poursuit-il, imaginez si vous pouviez forcer les cellules souches du patient à générer de l’os autour de l’implant? C’est possible en dotant la surface de métaux implantables de caractéristiques nanométriques favorisant la prolifération et la différenciation des cellules souches. Ultimement, la nano-ingénierie produira des matériaux capables de recruter automatiquement les cellules souches, sans

intervention extérieure pour les amener au lieu d’implantation. » Une telle percée est sans doute encore loin. Toutefois, il a récemment été démontré que les surfaces métalliques nanoporeuses conçues par le professeur Variola pendant ses études à l’Université de Montréal et à l’Institut national de la recherche scientifique pouvaient accélérer la prolifération des cellules souches et peut-être même les amener à se transformer en cellules osseuses. Ce chercheur innovateur poursuit maintenant ses recherches cruciales à l’Université d’Ottawa. L’approche nanométrique du professeur Variola promet d’autres avantages audelà de l’intégration et de la régénération osseuses, « dont la libération contrôlée de médicaments directement au lieu d’implantation, explique-t-il. De nos jours, les effets secondaires et le manque de spécificité sont les plus grands problèmes de certains médicaments. » Pour pallier ces problèmes, Fabio Variola estime que des métaux implantables aux fonctions libératrices pourraient optimiser la libération des médicaments et la circonscrire là où elle est nécessaire. Ainsi, on augmenterait l’efficacité des traitements tout en éliminant les effets secondaires liés à un dosage excessif.

Si ça vous semble plus près de la science-fiction que de la science, faites confiance à Fabio Variola. Il n’est peut-être qu’à quelques années de transformer le tout en réalité.  PR

« L’objectif est de créer une nouvelle génération de matériaux implantables qui pourront mieux s’intégrer au corps humain et hâter la guérison. » – Fabio Variola

« Ces matériaux capables de stimuler la libération des médicaments peuvent être très efficaces pour limiter les infections bactériennes, l’inflammation, etc., non seulement en orthopédie, mais aussi en médecine dentaire et cardiovasculaire, des domaines que mes recherches actuelles et futures couvrent de façons diverses », dit le chercheur. En poussant cette vision encore plus loin, il prévoit que la plus grande avancée dans son domaine sera la conception d’un matériau (et en définitive, d’un dispositif implantable) « capable non seulement d’envoyer des signaux aux tissus environnants, mais aussi de recevoir des signaux biologiques spécifiques et d’y réagir en temps réel. Grâce aux stratégies de nanoingénierie, nous pourrons ainsi créer des surfaces “intelligentes” capables de “dialoguer” avec l’environnement biologique immédiat. »

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L

a plupart d’entre nous associent le vieillis­ sement au déclin inévitable des capacités. Martin Bilodeau, François Tremblay et Yves Lajoie, de l’Unité de recherche sur le vieillissement et le mouvement de la Faculté des sciences de la santé, y voient plutôt un processus qu’on peut anticiper, et peut-être même ralentir.

Une question

d’équilibre et de

dextérité par Mitchell Caplan

Les trois hommes, dont les laboratoires sont situés à l’Institut de recherche ÉlisabethBruyère (au sein d’un centre de soins pour personnes âgées de la basse-ville d’Ottawa) et au campus du 200 avenue Lees, font partie d’un groupe de chercheurs ayant commencé à collaborer de façon semi-officielle en 2004 autour d’un vaste mandat comprenant l’étude des facteurs socioculturels, politiques et physiques influant sur la santé et la qualité de vie des personnes âgées. Le groupe a évolué au fil du temps en une unité de cinq chercheurs explorant les effets du vieillissement sur la mobilité. Bien que ce dernier soit souvent associé à des problèmes comme l’alzheimer et le déclin des habiletés cognitives, l’Unité s’intéresse surtout à ses effets sur le contrôle moteur, soit la capacité d’utiliser de l’information sensorielle pour effectuer des mouvements coordonnés. « Notre travail porte sur les effets du vieillissement “normal”. On regarde le déclin naturel, pas nécessairement la pathologie », souligne Martin Bilodeau. Selon lui, le travail de l’Unité peut favoriser la prévention. Alors que les baby-boomers en relative bonne santé prennent de l’âge, « il faut étudier les effets du vieillissement normal pour mieux comprendre comment le corps s’adapte à ces changements ». Ce faisant, on pourra mieux prévenir et traiter les problèmes liés au vieillissement, comme le risque accru de chutes. Bien que les travaux des trois chercheurs se chevauchent — en conversation, ils complètent mutuellement leurs réflexions —, chacun a ses propres projets. Martin Bilodeau s’intéresse surtout à l’équilibre. Par exemple, il a étudié l’effet de la fatigue musculaire découlant de l’exercice sur le sens de l’équilibre des personnes âgées. Il note que les aînés se fatiguent plus facilement lors de tâches posturales (p. ex., se lever) ou exigeant une dextérité fine.

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« Notre travail porte sur les effets du vieillissement “normal” sur les capacités de la personne. On regarde le déclin naturel, pas nécessairement la pathologie. » – Martin Bilodeau

François Tremblay étudie la fonction de la main. À partir d’une approche dite « psycho­ physique », il examine les habiletés perceptives des aînés, soit ce qu’ils peuvent percevoir du bout des doigts. Il a notamment découvert qu’entre 60 et 75 ans, la capacité de reconnaître des formes ou textures fines par le toucher diminue considérablement. En fait, pour atteindre le même seuil de reconnaissance que les jeunes adultes, il faut utiliser des stimulus de deux à quatre fois plus grands. Il a aussi déterminé que la perte de sensibilité tactile avec l’âge est fortement associée à une dextérité manuelle compromise, une conclusion que d’autres chercheurs ont repris.

balance et de dextérité sensibilité tactile, car la réaction motrice est moins intense lorsque la capacité de distinguer des formes est réduite. Cette information pourrait avoir d’importantes implications pour la réadaptation de la main après un accident vasculaire cérébral, par exemple.

Le professeur Tremblay utilise aussi la stimulation magnétique transcrânienne pour explorer de façon non invasive les parties du cerveau responsables des fonctions motrices. Ce travail a montré, par exemple, que le fait de tâter un objet augmentait substantiellement la réaction motrice. Chez les aînés, cet effet semble dépendre largement du niveau de question

Dans son travail, le professeur Lajoie utilise des techniques comme le biofeedback, la réalité virtuelle et la navigation à l’aveugle. Cette dernière technique permet au chercheur d’étudier la façon dont les personnes âgées se déplacent à l’aveugle dans l’espace, y compris les moyens qu’elles emploient pour compenser la perte de vision et leurs « demandes

Enfin, Yves Lajoie se penche sur l’équilibre, le risque de chuter et la locomotion. Il a notamment évalué la capacité de 150 sujets à garder une posture. Il est selon lui possible d’entraîner les personnes âgées à mieux percevoir leur environnement et ainsi réduire leur risque de faire une chute.

attentionnelles », qui correspondent aux ressources cognitives mobilisées par une tâche (p. ex., se lever). Que réserve l’avenir? François Tremblay croit que leurs recherches pourraient entraîner entre autres une attention accrue aux chaussures des aînés, qui devraient peut-être rejeter les semelles très absorbantes au profit de chaussures qui stimulent le pied (la même réflexion peut s’appliquer à des gants spécialisés). Il croit aussi aux stratégies de rééducation pour les aînés, se fiant à la capacité d’adaptation du système nerveux central pour compenser tout déclin. Martin Bilodeau, quant à lui, veut étudier les effets tant du vieillissement que d’événements comme un accident vasculaire cérébral, et utiliser l’exercice et des outils comme la réalité virtuelle pour développer les capacités des personnes âgées. « Nous avons encore beaucoup de choses à évaluer. Le but fondamental demeure la prévention », note Yves Lajoie.  PR www.recherche.uOttawa.ca/perspectives

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racisme ou le sexisme. Être témoin d’une haine ouverte à l’égard des personnes âgées est chose rare. « Notre rapport à la vieillesse est ambivalent, car, à moins de mort prématurée, nous serons toutes et tous des personnes aînées un jour. Cependant, les préjugés sur le vieillissement persistent, notamment dans les médias et la publicité, qui présentent bien souvent des images réductrices de retraités pimpants et actifs », affirme Martine Lagacé. En revanche, note-t-elle, les images de vieillards décrépits sont tout aussi erronées, car elles renvoient à des représentations dénigrantes de la personne aînée. Dans ses recherches, Martine Lagacé tente de comprendre comment et dans quelle mesure la communication constitue un véhicule de l’âgisme, lequel peut fragiliser la santé psychologique de l’aîné qui en est la cible. Parfois, cette forme de discrimination se manifeste même avant l’âge de la retraite.

Quand l’âgisme donne un coup de vieux par Nathalie Vanasse recherche par Melina Schoenborn

« Chaque fois que vous me dites que je suis vieux, je ne suis pas ce vieuxlà. Je ne suis jamais aucun des vieux que vous voulez que je sois. »

A

insi s’exprime le chroniqueur Pierre Foglia dans une de ses virulentes chroniques, parue dans La Presse du 31 janvier 2009. Air du temps? Chose certaine, le commentateur fait écho aux préoccupations de Martine Lagacé, professeure au Département de communication de l’Université d’Ottawa, qui étudie la façon dont notre société perçoit les personnes vieillissantes. L’âgisme, soit la discrimination fondée sur l’âge, est difficile à détecter, plus encore que le

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En effet, entre 2006 et 2008, Martine Lagacé et ses collègues, dont la professeure Francine Tougas, ont étudié les répercussions de la communication âgiste sur le désengagement psychologique et l’estime de soi de travailleurs de 45 ans et plus du domaine de la santé au Québec. « Ces études nous ont permis de valider un modèle qui montre clairement que la communication âgiste conduit au désengagement de ces travailleurs d’expérience, explique la professeure Lagacé. Ces stéréotypes provoquent non seulement leur retrait psychologique au travail, mais aussi leur retrait effectif : ils finissent par envisager la retraite. Le travailleur quitte le monde du travail mécontent, ce qui peut se répercuter sur sa qualité de vie à la retraite. » Cette année, Martine Lagacé a choisi d’axer ses travaux sur l’âgisme dans un contexte de relation d’aide aux personnes âgées vivant en centre d’hébergement de longue durée. « À la lumière des études sur l’âgisme en milieu de travail, nous souhaitions désormais comprendre comment l’âgisme peut se

« Pour opérer ce changement de mentalité, il faut d’abord et avant tout prendre conscience des manifestations implicites et explicites de l’âgisme et comprendre que la communication en est bien souvent une puissante courroie de transmission. » – Martine Lagacé

manifester dans un contexte de soins aux aînés en perte d’autonomie, notamment en explorant la dynamique de communication qui régit les liens entre soignants et aînés », dit-elle. Avec ses collègues de l’Observatoire vieillissement et société à Montréal, la chercheuse a réalisé une série d’entrevues semi-dirigées auprès de résidents aînés d’un Centre d’hébergement et de soins de longue durée (CHSLD) de la région de Montréal. « Au quotidien, précise-t-elle, si les résidents aînés interrogés semblent comprendre et même éprouver une certaine empathie pour la situation de travail exigeante des soignants, ils éprouvent toutefois un malaise quant à la qualité des interactions quotidiennes avec eux. » Les résultats d’analyse suggèrent en effet que leur valeur en tant qu’individus n’est pas reconnue, et que parfois, on communique avec eux comme on le ferait avec des enfants, soit en utilisant un langage infantilisant, voire contrôlant. Les aides-soignants, eux, reconnaissent avoir recours à ce type de langage, mais ne sont pas nécessairement conscients de ses connotations âgistes. « On note un certain décalage entre les perceptions des deux groupes. Les propos infantilisants (du type “C’est l’heure de prendre les petits bonbons [pilules] pour la petite dame!”) ne sont pas reconnus comme tels par les aides-soignants, qui les décrivent plutôt

comme des gestes d’affection, de tendresse. L’âgisme se manifeste ici dans sa forme implicite, souligne la chercheuse. Or, d’autres études sur l’âgisme dans un contexte de soins de santé, effectuées notamment aux ÉtatsUnis, montrent que le langage âgiste mine l’estime de soi et le sentiment d’auto­ détermination des personnes aînées. Il est plausible de penser que ces effets sont encore plus dommageables pour la santé psychologique des aînés fragilisés et en perte d’autonomie. » Le phénomène de l’âgisme est tout à fait paradoxal dans un contexte de vieillissement de la population et d’allongement de l’espérance de vie. Selon Martine Lagacé, il est impératif d’amorcer un changement de mentalité et de miser sur la contribution des aînés plutôt que de nourrir de fausses représentations de la vieillesse et surtout, de véhiculer un discours uniquement centré sur le fardeau économique du vieillissement de la population. « Pour opérer ce changement de mentalité, il faut d’abord et avant tout prendre conscience des manifestations implicites et explicites de l’âgisme et comprendre que la communication en est bien souvent une puissante courroie de transmission. Auprès des travailleurs vieillissants comme dans un contexte de soins aux aînés vulnérables, il faudra aussi poser des actions concrètes visant à éliminer la communication et les pratiques âgistes », conclut la chercheuse.  PR www.recherche.uOttawa.ca/perspectives

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« Des différences importantes existent non seulement entre jeunes et moins jeunes, mais aussi entre les personnes âgées elles-mêmes. Nos processus cognitifs subissent des changements avec l’âge, liés entre autres à l’état de santé. » – Sylvain Gagnon

de signalisation et la circulation routière, de la complexité du maniement, comme la prise de virages. » Il ajoute : « Un autre objectif de cette recherche, c’est de permettre d’évaluer les différences entre conducteurs prudents et imprudents et aussi entre jeunes et moins jeunes. » Ces aspects sont particulièrement importants pour les médecins qui, dans la plupart des provinces canadiennes, sont mandatés par la loi de rapporter les conducteurs qui peuvent représenter un danger. « Nous n’avons pas encore déterminé la meilleure façon d’évaluer les conducteurs âgés. Selon certains, l’examen de conduite sur route est injuste envers les aînés et n’est pas un bon baromètre de la compétence au volant », déclare le professeur Gagnon.

CanDRIVE (Canadian Driving Research Initiative for Vehicular Safety in the Elderly) est une initiative nationale regroupant nombre de centres d’excellence. Consultez le site www.candrive.ca pour en savoir plus.

L’âge :

P

question perception? une

de

par Nancy Ceresia

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eu de nos tâches quotidiennes sont aussi complexes ou dangereuses que la conduite d’une voiture, et pourtant nous avons tendance à tenir ce privilège pour acquis. Conduire est devenu essentiel à notre qualité de vie, mais qu’arrive-t-il quand d’autres facteurs influencent la capacité de conduire? À quel moment la santé ou l’âge ont-ils des répercussions sur ce qui, pour beaucoup, est la clé de leur indépendance? Le professeur Sylvain Gagnon, en collaboration avec des étudiants diplômés au Laboratoire du vieillissement cognitif, étudie les facteurs complexes liés à l’âge qui influencent la capacité de conduire. Il souligne cependant que ce n’est pas le vieillissement comme tel qui cause la détérioration des aptitudes à conduire : « Le vieillissement est un processus multifactoriel, tout comme la conduite automobile est une tâche complexe comprenant de multiples facteurs,

compétences et influences au-delà même de la cognition ou de la capacité physique. » Les étudiants diplômés Arne Stinchcombe et Mélanie Joanisse tentent de déterminer quels sont ces facteurs et jusqu’où vont leurs effets sur la conduite à mesure que les gens vieillissent. Ils utilisent un simulateur de conduite, don de Transports Canada dans le cadre de l’initiative de recherche multidisciplinaire CanDRIVE, à laquelle participe le Laboratoire et visant à améliorer la sécurité des conducteurs âgés. Les étudiants évaluent ainsi les aptitudes à conduire de personnes réelles. Arne Stinchcombe étudie les procédés cognitifs sous-jacents à l’attention nécessaire à la conduite : « Dans ma recherche, j’essaie de décomposer l’environnement, explique-t-il. Une des façons que nous avons trouvées, c’est de distinguer la complexité visuelle, comme les panneaux

Une évaluation juste ne peut se fonder uniquement sur l’environnement ou la santé : c’est ce que découvre Mélanie Joanisse dans sa recherche sur les influences sociales touchant à la conduite automobile. De fait, les facteurs les plus déterminants résident souvent dans la vie privée, sous forme de pression qu’exerce la famille pour limiter le temps que les conducteurs âgés passent au volant. « Nous voulons savoir pourquoi quelqu’un conduit sa voiture moins souvent : est-ce à cause de ses propres compétences, de son état de santé ou des messages reçus de sa famille ou de la société en général? » À ce jour, sa recherche montre l’étendue de la perception négative des conducteurs vieillissants dans notre société. Même des automobilistes âgés de 75 ans s’estiment meilleurs conducteurs que leurs aînés de quelques années, disons de 85 ans par exemple.

La prédominance de cette perception est l’un des résultats les plus surprenants de la recherche de l’étudiante. Quel que soit notre âge, « nous ne semblons jamais nous voir comme des conducteurs âgés », dit-elle. En ce qui concerne leur expérience de recherche dans son ensemble, les deux étudiants s’accordent à dire qu’elle a été très satisfaisante, surtout en raison de la liberté dont ils jouissent comme étudiants diplômés. « C’est vraiment enrichissant de pouvoir voyager et de rencontrer des chercheurs d’ailleurs qui s’intéressent au même domaine. C’est beaucoup plus que des études, c’est une ouverture au monde », ajoute Mélanie. En plus de l’expérience internationale et de la rencontre de collègues chercheurs, Arne et Mélanie aiment l’esprit de camaraderie et la diversité de leur travail avec d’autres étudiants du même domaine. Arne note également combien la relation avec leur superviseur, Sylvain Gagnon, ajoute à leur expérience. « La dynamique qui existe entre étudiants diplômés et professeurs est plus égalitaire, plus collégiale. On travaille ensemble vers un but commun. » Et que pense le professeur Gagnon des étudiants qu’il côtoie tous les jours? « Je suis très chanceux d’être entouré de bons étudiants. La relation est réciproque, dans ce sens que nous sommes tous en train d’apprendre. C’est une expérience d’apprentissage extraordinaire. Il n’y a pas de limite à ce qu’on peut accomplir quand on fait partie d’une équipe curieuse, intéressée, organisée et déterminée… Cette collaboration a un effet sur toutes mes recherches. »  PR

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Droits et voix Rights and Voices La criminologie à l’Université d’Ottawa Criminology at the University of Ottawa Sous la direction de Véronique Strimelle et Françoise Vanhamme

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e collectif bilingue souligne le 40e anni­ versaire du Département de criminologie de l’Université d’Ottawa, fondé en 1968. On y relate l’histoire du Département en mettant l’accent sur les débats théoriques qui ont influencé son approche critique et autoréflexive de la criminologie. Les articles qui le composent s’inscrivent dans cet ordre d’idée en mettant en question la perspective traditionnelle de la criminologie sur divers sujets, notamment les études policières, la santé mentale, la violence politique, le suicide et la prévention du crime. Droits et voix = Rights and Voices souligne le rôle primordial que joue l’Université d’Ottawa dans la redéfinition de la criminologie et la promotion du militantisme et de la justice sociale.  PR

Les Presses de l’Université d’Ottawa University of Ottawa Press 24

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Perspectives sur la recherche  

Le présent numéro de Perspectives sur la recherche explore les réalités physiques, psychosociales et culturelles complexes vécues par l’huma...

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