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56 ALLEZ SAVOIR !

| UNICOM | Image : jsmonzani.com |

NUMÉRO

56

BIOLOGIE Pourquoi les vrais jumeaux sont-ils légèrement différents? 28-33

NATURE Vol au-dessus d’un nid de skieurs 34-38

HISTOIRE DES RELIGIONS L’invention de Dieu 52-57

Programme complet :

www.grangededorigny.ch et pages 64-65 d’Allez savoir!

LITTÉRATURE

JANVIER 2014

L’HISTOIRE SUISSE DE

FRANKENSTEIN

!

ALLEZ

SAVOIR  Le magazine de l’UNIL | Janvier 2014 | Gratuit


ALUMNIL Le réseau des diplômé·e·s de l’UNIL Vous êtes diplômé·e de l’UNIL?

Restons en contact! Le réseau ALUMNIL s’étoffe à l’étranger ! Vivez-vous à Boston, Montréal, San Francisco, Shanghai ou Tokyo ? Besoin d’informations pratiques avant de partir ou à votre arrivée sur place ? Contactez le comité local et participez aux prochaines activités pour enrichir votre réseau à l’étranger aussi !

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ALUMNIL : le réseau des diplômé·e·s UNIL | Université de Lausanne – Bureau des alumni contact.alumnil@unil.ch – tél. : +41 21 692 20 88 4

Allez savoir !

N° 51

Mai 2012

UNIL | Université de Lausanne


ÉDITO

IMPRESSUM Magazine de l’Université de Lausanne N° 56, janvier 2014 www.unil.ch/allezsavoir Editeur responsable Université de Lausanne Une publication d’UNICOM, service de communication et d’audiovisuel Quartier UNIL-Sorge Bâtiment Amphimax 1015 Lausanne Tél. 021 692 22 80 allezsavoir@unil.ch Rédaction en chef Jocelyn Rochat, David Spring (UNICOM) Création de la maquette Edy Ceppi (UNICOM) Rédacteurs Sonia Arnal Sophie Badoux Elisabeth Gordon Cynthia Khattar Virginie Jobé Nadine Richon Anne-Sylvie Sprenger Muriel Sudano-Ramoni Sandrine Wenger Francine Zambano Correcteur Albert Grun Direction artistique Secteur B Sàrl www.secteurb.ch Photographie Nicole Chuard Illustration Eric Pitteloud (pp. 3, 45) Couverture Luc Frieden – meyk.ch Impression IRL plus SA Traitement de la couverture KMC, Le Mont-sur-Lausanne Tirage 16 000 exemplaires

ISSN 1422-5220

Parution Trois fois par an, en janvier, mai et septembre Abonnements allezsavoir@unil.ch (p. 4) 021 692 22 80

DAVID SPRING

LES DRONES DÉFIENT LE DROIT

Rédacteur, UNIL

P

lacé sous le sapin de Noël à l’intention du petit neveu, le drone n’a pas mis longtemps avant de survoler le jardin du voisin. Outre le plaisir du pilotage, c’est la possibilité d’embarquer une caméra qui fait tout le sel de cet ingénieux robot. Ensuite, comme le vante un fabricant, rien de plus simple que d’utiliser «l’interface conviviale pour transférer votre vidéo en un clic vers YouTube». Et voilà: un générique ajouté, un peu de musique pour l’ambiance et le meeting aérien du quartier est en ligne. Bien entendu, Junior ignore qu’il vient peut-être de commettre quatre infractions différentes à la Loi sur la protection des données, pour autant que des personnes identifiables se trouvent sur son court métrage. Comme avec d’autres nouveautés technologiques rendues accessibles à tous, les drones traversent une phase d’apprentissage et de jeu avec les limites: ce qui est faisable se réalise. Dans un rapport publié fin 2006, le Préposé fédéral à la protection des données estimait déjà que «les prises de vues aériennes, notamment par les drones, constituent un plus grand risque d’atteinte aux droits de la personnalité». Car contrairement aux caméras de surveillance, qui sont immobiles et dont le champ de vision est limité dans l’espace, les engins volants sont libres comme l’air… Ces appareils possèdent d’évidentes applications dans le domaine de l’espionnage. En Suisse, le projet de Loi fédérale sur le renseignement prévoit en son état actuel que le Service de renseignement de

EMBLÉMATIQUES DE LA PRÉSIDENCE OBAMA, LES DRONES OBSERVENT ET TUENT DANS DES PAYS AVEC LESQUELS LES ÉTATS-UNIS NE SONT PAS EN GUERRE.

Allez savoir !

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la Confédération pourrait «observer des événements et des installations dans des lieux publics ou dans des lieux librement accessibles et y effectuer des enregistrements visuels et sonores. Il peut utiliser à cet effet des aéronefs ou des satellites.» Ce qui comprend donc les drones. Notre armée cherche à acquérir des modèles modernes auprès de sociétés israéliennes, l’un des pays leader de cette industrie. Et c’est évidemment l’utilisation de ces robots dans l’élimination des cadres de haut rang d’Al-Qaïda et de ses affiliés qui soulève le plus de questions. Emblématiques de la présidence Obama, les drones observent et tuent dans des pays avec lesquels les Etats-Unis ne sont pas en guerre, comme le Pakistan, le Yémen ou la Somalie. Leurs cibles, choisies selon des critères secrets, ne portent pas l’uniforme d’une armée régulière. Les frappes, parfois réalisées au mauvais endroit et au mauvais moment, font des victimes civiles. Le droit international humanitaire s’en trouve bousculé, mais n’est pas totalement démuni (lire en p. 22). Plus de 50 pays possèdent déjà ces appareils, ou en développent. Une mode rationnelle, puisqu’ils présentent le double avantage de coûter moins cher que les avions de chasse, et de réduire à zéro les pertes humaines – du côté des pilotes. L’idée que de nombreuses nations, s’inspirant du précédent américain, les utilisent pour frapper leurs ennemis n’importe où déboucherait sur un véritable cauchemar, évoqué par le président du CICR Peter Maurer: le monde entier transformé en potentiel champ de bataille. 

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UNIL | Université de Lausanne

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Découvrez les magazines de l’UNIL sur vos tablettes et smartphones

Allez savoir! et l'uniscope (le magazine du campus) peuvent être consultés partout, grâce à leurs versions pour tablettes et smartphones. Leur contenu est enrichi de vidéos, de sons, de galeries photographiques et de liens. Disponible via Google Play et App Store.

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Pour s’abonner gratuitement à la version imprimée, il suffit de remplir le coupon ci-dessous et de l’envoyer par courrier à : Université de Lausanne, UNICOM, Amphimax, 1015 Lausanne. Par fax au 021 692 22 05. Ou par courrier électronique à allezsavoir@unil.ch NOM / PRÉNOM

TÉLÉPHONE

ADRESSE

E-MAIL

CODE POSTAL / LOCALITÉ

DATE ET SIGNATURE


SOMMAIRE

PORTFOLIO Musique, Niger et chouettes.

BRÈVES L’actualité du campus: distinctions, formation, international, publications.

LITTÉRATURE Frankenstein n’aurait pas vu le jour sans la Suisse et ses étés pourris.

DROIT Game of Drones. Quand les drones font décoller la science.

BIOLOGIE Pourquoi les vrais jumeaux sont-ils légèrement différents?

NATURE Vol au-dessus d’un nid de skieurs.

MOT COMPTE TRIPLE Qu’est-ce que la neurothéologie. Avec le psychiatre Jacques Besson.

ÉCONOMIE La Suisse est le seul pays à avoir diminué sa dette durant la crise.

RÉFLEXION Les MOOCs, entre nouveauté et déjà-vu. Par Catherine El-Bez et Jacques Lanarès.

SPORT C’est plus fatigant de courir 150 kilomètres que 330. Pour en finir avec l’abandon.

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HISTOIRE DES RELIGIONS

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IL Y A UNE VIE APRÈS L’UNIL

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ARCHÉOLOGIE

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LIVRES

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FORMATION CONTINUE

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MÉMENTO

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CAFÉ GOURMAND

L’invention de Dieu. Thomas Römer raconte la carrière du Yahvé de la Bible.

De la «Banane» à l’économie. Rencontre avec Cristina Gaggini, directrice romande d’economiesuisse.

Quand les images mettent à jour les vestiges du passé. Avec Bernard Reymond.

Histoire de l’art, Alpes, tatouages, médecine et architecture. Sept suggestions de lecture.

La passion de l’action publique. L’IDHEAP rejoint l’Université de Lausanne. Communiquer par écrit.

Cours publics, conférences, théâtre, musique et expositions.

Saisir les notions à l’origine d’une loi. Avec Nathalie Dongois.

Allez savoir !

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LA NUIT APPARTIENT À TCHAÏKOVSKY Pendant la journée, l’auditoire 351 de l’Amphimax voit passer des étudiants en Sciences sociales et politiques. Le soir, il accueille régulièrement les répétitions de l’Orchestre symphonique et universitaire de Lausanne (OSUL). Ainsi, ce 6 novembre 2013, une cinquantaine de musiciens répétait la Symphonie n° 1 de Tchaïkovsky, sous la direction du chef invité Luc Baghdassarian. Sur un tempo allegro, ce dernier fit retravailler plusieurs fois quelques mesures, demanda «davantage d’intensité» sur un fa dièse, exigea «des attaques plus lumineuses et ascétiques» de la part des cordes, s’intéressa de près aux contrebasses et prodigua des encouragements. L’intensité du travail se ressentait dans l’auditoire, où la concentration ambiante était palpable. Des moments de musique fascinants à observer. DS Prochains concerts à Lausanne: le 19 mars (Bruckner) et le 5 juin 2014 (Schumann). Détails en pages 64 et 65. Entretien avec Hervé Klopfenstein, directeur artistique de l’OSUL, sur www.unil.ch/allezsavoir

PHOTO NICOLE CHUARD © UNIL


SPÉCULATION SOUS LE SOLEIL NIGÉRIEN

Niamey, mi-novembre 2013. Propriétaire de terres agricoles, Boubacar Ganda guide Ursula Meyer, doctorante à l’Institut de géographie et durabilité, au travers de la «Ceinture verte». Cette zone périphérique de 2500 hectares est aujourd’hui grignotée de tous les côtés. La croissance de Niamey engendre un étalement urbain largement incontrôlé, et donc de la spéculation. De plus, «le foncier est devenu une marchandise utilisée pour former des alliances politiques, aussi bien à l’échelon local que national», explique la scientifique. Mêlant observations sur le terrain et recherche de type ethnographique pour sa thèse, Ursula Meyer décrypte les enjeux majeurs, mais parfois bien cachés, qui se jouent autour de la Ceinture verte. DS Reportage photographique et nombreuses informations complémentaires sur www.unil.ch/allezsavoir

PHOTO MAURICE ASCANI


LA CHOUETTE N’A PAS TOUT DIT

Assistant au Département d’écologie et évolution, Paul Béziers tient une chouette effraie, à Domdidier (FR). L’Université de Lausanne a posé et contrôle 250 nichoirs installés dans des granges, autour de Moudon, Orbe, Yverdon, Payerne et Avenches. Les chercheurs du groupe d’Alexandre Roulin s’intéressent à plusieurs aspects de la vie de ces oiseaux. Par exemple, la communication chez les jeunes, qui, en attendant le retour de leurs parents partis chasser, échangent des cris pour déterminer pacifiquement qui d’entre eux aura la priorité sur la prochaine proie rapportée. «Nous avons montré que les poussins d’une fratrie se reconnaissent les uns des autres, ne se coupent pas la “parole” et se souviennent de “qui a dit quoi”», explique Amélie Dreiss, post-doctorante. La couleur de ces animaux est un autre objet d’étude (lire également Allez savoir ! 53). Enfin, les scientifiques se sont penchés sur les liens entre la capacité des chouettes à mener à bien une couvée et leur environnement (la présence d’autres rapaces ou le bruit des activités humaines ont de l’influence sur leur reproduction). (RÉD.) Vidéo sur www.youtube.com/uniltv. Pour davantage de détails scientifiques www.unil.ch/dee/page7006_fr.html

PHOTO FABRICE DUCREST © UNIL


BRÈVES

LE CHIFFRE

ENTREPRISE

2590

© CJD/BCV

C’est le nombre d’étudiants qui ont fait leurs premiers pas à l’UNIL lors de la rentrée de septembre 2013, au niveau du bachelor. Plus de la moitié d’entre eux ont 19 ans et moins, tandis que près de 5 % sont âgés de 26 ans et plus. Ces chiffres sont tirés de l’enquête annuelle «Comment allezvous ?», menée auprès des débutants par le Service d’orientation et conseil, en partenariat avec la Fédération des associations d’étudiants (FAE). DS www.unil.ch/soc/page79295.html

CRÉER SA PROPRE BOÎTE, À LA FAÇON CÔTE OUEST

RÉSEAU

DU NOUVEAU AU SAVOIR SUISSE Vice-doyen de la Faculté des sciences sociales et politiques, Jean-Philippe Leresche a pris la présidence du Comité d’édition de la collection Le savoir suisse. Il remplace Bertil Galland, qui devient membre honoraire. Edité par les Presses polytechniques et universitaires romandes, Le savoir suisse compte 95 titres à son catalogue. Autant de livres de poche qui rendent la recherche menée dans les hautes écoles accessible à tous. (RÉD.) RECTIFICATIF

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Allez savoir !

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trouvaient quatre étudiants de l’UNIL: Raphaël Gabella, François Hofer, Yannick Iseli et Nicolas Meynet. Un programme très dense attendait les participants: conférences données par swissnex San Francisco, découverte des campus de Stanford

et Berkeley, visites d’entreprises comme Twitter ou Square, ateliers et réseautage. Au final, une motivation gonflée à bloc ainsi que de nombreuses clés de compréhension du monde particulier des start-up. (RÉD.) www.facebook.com/BCVsvsc

POLITIQUE UNIVERSITAIRE

LA STRATÉGIE DE L’UNIL ADOPTÉE

Félix Imhof © UNIL

Le dernier numéro d’Allez savoir! mentionnait des références bibliographiques incorrectes pour l’ouvrage Penser la valeur d’usage des sciences, codirigé justement par Jean-Philippe Leresche. Voici les bonnes: Editions des archives contemporaines (2013), 233 p.

Pendant une semaine, en septembre 2013, un petit groupe d’étudiants des hautes écoles vaudoises s’est frotté à l’esprit d’entreprise californien, dans le cadre du premier Silicon Valley Startup Camp, organisé et financé par la BCV. Parmi eux se

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Le mardi 26 novembre 2013, le plan stratégique de l’UNIL 2013-2017 a été adopté à une large majorité par le Grand Conseil. Cette approbation est un pas décisif pour le développement concret des objectifs de l’UNIL. «Le plan stratégique, c’est le contrat que passe l’université avec ses Autorités politiques», explique Dominique Arlettaz, recteur de l’UNIL. C’est une convention qui garantit l’autonomie de l’UNIL. En fait, l’Etat donne le mandat à l’université de remplir ses objectifs. Pour la direction, le plan stratégique représente une boussole institutionnelle qui lui indique sans cesse dans quelle UNIL | Université de Lausanne

direction aller. Le plan se compose de quatre axes stratégiques (enseignement, recherche, contribution à la société, politique institutionnelle), de dix objectifs prioritaires et s’articule autour de sept valeurs. Trois d’entre elles s’imposent: l’ouverture de l’UNIL vers la cité et, entre autres vers l’international, la cohérence et la notion de réussite. «En ce qui concerne l’enseignement, la réussite, c’est par exemple offrir les meilleures conditions pour que les étudiants réussissent leurs projets et évitent d’échouer pour de mauvaises raisons», affirme Dominique Arlettaz. FZ


© HOJG

LES SUISSES SONT RÉFLÉCHIS, PAS LENTS. ILS SONT DANS L’ACTION, PAS DANS LA PRÉCIPITATION. ET LA PAROLE DONNÉE EST IMPORTANTE. LA SUISSE EST UN PAYS QUI AVANCE, QUI PROGRESSE, QUI RÉFLÉCHIT. ELLE A QUELQUE CHOSE DE RASSURANT. Francine Behar-Cohen. Professeure à l’Université de Lausanne, cheffe du Service universitaire d’ophtalmologie et directrice médicale de l’Hôpital ophtalmique Jules-Gonin, dans 24 heures du 4 décembre 2013.

ARCHITECTURE

ALUMNI

et les nombreuses fédérations sportives internationales présentes à Lausanne et dans le canton de Vaud. Réalisé par le bureau zurichois Karamuk *Kuo, l’édifice se situera au sud de l’Institut suisse de droit comparé, juste au-dessus de la route cantonale. L’enveloppe budgétaire se monte à 23 millions de francs. La phase de construction pourrait débuter au printemps 2015. (RÉD.)

DES ANTENNES ALUMNIL DANS LE MONDE Vous vivez – ou allez partir vivre – à Boston, Montréal, San Francisco, Shanghai ou Tokyo? ALUMNIL, le réseau des diplômés, enseignants et amis de l’UNIL, se développe à l’international et bénéficie désormais d’une antenne dans chacune de ces cinq villes. Un comité local organise régulièrement des rencontres et se tient à votre disposition pour toute question pratique. Connectez-vous sur www.unil.ch/alumnil/international pour trouver contacts, infos et rendez-vous. Fort utile pour préparer votre départ et vous sentir comme un poisson dans l’eau dès votre arrivée. Pour devenir membre: www.unil.ch/alumnil/adherer. Photo: rencontre d’une délégation de l’UNIL avec une trentaine d’alumni expatriés au Québec, le 4 septembre au Consulat général de Suisse à Montréal. SW

© DR

Fin 2016, le bâtiment Synathlon devrait être mis en service sur le campus de l’UNIL. Une dénomination qui mêle les synapses du cerveau et les joutes sportives. Il abritera justement la Fédération internationale des sports universitaires, l’Académie internationales des sciences et techniques du sport, ainsi que l’Institut des sciences du sport de l’UNIL. Ainsi se créera une interface unique en Europe entre les étudiants, les chercheurs

© Brenda Andres

UN NOUVEAU TOIT POUR LE SPORT

COLLABORATION

UN PÔLE ROMAND UNIVERSITAIRE DE SANTÉ PUBLIQUE Les Universités de Genève, Lausanne et Neuchâtel, ainsi que les Hôpitaux universitaires de Genève, le CHUV et l’Institut universitaire romand de santé au travail (IST) ont signé une convention qui donne naissance à l’Ecole romande de santé publique (ERSP). Son objectif principal consiste à coordonner le développement dans le domaine de la santé publique universitaire à l’échelle romande. Elle permettra d’utiliser de manière optimale les res-

DÉVELOPPER UNE OFFRE DE FORMATION COHÉRENTE ET ATTRACTIVE EN SANTÉ PUBLIQUE.

Allez savoir !

sources humaines, matérielles et financières des partenaires pour développer une offre de formation cohérente et attractive en santé publique, une recherche de haute qualité et une expertise pour les pouvoirs publics. La direction de cette structure de coordination forte sera assurée par Fred Paccaud, professeur ordinaire à la FBM et actuel directeur de l’Institut universitaire de médecine sociale et préventive (IUMSP) à Lausanne. (RÉD.) N° 56

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BRÈVES

ENSEIGNEMENT

SÉCHERESSE, VIRUS, ADOS ET HARCÈLEMENT

MOOCS EN VUE

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Des MOOCs (pour Massive Open Online Courses, ou Cours en ligne ouverts à tous) seront bientôt dispensés par le biais de la formation continue UNIL-EPFL. La plateforme choisie est Coursera, qui propose déjà des cursus en ligne issus de plus d’une centaine d’institutions à travers le monde (lire également en p. 45). Tout un chacun peut avoir accès au contenu de ces cours, qui sont dispensés exclusivement en ligne. L’interaction avec les enseignants et entre les participants se déroule via des forums ou les réseaux sociaux.

LES FEMMES SUR LE BANC DE TOUCHE ?

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C’est le nombre d’articles que les chercheurs de l’UNIL et du CHUV ont fait paraître dans des revues scientifiques en 2013 (d’après Serval, au 16 décembre 2013). Dans Media, Culture & Society (vol. 35, n° 6) et dans Les cahiers du journalisme (n° 25), Lucie Schoch s’est intéressée aux femmes journalistes qui exercent dans les rubriques sportives de la presse écrite romande. «En sociologie, beaucoup de recherches sur la féminisation des professions masculines ont déjà été menées», explique la maître d’enseignement et de recherche à l’Institut des sciences du sport. Mais dans le cas des journalistes, il est possible d’analyser leurs réalisations, soit les articles publiés, afin de répondre à la question suivante: «Les femmes produisent-elles un travail différent de celui des hommes?» La réponse est… oui! Ainsi, l’écriture dite «féminine» s’attache particulièrement aux aspects humains, voire «psychologisants», à l’enquête, aux portraits et aux interviews, et délaissent les aspects techniques. A première vue, l’idée de peupler les rubriques sportives de davantage de rédactrices est bonne, puisqu’elle débouche sur des contenus différents, qui peuvent toucher un nouveau lectorat. Mais grâce à des entretiens menés avec des professionnelles, Lucie Schoch a pu constater plusieurs phénomènes de «ségrégation». Le traitement des sports les plus prestigieux, comme le football, le tennis et le hockey, revient le plus souvent aux hommes. Pour ne pas se faire d’ennemis et s’intégrer dans les rubriques, les femmes évitent de s’attaquer à ces chasses gardées, à de rares exceptions près. Elles se replient sur les sports mixtes, voire sur ceux que personne ne traite. «En termes sociologiques bourdieusiens, l’intériorisation de cette renonciation à la compétition relève de la violence symbolique», explique la chercheuse. De plus, au sein des rubriques sportives – qui possèdent leurs règles propres, différentes de celles qui règnent ailleurs dans les rédactions –, les comptes-rendus et l’accent mis sur la technique sont très valorisés, ces manières de traiter l’information qui restent justement… l’apanage des hommes. Ces derniers ne semblent donc pas près de libérer leurs places d’avants-centres. DS © DR

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Le nombre de références faites à l’Université de Lausanne et au CHUV dans les médias en 2013, selon la revue de presse Argus, au 16 décembre 2013. Fin octobre, c’est une recherche publiée dans eLife qui a attiré l’attention. Des chercheurs du CHUV, de l’EPFL et de l’UNIL ont en effet établi une «cartographie» des résistances humaines au sida. Toujours dans le domaine médical, à mi-novembre, les débuts d’Euripred ont connu une certaine visibilité médiatique. Ce programme européen vise à accélérer le développement de nouveaux vaccins contre les maladies liées à la pauvreté, comme la tuberculose ou le paludisme. Le Laboratoire de formulation vaccinale de l’UNIL fait partie des partenaires de cette nouvelle infrastructure. La région de Crans-Montana-Sierre va-t-elle connaître des pénuries d’eau dans la deuxième moitié du XXIe siècle ? Largement traitée début novembre, l’étude MontanAqua, à laquelle a participé le professeur Emmanuel Reynard de l’Institut de géographie et durabilité, a démontré que cette menace devait être prise au sérieux. Mi-novembre, c’est une étude de l'Institut de médecine sociale et préventive qui a été relayée. Il s’avère que les adolescents qui ne font que très peu de sport (moins de 3 heures 30 par semaine), ou alors beaucoup (plus que 17 heures 30 par semaine) se sentent moins bien que les autres. Enfin, début décembre, ce sont les résultats d’une étude du PNR 60 «Egalité entre hommes et femmes», à laquelle a participé Franciska Krings, professeure à la Faculté des HEC et vice-rectrice de l’UNIL, qui ont été diffusés auprès d’un large public. L’enquête révèle que la moitié des 2400 employés interrogés ont déjà vécu un comportement «non souhaité et potentiellement harcelant» sur leur lieu de travail. Un phénomène qui touche hommes et femmes en parts égales. (RÉD.)

PASSAGE EN REVUE

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L’UNIL DANS LES MÉDIAS

Le premier cours sera donné en anglais par les professeurs de HEC Guido Palazzo et Ulrich Hoffrage dès la rentrée de septembre 2014. Intitulé Unethical Decision Making in Organizations, cet enseignement se penchera sur la question des décisions non éthiques prises dans les organisations. Un comportement que même les personnes les plus intègres peuvent être amenées à adopter, selon le contexte. C’est ce que le cours s’attachera à démontrer durant sept semaines, à raison de 5 à 7 heures d’enseignement par semaine. Suivront un cours sur la durabilité, donné par Dominique Bourg, et une approche pluridisciplinaire du dopage, par Fabien Ohl. (RÉD.) www.coursera.org/unil

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BIOLOGIE ET MÉDECINE

ENVIRONNEMENT

Félix Imhof © UNIL

DES IDÉES DURABLES

Le 12 novembre dernier, les projets de quatre étudiants ont été récompensés lors de la cérémonie annuelle de remise des Prix Durabilis UNIL-EPFL. Ces derniers priment des approches intégrant les dimensions du développement durable, à savoir: l’environnement, la société et l’économie. Deux étudiants de l’UNIL figurent parmi les lauréats. Il s’agit de Réginald Destinobles, pour son projet Bikeability. Environnement cycliste et pratique du vélo et Emilie Crittin, pour La valorisation des eaux usées: pratiques et représentations relatives à l’eau, à l’eau usée et aux combustibles de cuisine dans une communauté rurale sahélienne sénégalaise. SB www.unil.ch/durabilis

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© Eric Deroze/Cemcav

© Cemcav

UN SOUTIEN EUROPÉEN POUR TROIS CHERCHEURS

Le professeur George Coukos, chef du Département d’oncologie CHUV-UNIL et directeur du LICR@UNIL, GianPaolo Dotto, professeur au Département de biochimie et Andrea Volterra, professeur au Département des neurosciences fondamentales, voient tous trois l’excellence de leurs travaux saluée par l’octroi d’un «Advanced Grant» de l’European Research Council (ERC), doté d’environ 3,1 millions de francs chacun pour une durée de cinq ans. Les projets sélectionnés dans ce cadre sont particulièrement ambitieux, risqués et novateurs tant en ce qui concerne les approches méthodologiques que les résultats scientifiques attendus et l’impact potentiel sur la discipline concernée et au-delà. (RÉD.) http://erc.europa.eu

NOMINATIONS ET RÉCOMPENSES

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Félix Imhof © UNIL

Félix Imhof © UNIL

Félix Imhof © UNIL

QUATRE CHERCHEURS À L’HONNEUR Doctorante à l’Institut de police scientifique, Sarah Louise Leake a été distinguée lors du dernier congrès de l’International Society for Forensic Genetics, qui s’est tenu début septembre 2013 à Melbourne. Son poster, c’est-àdire la présentation synthétique de ses recherches, a été déclaré comme étant le meilleur parmi plus de 300. Dans le cadre de sa thèse, dirigée par Franco Taroni, la scientifique travaille sur l’identification humaine à partir des bactéries trouvées dans la salive. Grâce à l’ADN de ces dernières, dont il existe des centaines d’espèces, il est en effet possible de déterminer si elles proviennent d’un individu ou d’un autre. DS

Professeur de Littérature française médiévale à la Faculté des lettres, Alain Corbellari est l’un des récipiendaires du Prix Meylan 2013, qui honore un musicologue ou un écrivain. Le chercheur se voit récompensé pour son ouvrage Les Mots sous les notes (Droz, 2010) dédié à la musicologie littéraire et la poétique musicale dans l’œuvre de Romain Rolland. Parmi les nombreuses spécialités d’Alain Corbellari figurent Joseph Bédier, l’histoire des études médiévales et de la réception de la culture médiévale dans la modernité, en particulier dans la bande dessinée. Il s’intéresse en outre aux figures d’Ernest Renan et Charles-Albert Cingria. (RÉD.)

Kenza Benhima, professeure assistante au Département d’économétrie et d’économie politique (DEEP) à la Faculté des Hautes Etudes commerciales, a été nommée Research Affiliate au CEPR (Center for Economic Policy Research), dans le groupe International Macroeconomics. Indépendant, le CEPR est un réseau de chercheurs européens qui a été fondé en 1983 pour développer la qualité de la politique économique en Europe et au-delà, en soutenant l’excellence de la recherche économique et en la disséminant parmi des décideurs publics et privés et dans la société civile. Son réseau compte plus de 800 chercheurs. (RÉD.)

Myrmécologue passionné, professeur à la Faculté de biologie et médecine, ainsi que directeur du Département d’écologie et évolution (DEE), Laurent Keller a été élu président de l’European Society for Evolutionary Biology (ESEB) à compter du 1er août 2015. Il occupe déjà la fonction de «President Elect» de la prestigieuse entité depuis le 1er août 2013. L’ESEB est une société académique qui regroupe quelque 1600 biologistes spécialisés dans le domaine de l’évolution (chercheurs, enseignants, étudiants ainsi que journalistes) provenant d’Europe et du reste du monde. Elle édite le Journal of Evolutionary Biology. (RÉD.)

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LITTÉRATURE

FRANKENSTEIN N’AURAIT PAS VU LE JOUR SANS LA SUISSE

ET SES ETES POURRIS Alors qu’un nouveau film consacré au célèbre personnage de Mary Shelley s’apprête à sortir dans les salles romandes, le professeur Neil Forsyth et la présidente actuelle de la section d’anglais Kirsten Stirling rappellent ce que Frankenstein doit à la Suisse et à ses paysages alpins. TEXTE ANNE-SYLVIE SPRENGER / ILLUSTRATION LUC FRIEDEN – MEYK.CH

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La Section d’anglais   de la Faculté des lettres www.unil.ch/angl

LITTÉRATURE

juillet et août où Mary Shelley, qui ne porte pas encore ce nom, commence à élaborer son premier roman. La jeune femme séjourne alors dans la campagne genevoise, au bord du lac Léman, en compagnie de son futur époux, Percy Shelley et de leur nouvel ami Lord Byron. Cet été-là, la météo est des plus maussades, et les trois amis se voient contraints de passer la plus grande partie de leur temps à l’intérieur. Pour raccourcir les heures, dans cette cossue Villa Diodati louée par Byron, les voyageurs décident de se lire des histoires effrayantes, d’esprits vagabonds et de fantômes. L’atmosphère apocalyptique y était des plus propices. Et puis un jour, raconte Mary Shelley dans la préface de la seconde édition de 1831, Byron suggère un concours: chacun devra écrire sa propre histoire de fantômes! Alors que Lord Byron et Percy Shelley se mettent rapidement au travail, Mary peine à trouver une idée convaincante. Elle sait pourtant ce qu’elle veut: «Une histoire qui devrait parler des peurs mystérieuses de la nature humaine et éveiller en nous des frissons d’horreur tels que le lecteur craindrait de regarder autour de lui, une histoire à glacer le sang et à accélérer les battements du cœur», écrira-t-elle par la suite. Et de raconter encore à ses lecteurs, et non sans humour, comment tous les matins, face aux deux poètes confirmés qui la questionnaient sur son avancée, elle était contrainte d’avouer piteusement qu’elle n’avait toujours rien en tête…

F

rankenstein. Victor Frankenstein. Sa renommée n’est plus à faire, tant le personnage imaginé en 1816 par la jeune Anglaise Mary Shelley s’est solidement ancré dans l’imaginaire populaire. Au cours de ces deux derniers siècles, en effet, ce récit d’un humain qui donne vie à une créature formée de toutes pièces n’a cessé de hanter nombre d’artistes, qu’ils soient auteurs, scénaristes, voire même chansonniers, à l’instar même d’un certain Gainsbourg… Personne ne s’étonnera donc de voir à nouveau surgir sur les écrans une énième création autour de ce couple aussi mythique que diabolique constitué de Victor Frankenstein et de son «hideuse créature». La sortie de ce nouveau film Moi, Frankenstein (de Stuart Beattie, basé sur une idée originale du bédéiste américain pour adultes Kevin Grevioux) apparaît cependant comme l’occasion idéale pour revenir aux origines de cette fable moderne et mettre en lumière toute l’importance jouée par la Suisse dans cet enfantement imaginaire.

NEIL FORSYTH Professeur honoraire, Section d’anglais. Nicole Chuard © UNIL

«ON SAIT QUE MARY SHELLEY ÉTAIT TRÈS IMPRESSIONNÉE PAR LES ALPES» NEIL FORSYTH, PROFESSEUR HONORAIRE

En 1816, les étés suisses étaient déjà pourris Disons-le tout simplement: Frankenstein ne serait pas Frankenstein si nos étés n’étaient pas si pourris… Pour le comprendre, il faut revenir à cette année 1816, comme nous l���expliquent le professeur à l’UNIL Neil Forsyth et Kirsten Stirling, maître d’enseignement et de recherche en littérature anglaise. Et plus précisément à ces mois de 18

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Peut-être parviendra-t-on à ranimer un cadavre En raison, toujours, de ce temps de chien, qui interdit aux amis toute expédition touristique, les journées se déroulent au fil des nombreuses discussions entre Lord Byron et Percy Shelley, suivies «avec ferveur» par la timide Mary. Au cours de l’une d’entre elles, les deux hommes abordent la question du galvanisme, très en vogue à l’époque, et s’interrogent longuement quant au principe de vie et de la possibilité qu’il puisse un jour être compris et reproduit par la seule volonté humaine. Ils en viennent à évoquer également le bruit qui courait alors, selon lequel Erasmus Darwin (le grand-père de Charles Darwin, ndlr) avait conservé un morceau de vermicelle dans un bocal en verre et qu’un beau jour, par quelque moyen extraordinaire, ce vermicelle s’était mis en mouvement… Si la jeune femme s’en amuse, sceptique, elle ne remet pas en cause l’hypothèse que «peut-être parviendrait-on un jour à ranimer un cadavre. (…) Peut-être serait-il possible de fabriquer les différentes parties d’un être, de les assembler et de leur insuffler de la chaleur vitale»… Au petit matin, à l’heure de retrouver son lit après cette passionnante discussion, la jeune femme ne parvient pas à trouver le sommeil. Des images se bousculent à toute allure dans sa tête. Et soudain, une scène lui apparaît, aussi nette qu’un rai de lumière: «Je vis, les yeux fermés, raconte-t-elle, le pâle apprenti en sciences interdites


s’agenouiller au côté de la créature qu’il avait assemblée. Je vis, étendue de tout son long, cette créature humaine hideuse née d’un fantasme, donner signe de vie sous l’action de quelque machinerie puissante, puis s’animer d’un semblant de vie en un mouvement maladroit.» L’histoire de Frankenstein était née dans l’imaginaire de la toute jeune Mary Wollstonecraft Godwin. Des paysages alpins aux confins du monde civilisé Le lien avec la Suisse aurait pu s’arrêter là, n’être qu’une des circonstances de cette création de l’esprit. Faire partie de la genèse du récit sans pour autant y prendre part. Et pourtant, Frankenstein ou le Prométhée moderne, publié pour la première fois en 1817, est tout habité par la Suisse et ses paysages alpins, aux confins du monde civilisé. «Sans la Suisse, Frankenstein n’aurait pas vu le jour, déclare, sans détour, Neil Forsyth. D’ailleurs, la scène principale du roman, qui représente la rencontre, le faceà-face entre Victor Frankenstein et sa créature, se déroule au cœur de la Mer de Glace, qui surplombe Chamonix. C’est comme si la créature était le produit même des Alpes, lieu par excellence du sublime.» Par sublime, il faut entendre la conjonction indivisible entre la beauté et la terreur, entre l’effroi et l’attraction irrésistible. «On sait que Mary Shelley était très impressionnée par les Alpes, elle en parle beaucoup dans sa correspondance et son futur mari a consacré un poème au mont Blanc», poursuit le professeur de l’UNIL. «Le sublime, pour ces trois personnages qui ne sont pas du tout croyants, à l’instar des parents de Mary Shelley, représente bien plus que de simples paysages, il se substitue quasiment à Dieu. Ce Dieu que Victor Frankenstein a cherché à imiter en engendrant sa propre créature.» Pour Kirsten Stirling, il n’est pas non plus sans intérêt de noter le rôle joué par ces décors dans le roman même: «Le monstre est effrayant quand il se trouve dans la société. En revanche, il a sa place lorsqu’il évolue dans ces paysages à l’état brut, lointains et solitaires. Dans cette scène à la Mer de Glace, lorsqu’il raconte son histoire à Frankenstein, il apparaît aussi éloquent qu’éduqué. On le perçoit alors dans son humanité. C’est comme s’il avait fallu ces territoires sauvages, cette distance avec le monde, pour pouvoir enfin approcher le monstre…» Un succès plus théâtral que littéraire La Suisse, si importante dans la création du récit de Frankenstein, n’a cependant pas perduré dans l’imaginaire collectif. «Dans les différents films, qui ont joué un grand rôle dans la diffusion du mythe, la Suisse a été supprimée, commente Neil Forsyth. Elle a été écartée de la tradition de Frankenstein.» Elle n’est pas la seule. Longtemps, Mary Shelley elle-même a été comme évincée devant la puissance d’évocation de ses personnages.

KIRSTEN STIRLING Maître d'enseignement et de recherche, Section d’anglais. Nicole Chuard © UNIL

«Le livre a tout de suite connu un énorme succès populaire, en raison principalement de son adaptation théâtrale, jouée à Londres, dès sa publication, relève Neil Forsyth. L’histoire est restée dans les consciences plus que le roman lui-même.» Et Kirsten Stirling d’étayer: «Si le succès fut immédiat, le roman était assez mal vu. Il n’était pas considéré comme digne d’intérêt d’un point de vue littéraire. Par contre, il portait en lui quelque chose d’universel, une inquiétude autour de la vie partagée par tous, et qui permit malgré tout que l’histoire subsiste en dehors du cadre du seul livre.» Neil Forsyth se souvient: «Lorsque j’étais étudiant à Berkeley, en 1968, je me rappelle comme mon professeur de littérature se raillait de Mary Shelley. Il lisait des extraits avec emphase et attendait ensuite que la classe éclate de rire. On trouvait cela tellement mal écrit que l’on pensait que c’était une blague!» Il faudra attendre la fin des années 70 et le mouvement féministe, explique-t-il, pour que Mary Shelley soit enfin reconnue en tant qu’auteure. «Elle est d’ailleurs, sans aucun doute, l’écrivaine qui a le plus bénéficié du féminisme.» Des critiques acerbes Il faut dire que l’aspect personnel que l’on peut trouver dans le roman n’a pas joué en faveur de l’auteure. La mère de Mary Shelley (Mary Wollstonecraft, la première féministe anglaise) était morte des suites de l’accouche-

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LITTÉRATURE

COLOGNY

Cette gravure de 1833 présente Lord Byron étendu devant la Villa Diodati, le berceau de Frankenstein.

© akg-images

ment, dix-huit jours seulement après sa naissance. En outre, une année avant d’écrire Frankenstein, la jeune Anglaise avait donné naissance à un bébé mort. Elle avait d’ailleurs parlé d’un de ses rêves où elle se voyait avec l’enfant décédé, qu’elle avait frotté, frotté, jusqu’à ce qu’il se ranime… Il n’en fallait pas plus pour que les critiques, à la fâcheuse tendance simplificatrice, ne voient dès lors dans ce roman que «l’expression de ses inquiétudes personnelles, observe Neil Forsyth. Ils en parlaient avec mépris, comme s’il n’y avait aucun travail d’écriture et que ce livre était arrivé juste comme ça dans son esprit. Il n’était perçu que comme l’équivalent d’une psychanalyse pour cette jeune fille à l’inconscient trouble. Comme si son art ne pouvait pas transcender ses expériences biologiques.»

MARY SHELLEY Portrait de l’auteur de Frankenstein par Richard Rothwell. © Album/Prisma/AKG

Frankenstein, c’est aussi l’histoire d’une mère Aujourd’hui, le professeur honoraire de l’UNIL porte un regard des plus étonnés sur ce roman: «L’aspect personnel de ce récit est assez formidable…» Et pour Kirsten Stirling, ce lien étroit entre Frankenstein et des éléments de la vie de Mary Shelley, loin d’en décrédibiliser l’écrivaine, ne fait qu’augmenter la force de ce récit: «Le fait que l’auteure soit une mère (son fils William est né en 1816, 20

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ndlr) donne un tout autre sens à cette histoire d’engendrement. D’autant plus que pour elle, dès le début de son existence, la naissance est synonyme autant d’horreur que de fascination.» Et la présidente de la Section d’anglais à l’UNIL de raconter comment la mort de sa génitrice continuait de hanter Mary Shelley d’une étrange manière: «Au début de son histoire avec Percy Shelley, on sait que les amoureux se donnaient rendez-vous, au cimetière, sur le tombeau de sa mère où ils passaient la soirée à discuter…» Au moment d’écrire sa préface pour la seconde édition de 1831, Mary Shelley ose tisser la comparaison entre le savant fou, la mère et l’artiste: «Le moment est de nouveau venu d’envoyer de par le monde ma hideuse progéniture en lui souhaitant prospérité.» Et si le roman a longtemps évincé son auteure, il en a été de même pour la créature de Frankenstein qui a pris son nom à son créateur… «Aujourd’hui, lorsque l’on parle de Frankenstein, tout le monde pense au monstre», relève Neil Forsyth. «D’ailleurs, en Angleterre, il y a un terme pour parler de la nourriture génétiquement modifiée: «Frankenstein Food»!» Il n’y a plus aucun doute: la créature a pris son envol, loin de nos sommets alpins et il semble peu probable qu’elle y revienne… 


DANS LA NUIT ET LA TEMPÊTE, «FRANKENSTEIN» HANTE GENÈVE

Alerté par ses parents du meurtre de son jeune frère William, Victor Frankenstein, alors en Angleterre, revient en Suisse sous les supplications de son père.

«I

l faisait nuit noire quand j’arrivai dans les faubourgs de Genève; les portes de la ville étaient déjà fermées et je fus obligé de passer la nuit à Sécheron, un village situé à une demi-lieue de là. Le ciel était serein. Je ne parvins pas à trouver le repos, aussi décidai-je de me rendre sur les lieux où avait été assassiné mon pauvre William. Ne pouvant traverser la ville, je dus me rendre à Plainpalais en bateau. Durant ce bref passage je vis les éclairs dessiner au sommet du mont Blanc, les figures les plus magnifiques. L’orage paraissait gagner rapidement. Dès que j’eus mis les pieds à terre, je gravis une petite colline afin d’observer sa progression. Il avançait: le ciel était lourd et je sentis bientôt la pluie tomber à grosses gouttes; sa violence augmenta rapidement. Je quittais mon poste d’observation, et poursuivis ma route sans me soucier ni des ténèbres ni de l’orage qui grondait avec une violence accrue ni de la foudre qui éclatait avec une force terrible au-dessus de ma tête. Le vacarme était répercuté par le Salève, les monts du Jura et des Alpes savoyardes. Des éclairs brillants m’aveuglaient, illuminant le lac et lui conférant l’apparence d’une immense nappe de feu. L’instant d’après, j’eus le sentiment d’être plongé dans une obscurité complète. L’orage éclatait simultanément en divers points du ciel, comme c’est souvent le cas en Suisse. Il était le plus violent au nord de la ville, au-dessus de la partie du lac située entre le pro-

1831

Frontispice de l’édition parue chez Colburn et Bentley à Londres. Gravure en taille-douce de Theodor M. von Holst). © coll. Maison d'Ailleurs/ Agence Martienne

montoire de Bellerive et le village de Copêt. Un autre orage éclairait le Jura de faibles lueurs: un autre encore obscurcissait et parfois dévoilait le Môle, sommet montagneux à l’est du lac. J’allais toujours d’un pas rapide tout en observant la tempête, si belle et pourtant si terrible. Le noble tournoi qui se déroulait dans le ciel éle-

vait mon âme; je joignis les mains et m’écriai: «William, cher ange! Ce sont tes funérailles que célèbrent les éléments, ton hymne funèbre qu’ils chantent!» J’avais à peine prononcé ces mots, que j’aperçus, émergeant de l’obscurité, une silhouette dissimulée jusqu’alors derrière un bouquet d’arbres. Je m’immobilisai et la scrutai intensément. Nul doute n’était permis. Un éclair illumina l’être, me révélant sa forme précise. Sa taille gigantesque et la difformité de son aspect, hideux au point d’en être inhumain, m’apprirent qu’il s’agissait de la créature misérable, du démon immonde que j’avais créé. Que faisaitil ici? Se pouvait-il qu’il fût l’assassin de mon frère? Cette idée me fit frémir, mais à peine l’eussé-je conçue que j’acquis la conviction qu’elle correspondait à une triste réalité. Mes dents s’entrechoquaient et je dus m’appuyer contre un arbre de peur de défaillir. La créature me dépassa rapidement et se fondit dans les ténèbres. Nul être humain n’aurait pu détruire le bel enfant. Je venais de contempler son meurtrier, j’en étais sûr. (…) Je songeai à poursuivre le monstre, c’eût été en vain, car un autre éclair me le montra accroché aux roches de la face presque perpendiculaire du mont Salève, une colline qui délimitait Plainpalais au sud. Il ne tarda pas à atteindre le sommet et à disparaître.»*  * Extrait de Frankenstein, de Mary Shelley, paru en 1818. Ici dans une traduction de Paul Couturiau, Editions du Rocher, éditée en 1988.

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DROIT

GAME OF

DRONES Les Etats-Unis emploient des drones pour pister et éliminer leurs adversaires. L’armée suisse cherche à en acheter. Le Service de renseignement de la Confédération pourrait en utiliser pour des missions de surveillance. Les particuliers ont la possibilité d’en acquérir facilement et de les équiper d’une caméra. Enfin, à l’UNIL et ailleurs, des chercheurs les utilisent dans un but scientifique… Quel monde nous prépare la multiplication des drones? TEXTE DAVID SPRING

L

e 1er novembre 2013, une frappe de drone américaine tuait Hakimullah Mehsud, au Waziristan du Nord, l’une des régions tribales du Pakistan. Ce chef militaire taliban figurait sur la liste des Most Wanted Terrorists établie par le FBI. Loin d’être un cas isolé, la mort de cette personnalité s’inscrit dans une politique menée depuis une décennie. En effet, l’utilisation d’engins volants sans pilote pour éliminer des leaders ennemis des Etats-Unis, où que ce soit dans le monde, a été initiée par George Bush Jr. Mais cette pratique est surtout caractéristique de la présidence de Barack Obama. Selon le magazine New Yorker du 6 mai 2013, le président démocrate a autorisé plus de 300 frappes sur le sol 22

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pakistanais depuis 2009, contre 48 pour son prédécesseur républicain. Commandés par des opérateurs installés à des milliers de kilomètres, les drones font désormais partie des conflits contemporains. Si une partie d’entre eux est équipée de missiles, la majorité effectue des missions de surveillance en haute altitude. Ils volent régulièrement en Irak et en Afghanistan, ainsi que dans des pays avec lesquels les Etats-Unis ne sont pas en guerre, comme le Yémen, la Somalie et le Pakistan. Les frappes ont provoqué la mort de 3000 à 4000 personnes selon les sources, un décompte rendu très difficile par le secret qui entoure les opérations, souvent


CIBLE

Image tirée d’un reportage sur la formation des opérateurs de drones, dans une base aérienne du NouveauMexique (USA). Il s’agit d’un exercice et la silhouette humaine a été générée par ordinateur. © Keystone/Kontinent/Ola Torkelsson


Le Centre de droit comparé, européen et international www.unil.ch/cdcei

DROIT

menées par la CIA. Parmi les tués figurent des civils, ce qui attise la haine des populations touchées envers les USA. Des ONG comme Human Rights Watch et Amnesty s’en indignent également. Cette dernière parle de «crimes de guerre», dans un rapport du 22 octobre 2013. Nouveautés technologiques, les drones bousculent le droit international, ainsi que les notions de combattant, de champ de bataille, de guerre et même d’héroïsme.

DANIEL RIETIKER Chargé de cours au Centre de droit comparé, européen et international. Nicole Chuard © UNIL

Théorie de la guerre juste Comment peut-on juger de la légitimité de l’utilisation de ces appareils? A l’occasion d’un séminaire, Michel Bourban, assistant en Section de philosophie, s’est penché sur les problèmes éthiques posés par les conflits contemporains. La «théorie occidentale de la guerre juste, qui remonte à l’époque romaine», constitue l’une des bases du Droit international humanitaire (DIH), dont les Conventions de Genève sont l’un des traités fondamentaux. Elle contient deux parties: «le jus ad bellum – ou droit de la guerre – qui essaie de limiter le nombre de fois où les pays entrent en guerre», explique le chercheur. L’autre versant s’appelle le jus in bello, ou droit dans la guerre. Ce dernier requiert notamment de prendre en compte «deux facteurs: la discrimination et la proportionnalité». Premièrement, les combattants ne doivent jamais prendre des civils pour cibles de manière délibérée. Ensuite, les moyens utilisés doivent être proportionnels aux fins que vise la guerre, afin d’éviter de provoquer des maux superflus. Dans un document daté du 15 mai 2013 1), 24

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le président du CICR Peter Maurer a également insisté sur l’idée que les armes qui permettent de mener des attaques plus précises, et ainsi éviter ou minimiser les pertes civiles, sont préférables aux autres. Chargé de cours au Centre de droit comparé, européen et international, Daniel Rietiker s’est intéressé à la question des armes dans le cadre de sa thèse. «Les Conventions de Genève ne prévoient pas de règles particulières au sujet des drones, qui sont considérés comme des armes conventionnelles», explique-t-il. Au contraire des mines antipersonnel et des armes chimiques, par exemple, ils ne sont pas non plus expressément interdits par des conventions spécifiques. Les robots volants «présentent d’autres avantages, par rapport à des alternatives comme des frappes aériennes, ou un déploiement de troupes au sol», note Michel Bourban. Ils permettent d’observer le terrain pendant de longues périodes avant une attaque, des informations utilisées ensuite par les services de renseignements pour décider du moment et du lieu d’un tir éventuel, à l’écart de la population. Les drones ne sont pas prohibés, et ils répondent en théorie aux critères de discrimination et de proportionnalité. «Mais la pratique actuelle est encore trop permissive, estime le philosophe. On ne connaît pas suffisamment les critères des frappes, et nous n’avons pas de rapports officiels clairs et pertinents sur les civils touchés.» Une confusion alimentée par le silence des Autorités américaines et par les obstacles que rencontrent les ONG lorsqu’elles cherchent à récolter des informations sur les dégâts commis dans des zones comme les régions tribales du Pakistan: ici l’administration Obama devrait faire preuve de plus de transparence. Guerre globale? «Les Conventions de Genève s’appliquent dans les conflits, même en dehors d’une déclaration de guerre formelle entre Etats, expose Daniel Rietiker. Ce qui est déterminant, ce sont les faits.» En l’occurrence, la difficulté vient du fait que les Etats-Unis frappent dans des pays avec lesquels ils ne sont pas en conflit, parfois même avec un certain consentement de la part des gouvernements concernés. Une différence importante qui «plaide contre l’application du Droit international humanitaire», note le chargé de cours. Un point de vue soutenu par Peter Maurer, président du CICR1). Ce dernier cite le cas d’une personne qui prend part à des hostilités depuis le territoire d’un Etat non belligérant. S’agit-il d’une cible légitime en Droit international humanitaire? L’organisation humanitaire est d’avis que ce n’est pas le cas. Car sinon, «[…] cela signifie que le monde entier est un champ de bataille potentiel […]». Evidemment, les Etats-Unis «aimeraient bien, au contraire, que le Droit international humanitaire s’applique, car


cela leur donne le droit d’attaquer des objectifs militaires où ils le souhaitent, et donc de tuer», ajoute Daniel Rietiker. Conflit peu intense Comme on l’a vu, un conflit armé est nécessaire pour activer le Droit international humanitaire, qui exclut expressément les «troubles intérieurs» et les«tensions internes». De plus, «si le DIH ne s’applique pas, ce sont les Droits de l’Homme et le droit national interne de l’Etat concerné qui prennent à priori le relais», indique Daniel Rietiker. D’où une question importante: la lutte menée par les EtatsUnis – hormis en Irak et en Afghanistan – est-elle assez intense pour être qualifiée ainsi? «Après le 11-Septembre, elle pouvait l’être. Mais aujourd’hui, je ne suis pas convaincu que cela soit encore le cas», remarque le chargé de cours. Qui se bat? Les Conventions de Genève prévoient que les combattants ou les personnes qui prennent part aux hostilités doivent en tout temps se distinguer des civils non impliqués, que ce soit par le port d’un uniforme ou d’armes visibles. Les guerres contemporaines défient cette conception. «Si un terroriste voyage sans armes ou se cache dans un autre pays, est-il encore formellement un combattant?», se demande Daniel Rietiker. Ce même personnage pourrait être observé en train de prendre le thé et de parler avec des connaissances. Ces derniers en deviennent-ils pour autant des cibles susceptibles d’être supprimées avant qu’elles ne commettent un hypothétique acte violent? «De mon point de vue, une frappe préventive n’est ni éthique ni légale, car elle se fonde sur le doute plutôt que sur la connaissance», observe Michel Bourban. Une telle élimination, non discriminante, se heurte au jus in bello. Le philosophe est moins critique avec l’idée de frappe préemptive, qui se justifie en cas de danger imminent, établi par des renseignements solides. Mais le secret qui entoure les opérations (et les motivations des frappes) rend la distinction entre prévention et préemption difficile à établir pour les observateurs. Bataille de lâches? Les pilotes de drones ne prennent aucun risque physique. «De manière traditionnelle, le droit de tuer dans la guerre se justifie par le danger réciproque que les combattants se posent les uns aux autres, note Michel Bourban. Si ce principe est interprété comme entraînant forcément une lutte au corps-à-corps, l’arbalétrier médiéval qui tirait sur un chevalier depuis une meurtrière se battait de manière illégitime; il faudrait donc cesser de mettre en avant cette interprétation du droit de tuer, qui est dépassée depuis longtemps.»

MICHEL BOURBAN Assistant en Section de philosophie. Nicole Chuard © UNIL

En avril 2013, le Pentagone a dû renoncer à son intention de créer une médaille destinée à récompenser les opérateurs de drones et les soldats de la cyberguerre. Cette Distinguished Warfare Medal a suscité l’indignation des vétérans et des militaires actifs, qui estiment qu’il existe une différence entre le combat au sol et devant un clavier. «La différence est moins à comprendre du point de vue légal (les pilotes de drones sont des combattants légaux) que de celui de l’éthique de la vertu: c’est parce que ce sont des soldats ne faisant plus preuve de courage qu’on hésite tant à les décorer.» Pour Michel Bourban, «toute stratégie qui vise à limiter les risques pris par les soldats d’un camp, sans exposer davantage les civils, est préférable». La distance qui sépare un risque très faible du risque zéro «n’est pas pertinente» pour le philosophe. Il ne fait pas de sens de critiquer l’opérateur de drones à cause de sa distanciation par rapport à sa cible sans en même temps condamner le sniper, l’équipage du bombardier à très haute altitude ou l’artilleur qui expédie un missile depuis un navire. Auquel cas, «la guerre deviendrait impossible, ou serait toujours injuste. Le pilote de drone n’est pas plus lâche que ces autres combattants; il est simplement moins vertueux.» La valorisation du péril encouru relève du paradoxe. Car «l’aversion des populations face à la perte de leurs soldats est une bonne explication au succès des drones», ajoute encore Michel Bourban. Ces appareils ne sont ainsi pas la cause mais la manifestation d’un nouveau type de conflit, la guerre «post-héroïque».

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La Section de philosophie de la Faculté des lettres www.unil.ch/philo

DROIT

Supériorité… temporaire Cette guerre nouvelle reste pour l’heure l’apanage des Etats-Unis, qui sont les principaux utilisateurs de robots volants de combat dans des opérations ciblées se déroulant hors de leur territoire. Mais leur supériorité va être rapidement remise en question, car plusieurs dizaines de pays en possèdent aujourd’hui. Dans un texte du 20 avril 2012, James Ross, directeur des Affaires juridiques et politiques à Human Rights Watch, se demande «ce que diront les USA si la Russie ou la Chine, se basant sur la même approche, attaquaient ceux qu’ils estiment être leurs ennemis dans les rues de New York ou de Washington?». La Suisse n’est pas à la traîne Dans notre pays, l’armée devrait acquérir cette année plusieurs appareils israéliens – non armés. Ils serviront à mener des reconnaissances aériennes et à soutenir les gardesfrontières. Au civil, l’idée d’utiliser des drones dans un but de surveillance fait également son chemin. Mis en consultation ce printemps, le Projet de Loi fédérale sur le Service de renseignement civil autoriserait en l’état l’embarquement des caméras sur des drones, comme l’explique Sylvain Métille, chargé de cours à l’UNIL, sur son blog 2). Mais pour cet avocat spécialiste des nouvelles technologies, il ne s’agit là que d’un aspect marginal du texte. Car «la vraie nouveauté est que le Service de renseignement de la Confédération pourra utiliser des micros et des caméras dans n’importe quel espace public, sans aucun contrôle judiciaire». Le projet de loi doit être maintenant soumis au Parlement.

OBAMA

Le président des Etats-Unis argumente en faveur de l’usage des drones dans la lutte contre le terrorisme, le 23 mai 2013, à la National Defense University de Washington. © Reuters/Larry Downing

Mon voisin sur YouTube Il n’y a pas que les services secrets qui s’intéressent à ces machines volantes: tout le monde peut en acquérir une pour quelques centaines de francs, plus le prix d’une caméra. YouTube propose de nombreuses vidéos prises par des amateurs depuis les cieux helvétiques. En matière de navigation, les règles sont fournies par l’Office fédéral de l’aviation civile: «Aucune autorisation n'est nécessaire pour les modèles dont le poids est égal ou inférieur à 30 kg. Le pilote doit toutefois maintenir un contact visuel permanent avec le drone.» Il faut en outre conclure une assurance responsabilité civile. En matière de protection des données, la question se corse. Si, grâce à un tel engin, vous filmez votre voisin installé dans son jardin clôturé ou l’intérieur de l’appartement de votre voisine au travers des fenêtres de son immeuble, «cela pose deux problèmes», note Sylvain Métille. «Le Code pénal – article 179 quater – interdit la prise de vue dans le domaine secret.» Ensuite, en ce qui concerne la protection des données, le pilote doit obtenir «le consentement libre et éclairé de la victime, et lui permettre de refuser sans subir de préjudice». Seuls un intérêt prépondérant ou une obligation soutenue par une base légale permettent de passer outre: un simple motif de divertissement n’en fait pas partie. En prime, prendre ces images, les conserver, les modifier et les rendre disponibles en ligne constituent quatre traitements de données et autant de violations de la Loi sur la protection des données (LPD)… Filmer des personnes identifiables dans un espace public constitue également une atteinte à la personnalité selon la LPD. Ces dernières peuvent user de leur «droit d’accès» prévu dans l’article 8 de la Loi sur la protection des données. Cela consiste à demander à l’utilisateur du drone de leur montrer les images tournées et d’effacer celles qui les concernent, ou de donner leur accord selon le cas. Une discussion préférable à la solution radicale qui consiste à abattre l’engin en vol d’un coup de fusil. «Vous commettriez un dommage à la propriété et vous devriez rembourser l’appareil», note l’avocat. Ce dernier constate que les propriétaires de drones ne sont pas malhonnêtes, mais qu’ils ignorent la loi. Sylvain Métille propose l’établissement d’un «permis, avec l’obligation d’enregistrer les appareils. L’autorité pourrait ainsi rappeler leurs devoirs aux utilisateurs.» Un message de sensibilisation à faire passer, alors que l’enthousiasme pour les drones s’envole. 

1) http://www.icrc.org/fre/resources/documents/ interview/2013/05-10-drone-weapons-ihl.htm 2) https://ntdroit.wordpress.com/ Références bibliographiques et entretiens complémentaires avec Michel Bourban, Daniel Rietiker et Sylvain Métille sur www.unil.ch/allezsavoir.

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QUAND LES DRONES FONT DÉCOLLER LA SCIENCE

A l’Université de Lausanne, des chercheurs recourent aux aéronefs télécommandés pour mener des travaux dans le domaine de l’analyse des risques naturels, ainsi qu’en archéologie.

D

ans les sous-sols du bâtiment Géopolis, le maître assistant Marc-Henri Derron et son collègue doctorant Pierrick Nicolet présentent le drone qu’ils utilisent dans le cadre de l’Institut des sciences de la Terre. Cet engin léger, qui possède six petites hélices, peut transporter un appareil photo reflex dans une nacelle articulée. Ainsi, pendant qu’un chercheur tient la télécommande, l’autre suit le déplacement sur un petit écran et prend des images. «Ce drone est capable de vol stationnaire, ce qui est très utile lorsque l’on s’intéresse à l’analyse des risques naturels», note Pierrick Nicolet, le pilote. Le glissement de terrain de Pont Bourquin, situé sur la route du col du

EN VOL

Le drone utilisé par les chercheurs de l’Institut des sciences de la Terre de l’UNIL. © DR

Pillon, non loin des Diablerets, est régulièrement observé dans un but pédagogique. «C’est un lieu de formation pour nos étudiants. Peu dangereux, il nous permet de tester différentes méthodes de travail, dont le drone», explique Marc-Henri Derron. De nombreuses photographies de l’instabilité, qui pourrait menacer une route et un chalet, ont été prises grâce à l’engin volant. Une fois rassemblées, ces dizaines d’images sont traitées informatiquement. Le résultat? Une modélisation en 3D de la zone, dont la topographie est ainsi reconstruite de manière assez précise. Autre avantage : «Nous pouvons suivre l’évolution dans le temps de cette coulée de boue argileuse», ajoute Marc-Henri Derron. Allez savoir !

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Les drones ont trouvé un autre champ d’application à l’UNIL. Chargé de recherches à l’Institut d’archéologie et des sciences de l’Antiquité, Cédric Cramatte est responsable du chantier de fouilles de Mandeure, en FrancheComté (lire également Allez savoir! 52). En été 2013, cet archéologue a recouru à un de ces petits engins pour établir une orthophotographie d’un site de 250 mètres carrés. C’està-dire une image traitée de sorte à ce que chacun de ses points soit superposable à une carte plane correspondante. Sur cette base, le terrain peut ensuite être modélisé en 3D via un logiciel spécialisé. Cette méthode possède plusieurs avantages. «Nous obtenons des informations sur les structures que nous ne pourrions pas récolter depuis le sol», explique Cédric Cramatte. Ensuite, le nombre de dessins archéologiques à réaliser diminue, ce qui procure un gain de temps. Dans le cas de fouilles d’urgence, le drone permettrait de travailler plus rapidement. Enfin, durant la période estivale, «des effets de sécheresse et d’humidité font apparaître des vestiges – par moments. Dans ce genre de cas, le drone est bien plus souple d’utilisation que l’avion, long, compliqué et coûteux à organiser», note encore le chercheur. Ce dernier estime que l’utilisation de ces appareils va se généraliser dans son domaine. Même en sciences de l’Antiquité, on vit avec son temps.  DS

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BIOLOGIE

POURQUOI LES VRAIS JUMEAUX

SONT-ILS LEGEREMENT

DIFFERENTS? C’est d’autant plus étonnant qu’ils ont le même patrimoine génétique. Pour l’expliquer, les biologistes invoquent l’épigénétique qui rend compte du fait que l’histoire individuelle s’inscrit dans une structure qui entoure l’ADN et qui peut être transmise à la descendance. Les recherches d’Alexandre Reymond et de ses collègues lémaniques mettent quelques grains de gènes dans les rouages de cette théorie. TEXTE ÉLISABETH GORDON

C’

est l’un des grands défis du moment: faire émerger une véritable médecine personnalisée qui offrirait à chaque individu la thérapie la mieux appropriée à son cas. Donc à ses gènes. Ce sont eux en effet qui prédisposent chacun d’entre nous à développer telle ou telle maladie, eux aussi qui sont à l’origine de notre réponse, ou au contraire de notre résistance, à un traitement donné. En témoigne l’apparition d’entreprises comme l’américaine 23andME qui propose à ses clients de prédire les pathologies qui les menacent sur la base de l’analyse de leur ADN, contenu dans un échantillon de salive. C’est sans doute aller un peu vite et la recherche suit une autre voie. Les scientifiques sont en effet persuadés que la clé du succès réside dans la compréhension du fonctionnement du génome. Comme le dit Alexandre Reymond, professeur associé au Centre Intégratif de Génomique (CIG) de l’UNIL, l’enjeu est de «pouvoir relier le génotype au phénotype». Autrement dit de «savoir quelle séquence 28

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d’ADN produit quel effet» – qu’il s’agisse d’un trait morphologique (comme la taille ou la couleur des yeux) ou de la susceptibilité à une pathologie. C’est dans ce cadre que s’inscrivent les recherches menées par des équipes «appartenant aux trois institutions lémaniques», souligne le chercheur: l’UNIGE, l’UNIL et l’EPFL. Le séquençage du génome humain soulève de nombreuses questions On aurait pu croire ces problèmes résolus avec le séquençage, en 2001, du premier génome humain. Mais de même que la découverte de la pierre de Rosette n’a pas permis de comprendre les textes de l’ancienne Egypte, tant les hiéroglyphes sont longtemps restés indéchiffrables, la lecture des quelque 20 000 gènes de notre génome a posé plus de questions qu’elle n’a apporté de réponses. A commencer par celle-ci: pourquoi des vrais jumeaux, qui ont pourtant des patrimoines génétiques identiques, ont-ils malgré tout des apparences physiques légèrement différentes et ne


DÉCOUVERTE

Notre histoire individuelle laisse une trace dans nos gènes. Est-ce cela qui explique les différences entre les vrais jumeaux? Pas sûr, selon des chercheurs du CIG. © Oksana Kuzmina – Fotolia.com

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Le Centre intégratif de génomique www.unil.ch/cig

BIOLOGIE

portement que l’on a retrouvé dans les générations suivantes de rats, même chez ceux que l’on ne stressait pas.» Autour du génome, l’épigénome Pour expliquer ce phénomène, les scientifiques ont fait appel à une nouvelle notion: celle d’épigénome qui se trouve «autour du génome», selon les termes Alexandre Reymond. Il faut savoir que si la molécule d’ADN était dépliée dans chacune de nos cellules, elle aurait une longueur de deux mètres. «Pour que cette longue chaîne puisse entrer dans le noyau cellulaire, elle doit être empaquetée», précise le professeur de l’UNIL. Les brins d’ADN s’enroulent donc autour de protéines, les histones. L’ensemble prend alors l’apparence d’un collier de perles nommé chromatine. De là à conclure que les modifications de cet épigénome permettaient d’expliquer les différences observées entre les individus, notamment les vrais jumeaux, il n’y avait qu’un pas que certains chercheurs ont rapidement franchi. Selon eux, l’histoire individuelle modifie non pas les gènes eux-mêmes, mais leur «expression». En d’autres termes, en fonction de facteurs liés à l’environnement, certains gènes restent silencieux alors que d’autres s’activent, conduisant in fine à la fabrication des protéines indispensables à la vie de notre organisme. C’est cette hypothèse que les recherches des équipes lémaniques viennent aujourd’hui contredire. sont-ils pas égaux face aux maladies? C’est à ce stade que l’épigénétique entre en jeu. L’épigénétique? Le terme vient du grec et signifie «audessus de la génétique». Il désigne une nouvelle discipline qui rend compte du fait que les parents ne transmettent pas uniquement leurs gènes à leurs enfants. Ils leur lèguent aussi, inscrit dans leur patrimoine génétique, la trace d’événements qu’ils ont vécus au cours de leur existence (lire Allez savoir! N° 49, 3 novembre 2010).

ALEXANDRE REYMOND Professeur associé au Centre intégratif de génomique. Nicole Chuard © UNIL

Quand le vécu du grand-père influence la santé de son petit-fils Tout est parti d’un petit village isolé du nord de la Suède, Överkalix, et d’une surprenante enquête qui a été menée sur l’état de santé, sur trois générations, de quelques familles restées au village. Elle a montré que l’espérance de vie des personnes et leur prédisposition à certaines maladies, comme le diabète, n’étaient pas les mêmes si leur grand-père avait connu, durant sa préadolescence, un des rares hivers d’abondance ou au contraire une période de famine. Depuis, d’autres études ont confirmé que des modifications du patrimoine génétique dues à l’environnement sont transmissibles à la descendance. Notamment celle menée à l’EPFL sur des rats mâles. «Ces rongeurs, relate Alexandre Reymond, ont été soumis à un stress intense pendant leur jeunesse et sont devenus agressifs. Un com30

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Parcourir l’ensemble du génome Pour mener leurs travaux, les chercheurs ont utilisé la méthode dite de «l’étude d’association pangénomique» qui consiste, explique Alexandre Reymond, «à parcourir l’ensemble du génome et à rechercher quelle séquence est associée à quelle maladie ou à quel trait». Certaines équipes ont par exemple considéré 10 000 personnes infectées et autant en bonne santé et elles ont comparé leurs patrimoines génétiques. L’ADN étant écrit à l’aide d’un alphabet de quatre lettres (les nucléotides) – A, G, C et T – ces chercheurs ont «regardé 1 million de positions sur les génomes et compté par exemple le nombre de A qu’elles contenaient, afin de savoir s’il était le même chez les personnes saines et malades. La réponse est non». Ce genre d’études a «explosé au cours des dix dernières années et l’on connaît aujourd’hui un grand nombre de régions du génome qui sont associées à un trait ou à une maladie», constate le chercheur de l’UNIL. Ouvrir les boîtes noires Dans ces cas-là, on a donc «pu associer un génotype à un phénotype». Il reste que le chemin qui mène de l’un à l’autre est émaillé de «boîtes noires que nous avons entrepris d’ouvrir», note Alexandre Reymond. Pour ce faire, précise-t-il, «nous avons simplifié le problème». Au lieu de prendre en compte un phénotype donné, les chercheurs se sont focalisés sur un gène et sur son


expression. «Nous avons pris une paire de lettres sur le génome (car chacun de nous a deux brins d’ADN, l’un hérité de la mère, l’autre du père, donc deux lettres à chaque position) et nous avons regardé si le gène qui est à proximité est beaucoup, ou peu, exprimé.» La tâche a été répétée tout au long de la molécule d’ADN.

vironnement, le fait qu’une personne soit stressée par exemple, n’a aucune influence dans l’affaire». Un rôle mineur pour l’épigénome Voilà de quoi faire pâlir l’étoile montante de l’épigénétique. «Notre but n’était pas de la dénigrer», précise le chercheur lausannois qui avoue qu’en publiant leurs résultats dans la revue Science, les auteurs de cette étude craignaient la réaction de leurs collègues spécialistes de cette nouvelle discipline. En fait, «tout s’est bien passé», dit-il. Certes, il n’est pas question pour autant de jeter l’épigénétique avec l’eau du bain. «Nos conclusions ne signifient pas qu’elle n’a aucun rôle», s’empresse de dire Alexandre Reymond qui précise que, sans elle, il ne serait pas possible d’expliquer les conclusions de l’étude réalisée à Överkalix, ni les travaux de l’EPFL sur les rats. «Mais dans le cas des séquences d’ADN que nous avons étudiées, elle ne joue qu’un rôle mineur.»

L’apport des biobanques et de la bioinformatique Pour mener à bien cette étude, les chercheurs lémaniques ont eu recours à une biobanque américaine, «accessible à tous les chercheurs», qui leur a fourni des cellules appartenant à 54 personnes. Ils ont choisi d’étudier «des lymphoblastoïdes, un type de globules blancs que nous avons transformés afin de pouvoir les multiplier à l’infini». Ils ont ainsi pu voir comment s’exprimaient les gènes de ces cellules dont ils connaissaient le génome, puisqu’elles provenaient de personnes «faisant partie des mille premiers individus dont le génome a été séquencé». Alexandre Reymond et ses collègues ont aussi eu accès à deux «trios», c’est-à-dire à des cellules d’une mère, d’un père et de leur fille – dont les patrimoines génétiques avaient également été décryptés. Cela leur a permis de comparer les génomes et les épigénomes des parents et de leur enfant. Cette manière de faire «n’avait jamais été utilisée jusqu’à présent». Elle est «élégante», ajoute le chercheur du CIG, car elle permet d’avoir accès «dans le même tube à essai», à l’information génétique des trois membres de la famille, le génome de la fille étant une recombinaison de ceux de ses parents. Ce travail a nécessité «le stockage et le traitement de millions de données», souligne Alexandre Reymond. C’est dire qu’il «n’aurait pas été réalisable sans l’aide de la bioinformatique et sans l’infrastructure que le SIB Institut Suisse de Bioinformatique et le centre Vital-IT mettent à notre disposition.» (lire p. 32). La génétique reprend ses droits Sans entrer dans les détails de cette recherche qui, comme Alexandre Reymond le reconnaît en riant, «est assez ésotérique» pour des non-spécialistes, disons que les chercheurs lémaniques sont parvenus à ouvrir ainsi quelquesunes des boîtes noires auxquelles ils s’étaient attaqués. Ils ont montré que, dans la cascade de réactions qui conduit à l’expression d’un gène, les éléments déterminants étaient les facteurs de transcription (ces protéines qui se lient à des séquences d’ADN spécifiques et signalent si un gène doit être exprimé ou non). Tout repose en fait sur la manière dont ces facteurs de transcription parviennent à se fixer à telle ou telle lettre de l’alphabet génétique. Quant à la modification de «l’empaquetage» – donc de l’épigénome – elle semble n’être qu’une des conséquences de ce mécanisme. En d’autres termes, résume le professeur de l’UNIL, «il s’agit de génétique et non d’épigénétique. Le rôle de l’en-

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Le séquençage de l’ADN pose plus de questions qu’il n’en a résolu. © ag visuell – Fotolia.com

Un échantillon élargi Poursuivant leurs recherches dans le cadre de SystemsX. ch, un important programme de recherche lancé par la Confédération pour promouvoir la biologie systémique, Alexandre Reymond et ses collègues vont continuer sur leur lancée. Ils vont cette fois «élargir leur échantillon», en étudiant les cellules de deux cents personnes et en travaillant non seulement sur leurs globules blancs, mais aussi sur leurs fibroblastes (cellules que l’on trouve dans le tissu conjonctif, notamment dans le derme). En étudiant et en comparant ces différents tissus, Alexandre Reymond et ses collègues pourront repérer leurs points communs et leurs divergences. Ils espèrent aussi être en mesure d’élucider un autre mystère de la biologie et de comprendre pourquoi «toutes nos cellules, qui ont le même ADN, ne l’utilisent pas de la même façon». Une manière pour les chercheurs de poursuivre la «mission» qu’ils se sont fixée: faire œuvre utile pour la médecine et donc pour notre santé. 


SIB Institut Suisse de Bioinformatique www.isb-sib.ch

BIOLOGIE

LA BIOINFORMATIQUE: UN OUTIL INDISPENSABLE AUX BIOLOGISTES

Les recherches en biologie, et tout particulièrement celles qui portent sur le génome humain, génèrent d’énormes quantités de données que seule l’informatique est capable de stocker et d’analyser. C’est à ce besoin que répond la bioinformatique.

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l s’agit d’un mariage, celui de la biologie et de l’informatique. Mais l’union «n’est pas une simple cohabitation», précise d’emblée Ron Appel, directeur du SIB Institut Suisse de Bioinformatique. Elle n’est d’ailleurs pas très équitable puisque le second

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partenaire est toujours au service du premier. Autrement dit, la bioinformatique est «l’utilisation de l’informatique pour étudier le vivant», son champ d’action se limitant principalement «aux macromolécules biologiques que sont les gènes, les protéines, etc.» Ce n’est

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RON APPEL Directeur du SIB Institut Suisse de Bioinformatique. Nicole Chuard © UNIL

donc pas un hasard si la direction du SIB est installée à l’UNIL, dans le bâtiment abritant le Centre Intégratif de Génomique (CIG). Des milliards de mégabytes générés chaque semaine Difficile en effet d’imaginer aujourd’hui que des biologistes moléculaires puissent se passer de puissants ordinateurs, d’énormes capacités de mémoire, d’algorithmes sophistiqués et des compétences des spécialistes des technologies de l’information. Surtout depuis qu’ils ont séquencé le génome humain, avec ses 3 milliards de paires de bases, ses quelque 20 000 gènes et toutes ses séquences annexes, qualifiées de «non codantes». Les études menées sur le génome «génèrent chaque semaine des pétabits de données», précise le directeur du SIB. En d’autres termes, plusieurs milliards de mégabytes qu’il faut non seulement stocker, mais aussi analyser, voire visualiser pour leur donner du sens. Le rythme ne cesse d’ailleurs de s’emballer. Le premier séquençage d’une protéine humaine a nécessité une douzaine d’années de travail, alors qu’aujourd’hui, le séquençage de l’ensemble du génome ne prend que quelques jours! «La capacité des séquenceurs (appareils automatiques qui fournissent les différentes séquences de l’ADN) augmente plus rapidement que celle des processeurs», constate Ron Appel. La loi de Moore, selon la-


quelle la puissance des ordinateurs double tous les 18 mois, est donc surpassée par «l’explosion des données issues des laboratoires biomédicaux, qui sont en outre de plus en plus nombreux à travailler sur le génome». Des problèmes de plus en plus complexes Le problème n’est pas uniquement quantitatif. Il faut compter avec la complexité croissante des questions abordées par les chercheurs en sciences de la vie qui obligent les bioinformaticiens «à faire constamment évoluer les algorithmes», précise Ron Appel. Comme si cela ne suffisait pas à occuper les bioinformaticiens, leur discipline, «qui servait surtout d’outil pour la recherche en sciences de la vie, est désormais de plus en plus utilisée par le monde médical, souligne le directeur du SIB. Avec le développement de la «médecine de demain», qui vise à traiter les patients de manière plus individualisée en tenant compte notamment de leur génome, les médecins auront de plus en plus besoin de données pour le diagnostic, la prévention, la prédiction et le traitement». Déjà, le SIB s’est lancé dans l’aventure médicale. En collaboration avec un groupe spécialisé dans le diagnostic (Medisupport) et une entreprise faisant du séquençage (Fasteris), l’institut a développé «le premier test prénatal non invasif qui permet de dépister des trisomies chez le fœtus. Mis sur le marché en octobre dernier, ce procédé analyse l’ADN du sang de la mère – qui contient aussi du matériel génétique de son futur enfant. «Il est le seul actuellement capable de détecter les trois formes de trisomie les plus fréquentes et cela, avec un taux de succès de 99%», souligne non sans fierté Ron Appel. Mise à disposition de ressources et de compétences C’est donc à de très nombreux défis que doit répondre la bioinformatique, discipline née au début des années 80. Un domaine dans lequel «la Suisse, et tout particulièrement l’arc lémanique,

DONNÉES

Les installations informatiques du centre de compétences Vital-IT, au Centre intégratif de génomique de l’UNIL. © DR

ont joué un rôle de pionnier», souligne Ron Appel. Le pays poursuit sur sa lancée, grâce notamment au SIB Institut Suisse de Bioinformatique qui a fêté en 2013 son 15e anniversaire. Sa première mission, explique son directeur, est de mettre «des ressources bioinformatiques de pointe à la disposition de la communauté nationale et internationale des sciences du vivant». A cette fin, l’institut développe des banques de données, dont la plus grande est Swiss-Prot – «une véritable encyclopédie de protéines qui renferme des centaines de milliers d’entrées». Il élabore également des logiciels d’analyse et propose une plateforme de services en ligne sur le web. Il offre aussi, et surtout, aux laboratoires de biologie les compétences de ses bioinformaticiens. «ActuelleAllez savoir !

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ment une cinquantaine d’entre eux, travaillant dans le centre Vital-IT installé au CIG de l’UNIL, participent à 200 projets de recherche qui sont menés à l’EPFL, dans les Universités de Lausanne et Genève, mais aussi de Fribourg et de Berne.» Un modèle de collaboration intercantonale Subventionné par la Confédération, le SIB «a aussi pour mission de fédérer la bioinformatique en Suisse, qui compte 46 groupes répartis dans les universités, les EPF, les HES de sept villes de Suisse». Ce qui ne représente pas moins de 650 personnes. «C’est un modèle de collaboration interinstitutionnelle et intercantonale qui est maintenant copié au niveau européen», se réjouit Ron Appel. Un autre exemple d’union réussie.  EG

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NATURE

VOL AU-DESSUS D’UN NID

DE SKIEURS Oyez, oyez, raquetteurs et descendeurs intrépides! Sachez que l’on vous observe du haut des cimes et derrière les rochers. Des oiseaux aux forces insoupçonnées bravent le froid, la faim et les hordes de touristes chaque année. Arrêt sur plumage avant le démarrage. TEXTE VIRGINIE JOBÉ 34

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LE PLUS DISCRET

LE LAGOPÈDE ALPIN Tels le lièvre variable et l’hermine, ce tétraonidé prend la couleur de la neige. On l’appelle Perdrix des neiges, un «abus de nom dû à la forme semblable des deux oiseaux», selon le biologiste Sébastien Sachot. Ses pattes emplumées le protègent lors de ses sorties au sol. Ses spécialités: creuser des igloos et émettre des rots plutôt que de chanter. 50% de la population d’Europe centrale niche en Suisse. On peut le voir dans les Alpes, plutôt entre 1900 et 2600 m. © Eric Dragesco

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Le Département d’écologie et évolution www.unil.ch/dee

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lunettes d’approche, une paire avec un grossissement de dix fois (10x42) que l’on trouve chez les grandes marques.» Philippe Christe, maître d’enseignement et de recherche au Département d’écologie et évolution (DEE) de l’UNIL, ajoute que l’on arrive parfois à les attirer en chuintant. «Ça les excite, mais on ne sait pas pourquoi.» A vos marques, prêts, chuintez!

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est l’heure du schuss, des balades en raquettes et de randonnées revigorantes. Avec toute une faune à admirer. Pourtant, on oublie la plupart du temps les animaux les plus présents: les oiseaux. Parce qu’ils se cachent, planent au-dessus de nos têtes emmitouflées, ou parce qu’ils préfèrent observer de haut les envahisseurs humains. Pourtant, dans une télécabine ou chaussé de peaux de phoque, le néophyte peut apprendre à les reconnaître. «Un bon guide et des jumelles suffisent, souligne Sébastien Sachot, conservateur de la faune du canton de Vaud et docteur en biologie, diplômé de l’UNIL. Je conseille les Editions Delachaux et Niestlé, notamment Le guide ornitho. Et pour les

SÉBASTIEN SACHOT Conservateur de la faune du Canton de Vaud. Nicole Chuard © UNIL

Comment font-ils pour supporter les grands froids? Petits, 50 grammes pour une Niverolle alpine (lire en page 37), ou gros, jusqu’à 1 kilo et demi pour un Tétras lyre, les plus vigoureux s’installent même dans les endroits les plus frisquets. «On croit souvent que les oiseaux migrent parce qu’ils ont froid, mais ce n’est pas vrai, explique Sébastien Sachot. Ils partent, car ils n’ont plus la nourriture qu’ils convoitent. Ceux qui restent mangent des graines ou s’adaptent comme ils le peuvent.» La faune ailée qui résiste à la neige possède cependant un plumage particulier qui l’empêche de souffrir des basses températures. «Les oiseaux sont bien isolés thermiquement grâce à ce duvet très serré et dense qui piège de l’air sous les plumes, signale Philippe Christe. Cela leur permet de supporter des froids intenses. Et durant la nuit, au moment où les températures sont les plus glaciales, ils trouvent des abris pour dormir.» Certains construisent des igloos Tandis que certains – mésanges ou pics – se protègent du vent dans des endroits fermés, des trous ou des cavités, d’autres s’abritent dans des… igloos. Comme le Tétras lyre. «Il se laisse recouvrir de neige comme les chiens polaires, rigole le biologiste Philippe Christe. Actif en journée et au crépuscule, il construit ensuite sa galerie personnelle dans la poudreuse. Il creuse cinq à dix centimètres sous la neige.» Sébastien Sachot ajoute que cet oiseau qui vit entre 1500 et 2000 mètres s’économise en hiver et ralentit son rythme cardiaque, une technique que l’on re-

LE PLUS RIGOLO

LE GRAND CORBEAU Intelligent, il a longtemps gardé une mauvaise réputation, car il mangeait les cadavres humains durant les guerres, souligne le biologiste Philippe Christe. «Cet omnivore est pourtant très joueur. On peut l’observer en hiver quand il signale son territoire – très grand, de 700 à 2000 m d’altitude – et s’amuse en même temps.» Remontées en chandelle, vols sur le dos, piqués: l’originalité lui colle au plumage. Sur les branches, il fait du toboggan. Sur la neige, il glisse sur le dos. Son truc: imiter d’autres animaux, du tambourin du pic aux aboiements de chien. Imposant et bruyant, on le repère aisément. On peut le voir un peu partout en Suisse. © Lionel Maumary

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trouve chez tous les tétraonidés. «Ils n’aiment pas être dérangés, car cela leur fait dépenser le peu d’énergie qu’ils ont accumulée. Tout comme le Grand tétras (qui vit entre 1200 et 1800 m dans les Alpes et Préalpes, et entre 1200 et 1400 m dans le Jura), il est remarquable en journée grâce à son cri guttural qui se termine par un bruit de bouchon, qu’on entend quand un intrus l’inquiète.» A Saint-Luc par exemple, des panneaux explicatifs indiquent qu’il faut penser aux Tétras lyre, surtout dans les zones protégées, indique Philippe Christe. «Les personnes qui pratiquent les raquettes aiment voir la faune. Pour cela, ils doivent apprendre à la respecter. Le hors-piste est un enfer pour les Tétras lyre. Des skieurs convoitent des étendues de neige intactes pour laisser une belle trace. Tout le domaine des oiseaux est ainsi dévasté et ils s’épuisent d’être sans cesse dérangés.» D’autres ont des bottes naturelles Le Lagopède alpin (lire en page 35), lui, ne craint pas les humains. «Son mimétisme avec la neige le rend confiant et il se laisse ainsi observer facilement. Il ferme légèrement les yeux et imagine qu’on ne le voit pas, quand il se cale contre une grosse pierre pour dormir et se mettre à l’abri des intempéries. Il semblerait qu’il puisse faire son nid jusqu’à 3000 mètres, mais ceci est peu documenté, car les ornithologues montent rarement aussi haut.» Seule espèce à porter des bottes naturelles en Europe, «des plumes sur la base du pied jusque sur les doigts», précise Sébastien Sachot, le Lagopède marche dans la neige sur de longues lignes droites. On peut donc repérer ses traces de pattes de la taille d’une pièce de 1 franc. Mais d’après le conservateur de la faune vaudoise, les plus «impressionnants» demeurent ceux qui s’installent en milieu rocailleux toute l’année, par exemple au bout du glacier d’Aletsch (VS), «dans un décor lunaire». Les Lagopèdes alpins fabriquent des igloos en se jetant dans la poudreuse ou en creusant. Enveloppés dans un plumage blanc d’hi-

PHILIPPE CHRISTE Maître d’enseignement et de recherche au Département d’écologie et évolution. Nicole Chuard © UNIL

ver, les Lagopèdes peuvent tenir plusieurs jours dans leur maison de flocons, à dix centimètres au-dessous de la surface si la neige est légère, à quarante si elle est compacte, quand les températures extérieures avoisinent -40°. «Dans leur petite chambre, où ils séjournent seuls, il doit faire -5°, note Sébastien Sachot. On en voit juste l’entrée. Il ne fait pas de gîte pour la journée.» Diurne, l’animal vit en troupe afin de se prémunir des prédateurs (renard, aigle, hibou grand-duc). Mais son pire ennemi reste le skieur hors-piste, qui peut l’effrayer en le frôlant, ce qui va l’épuiser, voire l’écraser. Coqs et cocottes savent adapter leur alimentation au frimas hivernal. Le Tétras lyre préfère les bourgeons de mélèze, de saules, mais a besoin

LE PLUS PETIT

LA NIVEROLLE ALPINE On la surnomme le moineau des cimes. Les neiges éternelles ne l’effraient pas, malgré son mini-poids, 30 à 50 g. «C’est un oiseau typique de nos Alpes, note Philippe Christe. Quand on voit un petit passereau en haute altitude avec du blanc sur les ailes, aucun doute, il s’agit d’une Niverolle alpine. La Suisse abrite environ 25 % de la population européenne selon les derniers chiffres.» En journée, ces petits oiseaux se déplacent en groupe. Mais préfèrent vivre en solitaire la nuit, dans les fissures des rochers. Moyennement farouches, ils se laissent parfois aller à picorer les restes laissés par les skieurs sur les terrasses des restaurants alpins. On peut les voir dans les Alpes, plutôt entre 1800 et 3000 m.  © Lionel Maumary

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La station ornithologique suisse www.vogelwarte.ch/home-fr.html

NATURE

d’une grande variété de plantes pour survivre. Alors que le Grand tétras devient arboricole et recherche les aiguilles de sapin blanc et de pin sylvestre, le Lagopède alpin craque pour les baies et herbes séchées. Mais a aussi ses astuces. «Entre janvier et mars, il est possible d’en voir entre les pattes des chamois et des bouquetins. Les bovidés grattent la neige pour accéder à la nourriture et les oiseaux profitent de ce déblaiement pour manger ce qui reste.»

ET ENCORE...

Certains font des réserves pour l’hiver Qui pourrait imaginer qu’une Mésange noire s’épanouisse de la plaine à 2000 mètres (lire ci-contre)? Eh bien, si. Elle chante du haut des sapins, «inféodée aux résineux», spécifie Philippe Christe, fait des cascades au bout des branches pour attraper des graines de pive et s’agite toute la journée à la recherche de nourriture. «En hiver, elle fait des rondes en groupe avec des roitelets. Quand on skie, on peut l’apercevoir à 1000 ou 2000 m d’altitude.» La Mésange noire a un point commun avec le Casse-noix moucheté (lire cicontre), emblème du Parc national suisse. Tous deux ont l’intelligence de faire des réserves pour l’hiver. «Le Cassenoix vit dans des zones où il y a des arolles (pins de montagne à la limite supérieure de la forêt), raconte le chercheur de l’UNIL. Il fait ses commissions en automne dans son jabot (les graines), qu’il dissémine ensuite dans la nature dans des cachettes. Quand il neige, le corvidé retrouve ces endroits secrets dans 70 à 80% des cas.» Ce qui permet la pousse des arbres là où il n’a pas réussi à remettre la patte sur son butin. Le faussement appelé «Choucas des skieurs», à savoir le Chocard à bec jaune (lire ci-contre) s’adonne volontiers aux acrobaties aériennes avec son corps noir, ses pattes rouges et comme son nom l’indique, son bec jaune. Il vit en grand groupe bruyant. D’après l’ornithologue Lionel Maumary, un autre biologiste issu de l’UNIL et auteur du livre de référence Les oiseaux de Suisse (Station ornithologique suisse, 2007, 848 pages, 2300 photos, 500 cartes), il yodle en vol, entre 1800 et 2800 m. «Pour moi, c’est un pigeon des montagnes, plaisante Philippe Christe. Il est anthropophile, donc n’hésite pas à s’approcher des touristes qui pique-niquent.» Telle la Niverolle alpine, l’Accenteur alpin (lire ci-contre), picoreur de miettes laissées par les skieurs, affectionne la limite des neiges éternelles. Ce petit mignon dodu roussâtre, très présent en Suisse (20% de la population d’Europe), a la particularité de pratiquer la polyandrie et la polygamie. Selon Lionel Maumary, mâles et femelles engendrent et élèvent tous ensemble. «Cela reste en famille, déclare Philippe Christe. Ils fonctionnent ainsi pour profiter d’un territoire et acquérir de l’expérience.» Les femelles s’accoupleraient jusqu’à cent fois par jour, mais durant 0,15 secondes seulement. Solides, mais pas extrêmes dans tout non plus. 

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LA PLUS RÉPANDUE

LA MÉSANGE NOIRE On peut observer cette cascadeuse de la plaine jusqu’à 2000 mètres. Elle est très liée aux résineux, et en particulier aux épicéas. © Lionel Maumary

LE PLUS LIBERTIN

L’ACCENTEUR ALPIN Il se trouve dans les Alpes, entre 1800 et 3000 m. Répandu, cet oiseau polyandre et polygame aime les versants exposés, au-dessus des forêts. © Lionel Maumary

LE PLUS ANTHROPOPHILE

LE CHOCARD   À BEC JAUNE Ce corvidé yodleur niche le plus souvent entre 1800 et 2800 m, au-dessus des forêts. Ses places de pique-nique: les restaurants de montagne. © Lionel Maumary

LE PLUS REPÉRABLE

L’AIGLE ROYAL C’est dans les Alpes, entre 1500 et 3000 m, que ce rapace élégant et peu fréquent aime à s’installer, là où la présence humaine est la moins forte. © Lionel Maumary

LE PLUS ORGANISÉ

LE CASSE-NOIX MOUCHETÉ Ce corvidé vit dans le Jura et les Alpes, plutôt entre 1000 et 2000 m. Il stocke des graines d’arolles dans des cachettes comme provisions hivernales. © Eric Dragesco


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quence cardiaque, allège le stress, modifie un certain nombre d’équilibres dans les neurotransmetteurs qui contribuent à diminuer l’anxiété, la dépression, l’addiction. Jacques Besson, également membre de la Commission fédérale pour les questions liées aux drogues, poursuit: «Allier une grille de lecture neurobiologique à des choses que je savais déjà sur le plan sociologique et psychologique m’amène à dire que la neurothéologie est le chaînon manquant pour comprendre l’impact de la spiritualité sur la santé physique et mentale.» Jacques Besson travaille sur ces questions depuis près de trente ans. Il a fait sa thèse de médecine sur la correspondance entre Sigmund Freud et Oskar Pfister, un pasteur zurichois. Il travaille sur les traitements des populations vulnérables depuis longtemps dans une approche interdisciplinaire. Selon le psychiatre, la spiritualité est une réponse à l’addiction, qui, en

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sa qualité d’impasse, donne des réponses artificielles à des questions existentielles. Dieu est dans le cerveau Neurothéologie. Sciences et religion. Un mariage souvent pluvieux soumis à controverses. D’un côté, certains scientifiques l’affirment: le cerveau est équipé de ces circuits destinés à produire une forme d’apaisement à l’être humain. Ces circuits ne seraient que des productions cérébrales. Résultat? Dieu résiderait… dans le cerveau. A l’opposé, certains pensent qu’au contraire, le cerveau utilise des circuits importants qui occupent un espace central dans l’appareil psychique et dans le système cérébral. L’être humain serait donc doté de circuits neurobiologiques qui lui permettent d’accéder à des mystères, à la métaphysique. La neurothéologie prouve-t-elle l’existence de Dieu? «On ne peut pas répondre à cette question. Libre à chacun d’interpréter les données, la science montre comment ça marche. La neurothéologie indique que ce sont des questions universelles qui concernent tous les êtres humains, que nous avons tous besoin de sens, de réponses pour vivre ensemble. C’est important, à l’époque de la mondialisation, que la science le souligne: toutes les religions ont le même centre. Sur ce point-là, tous les hommes sont frères.»  FRANCINE ZAMBANO

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mondes) dans son roman Ile. Plus près de nous, il est apparu en 2001, dans Why God Won’t Go Away, un ouvrage à succès d’Andrew Newberg. Ce scientifique de l’Université de Pennsylvanie a mené des recherches sur le comportement du cerveau humain durant la méditation. Il en a tiré des images historiques qui ont été faites sur des moines bouddhistes. Jacques Besson, chef du Service de psychiatrie communautaire du CHUV, résume: «La neurothéologie, c’est l’imagerie cérébrale à la recherche des circuits et des régions du cerveau qui sont impliqués dans les activités de méditation mais aussi au sens plus large dans des démarches spirituelles, comme la prière ou d’autres mécanismes qui font appel à la figure divine ou à des activités plus proprement religieuses.» Cette discipline s’est énormément développée ces dix dernières années. L’avancée la plus spectacu-

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laire concerne la connaissance des effets de la méditation. Plusieurs études le démontrent: la méditation a un important impact sur la partie du cerveau qui contrôle le système neurovégétatif, elle améliore la fré-

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a neurothéologie – appelée parfois neurosciences de la religion – est un mot relativement récent. Il a été utilisé pour la première fois en 1962 par Aldous Huxley (Le meilleur des

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Lorsqu’un être humain prie ou médite, l’activité de son cerveau subit des modifications spécifiques perceptibles par l’imagerie cérébrale. Nous entrons alors dans le monde de la neurothéologie. Les précisions de Jacques Besson, chef du Service de psychiatrie communautaire du CHUV et professeur ordinaire à l’UNIL.

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MOT COMPTE TRIPLE

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ÉCONOMIE

RÉUSSITE

La Banque nationale suisse a réalisé une bonne opération avec le sauvetage d’UBS.

© Keystone/Alessandro Della Bella

LA SUISSE EST LE SEUL PAYS

A AVOIR DIMINUE

SA DETTE DURANT LA CRISE La crise des subprimes, en 2007-2008, a forcé de nombreux gouvernements à mettre la main au porte-monnaie pour sauver leurs banques. Un seul pays a réussi à gagner de l’argent avec ces opérations: la Suisse. Voici comment, et voici pourquoi. TEXTE SONIA ARNAL

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a crise des subprimes a touché toutes les banques d’importance et donc tous les pays du monde en 20072008. On estime les pertes engendrées à 500 milliards, et les recapitalisations à 300 milliards. On s’en souvient, de nombreux Etats ont dû mettre la main au porte-monnaie et investir massivement dans leurs établissements financiers pour les sauver de la faillite ou solidifier leur assise, au risque, sinon, de voir leur économie s’effondrer. Cette crise a officiellement pris fin en 2011 et on a désormais le recul nécessaire pour comparer ses effets sur la dette publique des mesures prises dans les différents pays. Eric Jondeau, professeur au Département de finance de la Faculté des Hautes Etudes commerciales de l’Université de Lausanne et au Swiss Finance Institute, relève une 40

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surprise: la Suisse a vu sa dette… diminuer entre 2006 et 2012. Une exception. Il s’explique. Quel a été l’effet de la crise sur l’économie des pays touchés? Eric Jondeau: Les situations de départ étaient très variées. Certains pays avaient déjà une dette importante, comme la Grèce, alors que d’autres, comme l’Espagne, étaient très peu endettés. Ensuite, tout dépend de l’importance relative du secteur bancaire dans l’économie d’un pays: plus cette activité est importante, plus vous devez dépenser une part élevée de votre PIB le jour où vous devez soutenir les banques. Presque tous les pays ont vu leur dette publique s’alourdir de façon considérable. Par exemple, la


Le Département de finance de la Faculté des HEC www.hec.unil.ch/ibf

ÉCONOMIE

même niveau que la Suisse, l’Italie à 106.7%. Six ans après le début de la crise, la situation s’est dégradée un peu partout: l’Irlande, qui partait d’un taux très, très bas, est passée à 117%, l’Espagne à 84%. Cela dit, ne pas avoir de dette n’est pas un but en soi. On peut se demander par exemple si, considérant notamment le bas coût de l’argent ces dernières années, la Suisse n’aurait pas dû investir davantage dans ses infrastructures. Au niveau de la mobilité par exemple. On est déjà à saturation dans les régions où l’économie est la plus florissante et on a les moyens d’intervenir pour que la situation ne handicape pas la croissance à l’avenir. Dans la même perspective, soit de préparer aujourd’hui les conditions de la croissance de demain, la Suisse pourrait faire mieux pour soutenir la formation des jeunes, par exemple via un système de bourses plus étendu ou plus généreux. Elle en a les moyens, et elle récolterait les fruits de cet investissement via les impôts de ces étudiants bien formés qui seront de très bons contribuables.

dette de l’Irlande a augmenté de 93 points de PIB entre 2006 et 2012 (soit de 25% à 118% du PIB). La Suisse est le seul pays à avoir diminué sa dette durant cette période, de 4.7 points de PIB.

ÉRIC JONDEAU Professeur au Département de finance de la Faculté des HEC. Nicole Chuard © UNIL

Comment expliquer cette exception? Après tout, la crise financière a aussi touché les banques suisses – on se souvient du sauvetage d’UBS… Oui, et au début le coût en a été assez élevé: la Banque nationale suisse (BNS) a dû sortir quelque 60 milliards de francs pour aider cet établissement. Cette aide a pris deux formes: le rachat des actifs toxiques d’UBS, ainsi qu’un prêt. Au final, la BNS a été gagnante sur ces deux fronts. Elle a touché des intérêts sur le prêt consenti, qui par ailleurs vient d’être remboursé, et elle a réalisé un bénéfice sur la liquidation du stabfund, ce fond constitué par la BNS avec les actifs toxiques retirés du bilan d’UBS. La Suisse constitue ainsi un cas unique. Alors que la plupart des autres pays ont dû investir à fonds perdu pour sauver leurs banques, la Suisse, elle, a gagné de l’argent. C’est l’une des raisons qui expliquent que la Suisse a aujourd’hui une dette publique aussi basse, à 35% de son PIB. Est-ce qu’avant la crise, la Suisse était déjà mieux classée que ses voisins européens? Avec son frein à l’endettement, le pays a toujours eu une dette très maîtrisée. En 2006, elle était de 40% du PIB. Pour ce qui est de ses voisins, les situations étaient très différentes. L’Irlande était à 25% environ, l’Espagne au 42

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Comment la Suisse peut-elle être à la fois aussi peu endettée comme Etat et autant endettée au niveau des ménages, puisque les Suisses seraient les plus endettés au monde? C’est vrai que les ménages suisses sont les plus endettés au monde, mais ce sont aussi eux qui ont la plus grande richesse nette. Et de très, très loin. Selon une étude du Credit Suisse, la richesse nette des Suisses est de l’ordre de 460 000 francs par adulte en moyenne, largement devant les seconds (l’Australie, avec 365 000 francs). Et leur dette est avant tout hypothécaire. Un risque auquel il faut veiller est donc celui d’une bulle immobilière: si elle se développe et qu’elle explose, la valeur «corrigée» des biens devient inférieure au prix payé, et là, nous avons un problème. Pour l’instant, nous ne sommes pas dans cette situation: les prix sont élevés, mais il y a une vraie demande derrière, donc nous sommes encore dans une zone où les prix du marché sont élevés mais justifiés. Cela dit, la BNS a raison de veiller à ce qu’une bulle ne se développe pas. Quels sont les pays qui ont le plus souffert de la crise? Trois pays vont connaître des moments très difficiles pour au moins vingt ans sur le plan économique: l’Irlande, l’Islande et la Grèce. Le poids de l’activité financière, surtout pour les deux premiers pays, est devenu tel dans les années qui ont précédé la crise, que, quand celle-ci est survenue, les gouvernements ont dû dépenser des sommes considérables pour sauver leurs banques, et la dette publique a explosé. L’Irlande, comme on vient de le voir, a multiplié sa dette par 5 entre 2006 et 2012, l’Islande par 3. On n’oublie pas la Grèce, bien sûr, même si son endettement était déjà excessif avant la crise – son endettement est passé de 82.4% à 157% entre 2006 et 2012. La dette portugaise, quant à elle, est passée de 65% à 101%.


On parle constamment du danger que représentent les PIGS, soit le Portugal, l’Italie, la Grèce et l’Espagne – pourtant leurs taux d’endettement sont très distincts… Evidemment, la Grèce est en situation plus délicate que l’Espagne ou l’Italie, qui n’ont pas vraiment subi de crise de la dette. Mais si la Grèce fait défaut, ce sera bien moins grave pour l’Europe que si c’est l’Espagne ou l’Italie. Même si sa dette correspond à un pourcentage très élevé de son PIB, comme ce dernier est faible à l’échelle de l’économie européenne, les conséquences seraient gérables. Les deux éléments qui nourrissent l’inquiétude sont la taille de l’économie du pays et l’ampleur de l’augmentation de la dette. C’est à cause de la taille de leur économie que l’Espagne ou l’Italie sont plus observées. Est-ce que ces pays, notamment l’Irlande et l’Islande, ou la Grèce, ont pris de mauvaises décisions? Est-ce que leurs gouvernements avaient le choix, auraient pu par exemple laisser tomber certaines banques? Il y a probablement eu des erreurs de la part des gouvernements de ces pays, pour avoir laissé se dégrader la situation à ce point. Mais laisser s’effondrer le système bancaire aurait eu des conséquences catastrophiques. Le problème est d’identifier précisément les banques qu’il ne faut pas laisser tomber à cause du risque systémique qu’elles font peser sur l’ensemble de l’économie. Notre Center for Risk Management, à Lausanne (CRML), publie des mesures de risque systémique pour la plupart des banques européennes*. A partir de quel pourcentage de dette publique par rapport au PIB faut-il commencer à s’inquiéter? Il n’y a pas de chiffre en deçà duquel on considère que tout va bien et au-delà duquel rien ne va plus. Selon le traité de Maastricht, par exemple, il ne fallait pas qu’un pays dépasse le 60% de son PIB pour qu’il puisse faire partie de la zone euro. Mais c’est un chiffre qui n’a jamais fait l’unanimité… Ce qui est important, c’est l’écart entre le taux de croissance de l’économie et le taux d’intérêt de la dette: quand votre croissance annuelle est inférieure au taux d’intérêt, en clair quand elle ne vous permet plus de payer les intérêts de vos emprunts, ce n’est pas bon du tout. Aujourd’hui, l’Italie, par exemple, paie environ 4-5% de son PIB pour régler le loyer de sa dette, tout en ayant un taux de croissance nettement inférieur. Donc il y a de quoi s’inquiéter. D’autant plus que, plus vous êtes endetté, plus l’argent qu’on vous prête vous coûte cher en intérêts. Un cercle vicieux s’installe alors et vous finissez étranglé par vos dettes. Mais le Japon, par exemple, a vu sa dette publique passer de 100% à plus de 200% en à peine quinze ans sans crise majeure. La raison, c’est que la dette japonaise est essentiellement détenue par les mé-

nages japonais, qui sont patients. La Grèce, au contraire, s’est endettée auprès des banques étrangères, qui sont beaucoup plus exigeantes, et elle n’a pas l’industrie suffisante pour dégager les excédents commerciaux qui lui permettraient de rembourser sa dette. Les politiciens français, ou d’autres pays européens, alarment leurs concitoyens en parlant constamment de la dette, de la nécessité de couper dans les budgets pour la réduire. Pourtant, les Etats-Unis, dont on parle moins, sont dans une situation largement plus grave… Quiconque s’intéresse un peu à l’économie sait que la dette américaine a explosé ces dernières années – elle était de 65% avant la crise et dépassait les 100% en 2012. Le grand public en a moins connaissance parce que c’est récent. Et aussi parce que, contrairement aux autres pays de la planète, les Américains supportent peu le prix de leur dette. Ils impriment simplement plus de dollars, mais ne souffrent pas d’inflation, puisque la devise du commerce mondial est le dollar. C’est une position unique qui, de fait, donne au pays un avantage certain. Pour en revenir aux spécialistes, non seulement ils ont bien conscience du problème, mais ils savent aussi que la situation va se péjorer: la dette américaine va continuer à augmenter sensiblement dans un avenir proche, du fait de la mise en place de Medicare et Medicaid, les programmes d’assurance-maladie lancés par Obama. Sauf à augmenter fortement les impôts. Est-ce que le taux d’endettement est le critère définitif pour juger de la santé d’une économie? Non, c’est un critère important, mais ce n’est pas le seul. Il y a aussi, évidemment, la capacité à générer de la

LEXIQUE

PIB – Produit Intérieur Brut: C’est la valeur totale de la production de richesse réalisée à l’intérieur d’un pays. C’est l’indicateur le plus utilisé pour exprimer la richesse d’une nation. Dette publique: C’est l’ensemble des engagements financiers pris par un Etat. Il s’agit le plus souvent d’emprunts d’Etat. Mais les pays en difficulté peuvent recourir sous certaines conditions à la Banque mondiale ou au FMI (Fonds monétaire international). Elle s’exprime le plus souvent dans son rapport avec le PIB du pays, donc sous la forme d’un pourcentage, ce qui permet de mesurer son importance relative et de la comparer à celle d’autres pays dont l’économie peut être de taille très différente – comparer des chiffres absolus n’aurait aucun sens.

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croissance, puisqu’elle permet bien des choses, notamment de payer les intérêts de la dette, voire de la rembourser. Le taux de chômage, particulièrement des jeunes, est aussi très important. L’Espagne, par exemple, n’arrive pas à créer de l’emploi, alors que d’autres aspects de son économie ne vont pas si mal.

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Un graffiti sur un mur de Dublin. Sur le plan économique, ce pays très endetté va connaître des années difficiles. © Reuters/Cathal McNaughton

Est-ce que c’est grave, cette multiplication mondiale des dettes? C’est inquiétant parce que si une autre crise survient, et qu’elle est à nouveau financière, beaucoup de pays ne seront pas en position d’aider leurs banques: ils n’auront pas les moyens de passer à la caisse une seconde fois. Par exemple, si une grande banque espagnole comme Santander se retrouve en difficulté et que l’Etat espagnol ne peut pas l’aider, toutes les grandes banques européennes, UBS et Credit Suisse comprises, seront touchées. Et si des nations comme l’Espagne ou l’Italie font défaut, elles entraîneront dans leur chute, par effet domino, les autres économies européennes. Comment les pays dont la dette dépasse le 100% peuvent-ils s’en sortir? Sans croissance réelle, c’est très difficile. Et pour certains, cela va être très, très compliqué – on a vu l’exemple de la Grèce, qui n’a presque rien à vendre… Comme la croissance ralentit aussi dans les pays comme la Chine ou l’Inde, qui jusqu’ici en étaient les moteurs au niveau mondial, ça va prendre du temps. Une vingtaine d’années sans doute pour les plus touchés. Il y a aussi la solution de la théorie économique: quand il n’y a pas assez de croissance nominale, on peut la créer artificiellement en im44

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primant plus de monnaie – bref avec de l’inflation. Mais dans la pratique, ça ne marche pas toujours. Pour revenir au Japon: ses dirigeants ont essayé pendant longtemps, mais les Japonais ont préféré épargner l’argent ainsi créé plutôt que le dépenser – ils ont même investi dans des obligations émises par l’Etat… Là l’argent tourne en vase clos et c’est parfaitement inutile. Pour en revenir à la Suisse et aux Suisses, cette situation exceptionnelle signifie-t-elle qu’ils sont à l’abri de tout risque? Non, mais il y a un tel coussin que la plupart des risques pourraient être absorbés. Si l’Europe était à nouveau touchée par une crise bancaire, nous verrions, comme je l’ai expliqué, nos banques à nouveau en position délicate et il faudrait les aider. Ce qui pourrait coûter très cher à la BNS. Si la crise européenne devenait aussi une crise de l’euro, cette monnaie baisserait inévitablement et nous aurions plus de peine encore qu’aujourd’hui à éviter que le franc suisse ne s’envole. Cela nous coûterait encore plus cher pour maintenir le franc à un niveau acceptable afin d’exporter les biens produits ici. Enfin, une crise immobilière n’est pas totalement exclue: ce qui soutient la demande, c’est notamment l’afflux de nombreux étrangers. Ils pourraient être moins nombreux à venir, ou plus nombreux à partir en cas de crise sérieuse en Suisse. Tous ces risques sont gérables, et le pays a de la marge. En plus, comme c’est un très bon élève, il pourrait facilement emprunter de l’argent sur les marchés pour se financer, et à un taux très bas. Je ne suis donc pas pessimiste du tout quant au sort de la Suisse dans les prochaines années.  * www.unil.ch/crml


RÉFLEXION

LES MOOCS ENTRE NOUVEAUTÉ ET DÉJÀ-VU

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epuis 2012 les MOOCs font le buzz. Les premiers cours massifs ouverts en ligne ont été créés en 2008 par G. Siemens et S. Downes afin d’améliorer l’expérience des apprenants. Ces cours conçus dans une perspective «connectiviste» (cMOOCs) considéraient l’apprentissage comme la construction d’un réseau de contacts et de ressources informelles appliqués à des problèmes réels. Un nouveau type de MOOCs, davantage axés sur la transmission de contenu, est apparu récemment. Ces xMOOCs sont en pleine expansion. Les MOOCs suscitent de nombreuses réactions, de l’enthousiasme affirmé au scepticisme prononcé. Au-delà de l’intérêt qu’ils peuvent présenter au niveau de l’accès à l’enseignement supérieur, de la réputation des universités ou en matière économique, la question se pose de leur caractère innovant sur le plan pédagogique. Il s’agit donc de se demander s’ils représentent une évolution majeure des pratiques d’enseignement et s’ils peuvent avoir un impact sur l’apprentissage des étudiants. Les innovations pédagogiques sont rarement soudaines et elles suivent le plus souvent l’évolution des conceptions de l’apprentissage. Ces dernières ont significativement évolué au cours des dernières décennies. Ainsi, à partir des années 50, les recherches ont

LES MOOCS DOIVENT DÉPASSER LA SIMPLE TRANSMISSION DE CONTENU.

CATHERINE EL-BEZ ET JACQUES LANARÈS Ingénieure pédagogique et vice-recteur de l’UNIL

mis en évidence l’importance d’impliquer les étudiants dans le processus d’apprentissage, de leur donner l’occasion de confronter leur point de vue à celui de leurs pairs ou des enseignants et d’obtenir du feedback – pour ne mentionner que quelques aspects principaux. Cette nouvelle perspective sur l’apprentissage renouvelle profondément la compréhension du rôle de l’enseignant. Traditionnellement centré sur la transmission de contenus, celui-ci évolue vers un rôle de facilitateur du processus d’apprentissage. De nouvelles méthodes d’enseignement telles que l’apprentissage «par problèmes» ou «par projets» ont ainsi vu le jour à la fin des années 90. Les MOOCs connectivistes sont tout à fait compatibles avec cette évolution des approches de l’enseignement valorisant l’autonomie des étudiants. En effet, ils supposent une forte implication des étudiants dans l’élaboration, la recherche, l’analyse et la mise en relation de contenus. Ils favorisent les interactions entre pairs et avec l’enseignant. Les étudiants développent par ailleurs des compétences digitales. Mais pour cela, ces cours doivent dépasser la simple transmission de contenu et les tests d’acquisition et créer les conditions d’exploration et d’interactions pour que les étudiants s’engagent dans une réelle démarche de coconstruction des connaissances.

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Il apparaît que les cMOOCs, qui tentent de le faire, sont très exigeants et semblent mieux convenir aux étudiants avancés et très motivés. Les MOOCs s’inscrivent dans l’histoire de l’enseignement à distance qui a déjà connu plusieurs cycles d’innovation et de popularité, de promesses non tenues*. Amorcé dans les années 90 avec le développement d’internet, le mouvement de l’enseignement en ligne s’est poursuivi avec celui en faveur de l’éducation ouverte et des ressources libres. Les MOOCs utilisent les innovations technologiques pour favoriser les interactions sociales, les évaluations automatiques et, comme leur nom l’indique, l’accès libre et gratuit à un nombre illimité de participants. Après l’évolution des cMOOCs vers les xMOOCs, une troisième génération émerge déjà, les SPOCs (Small Private Online Courses), visant à corriger les faiblesses des xMOOCs et s’apparentant de fait à l’enseignement en ligne existant depuis de nombreuses années. Même si les MOOCs ne constituent pas une innovation majeure sur le plan pédagogique, ils ont eu le mérite de susciter la discussion et la réflexion sur les questions d’enseignement et sur l’accès à la connaissance.  *Haggard, S. (2013). The Maturing of the MOOC. Business, Innovation & Skill, research paper number 130.

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SPORT

TOR DES GÉANTS

Un participant à la course d’endurance la plus exigeante du monde, dans le Val D’Aoste. © Tor des Géants, photo 2013 Raffaella Santamaria


C’EST PLUS FATIGANT DE COURIR

150 KILOMETRES

QUE 330 Cette conclusion stupéfiante d’une étude de l’UNIL interpelle les dizaines de milliers d’amateurs qui participent aux 20 km de Lausanne, à la fin avril, ou au Marathon, en octobre. Devraient-ils allonger leurs parcours et se lancer sur les grandes distances? Les réponses du professeur Grégoire Millet. TEXTE MURIEL SUDANO-RAMONI


L’Institut des sciences du sport (ISSUL) www.unil.ch/issul

SPORT

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es sports d’endurance, en particulier la course à pied, font de plus en plus d’émules. En région lémanique, le Marathon ou les 20 kilomètres de Lausanne rencontrent d’ailleurs un succès croissant. Pour preuve en 2013, année record, 14 155 Romands se sont inscrits au Marathon ou au semi-Marathon, et malgré le mauvais temps, 11 972 d’entre eux ont franchi la ligne d’arrivée. Du côté des ultramarathons, on observe le même phénomène. Et pourtant ces courses extrêmes, longues de plusieurs centaines de kilomètres, se déroulent sur plusieurs jours et poussent l’organisme dans ses retranchements. De fait, elles suscitent également l’intérêt des physiologistes.

LAUSANNE

Malgré le mauvais temps, 18 741 personnes étaient au départ de la 32e édition des 20 kilomètres de Lausanne, le 27 avril 2013. Ici, le départ de l’épreuve des 10 kilomètres. © Keystone/Sandro Campardo

La course la plus exigeante du monde A Lausanne, les chercheurs de l’Institut des sciences du sport de l’UNIL (ISSUL) ont mesuré et analysé les performances des athlètes du Tor des Géants, une course à laquelle le professeur Grégoire Millet a participé en 2012. Ce tour du Val d’Aoste par les sommets est actuellement la course d’endurance la plus exigeante du monde. Avec ses 330 kilomètres de sentiers de montagne, ses 25 cols à franchir et un dénivelé positif de 24 000 mètres, elle est considérée plus difficile que la Race Across America (4800 km de vélo à travers les Etats-Unis) ou encore que la Coast to Coast de Nouvelle-Zélande (243 km de course, vélo et kayak). «C’est comme si vous faisiez en courant deux fois le tour du Léman, avec en prime trois allers-re48

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tours au sommet de l’Everest!», calcule Grégoire Millet. Et pourtant une étude menée par son équipe de recherche, en collaboration avec des chercheurs des Universités de Saint-Etienne et Vérone, révèle que les participants aux Géants (330 km de long) présentent une fatigue musculaire moindre que les coureurs de l’Ultra-Trail du MontBlanc (UTMB), une épreuve semblable de 168 kilomètres. Ce constat a priori paradoxal a interpellé les spécialistes eux-mêmes. En effet, si les physiologistes de l’UNIL ne s’attendaient pas nécessairement à mesurer une fatigue beaucoup plus importante sur le Tor, ils avaient tout de même pensé obtenir des résultats similaires sur les deux trails. «Au-delà de 50% de perte de force, on postule que cela devient compliqué de marcher, surtout en côte, explique le spécialiste lausannois. Ce n’est donc pas parce que le Tor des Géants est deux fois plus long en distance et trois fois plus long en durée qu’on s’attendait à rencontrer une dégradation musculaire proportionnelle; ce serait tout simplement inenvisageable. Mais à notre grande surprise, nous avons mesuré une fatigue musculaire plus faible sur le Tor des Géants que sur l’UTMB!» Jusqu’à quatre fois moins de fatigue à mi-parcours! Pour évaluer la fatigue neuromusculaire des coureurs, les chercheurs de l’UNIL ont mesuré ce qu’ils appellent la «force maximale volontaire» sur les extenseurs du genou (muscles de la cuisse) et les fléchisseurs plantaires


130 HEURES

LE TEMPS MOYEN MIS PAR LES PARTICIPANTS AU TOR DES GÉANTS (muscles du mollet). Les résultats des tests, effectués au départ, à mi-parcours et à l’arrivée de la course valdôtaine, se sont révélés très surprenants. A mi-chemin, alors que les coureurs ont déjà parcouru un trajet similaire à celui de l’Ultra-Trail du Mont-Blanc, en termes de durée, de kilomètres et de dénivelé, la diminution de force neuromusculaire est très nettement inférieure. «A la fin de l’UTMB, on constate une baisse de force d’environ 38% sur les muscles du mollet et de 30-32% sur ceux de la cuisse, contre respectivement 10% et 15% à la moitié du Tor des Géants, précise Jonas Saugy, doctorant à l’Institut des sciences du sport et premier auteur de l’étude. Autrement dit, sur le Tor, on observe une fatigue quatre fois moins importante au niveau du mollet et deux fois moindre au niveau de la cuisse.» A l’arrivée du tour valdôtain, les athlètes se révèlent toujours moins fatigués que sur le tour du Mont-Blanc, avec une diminution de force maximale volontaire de 30% sur les fléchisseurs plantaires et de 25% sur les extenseurs du genou. Les résultats des analyses de sang, faites au départ et à l’arrivée de la course, vont dans le même sens et confirment les conclusions des chercheurs. Le taux de créatine kinase, une enzyme marqueur du dommage musculaire, est très important chez les participants des deux compétitions, mais il est près de quatre fois plus bas sur le Tor des Géants, avec en moyenne 3700 unités par litre contre 14 000 unités par litre sur l’UTMB.

JONAS SAUGY

Doctorant à l’Institut des sciences du sport. Nicole Chuard © UNIL

Le secret, c’est la vitesse Les spécialistes de l’UNIL expliquent ces étonnants résultats par les stratégies de pacing (gestion de l’allure) conscientes et inconscientes, que les Géants du Tor mettent en place. Ces derniers s’élancent en effet au départ d’une épreuve de 330 kilomètres pour laquelle 130 heures en moyenne sont nécessaires; les plus rapides franchissent la ligne d’arrivée en un peu moins de 80 heures – c’est

POURQUOI L’ISSUL S’INTÉRESSE AU TOR DES GÉANTS Nicole Chuard © UNIL

Les ultra-trails sont des modèles particulièrement intéressants pour les physiologistes. En effet, ces compétitions, extrêmes par leur durée et leur difficulté, rassemblent des personnes en bonne condition physique et qui ne sont pas forcément de grands athlètes. Elles permettent de mesurer des niveaux de fatigue qu’il serait éthiquement inenvisageable d’obtenir en laboratoire. On ne peut décemment demander à personne de fournir un tel effort au nom de la science. En plus de ses investigations sur la fatigue neuromusculaire, l’Institut des sciences du sport de l’UNIL (ISSUL) mène plusieurs recherches sur

le Tor des Géants. Les spécialistes lausannois ont notamment étudié les modifications de la foulée induites par l’effort et les perturbations de l’équilibre, deux aspects dans lesquels la fatigue neuromusculaire et la privation de sommeil jouent naturellement un rôle primordial. Dans un registre plus psychologique, des tests sensori-moteurs pour déterminer l’état d’éveil et la réactivité des sportifs avant et après la course ont été conduits par l’Université de Vérone en 2011. Pour faire suite à ces investigations, l’ISSUL a complété les données italiennes grâce à des mesures électroencéphalographiques, prises lors de la dernière édition du Tor. «La fatigue est le revers de la médaille de la performance sportive, conclut le professeur Grégoire Millet, et c’est pour cela qu’elle nous intéresse. Si vous êtes capable de mieux lutter contre elle, vous allez vraisemblablement améliorer vos résultats.»  MSR

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SPORT

ROBERTA ANTONINI PHILIPPE Maître d’enseignement et de recherche à l’Institut des sciences du sport. Nicole Chuard © UNIL

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Les ouvriers n’ont pas beaucoup plus de difficultés à retrouver un emploi que les cols blancs. © Stefan Wermuth / Reuters

le cas du professeur Millet qui termina la course en quelque 78 heures. C’est donc naturellement que ces endurants sportifs s’économisent. L’accumulation de fatigue générale, le manque de sommeil (les coureurs du Val d’Aoste ne dorment qu’une dizaine d’heures seulement) les font également ralentir, avec pour conséquence une diminution de l’intensité de l’effort et donc du dommage musculaire. «En courant de moins en moins vite, on préserve sa structure musculaire. Cela ne veut pas dire qu’on ne souffre pas d’autres types de fatigue, commente Grégoire Millet, mais si l’on ne s’en tient qu’au muscle, ce n’est pas plus extrême de faire le Tor des Géants que de courir le Marathon de Lausanne.» Sportif aguerri, le spécialiste de l’UNIL n’hésite d’ailleurs pas à ajouter que ces épreuves de quelques dizaines de kilomètres peuvent carrément se révéler plus dangereuses par manque d’entraînement et de préparation. Et sur des distances plus courtes? De ces courses à pied populaires, parlons-en justement! Le Marathon de Lausanne serait-il moins fatigant que les 20 kilomètres? Les participants à ces manifestations sportives ont la possibilité de ne courir que la moitié du trajet. Faut-il les encourager à courir sur l’entier du parcours? 50

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Pour Grégoire Millet, il est difficile de traduire les conclusions de l’étude sur des épreuves courtes, car la fatigue générale accumulée sur les ultramarathons induit naturellement une décélération et donc la relative préservation des muscles. «Le message à faire passer est celui-ci, insiste le professeur lausannois: c’est l’intensité de l’exercice qui prime! Autrement dit, vous pouvez courir sur une plus grande distance si vous courez plus lentement.» Grégoire Millet met par ailleurs en garde les habitués des 20 kilomètres de Lausanne qui concluraient que le Marathon est facile. «Ce n’est pas facile du tout! Il faut être bien préparé. Une des clés dans les activités sportives, c’est une bonne connaissance de soi-même: il ne faut pas se sentir plus fort que l’on est!» Pour cet habitué des courses d’endurance, il est impératif de savoir se situer par rapport à la difficulté réelle d’une course. «Sur le Tor des Géants, j’ai rencontré des athlètes qui ne voyaient que la distance, s’étonne-t-il, et ne prenaient pas en considération les conditions de la course: par exemple les passages de col à haute altitude, courir de nuit sur des sentiers de montagne, ou encore les aspects techniques en descente. Ne pas tenir compte de cela, c’est comme traverser l’Atlantique à la voile en n’ayant jamais navigué qu’entre Vevey et Montreux! Sur les épreuves courtes, il faut aussi prendre en considération d’autres paramètres, notamment les conditions climatiques en particulier chaudes et humides qui sont très pénalisantes et peuvent vous mettre en danger (hyperthermie).» Ne pas se tromper d’allure Pour bien s’entraîner en vue de ces épreuves d’endurance, le physiologiste lausannois préconise de courir lentement. «80% des amateurs courent beaucoup trop vite, constate Grégoire Millet; ils assimilent l’exercice au fait d’en baver et de dégouliner de sueur: no pain, no gain, comme disent les Anglo-Saxons. Il faudrait au contraire terminer toutes ses séances d’entraînement en se disant: aujourd’hui, je n’ai rien fait, je commence demain. Cela éviterait également à celles et ceux qui reprennent une activité sportive de se dégoûter et d’abandonner.» Le spécialiste de l’UNIL recommande enfin aux sportifs amateurs de s’approcher de clubs, où ils pourront bénéficier de conseils techniques qui leur éviteront les blessures. Parole de spécialiste, courir n’est en effet pas si naturel qu’il y paraît… 


POUR EN FINIR AVEC L’ABANDON… Courir, ça passe aussi par la tête. Maître d’enseignement et de recherche à l’ISSUL, Roberta Antonini Philippe évoque quelques-unes des stratégies que les sportifs, professionnels ou non, peuvent mettre en place pour éviter le drop out, l’abandon.

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sychologue du sport, Roberta Antonini Philippe accompagne de nombreux sportifs professionnels, et parfois aussi amateurs, dans la réalisation de leurs objectifs. La préparation mentale est au cœur du travail qu’elle effectue avec eux dans le cadre de la compétition ou des entraînements. Il s’agit de travailler le mental, mais également de trouver des outils pour traverser les moments difficiles, gérer son effort et éviter l’abandon. Les conseils prodigués varient en fonction de la personnalité et des objectifs de chacun. A titre d’exemple, voici quelques techniques de préparation mentale, des stratégies également utiles pour éviter le drop out. Amateur ou élite, à chacun de trouver et d’adapter celles qui lui conviennent en fonction de ses besoins; l’idée, c’est de savoir comment

réagir dans les instants critiques où la baisse de motivation, la fatigue ou l’envie d’abandonner se font ressentir.

MOTIVATION

Un participant au Tor des géants, le 13 septembre 2013 à Valtournenche (Val d’Aoste). © Pietro Celesia/TOR

1. Se fixer des objectifs C’est la technique la plus utilisée par les personnes qui se remettent au sport. Pour la psychologue lausannoise, il ne s’agit dans ce cas pas de performance, mais plutôt d’objectifs personnels simples: courir douze minutes – si l’on n’a jamais couru, ça peut être un exploit – puis tenir 45 minutes après six mois d’entraînement, par exemple. Dans le cadre de compétition longue comme le Tor des Géants, c’est aussi la stratégie conseillée par le professeur Grégoire Millet. Pour lui, l’athlète performant est celui qui sait segmenter sa course en se fixant des objectifs intermédiaires, par exemple parfaitement

maîtriser sa technicité en descente sur telle partie du trajet. 2. Gérer son discours intérieur Se motiver soi-même est extrêmement important! En examinant son discours intérieur lors d’une épreuve ou d’un entraînement, on apprend à mettre en place des stratégies qui nous aident à ne pas décrocher et notamment des pensées positives qui nous maintiennent dans la course. Mais attention: si penser à autre chose qu’à la douleur ou à la fatigue se révèle très utile, cette technique dissociative comporte un danger, celui d’oublier les signaux de son corps et de se blesser. 3. Visualiser Cette technique consiste à se projeter d’une part dans le passé, pour revoir des moments de course où l’on avait des sensations positives, d’autre part à s’orienter vers le futur pour appréhender des situations à venir et s’y préparer. Cette technique, qui fait appel à tous les sens (il s’agit aussi de visualiser des odeurs ou des bruits par exemple), améliore la confiance en soi, la motivation et la gestion du stress. 4. Ecouter de la musique La musique est de plus en plus utilisée dans la préparation mentale. Pour Roberta Antonini Philippe, c’est une excellente technique pour se mettre dans un état d’agressivité avant le départ. Pour les personnes qui commencent une activité sportive, la musique est également un très bon moyen de se motiver et de garder le rythme.  MSR

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HISTOIRE DES RELIGIONS

L’INVENTION

DE DIEU Sous ce titre polémique, le professeur de l’UNIL Thomas Römer raconte l’existence et la carrière du Yahvé de la Bible avant qu’il ne devienne le dieu unique. On découvre une divinité sudiste, montagneuse, combattante, que le sang versé était capable d’apaiser. TEXTE JOCELYN ROCHAT

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otre Père n’a pas toujours été seul aux cieux, ni même au monde. C’est, du moins, l’histoire que raconte Thomas Römer dans un livre à paraître en février. Un ouvrage très attendu, puisque, avant même sa parution, l’auteur a déjà reçu plusieurs demandes de traductions en anglais, en allemand et en italien. «Ça ne m’était jamais arrivé», raconte le professeur de l’UNIL et du Collège de France qui soupçonne le titre provocant, L’invention de Dieu, d’être la cause de cette agitation très inhabituelle. Thomas Römer y raconte en effet comment le «dieu d’Abraham» est devenu le dieu unique dans le judaïsme, le christianisme et l’islam. «Est devenu, parce qu’il ne l’a pas toujours été.» Bien sûr, l’historien des religions n’imagine pas une seconde que quelques Bédouins se sont réunis autour d’une oasis pour inventer leur Créateur. «Il faut plutôt comprendre cette “invention” au sens anglo-saxon du terme: on découvre quelque chose, on le construit. Et c’est vrai que, quand on regarde comment s’est dévelop52

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pé le discours sur ce dieu, et comment il est finalement devenu le dieu unique, on peut y voir une sorte d’invention collective.»

MOÏSE

Un messager apparaît dans une flamme au milieu d’un buisson et s’adresse au prophète (Exode, 3). Œuvre de Marc Chagall, 1965-66. © RMN – Grand Palais (musée Marc Chagall)/Gérard Blot. Chagall ®/© 2014, ProLitteris, Zurich

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Moïse et le dieu incognito Mais revenons à l’origine de cette affaire, qui commence par un épisode que tout le monde croit connaître: la première rencontre entre un dieu, que l’Ancien Testament appelle Yahvé, et Moïse. En réalité, on devrait plutôt parler des premières rencontres. Car «ceux qui connaissent bien la Bible savent que la vocation de Moïse est racontée deux fois, avec des différences sensibles», rappelle Thomas Römer. Dans la première version, en Exode 3, Moïse est au service de son beau-père, un prêtre du pays de Madian. Il fait paître du bétail au-delà du désert, près de la Montagne de Dieu, quand un messager lui apparaît dans une flamme, au milieu d’un buisson. Et cette divinité engage la conversation d’une manière assez inattendue: «Je suis le dieu


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L’Institut romand des sciences bibliques www.unil.ch/irsb

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Exode 3. Pourquoi reçoit-il un nouvel appel en Exode 6? On voit bien qu’à l’origine, ces deux textes n’étaient pas liés. Il faut donc imaginer que les rédacteurs de la Bible, qui ont œuvré près de mille ans plus tard, ont choisi d’associer deux traditions différentes qui racontaient cet épisode», estime Thomas Römer. On retiendra que, malgré les variations, ces deux textes s’accordent pour dire que le nom de Yahvé a été révélé pour la première fois à Moïse. Et pas avant. «Ces récits montrent bien que la relation entre Yahvé et Israël n’a pas existé de tout temps, mais qu’elle a commencé à un moment précis», estime le professeur de l’UNIL.

de ton père, le dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob», dit-il. Moïse, qui a bien saisi l’étrangeté du propos, objecte aussitôt: «Je vais aller vers les fils d’Israël et je leur dirai: le dieu de vos pères m’a envoyé. Et ils me diront: quel est son nom? Que leur dirai-je?» A cette question logique, la divinité incognito répond «d’une autre phrase ambiguë que l’on peut traduire de toutes sortes de manières, poursuit Thomas Römer. On peut comprendre “Je serai qui je serai”, ou bien “Je suis qui je suis”». Le dieu du buisson ardent épaissit encore son mystère en ajoutant une troisième phrase énigmatique: «Tu diras aux fils d’Israël que “Je serai” t’a envoyé vers eux». Et ce petit jeu de cache-cache continue jusqu’au verset 16, où la divinité donne enfin son nom: Yahvé (mais peut-être devonsnous prononcer yaho ou yahou, car le texte écrit Yhwh, à charge pour le lecteur d’ajouter les bonnes voyelles).

THOMAS RÖMER Professeur à l’Institut romand des sciences bibliques et au Collège de France. Nicole Chuard © UNIL

Un contact, deux histoires Changement de décor dans la deuxième version de cette histoire, qui est racontée en Exode 6. Là, Moïse ne se trouve plus au pays de Madian, mais en Egypte. Et la divinité qui approche ne fait aucun mystère: «Je suis Yahvé. Je suis apparu à Abraham, Isaac et à Jacob en tant que El Shaddaï, mais, sous mon nom de Yahvé, je ne me suis pas fait connaître.» Si le texte est, cette fois, transparent, il fait néanmoins difficulté. «Car Moïse a déjà été approché en 54

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Pourquoi Israël ne s’appelle pas Israyahou La Bible ne cache pas davantage que le peuple d’Israël a vénéré un autre dieu avant Yahvé. C’est ce que confirme l’analyse des noms choisis dans la région. Alors que Yahvé n’est lié à aucune ville ou lieu-dit, les références à d’autres divinités sont nombreuses. On trouve par exemple un Béthel, pour Beth-El, la maison de El. On apprend encore que le prophète Jérémie vient d’Anatot, région liée à la déesse Anat. Et le livre de Samuel mentionne un Baal-Persin. Ce lieu où David bat les Philistins porte clairement la marque de Baal. Même Jérusalem a été construite autour du nom de Salimou, la déesse du crépuscule. «Ces indices permettent d’imaginer que Yahvé n’est probablement pas un dieu autochtone», explique Thomas Römer. D’ailleurs, «si le peuple d’Israël avait toujours été le peuple de Yahvé, il se serait appelé Israyahvé, ou Israyahou. Le nom même d’Isra-El montre que ce peuple a vénéré un autre dieu, El, avant que Yahvé ne s’impose.» El est d’ailleurs bien connu des historiens des religions antiques. Ce grand dieu de Canaan a laissé de nombreuses traces jusque dans la Bible. Notamment dans la Genèse (33:20), où l’on voit Jacob changer de nom et devenir Israël, après avoir survécu à un combat nocturne avec une divinité. Israël signifiant littéralement «celui qui a combattu El», on comprend que Jacob érige un autel à «El, le dieu d’Israël». Ce qui nous «permet d’imaginer que les fils de Jacob, les premiers habitants de la région, ont d’abord été des adorateurs de El plutôt que de Yahvé». Dieu créateur de monde, dieu paresseux Si l’on ne connaît pas tous les détails du culte rendu à El, on sait qu’il s’agissait d’une divinité qui règne, un dieu père comme on en trouve plusieurs à l’époque dans la région, raconte Thomas Römer. Ils sont tellement paisibles qu’on les appelle parfois deus otiosus, dieu paresseux. Ce sont des dieux qui ont créé le monde et qui sont tellement fatigués qu’ils se retirent un peu et laissent le souci de régler les affaires courantes aux jeunes divinités.» Bref, à bien des égards, El ressemble à ce «bon dieu» qui est aux cieux et qui règne aux siècles des siècles.


Une lecture fine de l’Ancien Testament tend donc à montrer que les premiers croyants du peuple d’Israël vénéraient El, et qu’ils habitaient la région. «Israël, c’est autochtone, conclut Thomas Römer. Ce n’est pas un peuple qui sort d’Egypte, comme on le présente dans le Pentateuque, même si cela n’exclut pas certains apports extérieurs de populations qui seraient entrées en conflit avec les Egyptiens.» Si le peuple d’Israël ne s’est probablement pas enfui du pays des pharaons, on peut en revanche imaginer que son futur dieu unique, Yahvé, a réellement fait un long voyage avant d’arriver en Terre promise. Car les deux textes de l’Exode, et de nombreux autres dans la Bible, s’accordent pour dire que Yahvé vient du Sud. Soit d’Egypte, soit de Madian, un pays que l’on situe dans la péninsule Arabique. Et c’est ce périple que Thomas Römer tente de reconstituer dans L’invention de Dieu.

AMÉNOPHIS III

Une inscription datant de l’époque de ce pharaon de la 18e dynastie (XIVe siècle avant J.-C.) parle d’un Yahvé qui vivrait au sud de l’Egypte. Tête colossale conservée au Musée de Louxor. © Josse/Leemage

Les témoignages d’Aménophis et de Ramsès Commençons par la piste égyptienne, la plus connue. Plusieurs éléments plaident pour ce scénario. A commencer par Exode 6 qui précise que c’est au pays des pharaons que Yahvé approche son prophète. Ensuite parce que Moïse a de nombreux traits égyptiens, à commencer par son nom (qui signifie «fils de», sans qu’on sache de qui). Enfin, parce que, «si Moïse avait été inventé de toutes pièces, on n’aurait certainement pas choisi un Egyptien», estime Thomas Römer. Ces arguments théologiques sont confortés par plusieurs trouvailles. Les archéologues ont en effet retrouvé des traces de Yahvé en Egypte, comme il y en a un peu partout au Proche-Orient. Une inscription datant de l’époque du pharaon Aménophis III, découverte au Soudan actuel, parle d’un Yahvé qui vivrait «au pays des Shasous». On sait par ailleurs que les Shasous, des populations no-

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mades qui erraient «dans le sud de l’Egypte, en HauteNubie», sont parfois entrés en conflit avec l’Egypte. Dans un autre papyrus, le pharaon Ramsès III se félicite d’avoir détruit Séir parmi les tribus de Shasous: «J’ai pillé leurs tentes avec leurs gens, leurs biens ainsi que leurs troupeaux sans nombre. Ils ont été faits prisonniers et déportés comme butin, tribut d’Egypte.» Le «maître des autruches» La piste égyptienne est donc défendable, mais elle n’est pas la seule. Car Exode 3 propose un scénario alternatif, très bien documenté. Il nous renvoie au pied de la Montagne de Dieu, au pays de Madian, où paissent les moutons du prêtre Jéthro, le beau-père de Moïse. «Dans la Bible, les Madianites sont parfois présentés comme des gens affreux, les pires ennemis d’Israël, note Thomas Römer. Ils ont pourtant recueilli Moïse qui a fui l’Egypte après avoir tué un homme. Et Jéthro lui a permis d’épouser une de ses filles, nommée Cippora.» Selon les archéologues, le pays de Madian serait situé dans la péninsule Arabique, le long de la mer Rouge, sur un haut plateau avec des vallées qui étaient peuplées de nomades, un peu comme les Shasous. On sait encore que ces populations pratiquaient un peu l’agriculture et qu’elles élevaient du bétail, notamment des dromadaires. Les archéologues ont aussi retrouvé des représentations d’une de leurs divinités, peut-être le premier Yahvé, re-

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«LES ÉPREUVES DE MOÏSE»

En 1481-82, dans la Chapelle Sixtine, Sandro Botticelli représente sept épisodes de la vie de Moïse, vêtu de jaune et de vert. En bas à droite, il tue un Egyptien qui battait un Hébreu avant de s’enfuir au pays de Madian (juste au-dessus). © Album/Oronoz/AKG

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présenté en «maître des autruches». Et ils ont fouillé un sanctuaire madianite, qui ressemblait à une tente posée sur des murs. Intéressant quand on sait que la Bible parle d’une «tente de rendez-vous avec Yahvé». Autre détail troublant, les rédacteurs de L’Exode n’ont pas voulu nommer la divinité qui était adorée par Jéthro, alors qu’ils reconnaissent à ce grand prêtre un savoirfaire stupéfiant. Ainsi, quand Moïse revient voir son beaupère, après avoir libéré son peuple d’Egypte, et qu’il lui raconte les prouesses de Yahvé au pays de pharaon, Jéthro décide de remercier Dieu avec un sacrifice. «C’est un texte très étonnant, poursuit Thomas Römer. Parce qu’il nous apprend que c’est Jéthro, et pas Moïse, qui offre le premier sacrifice au dieu d’Israël.» A ce moment-là, Moïse n’a pas encore reçu les dix commandements. «Les règles concernant les sacrifices n’ont pas été données au peuple. Et le clergé israélite n’a pas été constitué, cela ne viendra que bien plus tard. Pourtant, Jéthro sait comment pratiquer», observe Thomas Römer. «Moïse aurait-il découvert le culte de Yahvé grâce à son beau-père Jéthro? Le culte de Yahvé viendrait-il des Madianites? C’est assez spéculatif, mais on peut défendre cette idée», estime le professeur de l’UNIL. «Un dieu guerrier, qui fait peur aux croyants» Cette piste nous emmène encore à la découverte d’un Yahvé des origines qui se révèle très différent du «bon dieu»


que nous connaissons. D’abord parce qu’il ne trône pas dans les cieux, mais qu’il est attaché à une montagne. La Bible précise qu’il «habite au Sinaï», mais il ne faut pas penser au sommet israélien visité par les touristes du XXIe siècle. «La localisation du Sinaï primitif reste un mystère, dit Thomas Römer. On a souvent l’impression que les auteurs ne savent pas toujours où le situer, si ce n’est qu’il faut chercher dans le Sud.» Selon les traductions, le nom de Yahvé pourrait signifier, «celui qui souffle, qui fait venir le vent». La Bible nous parle encore d’une divinité qui fait trembler la Terre et ruisseler les nuages. C’est un dieu de l’orage et de la fertilité», explique Thomas Römer. La divinité qui parle à Moïse au pays de Madian est enfin «un dieu guerrier, dangereux, qui fait peur aux croyants. Ce n’est pas une divinité qui veut simplement le bien-être de son peuple. Il faut se méfier de lui, le craindre et savoir se mettre en situation de survie.» Parce qu’il est capable d’attaquer les humains. A commencer par Moïse, qui se retrouve menacé par Yahvé, et qui échappe à la mort grâce à une intervention de sa femme, la Madianite Cippora, qui prend un silex et coupe le prépuce de leur fils, afin de calmer la colère du dieu. Cet épisode, peu raconté au catéchisme, en dit long sur ce dieu colère, comme sur les rites de sang qui semblent liés à son culte primitif. «Moïse pratique un rituel très différent de celui qu’on trouve dans le reste de la Bible,

détaille Thomas Römer. Il asperge l’autel et asperge le peuple, et parle du «sang de l’alliance» que Yahvé a conclu avec les Hébreux. C’est intéressant, là encore, observe Thomas Römer, parce qu’on trouve aussi, chez les tribus arabes préislamiques, des rituels utilisant du sang, souvent jeté sur la pierre.»

GENÈSE

Jacob change de nom et devient Israël («celui qui a combattu El»), après une lutte nocturne contre une divinité. Gravure de Gustave Doré (1865).

L’arrivée à Jérusalem Reste à expliquer comment ce dieu guerrier et amateur de sang, attaché à une montagne du Sud, a réussi à voyager jusqu’à Jérusalem, où trônent d’autres dieux. Ce voyage fait l’objet de nombreux chapitres dans le prochain livre de Thomas Römer. En résumé, et pour faire très simple, le professeur de l’UNIL suggère qu’un petit groupe de nomades, dans le Sud, peut-être des Shasous qui auraient obtenu un succès sur les Egyptiens, a découvert ce dieu Yahvé chez les Madianites. La conversion des nomades à ce dieu guerrier aurait permis à Yahvé de devenir mobile, et de quitter le Sud pour migrer lentement vers Jérusalem. On trouve peut-être une trace de ce périple dans le Deutéronome (33: 2-5), où l’on peut lire: «Quand s’assemblèrent le peuple de Yahvé et les tribus d’Israël». Arrivé en Israël, Yahvé aurait d’abord cohabité avec les divinités locales comme El, avant d’adopter certaines de leurs caractéristiques plus pacifiques, et de prendre progressivement toute la place pour devenir l’Unique.

© akg-images

Une religion n’est jamais stable Bien sûr, ce scénario risque de faire sursauter des croyants les plus traditionnels des trois grandes religions monothéistes. Pourtant, cette reconstitution s’appuie sur la Bible. «Les textes ne cachent pas du tout que Yahvé n’a pas toujours été le seul dieu, que le monothéisme n’était pas là dès le début, note Thomas Römer. On peut donc les lire comme une sorte de recueil de traditions diverses qui montrent comment s’est constitué l’état final.» Enfin, l’état final, c’est beaucoup écrire. «Car une religion n’est jamais stable ou immuable. Il y a toujours des éléments en évolution. On ne sait pas à quoi ressemblera le christianisme dans cent ou deux cents ans. C’était la religion triomphante en Occident, elle est en train de devenir minoritaire en Europe, et elle se transforme parfois de manière inquiétante dans d’autres parties du monde.» C’est aussi pour cela que travaille Thomas Römer. «Il faut, le plus possible, éclairer les lecteurs de la Bible. Leur dire tout ce qu’on peut savoir de la constitution de cette religion de Moïse, qui est à l’origine du judaïsme, du christianisme et de l’islam. C’est un intérêt d’historien et de philologue, mais aussi, de manière un peu plus militante, une manière de montrer aux gens que ces textes ont un contexte historique, un contexte qu’on ne peut pas oublier quand on les lit aujourd’hui.»  «L’invention de Dieu». Par Thomas Römer. Editions du Seuil, parution prévue le 27 février 2014.

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IL Y A UNE VIE APRÈS L’UNIL

DE LA «BANANE» À L’ÉCONOMIE

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n ne rencontre pas n’importe où une responsable d’economiesuisse. Rendez-vous est pris avec Cristina Gaggini au Benjamin, le bar de l’Hôtel de la Paix à Lausanne. Pas de snobisme, juste un gain de temps pour celle qui dirige depuis 2008 l’antenne romande de la Fédération des entreprises suisses. On la rejoint donc après un déjeuner agendé à l’hôtel. Jupe et cheveux courts, la quadragénaire d’origine tessinoise est déjà attablée à la terrasse du bar, profitant d’un soleil pas vraiment de saison et de la vue sur Lausanne où elle réside désormais. Chic mais sans chichi, madame la directrice s’imaginait-elle dans de tels repas d’affaires quand, étudiante en Sciences politiques, elle passait ses midis à la «Banane», la cafétéria du campus de l’UNIL? «Je rêvais de faire carrière oui, dans un environnement international tel que l’ONU, le FMI. Mais j’avais surtout l’ambition d’exercer une activité qui mêle action et réflexion.» Si elle ne se voyait pas rester dans le monde académique, Cristina Gaggini a néanmoins «énormément» aimé ses études. Après une jeunesse entre Genève et le Tessin, elle choisit l’Université de Lausanne pour la «flexibilité des sciences» et la possibilité de mettre l’accent sur certains cours. «Les sciences politiques m’ont donné des clés de lecture interdisciplinaires utiles pour tous les métiers.» Des outils d’analyse qu’elle mettra d’abord à profit en tant qu’assistante marketing au sein de l’Office suisse d’expansion commerciale, qui aide les sociétés suisses à s’exporter à l’étranger. Quand elle pense avoir «fait le tour», une connaissance lui conseille de rencontrer le directeur des ressources humaines de son entreprise,

CRISTINA GAGGINI Licence en Sciences politiques en 1992. Directrice romande d’economiesuisse. © Pierre-Antoine Grisoni - Strates

La communauté des alumni de l’UNIL en ligne : www.unil.ch/alumnil

le groupe Vaudoise assurances. «Un entretien informel qui deviendra entretien d’embauche» par un heureux concours de circonstances: la création d’un poste au sein de leur département marketing. Cristina Gaggini y restera 10 ans. Mais ayant «besoin d’être sollicitée et confrontée à des situations complexes», elle évoluera entre divers postes jusqu’à devenir secrétaire générale du groupe. Tout en complétant une formation de conseillère en Relations publiques. «Lorsque je manque de stimulations, je m’ennuie et je passe à autre chose.» Et au sein d’economomiesuisse, Cristina Gaggini s’ennuie-telle parfois? Elle éclate de rire. «C’est le métier idéal.» Et reprend tout son sérieux pour évoquer les grands enjeux économiques du pays en 2014: les relations avec l’Union Européenne, la sortie du nucléaire, la réforme fiscale pour les sociétés étrangères établies en Suisse ou encore les salaires minimaux. Chargée de représenter la sensibilité romande au sein d’economiesuisse, ses journées «passent du coq à l’âne»: travailler sur une stratégie pour une campagne de votation, approuver un tout-ménage, faire un exposé public, déjeuner avec un patron d’entreprise, et passer du temps à discuter avec les gens pour se forger une opinion. «De longues journées, mais j’en retire beaucoup de satisfactions.» On lui demande comment elle concilie vie privée et professionnelle, elle rit: «Je ne suis pas un bon exemple». Célibataire, sans enfants. Sur les bancs de l’UNIL, Cristina Gaggini rêvait de sortir des sentiers battus, pas de fonder une famille. «Mais je suis très équilibrée», précise-t-elle, riant à nouveau. Avant de courir à une réunion. Fin de semaine habituelle d’une femme d’affaires en pleine action.  CYNTHIA KHATTAR


LIVRES

QUAND LES IMAGES METTENT À JOUR LES VESTIGES DU PASSÉ

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Archéologue de formation, Bernard Reymond est l’illustrateur d’Aventicum, en vadrouille dans la capitale, le quatrième volume de la collection Les Guides à pattes. Ce dernier propose aux plus jeunes un voyage passionnant dans le monde antique suisse.

BERNARD REYMOND Titulaire d’un master en Archéologie de l’UNIL et en Illustration scientifique de la Haute Ecole des arts de Zurich. Il illustre Les Guides à pattes, une collection qui propose aux enfants dès 7 ans de partir à la découverte de la Suisse gallo-romaine. Aventicum, en vadrouille dans la capitale, Fanny Dao, Lucile Tissot, Bernard Reymond (illustration), en collaboration avec le Musée romain d’Avenches. Infolio, 2014. www.lesguidesapattes.ch www.breymond.ch Nicole Chuard © UNIL

Pour les lecteurs d’Allez savoir!, Bernard Reymond dévoile son travail et ses illustrations en vidéo. A découvrir sur www.unil.ch/allezsavoir.

l’UNIL, le lancent sur la voie de son double métier d’archéologue-illustrateur. S’ensuivent des réflexions sur la restitution et l’évolution des représentations du passé, qui sont à la base de son mémoire de master, achevé en 2008. C’est également lors de ses études qu’il rencontre les autres membres du comité de rédaction des Guides à pattes – Fanny Dao, Karine Meylan, Lucile Tissot et Caroline Olivier Ismaïl. «Une image ça marque. Beaucoup de gens se représentent aujourd’hui les Gaulois avec des casques ailés ou à cornes comme dans Astérix, mais historiquement c’est complètement faux», s’amuse Bernard Reymond, amateur de BD historiques. Une rigueur scientifique et une attention aux détails graphiques qu’il tient de son passage à l’UNIL, mais aussi de sa formation de master en Illustration scientifique à la Haute Ecole des arts de Zurich qu’il termine l’an passé. Datation d’amphores dessinées Des compétences également précieuses lors de la création d’illustrations authentiques pour les livres jeune public. Le dernier volume des Guides à pattes sur Avenches se penche, au travers de la vie citadine dans la capitale helvète, sur les instances politiques romaines et le citoyen. «Les images permettent de concrétiser certains concepts pas toujours évidents à saisir pour des

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enfants, par exemple ce qu’est un duumvir (magistrat romain d’un collège de deux membres, ndlr). Elles offrent un contexte, mais elles représentent surtout pour moi un gros travail de documentation afin d’éviter tout anachronisme.» Une scène de taverne peut sembler des plus banales. Mais pour Bernard Reymond, elle suppose tout un travail préalable: la cruche, les gobelets, les amphores comme les habits, les chaussures ou les coiffures des personnages doivent respecter la mode et les manières de faire de l’époque. «Une amphore dans tel contexte doit dater de la bonne période. Sa forme, ses anses ne seront pas les mêmes suivant sa fonction (transport de vin, d’huile ou de sauce de poisson). Tout conduit à se poser des questions, c’est ce qui est fantastique, j’apprends beaucoup en dessinant.» Assis à sa table de travail, l’œil vif et appliqué, Bernard Reymond commence un travail de colorisation sur le castor Pollux, héros du prochain volume des Guides à pattes sur Yverdon-les-Bains (à paraître en 2014). Mêlant informations scientifiques de qualité exprimées dans un langage clair à des jeux didactiques illustrés, ces ouvrages ont tout pour plaire aux plus jeunes (comme à leurs parents) désireux de découvrir les vestiges du passé helvétique.  SOPHIE BADOUX

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Pinceaux alignés et suspendus au mu r bla nc, porte-crayons et boîtes de peinture bien rangées, une atmosphère paisible règne dans le bureau de Bernard Reymond, qui travaille à son domicile d’Yverdon-lesBains – Eburodunum pour les latinistes avertis. Un croquis au crayon de Lux, l’un des deux louveteaux, mascottes du dernier volume des Guides à pattes (une collection d’ouvrages ludiques et didactiques réalisée en partenariat avec les musées historiques suisses), trône sur l’étroite table de travail. L’illustrateur indépendant de 31 ans, accueillant et discret, raconte autour d’un café sa passion pour l’archéologie et le dessin. Des animaux stylisés et hauts en couleur, tirés des livres pour enfants aux détails des cuirasses de l’armée romaine, en passant par de lumineuses restitutions architecturales à l’aquarelle, la palette artistique de Bernard Reymond s’étaye de multiples pigments. «J’ai hésité à entrer à l’ECAL en sortant du gymnase, mais je n’étais pas sûr de vouloir faire une carrière artistique, j’ai préféré l’histoire de l’art et l’archéologie à l’UNIL», se souvient-il. L’envie de prendre les pinceaux revient pourtant rapidement. Quelques dessins pour Chronozones, la revue des étudiants d’Archéologie et des Sciences de l’Antiquité de

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LIVRES

LA MORT LEUR VA SI BIEN Pendant plus de six ans, des étudiants et des chercheurs ont recensé 461 monuments funéraires romands. Ces travaux sont désormais accessibles grâce à la parution de deux beaux ouvrages illustrés.

LE MARBRE ET LA POUSSIÈRE Sous la direction de Dave Lüthi. Cahiers d’archéologie romande 143 et 144 (2013), 264 p. et 388 p.

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ous le titre Le marbre et la poussière, les Cahiers d’archéologie romande publient un inventaire en deux volumes du patrimoine funéraire romand, du XIVe au XVIIIe siècle. Cette balade au pays des ombres a été une «aventure plutôt joyeuse», malgré sa thématique funèbre, relève Dave Lüthi, professeur assistant en Section d’histoire de l’art et directeur des ouvrages. En effet, à l’occasion de cinq séminaires, le recensement a mobilisé plus de 50 étudiants très motivés, dans une ambiance de «complicité intellectuelle et amicale». Parmi eux, Adrien Gaillard, aujourd’hui doctorant à l’UNIL. «Ces monuments sont des objets méconnus et intrigants, qu’il a fallu s’approprier.» Avant de pouvoir «rendre visible un patrimoine négligé», c’est à un «parcours du combattant» qu’il a fallu se li60

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Ci-dessus: Kippel, église paroissiale, croix funéraire de Christian et Jean-Joseph Ebener (†1691, †1669). © Jean-Marc Biner

ART

DES ŒUVRES SPLENDIDES FIGURENT DANS LE PATRIMOINE FUNÉRAIRE ROMAND

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vrer, avec des observations in situ dans les cantons romands, des recherches en archives et l’apprentissage de la rédaction scientifique, aux côtés de chercheurs confirmés issus de nombreuses disciplines. Une période «initiatique», comme l’indique Adrien Gaillard. Enrichi de nombreuses contributions scientifiques, cet état des lieux en plus de 600 pages ne tombe pas du ciel. Publié en 2006, sous la direction de Claire Huguenin (conservatrice au Musée cantonal d’archéologie et d’histoire), de Dave Lüthi et de Gaëtan Cassina (professeur honoraire), l’ouvrage Destins de pierre était consacré aux monuments funéraires de la cathédrale de Lausanne. Le marbre et la poussière représente une ambitieuse extension romande de ce travail. Même le plus simple des objets recensés «nous a appris quelque chose», note Dave Lüthi. De plus, l’étude a per-

mis de faire connaissance avec les auteurs de ces œuvres, comme le sculpteur Johann Friedrich Funk, mort en 1775. Et de constater que, malgré les particularismes locaux, la Suisse romande de l’Ancien Régime baignait dans des influences culturelles internationales, comme en témoignent certains éléments stylistiques originaires des pays voisins. La lecture des deux ouvrages rend attentif à la valeur de ces dalles et monuments, dont certains sont splendides. Comme le note Jacques Bujard, conservateur des monuments historiques du canton de Neuchâtel, «pour conserver, il faut connaître. Donc découvrir et recenser.» Les Etudes (volume I) et les Catalogues (volume II) ramènent à la lumière des trésors un peu oubliés. Ils constituent également les outils nécessaires à de futurs travaux de recherche.  DS


Le Cervin, montagne magnétique, attire à lui les appareils photo des touristes. Au fil du temps, ce qui fut un objet de crainte et de fascination est devenu une icône marketing. Comment un tel changement dans notre regard a-t-il pu se produire? Pour y répondre, Claude Reichler, professeur honoraire, explore les livres illustrés des XVIIIe et XIXe siècles consacrés aux Alpes. Son ouvrage passionnant se double d’une riche iconographie, accessible sur internet.  DS LES ALPES ET LEURS IMAGIERS. VOYAGE ET HISTOIRE DU REGARD. Par Claude Reichler. Presses polytechniques et universitaires romandes Le savoir suisse (2013), 144 p.

Qu’est-ce qui pousse certains à s’engager comme bénévoles auprès de personnes en fin de vie? Anthropologue et chargé de cours à l’Institut des sciences sociales de l’UNIL, Yannis Papadaniel a suivi pour sa thèse deux groupes de volontaires en Suisse romande pendant trois ans. Davantage que les motifs de leur engagement, le chercheur a sondé le sens que les accompagnants attribuent à leur activité auprès des mourants. Des perspectives inédites quant à notre relation à la mort.  CK LA MORT À CÔTÉ. Par Yannis Papadaniel. Editions Anacharsis (2013), 199 p.

Très populaires aujourd’hui, les tatouages font l’objet de nombreux articles. Mais on connaît moins bien les personnes qui les réalisent. Valérie Rolle, chercheuse à l’Institut des sciences sociales, s’est intéressée au monde des tatoueurs. Enrichi de témoignages et de photographies, cet ouvrage propose un parcours très complet dans toutes les dimensions de la production d’un tatouage, de la négociation initiale du projet avec le client à sa réalisation concrète.  DS L’ART DE TATOUER. Par Valérie Rolle. Editions de la Maison des sciences de l’homme (2013), 392 p.

L’être humain passe un tiers de sa vie à dormir, autant connaître le sommeil de A à Z. En parcourant ce livre facile à lire, écrit par une journaliste scientifique – qui collabore régulièrement à Allez savoir ! – et deux médecins du CHUV, vous saurez pourquoi on dort et comment. Vos nuits sont-elles trop courtes, trop longues? A l’aide des témoignages, conseils, illustrations, cet ouvrage explique entre autres le somnambulisme, les cauchemars et l’insomnie.  FZ J’AI ENVIE DE COMPRENDRE LE SOMMEIL. Par Elisabeth Gordon, Raphaël Heinzer et José Haba-Rubio. Collection Planète Santé (2013), 140 p.

Chercheuses à l’UNIL, Valentine Clémence et Martine Vonlanthen présentent de manière claire et simple le paysage des nombreuses religions qui cohabitent aujourd’hui en Suisse. Du judaïsme aux mouvements évangéliques les plus récents, toutes les pratiques sont traitées: aperçu historique, rites, textes fondateurs et particularités. Illustré par Mix&Remix, cet ouvrage factuel et doté d’un glossaire bien pratique remet tous les temples au milieu du village.  DS LES RELIGIONS ET LEURS PRATIQUES EN SUISSE. Par Valentine Clémence, Martine Vonlanthen et Mix&Remix. Editions Loisirs et Pédagogie (2013), 104 p.

SUR LES PAS DE GUIDO COCCHI

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ite d’études universitaires et de flâneries dominicales tout à la fois, le campus de l’UNIL à Dorigny invite également à la promenade architecturale. Un ouvrage publié à l’occasion de l’inauguration du bâtiment Géopolis, le 3 octobre 2013, fourmille d’informations relatives à l’histoire de ces lieux. Ainsi, les milliers de personnes qui les arpentent tous les jours ne se doutent sûrement pas que ce coin de verdure aurait pu devenir «l’aéroport vaudois Lausanne-Ecublens», si le peuple n’avait refusé le projet en novembre 1946, par crainte des nuisances sonores. Dix-sept ans plus tard, le canton acquiert l’immense propriété idyllique de Dorigny, qui appartenait à l’hoirie Hoyos de Loys. Il faut imaginer que, au début des années 60, l’Université de Lausanne était installée dans plus de 40 endroits différents, dans la capitale vaudoise. De plus, l’institution était soumise à une forte hausse du nombre de ses étudiants. C’est au milieu de cette décennie que le refus d’un campus «à l’américaine», soit une bulle autonome séparée des réalités de la ville, avait été affirmé. En octobre 1970, l’Amphipôle, premier édifice de la nouvelle cité universitaire, ouvrit ses portes. Une dizaine de bâtiments ont depuis surgi de terre, au fil des décennies. Le cœur de l’ouvrage est constitué par un montage d’entretiens entre Nadja Maillard, historienne de l’architecture, et Guido Cocchi (1928–2010), l’architecte en chef du site et cheville ouvrière de sa planification. «J’ai compris ce terrain avec mes pieds, j’ai commencé par marcher, puis j’ai dessiné», disait ce dernier. Complété par des dessins et des photographies d’archives, ainsi que des contemporaines, ce périple commenté passe par la plupart des constructions de Dorigny, en commençant par le dernier-né, Géopolis. Il ne néglige ni le Métro M1, ni les oiseaux, ni les galeries techniques des sous-sols. Le dialogue mêle histoire, architecture, aspects techniques et anecdotes personnelles, et ne se dispense pas de balancer quelques piques. Il traite également de quelques lieux moins visités, comme la bergerie ou les serres. Fille de l’architecte, Flavia Cocchi a assuré le graphisme d’un livre accessible à tous, mais qui réserve toutefois une petite surprise aux fanatiques, dans sa dernière partie: les plans des bâtiments étage par étage, complétés de données concernant leur rénovation ou leur construction.  DS L’UNIVERSITÉ DE LAUSANNE À DORIGNY. Dirigé par Nadja Maillard. Infolio Editions (2013), 488 p.

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L’Institut de hautes études en administration publique www.idheap.ch

FORMATION CONTINUE

LA PASSION DE L’ACTION PUBLIQUE L’Institut de hautes études en administration publique (IDHEAP) vient de rejoindre l’Université de Lausanne. L’occasion de faire davantage connaissance avec cette haute école unique en son genre.

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ujourd’hui, plus de 800 personnes sont engagées dans l’un des programmes de formation proposés par l’IDHEAP. La gamme est large: des séminaires spécialisés de quelques jours jusqu’à la Maîtrise universitaire en Politique et management publics (Master PMP), qui s’étend sur quatre semestres. Sans oublier l’un des cursus-phare, le Mastère en administration publique (MPA), destiné aux cadres du secteur public, mais également des organisations à but non lucratif, voire du privé. L’institut abrite de nombreux projets de recherche. De plus, ses collaborateurs réalisent des expertises sur mandat de collectivités et d’entreprises publiques. Une recette originale que nous exposent deux professeurs: Yves Emery (délégué aux études) et Martial Pasquier (directeur), tous deux professeurs de management public.

YVES EMERY ET MARTIAL PASQUIER Professeur de management public et délégué aux études. Professeur de management public et directeur de l’IDHEAP. A droite, vue intérieure du bâtiment de l’institut. Photo Nicole Chuard © UNIL

En quoi l’IDHEAP est-il unique? MP: Notre objet d’études nous rend uniques: l’action publique de manière générale, une notion qui ne se limite pas à l’administration et qui se traduit dans notre signature: «L’Université pour le service public». Un objet que nous traitons sous trois facettes, liées entre elles: l’enseignement, la recherche et l’expertise. YE: Notre force réside également dans le lien que nous établissons entre le monde académique et la pratique. 62

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Pourquoi votre institut propose-t-il un tel choix de formations? MP: La demande est très variée. Certains professionnels sont à la recherche de connaissances ponctuelles, donc de formation continue. D’autres personnes s’engagent dans des logiques certifiantes, soit l’obtention d’un titre universitaire. De plus, notre offre est très modulaire. Il est ainsi possible de suivre un cours d’un cursus long – comme le MPA – afin d’obtenir un Certificate of Advanced Studies (CAS).

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Deux mots reviennent dans les cours: performance et accountability. YE: Ces termes s’inscrivent dans la «modernisation» de l’action publique. Sous la pression de l’opinion publique et des médias, l’administration semble condamnée à se réformer à l’infini, quelles que soient les actions qu’elle entreprend. Les citoyens qui la financent estiment qu’elle pourrait toujours être plus efficace… et moins coûteuse. Mais la notion de performance est souvent réductrice, mal définie, et ne fait pas ressortir la complexité de l’action publique. Nous la décortiquons avec plaisir dans nos séminaires! MP: Le terme d’accountability (ou imputabilité en français) répond à la logique suivante: l’administration est redevable de ce qu’elle fait, non seulement vis-à-vis des Autorités politiques, mais aussi de la population, des médias, des par-


tis ou des lobbys. Elle doit présenter et expliquer ses actions et leur efficacité.

NOUVELLE FORMATION

COMMUNIQUER PAR ÉCRIT

Quels mots-clés définissent le Master PMP, une formation spécialisée à laquelle on accède après le bachelor? MP: L’interdisciplinarité, car l’action publique ne peut se comprendre et s’organiser que dans cette perspective. Ensuite, le multiculturalisme. En Suisse, il est fondamental de connaître deux langues nationales pour exercer dans l’administration. Pour les francophones, une bonne connaissance de l’allemand est primordiale. Enfin, cette formation répond à une logique «professionnalisante»: nous organisons des séminaires permettant d’intégrer les connaissances disciplinaires et nous proposons la possibilité de rédiger un mémoire en lien avec un stage. Par exemple? MP: Un séminaire récent portait sur la décharge de Bonfol (JU). Nous y avons invité des experts en charge de cette thématique. Cela a permis aux étudiants de travailler sur la complexité des objets publics et la nécessité de les aborder sous plusieurs angles: institutionnel, juridique, économique, technique et managérial. YE: Même si nous cultivons la réflexion critique chez nos étudiants, nous les incitons à trouver des solutions pratiques. Les situations concrètes, comme celle de Bonfol, constituent le type de défis qu’ils rencontreront dans leur activité professionnelle future. Nous aimons illustrer ce type de challenges grâce à des cas réels! Plus de vingt thèses sont aujourd’hui en préparation à l’IDHEAP. Donnez-nous un exemple de recherche. YE: Julien Niklaus vient de terminer une analyse sur le «sentiment d’insécurité» dans trois lieux: Neuchâtel, La Chaux-de-Fonds et la Riviera vaudoise. Sa question est la suivante: quelle est la place de la police de proximité et comment est-elle perçue, dans l’optique de la diminution de ce sentiment. Son travail a débouché sur une proposition de modèle d’organisation pour cette police, ce qui va donner lieu à un séminaire que nous allons lancer. Voici un exemple des liens qui se tissent entre la recherche et l’enseignement.

«L’ADMINISTRATION EST REDEVABLE DE CE QU’ELLE FAIT, NON SEULEMENT VIS-À-VIS DES AUTORITÉS POLITIQUES, MAIS AUSSI DE LA POPULATION, DES MÉDIAS, DES PARTIS OU DES LOBBYS.» MARTIAL PASQUIER, DIRECTEUR DE L’IDHEAP

Vous réalisez des expertises pour des mandataires extérieurs à l’institution. Comment cela se passe-t-il? YE: Dans la majorité des cas, un organisme public s’adresse directement à l’un des quatorze professeurs de l’IDHEAP. Le recours à l’institut est apprécié car nous apportons une vision académique certes, mais tournée vers la pratique. MP: Ces mandats portent sur des sujets concrets et contemporains. Ils permettent donc à nos chercheurs et à nos étudiants de se pencher sur des questions réelles, ce qui renforce le lien entre nos missions d’enseignement, de recherche et d’expertise.  PROPOS RECUEILLIS PAR DS

Comment rédiger un texte pour être sûr d’être lu? Comment bâtir une argumentation convaincante? Dans le cadre professionnel, il arrive régulièrement d’être placé dans la situation d’écrire des rapports, des notes de service, des comptes rendus ou des dossiers. Un exercice dans lequel tout le monde ne se sent pas à l’aise. Pourtant, cela s’apprend. Une nouvelle formation continue propose aux personnes qui s’y lancent de développer leurs capacités rédactionnelles. Réparti sur 5 jours en avril et mai 2014, le cursus a une visée très pratique. Mais il ne s’agit pas pour autant d’une collection de recettes à appliquer de manière automatique. Au contraire, «je souhaite que les participants acquièrent une compétence réflexive qui leur permette de juger leur production et de l’améliorer», explique Vincent Verselle, maître-assistant à l’unité de linguistique de la Section de français (Faculté des lettres). DONNER DU SENS AU PROCESSUS D’ÉCRITURE Pour l’intervenant principal du cours, «il n’existe pas de bonnes ou de mauvaises phrases dans l’absolu, mais plutôt des phrases adaptées – ou non – au but poursuivi». La langue française offre de nombreuses manières d’atteindre un objectif de communication particulier. L’utilisation de tournures impersonnelles, comme «il faut que», peut répondre à des besoins stratégiques dans une argumentation. L’utilisation judicieuse de termes simples, ou au contraire techniques, joue dans le même registre. Ces deux exemples illustrent la nécessité de donner du sens au processus d’écriture et d’interroger sans cesse ce qui sort de la plume – ou plutôt du clavier. La formation alterne des éléments théoriques, issus notamment de la linguistique, des exercices pratiques individuels et en petits groupes, ainsi que des lectures publiques. N’est-ce pas intimidant? Vincent Verselle y voit plusieurs avantages. «Cela oblige la personne qui écrit à imaginer la perspective de son destinataire. De plus, si la rédaction à plusieurs n’est pas facile au début, elle débouche sur des productions très solides, grâce au jeu de ping-pong entre les auteurs.» Ces derniers prennent ainsi rapidement de l’assurance. Toujours dans une optique pragmatique, les participants sont invités à prendre les documents qu’ils élaborent dans leur cadre professionnel, afin de travailler sur des cas réels. Enfin, aucun diplôme particulier n’est requis pour ce cursus. Mais pour en tirer profit, posséder une grammaire et une orthographe correctes sont nécessaires.  DS www.formation-continue-unil-epfl.ch/ communiquer-par-ecrit

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RENDEZ-VOUS

Toute l’actualité des événements, conférences, colloques, soutenances de thèses ou congrès organisés à l’Université de Lausanne se trouve sur www.unil.ch, rubrique mémento.

DU NORD À TIRE D’AILE

Une sélection de rencontres avec les enseignants et les chercheurs de l’UNIL et du CHUV, dans le canton de Vaud. Toutes les conférences ont lieu à 14h30. www.connaissance3.ch 021 311 46 87 Lu 3 février, Lausanne La plus grande catastrophe. Par François Rothen, prof. honoraire de physique.

© Pierre Faure - Fotolia.com

Ve 7 février, Nyon Pergame et Ephèse, deux cités d'Asie Mineure. Par Michel Fuchs, professeur d’archéologie.

A l’occasion de la Journée mondiale des zones humides RAMSAR, bravez le froid pour découvrir des oiseaux d’eau du Léman, qui viennent parfois de très loin pour hiverner ici... Matériel: habits chauds, thermos et paire de jumelles. Tolochenaz. Maison de la Rivière. De 9h à 12h. www.maisondelariviere.ch. 021 802 20 75.

TEDX LAUSANNE

Dix conférenciers investissent l’Amphimax pour partager leurs idées innovantes sur le thème de la «[r] évolution perpétuelle». Parmi eux, le réalisateur Markus Imhoof, la défenseure des droits humains Madeleine Rees ou le professeur d’éthique des affaires Guido Palazzo. L’événement peut être suivi en direct de 13h à 19h sur www.tedxlausanne.

COURS PUBLICS

Ve 14 février, Morges Pourquoi une aumônerie à l'EPFL/ UNIL? Par Christian Vez, aumônier.

Une cour de récréation dans une école en panne. La permanence d’un lycée quelconque. Six adolescents nous parlent: de leurs amitiés et de leurs amours, de leurs parents, de leur avenir, de l’état du monde. Par In Pulverem Reverteris. UNIL-Mouline. Théâtre La Grange de Dorigny. Je 19h, ve 20h30. www.grangededorigny. ch. 021 692 21 24.

Lu 10 février

Je 20 février

Lu 10 février, Lausanne La fin du monde a déjà eu lieu, récit de catastrophes dans la Bible hébraïque. Par Thomas Römer, professeur de Bible hébraïque (lire également en p. 52).

RÉCRÉATION

© akg-images/Erich Lessing

CONFÉRENCES CONNAISSANCE 3

Je 6 et ve 7 février

«En ce jour de Saint-Valentin…»: émergence d’une tradition poétique. Conférence de Nathalie Koble (Ecole Normale Supérieure, Paris). Une rencontre organisée dans le cadre des cours publics du Centre d’études médiévales et post-médiévales. Lausanne. Palais de Rumine. 18h. www.unil.ch/cem

Du je 27 février au 8 mars

YVONNE, PRINCESSE DE BOURGOGNE Le prince Philippe projette d’épouser Yvonne, une fille dépourvue de charme et ennuyeuse. Son arrivée va bouleverser la cour. Par L’ascenseur à poissons. UNIL-Mouline. Théâtre La Grange de Dorigny. Ma-je-sa 19h, me-ve 20h30, di 17h. www.grangededorigny.ch. 021 692 21 24.

Lu 10 mars, Lausanne De nouvelles voies pour la prédiction et le diagnostic des maladies. Par Vincent Mooser, professeur et chef du Service de biomédecine du CHUV. Lu 17 mars, Lausanne Acquis et espoirs thérapeutiques. Par Olivier Michielin, professeur d’oncologie. Lu 24 mars, Lausanne Risques et droits du patient face à la médecine individualisée. Par Charles Joye, avocat.

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Je 13 et ve 14 février

DIDEROT ET LE TEMPS

En parallèle à l’exposition «Le goût de Diderot», à la Fondation de l’Hermitage, un colloque de deux jours est organisé à Lausanne. Deux jours pour aborder l’œuvre du philosophe des Lumières sous l’angle du rapport au temps. Lausanne. Fondation de l’Hermitage (le je). UNIL-Dorigny. Anthropole, salle 5196 (le ve). Rens. adrien.paschoud@unil.ch Du je 6 mars au ve 30 mai

EN SUSPENS

Première exposition monographique de la jeune artiste suisse Anouchka Pérez, diplômée de l’Ecole Cantonale d’Art du Valais. Son travail s’articule autour de la polysémie et du sens des mots, qu’elle superpose, fragmente et déconstruit. UNIL-Dorigny. Anthropole, le Cabanon (en face de l’auditoire 1129). Lu-ve 8h-19h, sa 10h-17h. www.lecabanon-unil.ch. Dès février

URBANITÉ

Lu 17 février, Lausanne L'art et la culture à l'hôpital, une fenêtre pour l'esprit. Par Caroline de Watteville, historienne de l'art, CHUV. Ve 7 mars, Aigle Le «marbre» de St-Triphon. Par Brigitte Pradervand, historienne de l'art.

© DR

Di 2 février

Février à mars

Manifestations culturelles, janvier – juin 2014

URBA NITé UNIL | Université de Lausanne

La BCU entame un cycle de manifestations culturelles, avec un accent porté sur le thème de la ville. Choix de quelques évènements, dont la liste complète se trouve sous www.bcu-lausanne.ch. Sa 1er février. 10h et 11h30. Projection de Au Sud des nuages de Jean-François Amiguet, en sa présence – Je 6 février, 19h. Conférence L’urbanité contrariée, par Thierry Paquot – Jusqu’au ve 28 février: exposition Raphaël Aubert. Une écriture du monde – Me 12 mars, 13h. Je 13 mars, 16h. La face cachée de la Bibliothèque, visites guidées – Sa 10 et di 11 mai, je 22 mai. Ateliers Dire la ville, par l’écrivain Eugène – Ve 23 mai, 20h. Concert de Stéphane Blok: Chants d’entre les immeubles. Lausanne. Palais de Rumine. Entrée libre. Rens. 021 692 47 86.


Formé d’une centaine de choristes, le Chœur universitaire de Lausanne donne la Missa Brevis de Kodály et le Requiem de Duruflé. EPFL. Salle polyvalente, 12h15. Autres concerts: je 8 et ve 9 mai, Cathédrale de Lausanne, 20h30. Le chœur se produira également le 23 mai lors du Dies academicus de l’UNIL. www.asso-unil.ch/choeur Me 19 mars

BRUCKNER

COUVRE-FEUX

Un homme revient dans sa campagne d’origine pour l’enterrement de sa grand-mère. Il y va avec sa fille. De ce retour aux terres originelles, se mêlent les envies du temps présent, les frayeurs d’antan. Par la Cie Jeanne Föhn. UNIL-Mouline. Théâtre La Grange de Dorigny. Ma-je-sa 19h, me-ve 20h30, di 17h. www.grangededorigny.ch. 021 692 21 24.

© Mathias Schmied

KODALY ET DURUFLÉ

Dès le 23 mars

Du je 13 au di 16 mars

© Willig

Ma 11 mars

SUPERMAN, BATMAN & CO…MICS Les super-héros font partie de la culture populaire. Cinq artistes contemporains se
sont appropriés ces personnages et leurs codes esthétiques. Le résultat, parfois décapant, prouve que Superman et ses collègues ont beaucoup à nous dire sur notre société et sur nous-mêmes. Yverdon-les-Bains. Maison d’Ailleurs. Ma-ve 14h-18h, sa-di 11h-18h. www.ailleurs.ch. 024 425 64 38.

Les excellents musiciens de l’Orchestre symphonique et universitaire de Lausanne (OSUL) donnent la Symphonie n° 4, dite «Romantique», d’Anton Bruckner. Direction: Hervé Klopfenstein. (Lire également en p. 6). Autre concert le 5 juin. Lausanne. Salle Métropole, 20h30. www.unil.ch/osul. Ve 21 mars

RENCONTRES DE L’EAU

Troisième édition de cet événement, qui est une plateforme d’échanges d’informations et de pratiques non seulement entre les institutions, les associations et les ONG, mais aussi à l’attention du grand public. Tolochenaz. Maison de la Rivière. www.maisondelariviere.ch. 021 802 20 75.

Du je 20 au sa 22 mars

JOUE-MOI QUELQUE CHOSE

Quatre comédiens et quatre musiciens racontent une tragédie contemporaine: le divorce final des hommes d’avec leur terre. John Berger s’inspire des paysans de Haute- Savoie. Par le Théâtre Spirale. UNIL-Mouline. Théâtre La Grange de Dorigny. Je-sa 19h, me-ve 20h30. www.grangededorigny.ch. 021 692 21 24. Du je 27 au sa 29 mars

Du lu 28 avril au sa 10 mai

Une aventure théâtrale fondée sur Michel Foucault. Emissions radio­pho­ niques et télévisuelles, reconstitution de dialogues, mises en scène d’extraits d’essais... rendent vigou­ reux ce portrait du militantisme des intellectuels de l’après-Mai 68. UNILMouline. Théâtre La Grange de Dorigny. Je-sa 19h, ve 20h30. www.grangededorigny.ch. 021 692 21 24.

Du je 22 au di 25 mai

Deux semaines de festival polyglotte et estudiantin pour clore la saison culturelle du Théâtre La Grange de Dorigny. A cette occasion, de nombreux projets issus de la communauté universitaire sont présentés dans le foyer et dans la salle de spectacle. UNIL-Mouline. Théâtre La Grange de Dorigny. www.fecule.ch (programme dès mars). Je 5 juin

Ve 23 mai

MYSTÈRES DE L’UNIL

DIES ACADEMICUS Félix Imhof © UNIL

Pendant quatre jours, les chercheurs accueillent les curieux, petits et grands, dans leurs laboratoires. De nombreux ateliers sont également organisés. Pour cette édition, le thème est «L’aventure intérieure», dans toutes les disciplines de la connaissance. UNIL. Partout sur le campus. www.unil.ch/mysteres.

FESTIVAL FÉCULE

© G. Nicolas

© Fabienne Trivier

FOUCAULT 71

Cette cérémonie annuelle ouverte au public mêle allocutions officielles, remise de prix et de doctorats honoris causa à des personnalités et intermèdes musicaux proposés par le Chœur universitaire de Lausanne. L’occasion de partager un moment important dans la vie de l’institution. UNIL-Amphimax. Auditoire Erna Hamburger, 10h. www.unil.ch. Allez savoir !

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SCHUMANN

Après Bruckner le 19 mars, l’Orchestre symphonique et universitaire de Lausanne poursuit dans sa veine (post-)romantique avec trois œuvres de Schumann: Geneviève – Ouverture op. 81, le Concerto pour piano et la Symphonie n° 4. Direction: Hervé Klopfenstein (lire également en p. 6). Lausanne. Salle Métropole, 20h30. www.unil.ch/osul. UNIL | Université de Lausanne

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CAFÉ GOURMAND

SAISIR LES NOTIONS À L’ORIGINE D’UNE LOI

Nathalie Dongois a étudié en France, où elle vit encore aujourd’hui, mais elle enseigne depuis plusieurs années à la Faculté de droit et des sciences criminelles.

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ne rencontre a orienté le destin professionnel de Nathalie Dongois, qui doit à son origine franco-suisse un parcours menant de Grenoble – où elle enchaîne une licence en Droit public, une maîtrise en Droit communautaire et un DEA en études européennes – à Lausanne, où elle retrouve en 2003 le professeur Martin Killias. «Il était l’un des experts lorsque j’ai soutenu ma thèse de doctorat sur la légalisation contrôlée de la drogue», raconte-t-elle. La voilà donc maître-assistante en Droit pénal suisse, puis membre d’un projet de recherche sur les erreurs judiciaires. Nathalie Dongois est une bosseuse, brillante de surcroît. Elle devient chargée de cours en 2005 et enseigne l’introduction au droit français. Par la suite, elle intéresse au droit suisse (cette fois) les étudiants de la Faculté des géosciences et de l’environnement, ainsi que les étudiants en droit de l’Université de Savoie, à Chambéry. Lors du départ à Zurich du professeur Killias, en 2006, elle le remplace au pied levé pour le droit pénal général, principalement dans le cadre de l’Ecole des sciences criminelles. Elle crée en 2008 un cours sur les erreurs judiciaires, domaine qu’elle explore à travers les pratiques des policiers, des experts et des juges. Elle vient de publier un ouvrage consacré à ce sujet: L’erreur judiciaire en matière pénale, regards croisés sur ses contours et ses causes potentielles. En 2009, elle devient maître d’enseignement et de recherche. Son intérêt renouvelé pour l’interdisciplinarité l’amène à étudier par

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NATHALIE DONGOIS Devant le restaurant Le Débarcadère, à Saint-Sulpice. © Nicole Chuard

exemple le rapport entre le droit pénal, l’économie et la protection de l’environnement. Nathalie Dongois aime le travail en équipe et peut compter sur les assistants qu’elle associe volontiers à ses différentes activités et sollicite fortement pour leur maîtrise de l’allemand. Passionnée par l’enseignement, elle tente de transmettre sa connaissance du droit tout en précisant: «Une loi, il faut certes la connaître, mais ce qui est vrai aujourd’hui sera faux demain.» Dès lors, il faut s’attacher à comprendre les notions sous-jacentes à l’adoption d’une loi. Elle prend l’exemple du flou juridique relatif aux cas d’euthanasie. «En Suisse, le meurtre sur demande de la victime est réprimé par l’article 114 CP, l’assistance et l’incitation au suicide relèvent de l’article 115 CP qui s’applique en cas de mobile égoïste seulement. Mais

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UN GOÛT LIÉ À VOTRE ENFANCE ? Le caramel!

UNE VILLE DE GOÛT ? Sienne! Le goût des pizzas et leur odeur qui se répandait dans la rue ont marqué mon palais et je suis toujours à la recherche de ces saveurs.

AVEC QUI PARTAGER UN REPAS ? Une personne mendiant dans la rue, une rencontre qui s’avérerait si enrichissante que je devrais admettre qu’il n’y a pas de hasard. Mais je n’ai encore jamais osé le faire!

le consentement de la victime n’apparaît jamais comme un élément déterminant pour rendre l’acte licite, alors même que, en pratique, sa recherche est cruciale et donne toute leur légitimité à certaines procédures entreprises par des organisations comme Exit ou Dignitas», précise-t-elle. Sur ce thème, elle envisage une publication collective. «L’euthanasie est un concept à géométrie variable, qui pose de manière évidente, mais jamais explicite, la question de la place et de la limite qu’une société entend reconnaître au droit à l’autodétermination, tout cela sur fond d’une forte culpabilisation morale à l’idée de légaliser la possibilité de provoquer la mort d’autrui», conclutelle avec un fil rouge qui semble traverser toutes ses activités: le désir de clarifier les choses.  NADINE RICHON


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Allez savoir !

N° 51

Mai 2012

UNIL | Université de Lausanne


56 ALLEZ SAVOIR !

| UNICOM | Image : jsmonzani.com |

NUMÉRO

56

BIOLOGIE Pourquoi les vrais jumeaux sont-ils légèrement différents? 28-33

NATURE Vol au-dessus d’un nid de skieurs 34-38

HISTOIRE DES RELIGIONS L’invention de Dieu 52-57

Programme complet :

www.grangededorigny.ch et pages 64-65 d’Allez savoir!

LITTÉRATURE

JANVIER 2014

L’HISTOIRE SUISSE DE

FRANKENSTEIN

!

ALLEZ

SAVOIR  Le magazine de l’UNIL | Janvier 2014 | Gratuit


Allez savoir ! 56 - Janvier 2014