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Une saison en

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Guyane 07


Sommaire 07 - août 2011

Les bruits de La forêt 4 Les bruits de L’abattis 6 Les outre-mer en 2011 8 conte saramaKa 12 L’ abattis de Coq et Cafard JournaL des guyanes 13 14 18 20 22

autour de La question d u forage pé t rolier des assos qui font avancer La guyane carto Orpail lage sur le pl ateau des G uyanes Les sites du LittoraL L a Montagne d’Argent : le péni tencier de l’absurde

28

voyage en pays Wayampi L a danse Paku Amérindiens sur le Haut-O yapock

42

dossier raiL Entre rail et forêt : Santana - Serra do Navio Quand la Guyane voulait son chemin de fer Nouvelles du futur

60

conservation Teperebà, un village sur le Cassiporé histoire Cap Orange, an 1618 biodiversité La liane et les oiseaux

66 68 76

dossier agricuLture Agriculture Hmong En quête d’autonomie et de qualité Retour sur les rêves perdus

2011, année de la chauve-souris ! En haut à gauche : Mimon crenulatum, une espèce insectivore du sous-bois (V. Rufray / Biotope) Centre gauche : Artibeus planirostris volant autour d’un figuier dans un jardin de Cayenne (V. Rufray / Biotope) En bas à droite : Vampyriscus brocki, brocki une espèce frugivore de forêt primaire (M. Dewynter)

94

biodiversité Inventaire à la réserve des Nouragues 102 cuLture Natural Tribal 110 entretien M. Porrineau, la terre dans les veines 112 Livres 115 bd 1 1 8 L e X i q u e : définition des mots suivis d’un astérisque Une saison en

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Les Bruits

de la forêt Par Marion Briswalter

Gestion participative des ressources naturelles

Des Andes à la Guyane d’un battement d’ailes

Le Parc amazonien de Guyane, aux côtés de l’observatoire hommes-milieux (CNRS) et de l’Office national de la chasse et de la faune sauvage (ONCFS), s’est lancé un défi de taille : étudier les pratiques cynégétiques* et évaluer l’état des populations des gibiers afin d’appréhender le rôle socio-économique de la chasse au sein des diverses communautés d’habitants, tout en mesurant les effets des prélèvements sur la ressource animale. Le programme “chasse” doit produire des données indispensables au Parc national pour alimenter les réflexions engagées par l’établissement et les populations locales, qui devra permettre à terme la co-construction de modes de gestion adaptés aux réalités du territoire. Parallèlement aux inventaires de faune sur le terrain, le programme s’appuie sur un travail d’enquête. Ce projet a été initié en 2010 sur le bassin de l’Oyapock, où sept enquêteurs ont été recrutés par le CNRS parmi la population. Aux côtés des agents du Parc national basés à Camopi et à Trois-Sauts, ils ont commencé leur travail d’investigation auprès de chasseurs volontaires. Les données collectées portent sur la périodicité de la chasse, la durée, le nombre de participants, les espèces chassées, le territoire couvert, etc. Sur l’Oyapock, plus de 1000 fiches ont été remplies à ce jour. « Des bilans sont régulièrement effectués auprès de la population. C’est un bon moyen d’échanger avec les communautés sur les modes de chasse et de gestion, comme de partager les besoins et les attentes de chacun. Ce sont des bases essentielles à l’engagement d’une relation partenariale durable », indique Nicolas Surugue, responsable recherche et développement au Parc national. Côté Maroni, après un important travail préparatoire, le programme « chasse » est désormais opérationnel. « Nous avons présenté les formulaires aux habitants des différents bassins de vie aluku et amérindiens du Maroni, dit Guillaume Longin, technicien écologie du Parc national au sein de la Délégation territoriale du Maroni. Nous avons réussi à mobiliser près de 300 chasseurs volontaires et nous avons déjà des retours réguliers de nombreuses fiches » se réjouit Guillaume. Jusqu’à fin 2012, le programme « chasse » mobilisera 12 agents du Parc national, les partenaires scientifiques, une vingtaine d’enquêteurs issus des communautés d’habitants, et près de 400 chasseurs volontaires répartis sur l’ensemble des bassins de vie couverts par le territoire du Parc amazonien de Guyane. Photo PAG

La découverte est passée à pas feutrés dans l’actualité guyanaise, mais elle a donné des ailes aux ornithologues de la région. Une espèce d’oiseau, jusqu’à ce jour inconnue en Guyane était découverte le 20 mars dernier sur la commune d’Awala-Yalimapo. Le spécimen, « un mâle immature » qui serait « âgé d’un peu plus d’un an », précise Alexandre Renaudier du GEPOG*, est un Tangara à miroir blanc (Conothraupis speculigera). C’est le hasard qui a permis cette découverte, car l’oiseau a été pris dans les filets des bagueurs du GEPOG au cours d’une banale opération de suivi scientifique - par la capture au filet- des espèces communes du littoral. Selon Alexandre Renaudier, « Cette découverte est d’autant plus inattendue que cette espèce est connue pour vivre dans le nord du Pérou et au sud de l’Equateur, où elle est assez peu commune et même classée sur la liste rouge de l’Union internationale pour la conservation de la nature ! C’est donc non seulement un oiseau localisé, mais également rare au sein de son aire de répartition ». La présence du Tangara à miroir blanc sur la commune d’Awala-Yalimapo soulève de nombreuses questions, car « l’espèce est connue pour effectuer des migrations trans-andines », une zone géographique aussi bien distincte que distante de la Guyane. Jusqu’à présent, « les ornithologues savaient l’espèce capable de faire des migrations ou de l’erratisme de l’ordre de quelques centaines de kilomètres », mais la présence de ce passereau en terre guyanaise bat tous les records connus, puisqu’ils n’imaginaient pas que l’oiseau pourrait d’un coup d’ailes parcourir un trajet aussi éloigné de son aire de distribution naturelle. Cette découverte signe une première observation pour la Guyane, mais aussi pour le plateau des Guyanes et le nord de l’Amazonie. Photo GEPOG

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Un sentier des savanes aux pieds d’Ariane

Il s’appelle Ebène et serpente au milieu des savanes du domaine protégé du Centre spatial guyanais (CSG). Depuis avril, une fois par mois, des guides de l’Office national des forêts (ONF) proposent des balades pédestres de deux heures à la découverte de ce périmètre règlementé qui abrite une faune éclectique d’oiseaux, reptiles et mammifères, et une flore tout aussi diversifiée, « à proximité des ensembles de lancement ». Des savanes qui seront amenées d’ici vingt ans, comme l’ensemble de l’aire protégée du Centre spatial, à être encerclées à l’ouest et à l’est par des terres agricoles. Photo © ESA-CNES-ARIANESPACE / Optique Vidéo du CSG

Forêt de Babylone

Vue depuis la canopée, la forêt guyanaise prend une toute autre dimension. Celle conférée à mi-hauteur des arbres n’en est pas moins fantastique. L’entrelacs végétal, construit par le réseau des épiphytes* suspendues aux branches, héberge secrètement des lacs suspendus. Grâce à leurs feuilles étroitement imbriquées les unes dans les autres, certaines épiphytes forment des réservoirs où s’accumulent l’eau de pluie et les feuilles mortes. L’eau n’y est jamais putréfiée mais chargée de matière organique. Les crustacés, et les vers aquatiques y évoluent. Mais ces lacs s’avèrent être aussi des gîtes formidables pour les moustiques, qui s’y reproduisent à l’envie. Photo de C. Leroy

Continuité des mileux naturels

Face à l’urbanisation croissante, le Parc naturel régional de la Guyane mène une étude sur la trame écologique du littoral pour comprendre comment maintenir ou restaurer des passages entre les milieux naturels. Cette étude vise à la protection des espèces animales, restreintes à des milieux qui s’amenuisent pour céder la place aux activités humaines. Concernant le secteur agricole, le PNRG envisage d’encourager « l’agroforesterie, les associations de culture ou les haies boisées ». Pour des aménagements urbains plus doux, il cite les « coulées vertes, sentiers boisés, espaces verts collectifs et jardins privés ». Dessin N. Coralie

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oise

primates

Des quotas qui plombent les chasseurs du littoral Depuis de longs mois le sujet était en discussion sur le fleuve et dans l’intérieur du territoire, entre les chasseurs du littoral et dans les bureaux des services de l’état. Le 12 avril, l’ancien préfet de Guyane, Daniel Ferey, tranchait dans le vif du débat et signait un arrêté en faveur des quotas de chasse sur le territoire du Parc amazonien. Désormais il est toléré, par exemple, un hocco par chasseur et par sortie, un maïpouri, deux babounes ou un cariacou. Contrairement aux craintes de certains, dont la député Christiane Taubira, l’arrêté (entré en vigueur le 1er juillet) ne s’applique pas aux originaires bushinenges et amérindiens, « communauté d’habitants qui tirent traditionnellement leurs moyens de subsistance sur la forêt ou sur les terrains sur lesquels leurs sont reconnus des droits d’usage collectifs pour la pratique de la chasse ». Représentés par l’association Tchô Danbwa, les chasseurs, autrefois engagés dans un consensus avec les services de l’état, déplorent désormais des quotas éloignés de la réalité du terrain et réclament l’instauration du permis de chasse comme seule mesure efficace. Les services en charge de ce dossier définissent ce renforcement de la règlementation de la chasse, comme « un acte décisif dans la gestion de la biodiversité de la Guyane » qui permettra de contrer « le pillage des ressources naturelles et [le] braconnage », qui vise à « sanctionner ceux qui font de la chasse un commerce ». Reste à savoir comment s’opèrera concrètement le contrôle sur le terrain de l’application des quotas. L’autre grande préoccupation étant l’impact zéro de cette nouvelle législation sur le pillage systématique des ressources par les orpailleurs clandestins. Photo ONCFS Une saison en

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Les Bruits

de l’ abattis

Par M.B.

Clara ose l’arabusta

Fin mai Clara a officiellement vu le jour. Derrière ces lettres rondes en bouche, se profile un projet de culture de café. Une variété hybride issue du croisement entre l’arabica et le robusta, nommé l’arabusta, a été retenue pour « ses qualités aromatiques et une facilité de culture » pour une production quelques années après la mise en terre. Le projet est expérimental et nécessite que des producteurs locaux se rapprochent du Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad). Des plants seront par ailleurs plantés sur des parcelles du centre à Combi. Une étude socio-économique déterminera si la filière est rentable pour des agriculteurs guyanais. Se poseront ensuite les questions de la transformation et de la distribution du café péyi.

Pois-sabre

De retour d’un voyage au Brésil en juin 2010, dans le cadre du projet de professionnalisation des agriculteurs de l’Est guyanais, les producteurs de Corossony et de Cacao ont ramené quelques bonnes idées de leurs chers confrères, notamment le « feijão de porco » ou « pois sabre » (Canavalia ensiformis), utilisé comme plante de couverture du sol entre les bananiers en Amapa. Outre le fait qu’elle permette un contrôle des mauvaises herbes, une diminution de l’érosion du sol et une augmentation en eau pour les cultures, cette légumineuse a la particularité de capter aussi l’azote qui se trouve dans l’air. Le cycle dure 9 mois et couvre très rapidement le sol (en 2 à 3 mois). In fine cela permet de limiter l’apport d’engrais. L’idée de créer des fermes aquacoles avait jaillie en 2007. La proposition Cette innovation est déjà tentée à Cacao sur un terrain en était de mettre sur pied une filière d’élevage de « poissons d’eau douce jachère, c’est-à-dire entre 2 cycles de culture, et à Régina autochtones » pour répondre à la fois « au développement agricole » et avec le Pitahaya* (Hylocereus sp.). à la demande des guyanais. A l’époque, vingt-trois producteurs avaient manifesté leur intérêt pour une surface en eau de 82 hectares. Avec le changement de l’équipe dirigeante à la tête de la Chambre d’agriculture, ce projet est depuis « tombé à l’eau », indique sans mauvais jeu de mots Gabrielle Nicolas, présidente du Syndicat des jeunes agriculteurs et également de l’Odeadom (Office de développement de l’économie agricole des départements d’Outre-mer). Aujourd’hui les quatre producteurs restant, trois à Cacao et le quatrième du côté de la Comté, font face à de « grosses difficultés pour s’approvisionner en alevins » auprès de la station piscicole de Soucoumou à Kourou. En mai dernier, l’Odeadom a décidé d’aider cette filière par le biais d’un programme sectoriel qui pourrait être validé dans les mois à venir. Les producteurs souhaitent par exemple élever des carpes et du tilapia, si les autorisations le permettent. Si cette filière aquacole se développe, aura-t-elle un effet sur la filière pêche ? Et quelle qualité sera garantie ? C’est un habitué des abattis. Outre son intérêt dans l’agroforesterie, le Bois canon aide les fourmis Azteca, qui le lui rendent bien. L’arbre s’avère être une niche idéale des Azteca qui se logent dans les petits compartiments du tronc et y vont et viennent librement. La cohabitation ne s’arrête pas au gîte car les fourmis se nourrissent des sécrétions à heure régulière par la plante. En contrepartie, Pour produire du carburant, la science se tourne vers les les Azteca protègent le Bois canon des fourmis manioc champignons. A l’heure actuelle, le champignon microscopique et autres prédateurs herbivores ainsi que des plantes qui Trichoderma reesei est utilisé pour en produire, à partir de chercheraient à envahir l’espace de leur hôte. substrats comme le blé ou la canne à sucre. Mais devant l’échec annoncé des agrocarburants, les chercheurs s’orientent désormais vers le bois de scierie. Une alternative qui pose problème, car Trichoderma n’est pas capable de dégrader la lignine, un des constituants du bois. Des recherches menées à Kourou par l’INRA visent à identifier des espèces de champignons guyanais qui posséderaient les enzymes nécessaires à dégrader cette lignine et donc produire du carburant.

Du tilapia d’élevage dans les assiettes

Mains dans la main

« Boiscarburant »

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2011

stratégique outre-Mers enJeu & reConnaissanCe Polynésie

poLynésie

G ua

guadeLoupe

Guyane

Martinique

deloupe

martinique

guyane

indicateurs

POM**

DROM*

DROM*

DROM*

3 814

1 705

1 128

83 534

264 000 (2009)

403 257 (2009)

402 000 (2009)

232 223 (2010)

population (nb d'habitants)

320 000 (2027)

548 000 (2030)

427 000 (2030)

424 000 (2030)

projection de population (nb d'habitants)

73 (2008)

75,6 (2008)

77,6 (2008)

74,8 (2008)

espérance de vie à la naissance des hommes (années)

78,2 (2008)

83,4 (2008)

83,8 (2008)

81,2 (2008)

espérance de vie à la naissance des femmes (années)

2,2 (2008)

2,2 (2008)

2,11 (2008)

3,57 (2008)

nombre d'enfants par femme

11,7 (2007)

23,5 (2009)

22 (2009)

20,5 (2009)

taux de chômage

ND

29 100 (2008)

29 500 (2008)

11 046 (2010)

allocataires du rmi

13 391 (2009)

18 170 (2009)

19 160 (2009)

14 028 (2010)

pib par habitant (euros)

221 000

381 000

535 000

95 000

1,84 ou 2,08 + Ind.

1,4

1,4

1,4 + Ind.

* département et région d’outre-mer ** pays d’outre-mer *** coef multiplicateur par rapport au traitement métropolitain) ind. : indemnité d’éloignement.

Saint Pierre et Miquelon Île de Clipperton

statut superficie (km²)

fréquentation touristique en 2006 (nb de touriste) surrémunération des fonctionnaires en 2008 ***

Guadeloupe Martinique

Février 2009 : grève générale et émeutes

Guyane française

Novembre 2008 : blocage routier à cause du prix du carburant

Wallis et Futuna

Polynésie française

zone économique exclusive : 11 millions de km2 sous souveraineté française mouvements sociaux aux XXie siècle Une saison en

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F


siècle, on peut se demander quel est le statut de l’Outremer, espace périphérique national mais paradoxalement situé hors de l’espace Schengen et donc dans lequel « le régime de circulation applicable aux liaisons entre l’Outre-mer et la métropole est assimilé au franchissement des frontières extérieures » selon la Circulaire Schengen du 23 mars 1995.

Mayotte

N

Réunion

o

lle-Calédon e v u i

e

France

2011 est donc l’année des Outre-mer, l’occasion pour la rédaction de Une saison en Guyane de faire un bilan de l’état de cet “empire” ultra-marin francophone, herité du temps des colonies. Eparpillé dans tous les océans, ces territoires insulaires (à l’exception de la Guyane) rassemblent 2,6 millions d’habitants aujourd'hui. Ils ont des statuts variés, mais des problèmes sociaux, économiques et démographiques assez comparables. Alors que se révèlent de nouvelles frontières européènnes, celles de l’espace Schengen, à l’occasion des nouveaux mouvements migratoires du XXIe mayotte

réunion

nouveLLe-caLédonie

DROM*

DROM*

POM**

374

2 512

18 600

population (nb d'habitants)

196 519 (2009)

802 000 (2008)

245 580 (2009)

projection de population (nb d'habitants)

260 000 (2017)

1 026 000 (2030)

312 000 (2030)

espérance de vie à la naissance des hommes (années)

73,7 (2004)

71,8 (2004)

71,8 (2008)

espérance de vie à la naissance des femmes (années)

73,9 (2004)

80,2 (2004)

80,3 (2008)

4,5 (2004)

2,44 (2006)

2,2 (2008)

26,4 (2007)

27,2 (2009)

16,3 (2004)

ND

65 961 (2010)

ND

3 960 (2001)

16 199 (2006)

25 023 (2009)

fréquentation touristique en 2006 (nb de touriste)

31 000

278 000

100 000

surrémunération des fonctionnaires en 2008 *

1+ Ind.

1,536

1,73 ou 1,94 + Ind.

indicateurs statut superficie (km²)

nombre d'enfants par femme taux de chômage allocataires du rmi pib par habitant (euros)

Mayotte Décembre 2009 : manifestation et affrontement à cause de la vie chère

Iles Glorieuses Ile de Juan de Nova

Ile Tromelin

Ile de la Réunion

Bassas da India Ile Europa

Mars 2009 : manifestation et émeutes pour demander de hausse des bas salaires

Nouvelle-Calédonie

Août 2009 : grève générale, barrages routiers, émeutes

Ile Amsterdam & St Paul Iles Crozet

Iles Kerguelen

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Journal

des Guyanes

Un grand pas dans la mauvaise direction ?

En quelques minutes, par 410 voix contre 63, la Chambre des députés du Brésil aura fait voler en éclat le Code forestier instauré en 1965 (obligeant les propriétaires de forêts à en préserver une partie intacte, jusqu’à 80%), abattu les avancées enregistrées depuis 2004 et donné raison à l’industrie agricole. Ainsi, en mai dernier, à travers la réforme de la loi de gestion des forêts nationales, les députés ont proposé la légalisation des zones forestières déboisées illégalement jusqu’en juillet 2008 et par là même amnistiaient les agriculteurs impénitents. Les pessimistes entrevoient dans cette première lecture du texte une victoire décisive du rouleau compresseur agricole. Les optimistes – qui accusent le coup – croient en une réforme moins permissive et atténuée par le Sénat, qui finalisera ce texte d’ici plusieurs mois, avant une ratification finale par la présidente Dilma Rousseff, officiellement opposée à cette réforme retardée par trois fois. Respecter à la lettre le Code forestier signifierait replanter 600 000 km2 de terres - un peu plus que la superficie de la France – et mettre un frein à l’économie agricole expansionniste. Cette option paraît impossible car le Brésil entend bien maintenir son rang de puissant producteur et exportateur (soja, céréales, viandes). Ce positionnement a un prix. Pays des démesures, le Brésil est aussi le cinquième plus grand émetteur de gaz à effet de serre au monde. Et selon un député du Partido verde (les Verts), « plus de 50 milliards d’euros sont prévus d’ici à 2020, issus du paiement des quotas de CO2 pour la reforestation ». Derrière le débat parlementaire, se joue l’avenir du pays mais aussi de l’Amazonie, “poumon du monde”. Sur le terrain, la situation est catastrophique, avec une accélération - depuis le vote des députés - de la déforestation des zones protégées. Des affrontements sanglants opposent propriétaires terriens et bûcherons aux petits exploitants et écologistes. Selon la Commission pastorale de la terre, plus de 1 150 écologistes ont été tués au Brésil au cours des vingt dernières années. Photo Marin Talbot

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Par M.B.

La plume des médias brésiliens et le pont sur l’Oyapock

Dans la nuit du 28 au 29 mai dernier, les ouvriers brésiliens reliaient les deux portions du pont sur l’Oyapock et scellaient officiellement la poignée de main entre la France et le Brésil, la jonction entre Saint-Georges et Oiapoque. Les médias brésiliens nationaux et régionaux sont restés plutôt discrets face à cette actualité. Les coupures de presse sont rares à porter l’écho des travaux qui animent les bords de l’Oyapock. Le quotidien national Correo do Brasil évoque le pont à travers un discours rapporté d’un sénateur de l’Amapá, Geovani Borges, qui interpelait début juin le gouvernement sur l’importance d’investir pour le commerce et le tourisme de l’Amapá « à partir de l’inauguration du pont sur le fleuve Oyapock ». Borges plaidant que « c’est beaucoup moins cher pour un touriste européen de venir au Brésil par la Guyane ». Citant le parlementaire, le Correo do Brasil évoque le besoin impérieux « d’investir dans la BR 156, qui relie Oiapoque à la capitale [Macapá] ». Le quotidien national O dia évoque simplement la « révélation » du président Sarkozy de se « rendre au Brésil à la fin de l’année pour l’inauguration du pont ». Logiquement, la presse locale suit le sujet d’un peu plus près. En mai, le portail d’information fédéral, Amapá no congresso et le site guyano-brésilien Brasilyane, relataient la tenue d’une « audience publique » réunissant ministres et décideurs locaux à propos des « impacts économiques et sociaux de l’ouverture du pont (…) dans la perspective du développement et de l’intégration régionale ». Le journaliste du webzine de l’Amapá Corrêaneto a proposé un article sur l’avenir des 120 piroguiers brésiliens. Interviewés, ces derniers craignent « de se retrouver sans perspectives financières à l’ouverture de l’ouvrage ». Le média reprend le réquisitoire d’un sénateur local qui réclamait début mai que « soient apportées des garanties aux piroguiers qui souffriront de l’ouverture du pont binational ». Un autre article mentionne l’ouverture du pont concomitante à la mise en place du « plan national contre le crime aux frontières brésiliennes, spécialement à Oiapoque, où nous avons la situation la plus délicate [afin que] soit maintenue la relation d’amitié entre les populations de l’Amapá et de la Guyane. ». Photo Jérôme Valette


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Autour de la question

du forage pétrolier RODOLPHE ALEXANDRE - président de région Chantal BERTHELOT - DEPUtéE cHRISTIAN ROUDGé - GNE paTRICIA triplET - CRPMEM Joachim Vogt - tULLOW OIL A 153 km au large des côtes de la Guyane, la société Tullow Oil cherche du pétrole depuis début mars 2011. Une saison en Guyane a interrogé Rodelphe ALEXANDRE (Président de la Région Guyane), Chantal BERTHELOT (Députée de la Guyane), Christian ROUDGE (Coordinateur de Guyane Nature Environnement - GNE), Patricia TRIPLET (Directrice du Comité régional des pêches maritimes et des élevages marins de Guyane - CRPMEM) et Joachim VOGT (Directeur régional de la Tullow Oil en Guyane). Propos recueillis par Eudoxie Jantet - Photos de Johann Chevalier L’intégralité des interviews est à lire sur notre site internet : www.une-saison-en-guyane.com

La consultation du public

Une saison en Guyane : Est-il normal qu’il y ait eu aussi peu de consultation démocratique ? Chantal Berthelot : Sur de tels projets d’envergure, il faut absolument une information claire de la population. Combien sommes-nous à consulter les épais dossiers techniques mis à disposition ? L’entreprise demandeuse doit prendre le temps d’expliquer son projet aux riverains qui seront dans le futur concernés quotidiennement par cette activité d’extraction. Christian Roudgé : A l’heure actuelle on a un droit qui ne prévoit pas la consultation du public, ce qui est relativement incompatible avec les standards de la démocratie du 21ème siècle. Cependant, si Daniel Ferey, le Préfet alors en charge du dossier, avait voulu appliquer stricto sensu le droit, GNE n’aurait même pas pu avoir accès aux documents. USG : Pourquoi avez-vous émis de fortes réserves face à ce projet ? C.R. : Pour les accidents de type 3, ceux qui sont susceptibles de générer une marée noire par exemple, nous avons constaté que le plan Polmar de l’état ne prévoit pas du tout ce genre d’accident,

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et que le plan de réponse de la Tullow Oil n’apportait pas suffisamment de garanties. 80% du littoral de la Guyane est constitué de mangroves et de vasières. A l’heure actuelle, aucune marche à suivre pour la dépollution de ces écosystèmes n’est proposée. Les pêcheurs et la biodiversité marine

USG : Comment vos revendications relatives aux études d’impact ont-elles été prises en compte ? Patricia Triplet : Nous n’avons jamais communiqué directement avec la Tullow Oil. Nous avons insisté auprès de la Préfecture pour que des études physicochimiques soient réalisées afin d’aboutir à un rapport sur la ressource halieutique. Sur l’arrêté préfectoral la Tullow Oil était tenue de faire des prélèvements contradictoires sur 10 espèces de poissons, à raison de 5 individus par espèce, alors qu’en Guyane il existe plus de 200 poissons différents. Mais le Comité des pêches a dû prendre financièrement à sa charge cette campagne d’échantillonnage, qui nous a coûtée 10 000 €, ce qui est beaucoup pour nous. Heureusement, le WWF Guyane nous a aidé à hauteur de 5 000 €. Toutefois, nous ne pourrons pas

avoir directement le rapport que nous avons payé car la Tullow Oil est client de la société CREOCEAN qui a réalisé les prélèvements. Il faudra que nous en fassions la demande à la Tullow Oil. USG : Comment est-ce qu’actuellement la Tullow Oil surveille l’impact du forage sur le milieu marin ? Joachim Vogt : Nous avons commencé à réaliser des études d’impact très ciblées sur les cétacés en 2006. Puis nous l’avons fait de manière continue depuis 2009. Actuellement nous faisons six vols d’observation en mer par mois. Il y a également un expert en oiseaux qui fait de l’observation à bord pendant le forage. USG : Est-ce que les pêcheurs eux-mêmes s’inquiètent de la présence de la plateforme ? Si jamais il y a un problème de type marée noire ou autre, la profession est-elle juridiquement bien protégée ? P.T. : Tout ce qui peut impacter la ressource halieutique est de nature à inquiéter les pêcheurs, mais pas au point d’aller mettre des barrages par exemple. En cas de problème, le Comité des pêches avait demandé une compensation financière pour les pêcheurs, ce que la Tullow Oil a refusé catégoriquement. S’il y a un souci, je ne sais pas ce que l’on peut faire.


▲Sur la plate forme ENSCO au large de la Guyane Les techniques de forage

USG : Depuis que GNE a dénoncé une mauvaise gestion des impacts environnementaux, les choses ont-elles évolué ? C.R. : Nous nous sommes aperçus fin décembre 2010 que la Tullow Oil comptait forer avec des boues à l’huile, ce qui est formellement interdit selon l’article L 218-32 du Code de l’environnement. J.V. : Nous forons aujourd’hui avec un système à base d’eau qui nous a été imposé, ce qui ne fait pas vraiment l’affaire d’un point de vue technique. Lors d’un forage, il y a beaucoup d’argile dans les parois, ce qui provoque des réactions chimiques avec le fluide à base d’eau et est de nature à provoquer l’instabilité du puits et à colmater la tête de forage. Mais cela n’a rien à voir avec les accidents, qui surviennent lorsque la pression du sous-sol est plus importante que la pression de la colonne de forage, et que la boue de forage remonte en surface. USG : Comment la Tullow Oil comptet-elle amortir les sommes engagées pour l’exploration ? J.V. : L’exploration coûte un million de dollars par jour et nous avons déjà largement dépassé le budget initial, 190 millions de dollars contre 125 prévus

initialement. Les sociétés pétrolières financent l’exploration sur leurs fonds propres qui sont nourris par la vente de pétrole brut des autres projets. En général, les sociétés cherchent toujours à travailler ensemble car cela permet d’avoir une expertise croisée sur des questions et des décisions clés en termes de géologie, de géophysique, d’interprétation et de mise en œuvre des différentes phases du forage. Les retombées du forage pour la Guyane

USG : Pourquoi ne pas approvisionner la plate-forme via le port de Dégrad-desCannes ? Rodolphe Alexandre : Nous avons un problème structurel qui concerne ce port. Celui-ci ne permet pas aux bateaux ravitailleurs de la société exploratrice de s’approvisionner en Guyane, ce qui nous prive de recettes fiscales très importantes notamment par le biais de la TSC (Taxe spéciale de consommation sur les carburants). Il est évident qu’en cas d’exploitation, nous veillerons à ce que les travaux de mise aux normes soient effectués. J.V. : C’est pourquoi nous nous approvisionnons en fioul depuis Paramaribo au Suriname où des forages exploratoires ont lieu. Là-bas il y a une pompe à carburant

pour les bateaux et une zone de stockage pour des tubes. Le reste de la logistique fonctionne depuis Trinidad. Pour les denrées alimentaires, nous achetons une fois par semaine des produits frais en Guyane. Mais il ne faut pas se tromper de guerre, ce n’est pas ça l’enjeu de l’impact d’un forage exploratoire. USG : Si on en venait à un forage d’exploitation, comment faire pour que l’économie guyanaise en profite ? C.B. : Actuellement, la loi ne permet pas de retombées fiscales pour notre région. Mais c’est à nous élus de l’Assemblée et du Sénat de faire avancer la législation fiscale dans ce sens. Sinon, en amont de la construction et de l’exploitation de la plate-forme pétrolière, l’exploitant doit développer des partenariats avec la collectivité territoriale afin de mettre en place des plans de formation et d’apprentissage. Ainsi, de jeunes guyanais seront formés aux métiers du pétrole, et pourront être embauchés par la suite. R.A. : Si la Collectivité régionale peut orienter certaines des décisions qui seront prises, s’agissant notamment du lieu d’implantation, de l’éventuel impact sur l’environnement, des retombées économiques et en termes de création d’emploi au niveau local, force est de reconnaître

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CartograPHie

Parc national de Kaieteur

Surface déforestée

Réseau hydrographique potentiellement impacté

en 2000 : 22 316,7 ha

en 2000 : 11 784 km

en 2008 : 65 464,8 ha

en 2008 : 26 169 km

Réserves et parcs nationaux Frontière

0

25

50

Central Suriname Nature Reserve

100

Kilomètres

Ü

Altitude

Le WWF vient de créer et de mettre à disposition des données inédites d’identification de l’emprise de l’exploitation aurifère sur l’ensemble des trois Guyanes, et une partie du territoire de l’Amapá - soit une étendue de 525 404 km² en tout. Pour réaliser cette étude, le WWF s’est appuyé sur des expertises développées en Guyane (plateforme SEAS, expertise Office National des Forêt), avec l’appui du CIRAD, pour aboutir à un algorithme détectant par satellite la déforestation liée à l’exploitation aurifère. Deux années de référence ont aussi été examinées : 2000 et 2008, afin de mesurer l’évolution des indicateurs (déforestation, cours d’eau potentiellement impactés) dans le temps. A cette échelle, aucune différenciation n’est faite concernant l’exploitation aurifère considérée, légale/illégale, alluvionnaire/primaire. Les résultats traduisent une mesure globale de Une saison en

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mètr Etude de l'impact de l'activité mini sur le plateau des 3 Guyanes, mars 2 Source : SRTM, WWF, O Echelle : 1/2 800 000 - Réalisatio pôle SIG de l'ONF (G. Debarros - P. Jou

la dynamique de l’exploitation aurifère dans les Guyanes, de 2000 à 2008 : - La déforestation liée à l’exploitation aurifère a été multipliée par trois : de 22 316 à 65 464 ha ; - Le linéaire de cours d’eau potentiellement impacté a été multiplié par 1,6 : de 11 784 à 26 169 km. Sur l’échelle de temps considérée, le bassin du Maroni semble avoir connu la plus forte augmentation d’activité, sur sa rive Surinamaise notamment. Pour le WWF, la publication de ces éléments permet une nouvelle prise de conscience des nombreux enjeux relatifs à l’exploitation aurifère dans les Guyanes. Elle montre le besoin toujours plus évident de coopération transfrontalière quant à la gestion des conséquences relatives à l’exploitation de l’or dans les Guyanes.

Grao-Para Station

étude de l’impact de l’activité minière sur le plateau des 3 guyanes, mars 2010 Source : SRTM, WWF, ONF Echelle : 1/2800000 - Réalisation : pôle SIG de l’ONF (G. Debarros, P. Joubert)


Les iMPaCts enVironneMentauX Liés À L’eXPLoitation aurifÈre

ontétémultipliéspartrois enseptans,danslarégiondesGuyanes.

A la faveur de différents facteurs (hausse des cours de l’or, popularisation de techniques d’exploitation artisanales) le plateau des Guyanes connaît un regain de pression sur ses ressources aurifères depuis le début des années 2000. Cette exploitation aurifère s’accompagne toujours de forts impacts environnementaux (mobilisation de mercure, déforestation, perturbation de cours d’eau), mal appréhendés à l’échelle transfrontalière.

Parc amazonien de Guyane

Parc national des Tumucumaque

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SUR LE LAYON

Les sites du LittoraL

La montagne d’ Argent La Caféerie de L’aBsurde

«

La Montagne d’Argent doit-elle son nom au feuillage blanc du bois canon dont elle est couverte, ou bien à une mine que les Hollandais, du temps où ils occupaient la colonie, auraient fait fouiller  ? C’est ce que M. Level déclara ne pouvoir élucider ; le principal était que l’endroit produisait d’excellent café ; cette mine en valait bien une autre. » R. Villars, Colons de l’île verte, aventures de deux jeunes Français en Guyane, 1903.

▼roches gravées de la Montagne d’Argent.

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« L’air y est sain et ne peut être vicié, puisqu’il vient constamment de la mer et que l’établissement n’est pas, six fois chaque année, couvert par le brouillard de l’intérieur. L’eau y est excellente et ne tarit jamais. La chasse et la pêche y sont abondantes  » Voici décrite l’Habitation de la Montagne d’Argent dans la Feuille de la Guyane française du 5 janvier 1839. La propriété, alors à vendre, comprend une « belle et grande case à maître à étage », deux moulins, un colombier et des terres « de première qualité ». Le futur acheteur se voit promettre 40 000 francs de revenu net. 80 esclaves sont aussi proposés à l’achat, « en général tous en bon état ». La propriété possède 5000 pieds de caféiers « qui produisent 0,40 kg par pied, soit 2000 kilogrammes » (Notices statistiques sur la Guyane française). En 1833, le voyageur Adam de Bauve rapporte dans le Bulletin de la Société de géographie que cette Habitation est déjà «  renommée pour l’excellence du café qu’elle produit. » « Il n’est pas de gourmet qui ne connaissent, au moins de réputation, le café de la Montagne d’Argent » confirme le propriétaire Dejean. Cependant, écrit encore ce dernier, « son importance actuelle est trop minime, trop insignifiante, et ne compenserait pas les inconvénients qu’entraînerait l’extension de la colonie jusque-là. » (Essai sur la question coloniale à la Guyane française, 1848). Pour les colons, en effet, le principal problème de ce site est son isolement. Une caractéristique qui

offre au contraire de grands espoirs d’évasion aux esclaves. Ainsi, en août 1839, si le propriétaire n’a toujours pas trouvé repreneur, Vincent, Césaire, Gilbert et Anne, esclaves de « nations Calbarry, Oubanne, Cacanda et Kissi », eux regagnent leur liberté. « Je suis allé visiter la Montagne d’Argent ; j’ai trouvé un site fort agréable sous le rapport de la constitution hygiénique, en raison de la proximité de la mer » écrit SardaGarriga à son ministre, le 24 juillet 1852. Sûr de son choix, le commissaire général fait exproprier l’ancien propriétaire, « pour cause d’utilité publique ». 65 hommes, militaires et transportés noirs, débarquent le 29 octobre. Ils réoccupent les bâtiments de l’ancienne exploitation et commencent les travaux d’installation. Ils ont amené la charpente d’un hangar et plusieurs baraques devant être montées. Pour Sarda-Gariga, la Montagne d’Argent est le meilleur choix pour une « colonisation ultérieure de l’Oyapock sur une grande échelle » (lettre du 18 nov. 1852). Le site n’a pas plus d’une centaine d’hectares de terre cultivable, écrit-il, mais « l’étendue des terres basses adjacentes est à peu près indéfinie. » Il prévoit déjà la construction d’un phare et l’installation de pêcheries. Dans les faits, l’installation est faite à la hâte, sans véritable reconnaissance des lieux. Le promontoire situé à 12 heures de Cayenne (en vapeur) est difficile d’accès et de surcroît entouré de marais « pestilentiels* ».


Les hommes manquent de tout, et notamment de moustiquaires. Les conséquences ne se font pas attendre. Au bout de six semaines, sur 250 bagnards, 23 sont emportés par les fièvres. « En ce moment j’ai plus de 100 malades, témoigne le père jésuite Joseph Morez en mars 1853 ; c’est presque la moitié de la population dont se compose la petite colonie de la Montagne d’Argent. » La première récolte de café est cependant effectuée en juin 1853 : « Le produit était faible, écrit le gouverneur, mais des soins mieux entendus l’accroîtront sensiblement. » « Les roues du vapeur font encore quelques tours, et à l’instant nous mouillons au pied de cette Montagne d’Argent. (…) L’abord en est assez difficile, et une jetée commencée, à laquelle on a consumé plus de trois mille journées des travailleurs transportés, n’est encore que d’un faible secours contre les lames qui agitent violemment le canot des abondants » (lettre du père Jean Alet, 22 avril 1855). Le débarcadère n’est que l’un de ces travaux titanesques et sans fin auxquels sont employés les condamnés. Moins de 2 ans après l’arrivée des bagnards, tous les bâtiments sont ainsi déplacés de quelques centaines de mètres sur un emplacement supposé moins insalubre. Cela ne change évidement rien si ce n’est épuiser encore un peu plus les hommes. Devant l’incurie administrative, beaucoup tentent la Belle, mais peu la réussissent. Les cases des détenus situées sur le plateau sont entourées d’une grande enceinte palissadée, quant au site lui-même : « Comme prison, les conditions sont tout aussi

bien remplies que si c’était une île. L’évasion est impossible, et les malheureux qui l’ont tentée ont trouvé une affreuse mort dans les vases boueuses de l’isthme » (Le Tour du Monde, 1866). Certains trouvent une échappatoire définitive, le bagne a en effet l’un des plus forts taux de suicides. A cette époque, écrivait le jésuite Paul Mury : « Une espèce de terreur planait sur le pénitencier ; le découragement, le désespoir s’étaient emparés des transportés. Ils erraient, sombres et taciturnes dans les chemins, dans les chantiers, sur les bords de la mer, et se montraient indifférents à tout. » Le moral des transportés n’est toutefois pas la préoccupation première des fonctionnaires coloniaux. Comme l’écrit le gouverneur au ministre, le 16 août 1854 : « Le café de la Montagne d’Argent est réputé le meilleur de la Guyane. J’en envoie par L’Armide un échantillon : c’est presque toute la récolte de cette année. Un tel résultat, dans ces localités de production il y a si peu de temps encore, est une triste preuve du peu d’ordre que le défaut d’installation a permis d’établir. » « Nous sommes toujours au milieu des morts et des mourants. Aujourd’hui, la moindre de nos journées, nous allons inhumer un gendarme, un surveillant, un condamné. (…) C’est épouvantable, le camp est désert » (lettre du père Ringot, 17 sept. 1856.) En 1856, la Montagne est atteinte par l’épidémie de fièvre jaune qui touche tous les bagnes de Guyane. La mortalité y atteint des sommets  : 195 des 308 transportés succombent. Cette même année, le café est récompensé par une médaille d’argent au

Vers 1863, Arch. Dép. de Guyane.

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Musiques et danses WaYaMPi

DE TROIS-SAUTS à PARIS

Des amérindiens du Haut-Oyapock ont été conviés par la Maison des cultures du monde à participer au 15ème Festival de l’imaginaire à Paris. Dix danseurs-musiciens se sont rendus dans l’hexagone pour présenter leurs danses et leurs musiques et partager la richesse de la culture wayampi.

autour de trois-sauts, haut-oyapocK, guyane franÇaise, mai 2011.

A l’extrême sud de la Guyane, sur la rive française du fleuve Oyapock, plus de 300 amérindiens wayampi vivent dans des villages accessibles uniquement par voie fluviale ou par hélicoptère. Lorsque les eaux sont basses, il faut jusqu’à deux jours de pirogue pour les rejoindre depuis le bourg de Camopi. Deux jours Une saison en

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de navigation, de rapides à franchir et de pirogue à tirer. Deux jours durant lesquels la forêt sert de décor aux voyageurs. Deux jours d’immersion dans l’immensité amazonienne. L’homme est pourtant bien présent, malgré cette impression de solitude : durant ce trajet, il est fréquent de croiser du monde ou tout du moins des indices de passages récents. Ici et là il y a des traces de campements ou un feu encore fumant avec quelques restes de repas témoignant


cuLture

La danse Paku

◄Jacky

des nombreux voyages effectués vers Camopi. Après ce long périple, l’arrivée à Trois-Sauts et ses hameaux reste un moment inoubliable : les pontons, les maisons et les carbets se dévoilent à chaque virage, les enfants rient et plongent dans le fleuve, des hommes partent à la pêche, des volutes de fumée s’élèvent dans le ciel. La vie de village s’offre au regard. Et en ce début du mois de mai, certains habitants s’activent particulièrement.

Pawey, encadré des deux

danseurs-piranhas.

promouvoir La diversité cuLtureLLe

En effet, pour cette “Année des Outre-mer en France”, la Maison des cultures du monde (MCM) a choisi de mettre à l’honneur la diversité culturelle des régions ultramarines en invitant dix danseurs-musiciens du Haut-Oyapock à représenter la Guyane à Paris en participant au 15ème Festival de l’Imaginaire. L’année précédente, Pierre Bois, conseiller artistique de la MCM et JeanUne saison en

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◄Flûtes ipilãylaãnga posées sur les capes en fibre de maho-cigare.

►Lors des séquences instrumentales, le rythme devient plus soutenu. ►La consommation de cachiri par tous, fait partie intégrante de la danse.

▼ Jérémie Mata, agent du Parc national tournant des images d’archive.

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Michel Beaudet, ethnomusicologue travaillant depuis plus de 30 ans chez les Wayampi, se sont rendus à Trois-Sauts pour proposer aux habitants de participer à ce spectacle parisien. Pour Jean-Michel Beaudet, cette participation dépasse le cadre d’une simple représentation : « Nous n’avons pas affaire à des artistes professionnels, ni à un groupe folklorique. Ces danses et ces chants ont encore cours et ont un sens dans la vie quotidienne. Il y a une dimension quasidiplomatique à tout cela ». En acceptant l’invitation, la troupe wayampi offre en quelque sorte un présent à la France. « Nous sommes dans un rapport qui pourrait s’apparenter à un échange de Nation à Nation », poursuit Jean-Michel Beaudet. Au-delà du spectacle, cette participation a bien pour objectif de rappeler au public que le territoire français abrite de nombreuses cultures et notamment amérindiennes. Cependant, organiser le déplacement de dix personnes, de leurs parures et de leurs instruments depuis Trois-Sauts jusqu’à Paris requiert un minimum d’anticipation. Outre le transport de

Trois-Sauts à Cayenne, la réservation des chambres d’hôtel et des billets d’avion, la validité des papiers d’identité ou encore des vaccins sont autant de tracasseries administratives qui peuvent rapidement devenir insurmontables si haut sur le fleuve. Tout comme l’obtention des permis les autorisant à voyager en dehors du département avec des pièces fabriquées à partir d’espèces animales inscrites à la Convention de Washington (CITES), telles les plumes de aras, de toucans, ou les carapaces de tortues. Pour faciliter cela, la Direction des affaires culturelles a apporté son soutien financier au projet, la Mairie de Camopi et le Parc amazonien de Guyane leur soutien logistique et administratif. Les préparatifs

Chaleureusement accueillie par les autorités coutumières, l’équipe du Parc amazonien de Guyane, venue aider à la préparation du voyage, a eu le privilège d’être conviée à la danse prévue le lendemain au lever du jour. À 7h30, sur la bute du hameau de Lipo-Lipo, les dix danseurs sont là, réunis autour de Jacky Pawey, chef coutumier de Trois-Sauts. « Jacky est celui qui a le plus d’expérience. Il a été désigné comme chef de la danse. C’est d’ailleurs lui qui mène la plupart des danses du Haut et du Moyen Oyapock. Il est un des yemi’aya, ou ‘Maître de musique’. C’est un titre que l‘on donne aux quelques rares hommes capables de prendre la responsabilité de mener ces grandes danses » commente Jean-Michel Beaudet. Les autres danseurs ont été choisis en fonction de leur maîtrise du répertoire et de leur appartenance aux différentes grandes familles du village. Rassemblés autour du cachiri (bière de manioc), ils font un point sur le déroulement de cette danse très codifiée, dont l’enchaînement des


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Wayampi

Amérindiens sur le haut-Oyapock Rétrospective historique par Françoise & Pierre GRENAND

Photos de Jean HurauLt : Retour en 1958

C

ontredisant l’image simpliste de peuples amérindiens victimes passives du système colonial, traditions orales et archives dessinent les contours de l’histoire des Wayampi. Cette longue aventure mérite d’être contée.

1690. Un peuple ripuaire*

Les Wayampi sont installés dans le bas Xingu, affluent méridional de l’Amazone. Cette région très anciennement peuplée abrite plusieurs ethnies tupi-guarani, vaste nébuleuse culturelle que le jésuite Betendorf estime à plusieurs dizaines de milliers de personnes. Ces grosses communautés agricoles disposent d’un potentiel halieutique considérable, en particulier dans les rapides de la Volta Grande. La tradition orale wayampi contemporaine en perpétue le souvenir au travers de danses propitiatoires, symboliquement dominées par ces énormes

poissons que sont le piraroucou (Arapaima gigas) et le piraiba (Brachyplatystoma filamentosum). Après avoir éliminé Flamands, Anglais et Irlandais, les Portugais confortent leur hégémonie dans la région à partir de 1636 en y installant quatre missions jésuites. Pendant un siècle, les Amérindiens seront tiraillés entre sédentarisation sur les missions (avec acculturation interethnique et pressions religieuses) et recrutement forcé par les autorités civiles portugaises pour le travail sur les plantations. Ils y répondent par la dispersion en forêt. C’est à cette époque que les Wayampi découvrent les outils métalliques et que naît l’extrême défiance qu’ils manifestent encore à l’égard de tout embrigadement missionnaire. 1736. Migration l’Amazone

Franchissant

au

l’Amazone,

la

nord

de

majorité

des

►1958. Haut Oyapock. Village Itoussansan. Des

hommes boivent du cachiri. Au premier plan, Pa’i Selo,Taméli, Nika et le chef Uwaïla.

◄ 1947 Groupe de

wayampi du Kouc en visite au village de Ulualï (source du Kuluapi).

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histoire Wayampi s’installe rive gauche, dans le bas Jari et le bassin du Maracá (actuel état d’Amapá). Attestée dans les archives, cette migration à travers une région contrôlée par des forts et des missions portugaises manifeste leur refus d’être enrôlés dans des conflits qui leur sont étrangers. Les Wayampi contemporains, qui ne nient pas leurs relations hostiles avec d’autres populations amérindiennes, présentent toujours leurs relations avec les Portugais comme empreintes de méfiance et d’hostilité. Leur mode de subsistance n’a pas changé.

En revanche, au cours de leurs raids vers le nord, ils s’accoutument à un nouvel environnement, les petits cours d’eau et les forêts de l’intérieur de l’Amapá. Les sources françaises les créditent d’armes à feu, d’utilisation plus dissuasive que cynégétique*. Même s’ils dépendent alors totalement des Portugais pour les objets métalliques et subissent encore de loin en loin l’influence missionnaire, leurs activités guerrières leur assurent une large autonomie.

1770. reconquête de L’autonomie poLitique

Estimée à 6 000 personnes, les Wayampi, poursuivent leur poussée vers le nord, avec une concentration majeure que les sousgroupes actuels situent au saut Kumakakwa sur le haut Jari. Vers l’est, ils s’étendent jusqu’à l’Araguari et au nord jusqu’aux sources de l’Oyapock. éloignés de la tutelle portugaise, ils guerroient contre des groupes karib, les Wayana et les Apalai, et absorbent les débris de petites ethnies désemparées. Pour des raisons sécuritaires, leurs villages

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DOSSIER chemin de fer

Entre rail et

forêt

Santana-Serra do Navio L’unique ligne de train en activité du plateau des Guyanes se situe au Brésil dans l’Amapa Texte de Muriel Guaveia & Photos de Karl Joseph

P

our comprendre un lieu, on prétend qu’il faut le visiter lorsque son climat est au plus extrême. L’origine de la phrase est attribuée à divers auteurs, qui vont de Stevenson à Jules Vernes. Une chose est sûre : quand on suit ce conseil, l’aventure est haute en émotions. C’est à cela que je pense tandis que nous prenons le taxi collectif pour aller de Cayenne à Saint-Georges sous Une saison en

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une averse diluvienne. Nous partons à la découverte de l’unique train du plateau des Guyanes, en Amapa, un état brésilien niché à la frontière de la Guyane française et du Suriname. Il paraît qu’un tortillard* y transporte minerais et passagers sur 193 kilomètres. Il relierait le port de Santana à Serra do Navio, une petite ville dans la forêt... Le mois de mai n’est pas la meilleure époque pour


voyages ◄Le train part de santana et file dans une

forêt amazonienne de plus en plus dense.

s’y rendre car c’est la saison des pluies, mais Stevenson et Jules doivent bien se marrer, là-haut. L’existence d’une telle machine en pleine Amazonie a de quoi faire rêver les amoureux du rail. En Amérique du Sud, le transport ferroviaire est rare. Plus encore dans cette zone à la nature impétueuse où l’entretien d’une ligne peut vite tourner

au cauchemar. Pourtant, le train a ici des supporters de poids : les compagnies minières, qui l’utilisent pour charroyer* des extractions de plusieurs tonnes. Ce sont d’ailleurs elles qui ont construit les deux seules lignes d’une région dont la surface avoisine celle de six hexagones. Le transport de passagers, lui, a été développé en annexe, comme une faveur aux locaux. Une saison en

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◄Maria, vendeuse dans le train, avec son fils adoptif Mateos. ◄Raimundo, agriculteur, rentre chez lui après

être allé à Macapa vendre ses fruits et légumes.

▼ Gare de Serra do Navio. Le train s’apprête à repartir vers Santana.

Oiapoque - Macapa

Le point de départ du train, c’est donc Santana, un des ports majeurs de l’Amazone. La ville se situe à environ 600 kilomètres de Cayenne. Hélas, entre Oiapoque et Macapa, 150 kilomètres de route sont en latérite, une terre rouge vicieusement collante. Sans surprise, notre bus, qui saute tel un cabri obèse au dessus des trous de la piste, finit par rendre l’âme en pleine nuit. Moteur cassé. Il faudra 18 heures avant qu’on ne vienne nous chercher. Entre temps, nous avons soif et conversons avec des Brésiliens tour à tour défaitistes puis révoltés. « Nous sommes loin du miracle économique dont on parle tant », se plaint Christianni, jeune sociologue qui revient de Cayenne. En effet, alors que le Brésil vit actuellement un développement insolent, avec des taux de croissance frôlant les deux chiffres, l’Amapa évolue à un tout autre rythme. Ici, les scandales d’abus de biens publics succèdent aux interpellations pour corruption et les perspectives économiques restent incertaines. Voilà dix ans que ce tronçon de route devrait être terminé mais les subventions qui devaient y être consacrées se sont évaporées. « Ça changera peutêtre avec le pont de l’Oiapoque mais j’en doute », déplore Mercia, une franco-brésilienne exaspérée par notre attente interminable. Quand nous repartons enfin, nous piaffons d’impatience. Il n’y a que trois départ par semaine pour Serra do Navio. Le prochain est pour demain, 7 heures. Vu les difficultés sur la route, nous risquons de le rater. Finalement, nous arrivons à Macapa à l’aube. Nous prenons aussitôt un taxi et nous retrouvons à attendre le train sous la bruine (la gare est inexplicablement fermée) avec un Brésilien visiblement saoul. Il vient de quitter son emploi et part retrouver sa femme et sa fillette. « Gagner sa vie, à quoi ça sert quand on est seul comme un chien ? » répète-t-il en boucle. Santana (ou presque) - Serra do Navio

Il est près de 9 heures quand le train, aux couleurs du drapeau américain, s’annonce enfin avec une sirène stridente. Pour la ponctualité, on repassera. Des employés d’Anglo-American – la compagnie minière qui a repris la ligne il y a quelques années nous dirigent vers un wagon presque vide. « L’autre voiture s’est remplie à Santana », expliquent-ils. Nous comprenons que le taxi nous a laissé dans une station secondaire. A notre décharge, nous sommes partis deux jours plus tôt et avons à peine dormi depuis 48 heures. Notre cerveau fonctionne au ralenti, un peu comme le convoi, qui peine à accélérer. Ce train existe depuis 1953. C’est la société américanobrésilienne ICOMI, aujourd’hui défunte, qui l’a fondée quand elle a reçu l’autorisation d’exploiter le manganèse trouvé à Serra do Navio pour une durée de 50 ans. ICOMI est intimement lié à l’histoire

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dossier CHEmIN dE FEr

histoire

Quand la Guyane voulait

son chemin de fer texte de Dennis Lamaison

enses développements de uites par l’étonnante activité et les imm « Parmi les découvertes modernes prod er la plus forte influence le, […] celle qui semble destinée à exerc l’industrie humaine depuis un demi-sièc s de la vapeur et son riété prop des ons […], c’est la découverte […] sur la marche à venir des civilisati française, 21 juillet 1832. ane Guy la de lle Feui » application aux travaux mécaniques.

1852

La Guyane devient une colonie pénitentiaire. Maurice Du Parc d’Avaugour, qui se dit comte et chambellan de l’Empereur d’Autriche, publie La France rendue florissante par la Guyane. Dans ce livre, il propose l’établissement d’un chemin de fer qui partirait de Cayenne et « traverserait le milieu de la Guyane française par une ligne aussi droite que possible pour aller toucher la Rio-Branco, à la limite occidentale du pays. » Les forçats qui exécuteraient le travail, ajoute-t-il, pourraient être surveillés comme les esclaves dans le Sud des états-Unis : « De grands et solides wagons, pourvus de fortes grilles, recevraient ces travailleurs pendant la nuit ; tandis que d’autres wagons, sortes de forteresses ambulantes, munies d’une légère artillerie, les suivraient avec leurs surveillants militaires. » Selon le comte, le bénéfice serait ainsi double : les bagnards rendraient l’argent « qu’ils coûtent au citoyen honnête » et 30 000 familles s’installeraient au bord de la voie. Plus pragmatique, le capitaine de vaisseau Bonnard, propose à la même époque un chemin de fer qui permettrait de passer le saut Toreppe, qui lui pose quelques difficultés lors de sa remontée de l’Approuague en mai 1854 : « Un chemin de fer de 1 000 mètres de longueur suffirait pour conduire les chargements dans la partie

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supérieure du fleuve » écrit-il dans son rapport.

1883

21 000 francs le km. Le conseil général de Guyane accorde à l’administration pénitentiaire la concession de 100 000 hectares de savane à Kourou, avec la promesse que cette partie de la colonie soit reliée au chef lieu par un chemin de fer. Par souci d’économie, l’ingénieur Suais, chef du service des travaux de la transportation, propose de construire une voie étroite sur l’accotement de la route coloniale. « A vrai dire, ce sera moins un chemin de fer qu’un tramway à vapeur, écrit en 1889 Trouillet, le rédacteur en chef des Tablettes coloniales ; mais le nom ne fait rien à la chose, et une pareille voie ferrée suffit amplement à tous les besoins actuels du pays. » Il est cependant beaucoup plus sceptique sur le trafic annuel, estimé par l’ingénieur à 12 000 voyageurs. « Ce chiffre, écrit-il, nous paraît excessif, eu égard à la faible population de la Guyane. » La dépense totale devait s’élever à 875 000 francs. « On doit espérer, écrivait Trouillet en 1889, que la construction de ces premiers chemins de fer aura pour conséquence un réveil de l’activité économique de la Guyane, et ouvrira pour cette France équinoxiale une ère de progrès, de prospérité et de richesse. » Un an plus tard le gouverneur Gerville-Réache mettait un terme au projet. Il déclarait le 5 novembre 1890 devant les conseillers généraux :


« Il n’y a vraiment pas lieu, pour le moment du moins, de songer à l’établissement de cette voie ferrée qui passe pour devoir régénérer la Guyane. […] Sur ce parcours de 42 kilomètres […] je ne crois pas avoir aperçu plus de dix personnes. Et c’était par un beau jour, la route était relativement en bon état. […] Eh bien, vraiment, Messieurs, quelque intéressants que puissent être les cultivateurs qui en bénéficieraient, on ne construit pas un chemin de fer pour les besoins d’une quarantaine de colons dont les produits consistent uniquement en couac et en racines. »

1886

Jules Leveillé appelle de ses vœux un chemin de fer qui permettrait aux forçats « de ne pas coucher sur les chantiers, mais de revenir chaque soir loger dans des maisonnettes confortables au bord de la rivière. » Le Blond, président du conseil général, présente pour sa part, un rapport sur une ligne côtière reliant Cayenne à Saint-Laurent du Maroni et des lignes de pénétrations courant perpendiculairement au littoral. La première pour les gisements aurifères de l’Ouest guyanais, les autres devant offrir un moyen pratique de tirer parti des caoutchoutiers, arbres à gutta-percha et autres cacaoyers…

◄▲Le train du Maroni, vers 1900. Au début du XXe siècle, le matériel roulant du bagne comprenait des wagons à marchandise, des voitures de voyageurs et trois petites locomotives Decauville, l’une de 12 tonnes et deux de 6 tonnes.

1890

40 000 francs le km. Les forçats posent une voie ferrée Decauville entre Saint-Laurent du Maroni et Saint-Jean. Petit, conducteur des Ponts et chaussées, en a déterminé le tracé de 16 kilomètres. Les travaux s’achèvent en 1897. Le chemin de fer, acheté d’occasion, était celui qui servait à relier entre elles les diverses sections de l’Exposition de Paris en 1889.

►Francis Lagrange. Musée

Franconie, Cayenne. Une saison en

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taperebá Brésil-Amapá

Un village au coeur du Parc national de Cabo Orange Les terres qui constituent le PNCO furent âprement disputées tout au long des siècles par les portugais, français, anglais et hollandais. Initialement, la région fut nommée“Cap Cécile” et, plus tard, “Cap de la Corde”. En 1625, Johannes de Laet, en hommage à la famille Orange, qui règne sur la Hollande depuis cette époque, renomma le lieu « Cap Orange », nom adopté ensuite par le Parc national de Cabo Orange (PNCO). Ce Parc a été créé le 15 juillet 1980, avec pour objectif de protéger les mangroves et les zones innondées à l’extrême nord du Brésil, dans l’état de l’Amapá, à la frontière avec la Guyane française, à l’embouchure du fleuve Oyapock. Il totalise une surface terrestre de 619 000 ha et une aire marine d’environ 200 000 ha. Ainsi, ce Parc possède la plus grande aire marine sous protection intégrale du Brésil. A l’invitation du PNCO, nous sommes partis à la découverte de cet espace naturel et de sa population.

►Zakaria cueille du wasaï* non loin de Taperebà. ►(à droite) Habitant du fleuve Cassiporé. Une saison en

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conservation

d

epuis quatre heures, Paolo et moi-même descendons le Cassiporé en pirogue, en direction de Vila Velha, première étape de notre parcours écotouristique. Paolo, mon guide pour ce voyage, est en service depuis quelques mois seulement, mais pas de panique, il est de la région. Au milieu des vrombissements du moteur 15 chevaux, il m’explique plus en détails le circuit touristique que le Parc tente petit à petit de mettre en place. « En saison sèche nous emmenons des groupe de touristes au sein du Parc. Nous faisons une randonnée en canoë et bivouaquons en forêt. Les participants sont triés sur le volet après avoir été inscrits sur une longue liste. Nous voulons faire du tourisme responsable ! »

arrivée à viLa veLha

Les touristes y feront un arrêt, notamment pour la boutique de souvenirs à la sortie du musée. Ici les habitants travaillent en collaboration avec le Parc. Certains font de l’artisanat, d’autres préparent du cacao. Les maisons sont toutes en bois et l’atmosphère est familiale. Un peu plus loin, un layo

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◄Préparation du wasaï dans la maison de Zakaria ▼Les habitants de Tapéréda dans le salon de Zakaria ▼Le wasaï blanc, c'est à dire la graine de wasaï sans son écorce.

n en forêt mène à un lac où il est possible de voir des caïmans. Paolo et moi dormirons non loin de là dans une vielle ferme à buffle, la dernière construction autorisée avant la limite du Parc. Avant, des constructions comme celle-ci, il y en avait un peu partout le long du fleuve. Tandis que nous nous attablons pour ouvrir nos rations militaires, Paolo m’explique que l’élevage des buffles laisse des pâturages sur lesquels la forêt ne repousse jamais. Le soir, tandis que le soleil décline sur ce paysage inondé, j'observe la charpente de la ferme, résultat du savoir-faire des caboclos*, les habitants du fleuve Caciporé. L’histoire de ces quelques familles retranchées dans une ville fantôme m’intrigue. Paolo tente de me répondre, mais rapidement notre anglais d’emprunt nous fait dériver dans une conversation pleine de quiproquos !

Taperebà

Il ne reste que 4 foyers sur la vingtaine d’autrefois. Des passerelles défoncées aux planches torses et glissantes relient entre eux les bâtiments délabrés. Un peu plus loin, nous voici chez Zakaria, le gardien de la base. Là, 10 personnes sont affalées sur deux canapés élimés, leurs regards convergeant vers la télévision, absorbées par les couleurs contrastées d’un yacht de milliardaire dans la baie de Rio. En cuisine, ça sent la fricassée. Zakaria arrive et attrape Paolo par les épaules. Nous sommes les bienvenus. Et nous voilà alors assis derrière un grand bol de wasaï fait-maison. Ici les habiles grimpeurs cueillent les graines en escaladant le palmier pieds nus, machette entre les dents.

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Après le repas, Zakaria ouvre un album photo et nous raconte l’histoire de Taperebà. Avant le village vivait du commerce avec les orpailleurs et les pêcheurs. L’ambiance alcoolisée de ces travailleurs de passage n’était pas que source d’agrément. Autrefois propriétaire de deux tapouilles de pêche, Zakaria se rappelle de l’arrivée des bateaux du Pará : « Le poisson n’était plus le même, il y avait trop de monde. Il fallait faire quelque chose… Je suis content maintenant de travailler à la protection du Parc, je ne pêche plus qu’à l’épervier pour nourrir la famille. » Zoom sur 30 ans de protection

Le PNCO est administré par l’Institut Chico Mendes de Conservation de la Biodiversité (ICMBio), une autorité fédérale qui fait partie du Ministère de l’Environnement. Il possède trois bureaux, un dans la ville d’Oiapoque, et deux à l’intérieur du Parc, à Vila de Taperebá, au centre-ouest du Parc, sur la rive gauche du fleuve Cassiporé, et à Vila do Cunani, au sud du PNCO, sur la rive gauche du fleuve Counani. Les principales activités de l’équipe de gestion comprennent la surveillance, l’éducation à l’environnement pour les communautés des environs immédiats du PCNO, et la recherche. Pour exécuter ces activités, quatre personnes du ICMBio sont à disposition. Il y a également trois membres d’équipage dans leur embarcation “Peixe Boi” et, lors de la période sèche, entre

▲Villa Taperebà sur le Cassiporé, et son ancienne église.

septembre et janvier, 21 gardes, employés temporairement, travaillent à prévenir et combattre les incendies forestiers. En matière de surveillance, la demande principale concerne la protection de son aire maritime, où il est interdit de pêcher. Cela aide à maintenir les stocks de pêche du littoral de la Guyane, car la frontière entre le Brésil et la Guyane est à peine à 2 miles nautiques ou 3,7 km de la limite de l’aire marine du PNCO. Cette petite distance, alliée à l’existence du courant des Guyanes, qui va du sud-est vers le nord-ouest,

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Norantea guianensis La liane & les oiseaux

Texte et photos de Tanguy Deville

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mâle

de guit-guit émeraude (Chlorophanes spiza).

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faune

▼Un


L

es plantes et les animaux diffèrent, en premier lieu, par leur alimentation. Les premières fabriquent leur propre matière organique grâce à l’énergie solaire uniformément répartie mais de faible intensité. Elles se nourrissent de substances communes, mais de faible concentration : CO2 atmosphérique, eau et sels minéraux du sol. Pour capter et concentrer cette énergie et ces nutriments, les plantes doivent avoir une surface aérienne et souterraine très vaste et fonctionner tant que la ressource est présente ;

Comprendre les oiseaux et leurs comportements passe ainsi par une connaissance du monde des plantes et du milieu physique qui lui a donné naissance (dimension spatiale). En fonction des grandes lignes évolutives dans lesquelles elles sont engagées, les espèces doivent trouver des adaptations pour contourner les contraintes auxquelles elles sont soumises (dimension temporelle). Ces adaptations prennent souvent la forme d’une coopération entre règnes, consciente ou non. Un bon exemple est fourni par Norantea guianensis, de la famille des Marcgraviacées, une liane commune en Guyane. Elle s’épanouit dans la canopée de grands arbres, où elle peut atteindre des dimensions considérables et concurrencer sévèrement le feuillage de son hôte. Comme pour toutes les plantes à fleurs, deux périodes de sa vie nécessitent une mobilité qu’elle n’a pas : la pollinisation de ses fleurs et la dispersion de ses graines. La pollinisation des fleurs

▲La

Norantea des Nouragues

s’est développée dans la canopée d’un arbre d’une cinquantaine de mètres. Tout au sommet, elle a évincé la plupart des branches de l’arbre et créé un tapis orange au moment de la floraison. L’inselberg est au second plan.

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la photosynthèse ne s’interrompt que la nuit. A l’inverse les animaux ne fabriquent pas leur matière organique. Ils la prélèvent en digérant des aliments à forte valeur énergétique mais parfois difficiles à trouver, plantes ou autres animaux. Ils passent ainsi, par rapport aux plantes, peu de temps à se nourrir. De cette première différence entre les deux règnes découle toutes les autres, dont trois facilement observables : la taille, la forme et la mobilité. Les plantes sont, en général, de grande taille, essentiellement faites de surfaces et fixes. Les animaux sont petits, en forme de volumes et très mobiles. La compréhension des écosystèmes nécessite l’étude de domaines variés et des relations qui les unissent dans l’espace et dans le temps.

La floraison est la sexualité des plantes à fleurs. Le rôle principal de la sexualité est de créer une diversité génétique sans cesse renouvelée, un des facteurs principaux permettant l’évolution des espèces. Plus les potentialités d’adaptation sont grandes chez une espèce, plus elle va pouvoir suivre les modifications du milieu, mieux résister à la compétition entre espèces, à la prédation... La sexualité permet une innovation constante  : la descendance est toujours différente de la génération précédente, génétiquement nouvelle, donc porteuse d’une potentielle évolution. Pour cela, il faut que la fécondation soit la fusion de deux génomes* issus d’individus différents. La plupart des plantes à fleurs sont hermaphrodites : un même pied porte les deux sexes, soit sur la même fleur, soit grâce à deux fleurs différentes. Malgré cela, elles sont généralement allogames : la fécondation, dans l’ovule (voir encadré p 74), doit se faire à partir du pollen d’un individu génétiquement différent. Norantea guianensis fonctionne ainsi : pour assurer le brassage génétique grâce à une pollinisation croisée, la floraison a lieu en même temps dans toute la forêt. Les lianes se couvrent de grandes


▲▼Un

mâle de guit-guit saï (Cyanerpes cyaneus), en haut, et une femelle de guit-guit émeraude, en bas, les deux espèces d’oiseaux les plusUne observées saison en lors de la floraison. Guyane 07

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technique

dossier AGrICULTUrE

agriCuLture

HMong

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Les secrets du grenier guyanais O riginaire du Laos, les Hmongs fuient le communisme et se retrouvent en 1975 dans des camps de réfugiés thaïlandais. Sous leur statut de réfugié politique, le Haut commissariat des nations unies pour les réfugiés leur permet d’être accueillis dans des pays occidentaux dont la France. En Guyane, quatre villages (Cacao, Corossony, Rococoua et Javouhey) représentent la communauté Hmong. A travers le charme paisible du premier village hmong de Guyane qu’est Cacao, nous allons vous raconter les secrets de son histoire agraire.

De 1977 à 1982 : l’installation des Hmongs en Guyane

En 1977, 506 réfugiés politiques hmongs originaires du Laos sont accueillis en Guyane avec l’idée précise d’aider à repeupler la Guyane et développer l’agriculture. A cette époque les Hmongs sont très mal accueillis par la communauté guyanaise, certains épisodes restent encore gravés dans l’esprit des anciens. Ils sont donc installés en quasi-autarcie dans une zone forestière escarpée, isolée de l’île de Cayenne, et qui forme l’actuel village de Cacao. Les collines de Cacao, censées leur rappeler les montagnes du Laos, devaient faciliter l’importation et l’adaptation de leurs techniques de production. Ces nouveaux arrivants bénéficient de 400 hectares en plaine à déboiser et à aménager. Les hmongs planteront principalement du riz, de la banane, de la dachine et de la canne à sucre. Les semences de légumes rapportées du Laos ne sont pas adaptées à la Guyane et les cultures maraîchères seront rapidement abandonnées pour se limiter à une agriculture de subsistance. A cette époque, ces exploitants ne connaissent pas l’existence des intrants (produits phytosanitaires et engrais) et n’ont aucune solution pour faire face aux nombreux ravageurs qui s’attaquent à leurs cultures. Dans ces conditions difficiles de production et de vie, au début des années 80, 40% des premiers migrants quittent la Guyane pour rejoindre les Etats-Unis et la métropole. En 1980, une coopérative d’état est instaurée pour s’assurer de la mise en valeur des terres agricoles. Sous son impulsion, et malgré le scepticisme d’un grand nombre de villageois, vont apparaître les premiers intrants sur Cacao, initialement pour la culture du riz puis progressivement pour le maraîchage. L’auto-suffisance alimentaire du village est rapidement atteinte et les premiers surplus vont être commercialisés sur le marché de détail de Cayenne. La coopérative obtiendra trois places qui bénéficieront à 90 familles du village. Les vendeurs présents sur le marché cernent rapidement les opportunités d’un marché peu achalandé en légumes et où le prix du kilo de riz importé est inférieur à leur coût de production. Cette période marque alors l’abandon du riz au profit des cultures maraîchères. Dans le même temps, la coopérative obtient un bail de 1 400 ha comprenant les terrains de la plaine, les collines et les éperons du

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▲Plantation

de

gingembre sur abattis-brûlis de M. Ly Gao You, président de l’association des Hmongs de Guyane.

►Culture de condiments

(persil ou ciboulette) sous serre de la famille Lau Su.

▼Bouturage dans le champ

de M. Heu Nda François, maraîcher sur Cacao.

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Massif de Cacao, et se chargera du partage des terres par tirage au sort entre les familles. Celles qui auront acquis les meilleures terres sont celles qui parviendront par la suite à se distinguer et à accumuler du capital. Un système en rupture avec l’abattis-brûlis traditionnel

L’individualisation des terres agricoles et l’entrée sur le marché marqueront une rupture avec la pratique traditionnelle de l’abattis-brûlis. Les caractéristiques du système de production post-forestier Hmong ne fonctionneront plus de la même manière que les systèmes d’abattis brûlis traditionnels itinérants puisque la mise en exploitation des parcelles cultivées aura pour objectif d’être définitive. L’abattis Hmong sera

fixe pour permettre le développement agricole de la région et ainsi l’augmentation de la surface utilisée. La mise en jachère* des sols pour la régénération forestière n’aura pas lieu et on lui préférera l’utilisation d’engrais ternaire* pour maintenir une fertilité productive et permettre, par exemple, la mise en place de vergers fruitiers sur de longues périodes. L’Abandon d’un système d’entraide et coopératif

La vente des premiers surplus rend un premier groupe d’agriculteurs commercialement autonomes dès 1985. Ils obtiennent l’ouverture de 30 places au marché de Cayenne. A cette période, les systèmes de culture s’intensifient, aidées par l’irrigation, et se diversifient avec l’importation des semences et des techniques venant de l’étranger (USA, Japon, Chine, France, Laos, Thaïlande, etc.). L’expérimentation paysanne est à cette époque importante pour trouver des variétés maraîchères adaptées au contexte local, mais également pour inventer de nouvelles techniques culturales. La fin de cette période sera marquée par la liquidation de la coopérative, dûe notamment aux échecs successifs des projets qu’elle a financés au début des années 1980 avec des subventions de l’état (buffles, riz, chevrettes). La dissolution de la coopérative et les perspectives qu’offre le maraîchage amènent de nouvelles familles hmongs à s’installer à Cacao. Le système coopératif communautaire est définitivement abandonné au profit d’un système individualiste. Les


agriculteurs deviennent tous concurrents entre eux sur les mêmes produits agricoles. Les importations de nouveau matériel végétal (ananas, ramboutans, cupuaçu) et les expérimentations paysannes vont permettre l’amélioration des techniques culturales. C’est à cette époque que les agriculteurs de Cacao introduisent notamment les techniques d’induction florale de l’ananas et de mûrissement du bananier, importées de Côte d’Ivoire et de Thaïlande. La concurrence accrue limitera de plus en plus les transferts de connaissance entre paysans, les innovations ou les nouvelles pratiques commenceront à être soigneusement gardées secrètes pour ne bénéficier qu’à ceux qui auront su trouver les méthodes ou les informations nécessaires pour adapter certaines pratiques. Les probLèmes Liés à L’intensification des systèmes de cuLture

Avec la modernisation des systèmes de culture, les Hmongs sont parvenus à accroître et à exploiter leurs surfaces agricoles disponibles. Dans ce contexte d’intensification des terres, les agriculteurs sont confrontés à de nombreux problèmes comme la fertilité des sols ou les pressions parasitaires. Les systèmes maraîchers ont continué à s’intensifier en plaine, jusqu’à atteindre huit cycles de laitue par an, on compte 3 à 4 passages d’engrais sur un cycle d’un mois. L’absence de rotation culturale entraîne une réduction de la fertilité des sols à un niveau tel que ceux-ci jouent simplement le rôle de support de culture, les éléments minéraux et nutritifs de la plante sont simplement apportés par le fumier et l’engrais. Aujourd’hui, quasiment toutes les cultures sont confrontées aux attaques parasitaires et aux ravageurs. La pression parasitaire est très forte et certains ravageurs développent

ENSEMBLE, CULTIVONS VOTRE AVENIR

des résistances. Par ailleurs de moins en moins de produits phytosanitaires sont disponibles et adaptés au contexte local. En effet, beaucoup de cultures tropicales se retrouvent sans usage de produits phytosanitaires autorisés. Monsieur YA m’explique : « Ici l’ananas, on le produit avec un traitement insecticide homologué à d’autres usages mais non autorisé sur cette culture, sans ça on perd 80 % de la récolte. » L’endémisme de certains ravageurs en Guyane, le manque d’intérêt des firmes phytopharmaceutiques sur des cultures dites “mineures” et la demande des consommateurs entraînent souvent des utilisations de produits homologués mais non autorisés sur certaines cultures. Les probLèmes de commerciaLisation

La période actuelle se caractérise également par la saturation du marché maraîcher où les invendus sont importants. Sur le marché

Contactez le CFPPA Tél : 05 94 38 71 46

FORMATIONS PAR APPRENTISSAGE rentrée 2011 CAPA Agriculture des Régions Chaudes CAPA Travaux Paysagers CAPA Travaux Forestiers FORMATIONS POUR ADULTES : Tourisme Vert, Transformation de produits fermiers, taille et soin des arbres Une saison en

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L’ agricuLture en guyane en quête d’autonomie et de qualité

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des pesticides interdits passent Les frontières

un proJet d’etat ambitieuX : ecophyto dom

Le retrait des 53 substances actives les plus préoccupantes et la réduction de 50% de l’usage des pesticides sont les deux volets principaux du plan Ecophyto DOM (déclinaison ultra marine du plan Ecophyto 2018), élaboré suite aux conclusions du Grenelle de l’environnement. En Guyane, ce plan a permis la mise en place de partenariats d’expérimentation (agriculteurs, techniciens, associations, chercheurs) dans l’ensemble des bassins de production. Des techniques innovantes permettant la réduction de l’utilisation des pesticides ont été imaginées : l’ensachage des ananas pour lutter contre un insecte (Strimon basilides) vecteur du champignon Fusariose, le paillage pour limiter l’utilisation d’herbicide, le chauffage par voie solaire de la terre (solarisation) pour détruire une bactérie du sol (Ralstonia solanacearum) très problématique en

Guyane. Autant d’initiatives expérimentales locales à tester et à vulgariser qui permettront ainsi de diminuer l’utilisation de certains pesticides homologués ou non. une prise de conscience

La présence des pesticides dans l’eau (herbicides) et dans l’alimentation (résidus de pesticides) n’est pas jugée préoccupante pour le moment au regard d’autres enjeux, comme le fait que 15 % de la population ne soit pas desservie par le réseau d’eau potable et que l’activité agricole ne suffise toujours pas à satisfaire les besoins de la consommation locale. Très peu de données officielles sont disponibles sur l’état de santé des applicateurs de produits phytosanitaires. Pourtant si un risque sanitaire existe aujourd’hui, il est bien du côté des agriculteurs guyanais.

dossier AGrICULTUrE

les utiliser, ils nous semblent moins efficaces. » En effet, malgré une meilleure connaissance des techniques de production au fil des ans, même les plus expérimentés ont du mal à suivre les évolutions des nouvelles réglementations sur les produits phytosanitaires. Les principaux conseils d’utilisation des produits sont apportés par les vendeurs eux-mêmes, quand cela est possible, car l’éloignement des distributeurs pour la zone de l’Ouest par exemple est un réel problème.

aLternatives

a

utosuffisante l’agriculture guyanaise ? Pas encore. Malgré les efforts des quelques 2 227 agriculteurs que compte le département et des structures qui les accompagnent, l’agriculture guyanaise est encore loin de nourrir toute la population. Selon nos calculs, en l’état actuel, si tous les guyanais voulaient se nourrir uniquement de produits locaux, il n’y aurait guère plus de 800 calories disponibles par jour et par personne, alors qu’un être humain a besoin d’environ 2 100 calories par jour. Et ce ne sont pas les embûches administratives liées à l’installation de nouveaux agriculteurs qui ont permis d’améliorer ces chiffres  : le nombre d’agriculteurs en Guyane a quasiment diminué de moitié entre 2003 et 2007, de même que le nombre total d’exploitations agricoles, passé de 1 490 en 2003 à 1 082 en 2007. En outre, selon les données de la Caisse Générale de Sécurité Sociale de Guyane, plus de 200 agriculteurs affiliés en Guyane ont plus de 55 ans et partiront en retraite dans les 10 années à venir. A l’inverse, la population guyanaise ne cesse d’augmenter, et devrait atteindre 342 000 habitants en 2030. Si l’agriculture guyanaise pêche par manque de quantité, les initiatives en faveur d’une meilleure qualité des produits se multiplient, pour favoriser l’émergence d’une agriculture respectueuse de l’environnement, mais aussi de la santé de ces travailleurs de la terre.

Heureusement, certains d’entre-eux innovent et tentent de trouver des alternatives aux pesticides, afin de tendre vers une agriculture locale d’excellence et soucieuse de son environnement, comme nous le montrent les exemples alternatifs de la page suivante. La recherche, source d’innovation en guyane ?

On entend souvent en Guyane que la recherche scientifique ne fait rien pour aider l’agriculture, ce qui est assez vrai aujourd’hui, mais se justifie au regard de la (suite p 86)

50 % des produits phytopharmaceutiques (appelés plus communément pesticides) utilisés en Guyane, d’après les contrôles du Service de l’alimentation (ex-Service de la Protection des Végétaux) de la DAAF, sont des produits illicites (interdits d’utilisation en France car non homologués). Le chiffre est important et laisse entendre que de nombreux agriculteurs peuvent encore se fournir en pesticides non autorisés via les pays frontaliers, à l’instar de cet agriculteur de l’Ouest : « Les produits sont moins chers et plus efficaces. Avant on utilisait des produits très efficaces (le benlate, peltar, R’bix), mais ils n’existent plus dans le commerce. Aujourd’hui il y a de nouveaux produits homologués mais on ne les connaît pas. Le commercial nous les propose mais comme on n’a pas l’habitude de

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Coopérative - Biologique - Cacao

a l t e r n at i ve Bientôt du fromage de chèvre en guyane par Mélanie Fontaine D’ici la fin de l’année 2011, André Silva Soares, premier éleveur laitier caprin de Guyane, installé à Nancibo sur la commune de Roura depuis 2007, espère pouvoir faire goûter aux guyanais ses fromages de chèvre frais, mi-secs ou secs. Mais de la qualité et de la quantité de lait produit dépend la réussite de son projet. Il a déjà en sa possession un cheptel de 20 chèvres et de 3 boucs. La première saillie de ses chèvres a lieu en avril 2011 et le technicien a conclu à un bon taux de réussite, qui tient pour majorité à la conduite d’élevage adoptée par cet éleveur, l’agriculture raisonnée (bien-être animal, gestion des pâturages et des surfaces fourragères). Et l’agriculture biologique ? André Silva Soares y pense. Mais la procédure administrative est longue. A ce jour il ne détient pas encore la totalité du foncier qui lui a été accordé. Quand ce sera le cas, son exploitation pourra notamment devenir presque totalement autonome en fourrage. Photo M. Fontaine. Contact : PNRG – ADL de Roura - m.fontaine.pnrg@gmail.com - 0594 27 05 47

Hugues Bergère, éleveur bio par Eudoxie Jantet Eleveur en Guyane depuis 1976, hugues Bergère a converti son exploitation à l’agriculture biologique en 2008. Depuis, pour ses 400 buffles et zébus, fini les médicaments allopathiques et place à l’homéopathie. L’essentiel de leur alimentation est constituée par l’herbe de la prairie, où désormais plus aucun herbicide n’est répandu. Et les rendements pour l’éleveur restent les mêmes qu’avant. Jusqu’au supermarché ou sous le couteau du boucher, en passant par l’abattoir, tout doit être certifié bio par Ecocert, l’organisme qui opère actuellement en Guyane. Dans son sillage, hugues Bergère a entraîné sa femme et sa fille à se convertir elles-aussi à l’agriculture biologique. Car selon ses propres mots, « le bio c’est plus agréable ». hugues a également créé la coopérative agricole Bio Savane, qui réunit 11 exploitations réparties sur 3 communes, Mana, Régina et Sinnamary. Photo Xavier Remongin. Site internet : http://www.bio.savane.sitew.com/ L’association aux Paniers Citoyens ! par E.J. Cette association invite les habitants de la ville spatiale, Kourou, à faire jouer le pouvoir de leur fourchette pour se réapproprier leur alimentation et soutenir une agriculture paysanne, socialement équitable et écologiquement saine. A l’image des AMAP (Associations pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne) en métropole, l’association Aux Paniers Citoyens a créé en 2009 un réseau de distribution mettant en relation un agriculteur bio et des consommateurs. L’agriculteur partenaire de l’association est Charles Carbo, adhérent de la coopérative Bio Savane à Sinnamary. Chaque jeudi, il distribue 50 paniers de fruits et légumes de saison au prix moyen de 15 €, contre 22 paniers hebdomadaires en 2010. Conformément au principe des AMAP, chaque consommateur est lié à ce producteur par un contrat de 6 mois. Ainsi, le consommateur s’engage économiquement et moralement en étant solidaire de l’agriculteur en cas d’aléas de production. A l’avenir, l’association espère pouvoir distribuer du miel, des œufs et de la viande bio (buffle et volaille essentiellement), si elle arrive à mettre en place une procédure respectant la chaîne du froid. Contact : Pascale Huysseune - Présidente - pascale@pause-canopee.com - 0694 28 02 07 Valoriser les palmiers tropicaux par Caroline Varin Au village bushinengue de Charvein à Mana, Doeglas Jozef remet à l’honneur les palmiers tropicaux, dont la culture peut être qualifiée de biologique. L’agriculteur possède un terrain de 5 hectares qu’il a mis en valeur avec 2 hectares de citronniers, un hectare de wassaï en sol inondé, un hectare de cupuaçu et un hectare avec différents palmiers de Guyane (périmètre mis en place en collaboration avec le CIRAD il y a une dizaine d’années afin d’étudier le cycle de culture de ces essences). Côté préservation de l’environnement, ces palmiers étant adaptés aux conditions locales, Doeglas Jozef n’a besoin ni d’engrais chimiques ni de pesticides. Un paillis de feuilles mortes issues de l’exploitation au pied de chaque arbre fait office d’engrais naturel. Actuellement l’agriculteur ne valorise que le wassaï avec lequel il fabrique un jus artisanal commercialisé en vente directe aux particuliers. Pour les autres palmiers, il faudra attendre : sur la parcelle test, le wassaï et le parépou ont une bonne capacité de production, tandis que le comou et le patawa sont des espèces sauvages dont le cycle de culture n’est pas encore maîtrisé. Photo C. Varin. Contact : GDA Mana- damana@gmail.com - 0594 34 44 90

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o - agroforesterie - Miel - Vanille

es

agricoles

Le cacao bio de régina par Marion Briswalter Dans les sous-bois du bas-Approuague, Olivier Dummett ramasse manuellement depuis 2003 des cabosses de Forastero. Après un séchage des graines et une fermentation artisanaux, la transformation suit les principes des chocolatiers allemands, et les bâtons de cacao d’Olivier Dummett sont certifiés biologiques. En 2009, il a produit 300 kg de pâte de cacao. Cet homme, qui se revendique « agriculteur » et se qualifie « avant tout [comme] un homme des bois », a simplement eu l’idée de valoriser des cacaoyers qui poussaient naturellement dans les alentours du bourg de Régina et il a obtenu une concession pour plusieurs années. Mais suite à une baisse du rendement des cacaoyers constatée depuis deux ans, le producteur prévoit « un gros travail d’agroforesterie » pour augmenter la luminosité, facteur de production des cabosses. Et pour mieux faire connaître son entreprise et sa passion, il est désormais possible de visiter l’atelier de transformation d’Olivier Dummett, grâce à une collaboration avec l‘écomusée de Régina. Photo M.Briswalter. Contact : Olivier Dummett – Cacao d’Amazonie olivier.dummett@orange.fr - 0694 42 29 22 Vanille : les engrais naturels c’est possible ! par C.V. Dans une sorte de jardin créole autour de sa maison, Xavier Desbois cultive deux hectares de vanille ainsi que différentes essences fruitières comme le cacaoyer, le bananier ou la canne à sucre. Afin de pratiquer une agriculture respectueuse de l’environnement, il teste différentes techniques culturales. Il utilise notamment comme engrais une technique amérindienne ancestrale : de la terre noire (terra preta), mélange de charbon de bois et de matière organique, est répandue au pied de la plupart des plants. Et sur certains pieds de vanille, il a épandu du BRF (bois raméal fragmenté), un mélange de bois frais broyé, qui offre une fertilisation naturelle, une bonne rétention en eau et une couverture au sol empêchant la pousse des mauvaises herbes. Xavier Desbois a également un petit poulailler qu’il déplace sur son terrain afin de l’enrichir en fumier de poule. Au final, les plantes sont résistantes aux attaques des ravageurs. Photo C.Varin Contact : GDA Mana - gdamana@ gmail.com - 0594 34 44 90

Les abeilles de la biodiversité par E.J. Depuis quelques années, même les coriaces abeilles tueuses (aussi appelées abeilles africanisées) de Guyane produisent de moins en moins de miel, du fait des maladies dont elles sont les victimes et des nombreuses pollutions modernes (pesticides, ondes diverses, etc.). L’Association des apiculteurs de Guyane, créée il y a plus de 3 ans et qui regroupe une trentaine d’apiculteurs, œuvre désormais à remettre sur pied la filière, grâce au soutien du Parc naturel régional de Guyane. Actuellement la production de miel en Guyane n’atteint pas encore une tonne par an, alors que le marché potentiel est important : 14 tonnes de miel sont importées chaque année. Contrairement au miel venu de l'extérieur du département, le miel guyanais reste encore relativement bien protégé des pesticides et autres insecticides qui peuvent se concentrer dans ce produit très prisé, car les ruches ne sont pas traitées et sont souvent placées à plus de 5 km des zones agricoles. Certaines ruches contribuent toutefois à polliniser les vergers, ce qui augmente la production de fruits d'environ 30 à 50 % et permet d’obtenir, par exemple, du miel d’agrumes. Contact : Jacques Gry – Président - Api973@hotmail.fr 0694 22 22 99 Photo API 973

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dossier AGrICULTUrE

histoire

retour sur Les rêves perdus DE L’AGRICULTURE GUYANAISE

D

epuis que l’état a commencé à intervenir en faveur de l’agriculture en Guyane, depuis les premières stratégies de colonisation jusqu’à nos jours, de nombreux projets de plus ou moins grande envergure se sont succédés. Des objectifs ambitieux, des investissements publics considérables, l’appui des organismes de recherche, mais presque toujours des échecs pour solde de tout compte. Et l’agriculture de Guyane ne nourrit pas sa population en 2011, alors que la plupart des projets agricoles avaient pour objectif l’exportation… Nous souhaitons revenir ici sur cet historique jalonné d’espoirs et de désillusions, comprendre l’histoire pour envisager, si possible, de ne pas reproduire à l’avenir les erreurs du passé. La logique de développement qui amènerait à commencer petit pour mieux grandir ensuite n’auraitelle pas sa place en Guyane ?

court historique des échecs guyanais Jusqu’en 1950

La première grande tentative de mise en valeur agricole peut être datée de l’année 1763 et attribuée au ministre de la marine, Choiseul. L’un de ses objectifs est d’approvisionner les Antilles en bétail et

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cultures vivrières. “L’expédition de Kourou” rassemble plus de 10 000 volontaires venus de France et d’Allemagne, attirés par les promesses d’eldorado. Mais après quelques années le bilan est lourd : quelques centaines d’installations seulement, contre près de 6 000 morts et 3 000 rapatriements. Dans les années 1820-1830, les gouverneurs décident de faire de la Guyane une colonie sucrière, sur le modèle antillais. En 1836, 1  600 hectares sont dédiés à la canne sur les 12 000 mis en culture. Mais les propriétaires des Habitations négligent les productions vivrières pour les 18  000 esclaves de la colonie, et la période est marquée par des disettes importantes. Bien avant l’abolition de l’esclavage, les Habitations sont pour la plupart en déclin. Après 1848, les colons décident de recourir à l’immigration étrangère pour remplacer la main d’œuvre servile. De 1855 à 1877, ils vont ainsi recruter plusieurs centaines de Madériens et de Chinois, 2 000 Africains et près de 9 000 Indiens (les coolies) pour l’agriculture. Plus de la moitié des Indiens vont mourir en Guyane en l’espace de vingt ans, notamment de mauvais traitements. Les survivants seront recrutés sur les placers pour la recherche de l’or. Aucun développement agricole

ne résulte non plus d’un siècle de colonisation pénitentiaire, et les quelques concessionnaires agricoles du Maroni ne produisaient même pas de quoi nourrir les 5 à 6 000 bagnards présents en Guyane. En 1903, suite à l’éruption de la MontagnePelée en Martinique, le ministère des colonies prévoit d’installer 4  000 familles d’exploitants agricoles en Guyane. Ils ne seront finalement que 300, fournissant néanmoins le marché de Cayenne pendant quelques années en fruits en légumes. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, la Guyane comptait environ 20  000 habitants pour 2 500 ha cultivés. Le pLan vert et L’eLevage bovin

D’abord désigné comme “plan global de mise en valeur de la Guyane”, il devait s’appuyer sur 3 piliers : pâte à papier, immigration et agriculture, pour créer 12  000 emplois. De grosses unités de production de pâte à papier étaient prévues, autour de vastes opérations de déboisement (on parle de concessions de 300 000 ha). Une partie des zones déboisées devait être replantée en essences adaptées, le reste étant valorisé par l’agriculture afin de satisfaire le marché local et d’exporter (viande, riz, soja, citrons verts). Il s’agissait


La folie des grandeurs ? de créer 300 exploitations (dont 150 en viande bovine) et mettre en valeur 18  000 ha. Cela devait être permis par des moyens importants : près de 60 millions de francs d’investissement, des prêts bonifiés, des aides directes, de l’encadrement technique, des coopératives, des fermes pépinières et l’appui des chercheurs. Mais à l’enthousiasme suscité en France par le projet (début 1975, le secrétariat d’état aux DOM-TOM recensait déjà 28  000 candidatures) répond un tollé en Guyane contre cette vague d’immigration non choisie. Peu après, avec la baisse du cours mondial du papier, les papetiers français et américains se retirent du projet ; l’élevage bovin devient alors malgré lui le symbole d’un plan vert essentiellement agricole, avec la riziculture ou l’élevage de chevrettes (voir encadré). Les surfaces défrichées pour l’élevage, entre 1976 et 1985, atteignent 7  000 ha. 255 millions de francs de subventions sont distribués entre 1976 et 1984, auxquels il faut ajouter 198 millions de prêts. Des fermes d’état sont construites, pilotées par l’INRA (Institut national de la recherche agronomique) et le CIRAD (Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement), et une cartographie des sols est menée sur tout le territoire par l’ORSTOM (Office de la recherche scientifique et technique outre-mer).

Mais rapidement les difficultés techniques (importation d’animaux, maladies, prédation) et économiques (délais et exigences des financeurs) mettent à mal les bonnes intentions des nouveaux installés, le plus souvent pauvres et peu formés. Et lorsqu’en 1985 le gouvernement, devant l’évidence de l’échec et la faillite de la coopérative, décide d’interrompre ses aides, une dizaine d’éleveurs, parmi les 150 bénéficiaires des aides, sont réellement en situation de production. Et il faudra plus de dix ans de plans de restructuration et de missions d’expertise pour clore le sujet et annuler des dettes, dont la plupart resteront impayées, marquant l’abandon de l’agriculture guyanaise par les banques. L’écart le plus important entre le projet initial et sa réalisation concerne la répartition des animaux entre les éleveurs : peu ont réussi, mais ils ont constitué des troupeaux plus importants que prévus. Et une vingtaine d’éleveurs détient aujourd’hui plus de 80% du cheptel guyanais.

▲Les

pinèdes à

l’abandon du projet de pâte à papier en 2011 à Sinnamary.

◄Vestiges de la ferme d’état de St-Elie.

du temps et de L’obJectivité

En 1992, Vissac & Viger (INRA) tiraient un constat amer, mais qui semble encore aujourd’hui pertinent, sur le développement agricole guyanais : « Aucun de ces projets n’a été vu dans la durée ni à partir d’un diagnostic objectif […] Aucune de ces opérations n’a de plus donné lieu à bilans et critiques, en raison pour partie de

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Nouragues une sentineLLe

face aux changements du climat n

▼Localisation de la réserve naturelle des Nouragues.

Cayenne

Régina

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otre climat change. Et même si le scepticisme, du moins quant aux causes de ce changement,est encore de rigueur dans certaines sphères, les faits sont là. Les indicateurs de ces changements sont nombreux et les recherches en cours montrent que cette crise ne représente pas une abstraction lointaine, mais bien un phénomène concret, actuel, dont les effets sur les organismes vivants peuvent déjà se mesurer. Eloignons-nous un instant de la Guyane pour des latitudes plus élevées. Dans les régions tempérées de l’hémisphère nord, de nombreuses espèces végétales et animales étendent doucement leur aire de répartition vers le nord. Les oiseaux pondent de plus en plus tôt au printemps, l’émergence des papillons et les spectaculaires floraisons alpines sont de plus en plus en précoces. Les grenouilles et les crapauds quittent leur retraite d’hiver pour rejoindre les mares et se reproduire bien plus tôt qu’au début du siècle... A priori, pas de quoi fouetter un chat ? Il est vrai que par le passé, les organismes ont vu leur répartition se déplacer du nord au sud et du sud au nord au gré des périodes glaciaires et interglaciaires. Cela fait des millions d’années que ces cycles rythment la vie et les derniers millénaires ont été particulièrement riches en

évènements climatiques. Il est également admis que ces bouleversements du climat, en poussant à l’exil, éclatent les aires de répartition des espèces et isolent les populations. Ces changements représentent l’un des principaux moteurs de la spéciation, c’est-à-dire de la genèse des espèces. Ils créent de la biodiversité. Oui. Mais sur des millénaires. Et encore faut-il que les espèces puissent trouver refuge dans des zones favorables. Sinon, c’est l’extinction. Depuis deux décennies, les changements climatiques ont non seulement modifié le rythme de vie des grenouilles ou des papillons des zones tempérées, mais ils sont fortement mis en cause dans la disparition d’espèces tropicales. Car l’histoire qui nous intéresse se déroule sous les tropiques. Prenons l’exemple des amphibiens. C’est un formidable cas d’école, mais une bien triste histoire. Un tiers des 6300 espèces est sérieusement menacé. La destruction des habitats est directement responsable de l’effondrement de certaines populations, mais les changements climatiques inquiètent encore plus les scientifiques et les environnementalistes... L’aire de répartition d’une espèce est déterminée non seulement par la présence d’habitats favorables, mais également par la combinaison


biodiversité spécifique de conditions environnementales, comme la température et la pluviométrie. Avec les changements climatiques, ces conditions favorables regroupées dans une “enveloppe climatique” se déplacent (vers le nord, le sud, en altitude...). Les animaux intimement liés à une enveloppe climatique doivent donc migrer avec elle pour éviter l’extinction. C’est à ce moment précis de l’histoire que l’effet conjugué de la destruction directe de l’habitat et des changements climatiques va devenir extrêmement préoccupant. Penchonsnous sur l’avenir des espèces restreintes à des zones protégées entourées d’habitats dégradés. Lorsque la température augmente ou que la pluviométrie diminue, l’enveloppe climatique s’éloigne et les espèces se retrouvent piégées. Dans l’impossibilité de migrer, elles sont condamnées à disparaître. Ce phénomène commence à être observé dans les zones tropicales et il va probablement se généraliser au cours du siècle. On considère d’ailleurs que l’impact des changements climatiques sur la biodiversité surpassera la destruction directe des habitats naturels d’ici la fin du siècle. La manifestation la plus

évidente de ce processus est visible dans les forêts tropicales à nuages. Ces forêts montagnardes baignent constamment dans une brume nuageuse. Les études scientifiques ont montré que la déforestation et de petites modifications de la température de surface de l’océan peuvent provoquer l’élévation de la couverture nuageuse. La brume disparaît ; le sous-bois s’assèche. Les populations d’espèces montagnardes déclinent... Mais les changements climatiques peuvent également avoir des effets plus directs sur les amphibiens. Des sécheresses accrues entraînent l’évaporation prématurée des mares de

▼La zone de recherche autour de l’inselberg à partir d’une illustration du “Guide des réserves naturelles de Guyane” DIREN 2008, ouvrage col.lectif, sous la direction de Mael Dewynter de l’ ONF, illustration P-O Jay.

camp inselberg

camp pararé / copas

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natural

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cuLture

«

Fascinant, original, très recherché »… ce sont les mots des spectateurs suite aux défilés de Natural Tribal. Dérangeant aussi, car le groupe ne fait pas les parades du carnaval de Guyane dans le but de remporter des prix. Ce qui compte pour Natural Tribal c’est de marquer les esprits, faire passer des messages et alerter le public guyanais tout en lui offrant un beau spectacle. Nous sommes allés à la rencontre de ce groupe de carnaval hors-norme et nous avons essayé de comprendre son organisation, son fonctionnement et ses motivations. Natural Tribal n’existerait pas sans son fondateur Tony Riga. Mais qui est ce personnage emblématique, acteur désormais incontournable du carnaval guyanais ? L’entretien qu’il nous a accordé nous permet de vous faire découvrir comment, à partir du génie créateur d’un seul homme, le groupe Natural Tribal est devenu si fameux aujourd’hui. Tony Riga est un enfant de la Guyane, il y a grandit et s’est nourri de sa richesse et de sa diversité. Après une scolarisation classique à Cayenne, Tony se lance dans un CAP menuiserie avec un goût déjà très prononcé pour le travail manuel et la création artistique. Il fait très rapidement

ses preuves et la singularité de ses œuvres attire l’attention. Tony se lance dans la vie active en réalisant des commandes d’agencement de cuisines et de chambres à coucher en Guyane. En 1990, le jeune créateur guyanais décide de partir à la conquête de la capitale métropolitaine. A Paris, plusieurs grandes maisons telles que Chanel, France telecom ou encore EDF font appel à ses services pour l’agencement de leurs locaux. A partir de 1994 il entre au centre Pompidou pour la création d’une exposition. Il y réalisera plusieurs travaux en free-lance jusqu’en 2002 date à laquelle il est embauché comme régisseur encadreur pour les œuvres du centre, poste qu’il occupe toujours actuellement. Durant ce temps, Tony expérimente plusieurs domaines artistiques tels que la peinture et la sculpture mais aussi la création de vêtements dans lequel il trouve son épanouissement. Toutefois, la Guyane est à Tony ce que la muse est au poète et bien que sa vie se déroule en métropole, son cœur est attaché à sa terre natale. Aussi dès 1998, Tony décide de mettre son talent au service des guyanais et fait son entrée sur la scène du carnaval. à partir de cette première participation, il fait preuve d’une créativité visionnaire et remporte le prix du costume le plus original en présentant

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« le guerrier du futur ». « Au début j’étais tout seul, et puis j’ai demandé à quelques potes de défiler avec moi, nous étions 3, et de 3 nous sommes passé à 25 en 1999, de 25 à 67 en 2008 et de 67 à une centaine en 2010. » Il crée l’association Natural Tribal en 2001, celle-ci a d’emblée une vocation artistique et environnementale et puise son inspiration à la source des civilisations premières et de la nature. L’originalité et la beauté des spectacles présentés par le groupe le rendent rapidement populaire et par deux fois il est sélectionné pour faire le roi Vaval (2001 et 2010), pierre angulaire du carnaval guyanais. Engagés protecteurs de la nature, les tribaliens puisent leurs matières premières en récupérant tous déchets sauvages tant naturels qu’industriels. A l’instar de Tony qui « part en forêt, sélectionne, regarde les feuilles bouger et évoluer et prélève dans ce panel avec l’idée du costume », la tribu imite ces gestes et collecte par la même occasion les déchets humains laissés ça et là. « Une fois tout cela récolté, séché ou autre, la féerie se met en place, je mets en vie tout ce que je touche. » Et c’est bien grâce à l’inspiration de cet artiste visionnaire que la tribu arrive à présenter chaque année un spectacle qui laisse rêveur et qui rallie toujours plus de nouveaux adeptes. Tout défilé organisé par Natural Tribal raconte une histoire sur la Guyane et le monde actuel en dénonçant le monde consumériste. La tribu démontre lors de ses parades qu’il n’est nul besoin d’acheter pour créer, il suffit de ramasser, le bon comme le mauvais que nous trouvons autour de nous. Chacun s’enduit le corps de glaise, mais cette terre de Guyane n’est pas sale, nous dit Tony, « les ordures, ce sont nos ordures et si on ne veut pas avoir des ordures il ne faut pas les laisser dans la nature. Je ne peux pas m’amuser alors que ma nature est salie, le carnaval est aussi fait pour dénoncer les choses. »

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►bélvolobéf, personnage généralement craint

et qui fait peur, a été quelque peu revisité. tony a choisi de lui faire porter les cornes sur le dos pour accentuer le rapport à l’infidélité et au déshonneur qu’il engendre, en accord avec le proverbe : kôrn pa tro lou pou béf !

Chaque adhérent à l’association partage ces préoccupations. Sous l’impulsion de Tony le groupe rassemble chaque année de nouveaux acteurs qui viennent enrichir de leurs tempéraments Natural Tribal. Chaque tribalien se reconnait enfant de la nature et peut donner libre court à son aptitude créatrice. L’engagement de Natural tribal pour la défense de la nature ne se limite pas à la seule saison carnavalesque. Depuis 2009, le groupe participe à plusieurs manifestations valorisant les déchets, le recyclage et l’environnement avec des groupes comme l’ADEME et la Sepanguy. En parallèle, l’association a aussi pour objet la promotion et l’encouragement à la créativité. Pour ce faire, elle met à disposition son local pour la création d’ateliers à vocation artistique et culturelle. Natural tribal participe aussi à des spectacles de scène comme dernièrement l’Opéra Amazonia. Aujourd’hui Natural Tribal n’est plus uniquement un groupe de carnaval, il s’agit bien d’une organisation culturelle engagée, à vocation artistique et environnementale. petit tour dans La ruche

A l’intérieur des murs du nouveau local Natural Tribal se cache une sorte de ruche. Pendant carnaval, la tribu s’active avec frénésie pour préparer le défilé. Certains déchargent des tas de végétaux fraichement ramassés non loin de là, d’autres ramènent des matières un peu moins naturelles (ferrailles, plastiques, cartons, tissus…) récoltées chez eux, au bord des routes, dans des décharges sauvages, à la déchetterie. Tout va servir, à Natural tribal rien ne se perd. Sous l’œil avisé et critique de Tony, Gérard (Président) et Patrick (vice-président), chacun réalise son costume, s’affaire à aider son voisin, regarde un costume en cours de réalisation qu’il va falloir retoucher pour

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Semestriel, Une Saison en Guyane N°7  

Une saison en Guyane est un magazine sur la Guyane, et toutes les Guyanes depuis l'Amazone jusqu'à l'Orénoque. Biodiversité, conservation, c...

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