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Rose SANG

C

hantier forestier de la crique Serpent, Maroni, 1er février 1913

« Une odeur poignante de rose et de musc sort de la boue remuée par le piétinement des hommes. Le contremaître bourru donne des ordres. — Hardi, fainéants, hardi, les gars... Le tronc de bois de rose, lourd de trois tonnes, halé par vingt forçats, est enfoui dans le marais et glisse sous dix centimètres de vase. Arcboutés à la cordelle, les bagnards geignent et tirent, nus et gluants. L’arbre odorant, blessé par les crochets qui l’entourent, saigne un abominable parfum de tubéreuse. » Jean Galmot, Quelle étrange histoire, 1918. Un arbre de près de trente mètres tomba dans un immense fracas, emportant avec lui les arbustes alentour. Plus loin, les bûcherons, torses nus, abattaient leurs haches sur un autre géant. Des scieurs de longs travaillaient une grume. Des forçats hissaient d’énormes bûches sur leurs épaules et parcouraient plusieurs centaines de mètres sur le layon menant au fleuve avant de les laisser tomber lourdement à terre. Un nouveau relayeur soulevait alors ce poids mort pour terminer cette course sans victoire. D’autres s’y prenaient à deux pour transporter des billes de bois monstrueuses pouvant broyer leurs pieds au moindre faux pas. Le contremaître qui œuvrait tel un chef d’orchestre pour tenter d’organiser le chantier ne créait qu’une mélodie du chaos. — Un spectacle magnifique, n’est-ce pas ? L’homme qui s’était adressé au commissaire était assez grand, sec, nerveux. Le visage taillé

à la serpe. — Magnifique, je ne sais pas, mais impressionnant, c’est certain, monsieur... ? — Jean Galmot, répondit ce dernier. Périgourdin de naissance, mais guyanais de cœur, et administrateur de la Société des Mines d’or du Maroni. Ils échangèrent une poignée de main. — Je suis désolé que nous nous rencontrions dans un tel moment, commissaire. On ne parle que de vous. Un ancien des brigades de Clémenceau1... Vous avez fait vite. — J’étais à Saint-Jean quand la nouvelle est arrivée et j’ai pu profiter de la chaloupe à vapeur de l’Administration pénitentiaire. Vos hommes m’ont déjà raconté leur version des faits, mais je souhaiterais connaître la vôtre. — Ecoutez, j’en sais sûrement moins que vous. Je viens également d’arriver. J’étais dans un camp plus haut sur le fleuve où j’inspectais les scieries mécaniques. Une altercation a eu lieu hier soir entre le capitaine Bixier et le libéré Maintéger, je ne sais pour quelle raison. Le premier convoyait mes bois de rose à Cayenne avec sa goélette tandis que le second faisait office d’aide-contremaître. Ce matin, Bixier était retrouvé avec la lame de Maintéger plantée dans la poitrine. Mais allons voir la scène du crime. Le macchabée était dans sa cabine, sur la goélette amarrée au bout d’un ponton effondré. Il avait un poignard enfoncé jusqu’à la garde dans le thorax. Si ce n’était la mare de sang qui s’était formée sous son hamac, on aurait pu croire qu’il dormait. Sur le manche en bois de rose du couteau se lisait 1Les futures brigades du Tigre créées en 1907

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Guyane 16

Une saison en Guyane n°16  

Une saison en Guyane est un magazine sur la Guyane, et toutes les Guyanes depuis l'Amazone jusqu'à l'Orénoque. Biodiversité, conservation, c...

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