Page 1

ej

en jeu une autre idée du sport la revue de l’UFOLEP

Octobre 2018 - N° 33 - Prix 3,50 €

INVITÉ Nicolas Delorme

COMMENT LES

ÉMOTIONS SPORTIVES

NOUS CONSTRUISENT


édito

L’Ufolep, plus que jamais multisport

Philippe Brenot

Par Natacha Mouton-Levreay, vice-présidente de l’Ufolep chargée du secteur « sport éducation »

I

dentité première de notre fédération lors de sa création il y a 90 ans, le multisport n’a cessé d’évoluer, en prenant des formes différentes. Hier, les foyers ruraux et les amicales laïques créaient, d’une année sur l’autre, de nouvelles sections afin de répondre à la diversification des activités sportives et aux demandes de leurs adhérents. Aujourd’hui, nos écoles de sport s’adressent aux plus jeunes, des associations proposent aux licenciés adultes des pratiques complémentaires de leur activité principale, et d’autres jouent pleinement la carte de la variété. En cela, le multisport est à la fois un héritage, une réalité ancrée dans nos pratiques et une formidable opportunité de développement. Certes, de nombreux pratiquants restent très attachés à leur discipline d’élection. Mais ils ne sont pas forcément rétifs à l’idée de découvrir d’autres sports. Et beaucoup d’autres apprécient – ou apprécieraient – d’essayer différentes disciplines tout au long de l’année, et tout au long de leur vie. Pour résumer, les pratiquants veulent avoir le choix : celui de se consacrer à une seule et même discipline ou de pratiquer des sports différents, individuels et collectifs, au gré de la saison sportive, au sein de leur club. Pour répondre à ces aspirations et valoriser son identité multisport, l’Ufolep lance une campagne de communication qui doit profiter au rayonnement de ses associations. « Monosport » ou multisport, elles sont invitées à s’y associer en téléchargeant et personnalisant affiches et autres visuels. Une démarche qu’elles peuvent lier à la possibilité, à chaque rentrée de septembre et de janvier, de proposer des séances de découverte gratuites à de futurs adhérents. Le multisport ne répond pas seulement aux aspirations des pratiquants d’aujourd’hui. Il épouse aussi l’idéal d’un sport loisir accessible au plus grand nombre. C’est pourquoi, plus que jamais, il doit pouvoir s’épanouir au sein de l’Ufolep. ●

coup de crayon par Jean-Paul Thebault

2

Octobre 2018

en jeu une autre idée du sport ufolep n°33


sommaire

Roxana Maracineanu, nouvelle ministre des Sports VuLuEntendu : Je suis né la même année que PSG, Grégory Protche (JC Lattès) ; Petit éloge de la course cycliste, Jean Cléder (éditions François Bourin) ; La perfection du revers, Manuel Soriano (Actes Sud)

INVITÉ

6

Nicolas Delorme, le multisport est-il tendance ?

Oui, estime l’enseignant-chercheur à la lecture des plus récentes études sur la pratique sportive en France. Reste à savoir si les fédérations sauront proposer une offre de multi-activité qui réponde à cette aspiration. DR

Projet fédéral 2016-2020 : le point à la mi-temps ; Disparition : Suzanne Lefevre, une pionnière ; Favoriser le développement associatif

INITIATIVE

Ex-Aequo dans la multiactivité

18 initiative 20 zoom

18

L’association Ex-Aequo d’Osny (Val-d’Oise) est une pionnière de la pratique multisport. Quelles sont les motivations de ses adhérents ?

DOSSIER

Ces émotions sportives qui nous construisent

Shutterstock

6 invité 9 dossier 15 fédéral

Les sports de nature peuvent susciter un sentiment de plénitude.

2DMx Racing Team

Philippe Brenot

4 actualité

Motocross, les femmes en piste

22 reportage Retour sur les Gay Games Paris 2018

24 réseau

9

En Ille-et-Vilaine, la caravane Ufolep anime l’été des cités ; Portrait : Laurent, le sport contre le cancer ; Instantanés : rassemblements nationaux, la collection printemps-été

28 histoires Morceaux choisis : « Paysages perdus », par Joyce Carol Oates (éditions Philippe Rey) Je me souviens : Astrid Guyart L’image : « Un saut », par Alexandre Rodtchenko

30 repères

Joie, tristesse, exaltation, empathie, colère, plénitude… Nul besoin d’être un champion pour éprouver de grandes émotions à travers le sport. Dès le plus jeune âge, et tout au long de la vie, ces émotions contribuent à façonner notre personnalité et à développer certaines qualités et traits de caractère.

Le goût de l’effort, par Gérard Bruant (L’Harmattan) ; La politique du sport et de l’éducation physique en France pendant l’Occupation (Insep-Comité d’histoire) L’actualité de l’Ufolep et de ses partenaires sur Twitter

en jeu “une autre idée du sport” est la revue de l’Union française des œuvres laïques d’éducation physique (Ufolep), secteur sportif de la Ligue de l’enseignement Ufolep-Usep 3, rue Récamier, 75341 Paris Cedex 07 Téléphone 01 43 58 97 71 Fax 01 43 58 97 74 Site internet www.ufolep.org Directeur de la publication Arnaud Jean Rédacteur en chef Philippe Brenot Ont participé à ce numéro Arnaud Jean, Benoît Beaur, Isabelle Gravillon, Noémie Vincent, Rosemary Paul-Chopin, Aurélien Pirolley Photo de couverture Philippe Brenot / Archives En Jeu Maquette Agnès Rousseaux Impression et routage Centr’Imprim, rue Denis Papin 36 100 Issoudun Abonnement annuel 13,50 € Numéro de Commission paritaire 1020 K 79982 Numéro ISSN 1620-6282 Dépôt légal Octobre 2018 Tirage de ce numéro 8124 exemplaires

Octobre 2018

en jeu une autre idée du sport ufolep n°33

3


actualité

Un nouveau jeu sur le Playa Tour

Molly Eyes

participants n’ayant pas les mêmes capacités physiques ou d’adapter les exercices en fonction du public.

cette année de 60 à 200 équipes engagées et d’accueillir davantage de stands d’associations. Autre première, l’événement se déploiera en mars à Lille et en mai à Bordeaux, toujours avec l’appui de l’Ufolep.

La Nuit des relais entre au Grand Palais

Parmi les 25 000 personnes qui ont fréquenté les 28 étapes de l’édition 2018 du Playa Tour de l’Ufolep, certaines ont pu étrenner un nouveau jeu sportif basé sur l’agilité et la coopération. L’Ufo Games Arena est une course en relais par équipe qui peut réunir jusqu’à 150 participantes au même moment, avec un concept modulable. Il s’agit d’un enchaînement d’activités variées : courses de brouette humaines et course en sac, défis les yeux bandés propices aux sensations corporelles, ou bien encore énigmes et questions de calcul mental auxquelles il faut répondre en plein effort physique. L’Ufo Games Arena permet notamment de réunir des

Ufolep Île-de-France

Raidy to Go to Casablanca

La 3e Nuit des relais, événement sportif et solidaire dont l’Ufolep est partenaire, se déroulera mardi 4 décembre au Grand Palais. Cette soirée, organisée jusqu’alors au stade Ladoumègue, dans le 19e arrondissement de Paris, réunit des équipes ayant auparavant collecté 1 000 € afin de les reverser à des associations engagées dans la lutte contre les violences faites aux femmes. L’objectif est de passer

Destination Maroc ! Organisé du 9 au 19 juillet par l’Ufolep Île-deFrance, en partenariat avec trois associations marocaines et Solidarité laïque internationale, le Raidy to Go a réuni 22 Français et 10 Marocains âgés de 15 à 17 ans. Ce raid multisport a débuté par 4 jours en Île-de-France avant que les participants ne s’envolent pour le Maroc, où leur itinérance les a menés de Fez à Casablanca, en passant par Khémisset, Rabat

Et Roxana Maracineanu plongea dans le grand

DR

LA NAGEUSE ROXANA MARACINEANU NOUVELLE MINISTRE DES SPORTS de retransmission télé reversés au développement

bain... Âgée de 43 ans, l’ex-championne du monde

du sport (CNDS) et la définition d’une nouvelle gou-

du 200 mètres dos (en 1998 à Perth, en Australie)

vernance du sport qui réduit les prérogatives de

a succédé le 4 septembre à Laura Flessel, démis-

son administration, dont le budget est annoncé en

sionnaire pour « raisons personnelles » (1).

baisse de 6,2% en 2019 (de 480,7 millions à 450,6

À l’inverse de sa prédécesseure, Roxana Maracineanu

millions d’euros).

prend ses fonctions après avoir déjà exercé un mandat poli-

Sitôt nommée, Roxana Maracineanu a également dû réagir à la

tique : elle fut conseillère régionale d’Île-de-France de 2010 à

révélation d’une lettre de cadrage de Matignon prévoyant la sup-

2015, élue sur la liste socialiste. La nageuse a également animé

pression de 1 600 conseillers techniques sportifs, soit près d’un

l’association J’peux pas G piscine, ce qui avait convaincu le pre-

cadre du ministère sur deux : un dossier qui fera l’objet d’une

mier ministre Édouard Philippe de lui confier en juillet der-

« concertation » d’ici fin octobre et sur lequel l’entretien accordé

nier une mission sur la formation à la nage des enfants afin de

le 11 septembre à l’Équipe n’a pas apporté toute la clarté.

mieux prévenir les accidents par noyade. Elle fut également par

Et le sport pour tous ? En réponse à une question sur la future

le passé candidate au poste de directeur technique national de

agence du sport, la ministre a souhaité que « l’on redéfinisse

la Fédération française de natation.

ce que l’on entend par le développement de la pratique. Est-

Née à Bucarest, Roxana Maracineanu a grandi en Alsace après

ce juste les enfants quand ils arrivent dans un club et com-

que ses parents se sont réfugiés en France quand elle avait

ment ils arrivent au haut niveau ? Ou est-ce une autre pratique,

8 ans. Titulaire d’une maîtrise en langues étrangères appliquées

également source de santé et d’intégration ? » Et de préciser :

et diplômée de l’École supérieure de commerce de Paris, elle

« J’ai eu mon parcours de sportive de haut niveau et mon point

s’était reconvertie en consultante à la télévision. Sa tâche ne

d’arrêt a été compliqué. J’ai réfléchi et j’ai trouvé mon bonheur

sera pas aisée, dans un contexte marqué par les Jeux olympiques

dans la pratique pour tous. » ●

de Paris 2024, le plafonnement contesté du montant des droits

(1) Des « ennuis fiscaux », selon Le Canard enchaîné.

4

Octobre 2018

en jeu une autre idée du sport ufolep n°33


et Mohammedia. Aux épreuves sportives et culturelles s’ajoutait la participation à un chantier solidaire qui a favorisé les échanges entre jeunes originaires des deux rives de la Méditerranée.

Le corps sportif à la Cité des sciences

La Cité des sciences et de l’industrie de La Villette propose à partir du 16 octobre une exposition destinée au jeune public intitulée « Corps et sport » : comprendre ce qui se passe dans son corps comme dans sa tête, que l’on soit athlète de haut niveau ou sportif amateur. Le visiteur est d’abord invité à se tester sur différents ateliers sportifs : entraînement fonctionnel, football, escalade, boxe et tennis. Puis le sport est abordé comme phénomène social : culte de la performance, beauté du geste, dépassement de soi, exemplarité, esprit de compétition, place du handisport, etc. Corps et sport, du 16 octobre 2018 au 5 janvier 2020, Cité des Sciences et de l’industrie, 30, avenue Corentin-Cariou, 75019 Paris. www.cite-sciences.fr

Courir pour un monde plus propre Ramasser au moins un déchet lors de son jogging quotidien : c’est le message porté par l’association Run Eco Team, créée en 2016 par un ostéopathe nantais, rapporte L’Équipe-Magagine du 8 septembre. « L’objectif principal reste de faire du sport, mais on en ramène au moins un, que l’on glisse dans son sac à dos ou que l’on jette dans une poubelle en passant » explique Nicolas Lemonnier. Et l’ostéo militant de préciser, afin de motiver les troupes : « Se baisser, c’est comme faire des squats », ce qui permet de « renforcer les quadriceps ».

VuLuEntendu JE SUIS NÉ LA MÊME ANNÉE QUE PSG Je suis né la même année que PSG fait entendre la voix du rejeton d’une famille Groseille de banlieue sud pour qui le football est une fenêtre sur un ailleurs fantasmé. « Le jardin me semblait grand comme Geoffroy-Guichard ou le Parc des Princes, tribunes comprises. Les deux noms de stades sur lesquels je retombais sans me lasser dans les Année du football 1975 et 1977, de Jacques Thibert. Celui de Saint-Étienne, celui du PSG et des équipes de France de foot et de rugby. Il était toujours assez grand pour accueillir les matches que je reconstituais, jouant tous les rôles, gardien qui plonge, buteur qui shoote, défenseur qui tacle, foule en délire, commentateur. La voix du Quart d’heure par quart d’heure sur RTL. (…) But au Parc ! » Ce que raconte Grégory Protche dans un style alerte et une langue fleurie, c’est la capacité propre aux enfants de se créer avec peu de chose un monde empreint de merveilleux. Et comment le sentiment d’appartenance à un club aide à se forger une identité. Malheureusement, vers l’adolescence, le récit s’éloigne du jeu pour devenir le simple témoignage d’une jeunesse dissipée, et se perd. Un peu à l’image de ce match contre la Juventus de Turin, narré en détail avec l’aide de YouTube, où le stratège parisien Safet Susic fait étalage de son art du dribble et de son sens tactique. Mais, après une étincelante première mi-temps, peu à peu il s’étiole et le match se termine sur un nul frustrant. Du talent, mais le souffle un peu court pour emporter la décision finale. ● Ph.B. Je suis né la même année que PSG, Grégory Protche, JC Lattès, 350 pages, 19 €.

PETIT ÉLOGE DE LA COURSE CYCLISTE Cet ouvrage remarquablement bien écrit est moins un éloge qu’un petit traité, un précis, un abrégé. C’est ce qui en fait le prix. Les plus férus apprécieront la finesse de l’analyse et ceux qui ne connaissent rien au vélo s’étonneront de l’intérêt qu’ils pourront y trouver eux aussi. Décryptée par Jean Cléder, maître de conférences en littérature générale et comparée à l’Université Rennes 2, la course cycliste devient un révélateur des passions humaines. À l’appui de son propos, l’auteur évoque son rapport personnel avec la petite reine ou convoque, toujours avec à-propos, tel épisode de l’histoire du Tour de France ou de ces courses dites classiques. Que traduit cette association homme-machine ? Quelle est la vie intérieure d’un peloton, et pourquoi est-il si difficile de s’en échapper ? Quels sont les mérites respectifs des grimpeurs, rouleurs et sprinters ? Pourquoi Eddy Merckx demeure-t-il un tel mythe ? Quel rôle joue le dopage ? Etc. Tout est là, clairement énoncé, dans un format qui, sous une jaquette jaune canari, épouse idéalement la poche du maillot. ● Ph.B. Petit éloge de la course cycliste, Jean Cléder, éditions François Bourrin, 164 pages, 14 €.

LA PERFECTION DU REVERS Le revers a beau être le meilleur coup de la jeune femme présentée en ouverture comme « la grande promesse du tennis argentin des années 1990  », le titre original est plus explicite  : Que sait-on de Patricia Lukastic ? Si on cherchera en vain son nom sur Wikipédia, ses modèles sont toutes ces joueuses-enfants sorties des classements mondiaux aussi vite qu’elles y étaient entrées : quelle histoire, quels tourments se cachent derrière ces carrières avortées ? Sans surprise, il est ici question de rapports père-fille compliqués. Mais La perfection du revers ne se réduit pas à cette veine psychologique. La reconstitution d’époque est très soignée et la vivacité avec laquelle sont relatées les rencontres opposant Patricia Lukastic à ses contemporaines Lindsay Davenport ou Monica Seles confère au roman un troublant ton de vérité. ● Ph.B. La perfection du revers, Manuel Soriano, Actes Sud, 314 pages, 22,50 €.

Octobre 2018

en jeu une autre idée du sport ufolep n°33

5


invité

Maître de conférences à l’université de Bordeaux

Nicolas Delorme, le multisport est-il tendance ? Oui, estime l’enseignant-chercheur à la lecture de récentes études sur la pratique sportive en France. Reste à savoir si les fédérations sauront proposer une offre de multi-activité qui réponde à cette aspiration.

N

icolas Delorme, l’Ufolep lance une campagne de communication sur le multisport en considérant l’aspiration à varier les pratiques comme une tendance forte du sport aujourd’hui. Partagez-vous cette analyse ? Tout à fait. Les dernières études montrent que les monopratiquants ne représentent plus que 19 % de l’ensemble des Français qui déclarent avoir une pratique sportive (1). Le multisport est donc devenu une tendance lourde car 56 % des français déclarent pratiquer entre 2 à 5 sports et 19 % entre 6 à 9 sports au cours de l’année. Proposer une offre multisport est donc une bonne stratégie de la part de l’Ufolep.

Quelles formes cette variété prend-elle généralement ? Reste-t-on dans la même famille d’activités ? Sports d’extérieur, sports collectifs, activités de la forme et du bien-être… Cette « omnivorité » prend la forme d’un « zapping » d’une pratique à une autre, indépendamment des familles d’activités que vous mentionnez. D’une semaine sur l’autre, une personne passera par exemple de la pratique d’un sport collectif à une activité individuelle de pleine nature. On note également l’apparition de nouvelles pratiques urbaines (« street golf », parkour) et de pleine nature (slackline), qui permettent une pratique auto-organisée et flexible. Il convient cependant de noter que des travaux scientifiques ont montré l’existence d’une corré-

SPÉCIALISTE DES ORGANISATIONS SPORTIVES Nicolas Delorme, 38 ans, est maître de conférences en Staps (Sciences et techniques des activités physiques et sportives) à l’université de Bordeaux. Responsable de l’équipe de recherche Vie sportive du Laboratoire Cultures Éducation Sociétés (Laces), il travaille notamment sur les stratégies des organisations sportives et les discriminations dans le sport. À ce titre, il avait collaboré en 2014 à l’enquête sur la pratique des jeunes filles des zones urbaines sensibles coordonnée par Haïfa Tlili avec l’Ufolep. Nicolas Delorme a également participé à des débats et des ateliers lors des congrès Ufolep de 2015 et 2017. ●

6

Octobre 2018

en jeu une autre idée du sport ufolep n°33

lation positive entre « l’omnivorité » et la classe sociale des pratiquants : le nombre de sports pratiqués est plus important parmi les classes sociales aisées que les classes sociales populaires. Cela peut notamment s’expliquer par les coûts engendrés par la multi-pratique. Cette alternance n’est-elle pas avant tout saisonnière ? Grosso modo, l’outdoor de l’arrivée du printemps à la fin de l’été, et l’indoor le reste de l’année… Certaines pratiques, comme le ski par exemple, sont effectivement très saisonnières à cause des contraintes externes dont elles dépendent fortement. Pour le reste, et hors contexte fédéral, la saisonnalité des pratiques est moins évidente. Après, nous disposons de très peu de données concernant ce phénomène chez les pratiquants auto-organisés. En revanche, une personne qui pratique uniquement dans un cadre fédéral traditionnel est effectivement fortement soumise à cette saisonnalité. Le sport fédéral pointe généralement de façon péjorative le « zapping » des pratiquants d’une discipline à l’autre. Est-ce parce qu’il ne comprend pas le phénomène ? Ou que sa structuration même l’empêche de le faire ? Je pense que ces deux facteurs agissent conjointement. D’une part, ce phénomène est mal compris par les fédérations. Cela est notamment dû à l’organisation du sport français au travers de fédérations unisport, particulièrement en ce qui concerne la pratique à haut niveau et la représentation de la France à l’international. Il est compliqué pour elles de proposer plusieurs pratiques, étant donné qu’elles sont « spécialisées » dans un sport, via l’agrément accordé par l’État. Elles tentent parfois de récupérer les nouvelles pratiques issues de la modification de leur sport initial (par exemple le 3x3 pour la Fédération française de basket-ball), mais échouent à proposer un format qui correspond aux besoins des pratiquants auto-organisés. D’autre part, le format « entraînement + compétition », qui structure ces fédérations, n’est pas aujourd’hui le plus recherché. Selon les dernières études sur la pratique des Français, seulement 26 % déclarent rechercher la performance dans leur pratique, et 15 % à se mesurer aux autres. Le modèle de la monopratique orientée dans un


Philippe Brenot

esprit compétitif n’est plus la tendance dominante, et je ne suis pas sûr que cela ait été bien compris. Pour prendre un exemple, réagissant à l’annonce des suppressions de postes au ministère des Sports, le président de la Fédération française de judo a déclaré : « Il faudrait éviter de développer le sport sans licence aussi pour que les fédérations continuent de disposer de ces recettes et puissent éventuellement recruter des cadres techniques fédéraux en remplacement des cadres sportifs de l’État. ». Ces propos traduisent une profonde méconnaissance des besoins des pratiquants auto-organisés et des tendances lourdes de la pratique sportive en France aujourd’hui. Les fédérations unisport doivent évoluer si elles veulent attirer les pratiquants auto-organisés. Compte tenu de tout cela, les fédérations multisports comme l’Ufolep ont clairement une carte à jouer. Mais peut-on durablement fidéliser des pratiquants dans un cadre associatif autour de pratiques qui varient durant l’année ? Oui, car la multi-pratique est une tendance lourde. Mais il faut la proposer dans des modalités qui correspondent aux besoins et aux attentes des pratiquants. Les dernières études montrent que 85 % des personnes pratiquent pour « se sentir bien », 78 % pour « se détendre » et 72 % pour « jouer, s’amuser ». Nous sommes donc majoritairement sur une pratique à visée hédoniste et ludique, ce qui, une fois de plus, est loin de ce que proposent la plupart des fédérations unisport, qui restent principalement orientées sur la compétition alors que ce besoin apparait aujourd’hui minoritaire. Disposer d’un créneau hebdomadaire dans un gymnase est-il une condition sine qua non pour proposer une pratique multisport pérenne ? Cela peut aider, sans être absolument indispensable. Il est surtout important de proposer de la multi-pratique dans une visée hédoniste et ludique. L’autre facteur-clé de réussite est la flexibilité de cette offre, notamment au niveau des créneaux horaires. Or, c’est vrai, les infrastructures sportives sont en nombre trop limité et leurs créneaux d’occupation la plupart du temps saturés. Le réseau de city-stades, aussi appelés terrains multisports, est-il de nature à favoriser cette pratique variée ? Oui, parce que ces installations sont polyvalentes et permettent de pratiquer différents sports avec une unité de lieu. Ce peut être une solution aux problèmes de saturation des infrastructures « traditionnelles ». Les collectivités locales sont-elles prêtes à favoriser ce mode de pratique ? Mes expériences sur le terrain montrent une grande hétérogénéité en la matière. Certaines collectivités locales s’inscrivent parfaitement dans cette dynamique avec des politiques ad hoc. D’autres préfèrent promouvoir le modèle fédéral traditionnel. Au-delà de cette opposition binaire, une grande partie des décideurs des collectivités locales n’ont pas connaissance des tendances de la pratique sportive de leurs administrés et s’en remettent au secteur fédéral associatif local. Cela explique souvent le décalage entre les politiques sportives mises en place au niveau

local (qui se résument souvent à un soutien financier et à la mise à disposition des infrastructures) et les attentes des pratiquants auto-organisés, qui ne trouvent pas leur compte dans l’offre proposée. ● Propos recueillis par Philippe Brenot (1) Tous les chiffres cités ont pour source le ministère des Sports ou l’Insee.

Nicolas Delorme : « Seuls 19 % des Français déclarant avoir une activité sportive sont monopratiquants. »

MULTISPORT DE NATURE POUR LES JEUNES « Développer la pratique multisport de nature chez les jeunes » : c’est le titre et la vocation du guide édité par le pôle ressources national sports de nature et proposé en téléchargement gratuit sur le site du ministère. Il fournit des éléments méthodologiques pour concevoir une offre adaptée au public des 6-18 ans. Les auteurs se sont notamment inspirés de la notion de « savoirs » (rouler, se déplacer, s’orienter, nager, etc.) développée par l’Ufolep dans ses propres outils. La fédération est également citée à travers les témoignages de Vincent Bouchet, conseiller technique national, et de Loïc Blanchet, qui a structuré une école de sports de nature au sein de l’association Fronsadais Sports Nature, près de Libourne (Gironde). ●

Octobre 2018

en jeu une autre idée du sport ufolep n°33

7


RÉVÉLEZ-VOUS AVEC LE

SABRE-LASER L’ESCRIME, LA VOILE, ET AUSSI 128 AUTRES SPORTS…

Faites-vous plaisir sans choisir et révélez-vous sur tous les terrains. Du partage au respect, de l’ouverture aux autres au dépassement de soi, en vous inscrivant dans une association multisports UFOLEP, vous êtes sûrs de tout gagner.

Rejoignez-nous sur ufolep.org

Fédération sportive de

Fédération sportive de


Presse Sports

dossier

Antoine Griezmann, Coupe du monde 2018.

Ces émotions sportives qui nous construisent Joie, tristesse, exaltation, empathie, colère, plénitude… Nul besoin d’être un champion pour éprouver de grandes émotions à travers le sport. Dès le plus jeune âge, et tout au long de la vie, ces émotions contribuent à façonner notre personnalité et à développer certaines qualités et traits de caractère.

Octobre 2018

en jeu une autre idée du sport ufolep n°33

9


Quels que soient son niveau et la discipline

Éprouver et ressentir Si le sport fait battre notre cœur plus fort, ce n’est pas seulement pour des raisons physiologiques, mais aussi par les émotions qu’il procure. Des émotions qui peuvent nous aider à nous construire.

L

e dictionnaire Larousse définit les émotions comme des « réactions affectives d’assez grande intensité provoquées par une stimulation de l’environnement ». Par exemple les encouragements de coéquipiers, le face à face avec l’adversaire et les cris du public, amplifiés par la caisse de résonance d’un stade. Mais, avant d’être celles des spectateurs et des téléspectateurs, les émotions sportives sont d’abord celles des principaux intéres-

sés. Et si l’enjeu exacerbe ces émotions, il n’est pas nécessaire de pratiquer à un très haut niveau pour les éprouver dans leur variété et leur intensité. « Il peut y avoir de la joie, de l’exaltation même, et beaucoup de fierté en cas de victoire contre un adversaire ou de dépassement de soi-même. Mais aussi de l’empathie pour un partenaire blessé ou un concurrent malheureux, des élans d’affection pour les membres de son équipe. Ou de la honte

« Pour moi, le sport ce sont des ren-

DR

« LE SPORT M’A PERMIS DE GRANDIR PLUS VITE » contres et des histoires d’amitié, témoigne Astrid Guyart, 35 ans, membre de l’équipe de France de fleuret et championne du monde individuelle en 2012. C’est ce que j’ai vécu en escrime, qui est un sport d’oppo-

Astrid Guyart (à g.) avec ses coéquipières.

sition mais aussi d’équipe. J’adorais ces moments partagés avec les copines quand nous partions en compétition avec mon club du Vésinet : l’adolescence est l’âge où l’on se dit tout, où l’on se fait des amis pour la vie. Le sport m’a, je crois, permis de grandir plus vite, d’acquérir de la confiance et de me découvrir moi-même. Car on apprend beaucoup face à un adversaire : il nous révèle nos failles, nos doutes. Mais on a des entraîneurs pour nous conseiller et des coéquipiers qui nous encouragent. On partage avec eux la joie des victoires et ils nous aident aussi à dépasser nos déceptions. On comprend alors que ça n’est pas grave d’avoir perdu, parce que ceux qui nous entourent nous aiment toujours autant. » ● Ph.B. Lire aussi, page 29, le « je me souviens » d’Astrid Guyart

10

Octobre 2018

en jeu une autre idée du sport ufolep n°33

et de la culpabilité après un échec, de la colère contre l’arbitre ou l’équipe adverse, de la tristesse et de la frustration. De la souffrance quand l’effort est particulièrement éprouvant, et parfois une forme de jouissance dans la douleur » décrit Sophie Caristan-Llamas, relaxologue et thérapeute psychocorporelle. ESTIME DE SOI L’émotion est un réflexe archaïque du psychisme : elle ne se programme ni ne se décrète. Elle survient par surprise et nous « secoue », au sens littéral du terme : sa racine latine est le verbe movere, bouger. Puis l’émotion s’en va. Aussi vive soit-elle, cette émotion-là, fugace et isolée, n’influence pas le caractère. En revanche, les émotions répétées finissent par agir sur notre personnalité. « Parce qu’elles se reproduisent à chaque entraînement, à chaque match, les émotions sportives sont particulièrement puissantes  », souligne Anne Vachez-Gatecel, psychologue et psychomotricienne. Voilà pourquoi elles peuvent aider notre personnalité à se construire. « Je n’ai jamais éprouvé un tel sentiment de fierté, aussi intense et exacerbé, que le jour où j’ai franchi la ligne d’arrivée du marathon de Lyon, l’an passé. Bien plus par exemple qu’à n’importe quel moment de mes études ! » s’exclame Alice, 28 ans, chargée de communication. Six mois plus tôt, Alice avait décidé de réaliser ce rêve d’enfance, en compagnie de son conjoint et de son oncle. « Au début de mon entraînement c’était dur, puis j’ai senti au fil des semaines que mon corps s’armait. Peu à peu


Presse Sports

Ces émotions sportives qui nous construisent

Championnat de France de cyclisme sur route 2018 : Anthony Roux, vainqueur, succombe à l’émotion dans les bras de son coéquipier, Arthur Vichot.

je gagnais en endurance et en confiance, je me sentais de plus en plus capable d’y arriver » se souvient-elle. Le jour J, Alice est portée par la présence à ses côtés de ses deux compagnons de course, et par les encouragements du public dans les moments de faiblesse. « Depuis, j’ai le sentiment que je peux mener à bien n’importe quel projet, dans chaque aspect de ma vie, y compris professionnel » explique la jeune femme. Dès le plus jeune âge, l’estime de soi se nourrit des émotions sportives. « On l’observe tout particulièrement chez un enfant en difficulté scolaire. Pour peu qu’il soit performant dans un sport et obtienne des résultats, avec les félicitations de l’entraîneur et la reconnaissance de ses coéquipiers, il se transforme. Il se sent valorisé et ne voit plus l’échec comme seul horizon. Ces émotions sportives positives peuvent ensuite donner le goût de réussir dans d’autres domaines », insiste Anne Vachez-Gatecel. UN AIGUILLON, UN APAISEMENT L’émotion est aussi un aiguillon pour la

performance. « Afin de retrouver l’état de plénitude vécu lors d’un match ou en battant un record personnel, un sportif développera un esprit de gagne très porteur. Il n’aura de cesse de sortir de sa zone de confort, de repousser ses limites, et donc de se construire un mental fort et persévérant » poursuit la psychologue. Si la victoire aide, elle n’est pas impérative. L’émotion positive naît aussi du but marqué qui sauve l’honneur de l’équipe ou, sur une course, de la satisfaction d’avoir pu suivre un moment l’allure d’un concurrent intouchable. Car le sportif sait indexer ses émotions sur la qualité de l’adversité. Les émotions vécues à travers le sport peuvent aussi apaiser, voire infléchir un tempérament difficile à canaliser. « Un enfant ou un adolescent bagarreur éprouve un véritable bien-être quand, contenu par le cadre qu’il doit respecter dans un sport de combat, il parvient à maîtriser ses coups et à transformer son agressivité en énergie positive. Petit à petit, grâce à sa pratique du judo, du karaté ou de la boxe, il ne se sent Octobre 2018

plus envahi et débordé par sa propre violence. Il la met au service d’un but : battre son adversaire dans les règles » décrypte Anne Vachez-Gatecel. À l’adolescence, les émotions nées de la recherche de sensations fortes peuvent même se révéler protectrices. « À cet âge où l’on refuse les limites, le sport et les sensations qu’il lui procure offrent l’occasion de repousser les siennes en éprouvant un corps transformé par la puberté, sans pour autant se mettre en danger » analyse la psychologue. On pense aux défis que se lancent les jeunes pratiquants de roller ou de skate. Sans doute seront-ils alors moins susceptibles de « tomber » dans des addictions (drogue, alcool) ou d’autres comportements à risque, suggère Anne Vachez-Gatecel. MÉDITATION ET BIEN-ÊTRE Même adulte, le sport peut aider à gagner en sérénité. Et pas seulement parce que les endorphines, ces fameuses hormones du bien-être et du plaisir fabriquées par le corps dans l’effort prolongé, sont à la

en jeu une autre idée du sport ufolep n°33

11


Archives En Jeu

longue bienfaisantes pour le psychisme. « Pratiqués tranquillement, sans vouloir forcément se mesurer aux autres ni rechercher la difficulté technique, des sports de nature comme le surf, le jogging, le VTT, le ski ou la marche en montagne entrainent les pratiquants dans une attitude de quasiméditation. Immergés dans la nature, dans de beaux paysages, connectés à des sensations corporelles agréables comme la glisse, ceux-ci lâchent prise sans même y penser » souligne Anthony Mette, psychologue du sport et préparateur mental. Ces moments où dominent le plaisir et le bien-être confèrent une force intérieure sur laquelle on peut s’appuyer quand la vie nous malmène. « Dans ma patientèle, je repère facilement les sportifs. Je détecte souvent chez eux des ressources psychiques élaborées au fil de leur pratique, qu’ils savent mobiliser pour rebondir après un coup dur. Les émotions sportives positives construisent d’impressionnantes capacités de résilience » constate Sophie Caristan-Llamas. ÉMOTIONS DESTRUCTRICES Mais les émotions abîment aussi parfois. «  Certains sports, dans leur conception même, peuvent se révéler déstructurants d’un point de vue affectif : notamment tous ceux, comme la gymnastique ou le patinage, où un jugement technique et artistique intervient. Le sportif est noté, et davantage évalué par les juges sur ses erreurs que sur ses réussites. Le plus souvent, ce sont des émotions de honte, de culpabilité et de déception qui sont ainsi convoquées » observe Anthony Mette. Stimulant pour certains, l’esprit de compétition peut également se révéler destructeur pour d’autres. « La compétition peut rendre les gens plus stables psychologiquement en leur apprenant à gérer leur stress, contenir leurs débordements émotionnels et ne pas se laisser détruire par un échec. Mais il faut que l’encadrement ne soit pas obsédé par les résultats et ait à cœur d’accompagner les sportifs dans leurs échecs comme leurs succès, tout

12

Octobre 2018

En gymnastique artistique, le fait d’être noté peut susciter des émotions négatives. Aux entraîneurs de veiller à ce que ce ne soit pas le cas.

spécialement les jeunes, insiste Anthony Mette. Ce n’est hélas pas toujours le cas. » « Trop de clubs reprennent les travers de l’école  : ils valorisent exclusivement les enfants qui réussissent, laissant de côté les autres. Le fait d’être assidu aux entraînements et d’apporter son enthousiasme à la vie du club ne suffit pas, il faut être le meilleur. C’est d’une violence inouïe ! » regrette Anne Vachez-Gatecel. Même en pratiquant seul, dans le cadre de ses loisirs, on n’échappe pas toujours à cet esprit de compétition. « Le sport de haut niveau, spectaculaire et médiatisé, sert désormais de modèle et influence les représentations sportives en général. Les outils connectés sont par exemple une invitation à mesurer nos performances, à nous fixer des objectifs de plus en plus élevés  » note la philosophe Isabelle Queval, auteure de S’accomplir ou se dépasser (1). Régresser dans ses performances peut alors susciter de la frustration, voire inciter à remiser ses baskets… JUSQU’AU DERNIER SOUFFLE Il est toutefois difficile de renoncer brusquement aux émotions sportives lorsqu’on y est accoutumé. C’est particulièrement vrai pour les grands compétiteurs, qui lorsqu’ils mettent fin à leur carrière cherchent souvent des pratiques de substitution. En manque d’adrénaline, le skieur

en jeu une autre idée du sport ufolep n°33

de descente Luc Alphand par exemple s’est reconverti dans le rallye-raid puis dans la course au large tandis que le cycliste Laurent Jalabert s’est fait triathlète. Mais, ce vide, même le licencié Ufolep évoluant dans un championnat loisir peut l’éprouver : le jour où l’on arrête la pratique en club disparaissent d’un coup le petit stress d’avant-match, les rituels du vestiaire, les coups de sifflet de l’arbitre et la rumeur du carré de supporters. Chez certains, vieillir provoque aussi un traumatisme particulier, comme une mauvaise blague que la vie leur réserve. Surtout à une époque où rester jeune à tout prix est devenu une injonction. « Le sport est présenté avec insistance comme le moyen infaillible de conserver la santé et d’allonger son espérance de vie. Beaucoup de seniors le pratiquent dans cette optique. Ils y puisent une réassurance contre la peur de vieillir, un apaisement de leurs angoisses » constate Isabelle Queval. Dans le grand âge aussi, les émotions propres à l’activité sportive font du bien. « Sentir son corps qui bouge, c’est se sentir encore bien vivant. À 80 ou 90 ans, on mise sur le mouvement, même modeste, pour repousser le spectre de l’immobilité, antichambre de la mort » complète Anne Vachez-Gatecel. Avec ou sans enjeu sportif, le sport, ce sont des émotions tout au long de la vie. ● Isabelle Gravillon


Ces émotions sportives qui nous construisent

Piscine à émotions au national de natation Lors du dernier national Ufolep de natation, l’émotion du public a répondu à celle de Clément, jeune nageur en situation de handicap.

UN NAGEUR COMME UN AUTRE Licencié à l’Association sportive et culturelle de Saint-Jean-de-Verges (Ariège), Clément y est à la fois le seul enfant handicapé et un nageur comme un autre. À Sarran, outre ce relais, il a ainsi participé à trois courses – 100 m brasse, 50 m nage libre et 50 m dos –, améliorant à chaque fois son temps d’engagement de plusieurs secondes. « Nager avec des valides est très stimulant

pour moi. Cela m’encourage à faire du mieux que je peux avec un seul bras. Et en relais je ne veux pas décevoir mes coéquipiers, je ne veux pas être trop à la traîne. Même si c’est dur, fatiguant, je ne lâche jamais rien. Souvent, je vois aussi dans leurs yeux une sorte d’admiration. Lors de ce national, je crois même qu’ils Clément, ici au premier plan : « Nager avec étaient un peu fiers de m’avoir des valides est très stimulant pour moi. » dans leur équipe : grâce à moi, ils étaient différents des autres » confie le mettent parfois de l’oublier » glisse Clément, qui a subi dix opérations depuis sa naisjeune garçon. Pour Clément, les émotions positives aux- sance et s’apprête à en vivre d’autres. quelles est associé le sport viennent contre- « Quand je nage, je me sens léger, mon corps balancer les regards déplacés, insistants, n’est plus un souci, j’ai presque l’impresvoire moqueurs qu’il lui arrive de croiser au sion de voler » dit-il aussi. C’est peut-être collège. « Dans mon club et dans le milieu cette émotion-là que, depuis sa ligne d’eau, du sport, je rencontre une tolérance et une Clément a réussi à faire passer dans le acceptation de mon handicap qui me per- public du national Ufolep. ● I.G. ASC Saint-Jean-de-Verges / En Jeu

T

assés dans les tribunes de la piscine de Sarran (Loiret), des centaines de spectateurs encouragent les relais mixtes qui, en ce dimanche de juin, clôturent le national Ufolep. Une émotion particulière s’empare alors de l’assistance quand Clément, 12 ans, né avec un seul bras et une jambe plus courte que l’autre, s’élance avec détermination, parmi les autres concurrents valides. Sans doute parce que l’image est belle, et rare.

SPORTS EXTRÊMES, FABRIQUE À SENSATIONS bler cet appétit. En général, ils le font

DR

Parachutisme, saut à l’élastique, plongeon de haut vol, ski extrême, aile

de manière rigoureuse, en s’entourant de

volante… Autant de sports qui procurent

toutes les précautions possibles » observe

des sensations fortes, aussitôt transfor-

Anthony Mette, psychologue du sport.

mées en émotions par notre cerveau. Des

Mais, pour quelques-uns de ces prati-

sports dont l’attrait réside aussi dans la part de risque qu’acceptent leurs prati-

Wingsuit, ou aile volante.

quants, il s’agit de bien autre chose. « Certains nourrissent une sorte de fas-

quants, en toute connaissance de cause.

cination pour la mort : leurs expériences extrêmes leur per-

« Dans notre société contemporaine animée par l’obsession

mettent de s’en approcher. Ils sont habités par de véritables

sécuritaire et qui cherche par tous les moyens à bannir le

pulsions suicidaires, le plus souvent inconscientes » affirme

risque, certains individus se mettent à le convoiter encore

la psychologue Anne Vachez-Gatecel.

plus ardemment, justement parce qu’il est interdit  ! Les

Selon elle, valoriser les sportifs de l’extrême comme des

sports à sensations peuvent offrir un espace de liberté et de

modèles de courage est une erreur. « Je ne suis pas sûre

transgression » explique le sociologue David Le Breton (1).

qu’ils constituent des figures identificatoires très équili-

La plupart des adeptes de ces sports ont simplement besoin

brantes, notamment pour un jeune public » insiste-t-elle.

de « vibrer » un peu plus fort que les autres. « C’est une

Toutefois, si elles font frémir, les vidéos de leurs exploits

question de tempérament, sans doute aussi d’éducation lors

postées sur YouTube ne donnent pas forcément envie de

de la petite enfance. Depuis toujours, ils aiment la hauteur,

les imiter… ● I.G.

la vitesse, le danger : c’est inscrit en eux, il leur faut com-

(1) Interview parue dans Femme Majuscule (n°34, septembre 2016).

Octobre 2018

en jeu une autre idée du sport ufolep n°33

13


Sports d’équipe, sentiments partagés Les émotions sportives sont-elles plus intenses lorsqu’elles sont partagées avec des coéquipiers ? à Toulouse, qui a joué de 11 à 20 ans. « Les voyages en bus le dimanche matin pour se rendre aux compétitions, chacune avec ce petit creux au ventre, les délires et fous rires d’après-match dans les vestiaires après à une victoire, et nos pleurs qui se mêlent sur le bord du terrain après une rencontre décisive qu’on aurait pu remporter  : ces moments et les émotions qui vont avec sont inscrits à jamais dans ma mémoire ! » sourit-elle. En Jeu / Ufolep

L

es émotions partagées au sein d’un collectif dépassent-elles la somme des émotions individuelles ressenties par chaque membre d’une équipe ? Il y a sans doute un peu de ça… « Quand on a la chance d’appartenir à une équipe, où, sur le terrain, les individualités s’effacent devant l’intérêt du collectif, on a conscience de vivre quelque chose de rare. Cela engendre un sentiment d’osmose qui potentialise les émotions » analyse le psychologue du sport Anthony Mette. Ces émotions vécues en commun laissent généralement une empreinte très forte. « Quarante ans plus tard, je me souviens très distinctement de mes copines du club de handball. Le fait de vivre ensemble des moments intenses, des victoires mais aussi des échecs, avait créé entre nous une complicité inébranlable. Cela se passait de mots : des sourires, des regards quand on se croisait dans la vie de tous les jours suffisaient à dire ce lien puissant qui existait entre nous » se souvient Anne, 52 ans, éditrice

EFFET DÉLÉTÈRES Dans des disciplines comme l’athlétisme ou la natation, les relais qui traditionnellement terminent les compétitions procurent souvent un surcroît d’émotion. D’individuel,

PSYCHOLOGIE DES PETITS BONHEURS SPORTIFS Ces émotions sportives qui nous font grandir (1) : c’est le titre de l’ouvrage co-signé par le journaliste Jacques Verdier et le pédopsychiatre Marcel Rufo, tous deux férus de rugby. Un ouvrage hybride, souvent plus impressionniste que scientifique. Dans une première partie, le praticien relève ce qui, dans le sport, a trait à la construction de soi, aux rapports parents-enfants, à l’intime et au collectif, au dépassement, à la connaissance et à l’estime de soi… Le directeur de Midi-Olympique propose ensuite un florilège de souvenirs qui ne sont pas sans rappeler La première gorgée de bière de Philippe Delerm. Courir, nager, marcher, terminer un marathon, tomber à vélo, s’élever dans les airs en parapente, être touché par la grâce sur un terrain de rugby… Il y évoque aussi, façon madeleine de Proust, « le bruit des crampons sur le carrelage des vestiaires » ou « l’odeur du camphre et autres onguents ». Façon de rappeler que, dans le sport, les émotions se nichent aussi dans les coulisses. ● Ph.B. (1) Flammarion, 2015, 224 pages, 18 €.

14

Octobre 2018

en jeu une autre idée du sport ufolep n°33

National Ufolep de volley-ball 2015.

l’enjeu devient collectif. Certains s’y surpassent parce qu’ils ne courent plus seulement pour eux-mêmes. Ce n’est pas un hasard non plus si le grand public s’identifie davantage aux exploits d’un collectif – parfois identifié comme la métaphore du collectif suprême qu’est la nation – qu’au champion qui pratique un sport individuel. Mais ce collectif si souvent célébré peut aussi avoir des effets psychologiques délétères pour les individus. « Celui ou celle qui affaiblit l’équipe parce qu’il ne se montre plus à la hauteur peut être évincé sans ménagement ! Cette mésaventure est arrivée à notre fille de 16 ans, explique Jacques, 53 ans, infirmier en région Occitanie. Meneuse de jeu et meilleure buteuse de son équipe de handball, elle a été déplacée par son entraîneur au poste de pivot, au cœur de la défense adverse. Mais cela ne lui convenait pas. Rapidement, elle qui était la “patronne” de l’équipe est devenu un “boulet” et l’a vécu de manière très douloureuse. » De positives, les émotions ressenties sont devenues franchement négatives, et la jeune fille s’est sentie isolée du reste de l’équipe. «  Notre fille a perdu toute confiance en elle, y compris au lycée et jusque dans ses amitiés, constate son père. Elle a décidé d’arrêter le handball, qui était pourtant sa passion depuis toujours. Si c’était à refaire, nous ne choisirions certainement pas un club aussi tourné vers le haut niveau. » ● I.G.


fédéral

Projet fédéral 2016-2020

Le point à la mi-temps Le projet fédéral adopté en 2016 affichait comme objectif prioritaire la conquête de nouveaux licenciés et de nouvelles associations. Où en est-on après deux saisons ?

A

ucun dispositif ou projet national ne doit se concevoir sans prendre en compte l’objectif vital de fédérer de nouveaux licenciés et de nouvelles associations : c’est la ligne directrice du projet fédéral formalisé en 2016 par la nouvelle équipe d’élus nationaux. Il y avait en effet urgence à enrayer l’érosion de nos effectifs. À mi-chemin, force est de constater que la tendance n’est pas encore inversée. La baisse s’est poursuivie lors de la saison 2016-2017. Mais elle a été très réduite (-1,78 %, à 338 171 licenciés), et des signaux laissent à penser que le pari peut prochainement être gagné. REDRESSEMENT

En y regardant de plus près, on constate en effet qu’une poignée de comités départementaux en très grande difficulté font pencher la balance du mauvais côté. Cela masque le fait que, bon an mal an, de nombreux comités augmentent régulièrement leurs effectifs. D’autres encore ont entamé leur redressement après un « trou d’air » souvent consécutif au brusque effondrement de certaines

activités. Enfin, la plupart des comités dit « historiques », où l’Ufolep est solidement implantée de longue date mais qui semblaient se résigner à un inéluctable repli, ont réussi eux aussi à inverser la courbe. Les mesures adoptées lors de notre assemblée générale d’avril 2018 à Bar-le-Duc (Meuse) sont également de nature à favoriser ce redressement : ouverture de nos instances dirigeantes aux organisations et aux associations à objet non sportif, et mise en place du « titre d’adhésion » (pour une pratique non compétitive et multisport). L’expérimentation fédérale lancée en cette rentrée avec 12 comités départementaux volontaires doit également contribuer à cette nouvelle dynamique. Parallèlement, nous veillons à venir en aide suffisamment tôt aux délégations Ufolep en difficulté : 17 sont aujourd’hui accompagnées par le dispositif commun mis en place avec la Ligue de l’enseignement. Cette prévention, effective depuis l’an passé, repose sur le « suivi longitudinal » de tous les comités et sur l’outil de gestion Innovance, qui permet une veille de leur santé financière. ● Arnaud Jean, président de l’Ufolep

COMMUNICATION : UNE IDENTITÉ DE MARQUE RENFORCÉE La communication a été l’un des grands chantiers de la pre-

En externe, nous sommes plus actifs et plus visibles sur le

mière moitié de mandature. Le but était d’améliorer la notorié-

Web, tant sur les réseaux sociaux (Twitter, YouTube) que

té de l’Ufolep, connue des acteurs du sport mais mal identifiée

sur notre site www.ufolep.org. De simple « site vitrine »

par le grand public. Or, pour attirer de nouveaux licenciés,

très institutionnel, celui-ci devient un outil de promotion

intéressés par l’éventail de nos pratiques et notre approche

auprès du grand public, avec des contenus qui reflètent

éducative et loisir, il faut d’abord s’en faire connaître !

notre réalité sportive et associative.

Il s’est agi avant tout de clarifier notre «  identité de

En matière de relations publiques et de partenariats, l’Ufo-

marque », avec le double objectif de renforcer le sentiment

lep s’affiche toujours au Salon de l’Éducation et au Salon des

d’appartenance de nos associations et de nos licenciés et de

Maires, et est également présente sur des événements en

recruter de nouveaux adhérents.

région comme Sports et Territoires à Metz ou SportColl à

En interne, nos efforts ont notamment porté sur l’anima-

Montpellier. Et, conjointement, notre fédération porte avec

tion de « communautés sportives » autour de nos compé-

le député Sébastien Nadot une proposition de loi visant à

titions et de nos événements nationaux (Ufo Street, Silver

donner toute sa place au sport pour tous. Cette démarche

Tour, etc). Nos kits de communication clés en main, mis à

de lobbying, nouvelle pour nous, conforte notre projet poli-

disposition des comités et des associations, ont également

tique et nous positionne clairement auprès des élus de la

permis de mieux identifier la fédération à travers toutes les

nation, des représentants des collectivités locales et des

actions menées sous sa bannière sur les territoires.

grands acteurs du sport. ● A. J.

Octobre 2018

en jeu une autre idée du sport ufolep n°33

15


Disparition

Suzanne Lefevre, une pionnière

I

l faut imaginer, dans l’immédiat après-guerre, une frêle jeune femme se déplaçant à vélo d’un établissement scolaire à l’autre pour aller enseigner l’EPS aux collégiennes du Loiret. L’éducation physique et sportive était encore une idée neuve, surtout pour les jeunes filles, et c’est au fil de ces trajets que s’est affermie la vocation de Suzanne Lefevre. « Quand j’étais élève dans mon école primaire à classe unique, l’EPS c’était au mieux quelques tours dans la cour de temps en temps. Mon sport scolaire, c’était plutôt de faire à pied les 2 km qui séparaient notre hameau de La Provenchère du village de Huêtre », avait-elle confié il y a quelques années.

Archives Nelly Aradan

Décédée fin mai à 96 ans, Suzanne Lefevre fut une actrice engagée de l’EPS et du sport féminin dans le Loiret, avant de rejoindre la direction nationale de l’Ufolep puis de revenir s’investir auprès de son comité.

Suzanne Lefevre (à g., aux côtés de Nelly Aradan), dans les années 1970.

MAÎTRESSE AUXILIAIRE D’EPS Née parmi quatre frères et sœurs dans une famille d’agriculteurs, Suzanne Lefevre entre à l’école supérieure de filles d’Orléans, où elle obtient son diplôme d’enseignante stagiaire. « Pendant la guerre, j’ai effectué de nombreux remplacements autour d’Orléans, logeant parfois chez l’habitant » racontait-elle. Probablement remarquée par sa hiérarchie pour son goût pour les activités physiques et sportives à une époque où celles-ci étaient très peu féminisées, Suzanne Lefevre est nommée en 1946 maitresse auxiliaire d’EPS dans les collèges de Gien, puis l’année suivante au collège Jean-Zay d’Orléans. Elle est ensuite détachée comme enseignante d’EPS auprès des écoles de filles, « avec des rencontres Usep tous les jeudis » se souvenait-elle.

PARITÉ : QUE DE CHEMIN PARCOURU ! Suzanne Lefevre aurait-elle pu l’imaginer lorsqu’elle s’est engagée à l’Ufolep ? La fédération compte aujourd’hui davantage de femmes (52%) que d’hommes ! Dans quelle mesure est-ce le résultat du programme « Toutes sportives » initié en 2015 ? Difficile à dire, mais cette année environ 200 000 femmes et jeunes filles ont été concernées par nos offres de loisir compétitif et 3 622 d’entre elles ont bénéficié d’un accompagnement à la prise de responsabilités ou d’actions tournées vers la réduction des inégalités d’accès à la pratique. On mentionnera également la création en 2017, au sein de l’Ufolep, d’un groupe réunissant élues et cadres techniques sous le sigle Fair, pour « Femmes en Action, pour l’Inclusion et le Respect ». Enfin, Suzanne Lefevre se serait félicitée du fait que la direction technique nationale affiche en cette rentrée une parfaite parité avec 9 femmes pour 9 hommes. ●

16

Octobre 2018

en jeu une autre idée du sport ufolep n°33

L’Ufolep-Usep est alors une même entité et, en parallèle, cette laïque convaincue est membre du Cercle Michelet d’Orléans, au sein duquel elle enseigne la gymnastique : « Nous participions à des concours, et bien sûr chaque année au défilé de la fête de Jeanne d’Arc ! » En 1965, Suzanne Lefevre est nommée déléguée départementale de l’Usep : elle est alors la première femme à occuper ce poste, en Loiret comme en France ! Puis elle rejoint en 1970 la direction nationale de l’Ufolep-Usep. Elle participe à la création de la toute première commission « femmes » de l’Ufolep et sera, après l’initiatrice de cette commission, Irène Dejean, la deuxième femme à recevoir la médaille d’honneur (n°89) de l’Ufolep. Une fois à la retraite, Suzanne Lefevre s’était investie auprès du comité du Loiret, dont elle fut jusqu’en 1996 l’indispensable trésorière. Elle présida également durant de longues années la commission nationale protocoles et récompenses et participa au Cercle de mémoire qui, au début des années 2000, travailla sur l’histoire de l’Ufolep. Il y a trois ans, au congrès national Ufolep d’Orléans, elle avait tiré sa révérence à sa façon, goûtant discrètement les applaudissements du public depuis le troisième ou le quatrième rang de l’amphithéâtre de la faculté des sports. Une faculté où, née cinquante ans plus tard, Suzanne Lefevre aurait très bien pu enseigner. ● Philippe Brenot (avec Nelly Aradan et Pierre Chevalier)


Expérimentation sur trois ans

Favoriser le développement associatif

F

 édérer  et conquérir : les deux mots qui résument le plan de développement de l’Ufolep en vigueur jusqu’en 2020 sonnent sans doute de manière plus familière aux oreilles des élus des comités qu’à celles des responsables d’associations sportives. Tout dirigeant associatif tourné vers l’avenir partage toutefois cette double ambition. Et c’est bien sur l’action de terrain de ces dirigeants que repose le rayonnement national de l’Ufolep.

Association Multisport Barrisienne

Douze comités départementaux participent depuis la rentrée à une expérimentation visant à mieux fédérer les associations Ufolep et à en conquérir de nouvelles.

EXPÉRIENCES INNOVANTES Pour réduire les contraintes de la gestion quotidienne et permettre à ces dirigeants de dégager du temps pour le projet associatif, la direction nationale de l’Ufolep met à leur disposition un guide en ligne réunissant des outils pratiques. Ce n’est toutefois pas suffisant, car le développement associatif s’appuie avant tout sur l’écoute et le soutien que les comités départementaux sont en mesure de leur apporter. C’est pourquoi l’Ufolep lance avec douze comités volontaires un dispositif expérimental de développement de la « vie fédérative » dont, in fine, les associations locales doivent être les bénéficiaires. Cinq doublettes ou triplettes de comités départementaux ont été constituées à cet effet dans cinq régions différentes (1). Il s’agit de s’appuyer sur les « expériences innovantes » et les « bonnes pratiques » qui y auront été identifiées, afin de les formaliser. Ces travaux seront ensuite mutualisés et partagés avec l’ensemble de la fédération. Chaque mois, ces douze comités feront le point sur leur démarche et échangeront sur une question précise lors

d’une visioconférence. L’accueil des structures associatives à objet non sportif figurait au menu du premier rendez-vous. ● Benoît Beaur, chargé de mission Vie du réseau et Accompagnement des comités

Fidéliser les publics est l’une des bases de la démarche.

bbeaur.laligue@ufolep-usep.fr (1) Bourgogne : Nièvre et Yonne. Centre-Val-de-Loire : Cher, Loir-etCher, Loiret. Hauts-de-France : Nord et Pas-de-Calais. Île-de-France : Seine-et-Marne et Essonne. Nouvelle-Aquitaine : Creuse, Lot-et-Garonne, Pyrénées-Atlantiques.

Octobre 2018

en jeu une autre idée du sport ufolep n°33

17


Initiative

Que recherchent-ils dans la multi-activité ?

Multisport, profils variés

F

lag-rugby, rink-hockey, badminton… Pourquoi ne pas pratiquer en alternance plusieurs sports durant l’année ? Créée il y a 15 ans autour d’une pratique loisir du handball, l’association Ex-Aequo d’Osny, près de Cergy-Pontoise, a progressivement élargi son offre avec du fitness, une école de sport pour enfants, et aussi une pratique multisport adulte qui attire des sportifs aux profils variés.

Ex-Aequo

L’association Ex-Aequo d’Osny (Val-d’Oise) est une pionnière de la pratique multisport. Quelles sont les motivations de ses adhérents ? Le rink-hockey, une activité parmi d’autres à l’association Ex-Aequo.

« UN ESPRIT CONVIVIAL » Stephen, 39 ans, a frappé à la porte de l’association sur les conseils de son épouse, Gaëlle, pratiquante de danse-fitness : « Elle m’a dit que la section multisport pourrait me plaire. On change d’activité à chaque rentrée de vacances scolaires, avec une alternance de sports collectifs comme le basket, et individuels comme le badminton. Ça évite de tomber dans la monotonie. » Stephen a ainsi découvert des disciplines dont il ignorait tout : l’ultimate, version collective du frisbee, ou le tchoukball, un dérivé du handball avec un trampoline en guise de but, ce qui change considérablement la perception du jeu. « J’aime l’esprit convivial, sans aucune pression liée au résultat, explique Stephen. On s’adapte au style de jeu

RELAYEZ LA CAMPAGNE UFOLEP ! Qu’elles pratiquent déjà la multi-activité

ou

qu’elles

soient monosport mais souhaitent élargir leur offre de pratique, toutes les associations Ufolep sont invitées à relayer la campagne de promotion lancée par la fédération. Le site en ligne www.creation. ufolep.org est à leur disposition pour télécharger et personnaliser affiches, flyers et roll up. L’association Ex-Aequo, dont des adhérents témoignent ici de leur pratique, a pu utiliser ces visuels au ton décalé lors de la journée multisport qu’elle coordonnait samedi 22 septembre à la demande de la mairie d’Osny (95) pour la 1ère Fête du sport. Au programme figuraient des initiations et des démonstrations d’arts martiaux, de sports collectifs, de BMX, etc. ●

18

Octobre 2018

en jeu une autre idée du sport ufolep n°33

de chacun et les plus doués aident les moins expérimentés. C’est ce qui donne envie de revenir d’une année sur l’autre. » Mieux encore, toute la famille est désormais membre du club puisque Stephen et Gaëlle ont inscrit leurs deux enfants de 8 et 11 ans à l’école de sport… « DES GENS DIFFÉRENTS » « C’est ma première saison à Ex-Aequo, et franchement j’adore ! », s’enthousiasme de son côté Lucie, 27 ans, qui a longtemps cherché une association proposant différentes activités durant l’année. « Ça existe pour les enfants, mais pour les adultes je n’ai jamais trouvé… jusqu’à l’an dernier ! » Au-delà du fait de varier les activités sportives, Lucie apprécie aussi de rencontrer des personnes d’horizons divers. « Avant, je faisais de la natation synchronisée et de la danse : nous étions toujours entre filles. Ici, on joue garçons et filles mélangés et nous avons tous des métiers, des parcours et des âges différents. » Le multisport facilite aussi l’accueil de ceux qui, comme Sonia, 45 ans, n’ont jamais été particulièrement sportifs. « Si un jour ma voisine et amie ne m’avait pas convaincue de venir avec elle, je ne me serais surement pas inscrite » reconnaît-elle. Et, à sa propre surprise, elle qui se dit « de nature réservée » a tout de suite accroché. « Je ne sais pas si c’est le fait de pratiquer plusieurs sports ou de faire partie d’un groupe, mais depuis que je suis dans l’association j’ai changé. L’ambiance est bon enfant et je me sens bien avec les autres. J’ai même pris goût aux petites confrontations qui sont organisées de temps en temps pour pimenter la pratique. » Une à deux fois par an, les pratiquants multisports de l’association participent par exemple à un challenge entre les plus et les moins de 35 ans. « L’équipe qui perd le plus de matchs durant la semaine doit offrir le repas aux gagnants. On se prend vite au jeu ! » ● Noémie Vincent


« J’ai trouvé la pratique qui me convient »

«A

vec mon épouse, nous souhaitions que nos enfants aient une activité sportive. Comme à cet âge ils savent rarement ce qu’ils veulent faire, nous les avons inscrits à l’École Sport et Vie du mercredi, ouverte aux 3-10 ans. Léandre, Adonis et Alexandre, qui ont aujourd’hui 12, 10 et 6 ans, l’ont tous fréquentée au moins deux ans, avant de se tourner vers le ou les sports de leur choix : basket, judo, tennis, tennis de table… Quant à moi, je débute ma troisième année à la section multisport adultes. J’ai longtemps pratiqué le judo à un bon niveau, avant d’arrêter tout sport, par manque de temps. Puis, il y a deux ans, la section multisport adulte de l’association a été relancée, le vendredi en soirée. Cela me convenait, moi qui ne suis jamais libre avant 20 heures. Depuis, c’est un sas, un avant-goût du week-end où j’évacue tous les soucis du boulot. J’ai trouvé ce que je cherchais : une pratique variée dans une ambiance sympa. On rigole, c’est vraiment du sportdétente, adapté à chacun. Cette année nous étions 14, dont un petit tiers de femmes. Comme nous changeons d’activité au moins toutes les deux séances et que c’est souvent une découverte, personne n’est meilleur que les autres. Ce qui n’empêche pas de se ”tirer la bourre” de temps en temps, pour s’amuser. Parfois, les gens disent que le multisport les intéresse, mais au moment de prendre leur licence ils hésitent.

École Sport et Vie de Bellevigny

Pourquoi pas moi ? Imitant ses trois fils, tous passés par l’École Sport et Vie de Bellevigny, près de La Roche-sur-Yon (Vendée), Annaëg Bru, 38 ans, a rejoint la section multisport adulte de cette association Ufolep.

« C’est du sport détente, adapté à chacun. »

L’adhésion, 145 € par an, est-elle dissuasive pour certains ? C’est pourtant moins que dans un club classique. C’est surtout une pratique complètement différente, sans compétition, avec le côté ludique qu’il y à pratiquer d’une fois sur l’autre le tchoukball, le poullball, le flag-rugby ou la pétéca. Grâce au matériel qu’il apporte avec lui, Gillian, l’animateur de l’Ufolep Vendée, propose aussi des sports de crosses, de la marche nordique, du basket, de l’ultimate, etc. Ma dernière découverte c’est le Vince Pong : du mini-tennis joué avec une raquette et une balle de tennis de table. À la fois prenant et ludique ! » ● Ph.B.

Octobre 2018

en jeu une autre idée du sport ufolep n°33

19


zoom

Super Trophée de France 2018

Motocross, les femmes en piste L’épreuve reine du motocross Ufolep était dirigée par une femme et 12% des engagés étaient des licencié-es. Regards croisés de la directrice de course, d’une concurrente et d’une responsable nationale.

« J’ai souhaité diriger la course »

Depuis le bord du circuit, Corinne Obozil a régné les 11 et 12 août sur un monde d’hommes. « Quand j’ai su que mon département, la Côte-d’Or, accueillait le Super Trophée de France, j’ai demandé à en être la directrice de course, fonction que j’assume depuis six ans en Ufolep. Il s’agit de prendre des décisions par rapport à l’organisation de la journée et la sécurité, puis des sanctions en cas de non-respect du règlement par les concurrents. Il faut se montrer ferme, intransigeante et impartiale. J’assume aussi la responsabilité suprême, celle d’interrompre la course si nécessaire. Je suis venue à la moto parce que mon mari en a fait dans les années 1980, avant qu’une génération plus tard mes trois fils ne prennent la relève. À force de les accompagner, je me suis investie dans le chronométrage, le pointage, puis comme dirigeante : je suis aujord’hui responsable de la commission moto de l’Ufolep Côte-d’Or. Au début, certains hommes estimaient que je n’avais rien

Le

Super

Trophée

de

France s’est déroulé les 11 et 12 août sur le circuit du

2 DMx Racing Team

400 PILOTES SUR LES PAS DE VERCINGÉTORIX MC Venarey-les-Laumes, à proximité du site d’Alésia, « dans un département où la moto représente plus de 200 licenciés Ufolep sur un millier », souligne la présidente du comité de la Côte-d’Or, Patricia Gavignet. 407 concurrents se sont affrontés sur ce tracé rapide et technique qui avait exigé un gros travail de préparation. La piste a également été abondamment arrosée la veille de la manifestation puis durant les deux jours de compétition. Outre les 100 bénévoles mobilisés et les 1 200 accompagnateurs, la manifestation a attiré un millier de spectateurs. Sur le plan sportif, la région Bourgogne-Franche-Comté s’est imposée à domicile, forte d’un titre de champion, de trois secondes places, d’une troisième place et de nombreuses places d’honneur. Pour la première fois, les jeunes pilotes éducatifs ont également pu rouler sur le circuit d’un STF et ont « fait le show » sous les applaudissements du public. ● Aurélien Pirolley

20

Octobre 2018

en jeu une autre idée du sport ufolep n°33

à dire : étant une femme, forcément je n’y connaissais rien… Ces préjugés n’ont plus cours, mais il m’a fallu faire preuve de patience et de diplomatie, dans le respect de chacun !

« Le motocross, mon adrénaline » Licenciée dans les Deux-Sèvres, Marie-May Pelletier, alias Miss KTM, ne manque pas un seul STF. « À l’âge de 2 ans mes parents m’ont offert ma première moto, avec des roulettes. Puis, à 6 ans j’ai eu ma première licence Ufolep de motocross. J’en ai aujourd’hui 30, et je n’ai jamais cessé de pratiquer. C’est ma passion, mon adrénaline. Si je ne roule pas un week-end, ça me manque. Le motocross, c’est toute ma vie. Quand j’ai commencé, en Poitou-Charentes il y avait généralement une ou deux autres filles, même si certaines saisons j’ai pu me retrouver seule. Beaucoup arrêtent à leur premier enfant. Mais, depuis quelques années, le motocross féminin se développe vraiment. C’est une discipline à laquelle on ne se consacre pas du jour au lendemain : c’est tout un apprentissage. C’est pourquoi beaucoup de pratiquantes ont contracté comme moi cette passion au contact de leur père. C’est aussi un sport qui revient cher : une bonne part de mon salaire y passe. Le motocross est une discipline très exigeante physiquement, et une femme peut difficilement rivaliser avec un homme. Et qu’on le veuille ou non, ça reste un univers très masculin. Pour autant, je n’ai jamais eu de souci avec les autres pilotes : ayant grandi dans le milieu, avec un père dirigeant de club et responsable Ufolep, tout le monde me connaît. Mais en course des filles se font parfois bousculer par des hommes qui ne supportent pas qu’une femme les gêne ou soit devant eux : c’est un vrai problème. Je participe au STF depuis une dizaine d’années : c’est la course dont tout le monde rêve. Il y a deux ans, j’ai manqué de peu le titre de championne de France, en raison d’un accident de course après avoir remporté la première manche. L’an passé, j’ai terminé 7e, et cette année 13e. Le plateau est de plus en plus relevé, avec des filles qui, parallèlement, sont engagées dans le championnat national féminin de la FFM. Et puis il devient difficile de lutter contre les plus jeunes. Mais j’aime tellement le motocross que, malgré mes genoux usés et mes épaules qui couinent, j’espère tenir le plus longtemps possible ! »


En Jeu Ufolep / Maie-May Pelletier /2DMx Racing Team

Déléguée de la Creuse et co-responsable nationale de la moto Ufolep, Véronique Michnovski accompagne la féminisation de la discipline. « Au sein de la commission moto de la Creuse, qui fait également office de commission régionale, on compte neuf femmes pour un homme ! Ce ne sont pas des pratiquantes mais des bénévoles qui, à l’origine, s’occupaient du pointage des concurrents à l’arrivée : avant la généralisation des transpondeurs numériques, celui-ci était réalisé de manière artisanale. Elles sont restées dans l’organisation et ont pris peu à peu des responsabilités élargies. Le fait que je sois une femme a sans doute facilité leur investissement. Certaines sont devenues commissaires de piste, directrices de course, et deux d’entre elles sont présidentes de club et responsables d’un terrain. Lina Bianchi est même responsable nationale du quad. Si la féminisation est plus timide du côté des pratiquantes, elle est amorcée, notamment à travers les écoles de moto, qui accueillent les moins de 12 ans. Il nous faut aussi faciliter la participation des femmes à nos compétitions. Par exemple en leur permettant de concourir avec les masculins de la catégorie Prestige, qui réunit les plus de 40 ans, plutôt qu’avec de jeunes pilotes un peu trop fougueux, auprès desquels elles ne se sentent pas toujours en sécurité.

Les femmes pourront alors donner le meilleur d’ellesmêmes, comme cette année au STF, où il y avait une bonne quarantaine d’engagées : du jamais vu ! C’est le signe que les femmes ne se contentent plus des rôles de supportrice, de secrétaire ou de faire la popote : dorénavant, elles sont aussi sur la piste, quand elles ne sont pas directrices de course ! » ●

Les femmes sont désormais autant dans l’organisation, sur la piste et sur les podiums que dans les rangs du public.

Propos recueillis par Philippe Brenot

UN TROPHÉE FÉMININ EN POITOU-CHARENTES Est-ce parce que les féminines y sont particulièrement

Benoît Gallet

« Faciliter la participation des femmes »

nombreuses  ? La région Poitou-Charentes a fait œuvre de pionnière en créant il y a deux ans un trophée moto féminin. Les licenciées qui y participent le font dans le cadre du trophée 125 cm3, qui compte une quinzaine de courses, tout en ayant le choix de leur cylindrée (jusqu’à 500cm3). L’an passé, le trophée a réuni 15 engagées, et pour 2018-2019 les responsables régionaux tablent sur plus d’une vingtaine d’engagées. ●

Octobre 2018

en jeu une autre idée du sport ufolep n°33

21


reportage

Retour sur les Gay Games Paris 2018

« Participer, contre les préjugés »

L

es Gay Games, Fabrice Le Bris en a entendu parler pour la première fois aux Assises de la pétanque Ufolep, en février. « J’y ai vu l’occasion de participer à un concours sortant de l’ordinaire », explique ce jeune quinquagénaire, qui cumule la présidence du Bouglainval Olympique Club, affilé à l’Ufolep d’Eure-et-Loir, et celle de la section pétanque de l’établissement bancaire où il travaille. « Après avoir reçu confirmation que c’était bien ouvert à tous, nous nous sommes inscrits en triplette, avec le secrétaire de ma section de sport en entreprise et un troisième partenaire qui, lui, est gai, et avait déjà participé par le passé aux Gay Games en tennis de table. »

DR

Respectivement licenciés Ufolep en pétanque et cyclisme, Fabrice Le Bris et Didier Barré ont participé début août aux Gay Games. Ils soulignent la convivialité d’épreuves ouvertes à tous et tordent le cou aux clichés.

EXPERTS ET DÉBUTANTS

Pour Fabrice et ses coéquipiers, le parcours s’est arrêté en 8es de finale, face à une triplette mixte – un homme et deux femmes – venue du Midi de la France. « En comparaison avec un National Ufolep, le niveau était plus disparate. Probablement parce que, sans être féru de la discipline, on s’inscrit plus facilement à un concours de pétanque qu’à une compétition d’athlétisme ou de natation. Cela explique la présence de débutants. Mais si nous avons mis ”fanny” une ou deux équipes lors de nos sept

Organisés du 4 au 12 août à

DR

PLUS DE 10 000 SPORTIFS RÉUNIS À PARIS Paris, pour la première fois en France et la troisième fois en Europe, les Gay Games ont réuni pour leur dixième édition 10 300 sportifs venus de 91 pays. Ceux-ci ont pris part à 150 compétitions dans 36 disciplines. Trois d’entre elles ont bénéficié de l’appui technique de l’Ufolep : la pétanque aux Arènes de Lutèce, le VTT près du Château de Versailles, plus précisément autour de la pièce d’eau des Suisses, et le cyclisme sur le circuit Jean-Pierre Beltoise de Trappes (Yvelines), choisi pour les garanties de sécurité qu’offrait un espace fermé. L’Ufolep a également participé aux conférences sur l’accessibilité des pratiques, la santé et la lutte contre les discriminations organisées du 1er au 3 août sur l’esplanade de l’Hôtel de Ville de Paris. L’ancien président Philippe Machu s’est ainsi fait le porte-parole de la fédération sur le thème de la pratique des seniors. ●

22

Octobre 2018

en jeu une autre idée du sport ufolep n°33

Photo souvenir avec les Suissesses rencontrées lors du dernier match de qualification.

premiers matchs, tous remportés, celles qui sont sorties des qualifications étaient de bon niveau. » C’est ce qu’ils ont constaté à leurs dépens... La principale différence avec un concours de pétanque classique résidait finalement dans l’organisation conjointe, dans tout Paris, d’autres épreuves et d’animations festives. « J’y aurais bien assisté, mais j’habite Chartres et je rentrais chaque soir en train », regrette Fabrice Le Bris. Autre spécificité : les procédures de sécurité à l’entrée des Arènes de Lutèce, pour cause de menace terroriste. « Au début, cela surprend : mais c’était les Gay Games, et c’était Paris… » Quand Fabrice Le Bris avait présenté les Gay Games dans son association, certains avaient manifesté d’emblée leurs a priori tandis que d’autres s’étaient montré intéressés. « Mais le coût du pack d’inscription les a dissuadés. Nousmêmes, si notre société, BNP Paribas, partenaire de l’événement, n’avait pas financé notre inscription, nous n’aurions sans doute pas mis cette somme dans un simple concours. » De ce tournoi décontracté et très international, Fabrice Le Bris retient avant tout la convivialité et l’ouverture à tous. « La diversité des profils m’a rappelé ce bouliste aveugle qui s’est distingué au National Ufolep 2017. Pour moi, les Gay Games, c’est un peu le même esprit. » EN LIGNE ET CONTRE LA MONTRE C’est aussi cet esprit d’ouverture qui motivé Didier Barré, 55 ans, licencié au Vélo Club de Fontainebleau-Avon (Seine-et-Marne), pour s’engager dans les épreuves de cyclisme sur route, disputées à Trappes (Yvelines). « Je suis ufolépien dans l’âme et ma participation aux Gay Games rejoint cet engagement », explique ce gymnaste de formation, licencié depuis l’âge de 6 ans et toujours éducateur dans le club présidé par son épouse. « M’inscrire


Ufolep Yvelines

à ces courses c’était une façon de dire : qui que vous soyez, participez ! C’est aussi pour ça que je suis venu avec ma femme et mes deux enfants. Et quand ma fille de 13 ans m’a demandé pourquoi je participais à ”une course qui est pour les gays” je lui ai expliqué qu’au contraire c’était ouvert à tout le monde. » Didier Barré se dit également « choqué » d’avoir entendu des cyclistes expliquer : « On ne participera pas, on ne veut pas être entourés d’homosexuels.  » «  C’est dommage, ils auraient vu que l’ambiance était bien différente de ce qu’ils imaginaient. » D’autres, comme le lui a exprimé ce dirigeant Ufolep croisé sur place, ont craint de se voir « coller une étiquette ». La peur du qu’en-dira-t-on… Didier Barré peut en tout cas se féliciter d’avoir ignoré ces préjugés : il a remporté la course en ligne et le contre-la-montre auxquels il a pris part (1), dans sa catégorie d’âge comme au temps scratch ! Mais il s’en excuserait presque : « Je suis compétiteur, mais gagner n’était pas une fin en soi. » UN TOUR À L’HOTEL DE VILLE À la différence des courses Ufolep, il ne connaissait pas ses adversaires. « Je partais dans l’inconnu, et la majorité des coureurs étaient Anglais ou Américains. Quand je tentais un démarrage, je les entendais se concerter dans leur langue pour savoir qui irait me chercher. Puis, à la descente du podium, tous sont venus me taper dans la main et me féliciter. C’était vraiment sympa. Trop souvent, en Ufolep, on prend sa médaille et on s’en va. Là, les gens sont restés jusqu’à la fin. » S’il en avait eu le loisir, Didier Barré aurait aussi bien tenté sa chance en VTT et en triathlon, deux disciplines qui font partie de sa palette, et assisté à la natation synchronisée hommes, « par curiosité et pour le spectacle ». Au moins a-t-il profité du déplacement pour visiter le château de Versailles en famille, et fait un tour avec les siens sur l’esplanade de l’Hôtel de Ville, centre névralgique de ces « Jeux de la diversité ».

« J’ai adoré l’ambiance festive qui y régnait, tout en ressentant sur le moment comme une contradiction : les Gay Games sont ouverts à tous, mais peuvent aussi apparaître comme relevant de l’entre-soi. Or gais et lesbiens devraient être avec nous, sans besoin d’organiser leurs propres compétitions. Certains le sont déjà, forcément, mais n’osent pas se dévoiler », regrette Didier Barré.

Les épreuves cyclistes se sont déroulées sur circuit à Trappes (Yvelines) avec l’appui de l’Ufolep.

SPORT POUR TOUS Quant au lien entre les Gay Games et sa pratique hebdomadaire d’éducateur de gymnastique est évident pour lui : « C’est le sport pour tous. Parmi les jeunes filles que j’entraîne certaines sont très douées et d’autres n’ont ni le gabarit ni les dispositions physiques pour briller dans la discipline. Mais elles vivent leur passion, et j’ai plaisir à les faire progresser. Chacun, quel qu’il soit, doit pouvoir trouver naturellement sa place dans nos clubs. » ● Philippe Brenot (1) Sur des distances de 60 et 12 km, sensiblement plus courtes que pour des épreuves cyclosport classiques. 62 coureurs individuels et 12 équipes de 4 étaient engagés en contre-la-montre. Sur route, 123 partants se sont alignés sur la « road race », et 52 sur le « critérium ».

KATIA, LE SPORT COMME REFUGE ET MOYEN D’EXPRESSION En août 2017, Katia fuyait son pays, la Tchétchénie,

mais également participé aux autres événements

en raison des menaces de mort qui pesaient sur elle

culturels et festifs. »

en tant que lesbienne. Un an plus tard, elle partici-

Financièrement, sa participation a été rendue possible

pait au tournoi de football des Gay Games au sein

par le dispositif de bourses mis en place pour encou-

d’une équipe engagée par l’association Les Dégom-

rager la participation des demandeurs d’asile et des

meuses, affilée à l’Ufolep : le symbole d’une intégra-

réfugiés. « En Russie (1), explique Katia, le sport LGBT

tion facilitée par son assiduité aux entraînements

est inexistant, à l’image du peu de droits dont jouissent

et sa participation aux actions de l’association pour

les lesbiennes, les gays et les trans. On ne peut pas

combattre les discriminations liées aux orientations

pratiquer l’esprit libre. » Or Katia voit le sport comme

sexuelles dans le sport.

« un espace à investir pour exister, être vus et reconnus

« Participer aux Gay Games était pour moi l’occasion

par une société qui, malgré la situation autrement plus

de rencontrer de nouvelles personnes tout en portant

simple en France qu’en Russie, fait encore des LGBT des

un message militant, confie Katia par le truchement

citoyens de seconde zone. » ● Rosemary Paul-Chopin

d’une traduction par Internet. J’ai donc joué au foot,

(1) La République de Tchétchénie appartient à la fédération de Russie.

Octobre 2018

en jeu une autre idée du sport ufolep n°33

23


réseau

En Ille-et-Vilaine

La caravane anime l’été des cités

«L

a caravane d’été de l’Ufolep ne fait pas qu’offrir des activités sportives à des enfants qui ne partent pas en vacances : elle anime aussi les quartiers en y occupant l’espace », souligne Patrice Beaux, chef du service solidarité de la Direction départementale de la cohésion sociale et de la protection des personnes (DDCSPP) d’Illeet-Vilaine. La caravane s’installe pour l’après-midi au pied des barres d’immeubles, au su et au vu de tous, et y reste généralement deux ou trois jours. « C’est gratuit, il suffit de donner son nom, ce qui permet de toucher d’un jour sur l’autre entre 50 et 200 enfants. Surtout des 5-12 ans, car les adolescents rechignent à se mêler aux plus jeunes. C’est pourquoi nous organisons aussi, plus ponctuellement, des animations de début de soirée qui leur sont destinées » explique le délégué départemental Ufolep, Nicolas Béchu.

Ufolep 35

Sur trois semaines en juillet, la 11e caravane des sports de l’Ufolep Ille-et-Vilaine a touché un millier de jeunes des quartiers.

Dans le quartier des Clôteaux, à Rennes.

RENNES, VITRÉ, FOUGÈRES… Ce dispositif imaginé après les émeutes de l’hiver 2005 sollicitait à l’origine trois animateurs en « emploi à forte utilité sociale » intervenant auprès du Cercle Paul-Bert de Rennes, du REC Rugby et du comité Ufolep. Désormais, l’animateur Ufolep, Jean-Gilles Justin, pilote seul l’organisation et l’animation de la caravane, avec le concours

que ces animations multisports pilotées par l’Ufolep sont propo-

d’associations locales des fédérations du sport pour tous, de la boxe ou du rugby. Au menu de chaque étape, 5 à 6 activités parmi un éventail plus large : boxe, éveil sportif, parkour, hip-hop, base-ball, tchoukball… Et aussi, depuis cette année, des sessions d’initiation aux « gestes qui sauvent ». La caravane fait étape à Rennes, à Fougères et Vitré, bien que ces deux dernières communes n’entrent plus dans le périmètre de la politique de la ville. « Mais les municipalités nous ont demandé de poursuivre nos interventions, qu’elles financent directement désormais », précise Nicolas Béchu. « Ce que ne disent pas les chiffres de participation, relève Patrice Beaux, ce sont toutes ces mamans qui viennent avec le petit dernier dans sa poussette tandis que les petits s’amusent sur le parcours d’habilité motrice et que les grands font du foot ou du parkour. Qu’elles restent cinq minutes ou tout l’après-midi, la caravane des sports est l’occasion de sortir de chez elles et de rencontrer du monde. C’est aussi en cela que la caravane est un dispositif socialement intéressant. »

sées, en partenariat avec le Cercle Paul-Bert, le grand club multis-

… ET SAINT-MALO L’AN PROCHAIN

L’excellent accueil reçu par la

DR

UN EFFET LEVIER caravane a suscité sur Rennes la mise en place de cycles multisports hebdomadaires dans les maisons de quartier de Villejean et Bréquigny. C’est à la demande des habitants, qui regrettaient que la caravane s’arrête seulement trois jours en été,

port rennais. La caravane estivale est même devenue un support de formation aux métiers de l’animation pour des jeunes repérés durant l’année. Dans le même esprit, les city-stades de ces deux quartiers et du Blosne, en Zup sud, accueillent en juin et septembre des tournois de futsal Ufo Street, prolongés par une grande finale en octobre. ●

24

Octobre 2018

en jeu une autre idée du sport ufolep n°33

Au fil des ans, la caravane des sports s’est ouverte à des activités culturelles : concert ou cinéma en plein air . Et, en 2019, elle ajoutera également à son parcours Saint-Malo, où tous les enfants ne fréquentent pas la plage. Parallèlement, la formule voisine expérimentée cette année à Redon lors des vacances de printemps sera reconduite. ● Philippe Brenot


Portrait

Laurent, le sport contre le cancer

«L

a maladie n’interdit pas de faire du sport. Au contraire, l’activité physique aide à lutter contre celle-ci, en particulier lorsqu’il s’agit d’un cancer ou d’une maladie chronique », explique Laurent Dameron. Licencié Ufolep en cyclisme et tennis de table, lui-même est atteint d’une forme chronique de leucémie et a choisi de parler de la maladie, via le sport, pour mieux lutter contre elle. Il a créé à cet effet une association, le Team Dana Dawson Cancer.

Team Dana Dawson Cancer

Membre d’une association cycliste et vice-président du comité de l’Aube, Laurent Dameron a aussi fondé le Team Dana Dawson Cancer, en hommage à une chanteuse américaine emportée par la maladie.

MUSIQUE, SPORT ET SANTÉ « Dana Dawson est une talentueuse chanteuse américaine dont j’étais fan et que Le « team » de Laurent (deuxième à dr.) participe à des manifestations j’ai eu la chance de croiser dans un hôtel sportives à but caritatif. d’Abidjan, en Côte-d’Ivoire, où elle était en tournée », explique Laurent. Cet engagement en faveur du sport-santé n’a pas éteint Flash-back, fin des années 1980 : une adolescente new yor- la passion pour la musique. Avec la bénédiction de son kaise à la voix de cristal triomphe au Top 50 avec un tube auteure (1), Laurent a ainsi obtenu qu’une bénévole de américain made in France : Ready To Follow You. Suivront l’association puisse enregistrer une version française de plusieurs albums et des comédies musicales à Broadway, Ready To Follow You. Sous le pseudonyme d’Agathe The avant que Dana Dawson ne décède d’un cancer du côlon, le Blues, elle y chante que l’amour est « plus fort que le 10 août 2010, à l’âge de 36 ans. « Je me souviens de la date temps et la mort ». Le sport aussi, parfois. En tout cas, parce que, trois jours plus tard, j’apprenais ma leucémie, Laurent Dameron, lui, y croit. ● Philippe Brenot rapporte Laurent Dameron. J’ai aussitôt eu l’idée de fonder (1) La chanteuse franco-tunisienne Jacqueline Taïeb. une association dédiée à la lutte contre la maladie, même si les statuts n’ont finalement été déposés qu’en 2015. » Au nombre d’une vingtaine, les membres du « Team » Dana Dawson Cancer participent à des courses d’enduL’action de Laurent Dameron pour faire du sport un moyen de lutrance (vélo, running, trail, etc…) et à des manifestations ter contre la maladie va de pair avec son engagement associatif organisées dans le cadre des campagnes Octobre Rose et Mars Bleu, qui sensibilisent au dépistage du cancer du à l’Ufolep. « J’ai grandi dans le milieu du vélo Ufolep et je suis sein et du côlon. membre du Montaulin Cyclo Sport, que préside par mon beau-père.

UNE PRATIQUE ADAPTÉE

ACTIONS DE SENSIBILISATION

Nous ne sommes qu’une quinzaine de licenciés mais nous organi-

Ayant dû interrompre son activité professionnelle de transporteur-livreur, Laurent met également à profit son temps libre pour mener des actions de sensibilisation avec le Centre hospitalier de Troyes et la Ligue contre le cancer. Il invite les personnes en rémission ou en traitement – dans son cas, une chimiothérapie par médicaments –, à débuter ou reprendre une activité physique, « avec l’accord de leur médecin ou de leur oncologue, évidemment ». Depuis peu, il recrute aussi des patients-ressources, prêts à apporter leurs conseils à d’autres personnes victimes de la maladie.

sons plusieurs courses » précise Laurent, qui est également viceprésident du comité de l’Aube. Laurent explique aussi avoir dû adapter sa pratique : « J’ai arrêté la natation, à cause des bactéries que l’on peut trouver dans les piscines. J’ai aussi remisé mon VTT, pour me consacrer à la route : c’est moins traumatisant et il suffit de faire tourner les jambes. Je fais généralement deux à trois sorties par semaine, plus une heure de marche rapide. Et je joue aussi au tennis de table, pour le côté ludique et convivial. » ● Octobre 2018

en jeu une autre idée du sport ufolep n°33

25


En Jeu / DR

Instantanés

1

2

3

26

Octobre 2018

4

5

6

7

8

en jeu une autre idée du sport ufolep n°33


9

10

RASSEMBLEMENTS NATIONAUX : UN APERÇU DE LA COLLECTION PRINTEMPS-ÉTÉ 1. Cyclosport, 13-15 juillet, Boulogne-sur-Gesse (HauteGaronne). 2. Modélisme, critérium national roulant, 30 juin-1er juillet, Les Arcs-sur-Argens (Var). 3. Tennis de table, 19-20 mai, La Souterraine (Creuse). 4. Volley-ball, 19-21 mai Villefranche-de-Rouergue (Aveyron).

5. Gymnastique, 2-3 juin, Agen-Boé (Lot-et-Garonne). 6. Tir à l’arc, 20 mai, Saint-Mars-la-Jaille (Loire-Atlantique). 7. Football, 19-20 mai, Loos-en-Gohelle (Pas-de-Calais). 8. Twirling-bâton, 30 juin-1er juillet, Oullins (Rhône). 9. Motocross, 11-12 août, Venarey-les-Laumes (Côte-d’Or). 10. Playa Tour, 24-26 juillet, étape de Bray-Dunes (Nord).

Octobre 2018

en jeu une autre idée du sport ufolep n°33

27


)

histoires

Morceaux choisis Joyce Carol Oates

La boxe, de père en fille

D

DR

es années durant, à brut et impitoyable dont vous Rocky Marciano, champion partir de mes onze ans, ne pouvez détourner les yeux, du monde poids lourds mon père m’emmena car que vous regardiez ou non en 1952. aux matchs Golden le spectacle se déroule devant Gloves de Buffalo. Personne n’auvous.(…) rait mis en question ma présence Dans ces années-là – en gros, dans un lieu aussi masculin en des années 1940 au début ma qualité de fille de Fred Oates ; des années 1960 – le nom des personne n’aurait jugé mon père boxeurs était connu de tous, mal inspiré de m’emmener dans chacun évoquant une personnaune assistance composée presque lité distincte et haute en couexclusivement d’hommes et de leur : Rocky Marciano, Jersey Joe garçons. D’après mes souvenirs, Walcott, Sugar Ray Robinson, j’étais plus ou moins invisible – Archie Moore, Carmen Basilio, une fille mince, effacée, et une Kid Gavilan, Rocky Graziano, fille silencieuse, qui se souvient Jake LaMotta, Bob Olson, Tony de la salle de Buffalo comme d’un immense espace, traversé DeMarco, Rocky Castellani, Roland La Starza. (…) de cris, de hurlements, de huées, de sifflets, de coups de Un vendredi soir de l’automne 1952, plutôt que d’aller cloche aussi perçants que des lames de couteau. De la fumée à un bal du collège, je restai à la maison pour voir, avec bleuâtre des cigarettes et des cigares, omniprésente. mon père, Rocky Marciano battre le champion du monde Cris et hurlements de triomphe quand un boxeur est poids lourds Joe Walcott dans un match retransmis de déclaré vainqueur, et sa main, dans un gros gant aux Philadelphie. Aucun bal n’aurait pu être aussi passionallures de ballon, élevée dans les airs par l’arbitre. Huées nant, aucune sortie avec mes camarades de classe avoir et sifflements de dérision quand un jeune boxeur est la profondeur de ce moment passé avec mon père. Je me envoyé au tapis, tente de ceinturer son adversaire plus rappelle le respect qu’il avait pour Walcott, et combien il agressif ou détale à quatre pattes, comme on pourrait le fut impressionné par Marciano : l’exemple du triomphe de faire naturellement, dans un accès de panique. la volonté brute face à l’expérience, à l’intelligence et au Assister à de telles scènes donne le sentiment de violer talent supérieurs d’un adversaire. un tabou, d’où le frisson de la boxe, moins évident à la De cela, je n’aurais pu parler à mes camarades. Je n’aurais télévision que lorsqu’on assiste au combat « live » et qu’il pu l’expliquer à personne. Mon père non plus ne parlait n’y a pas de commentaire continuel pour le désamorcer pas de façon aussi abstraite. Que ces combats du vendredi Paysages perdus, et l’expliquer ; pas d’écran de télévision pour lui donner soir mettent en lumière des aspects obscurs, refoulés, sysJoyce Carol Oates, un cadre, à la façon d’une œuvre d’art ou d’une pièce de tématiquement niés de nos vies et, par extension, de la vie éditions Philippe Rey, 2017, 24 S. théâtre. Dans la salle, un match de boxe est un spectacle américaine de cette époque, nous le ressentions peut-être, mais ni lui ni moi n’aurions pu le mettre en mots. Qui aurait pu prédire, quand Rocky Marciano remporta le titre poids lourds en 1952, qu’il serait le dernier boxeur blanc (américain) à le faire ; que, après son retrait de la boxe en 1956, on se souviendrait de lui davantage pour « Aurais-je regardé des matchs de boxe à la télévision sans mon avoir été l’unique boxeur invaincu de l’histoire des poids père ? », se demande Joyce Carol Oates dans Paysages perdus. Déjà lourds que pour avoir été un grand champion ? À la mort auteur d’un ouvrage sobrement intitulé De la boxe (Tristram poche, de Marciano, dans l’accident d’un petit avion privé en 2012), la romancière américaine consacre plusieurs pages de cette 1969, son époque était depuis longtemps révolue ; le autobiographie à sa passion pour un sport dont la brutalité offre monde de la boxe (majoritairement blanc) qui avait tellement fasciné mon père et ses amis s’était métamorphosé un parfait contraste avec sa silhouette frêle et délicate. « Pour les en quelque chose de neuf, de riche, d’étrange et d’assuréhommes de la génération de mon père et, plus généralement, de son ment impressionnant : l’ère de Mohamed Ali. époque, le ring avait une aura qu’il n’a plus aujourd’hui. La boxe Depuis qu’il a pris sa retraite, mon père s’est inscrit à des cours était le sport suprême, le sport que les autres sports aspiraient à du soir de l’université de Buffalo. Il a commencé à prendre des leçons de piano. Le soir, il lit ou travaille son piano. C’est être, par son côté brut et sa (relative) authenticité. Car c’était un une nouvelle vie, dans laquelle, dit-il, il n’a pas le temps de combat où l’on s’affrontait d’homme à homme (…) ; c’était le pararegarder des matchs de boxe à la télévision.● digme même de la justice ou de l’injustice de la vie (…). » ● Ph.B. © éditions Philippe Rey

UN COMBAT D’HOMME À HOMME

28

Octobre 2018

en jeu une autre idée du sport ufolep n°33


je me souviens... Astrid Guyart

) DR

J Membre de l’équipe de France de fleuret et ingénieure dans l’aérospatiale, Astrid Guyart, 35 ans, est aussi l’auteur d’une collection de livres jeunesse, Les Incroyables rencontres de Jo (Le Cherche Midi). Le jeune héros y découvre l’escrime, l’athlétisme, le basket et le handball à travers l’amitié de futurs champions et championnes.

e me souviens de la victoire de la France en finale de la Coupe Davis de tennis, en 1991, avec Guy Forget et Henri Leconte contre les ÉtatsUnis d’Andre Agassi et Pete Sampras. C’était la première fois que le sport et les émotions qu’il procure entraient dans la maison. Je me souviens d’une compétition de fleuret à SaintGermain-en-Laye, catégorie benjamines, appelée Le Coup de Jarnac. À mes yeux, elle revêtait une importance capitale parce que le vainqueur remportait une chaîne hi-fi. Jusqu’alors, je faisais du sport pour m’amuser, être avec les copines. Cette fois-là, j’y suis allée pour gagner. Mais j’ai terminé troisième. Je me souviens avoir débuté l’escrime à l’âge de 5 ans parce qu’avec ma mère nous y amenions déjà mon frère Brice. Le maître d’armes m’a proposé d’essayer, ça m’a plu. Une même activité sportive pour les deux enfants, ça simplifiait sans doute aussi la logistique familiale. Je me souviens des demi-finales de fleuret des Jeux olympiques d’Atlanta en 1996, avec Franck Voisin et Lionel Plumenail. J’ignorais qu’ils deviendraient un jour

mes entraîneurs, mais c’est là, devant la télé, allongée avec mon frère sur le lit de mes parents, que j’ai compris que je ferais de l’escrime ma passion et ma vie. Moi aussi, je voulais vivre ces émotions-là. Je me souviens du traumatisme de la poutre, en gym, à l’école, et de toutes ces disciplines pour lesquelles je n’avais aucune facilité. En revanche, dans les sports d’opposition, je voulais toujours me mesurer aux garçons. Et aujourd’hui je continue la compétition pour l’intensité que je ressens sur la piste, et le plaisir de partager une journée de compétition en équipe. Je suis persévérante de nature, j’aime me dépasser, apprendre sans cesse : ça me stimule. Et puis, l’escrime est un jeu. Je me souviens de ma victoire en Coupe du monde, en individuel, à Shanghai en 2012. Je revois mon sourire à l’instant où je gagne : c’est le sourire de la fillette de 5 ans à la femme de 29 ans. Elle remercie la grande et lui murmure : merci de ce que tu as fait. L’enfant que j’étais se connectait à l’adulte que j’étais devenue, et je vous assure que c’est quelque chose de très fort. ●

l’image

Alexandre Rodtchenko, « Un saut », 1934. / Collection Multimedia Art Museum, Moscow - Moscow House of Photography Museum

UN SAUT, PAR ALEXANDRE RODTCHENKO Une exposition d’art moderne sur le thème de « L’envol » ne pouvait faire l’impasse sur Alexandre Rodtchenko, le grand photographe et graphiste de l’avant-garde russe des années 1920 et 1930. Entre propagande et sens de l’abstraction, cet adepte des cadrages audacieux s’est beaucoup intéressé aux corps sportifs. En témoigne cette plongeuse de haut vol perdue dans les nuages : l’une des 200 œuvres en tout genre réunies à La Maison Rouge avant que ce lieu inclassable ne ferme définitivement ses portes. Un ultime rendez-vous dont on ressort léger et aérien, comme débarrassé de toutes les pesanteurs du monde. L’envol, jusqu’au 28 octobre 2018, La Maison Rouge, 10 bd de la Bastille, 75012 Paris. Du mercredi au dimanche de 11 h à 19 h, nocturne le jeudi jusqu’à 21 h. www.lamaisonrouge.org

Octobre 2018

en jeu une autre idée du sport ufolep n°33

29


repères

LE GOÛT DE L’EFFORT

Cette considérable Anthropologie de l’effort signée par Gérard Bruant, ancien enseignant d’EPS devenu professeur des universités après des études de psychologie sociale, s’appuie sur l’analyse de nombreux récits autobiographiques. Il s’agit avant tout de témoignages de marins (Chichester, Kersauzon, Arthaud, Colas…), d’alpinistes (d’Edouard Whymper à Lionel Daudet en passant par Lionel Terray et Gaston Rebuffat), d’aventuriers et autres marcheurs en tout genre (JeanLouis Étienne, Jacques Lanzmann, etc.) qui

ont choisi d’affronter les éléments naturels. Si l’on rencontre au détour d’une page le footballeur Jean-Pierre Papin ou le tennisman Björn Borg, c’est de façon anecdotique. Dommage aussi de ne pas avoir croisé ces témoignages avec ceux de cyclistes, d’athlètes ou d’haltérophiles. Mais sans doute ces derniers sont-ils moins nombreux à raconter leur expérience par écrit… L’ancien animateur de la Revue des sciences et techniques des activités physiques et sportives s’intéresse tout particulièrement aux valeurs éducatives et morales véhiculées par son objet d’étude. Et il n’est pas loin de considérer le « goût de l’effort » comme un antidote aux excès de la société de consommation. Ph.B. Anthropologie de l’effort, expériences vécues et représentation du monde, Gérard Bruant, L’Harmattan, coll. Sports en Société, 2017, 330 pages, 34 €.

VICHY ET LE SPORT

« Pour le Front populaire, le sport est un droit ; pour Vichy, il est un devoir. » La formule du grand historien américain Robert Paxton est citée par Patrick Clastres et Marianne Lassus dans leur préface à La politique du sport et de l’éducation physique en France pendant l’occupation, parution tardive du rapport remis en 2002 à la ministre Marie-George Buffet par une commission d’historiens dirigée par Jean-Pierre Azéma. Mais ce qui à l’époque était encore une terra incognita a été depuis labouré par les universitaires, y compris anglo-saxons.

L’ACTUALITÉ DE L’UFOLEP ET DE SES PARTENAIRES SUR TWITTER

30

Octobre 2018

en jeu une autre idée du sport ufolep n°33

À tel point que la période de Vichy, marquée par le commissariat de Jean Borotra puis de son successeur Jep Pascot « nous est bien mieux connue que celle du Front populaire », caractérisée par les innovations portées par Léo Lagrange et Jean Zay. « Certes, observent les préfaciers, des continuités techniques et administratives sont pointées (…), mais les ruptures des programmes politiques sont clairement démontrées : à l’image d’un brevet sportif populaire inventé, en 1937, rebaptisé national en 1942 puis refondé populaire en 1946, les intentions des gouvernements, même et y compris dans leurs politiques sportives, ne sont pas les mêmes, il importe de le rappeler. » Cela est désormais fait. Ph.B. La politique du sport et de l’éducation physique en France pendant l’Occupation, Insep et Comité d’histoire du ministère des Sports, 2018, 318 pages, 30 €.


FAITES CIRCULER EN JEU NUMÉRIQUE !

O

utre un exemplaire papier, En Jeu est adressé par e-mail

large possible, faites suivre ce courriel et son lien internet à vos adhérents et à vos partenaires : vous contribuerez ainsi à mieux faire connaître notre fédération et vos actions.

Retrouvez également la version numérique de En Jeu sur www.ufolep.org


Nouveauté 2018 ! A l’occasion de la campagne Multisport, connectez-vous sur http://creation.ufolep.org/

Un outil proposé aux associations du réseau Ufolep

Fédération sportive de

En Jeu une autre idée du sport n°33 octobre 2018  

Revue de l'Ufolep, fédération sport pour tous DOSSIER : Les émotions sportives INVITE : Nicolas Delorme, le multisport est-il tendance ? RE...

En Jeu une autre idée du sport n°33 octobre 2018  

Revue de l'Ufolep, fédération sport pour tous DOSSIER : Les émotions sportives INVITE : Nicolas Delorme, le multisport est-il tendance ? RE...