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TRIP

MUSIQUE ACTU CINÉMA ART LITTÉRATURE INTERVIEW

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Décembre 2015

INTERVIEW

Rencontre avec Haytham, jeune réfugié syrien

CINÉMA

James Bond, un avenir incertain pour la saga ?

REPORTAGE Kampos, entraîneur sans frontières

www.trip-magazine.com


Créé en septembre 2012 par deux bretons de 16 et 17 ans, TRIP est un magazine mensuel consacré à la culture et à l’actualité. Disponible gratuitement en ligne, TRIP s’inscrit dans la nouvelle génération de magazines née avec le big bang du web. En effet, plus de trente lycéens et étudiants issus des quatre coins de la France gravitent autour de ce projet. Bien que virtuelle et connectée, la rédaction se refuse de céder à la dictature de l’immédiateté et s’efforce de produire un contenu de qualité. TRIP porte un regard jeune et critique sur des thématiques variées sans jamais perdre de vue les centres d’intérêt de ses lecteurs.


EDITO

Et Maintenant ? Comment réagir face aux terribles attaques du 13 novembre ? C’est la question qui est dans tous les esprits. Doit-on continuer à intervenir militairement en Syrie, la politique de la terre brûlée portera-t-elle ses fruits pour venir à bout du terrorisme ? La coalition internationale désespérément voulue par François Hollande suffirat-elle pour éradiquer le nouvel « axe du mal » ? Ce mois-ci TRIP donne la parole à Haytham, 18 ans, réfugié syrien arrivé en France en 2012. Rencontré avant les attentats, cet adolescent contraint à l’exil nous confie ses craintes pour son pays déchiré par la guerre. Selon lui, « la meilleure solution - pour combattre Daesh - n’est pas de les bombarder comme nous le faisons actuellement. Il faut aller à la source du terrorisme, c’est-à-dire éradiquer la misère, la peur installées par le régime dictatorial. C’est en combattant la pauvreté et la tyrannie que nous créerons la démocratie ». On peut par ailleurs s’interroger sur l’efficacité de nos frappes « chirurgicales » censées réduire au maximum les dommages collatéraux. Car si la guerre qui se joue dans le ciel nous protège, nous devons aussi en mesurer ses conséquences sur les populations civiles. Il est de notre devoir de ne pas alimenter la rhétorique de Daesh en partie fondée sur la haine de l’Occident. Enfin, les mots d’Haytham nous rappellent que la douleur que nous éprouvons aujourd’hui est celle que vivent quotidiennement d’autres peuples depuis de nombreuses années déjà. Les derniers événements nous poussent à davantage témoigner notre solidarité aux premières victimes du terrorisme, du moins nous l’espérons car la question de l’ouverture des frontières aux réfugiés reste encore un sujet qui divise. Haytham quitte Louise sur cette phrase et nous sommes assez d’accord : « Il faut comprendre que les peuples sont tous liés entre eux, l’humanité doit être solidaire. Soit nous nous enfonçons ensemble, soit nous nous développons ensemble. Bientôt, il ne sera plus question de frontières...».

Jules PLAT et Julien Toublanc


MUSIQUE

Beach House: étoile surprise

p.7

Les tambours du Bronx

p.10

Amiina, un EP qui brille dans la nuit

p.14

ACTU José Mujica : l’étonnant leader

p.18

Crowdfunding et sport de haut de niveau

p.20

Kampos, entraineur sans frontières

p.22

CINÉMA Spectre: une grande déception

p.26

James Bond doit-il changer de visage ?

p.36

Blockbusters: recette et ombres d’un succès

p.39


ART

Qui a peur des femmes photographes ?

Scorsese à la cinémathèque française

p.42

p.46

INTERVIEW Rencontre avec Haytham, jeune réfugié syrien

p.50


IQ MUS UE

Q I S U U E M


Etoile Surprise

BEACH HOUSE

Le duo le plus envoûtant de Baltimore a sorti courant octobre Thank Your Lucky Stars, moins de deux mois après Depression Cherry. Cet album-surprise est-il à prendre comme un cadeau ? Tentative de décryptage d’un son abyssal.

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A MUSIQUE

lex Scally et Victoria Legrand, modèles de régularité depuis 2006, avaient annoncé un besoin de lever le pied quelques temps après la sortie du génial Bloom (2012). À défaut de respecter leur délai habituel (un album tous les deux ans), le duo avait profité de trois années pour composer, enregistrer et produire Depression Cherry, un cinquième disque qui sonnait comme une réussite de plus pour le groupe. Surprise : la longue pause annoncée par Beach House n’en était pas une. Et oui! Les deux lascars ont introduit un nouveau concept : enregistrer deux albums en même temps, sortir l’un comme si de rien n’était et garder l’autre secret, bien caché des yeux du public. Voici comment Beach House tire de son chapeau un beau lapin de neuf chansons... Une première impression ressort après l’écoute brute de l’album : le

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son est différent de Depression Cherry. L’album est certes plus sombre que l’opus précédent mais il n’exclut pas l’atmosphère particulière de Beach House : un son aérien, onirique et presque psyche.

l’amour, la mort, l’absurdité de la vie... Tout cela est transcendé par la voix souveraine de Victoria. Cela dit, nous n’en attendions pas moins d’un groupe dont la chanteuse est la nièce de Michel Legrand...

Soyez prévenus, Thank Your Lucky Stars n’obéit pas à cette logique! Un seul mot d’ordre : le renouvellement. Alors que Depression Cherry donnait l’impression d’avoir été enregistré dans une cathédrale, Alex et Victoria se gardent bien d’appuyer sur la reverbe. Les arrangements sont étonnants : One Thing s’ouvre sur un ampli de guitare distordu dont les dissonances se démarquent radicalement des harmonies immaculées de Teen Dream ou Bloom.

All Your Yeahs rappelle le travail de Johnny Jewels et Chromatics qui ont signé la sublime bande originale de Lost River.

Pour ce qui est de la composition : rien à redire ! Écoutez un album de Beach House et vous aurez l’impression de découvrir une nouvelle dimension. Nous traversons le rêve,

Le groupe propose une musique

Elegy To The Void se démarque pour apparaître comme une des perles de l’album : une formidable introduction à l’orgue ravit les auditeurs. Et nombreuses sont les chansons qui ressortent comme des pépites dream-pop ! Majorette, Common Girl, She’s So Lovely...


MUSIQUE

construite sur des échos perpétuels. Ainsi, de nombreux titres rappellent les opus antérieurs. Tout ceci est calculé avec minutie et mesure, rien ne se reproduit jamais à l’identique et s’il y a des réminiscences, c’est pour apporter une richesse supplémentaire au travail initial. Ne l’oubliez pas : les Beach House sont les rois du timing. Si vous n’avez pas encore écouté

Thank Your Lucky Stars, vous devriez vous ruer dans l’instant sur Youtube où l’album est disponible dans son intégralité. Vous pouvez aussi l’acheter ou encore l’offrir... Ça ne peut pas faire de mal de partager une musique aussi apaisante. Eléonore Seguin eleonoreseguin.musique@gmail. com

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MUSIQUE

LES TAMBOURS DU

BRONX Ça transpire, ça sent l’homme viril à plein nez, c’est littéralement et forcément tribal, c’est métallique, c’est poignant, c’est impressionnant : ce sont les Tambours du Bronx ! C’est au son métallique de leurs bidons que seize batteurs se sont rencontrés, il y a maintenant 28 ans. Désormais, ils arpentent le monde pour nous enivrer sur un rythme enivrant.

En arc de cercle sur scène, leurs bidons métalliques sont leurs coéquipiers : bien que maltraités par des coups de mailloches incessants, leur son propulse le public dans un autre univers. Tout se bouscule, les rythmes s’enchaînent et se répètent jusqu’à leurs paroxysmes, pour ne plus savoir où mettre la tête et surtout où tendre l’oreille. Les sonorités se mélangent, se confondent et se confrontent. À l’occasion de la sortie de leur dernier album Corros en 2015, laissez-nous vous marteler l’histoire de ce groupe.

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MUSIQUE IL N’Y A PAS DE TAMBOURS SANS TAMBOURS ! En 1987, les Tambours du Bronx naissent d’un mariage entre la camaraderie virile et la fraternité. Mais alors pourquoi ce nom de scène ? C’est tout aussi simple qu’un roulement de tambour. Dans une France industrialisée, ouvriériste, une commune a voulu se démarquer des autres en créant un groupe caractérisant ce côté usine et métallique. À Varennes-Vauzelles à côté de Nevers (Nièvre) se côtoient des ouvriers des ateliers de la SNCF. L’image sombre et noire de l’usine, de ces maisons alignées à l’identique dans une rue quadrillée, fut le point de départ du groupe. Leur leitmotiv ? Le son des machines, le bruit des trains, leur travail cadencé... Dans un quartier surnommé le « Bronx » se retrouvaient ces ouvriers et ces bidons des ateliers de la SNCF. Pour les reconnaître, rien de plus simple que de scruter

les blousons noirs, bien en vogue à l’époque : c’est donc d’une sousculture juvénile et rock’n roll de la France des années cinquante que naît le groupe Tambours du Bronx. La musique comme rassemblement, ils en ont fait une passion. Telle une locomotive à vapeur, ils démarrent doucement et montent crescendo. Il y a donc vingt-huit ans, ils se présentaient sur scène lors du festival ‘‘Nevers à l’Aube’’ pour une représentation unique... Ils n’en sont plus jamais redescendus !

UNE CARRIÈRE FRAPPANTE ! Ils se croyaient finis après cette fameuse unique représentation, mais ils sont toujours sur scène aujourd’hui, menant une carrière fulgurante, envieuse et hors du commun. Fulgurante, parce qu’ils ont voyagé à travers les cinq continents, bidons et mailloches à la main, se produisant aux Etats-Unis, au Bré-

sil, au Maroc, en Grèce, en Norvège, en Chine, en Europe occidentale et j’en passe ! Les Tambours du Bronx ont également participé aux plus grands évènements français tels qu’au défilé sur les Champs-Elysées lors du bicentenaire de la Révolution Française. Envieuse, parce qu’ils ont rencontré des icônes de la scène musicale comme Johnny Hallyday, Korn lors du Sziget Festival à Budapest en 2005, Led Zeppelin... Parce qu’ils ont eu la chance de remplir le Zénith de Paris avec l’orchestre des Lauréats du Conservatoire national supérieur de musique et de danse en 2007... Hors du commun parce qu’en 1992, ils enregistrèrent un album unique, Grand Mix, en collaboration avec Philippe Poustis, l’orchestre Philarmonique des Pays de Loire et l’ensemble de voix bulgares Trakia.

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PETITES ANECDOTES TAMBOURINAIRES En plus de leur imposante carrière, les anecdotes s’enchaînent et deviennent presque improbables. Roulement de tambour ! Les endroits insolites se multiplient pour eux : l’eau, la neige, la plage, la glace ne les effraient pas, la mine et les usines, ça, ils connaissent, la Tour Eiffel leur a donné rendez-vous tout comme les forteresses et citadelles médiévales qui leur ont ouverts leurs portes. Ils sont à l’origine du générique La semaine des guignols sur Canal+ depuis 1997. Malgré un début timide dans le monde ouvriériste de la France des années 80, ils ont su aller au-delà des frontières et de la banalité pour proposer des spectacles uniques et tambourinant. Les musiciens s’agitent, frappent, crient, chantent et s’animent avec une énergie qui transcende le public. C’est en 2015 qu’ils se retrouvent pour un nouvel album, Corros, exhibant leur origine, le rhinocéros. Une sorte de retour aux sources, tout en donnant l’atmosphère d’un nouveau siècle, d’un nouveau tournant musical.

Aline Julliat
 aline.julliat@hotmail.fr

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MUSIQUE

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MUSIQUE

AMIINA

UN EP QUI BRILLE DANS LA NUIT Joué initialement en live en 2009, mais disponible outre-scène depuis 2013, il est temps de mettre en lumière les islandais d’Amiina et leur Lighthouse project Ep.

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A M I I N A

MUSIQUE

Souvent associés à Sigur Ros, avec qui il partage ses origines, le groupe propose une musique qui ne mérite pas la vulgaire et réductrice classification que leur offre la presse musicale. Ils sont tantôt considérés comme un groupe de Folk, tantôt comme un groupe ambiant ou encore post-rock... là n’a jamais été la question ! L’art ne se range pas dans un trieur ! Et de l’art, nous sommes ici à la croisée des genres. Amiina peint avec des vibrations, lance des couleurs dans les yeux et rallume les braises de la vieille cheminée d’une aquarelle enfantine. Avec ce Lighthouse Project Ep (qui a vraiment été joué dans un phare), commencez à croire en l’existence de la lumière... Perth, première des six pistes qui composent cette œuvre d’une vingtaine de minutes, pose la valise à terre et installe paisiblement les prémices du voyage en saveurs sonores islandaises. De grandes étendues, un peu de vent sans qu’il ne fasse froid dans le dos, de la luminosité à perte de rétine. Et la liberté ! La légèreté d’un renouveau à peine entamé, la facilité du rêve qui paraît si plausible. Mais halte aux tirades, la promenade ne fait que commencer. La mer est là, Hilli’ prend la relève sous des allures de reflets ruisselants, d’écumes paisibles et de connivences avec les sourires que nous croisons sur le port. Nous y marchons sans raison aucune, parce que c’est beau et délicat. C’est tout. Les sirènes aguicheuses n’ont jamais eu l’air aussi sincères. Et si

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l’histoire de ces femmes n’avait jamais été autre chose qu’un mythe ? Biolagid nous couche ensuite sous une foule d’étoiles : nous sommes pensifs et admiratifs. Nous sommes étoilés. Une vieille main amicale se pose sur notre épaule et nous rentrons nous réchauffer à l’intérieur. Nous parlons la nuit durant, du temps présent et à venir, mais surtout passé. Le soleil a remplacé les veilleuses de la nuit mais nous sommes toujours là. Plus en vie que jamais, morts et nouveau-nés. Leather and Lace nous ramène à notre condition d’Homme, nous rappelant la fragilité et la ténacité de la vie, à l’image d’une oraison funèbre saluant la mort d’on-ne-sait quoi. Un lièvre ? Un arbre ? L’été ? La tension est palpable, le prédateur ayant commis l’outrage rôde autour de la foule en deuil. Kola ne laisse pas le noir s’asseoir

sur le trône jusqu’à présent si pur. Du bleu, du rouge, du vert, du jaune lancés au hasard sur une lande gelée, étincelante de reflets d’un ciel violacé, se joignant au bal célébrant la mort de la morosité. Le tableau est presque achevé, nous touchons presque les angles de la toile. Enfin, N65°16,21 W13°34,49 (un nom correspondant à la latitude et la longitude du fameux phare), saute à pieds joints à travers le papier si fin, le brisant sans ménagement, nous ramenant à une réalité noire ou lumineuse. Admiration, simplicité, fragilité. Un parcours personnel à travers les dédales de ces six titres dans lesquels chacun trouvera sa propre histoire. J’y ai vu de la vie. Et vous? Baptiste Pierrard baps.pierrard@gmail.com


MUSIQUE

ACTU

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SOCIÉTÉ

JOSÉ MUJICA l’étonnant leader

L

’homme est petit, râblé, vêtu de jeans et d’une veste en velours marron râpée. Le message est grand, limpide, ambitieux : « nous ne pouvons pas améliorer la société si nous ne commençons pas par nous améliorer nous-mêmes ». Le 28 octobre dernier, José Pépé Mujica est venu donner une conférence aux étudiants de Sciences Po. Applaudi par une foule d’étudiants en costume et d’étudiantes en robe et escarpins, celui qui a toujours refusé de porter la cravate leur a intimé de s’engager en politique, d’agir pour ce qu’ils pensaient bon. Il prêche l’amour de la vie, des autres, de la nature, de l’aventure, de l’amitié. Mais certains se demandent si les actions sont à la hauteur des mots. PÉPÉ RAVIT LES FOULES... Plus que tous les autres, deux maux gangrènent les politiques du monde entier : l’amour du pouvoir et l’amour de l’argent. En choisissant d’ouvrir le palais présidentiel aux sans-abris durant l’hiver et en s’engageant à ne recevoir que neuf-cent euros par mois, José Mujica se différencie de ses prédécesseurs. Certes, l’amour n’a jamais gouverné un pays, la gentillesse encore moins. Lors de sa visite à Sciences Po Paris, Pépé ressemble plus à un

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prêcheur qu’à un ex-président, mais la formule fonctionne. Remarquons que Manuel Valls s’était fait accueillir sous des huées et des « Valls, la gauche, tu l’aimes ou tu la quittes » par quelques étudiants du Front de Gauche, alors que (presque) tous les étudiants étaient conquis en voyant Mujica arriver. Sur le campus latino-américain, quelques étudiants versent des larmes d’émotions. La formule marche, certains se sentent même beaucoup trop guindés et des garçons enlèvent discrètement leur cravate.

Les citoyens du monde entier sont lassés par tant de grands discours, de politiques éloignés de la réalité qui n’ont jamais connu que les bancs des meilleures universités et l’entre soi de l’élite. Comme une partie des Uruguayens, Mujica a participé à la guérilla dans les années soixante. Comme beaucoup d’Uruguayens, il fut opprimé sous la dictature militaire qui dura jusque 1985. Il fut torturé et vécut deux ans au fond d’un puits. Comme tous les Uruguayens, il crut en un monde meilleur, plus doux. C’est sans doute parce qu’il a traversé la même chose qu’eux, tout


SOCIÉTÉ

contre les cartels de drogues. Mujica s’adresse à tout le peuple Uruguayen, les laissés pour compte, les marginaux. À tous les gens qu’il rencontre, il dit la même chose : « la vida es hermosa », la vie est belle. ...MAIS IL NE FAIT PAS L’UNANIMITÉ !

en laissant la paix prendre le pas sur le désir de vengeance, que le peuple uruguayen lui a fait confiance. Il dit n’avoir jamais voulu être président pour se venger, mais pour faire de son pays un pays meilleur, plus juste. Si sa politique économique est contestable, sa politique sociale fut un succès : sur un terrain certes favorable (l’Uruguay est le seul pays laïque d’Amérique du Sud), il a autorisé le mariage homosexuel, légalisé l’avortement et dépénalisé la consommation de cannabis et de marijuana en donnant à l’Etat le contrôle de la production pour lutter

« De loin, les étoiles sont belles, mais lorsqu’on les observe de plus près, on se rend compte que ce ne sont que des boules de feu incandescentes ». Cette phrase utilisée par un journaliste d’El Pais est l’exacte description de la politique de Mujica. Derrière de beaux discours humanistes, des choix de vie symboliques et marquants, quelles actions ? En 2010, lors de sa campagne pour la présidentielle, à la tête de la coalition de gauche, il promettait une réforme radicale du système éducatif, une refonte du système ferroviaire, et une loi pour lutter contre le système de latifundistas et minifundistas (respectivement immenses et tout petits propriétaires terriens) afin que la distribution des terres soit plus égalitaire. Mais il a cédé face à l’opposition du syndicat des étudiants, le réseau de trains est toujours archaïque et la loi a été rejetée par la Cour Suprême. Le manque de professionnalisme est flagrant et les résultats ne sont pas à la hauteur de l’ambition. Dans le même registre, ses discours peuvent être mal rédigés ou totalement improvisés devant la tribune des Nations Unies, car Mujica ne s’embête pas d’une personne supplémentaire qui rédigerait ses discours à sa place.

Au moins, cela a le mérite d’être en accord avec ses premières déclarations, « on ne cesse pas d’être un homme ordinaire lorsqu’on devient président ». Trop ordinaire, sûrement. Sa femme, qui continue à vendre des fleurs pour assurer les revenus du foyer, plaît au public, mais son refus de s’entourer de professionnels – notamment de spécialistes en droit qui auraient pu faire passer la loi sur la redistribution des terres - plaît moins. Le modèle, en tout cas, a été vivement critiqué en Europe, sans doute à cause de la vision différente du rôle de président. Un président n’a pas à être un homme ordinaire : le charisme et l’authenticité ne suffisent pas à gouverner un pays. Enfin, au-delà du personnage, sa politique est critiquable. À trop vouloir refuser la société de consommation, les jeunes Uruguayens se sont retrouvés plongés dans la machine du consumérisme. L’amour et l’eau fraiche ne suffisent plus, les centres commerciaux poussent comme des champignons aux quatre coins des villes, les vieilles voitures semblables à celles de Cuba laissent la place à des modèles plus récents, plus en accord avec le contexte de mondialisation actuel. Dès lors, que penser de ce président atypique ? L’un des membres de sa coalition a résumé l’opinion publique après sa présidence : « c’est une bonne personne, mais ce n’est pas un bon président ». L’étoile était trop belle pour être vraie. Myrtille Puiseux myrtillepuiseux.actu@gmail.com TRIP Magazine n°24

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SPORT

CROWDFUNDING et sport de haut niveau

L’association Sport et Argent évoque souvent les fiches de paie aux innombrables zéros des stars du football, du tennis, du basket ou encore de Formule 1. Cependant, tous les sportifs ne sont pas tous égaux en fonction du sport qu’ils pratiquent : la plupart doivent courir après un financement avant de se concentrer sur la performance.

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SPORT

LE CROWDFUNDING, KEZAKO? On le traduit en français par l’expression « financement participatif » ; il s’agit de l’investissement par des particuliers d’une modeste somme d’argent dans un projet qui leur plaît, en l’échange de contreparties ou à titre gratuit. Le sponsoring d’une personnalité est donc assuré par ses fans et des passionnés de son milieu. Le donateur peut recevoir en échange des goodies, des autographes ou une rétribution matérielle inférieure au montant du don. Loïc Yviquel, fondateur de Sponsorise.me, indique : « avec le web et les réseaux sociaux, il est plus facile de réunir 1000 fois 10 euros qu’une fois 10 000 euros ».

DES PLATEFORMES VIRTUELLES Des plateformes servent d’intermédiaires. L’initiateur du projet créé une page où il explique l’objet de sa recherche de financement et à quoi les fonds seront destinés. On retrouve MyMajorCompany pour la

musique, KissKissBankBank pour la culture... Dans le sport, les principaux acteurs sont Sponsorise.me, Fosburit ou encore RevoluSport.

FINANCEMENT PARTICIPATIF ET SPORT DE HAUT NIVEAU De nombreux sportifs de haut niveau ont recours à ces méthodes pour pratiquer leur sport de prédilection dans de bonnes conditions. Le perchiste Romain Mesnil est le pionnier du mouvement. En 2009, il publie une vidéo dans laquelle il court nu dans les rues de Paris, perche en main, à la façon d’une course d’élan sans fin. Il sera médaillé mondial la même année.

premier plan » et a proposé à ceux qui l’aidaient de venir partager une journée d’entraînement avec lui à Paris. Il a récolté plus de 15 000 euros. Le second est toujours en quête de ceux qui pourraient finaliser le remplissage de sa cagnotte de 5000 euros. Par ailleurs, Sophie Rodriguez a concouru aux Championnats du Monde de Snowboard en 2015. Pour l’occasion elle a demandé aux internautes la somme de 10 000 euros.

CET ARGENT, POUR QUOI FAIRE ? L’argent collecté part directement dans le processus d’entraînement de l’athlète : recrutement du staff, stages, matériel, déplacements...

LES CLÉS D’UN PROJET Plus récemment, des athlètes comme Ladji Doucouré (110m haies, champion du monde 2005) et Gaël Quérin (Equipe de France de Décathlon) recherchent des donateurs pour finaliser leur budget afin de les aider à se qualifier aux jeux olympiques. Le premier souhaitait obtenir 8000 euros pour son « Retour au

Pour bien fonctionner, un projet doit être ambitieux sportivement, amusant, transparent sur la gestion financière, et dynamique sur les réseaux sociaux. Martin Cauwel martin.cauwel@yahoo.com

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REPORTAGE

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REPORTAGE

KAMPOS, Entraîneur Sans Frontières

KAMPOS SAINT DENIS est un club de football qui regroupe des joueurs internationaux. Créé en 2007, il a pour vocation « d’aider les joueurs sans clubs à recevoir un entraînement de qualité. » Japonais, Congolais, Belges... tous souhaitent avoir les conseils et le soutien du légendaire entraîneur des rues : Monsieur Kampos. Celui qui a donné son nom au club dévoile les coulisses de sa vie à TRIP MAGAZINE. Saint Denis. 11h30 : Kampos nous attend au stade Auguste Delaune. Il est assis sur le terrain le plus reculé de l’entrée principale. Il porte une chemise bleue et planifie ses prochains entraînements. Kampos n’est pas très grand. Il a de grands yeux noirs, un nez camus, un front large et dégagé. Dans son regard, il y a de la fierté, beaucoup de fierté. En nous voyant arriver, il met fin à son occupation et m’offre un sourire rieur. Il commence alors à me conter son histoire... Ci-dessus «Moment d’échange avec mr Kampos»

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REPORTAGE

ÉDÉA - YAOUNDÉ : LA NAISSANCE D’UN CHAMPION : Kampos naît à Édéa (Sanaga- Maritime) au Cameroun. Il grandit près du fleuve, fréquente les pêcheurs et, entre deux cocotiers, il voit tous les jours le chemin de fer qui va vers Yaoundé, la capitale. L’école n’est pas obligatoire et Kampos est un enfant qui « aime bouger ». Il découvre le football, un sport populaire qui se joue dans les terrains vagues du village. Très rapidement, il est captivé par cette activité qui lui permet de se détendre, de courir, de se dépenser et d’être entouré d’amis. À dix ans, son choix est fait : il veut devenir footballeur et suit la route ferrée qui mène vers Yaoundé. Il est seul et n’a qu’une maxime : « Je n’ai rien à perdre. » Il découvre ainsi la capitale. Grouillante, foisonnante, extravagante. Et puis la galère. Il faut manger, boire, dormir. Il faut surtout jouer, suer, s’entraîner ! Alors Kampos ne se décourage pas. Le soir, il dort dans les gradins. Le jour, il jongle sur le terrain. Les efforts fournis ne sont pas vains : Kampos est repéré par un entraîneur et intègre le Tonnerre Karala Club de Yaoundé (centre de formation pour les jeunes). Il rejoint ensuite la sélection nationale junior du Cameroun : « J’avais douze ans, j’étais fier, heureux de ne pas avoir quitté Édéa pour rien. » et l’opportunité se présente enfin, un manager repère Kampos et lui promet un bel avenir « là-bas, en France ».

YAOUNDÉ - PARIS : LES CHEMINS DE LA LIBERTÉ

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Ci-dessus «Un joueur quitte la séance d’entraînement et pose pour TM»

Kampos quitte le Cameroun et se retrouve à Paris : « Mon manager m’avait trouvé un hôtel. Il pouvait m’aider à faire carrière, mais les preuves c’était à moi de les faire. Il faut savoir qu’un manager, si vous ne lui montrez pas que vous êtes bon, il vous lâche. Et je ne voulais pas me retrouver seul dans un pays inconnu.» Kampos tente sa chance au Paris Alesia football club. Pour y entrer, il choisit l’audace : « Je suis allé sur le stade Elisabeth, je savais qu’il y avait des entraînements pour les jeunes. J’ai repéré l’entraineur et je lui ai demandé de me regarder jouer.» Il participe ensuite au tour-

noi international de Thuir (2001) et représente la région Ile de France. Sa carrière se porte bien,Kampos est confiant. Kampos est désormais un adulte heureux. Il entre au FC Bourges 18 (4eme division) à 18 ans puis intègre un an plus tard le club de Genoa (Italie). En Italie, il commence pourtant à avoir quelques douleurs au ventre. Dans l’incompréhension, Kampos rentre en France et consulte un médecin. Le diagnostic n’est pas heureux : il est victime d’une infection pulmonaire. Jouer devient de plus en plus difficile et le


REPORTAGE

Ci-contre «le protégé de Mr Kampos»

rêve tant caressé s’échappe peu à peu des mains du camerounais. En 2005, il décide d’arrêter sa carrière de joueur professionnel. Il s’installe à Levallois – Péret, devient agent de sécurité, fonde une famille. Bref, il vit.

PARIS - SAINT DENIS : LA DÉCOUVERTE D’UN DESTIN Kampos découvre rapidement que le football ne le lâchera pas aussi facilement. C’est au marché de Levallois-Perret qu’il rencontre un jeune homme qui lui demande de devenir son entraîneur. « Je marchais tranquillement, puis j’ai entendu quelqu’un m’appeler. Je me suis retourné, j’ai découvert un petit encore mineur qui me souriait. Je ne comprenais pas trop ce qu’il voulait, puis il m’a simplement demandé de l’entraîner au football. »

Les jeunes du quartier savent que Kampos a été sélectionné dans divers clubs. Kampos ne peut pas refuser. Tous les samedis matin, il décide de les coacher sur le terrain Didier Drogba (92). « Au début, ils étaient une dizaine. Puis je n’ai pas compris ce qui m’arrivait, ils sont arrivés de tous les quartiers et de tous les pays ! » En effet, le nombre de joueurs sans clubs est important et, avec Kampos, ils savent qu’ils auront un entraînement de qualité, qu’ils pourront intégrer une équipe européenne. « Aujourd’hui, j’ai entraîné plus de 1800 joueurs. Du lundi au vendredi, de 12h à 14h je suis sur le terrain, avec eux. Pour eux. » L’un de ses protégés vient d’entrer au Racing Club de Strasbourg. Quant aux deux filles membres de KAMPOS SAINT DENIS, Eyango et France, elles por-

taient les dossards 8 et 10 au dernier Mondial féminin à Montréal. Japonais, Belges, Congolais, les joueurs viennent tous à Kampos. « Ils sont de passage, plus réguliers pour certains, mais lorsqu’ils sont présents, ils ne se plaignent pas et avouent souvent ne pas s’attendre à un tel niveau de jeu. Ils sont conscients de leur chance, j’offre un entraînement de qualité gratuitement.» Kampos est satisfait de son travail. « Je me suis retrouvé entraîneur. C’est le destin, parfois quelque chose s’impose à vous, c’est fort, c’est beau... et ça fonctionne. »

Texte : Maëva Tesan maevatesan@gmail.com Photos : Julien Toublanc Date : le 10 juillet 2015 TRIP Magazine n°24

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ames Bond... Rien que ce nom suffit à rappeler à n’importe qui le charme et la classe typiquement anglaise de l’espion buveur de vodka martini. Entré dans la mythologie du cinéma, il fait de l’ombre à son alter-égo littéraire et est désormais réputé dans le monde entier. Les aventures de James Bond réunissent à chaque fois des castings impressionnants et internationaux, des musiques de générique à couper le souffle tout en conservant ses racines british qui donnent toute son identité à la saga. James Bond, c’est une ambiance particulière, des combats mythiques, des femmes fatales, des méchants avec de sales têtes, souvent russes ou avec des noms improbables, des gadgets dont on a tous rêvés, des belles voitures... Bref, l’espionnage à l’anglaise. Et ça, les nouveaux James Bond réalisés par Sam Mendes l’avaient compris. Bond représente un vestige de la Guerre froide, dont le style correspond à cette époque. C’est aussi un personnage qui, après ses innombrables suites, a besoin d’être exploré en profondeur une bonne fois pour toute. Allez, un petit article sur le dernier 007 pour le grand plaisir des lecteurs !

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CRITIQUE

SPECTRE une grande déception Skyfall fut le point d’orgue d’une nouvelle ère où 007 commence à être dépassé par un monde dont les règles sont désormais changeantes : la technologie, les bouleversements mondiaux, sa propre forme physique... Une œuvre qui correspondait à son époque et qui commençait à bousculer un personnage bien implanté dans la tête du grand public, presque inébranlable. Le film annonçait donc de belles nouveautés à suivre pour notre espion favori, avec ses sujets et ses personnages remis au goût du jour. Bref, une voie vers la Renaissance.

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Spectre est un véritable « ratage » sur bien des aspects. Si le film a fondé toute sa promotion autour du fait que Bond se retrouverait face à une menace qui le toucherait personnellement, les raisons en sont aussi pitoyables que mal expliquées. Sans vous en dévoiler trop, James doit cette fois-ci déjouer un vaste complot dont la cible n’est entre autre que sa propre personne. Finies les missions pour éviter la mort d’un dirigeant voire de la planète entière, cette fois-ci, l’intime est frappé. Belle perspective, n’est-ce pas ? Seulement il est difficile de mettre en œuvre tout cela lorsque les méchants sont en carton et n’ont aucune force d’écriture. Même si l’idée principale est bonne - intégrer une organisation mystérieuse - la façon dont elle est mise en œuvre est ridicule. Aucune menace, aucun stress, si ce n’est une légère inquiétude à certains instants.

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Le récit est ainsi aussi étoffé que la simple feuille de papier sur laquelle devaient tenir les grandes lignes du script. Attendez-vous alors à passer d’un point A à un point B, de Mexico à Rome.. Même si la saga nous fait voyager, nous sommes face à un trip de vacances sans saveur. Le stress n’existe pas, ou à la limite feint par les personnages. C’est à se demander si les scénaristes ne sont pas devenus stupides lorsqu’on se rappelle les superbes scènes de Skyfall entre Javier Bardem et Bond, ni celle magnifique du rasage avec Moneypenny. Intensité dramatique, séduction, tout y était mis en valeur. Ici, aucune scène ne se détache du lot, qu’elle soit émotionnelle ou d’action.

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Car oui, Spectre ne comblera même pas la part la plus puérile du cinéphile. Les combats sont bien exécutés mais sans originalité, ou du moins classiques et convenus. Ils sont même prévisibles. Alors oui, il y a quelques explosions mais s’il suffisait de cela, autant regarder des vidéos de démolition de building sur Youtube... Tous ces défauts ne seraient pas aussi dramatiques si la production ne vous faisait pas miroiter de brillantes idées déjà lancées par Skyfall : l’utilisation grandissante de la technologie dans les conflits mondiaux, la surveillance de masse et ses dangers, le renseignement... Tous ces thèmes ne sont pourtant qu’effleurés du bout du revolver. C’est tellement dommage que vous voyez presque s’éloigner l’intelligence du film en arrière-plan, loin, très loin de l’écran.

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Pourtant, il y a aussi de bons moments dans Spectre, comme ce plan-séquence d’ouverture qui vous plonge dans la fête des morts de Mexico : vous ressentez une ambiance particulière, une impression de voyage et d’espionnage à laquelle il vaut mieux ne pas s’habituer, sous peine de redescente en enfer vertigineuse. Car c’est bien l’un des seuls moments où la caméra de Mendes fera preuve de créativité. Par ailleurs le réalisateur affectionne dans cet opus un jeu particulier entre le flou et le net, jouant avec presque trop souvent. Cela donne ainsi une façon assez banale de filmer voire kitch.

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En termes d’acteurs, ce même chaud-froid désagréable revient. Même si Daniel Craig est un très bon James Bond, rien ne change vraiment dans son interprétation. Par ailleurs, mais c’est un goût assez personnel, il lui manque peut-être ce charme que possédait Pierce Brosnan ou Sean Connery par exemple. Ralph Fiennes et Naomi Harris sont tous deux parfaits, malgré le peu de place qu’on leur accorde, à leur jeu comme à leurs personnages. Q, interprété par Ben Wishaw, a toujours ce jeu qui ajoute plein d’humour et de charme à la relation

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entre Bond et son armurier, pleine de sarcasmes anglais. Léa Seydoux, elle, est le gros point faible du casting. Comme d’habitude, et même en essayant de toutes ses forces d’y croire, la Française ne dégage rien : ni l’émotion, ni la sensualité ou le magnétisme qui construit une véritable James Bond Girl. C’est à peine si elle arrive à jouer avec vivacité sur la moitié des répliques... En même temps sa relation avec Bond a tellement peu de sens qu’on ne peut pas dire que les scénaristes l’aient aidée. Monica Bellucci, elle, nous offre une scène d’une rare sensualité et probablement la plus belle du film,

avec un jeu de miroir absolument superbe. Néanmoins ce moment est trop court mais cependant assez long pour vous montrer ce que vous auriez pu avoir à l’écran : de belles images, un Bond charmeur et une James Bond Girl digne de ce nom. Au lieu de ça, nous avons le droit à quelques moments d’un ridicule terrible, qui aurait pu être dissimulé si le reste était bon. Non, faire porter à Bond un bonnet n’est pas une bonne idée et à un moment l’aspect forcé de «l’espion distingué en permanence» devient comique...


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Pour ce qui est de Christopher Waltz et d’Andrew Scott, ils sont tous deux très bons mais ne vont pas au-delà de ce qu’ils ont déjà fait. Peut-être serait-il plus judicieux d’arrêter de prendre des «gueules de méchants» en permanence ? Christopher Waltz est si prévisible dans un tel rôle : la preuve, il a déjà joué un nazi dans Inglorious Bastards ! Pourquoi enfoncer le clou ? Par pitié, surprenez nous ! Oui, ils n’ont pas forcément une tête à nourrir tranquillement les oiseaux dans un parc mais à un certain moment il serait nécessaire de choisir des profils qui changent ! Et encore, ce ne serait pas un problème si le personnage avait de la contenance, mais il est vide, affreusement et terriblement vide. D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si je ne l’appelle pas par son nom, je ne m’en souviens même pas, c’est dire à quel point il m’a laissé indifférent...

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Christopher Waltz


Voilà pourquoi Spectre est décevant. Décevant par son absence d’originalité, par ses combats sans intérêt, par sa convenance et son absence de scénario. Décevant, car ce film n’est pas à jeter, il est à trier. À vous, spectateur, d’endurer toutes ces merveilleuses idées gâchées, de voir ces personnages prometteurs bâclés, ces situations si intéressantes ne mener nulle part ou vers des destinations dont vous connaissez déjà l’issue. Le film passe son temps à vous faire sentir de belles odeurs pour vous retirer la cuillère de la bouche et vous servir une bonne dose de nourriture surgelée. C’est d’autant plus triste lorsque vous voyez des acteurs comme Ralph Fiennes ou Andrew Scott apparaître au générique et provoquer une excitation qui disparaitra à la vue de personnages qui les enferment et ne laissent rien transmettre. C’est triste de voir un réalisateur tel que Sam Mendes, qui a fait le magnifique American Beauty, tomber dans une forme sans saveur où son talent surgit de temps en temps pour mieux disparaître.

Skyfall avait promis tant de belles choses que Spectre brûle sous vos yeux. Alors peut être vaut-il mieux détourner le regard et s’épargner la douleur de fixer un tel sacrifice de belles choses et continuer de prier pour que le prochain Bond retrouve la même verve que ses prédécesseurs... Maxime Lavalle maximelavalle.cinema@gmail.com

Andrew scott

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CINÉMA

James Bond doit-il changer de visage ?

Dans cette ère actuelle où aucune parole ne peut être proférée sans être qualifiée de raciste, homophobe et sexiste, l’art est sans arrêt influencé par des questions sociales. Parmi celles-ci, l’ouverture culturelle occupe une place prépondérante, qui condamne les films à prendre des décisions désastreuses pour plaire au plus grand nombre. Telles seraient les limites de l’ouverture culturelle, lorsqu’elle déteint sur l’art et porte atteinte aux traditions artistiques. Il ne s’agit pas ici d’être traditionaliste : l’évolution est un élément essentiel à toute société qui ne veut pas apparaître comme obsolète. Mais l’art est une sphère supérieure à la société du fait de son intemporalité, il ne peut donc s’apparenter à des faits de société éphémères. Aujourd’hui, c’est le plus célèbre des agents secrets, James Bond, qui est altéré par cette ouverture culturelle.

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CINÉMA

Il n’est pas le premier à avoir souffert de ces changements qui nuisent à l’essence même d’un mythe. En effet, en 2012, est lancée la série Elementary, qui prétend faire évoluer le personnage britannique de Sherlock Holmes en faisant de son acolyte Watson une femme asiatique. De plus, l’action est ancrée à New York (alors qu’il y a difficilement plus britannique que Sherlock Holmes), ce qui insulte tout le travail de l’écrivain Arthur Conan Doyle. Concernant James Bond, son avenir était déjà bien inquiétant avant la sortie de ce dernier opus, nommé Spectre, qui constitue d’ailleurs une déception personnelle. Les digressions ont débuté lorsque le nouvel acteur de James Bond après Pierce Brosnan a été révélé : Daniel Craig, certes britannique mais blond. Cela peut sembler banal ou superficiel et pourtant, la fidélité dans l’adaptation d’un personnage passe aussi par le physique. Les fans d’Harry Potter auraient été déstabilisés si l’acteur de Ron Weasley avait été brun, non ?

Le mal était donc déjà fait en 2006 ; à partir de cette date charnière, les films se sont éloignés des écrits de Ian Fleming qui doit, aujourd’hui, se retourner dans sa tombe. La transition est déjà brutale à l’époque pour les bondophiles, du brun flegmatique au charme irrésistible au blond, brutal et violent, sans élégance. Casino Royale est un James Bond de qualité, mais la différence entre un film de la saga et un simple film d’action s’érode. C’est véritablement aujourd’hui, alors que le départ de Daniel Craig est annoncé (l’acteur ayant dit qu’il ne referait un James Bond que pour de l’argent), que nous arrivons dans une crise pour la saga. L’ouverture culturelle exhorte les producteurs de la saga à se pencher d’une part vers l’acteur noir britannique Idris Elba (série Luther) et d’autre part vers l’acteur roux américain Damian Lewis (série Homeland). Excluons Tom Hardy et Michael Fassbender, car ils n’ont pas été choisis au nom de la diversité. De plus, ces derniers

se façonnent une carrière si riche et si juste que nous n’aimerions pas les voir s’impliquer autant dans la saga James Bond si c’est pour qu’ils aient du mal à se dépêtrer de leur image (comme Sean Connery en a souffert) quand ils auront fini leur passage chez James Bond. Idris Elba et Damian Lewis ne conviennent en aucune façon à l’agent Anglais inventé par Ian Fleming. Idris Elba a été envisagé évidemment au nom de l’égalité entre les Blancs et les Noirs. Damian Lewis a été envisagé pour combler la minorité rousse, comme l’a été la minorité blonde grâce à Daniel Craig. Je ne peux qu’être en désaccord avec ces deux choix : cela ne traduit aucunement quelconque racisme ni aucune haine à l’égard des roux ! Cette réticence se caractérise par une seule volonté : le respect du mythe. Le mythe est la phase suprême de l’art, celle où un artiste parvient à créer une icône dont il assure l’immortalité. Charlie Chaplin a créé Charlot, François Rabelais a créé Gargantua.

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Et les producteurs de James Bond ont réussi une acrobatie merveilleuse : celle de transposer le mythe littéraire James Bond en mythe cinématographique, à tel point que nous pouvons nous demander si l’élève n’a pas dépassé le maître. Un mythe est inattaquable, surtout quand il atteint un tel niveau d’excellence et ne peut être corrompu par une question sociale à l’instar de l’ouverture culturelle. Le contraire serait également déstabilisant, imaginer le maître des arts martiaux dans Karaté Kid devenir blanc frustrerait les fans de la quadrilogie.

Mettons directement de côté l’acteur Hugh Jackman, dont les studios avaient parlé à un moment. Ce choix doit être exclu, car jamais un acteur américain ou dans ce cas australien n’a interprété James Bond, si ce n’est Georges Lazenby, rejeté au bout d’un seul film et qui a dû en plus travailler pour gommer son accent australien fortement prononcé. Il faut que

cette tradition cinématographique (puisqu’elle n’était pas exigée par Ian Fleming) ne soit pas révoquée, afin de conserver le charme Anglais qui se dégage de Sean Connery ou de Roger Moore. Alors, qui semble être l’heureux élu du rôle de James Bond aujourd’hui ? Henry Cavill. Cet acteur britannique, né en 1983, est l’homme idéal pour interpréter l’agent 007 : il est tellement parfait qu’il est à se demander pourquoi le choix n’est pas immédiat pour les producteurs. Tout en rappelant le ton de Pierce Brosnan, cet acteur est en harmonie complète avec le personnage de Ian Fleming. Certains demeuraient en désaccord avec le choix de Henry Cavill à cause de son interprétation sans nuance de Superman. À ces détracteurs Henry Cavill a répondu par le biais du film Agents Spéciaux : Code Uncle, sorti en septembre, où il interprète un agent anglais qui n’est pas sans rappeler James Bond. Henry Cavill dans ce film a tout de

James Bond, son élégance, son snobisme, son humour, sa fidélité à sa majesté, bref, Henry Cavill est le fils prodigue des excellents acteurs de James Bond comme Pierce Brosnan (et non Daniel Craig). Donc, James Bond, véritable légende anglaise qui participe au patrimoine de la Grande-Bretagne, subit aujourd’hui des influences qui peuvent salir sa pérennité. Le dernier opus de James Bond étant également décevant à cause de ces nombreuses maladresses scénaristiques dont une qui fait rougir de colère les bondophiles, ceux qui ont la saga en main doivent être circonspects quant à leur choix de casting et de scénaristes. Là où les producteurs ne se trompent pas, c’est dans les metteurs en scène. Sam Mendes, réalisateur de Skyfall et Spectre, a amené à la saga un souffle dynamique et maîtrisé de bout en bout, ce qui présage une bonne continuité dans les chemins qu’emprunte James Bond. Arthur Guillet arthur.guillet1997@gmail.com

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BLOCKBUSTERS RECETTE ET OMBRES D’UN SUCCÈS

Selon l’idée générale, les blockbusters offrent une vision idéaliste de la société, avec toujours le même scénario : un héros, un méchant, un happy-end. Pourquoi dominent-ils toujours le box-office et surtout, quels secrets nous cachent-ils ? Le cinéma est un lieu de culture et de divertissement. Dans notre cas, la deuxième caractéristique est plus importante. Les blockbusters sont hautement divertissants : les cascades et effets spéciaux impressionnent, le happy-end attendrit un public déjà émerveillé. Celui-ci, au sortir de la salle, espère déjà voir la suite de ce qu’il vient tout juste de regarder : c’est l’effet des sagas, dont on ne compte plus les exemples : Star Wars, Le Seigneur des Anneaux, Pirates des Caraïbes, Iron Man... Les files d’attente pour ces films s’allongent d’autant plus que cela fait plusieurs semaines que le public attend leur sortie sur le grand écran. La publicité, les annonces, le

casting souvent célèbre, tout autant de choses que le marketing assure, cela grâce au budget exponentiel des blockbusters. En-dehors de ces généralités, quels ingrédients les blockbusters utilisent-ils dans leur recette miracle ? En premier lieu, nombre de valeurs sont véhiculées par les films d’Hollywood. Le héros est toujours «bon», se battant pour une cause juste avec courage et bravoure. La plupart du temps, le héros réussit sa quête, sa mission, son ennemi est puni d’une quelconque manière. Cette valeur semble importante pour le public car elle rétablit une justice qui ne se trouve pas toujours dans la vraie

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vie. D’autres valeurs, plus sérieuses et réalistes, s’appuient sur des faits historiques : par exemple la défense des Droits Civiques, dans Selma. L’accomplissement de soi dans le travail est aussi un thème récurrent du cinéma hollywoodien: c’est en effet l’une des valeurs les plus importantes de la société américaine. Dans le film « À la recherche du bonheur », Will Smith représente l’archétype du self-made-man, littéralement l’homme qui s’est construit lui-même. Il ne doit son succès final qu’à son dur labeur et cette figure est très valorisée aux Etats-Unis. Le self-made-man est un modèle à travers l’industrie hollywoodienne, il encourage les gens à faire de même, à travailler dur pour obtenir ce qu’ils veulent et à ne pas attendre simplement qu’on le leur donne : « no pain, no gain » (on n’a rien à perdre). De cette manière, le public peut s’identifier au personnage, admirer son évolution, se demander : « Pourquoi pas moi ? Je pourrais faire la même chose ». Le public est très large, chacun peut aisément s’identifier au héros: cela explique pourquoi les blockbusters ont autant de succès à travers le monde : ils sont populaires, les héros sont séduisants, que ce soit physiquement ou moralement et attachants : beaucoup apprécient les héros de Avengers comme Robert

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Downey Jr., ou Leonardo Di Caprio dans Inception. Les problèmes de la société sont transposés dans ces films : le terrorisme, la maladie, la guerre, le numérique... Les effets spéciaux et la fiction permettent de mieux les transmettre et de mieux les mettre en exergue pour le public, qui généralement n’est pas spécialiste de ces enjeux qui restent flous la plupart du temps. D’où l’importance de la simplification et de l’utilisation d’idéaux et de modèles. Cependant, d’aucuns diront que ces simplifications et modèles empêchent le développement de l’esprit critique et de la réflexion du spectateur. Celui-ci se verrait ainsi imposer une vision manichéenne de la société, avec les « gentils » d’un côté et les « méchants » de l’autre. Difficile de déterminer l’impact de cette vision : le spectateur ressort-il éclairé ou illusionné ? La forme semble primer sur le fond, ce qui nous pousse à nous interroger sur le caractère industriel d’Hollywood. Au-delà de toutes ces bonnes intentions pré-citées, il ne faut pas oublier qu’avant tout, ces films sont produits dans une optique de rentabilité, le profit est important, les enjeux sont grands: entre le flop et le succès international, parfois


ce sont des détails qui font la différence. L’accent serait donc mis sur la rentabilité et non plus sur la qualité artistique du film, les spectateurs ne sont donc plus considérés, économiquement parlant, que comme de simples consommateurs. Enfin, lorsque l’on parle d’Hollywood, beaucoup répondent «propagande». Rambo, pour n’en citer qu’un. Les blockbusters sont un moyen pour les Etats-Unis de diffuser une certaine vision de leur société, par exemple, au temps de la Guerre froide, Rambo dépeint des américains forts, qui a le dessus sur le « méchant russe ». La diffusion de l’american way of life est également omniprésente dans ces productions. Cela pourrait, dans certaines conditions, conduire à un discrédit de la société américaine : des héros ? une vie idéale ? une réussite assurée en travaillant ? à d’autres ! Le rêve américain a pris fin il y a bien longtemps, chacun le sait, mais le cinéma a décidé de l’oublier, le temps d’un film.

Ainsi, les avis sont divergents concernant les blockbusters hollywoodiens : formidables divertissements qui transmettent des valeurs pour les uns, sournoise machine industrielle annihilant toute réflexion critique et outil de propagande pour les autres. Comment trancher ? Les blockbusters, sans le public, ne seraient plus des blockbusters, signe qu’ils plaisent. De plus, ils n’ont pas vocation à apprendre quelque chose au public et à remplacer un documentaire : leur fonction première est le divertissement, les gens ne vont pas les regarder pour développer leur esprit critique mais pour passer un bon moment. Seul bémol de cette affaire : le cinéma constitue malgré tout un outil de diffusion d’idée au niveau planétaire et le jour où cette industrie tombera entre de mauvaises mains et imposera des idées biaisées...Saurons-nous nous en rendre compte ? Léa Szulewicz lea75009@hotmail.fr

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1839 – 1945

Qui a peur des femmes

PHOTOGRAPHES ? Longtemps, nous les avons négligées, nous les avons effacées, nous les avons oubliées... Dès les premiers daguerréotypes de 1839, elles étaient pourtant déjà présentes et revendiquaient leur art avec vigueur. « Elles », ce sont les premières femmes photographes. Du 14 octobre 2015 au 24 février 2016, le Musée de l’Orangerie et le Musée d’Orsay (75) mettent à l’honneur toutes les femmes qui ont maîtrisé à la perfection ce que la société a longtemps considéré comme un « métier d’hommes ». Qui a peur des femmes photographes ? vous embarque dans l’univers des maîtresses cachées de la photographie...

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ART

Attention, avant que vous ne vous embarquiez dans un voyage dans le passé, il est important de comprendre la subtilité évidente et pourtant extrêmement complexe de cette exposition. Amateurs ou professionnels, la photographie n’a peut-être plus de secret pour vous et vous êtes sûrement habitués à voir des photos au point de vue incroyable, aux lumières extraordinaires ou au cadrage «intéressant». Arrêtez-vous et fermez les yeux. Oubliez toute tentative de « faire une photo originale ». Laissez

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tomber les appareils numériques, les Nikon, les Canon, les Olympus... et imaginez-vous avec un daguerréotype ou même un mammouth de six-cent trente cinq kilogrammes sous le bras. Maintenant, concentrez-vous sur la technique : tout le travail infernal et pourtant presque invisible que génère un seul cliché. Ouvrez les yeux et contemplez le salon de Lady Frances Jocelyn ou le portrait à moitié flou de Rodin par Gertrude Käsebier. Pourquoi ces

clichés sont-ils si incroyables et originaux ? Eh bien, tout est dans la fameuse technique ! Aujourd’hui, n’importe qui aurait du mal à imaginer ce que la prise d’une seule photo représentait. C’est pourquoi un salon, une nature morte ou un portrait un peu flou peuvent paraître tout à fait banals. Jusque dans les années 1850, un seul cliché représentait en moyenne quatre heures de préparation. Le photographe commençait par les calculs préparatoires afin de connaître la


ART vitesse d’obturation, puis il installait l’appareil et patientait le temps de l’impression dans une chambre noire... Comprenez-vous donc mieux que si peu de femmes aient eu le privilège et les moyens d’obtenir le matériel nécessaire à un tel processus ? 1818-1945 - MUSÉE D’ORSAY Au lendemain de la Première Guerre Mondiale, les femmes ont prouvé aux hommes qu’elles étaient capables d’accomplir les mêmes tâches qu’eux. Une période d’effervescence créative se développe alors pendant l’entre-deux-guerres, période durant laquelle les femmes accèdent à une certaine légitimité ainsi qu’à des titres dignes d’intérêt dans l’univers photographique. Non seulement ces femmes transgressent les normes artistiques mais elles s’autorisent à introduire un regard critique et distancié sur leur statut inférieur. Pour s’ériger au même rang que les hommes, la nouvelle génération de femmes photographes va alors se mettre en scène à travers des autoportraits novateurs. Wanda Wulz se transforme en chat par surimpression, Diane Arbus met sa tête sous bocal et Claude Cahun fait du miroir son meilleur ami. « Neutre est le seul genre qui me convienne toujours » affirme cette dernière. Les femmes peuvent désormais s’affirmer et prendre la parole. Le contexte historique leur est favorable et les premiers Leicas et Rolleiflexs font d’elles des « femmes

nouvelles » ! À partir de 1930, ces dernières prennent une ampleur capitale. La crise économique qui s’abat sur le monde entier est une nouvelle source d’inspiration. On retrouve par exemple Dorothea Lange et sa « Migrant Mother ». Mais l’horreur arrive dix ans après : la Seconde Guerre Mondiale mobilise tout le monde et des dizaines de femmes photoreporters sont envoyées sur les lieux des massacres. Thérèse Bonney, Margaret Bourke-White, Lee Miller ou encore Gertrude Krull font partie des premières à mettre les pieds à Buchenwald et Dachau après la Libération. Il aura fallu plus d’un siècle et deux tragédies humaines pour que les femmes photographes puissent être reconnues. Amatrices ou vé-

ritables professionnelles, elles ont joué, en tant qu’auteures, un rôle plus important dans l’histoire de la photographie que dans celle de n’importe quel autre art traditionnel. S’appuyant sur les nombreuses anecdotes de la photographie qui, depuis un demi-siècle, ne cessent de réévaluer l’extraordinaire contribution des femmes au développement du médium, cette exposition est la première du genre en France. Il est difficile de capter les ambiguïtés techniques photographiques qui s’imposaient à l’époque. Une évidence s’impose toutefois : la photographie est une délivrance pour les femmes, un beau moyen de s’émanciper ... Anh-Lise Gilbert

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Scorsese à la cinémathèque française

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l y a dix ans déjà, sur la scène de la rutilante salle Henri Langlois, Scorsese avait déclaré que la cinémathèque française était la « demeure spirituelle » de tous les réalisateurs. Une décennie plus tard, ce havre de plaisir cinématographique accueille de nouveau le cinéaste. Du 14 octobre 2015 au 14 février 2016, vous aurez la possibilité de vous rendre rue de Bercy pour vous plonger dans l’univers d’un maitre cinéphile.

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UNE EXPOSITION

TRÈS RYTHMÉE

Américain, italien mais avant tout new-yorkais, Martin Scorsese, cinéaste cosmopolite, est à l’honneur ! Cette exposition nous entraîne sur l’asphalte brûlant que n’a cessé de fouler le cinéaste depuis sa plus tendre enfance. L’espace se découpe en trois grandes catégories. Tout d’abord, « Les figures », espace consacré en partie à « la famille » avec la présentation du documentaire sur ses parents Italian American (1974). La famille possède pour le réalisateur un double visage : une capacité à enclencher des destructions et une puissance de solidarité. Il s’est d’ailleurs longtemps inspiré de ses parents pour créer. En effet, il accorde plusieurs petits rôles à sa mère et

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évoque également le mariage de ses parents dans son film Raging Bull (1980). Juste à côté, on retrouve l’espace dédié aux « frères » (Les Affranchis, 1990) puis celui aux « hommes et femmes » (Aviator, 2004) pour enfin aboutir à la figure des « héros solitaires » (Taxi Driver, 1976). Pour chaque sous-partie, des extraits de films ou de musiques, des costumes, des photos ou encore des story-boards sont exposés. Rappelons que Scorsese est l’un des seuls cinéastes à utiliser encore le système très académique des storyboards. Après avoir achevé ce parcours parmi les archétypes du cinéma scorsesien, nous nous

retrouvons plongés dans l’univers urbain de New-York. En passant par Little Italy et Times Square, nous nous aventurons sur le terrain de la reconstitution historique (Le Temps de l’Innocence, 1993) puis sur le terrain des temps contemporains (Le Loup de Wall Street, 2013). Enfin, après avoir traversé de nombreuses émotions, le spectateur se retrouve happé par la figure emblématique de Martin Scorsese dans un espace consacré à sa passion cinéphile et à son activité de réalisateur. Déjà, l’impression d’en avoir trop dit m’envahit... Je n’en dirai pas plus pour vous laisser découvrir ou redécouvrir l’univers de ce passionné. Mais...


ART

Seul point noir à l’écran : la foule. Certes, se rendre à une exposition un samedi après-midi n’est pas une activité conseillée pour les ochlophobiques mais tout étudiant y trouve un plaisir contemplatif. Ainsi, l’agglutination devant les écrans ou les vitrines contenant des documents exclusifs est agaçante. Seule pensée du moment : est-il possible d’admirer le jeu de Leonardo DiCaprio, Robert De Niro ou encore Jodie Foster sans qu’une énième personne ne passe devant moi ? Il en va de même pour les panneaux explicatifs : la lecture est entrecoupée d’apparition de têtes qui cachent la moitié des mots. L’exposition, bien que très riche, ne peut accueillir tant de personnes à la fois : on se marche sur les pieds, on se bous-

cule, on passe devant les écrans, on s’excuse une bonne cinquantaine de fois et on étouffe ! De quoi vous gâchez cette petite escapade dans l’univers scorsesien. Pourtant, il ne faut pas se laisser abattre par la foule trépignante. Ecoutons les sages conseils de Martin et laissons-nous surprendre par son brio : « J’ai souvent pensé que si je devais peindre, faire de la guitare ou ressusciter les morts, je serais plus satisfait mais je me surprends toujours, comme un drogué, à revenir au film, à revenir au désir de placer une image après l’autre et de les regarder bouger. »

Infos pratiques : Cinémathèque française 51 Rue de Bercy, 75012 Paris Ouvert du lundi au vendredi de 13h à 19h et du samedi au dimanche de 10h à 20h. Fermeture le mardi Plein tarif : 12 € Tarif réduit : 9 € Moins de 18 ans : 6 € Exposition + Musée OU exposition + film : 13 €

Chloé Cenard chloe.cenard@laposte.net

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RENCONTRE

HAYTHAM AL-ASWAD 18 ANS, RÉFUGIÉ SYRIEN

« C’est par l’éducation que l’homme devient libre. »


INTERVIEW

PETIT RAPPEL SUR LE CONFLIT SYRIEN : Depuis 1970, la Syrie vit sous le régime dictatorial et liberticide du parti Baas. C’est la famille el-Assad qui est à la tête du pays, d’abord le père, Hafez, jusqu’à sa mort en 2000, puis le fils, Bachar, actuellement président. En 2011, le printemps arabe parti de Tunisie s’étend jusqu’en Syrie et déclenche une insurrection sans précédent. Le pays est alors peu à peu pris dans un étau entre le régime baasiste de Bachar el-Assad d’une part, supporté par le mouvement libanais du Hezbollah ainsi que l’Iran. En septembre dernier, la Russie de Vladimir Poutine s’est ouvertement ralliée au président el-Assad. De l’autre côté, les rebelles sont organisés principalement autour de l’Armée Syrienne Libre et du Front Islamique. Ils sont soutenus par l’Arabie Saoudite, la Turquie, le Qatar ainsi que le front Al Nosra (une branche d’Al Qaïda). La coalition occidentale se situerait plutôt du côté des rebelles mais la situation sur le terrain est très complexe. En 2014, Daesh arrive sur les lieux et complique la situation en s’opposant aux deux camps. Le groupe terroriste est désormais visé par une alliance internationale menée par les États Unis. Depuis le début du conflit, il y aurait plus de 300 000 morts dont au moins 150 000 civils. Près de la moitié des syriens ont été déplacés, fuyant principalement vers la Jordanie, la Turquie ou encore l’Europe. Cela fait désormais cinq ans que le conflit dure... En juin dernier, le récit d’Haytham avait ému les Français. Paru dans Libération puis diffusé sur le Grand Journal, France 2 ou encore RTL, ce récit nous conte l’histoire d’un bachelier pas comme les autres. Haytham est un jeune syrien de 18 ans, arrivé à Paris trois ans plus tôt sans parler un mot de français. C’est dans la ville des Lumières qu’il découvre la philosophie et la liberté. J’ai rencontré Haytham pour connaître son histoire et mieux comprendre le conflit syrien. Un beau moyen d’avoir un éclairage sur une situation qui échappe à de nombreuses personnes.

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INTERVIEW

TRIP : Peux-tu revenir sur ton histoire en Syrie, ton enfance ? Haytham : J’ai grandi à Deraa, une ville située au Sud-Ouest de la Syrie. J’ai eu une enfance très heureuse : ma famille était plutôt aisée et j’avais des amis. Pour moi, la vie était amusante. Mais quand je suis entré à l’école, j’ai commencé à comprendre la situation de la Syrie. À l’âge de huit ans, j’ai eu mes premiers cours d’étude civique qui revenaient particulièrement sur l’histoire du régime. À mon sens, il s’agit avant tout une propagande incroyable de Bachar et de Hafez el-Assad : nous devions apprendre par cœur des citations du parti unique El Baas par exemple. Heureusement, j’avais la chance de pouvoir remettre tout cela en question grâce à mon père. Il m’a expliqué qu’il ne fallait jamais glorifier quelqu’un et que la critique pouvait être utile. Avec lui, je me sentais libre. Je me suis rendu compte que nous vivons dans la peur, la peur d’être contrôlé sans arrêt ou de se faire arrêter. Il y a aussi l’angoisse d’être écouté en permanence par des espions : ce sont des policiers en civil qui sont absolument partout, dans les rues, dans les parcs... Par exemple, une fois je parlais du régime sur le balcon, chez moi et mon cousin m’a dit de baisser la voix parce que nous pouvions être écoutés tout le temps ! TRIP : Tu vivais à Deraa, dans la ville où tout a commencé. Comment cela s’est passé ? Haytham : À la fin du mois de février, en 2011, à Deraa, des enfants ont tagué sur le mur de leur école : « Ton tour arrive docteur » (NDLR Bachar el-Assad est médecin). Pour cette simple phrase,

les quinze enfants ont été arrêtés et torturés. Nous en sommes à quarante ans de dictature et de terreur. La misère s’est installée dans le pays et tous ces éléments ont déclenché un énorme mouvement de révolte. Le 18 mars 2011, il y a eu la première manifestation. Les gens protestaient pacifiquement mais l’armée a tiré à balles réelles sur la foule et a fait deux morts. Le lendemain, le 19 mars, tout le monde était terrifié, choqué par la violence. Nous pensions que les gens resteraient chez eux mais finalement, il y a eu trente fois plus de manifestants que la veille : 30 000 personnes ! Cela montre un courage inexprimable, les gens sont prêts à faire face à la mort pour crier «Liberté» ! TRIP : Et toi ? Est-ce que tu es allé manifester ? Haytham : J’y suis allé le troisième jour, il n’y a pas eu de tirs ce jour là. Mon père était présent dès la première manifestation. Il était professeur et un opposant au régime très connu en Syrie à ce moment là. Il a été en quelque sorte proclamé porte parole du mouvement contestataire et a fait de nombreuses interventions dans les médias. Très vite, il a été recherché par le régime et a été obligé de fuir en Jordanie. Il y est resté sept mois avant de partir en France, grâce à des contacts sur place. Ma mère a été arrêtée plusieurs fois par la police, harcelée, menacée et interrogée sur les agissements de mon père. Pendant un interrogatoire, elle s’est rappelée que le palais de justice de Deraa, et donc tous les documents de l’état civil, avaient brûlé lors des manifestations, elle a alors menti et affirmé qu’elle avait divorcé récemment TRIP : Quand es-tu parti de Syrie ?

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Haytham : C’était en janvier 2012. Je ne voulais pas partir de Syrie mais en voyant tous les morts et la vie qui devenait de plus en plus dangereuse, ma mère a réussi à me convaincre de rejoindre mon père en France. C’est arrivé très soudainement : un jour, à midi, ma mère m’a dit que nous allions partir le soir même. Je n’avais que quelques heures pour dire adieu à mes amis, ma famille... et il ne fallait pas que je répande la nouvelle de notre départ parce que cela aurait mis en danger les personnes concernées. Le soir, nous avons quitté la ville en voiture, avec ma mère, mon frère et un jeune homme qui connaissait le chemin. Nous nous sommes arrêtés dans une ferme puis nous avons continué à pied. Mon frère avait onze ans, j’en avais quinze. Nous nous tenions tous par la main et mon frère serrait très fort la mienne. Il était terrifié.

Nous avions tous peur. À la frontière jordanienne, des soldats sont arrivés, leurs fusils braqués sur nous et ils ont hurlé «Baissez les armes !». Puis en voyant qu’il y avait une femme et trois jeunes garçons, ils se sont excusés et nous ont offert du thé. Nous sommes restés cinq jours en Jordanie, puis nous sommes partis de façon légale, en avion et nous sommes arrivés à Paris le 25 janvier 2012. TRIP : Comment s’est passée ton arrivée en France ? Haytham : Pour moi, la France a été un pays très accueillant que j’ai trouvé ouvert aux autres cultures. Dès que je suis arrivé au collège, alors que je ne parlais pas un mot de français, mes camarades étaient très gentils. Mon premier été à Paris, je suis parti avec mon frère pendant deux

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mois à Nantes dans une famille d’accueil bénévole qui nous a appris à parler français. Mais je sais que ce n’est pas le cas pour tout le monde bien sûr, nous pouvons le voir en ce moment avec tous les réfugiés qui arrivent eu Europe. Quand je vois ces migrants qui meurent noyés dans la mer Méditerranée, je ressens beaucoup d’injustice et aussi de la culpabilité. Ils sont obligés de venir par la mer dans des conditions extrêmement dangereuses alors que j’ai eu la chance de venir en avion. TRIP : Quelle image avais-tu de la France avant ton arrivée ? Qu’est-ce qui t’as marqué en arrivant ? Haytham : Avant la révolution, j’avais toujours eu envie de venir dans un pays développé, pour découvrir l’école ou la technologie par exemple, mais surtout pour découvrir ce qu’est la liberté. Quand je suis arrivé en France, les idées que j’avais du pays se sont confirmées. Ce qui m’a le plus marqué c’est justement cette extrême liberté de critique, en particulier les personnalités politiques. Je suis arrivé en France début 2012, donc Nicolas Sarkozy était encore président. Un jour, il y avait une image de lui par terre dans le bus et les gens marchaient dessus sans faire attention. Ça m’a frappé car dans la même situation en Syrie avec une image de Bachar, les gens auraient été arrêtés. TRIP : Est-ce que le système scolaire est très différent ? Haytham : Oui, vraiment. Quand on a vécu 15 ans en Syrie, c’est inimaginable un système comme en France ! Dans chaque matière, même pour les


sciences, on a le droit à tout dans la réflexion : nous avons la liberté de penser. Il y a la philosophie aussi, que j’ai découverte en terminale. Je trouve que cela représente bien le système, c’est une matière qui amène à la liberté : nous avons même des cours sur la liberté ! En Syrie, la philosophie s’apprend par cœur, sur la base de citations, sans chercher à comprendre quoi que ce soit ou à réfléchir par nous-mêmes. Aucun esprit critique n’est mis en avant. Ici la liberté se vit au quotidien. Certains détails semblent insignifiants mais pour quelqu’un qui a vécu en Syrie, ils sont essentiels. Par exemple nous avons le droit de nous habiller comme nous le voulons et même d’avoir les cheveux longs... TRIP : Es-tu nostalgique de ta vie d’avant, de ton pays ? Haytham : Ce qui me manque le plus, ce sont mes proches. Les personnes décédées d’abord : j’ai deux cousins morts à mon âge et je les voyais tous les jours. Mes deux grands-mères sont elles aussi parties, l’une d’elles parce qu’elle ne pouvait pas avoir accès à un hôpital. Je ne les reverrai jamais et cela me fait beaucoup de mal. Il y a aussi mes amis et mes cousins qui sont en vie, en Syrie, en Jordanie ou quelques uns en Europe. Eux, j’ai l’espoir de les retrouver un jour. Sinon, les sorties avec mes amis me manquent aussi, les parties de foot, de basket... Les vrais kebabs, qui sont bien meilleurs que ceux qu’on mange en France ! Et il y avait le restaurant de mon père où les gens du quartier se retrouvaient pour discuter, jouer aux échecs... Ma ville me manque beaucoup. Ce matin, j’ai vu une

vidéo des rues de Deraa sur Internet : quelqu’un qui filmait les bâtiments et cela m’a ému. Ce sont des rues dans lesquelles je me baladais avec mes amis... TRIP : Est-ce que tu as eu envie de repartir en Syrie pour combattre le régime aux côtés des rebelles ? Haytham : Oui, surtout au moment où j’ai appris que mon cousin Ahmad était mort. Il a été tué par une bombe lâchée d’un avion militaire du régime. Si ça avait été mon frère, je n’aurais pas hésité une seconde à y aller, même si je sais que cela ne changerait rien. Il faut imaginer les sentiments qu’éprouvent les familles qui ont perdu tant de proches ! C’est cela qui engendre la haine et le mépris, et qui rend la situation de plus en plus compliquée. Je pense que les problèmes causés par ces morts auront des effets très graves après la révolution et ces conséquences se font de plus en plus importantes avec le temps. C’est un cercle vicieux. TRIP : Et plus tard, est-ce que tu aimerais faire quelque chose pour aider la Syrie ? Haytham : Oui, j’aimerais beaucoup retourner en Syrie bien sûr, mais dans la vidéo justement, je ne reconnais pas certaines rues tellement elles sont détruites. J’aimerais y aller pour reconstruire le pays avec les capacités que j’aurais à ce moment là. J’aime les sciences donc à priori ce serait plus dans ce domaine que je pourrais aider mon pays, peut-être en temps qu’ingénieur ou alors enseignant ? Pour moi, c’est l’éducation qui va permettre de reconstruire la Syrie. C’est elle qui construit les

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hommes, et qui leur apprend ce que sont la guerre, la dictature... En Égypte par exemple, le régime avait été renversé (NDLR par le printemps arabe en 2011) mais maintenant la dictature s’est installée à nouveau. À mon avis c’est par manque d’enseignement. C’est grâce à l’éducation que l’homme devient libre. Trip : Et selon toi, quel est le poids des religions dans ce conflit ? Haytham : Je ne suis pas pratiquant, je pense que la religion est un choix personnel. Deux de mes cousins sont restés à Deraa et sont entrés dans les brigades rebelles. L’un d’eux n’était pas du tout pratiquant avant la révolution et maintenant il est très religieux. Je pense que quand nous sommes soumis à la peur de la mort, nous avons besoin de croire, nous avons besoin de penser qu’il y a une vie après la mort pour avoir le courage de combattre malgré les risques. Le problème c’est que cette crainte permanente ajoutée à la misère, à l’injustice, peut entraîner la radicalisation et donc le terrorisme. Je pense que pour combattre Daesh par exemple, la meilleure solution n’est pas de les bombarder les villes. Il faut aller à la source du terrorisme, c’està-dire éradiquer la misère, la peur installée par le régime dictatorial. C’est en combattant la pauvreté et la tyrannie que nous créerons la démocratie. Trip : Qu’est-ce que tu penses de la médiatisation de la guerre en Syrie en France ? Est-ce que d’après toi, les Occidentaux ont une vision erronée de la situation syrienne ? Haytham : Quand nous demandons à des personnes dans la rue qui est l’acteur le plus monstrueux sur le terrain syrien ? Tout le monde vous

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dira que c’est Daesh. Mais en fait, c’est le régime qui est le plus meurtrier ! Les chiffres nous prouvent que pour une personne tuée par Daesh, le régime de Bachar el-Assad en tue sept. Entre les dizaines de milliers de morts dans les prisons du régime, les civils bombardés, les rebelles exécutés... Il doit y avoir au moins cinq-cents milles morts depuis 2011. Le régime syrien, lui, n’a pas besoin de cette médiatisation, ça fait cinquante ans qu’il installe progressivement la terreur dans son pays. En fait, nous sommes plus touchés par ce que nous voyons que ce que nous entendons. C’est pour cela que l’image d’un seul cadavre nous affecte plus que l’annonce de la mort de cent personnes. Trip : Justement, qu’est-ce que tu as ressenti en voyant la photo de Alan Kurdi, cet enfant syrien retrouvé sur une plage turque en septembre dernier ? Haytham : Bien sûr, j’ai été obligatoirement touché quand j’ai vu cette photo. Je trouve qu’il y a eu une réaction hypocrite et irréfléchie de la part des médias parce qu’elle était trop sentimentale : à la vue d’un cadavre d’enfant on réagit alors que cela fait des mois, des années que la situation est catastrophique. Pour moi, cela montre vraiment que nous attendons que la misère se présente à notre porte et qu’elle nous atteigne directement pour réagir. Mais à ce moment là, nous sommes déjà en état de crise. Trip : Qu’est-ce que tu penses de la réaction de la communauté internationale face à la guerre en Syrie ? Haytham : Pour moi, les gouvernements occidentaux ne réagissent pas contre le régime parce


que Bachar el-Assad ne touche pas directement leurs pays. Si ils choisissent de ne bombarder que Daesh, c’est par un sentiment égoïste : Daesh touche directement les pays occidentaux à travers le terrorisme contrairement au régime de Bachar el-Assad. Mais il faut comprendre qu’il y a un profit mutuel entre les deux : en se focalisant sur Daesh, nous rendons service au régime qui peut faire ce qu’il veut de son côté. Le régime est protégé puisque la coalition est occupée à combattre Daesh et que cette organisation profite de la guerre syrienne pour renforcer ses troupes. Le but de Daesh est de créer un état et de combattre les détracteurs d’Allah, c’est-à-dire, selon eux, le régime syrien (NDLR qui est alaouite) ainsi que les pays occidentaux. Bachar el-Assad a une stratégie, il veut montrer à ces pays qu’ils ont un but et un ennemi communs : Daesh. Il y a une coalition internationale contre Daesh depuis l’année dernière. C’est déjà quelque chose, bien entendu. Il faut combattre Daesh, c’est sûr mais il ne faut pas oublier le régime de Bachar el-Assad, ne pas être sourd aux exactions de son régime par pure diplomatie ! Aussi, je me demande parfois, quelle est la différence entre un français et un syrien ? C’est compréhensible que la France ait été très touchée par les attentats de Charlie Hebdo. Le monde entier a été affecté par cet évènement. Mais lorsqu’il y a des dizaines de milliers de morts en Syrie, il faut manifester aussi, il faut protester contre l’inaction de nos gouvernements. Trip : Qu’est-ce que la communauté internationale devrait faire selon toi ?

une solution politique pour une transition pacifique, en douceur. Le problème est qu’il est trop tard, il n’y a plus de place pour cela. Si nous intervenons maintenant avec une coalition internationale, je pense qu’il faudrait trois jours pour que Bachar tombe : la Russie (NDLR qui est alliée au président syrien) est faible par rapport aux États Unis. Il faudrait créer des zones contrôlées par la communauté internationale -ce qui règlerait d’ailleurs peu à peu le problème de la migration vers l’Europe- et organiser des élections pour une transition politique permanente. Il faudrait également entraîner et armer les rebelles modérés pour qu’ils luttent contre Daesh. Les occidentaux ne réagissent pas parce que cela se passe loin de chez eux. Mais si nous ne défendons pas les syriens, le conflit va se développer et cela va favoriser la radicalisation et ainsi le terrorisme. Tout cela va être le terreau d’une montée de plus en plus importante des extrémismes occidentaux et donc sur le long terme il y aura de plus en plus de racisme. Les syriens se souviendront des peuples qui les ont aidés et notamment de la France si elle s’engage un peu plus ? Il faut comprendre que les peuples sont tous liés entre eux, l’humanité doit être solidaire. Soit nous nous enfonçons ensemble soit nous nous développons ensemble. Bientôt, il ne sera plus question de frontières... Propos recueillis par Louise Bugier Photos : ©Louise Bugier Le 30 octobre à Paris lou.bugier@hotmail.com

Haytham : Bien sûr il aurait été mieux de trouver TRIP Magazine n°24

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TRIP MAGAZINE N°24 - DECEMBRE 2015  

En couverture ce mois-ci : Haytham, jeune réfugié syrien, 18 ans. Nous l'avons rencontré pour vous. Nous sommes également allé à la rencontr...

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